Rencontre furtive avec cette dame au vieil imperméable gris et usé. Qui engagea la conversation le premier ? Je ne saurais le dire. Ni ce qui fut dit, d’ailleurs. Il ne m’en reste rien. Ou presque rien, si ce n’est une anecdote qui s’est profondément ancrée dans ma mémoire. Au sujet de la mère de mon interlocutrice, « que l’on voyait toujours avec un quignon de pain dans la main, me dit-elle, c’était amusant. »
Cette femme, avec son quignon de pain dans la main, dont je ne connaissais rien et ne connaîtrai jamais rien, j’en sentis la présence à cet instant. Comme si, ce simple morceau de pain la révélait, lui donnait corps. Bien plus que de longues histoires que l’on aurait pu me raconter à son sujet. D’images héroïques de sa vie, c’est peut-être la seule qui restera. Celle qui fera signe pour tous les proches qui l’ont connue. Un souvenir qui les réunira dans une connivence qu’eux seuls peuvent partager. Une image de si peu, si familière. Contée à la dérobée. Bien plus que des exploits ou des performances, ce sont bien souvent ces petits riens qui subsistent. Souvenirs simples et fragiles dont la mémoire s’imprègne, comme s’il fallait précieusement les protéger car ils portent en eux une part de l’être aimé. Ce sont des images qui vivent en nous de leur vie propre. Elles palpitent.
Aucune hostie n’aurait mieux pu me faire sentir votre présence, Madame.
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