-- Jean Sulivan
- J'aimerais un steak de cheval, ai-je innocemment demandé.
Et aussitôt le cuisinier de me regarder d'un air effondré, et les gens autour de moi de simuler un malaise, parce que le pauvre garçon, il ne sait pas, mais enfin, Monsieur, les chevaux ON LES TUE!
- Ah, pardon... Bon, alors donnez-moi une entrecôte de bœuf.
Et aussitôt le cuisinier de me regarder d'un air effondré, et les gens autour de moi de simuler un malaise, parce que le pauvre garçon, il ne sait pas, mais enfin, Monsieur, les chevaux ON LES TUE!
- Ah, pardon... Bon, alors donnez-moi une entrecôte de bœuf.
Elle s'est arrêtée en la voyant, elle a ouvert son sac et lui a dit:
- Tiens, tu peux choisir, je tricote toujours des couvertures que je donne aux petites filles. Comment t'appelles-tu?
- Louise, lui répond l'enfant.
- Comme moi s'exclame-t-elle!
Puis, sur le ton de la confidence, à la maman, en riant:
- Vous savez comment on me surnommait, moi? Loulou ou Louloute...
Elle a bientôt cent ans: elle vient tout juste d'en avoir deux, et deux petits miracles de femmes se sont face, dans un même esprit d'enfance et de joie, l'une et l'autre ont les yeux qui brillent de donner et de recevoir, comme un contrat tacite entre elles. Pour la petite, c'est un trésor, cette petite couverture, et c'est à cette occasion qu'elle a appris un nouveau beau et grand verbe: offrir.
- Offert à moi, Louise, offert..., me dit-elle le matin au réveil.
Elle me le dit avec beaucoup d'importance et de sérieux, parce qu'elle sait, elle, qu'elle a reçu ce que je ne peux appeler autrement qu'un petit bout de paradis, d'une mère grande de générosité, qui sait, un ange peut-être?
En tout cas à n'en pas douter, on ne m'a rien raconté de plus beau depuis le début de cette année.
- Tiens, tu peux choisir, je tricote toujours des couvertures que je donne aux petites filles. Comment t'appelles-tu?
- Louise, lui répond l'enfant.
- Comme moi s'exclame-t-elle!
Puis, sur le ton de la confidence, à la maman, en riant:
- Vous savez comment on me surnommait, moi? Loulou ou Louloute...
Elle a bientôt cent ans: elle vient tout juste d'en avoir deux, et deux petits miracles de femmes se sont face, dans un même esprit d'enfance et de joie, l'une et l'autre ont les yeux qui brillent de donner et de recevoir, comme un contrat tacite entre elles. Pour la petite, c'est un trésor, cette petite couverture, et c'est à cette occasion qu'elle a appris un nouveau beau et grand verbe: offrir.
- Offert à moi, Louise, offert..., me dit-elle le matin au réveil.
Elle me le dit avec beaucoup d'importance et de sérieux, parce qu'elle sait, elle, qu'elle a reçu ce que je ne peux appeler autrement qu'un petit bout de paradis, d'une mère grande de générosité, qui sait, un ange peut-être?
En tout cas à n'en pas douter, on ne m'a rien raconté de plus beau depuis le début de cette année.
En 1963, William Bruce Cameron écrivait : « il serait agréable si toutes les données dont les sociologues ont besoin pouvait être énumérées, car alors nous pourrions les utiliser sur des ordinateurs IBM et dessiner des graphiques comme les économistes font. Cependant, tout ce qui peut être compté ne compte pas, et tout ce qui compte ne peut pas être compté. »
La fidélité est une question de répondant. Réponse à une voix, un appel, qui un jour nous a traversé avec la force d'une certitude que rien ne semble devoir démentir. Une voix avec laquelle on a commencé à s'entretenir comme pour toute la vie, comme au-delà de la vie. Et souvent cette voix est trahie par le mutisme, la paresse, la facilité, le bavardage avec une autre oreille séduisante mais qui n'a pas l'importance d'une vocation.
Depuis le début de l'année, la taxe au sac poubelle a été introduite dans les différents villages environnants et, avec elle, l'obligation pour chacun de s'initier à la cosmétique du déchet, et de peigner avec soin ses ordures sous peine d'être lourdement amendable. Cette mesure fut accompagnée par l’apparition d'un sac légal, blanc, remplaçant le traditionnel sac noir.
La main dans le sac
Or, il se trouve que pas plus tard qu'hier un crime fut commis dans mon lotissement: un locataire avait osé jeter un sac noir dans le container au milieu des autres cornets blancs! Les employés de la voirie ne l'ont pas pris et l'ont laissé sur le bas-côté. Mais qui était ce malotru qui osait faire tache au milieu des sacs immaculés? Notre concierge ne s'en remettait pas et, avec une détermination poirotéenne, elle avait bien l'intention de mettre la main sur le coupable! Tant et si bien qu'en arrivant jusqu'à moi, notre détective me dit:
- Fred, je sais bien que ce n'est pas toi, mais quelqu'un a jeté un cornet noir au milieu des cornets blancs, c'est dé-goû-tant!
Et ce avec tant de fermeté que, sur le moment, j'eus un doute, et je me mis à rougir et à bafouiller comme si j'étais le coupable. Et, dans ma confusion, je ne fis qu'attiser ses soupçons en me lançant dans une diatribe contre ces principes prétendument écologiques qui nous amène à passer plus de temps à nous s'occuper de nos poubelles que d'autrui, que c'est se faire une vertu à bon compte (deux francs le sac) que d'obéir comme des moutons tandis que des personnes âgées meurent de solitude dans des maisons de retraite, et que dans les pays voisins des enfants fouillent dans les décharges pour se nourrir (la poubelle des riches, mieux que la charité).
Elle acquiesça genre cause toujours et, inflexible, me redit illico qu'elle trouverait le responsable tout en me regardant avec insistance, car après tout, aussi bonnes que fussent nos relations, je pouvais être le délinquant vu ma réaction. Pour sûr, elle n'allait pas en rester là. Elle allait signaler le cas à la régie qui ne manquerait pas de nous écrire une lettre débilitante et infantilisante. Sans compter qu’une dénonciation à la commune entraînerait l’examen minutieux dudit sac qu’on éventrerait afin d’explorer les viscères pour trouver une trace livrant l’identité du coupable et pouvoir le traquer.
Du coup, quelle ne fut pas ma surprise un plus tard dans la soirée, tandis que je sortais le chien, de tomber nez à nez avec un voisin qui revenait en tenant l'objet du délit dans une main et un sac blanc de l'autre. Nous nous croisâmes, lui un peu embarrassé, moi faisant comme si de rien n’était pour ne pas l’importuner. Et je me demandais si notre concierge avait débusqué le malfrat qui s'acquittait de son devoir ou si ce dernier avait pris les devants, auquel cas elle ne saurait jamais par quel miracle la poubelle hors norme s'était évanouie.
Quoi qu’il en soit, au pays des géraniums aux balcons et des sacs de luxe, il faut peu de choses pour devenir un pestiféré.
Et ce avec tant de fermeté que, sur le moment, j'eus un doute, et je me mis à rougir et à bafouiller comme si j'étais le coupable. Et, dans ma confusion, je ne fis qu'attiser ses soupçons en me lançant dans une diatribe contre ces principes prétendument écologiques qui nous amène à passer plus de temps à nous s'occuper de nos poubelles que d'autrui, que c'est se faire une vertu à bon compte (deux francs le sac) que d'obéir comme des moutons tandis que des personnes âgées meurent de solitude dans des maisons de retraite, et que dans les pays voisins des enfants fouillent dans les décharges pour se nourrir (la poubelle des riches, mieux que la charité).
Elle acquiesça genre cause toujours et, inflexible, me redit illico qu'elle trouverait le responsable tout en me regardant avec insistance, car après tout, aussi bonnes que fussent nos relations, je pouvais être le délinquant vu ma réaction. Pour sûr, elle n'allait pas en rester là. Elle allait signaler le cas à la régie qui ne manquerait pas de nous écrire une lettre débilitante et infantilisante. Sans compter qu’une dénonciation à la commune entraînerait l’examen minutieux dudit sac qu’on éventrerait afin d’explorer les viscères pour trouver une trace livrant l’identité du coupable et pouvoir le traquer.
Du coup, quelle ne fut pas ma surprise un plus tard dans la soirée, tandis que je sortais le chien, de tomber nez à nez avec un voisin qui revenait en tenant l'objet du délit dans une main et un sac blanc de l'autre. Nous nous croisâmes, lui un peu embarrassé, moi faisant comme si de rien n’était pour ne pas l’importuner. Et je me demandais si notre concierge avait débusqué le malfrat qui s'acquittait de son devoir ou si ce dernier avait pris les devants, auquel cas elle ne saurait jamais par quel miracle la poubelle hors norme s'était évanouie.
Quoi qu’il en soit, au pays des géraniums aux balcons et des sacs de luxe, il faut peu de choses pour devenir un pestiféré.
Parole d'une chanson de Jean-Louis Aubert, «Maintenant je reviens pour ce que je suis fait». Imaginez le coup que prendrait le système si tout le monde se mettait à vouloir devenir ce qu'il est, ce qu'il se sait devoir être au plus intime de sa personne, mais qu'il n'ose pas devenir, parce qu'il faut ceci et on doit cela.
C'est jouissif de se mettre en conformité avec la représentation qu'une collègue de travail peut se faire de vous, dans ce cas particulier d'être un demeuré, et de s'efforcer, par respect pour elle, de coller à ce rôle au plus près de sa conscience afin qu'elle soit pleinement satisfaite. Je crois remarquer d'ailleurs que c'est en train de se retourner contre elle, car elle considère tout le service de la sorte et comme les gens se parlent...
Je connais peu de cadeaux à faire à une personne chère que ce Journal. En le feuilletant, j'ai souvent eu l'impression que Jules Renard voulait consoler son lecteur des misères de la vie en pointant du doigt une merveille du quotidien, ou en le faisant sourire, comme un enfant qu'on divertit de sa peine en faisant une grimace ou en lui disant:
- Regarde, tu ne l'avais pas vu celui-ci, hein?
Oui, ce Journal fait partie des livres qu'il est bon d'avoir à portée de cœur.
(J'insiste sur l'édition Bouquins, les autres versions étant largement expurgées des passages les plus savoureux par la famille de l'auteur.)
- Regarde, tu ne l'avais pas vu celui-ci, hein?
Oui, ce Journal fait partie des livres qu'il est bon d'avoir à portée de cœur.
(J'insiste sur l'édition Bouquins, les autres versions étant largement expurgées des passages les plus savoureux par la famille de l'auteur.)
Un ami louait mon détachement parce que j'ai réussi à me séparer d'une grande quantité de livres que j'ai donné. Mais au prix de quels autres attachements? Ai-je vraiment fait du lest? Se détache-t-on vraiment ou crée-t-on de nouveaux liens, peut-être un peu plus solides, peut-être un peu plus nourriciers?
«Il avait retrouvé son entrain, il était lancé.
- Christ est né, mon gratte-papier, mon grand savant. Ne cherche pas la petite bête: il est né ou il n'est pas né? Mon vieux, il est né, ne sois pas idiot! Si tu prends une loupe pour regarder l'eau qu'on boit - c'est un ingénieur qui m'a dit ça - tu verras que l'eau est pleine de vers, tout petits, qui ne se voient pas à l'œil nu. Tu verras les vers et tu ne boiras pas. Tu ne boiras pas et tu crèveras de soif. Casse la loupe, patron, casse-la, que les petits vers disparaissent tout de suite et que tu puisses boire et te rafraîchir!»
- Alexis Zorba, Nikos Kazantzaki
- Christ est né, mon gratte-papier, mon grand savant. Ne cherche pas la petite bête: il est né ou il n'est pas né? Mon vieux, il est né, ne sois pas idiot! Si tu prends une loupe pour regarder l'eau qu'on boit - c'est un ingénieur qui m'a dit ça - tu verras que l'eau est pleine de vers, tout petits, qui ne se voient pas à l'œil nu. Tu verras les vers et tu ne boiras pas. Tu ne boiras pas et tu crèveras de soif. Casse la loupe, patron, casse-la, que les petits vers disparaissent tout de suite et que tu puisses boire et te rafraîchir!»
- Alexis Zorba, Nikos Kazantzaki
Le journal en miettes de Ionesco, une pure merveille. Mon préféré avec le journal de Jules Renard et les Cahiers de Cioran, sans oublier les notes de Ludwig Hohl, le journal de Ramuz, et les Carnets de l'état de poésie de Georges Haldas - et j'en oublie certainement d'autres. En les lisant, j'ai l'impression de vivre le privilège d'une conversation intime avec des auteurs dont la voix me semble proche, si proche que j'ai bien souvent l'impression de lire des pensées qui auraient pu être les miennes - je sais, c'est prétentieux, mais peut-être parfois qu'en me mettant sur la pointe des pieds à la faveur d'un alignement astral très favorable et d'un bordeaux à nul autre pareil... Et puis cet humour tendre, ce don d'autodérision qui est la signature d'être rare, qui vivent au plus près de leur essentiel.
«Je ne parlais pas. Je sentais, en écoutant Zorba, se renouveler la virginité du monde. Toutes les choses quotidiennes et décolorées reprenaient l'éclat qu'elles avaient au premier jour, quand elles sortaient des mains de Dieu. L'eau, la femme, l'étoile, le pain, revenaient à la mystérieuse source primitive, et le divin tourbillon se déclenchait de nouveau dans les airs.»
-- Alexis Zorba, Nikos Kazantzaki
-- Alexis Zorba, Nikos Kazantzaki
Bonne remarque de Cioran dans ses Cahiers (qu'il emprunte à je ne sais plus qui): la flatterie est la politesse du mépris. Mille fois d'accord. Les gens qui vous sucrent l'oreille vous jettent des dragées comme à leur chien-chien et s'amusent que ce vil stratagème suffisent à faire tortiller l'interlocuteur qui ne sait plus comment se dépêtrer de compliments gluants qu'il sait par ailleurs être totalement inadéquats (chacun connaît son mérite). En vous flattant, ils stérilisent toute possibilité d'avoir un échange véritable, d'être concernés par ce que vous avez à dire, ou d'être amenés à parler de manière plus personnelle. Ce que vous êtes les indiffèrent, au pire pourrait constituer une menace. Alors tout sourire, ils vous flattent la croupe. Avec de tels individus, je n'ai qu'une recommandation à donner: RUEZ!
J'ai compris comment procède mon médecin: par é-li-mi-na-tion, non pas des symptômes ou des maladies possibles, non, non, non, mais du patient lui-même. Il compte sur le fait que le malade qui vient à plusieurs reprises pour une question précise qu'il juge d'une importance sanitaire moindre finisse par:
- Se lasser de sa douleur.
- Renoncer à venir l'importuner.
- Décède.
Je ne désapprouve pas moi tout à fait cette manière de faire un peu rustique dans une société où le moi cotonneux triomphe.
- Se lasser de sa douleur.
- Renoncer à venir l'importuner.
- Décède.
Je ne désapprouve pas moi tout à fait cette manière de faire un peu rustique dans une société où le moi cotonneux triomphe.
Chose méprisable: les membres d'une famille ou les amis qui ressoudent leurs liens en faisant la peau à un ou des tiers qui leur servent d'exutoire, de support à toute la morve affective qui les pétrit. Ils jubilent de l'illusion de s'être retrouvés sur fond de couleur rouge sang haine, en les tailladant à vif. Et ils ne tarderont pas à s'écharper à leur tour.
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J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du maga...





