C’est toujours mystérieux la manière dont un texte en éclaire un autre, voire une musique, une image ou une parole dite sans intention précise - comme si, dans l’essentiel, tout se tenait et dialoguait.
Incompréhensible: je vois cette grosse voiture fondre sur le passage piéton à une vitesse bien trop élevée; je vois cette jeune étudiante dans la lune, écouteurs sur les oreilles, se déporter soudain sans se retourner une seule fois sur le passage piéton. Pendant un instant, j'ai vu qu'un drame allait inéluctablement se produire et j'ai porté ma main vers la bouche pour retenir un cri... Mais quel abruti! J'aurais dû hurler pour sortir la fille de sa torpeur et l'avertir du danger.

Je ne sais pas comment le chauffeur a réussi à l'éviter. Elle a bondi sur le côté. Je n'en finis pas de fulminer contre ce crétin qui roulait à 60 km/h dans une zone 30, contre cette tête de linotte qui ne s'est pas retournée, contre le dadet que je suis qui est resté pétrifié.
Ne met des smileys dans un message que celui qui a quelque chose à se reprocher ou une carence expressive. Les autres assument de ne pas être compris, quitte à s'expliquer avec des mots et non des hiéroglyphes enfantins visant à dire que ce n'est pas ce qu'on voulait dire, qu'on sourit, qu'on est gentil, mais qu'on le dit quand même, mais ne m'en veut pas. Je trouve que le smiley est un raccourci appauvrissant qui témoigne d'un manque de confiance dans son interlocuteur, dans les mots, et coupe court à une discussion enrichissante, même si elle doit être brève.
"Il est acquis au XXIe siècle qu'une femme de moins de 40 ans, aussi charmante et désirable soit-elle, est encore inachevée et n'exprime que partiellement sa féminité." (Victor Garic, De la pin up à la femme, Seuil, 2010, p. 134)
Pourquoi les traitements dentaires, les F.I.V., les lunettes ne sont pas remboursés en Suisse? Il me semble qu’un enfant comme les yeux ou les dents font partie du corps humain, donc de ce qui est susceptible d’être soigné ou dont on doit prendre soin...
Mon ami Normann fut longtemps victime d’une obsession tenace: être normal. Écolier, il m’épuisait à longueur de journée afin de savoir s’il était un enfant comme les autres. Adolescent, il s’inquiéta tout naturellement de savoir si les attributs de sa masculinité étaient d’une taille normale. Il fallut plus d’une fille pour le rassurer - et il vécut longtemps avec la hantise qu’on lui ait menti. Comme il se doit, il fit des études normales, donc de droit. Il épousa une femme normale, du moins de son point de vue. Il devint avocat dans un cabinet défendant je ne sais plus quelles normes. Normann faisait des grillades et du ski nautique en été, jouait au golf en toute saison, passait ses hivers dans une station de ski dans laquelle il est ordinaire de se rendre, mais, curieusement, passait Nouvel An dans un monastère, nous n’avons jamais trop bien su pourquoi. Il acheta une villa, dont il tondait minutieusement le gazon tout en veillant à ce que sa haie soit taillée au cordeau en accord avec le règlement communal.

Mon ami Normann



«J’aime l’homme qui ne se compare pas.» (Kierkegaard)

Mon ami Normann fut longtemps victime d’une obsession tenace: être normal. Écolier, il m’épuisait à longueur de journée afin de savoir s’il était un enfant comme les autres. Adolescent, il s’inquiéta tout naturellement de savoir si les attributs de sa masculinité étaient d’une taille normale. Il fallut plus d’une fille pour le rassurer - et il vécut longtemps avec la hantise qu’on lui ait menti. Comme il se doit, il fit des études normales, donc de droit. Il épousa une femme normale, du moins de son point de vue. Il devint avocat dans un cabinet défendant je ne sais plus quelles normes. Normann faisait des grillades et du ski nautique en été, jouait au golf en toute saison, passait ses hivers dans une station de ski dans laquelle il est ordinaire de se rendre, mais, curieusement, passait Nouvel An dans un monastère, nous n’avons jamais trop bien su pourquoi. Il acheta une villa, dont il tondait minutieusement le gazon tout en veillant à ce que sa haie soit taillée au cordeau en accord avec le règlement communal.


Parce qu’il en va ainsi depuis la nuit des temps, Normann fit un enfant normal, né au jour exact du terme et sans complication. Ce fut un grand soulagement, car il avait un peu tardé et se trouvait dans la limite supérieure par rapport à tous ses amis normaux qui avaient déjà un enfant et lui demandaient tout à fait normalement - c’est-à-dire avec une indiscrétion crasse - quand est-ce que Kenza et lui allaient «s’y mettre». On lui bourrait les côtes en riant et en lui faisant la traditionnelle allusion intrusive des gens qui estiment que les choses ne peuvent être différentes de ce qu’ils connaissent:

- C’est ton tour mon vieux! Fini la rigolade!

Nous soupçonnons que ses amis étaient jaloux de le voir anormalement libre, alors qu’eux-mêmes étaient empêtrés dans d’innombrables nécessités domestiques.

Normann eut d’ailleurs très peur de ne pas parvenir à avoir un enfant normalement. Il trouvait que ce serait très injuste si lui, qui avait toujours veillé à être ISO-sans-un-pli dans tout ce qu’il faisait, venait à ne pas… Mais la vie eut des scrupules à mettre un peu de fantaisie dans le parcours de cet honnête homme. Normann fut soulagé. Il sentit la pression sociale se relâcher - c’est ce qu’il crut - à la naissance de la petite Zoé, qui avait cinq doigts sur chaque main et sur chaque pied, deux yeux et tout le reste aussi. Il était à nouveau comme les autres. Il avait upgradé son statut. On ne pourrait plus venir le martyriser en insinuant que ce n’était pas normal qu’il n’ait pas encore enfanté. Soulagé, il acheta une nouvelle automobile, un monospace, évidemment.

Mais ce que Normann n’avait pas prévu, c’est le choc qu’allait produire dans sa vie ce que son épouse devait lui dire, sans y prêter attention, un certain 24 avril 2012:

- Tu sais, ce n’est pas croyable les gens... Géraldine s’est moquée de moi en disant que nous étions égoïstes parce que nous n’avions qu’un enfant...

Ce fut le début d’une crise existentielle sans précédent pour Normann. Il se dit que tout allait vraiment de travers ici bas, et il réalisa qu’il avait tout fait jusqu’à présent pour être ce qu’on attendait qu’il soit, normal, sans chercher à être ce qu’il eût été normal qu’il fut: lui-même.

- Un enfant... égoïste? Et alors quoi? s’exclama-t-il. Qu’est-ce que ça peut bien lui fiche que nous ayons un, deux, trois ou pas d’enfants du tout. Non, mais vraiment, est-ce que ça aurait changé quoi que ce soit pour cette cruche gavée de clichés? Viendrait-elle nous dire: «Ah! Merci! L’arrivée de votre deuxième enfant a chamboulé ma vie!» Bien sûr que non! Elle serait bien plus perturbée si elle devait déplacer sa manucure. Je sais bien pourquoi Géraldine t’a fait cette remarque: pour se sentir moins seule. C’est la manière dont fonctionne notre société. Chacun se regarde et se compare pour s’assurer de faire comme tout le monde afin de se dispenser de se demander s’il n’avait pas quelque chose à faire d’unique qui serait le fruit de sa singularité. Mais cette question gênante, on se l’épargne en l’enterrant sous une pile d’obligations nous permettant de finir la journée épuisés devant les solitudes intergalactiques de nos écrans plats comme notre psychisme. Et s’il venait à l’un d’entre nous de prendre une initiative, d’affirmer sa différence, nous l’exclurions aussitôt afin de ne pas être menacés par le désir d’en faire autant. Oui, j’ai passé ma vie à ne faire que ça: agir en réaction à la pression sociale, ce rouleau compresseur, faire comme les autres, être comme les autres, vouloir être le champion des normaux, tailler ma vie comme ma haie, selon des règles qui n’étaient pas les miennes. Je vis incarcéré dans le regard d’autrui. Et s’il me venait à l’idée de faire un pas de côté, une camisole de factures mensuelles me rappellerait à l’ordre, me faisant comprendre qu’il ne serait pas souhaitable de dévier de la norme. Je n’en peux plus! Je ne veux plus!

Et pour la première fois de sa vie, il fondit en larmes devant Kenza pour une raison qui n’était pas normale, c’est-à-dire convenue, comme un deuil, par exemple. Non, il laissait s’exprimer des émotions qu’il n’avait jamais osé laisser germer. Son humeur humide de ce 24 avril au soir créa un environnement favorable afin que la cosse des conventions se brise. Et sous le vernis social, Normann commença à fleurir, fleurir, fleurir... Anormalement. Ses cheveux se mirent à bourgeonner en pétales blancs, tandis que sa peau s’écorçait. Kenza l’entendit murmurer:

- Enfin!

Puis elle le vit courir dans le jardin s’installer à une place bien précise, tandis que ses doigts de pied s’effilaient en racines qui prenaient possession de la terre. Ce qui nous fit songer, après coup, que cette métamorphose, Normann en rêvait depuis longtemps. En tondant son gazon, il devait réfléchir à l’emplacement où il se verrait se greffer. Il savait qu’il n’aurait pu en parler à personne, car on aurait cru qu’il était devenu fou. Moi-même, s’il s’était confié, je me serais dit que son psychisme devait être en train de se rebeller contre son exigence de normalité. Pourtant, il finit par voir sa plus chère espérance se réaliser.


Et c’est ainsi qu’aujourd’hui, les amis qui viennent rendre visite à Kenza, peuvent passer dire bonjour à Normann qui vit au fil des saisons selon le rythme de la nature. En été, les invités peuvent cueillir ses poires, belles et juteuses, que Zoé a rebaptisées «La poire Normann». Lorsqu’on lui demande si elle regrette la transformation de son père, elle répond:

- Je reconnais que c’est pour le moins inhabituel, mais je sais que c’était son aspiration profonde. Le jour où il a lâché prise, il a pu devenir lui-même. Et maintenant, il est là, avec nous. Je peux venir lire et m’appuyer contre lui, et j’éprouve une paix immense. Quand je passe le bout de mes doigts sur son écorce, j’ai l’impression de lire ce qu’il veut me dire. Et puis un poirier peut vivre plus de deux cents ans. Mes enfants et mes petits-enfants pourront grimper dessus, goûter leur grand-père, graver quelques messages sur son tronc.

Je suis moi-même venu secrètement un soir dans le jardin pour confier un problème que j’avais sur le cœur à mon ami Normann. Mais je vis que quelqu’un était déjà auprès de lui. Aussitôt, pour ne pas être aperçu, je me cachais. Et tandis que mes yeux s’habituaient à l’obscurité, quelle ne fut pas ma surprise d’apercevoir, à la faveur d’un rayon de lune, la silhouette de Kenza nue, enlacée au tronc du poirier. Je me retirais discrètement, cet instant, aussi étonnant soit-il au regard des souvenirs que je gardais de mon ami Normann, n’appartenant qu’à eux. Mais je soupçonne Kenza d’avoir des aspirations de cerisiers.

Image - Frank Horvat.
Quand elle court, on dirait un vieux tramway bringuebalant qui menace de sortir des rails.
Un bel article sur les vertus bénéfique d'un journal intime. Autant que «an apple a day keeps the doctor away», je dirais «une page par jour enrichit le lien avec soi-même».
La lecture, l'écriture, nous offre de nous agrandir de mille vies.
Je me suis dit qu'il était utile d'apprendre à ma fille à imiter le glougloutement du dindon, ou du moins ce que j'estime être la pavane du docte volatile. Et ma foi, elle y parvient de mieux en mieux. Je ne suis pas sûr que ça lui soit très utile plus tard, mais qui sait? Nous faisons donc chaque jour des vocalises en tirant la langue.
C'est ensorcelant l'odeur d'un être aimé, ça vous ramène des souvenirs quasi cellulaire.
Message couple standard: sujet - L'amidon

- Tu n'en as pas racheté?

(Evidemment, quand on est dans la période de séduction, c'est le genre de question qu'on ne pose pas, et puis d'ailleurs on s'en contrefiche, la vie ne fait pas un pli dans ces moments, si ce n'est ceux de deux corps enlacés. Mais après 5 ans, quand tu veux faire le repassage, et que Madame lit la liste des courses -"commissions" pour les français - selon son bon vouloir et que tezigue va se taper le repassage sans amidon, alors là!!!!!)
Anita, l’amie qui me coiffe, m'a suggéré de me «relooker». Ce qui est plutôt flatteur, car je pourrais m’imaginer que je n’ai pas encore atteint le stade à partir duquel plus personne ne se permet de vous faire de remarques, le désastre vestimentaire étant avéré. Mais il y a malheureusement un paramètre essentiel qui me manque pour réussir cette conversion stylistique: l'envie. D’ailleurs, ce n’est pas faute d’avoir essayé d’investir un peu de temps et d’argent pour m’habiller de sorte à être dans le coup - même si je n’ai jamais bien su lequel. J'ai même constaté que mes tentatives produisaient un certain effet auprès de la gent féminine. Mais cette récompense narcissique n’a jamais été suffisante pour que je poursuive mes efforts. Et ce n’est pas tout. J’ai un autre problème, dont Anita ne pouvait pas se douter...

Look or books


Anita, l’amie qui me coiffe, m'a suggéré de me «relooker». Ce qui est plutôt flatteur, car je pourrais m’imaginer que je n’ai pas encore atteint le stade à partir duquel plus personne ne se permet de vous faire de remarques, le désastre vestimentaire étant avéré. Mais il y a malheureusement un paramètre essentiel qui me manque pour réussir cette conversion stylistique: l'envie. D’ailleurs, ce n’est pas faute d’avoir essayé d’investir un peu de temps et d’argent pour m’habiller de sorte à être dans le coup - même si je n’ai jamais bien su lequel. J'ai même constaté que mes tentatives produisaient un certain effet auprès de la gent féminine. Mais cette récompense narcissique n’a jamais été suffisante pour que je poursuive mes efforts. Et ce n’est pas tout. J’ai un autre problème, dont Anita ne pouvait pas se douter: je n’arrive jamais jusqu’au magasin de vêtements. Déjà adolescent, lorsque mes parents m'allouaient un petit pécule annuel pour m’acheter des habits, je filais aussitôt dans une librairie dont je ressortais les yeux pétillants de joie: j'avais trouvé des trésors! Au grand dam de ma mère qui me faisait remarquer qu'on ne s'habille pas avec des livres - je ne lui donne pas tout à fait tort, quoique j'aurais eu froid, très froid sans eux. J’use donc mes futes jusqu'à la corde, au risque de les voir craquer en pleine rue. Parfois mon salut ne tient qu'à un fil.


Cette usure est aussi un trait de caractère: j'aime la patine du temps sur les choses. Je trouve qu'elle les ennoblit. J'entretiens un commerce durable avec quelques vêtements dont je suis profondément amoureux, parce qu’ils m’ont été offerts, ou parce que nous avons vécu quelque chose ensemble. Comme la tranche d'un livre, ils m'ouvrent à un monde de souvenirs, de sensations. Les rayons de l’armoire où se trouvent mes habits sont le prolongement de ma bibliothèque. Les chaussures sont peut-être l’élément auquel je m’attache le plus. J'ai une grosse paire de pompes de prédilection, de fabrication helvétique, des Fretz, qui sont ma fierté kilométrique. Que de promenades faites avec elles, des jours de neige ou de pluie affrontés ensemble, et le plaisir de les cirer minutieusement après une balade particulièrement boueuse afin qu’elles soient rutilantes, prêtes à repartir. Elles ont connu le pavé berlinois et la poussière des chemins d'Addis Abeba. Je les porterai au-delà du raisonnable, jusqu’à que la route ait eu raison de toute la gomme de leurs semelles. Elles n'ont pas l'anonymat d'un accessoire, mais la présence de petites histoires qui sont les miennes. L'autre soir, je les observais posées à l'entrée chez des amis, au milieu de baskets, de chaussures de ville et de hauts talons, et j’avais le sentiment de voir un petit bout de ma personne qui m’attendait fidèlement pour reprendre le chemin. Et tandis que j’évoque mes godillots, me revient le souvenir d’un pull Levi’s qui m’a accompagné jusqu’à l’université, et qui était comme une seconde peau. Élimé jusqu’à la corde, j’ai dû finir par me résigner à m’en séparer. Je n’en ai jamais retrouvé de pareil, aucun de ceux que j’ai vu par la suite a réussi à détrôner celui de mes souvenirs. Ce pull m’amène à un veston que mon père m’a donné et que je porte chaque hiver qui me fait penser aux invraisemblables écharpes tricotées par mon épouse, dont je ne me départirais pour rien au monde, et ainsi de suite. Je pourrais identifier au fil des ans quelques pièces qui, comme un patchwork, constitueraient une vue étoffée de mon existence. Et j’y ajouterai également les habits avec lesquels la rencontre pourtant désirée a échoué, comme ce pull tricoté par ma grand-mère qui me grattait comme du papier de verre, ou ceux qui m’ont quitté trop tôt, comme ce cashmere sacrifié au lave-linge (j’ai le nom de la coupable).


Parfois, j’aimerais que les vêtements me racontent leurs histoires. Il y a des garde-robes dont je raffolerais de connaître les secrets. Certains habits sont tellement chargés d’une présence, que j’ai l’impression de les entendre parler. Comme ce pull oublié par un ami l’autre jour, qui me donnait le sentiment qu’il n’était pas tout à fait parti. Oui, il y aurait un livre à faire sur l’âme des choses dites inanimées comme nos vêtements, et le soutien qu’elles nous apportent au quotidien. Le look n’a rien à voir ici, car il ne s’agit pas de regard, ni d’être remarqué, mais de sensations et de mémoire. J’aime les habits qui me rappellent quelque chose. Aussi bien les miens que ceux de mes proches:

- Tu te souviens de cette petite robe d’été? Nous l’avions achetée à Rome dans cette échoppe au coin de la rue...

Oui, je m’en souviens bien, ainsi que cette ruelle où nous avions bu un café avant de nous y rendre, sur la terrasse de laquelle se trouvaient trois nonnes qui savouraient avec un lumineux plaisir une tarte aux fraises, sur laquelle trônait un pompon de crème chantilly. Cette petite robe est tissée de ce moment et de tant d’autres. Elle laisse transparaître, en filigrane, un corps de souvenirs heureux. Portée, elle habille autant qu’elle remémore. Tant de lieux et d’instants l’innervent comme des fils d’or.

Mais pour revenir au conseil d’Anita, je ne pourrai donc pas le suivre, car de toute manière, aussitôt en route, j’aurai oublié pourquoi j’étais parti, poussé par un vent favorable vers une librairie dans laquelle j’assouvirai mon vice bibliovore, entouré de grands couturiers des mots dont on aura remis un ancien modèle à la page, en lui cousant une belle couverture, en modernisant le titre, un réalisant une jolie collection printemps/été. Et je dépenserai tout l’argent destiné aux boutiques qui m’auraient permis d’être «pire cool». Mais ce n’est pas très grave: je suis dé-branché depuis bien trop longtemps pour suivre une quelconque mode, je ne suis plus aux normes. Alors, je continuerai à quémander une couture auprès de doigts de fées qui s’ingénieront à rapiécer mon short tant bien que mal...

- Mais c’est la dernière fois, franchement, là, tu vis vraiment dangereusement...

- Un pas de plus - Dress code

Tableau - Carl Spitzweg - Ce tableau s’intitule à tort Le rat de bibliothèque. Car ce bibliophile baigne dans la lumière, comme si le peintre avait voulu suggérer que dans cette grande bibliothèque sombre, c’est la présence d’un lecteur passionné qui illumine toutes les oeuvres qui l’attendent dans leur grande patience.
Le bluff technologique va nous réduire à une sonnerie de téléphone portable par défaut.
Le sage est celui qui sait de la vie.
Boomerang - J'ai toujours trouvé que c'était un mot kangourou.
Erri de Luca encore, qui parle de Goliath comme du premier char d'assaut humain.
Si tu vois ta femme vieillir, dis-toi bien que c'est ton regard qui vieillit, ton amour qui se ratatine, ton envie qui se ramollit, ta créativité qui décline, et non pas elle.
Le téléphone sonne. Je décroche. Personne ne répond. Puis finalement une voix me dit qu'elle voulait parler au médecin de sa fille. Je lui signale qu'elle s'est trompée de numéro et mon interlocutrice, au lieu de s'excuser et de raccrocher, me demande qui je suis. Mais qu'est-ce que cela pouvait bien lui faire? S'imaginait-elle pouvoir changer le cours des choses, me voir soudainement me transformer en secrétaire médical qui l'aurait mise en attente avant de lui répondre que j'allais lui passer le docteur?
Comme on en met du temps à devenir jeune, à oser l'être.
Quelle étrange expression que «rendre l’âme», l'âme étant précisément ce qui ne périt pas.
Dussé-je l'écrire des dizaines de fois sur ce blog, je n'en finis pas d'apprécier la vérité de cette recommandation de Saint Jérôme: surveiller sa langue et son ventre. J'ajouterai: et veiller à bien respirer. Et ce sera déjà un grand, très grand effort de fait pour se sentir bien.
Comme l'écrit Erri de Luca, la Bible nous dit que «nous ne sommes rien de moins que cela: un ouvrage de terre et de soin de Dieu».
Moïse appelle Dieu «une abondance de tendresse et de vérité».
Lire, c'est écouter avec les yeux.
Besoin de silence, de beaucoup de silence, comme on se rafraîchit à une source vive.
Bloc silenceur - terme technique traduit de l'anglais «silent-bloc», passé en français pour désigner un petit bloc de caoutchouc qui permet d'absorber les bruits et les vibrations d'un moteur.

C'est également une pièce organiquement très utile pour absorber les chocs et amortir les pirouettes acrobatiques de notre psychisme vrombissant de mots et d'idées. Veiller à le remplacer lorsqu'elle est usée. On trouve des pièces de rechange à la campagne lors d'une balade, d'un bon repas entre ami, dans la méditation ou la prière, dans un far-niente heureux ou dans les bras de sa bonne amie.
Entendre ce qui en nous n'a pas besoin de mots pour se dire.
C'est une question d'éducation? Taratata... C'est une question de sensibilité!
Tout le monde sait qu’il convient de bien s’habiller pour être mieux entendu.
«Un univers intérieur riche de sens» - je n'ai jamais bien compris ce que ça voulait dire, je crois que c’est lié à une manière de s’habiller intérieurement.
Les habits qui ne servent qu’à paraître donnent l’impression d’être portés par des épouvantails.
Il y a une certaine chaleur d'été, lourde, vaste, moite, qui sent les cultures et l'herbe qui sèche après la pluie que j'associerai toujours à Samuel Belet.
Une Sainte en Suisse... C'est si rare. Et, ce n'est pas anodin, elle s'est étonné de voir que les conseillers lisait le journal ou tapotait leur ordinateur pendant les séances. Évidemment, le politique suisse est confortablement assis sur son siège, la démocratie n'ayant pas le même sens ici qu'en Birmanie. (Mais cette paresse que je caricature ne fait que me rappeler mes propres manquements à notre devoir de sentinelles de la liberté.)


J'apprends à mon grand étonnement que le son entre dans la peau avant d'entrer dans les oreilles.
Pourquoi la nouvelle année ne commence-t-elle pas au printemps?
La simplicité est une de nos liberté fondamentale.
Tu réussiras ta vie... Quelle bonne blague. Je vais déjà essayer de la vivre.
J'imagine tout à fait qu'une fois parti on se demande ce que je serai venu faire sur Terre. Je ne manque pas de me poser la question. Et j'ai quelques réponses qui justifient pleinement le détour.
La spéculation intellectuelle ne m'a jamais éclairé. Je préfère avancer à tâtons dans ma nuit, avec ses instants de lueurs.
- Tu déprimes?

- Non, je bonus!
Un monde sans poésie est un monde perdu.
«Je n'arrive pas à la foi, je m'arrête à la beauté de ses histoires que je lis et relis chaque jour. Je me lève volontiers tôt le matin afin de pouvoir m'offrir une heure de ce livre. Je sors de chez moi avec le sentiment d'avoir déjà fait quelque chose de bien, avant de commencer mon travail.

Je souhaite à ceux qui exercent ce métier de se trouver une bonne raison pour être heureux de sortir de leur lit dans le noir, l'aube encore lointaine, tous les jours de leur vie.» (Erri de Luca, Première heure, folio, p. 22)

Le livre dont il est question, c'est l'Ancien Testament dont Erri de Luca s'efforce de comprendre la langue - l'hébreu, chaque matin, avant de partir au chantier quand il exerçait encore le métier de maçon.

Ce sentiment d'avoir déjà fait quelque chose de bien avant d'entamer le restant de la journée, d'avoir mis de côté pour soi un peu de temps pour le consacrer à une activité qui nous enrichit, qui nous améliore, qui nous fait progresser, c'est une vraie joie. Et si, en plus, c'est tous les jours de la vie... Bonheur! On allume la lampe de l'être avant de se consacrer aux tâches du jour, et elle illuminera de sa claire clarté toutes nos activités quotidiennes.
Juste comme le dit Erri de Luca que la récompense du juste est son action elle-même.
Le sommeil chut sur lui avec un bruit sourd.
Adam s'endort pour se réveiller avec une côte en moins et un rêve en plus.
Je me demande ce que sont devenus les cadeaux des rois mages?
C'est fou ce que ma fille m'améliore.
Cette nuit il pleuvait, et le bitume de la ville était comme une belle peau noire toute mouillée.
La première fois que je me suis aperçu de cette étonnante faculté, j’étais dans ma cuisine, en train de préparer un café. J’ai lâché par inadvertance ma tasse qui s’est brisée sur le carrelage et j’ai entendu une voix crier:

- Les filles, c’est atroce, il vient de tuer Peggy!

Et une autre lui répondre:

- Quelle ordure ce mec! J’espère qu’il ne va pas la laisser comme ça.

Puis ce fut une émeute de voix en provenance du placard. Pour me convaincre que je n’étais pas cinglé, j’ouvrais l’armoire pour constater qu’il y régnait le plus grand calme. J’étais donc victime d’hallucinations. Mais alors, comment expliquer que j’entende un gémissement venir du sol.

- Aaaah! Je meurs! À l’aide!

Et rebelote dans le placard:

- Non, mais il ne va quand même pas la laisser crever?

C’est ainsi que je devais découvrir que je m’étais réveillé ce jour-là avec un sixième sens: celui d’entendre que ce pensent les objets quotidiens. Et pour ceux que le sort de Peggy intéresse, qu’ils sachent que je l’ai sauvée en commençant par recoller l’anse - oui, c’est là que l’âme d’une tasse se trouve. Non, ne me demandez pas où elle se trouve celle des bols, je n’en sais rien.
Le Père Serge, un surprenant petit roman de Tolstoï que j’avais lu adolescent et qui m'avait profondément marqué. Je l’ai relu dernièrement et j’ai éprouvé le plaisir de retrouver intact un livre que j’avais aimé il y a un quart de siècle. Il n’avait pas cet arrière-goût âpre des souvenirs sur le déclin. Au contraire, il n’avait rien perdu de son rayonnement, comme une pépite énergétique qui ne devait rien aux circonstances d’une époque, mais qui traverse le temps. Et c’est un des cadeaux que nous font des génies comme Tolstoï de nous offrir des moments de lectures qui sont comme un mousqueton à partir duquel chacun peut tendre un fil qui le relie à un moment clé de sa vie, intérieure et extérieure. Guerre et Paix me relie à un ami qui m’est cher. L’Ange exilé à une femme du destin. Boulevard des philosophes à un poète. Le bon petit diable à ma mère. Quo vadis? à mon père.
Je suis toujours stupéfait de voir dans quel état certaines personnes laissent les toilettes après leur passage. Se doutent-ils que d'autres vont les utiliser. Qu'il y aura même quelqu'un qui sera appelé à les nettoyer, qui aurait pu être leur femme, leur fils, un membre de leur famille? Comment font-ils pour quitter l'endroit nonchalant d'avoir été des porcs? J'imagine même que l'un d'entre eux vient ensuite à faire l'intéressant et que malheureusement, la trace qu'il laisse dans mon esprit ne soit pas très ragoûtante, car je ne parviendrais plus à le voir autrement que comme celui qui laisse le soin aux autres de nettoyer sa...
Pendant qu'on nous explique que la reine est très exigeante sur les choix de son lapsang souchong, des millions d'êtres humains n'ont pas accès à l'eau courante.
«Et j'appellerai maçon de brèche celui qui répare les chemins pour vivre.» (Isaïe 58, 2)

Quel beau métier que celui qui consiste à réparer les chemins pour vivre. Je pense aussitôt à une petite liste d'écrivains-maçon qui font de ma vie une voie royale que je n'ose parfois pas emprunter, tant je ne m'en sens pas digne.
Comme il est difficile de se contenter de peu, alors que ce peu est à notre portée, à foison même.
Je préfère le mot SINCÉRITÉ à celui d'AUTHENTICITÉ. Sait-on vraiment être authentique alors que nous sommes traversés par tant de courants contradictoires? Et puis je trouve l'authenticité toujours un peu intégriste. La sincérité, elle, est plus tendre, c'est une manière de dire: voilà, à l'instant où je vous parle, c'est ce que je ressens au plus près de ce que je suis maintenant.
Sincérité et authenticité si émouvante de Ionesco dans son Journal en miettes. J'éprouve une grande tendresse pour cet auteur à la lecture de ces pages d'une justesse poignante et qui n'exclut pas une bienveillante dérision à l'égard de lui-même - ce qui est toujours un signe de vérité.
«C'est en forgeant qu'on devient forgeron, c'est en écrivant qu'on devient écriveron.» (Raymond Queneau)
Une des techniques les plus sûrs et les plus éprouvées pour appréhender le quotidien, c'est celle de Maigret. Se tenir au milieu de sa journée avec la densité d'une éponge, à l'affût de toutes nos sensations.
Ne pas violenter les sensations; les laisser mûrir à leur rythme, qui ne dépend en aucun cas de mes petites tergiversations.
Se contenter de peu, se faire petit dehors pour s'agrandir dedans.
Cette fierté éclatante, intense que j'éprouve pour ma fille, que j'ai adoptée, paraît-il... Je ne m'en souviens plus, je fais une seule et même chair de tendresse avec elle, d'une tendresse qui pourrait me déchirer comme si on arrachait ma propre peau.

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?