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Je suis le dépeupleur. Je suis méchant. Très méchant. Je ne sais pas pourquoi. Je crois que j’aime ça, être méchant. Le bonheur des gens m’indispose, je le trouve mièvre et gluant. Une personne heureuse m’a toujours paru béatement idiote, en sursis d’un désastre. Notre vie est un tissu de malheur, alors je préfère me tenir au plus près de notre condition humaine. Dès ma plus tendre enfance, je me trouvais minable. Adolescent lucide, je sentais bien qu’une nature telle que la mienne ne donnerait rien de bon. Mais je n’ai pas cédé au désespoir, au contraire. Tôt, j’ai trouvé ma vocation: je serais un figuier stérile.
Comment expliquer à cette personne qui souffre que son immobilisme la condamne lentement mais sûrement. Que la vie la sollicite afin qu'elle bouge, qu'elle fasse les mouvements qui lui permettrait d'assurer sa portance, que ses voiles se gonfleraient d'une sérénité retrouvée. Mais elle met toute son énergie dans son mutisme, dans la négation d'elle-même, s'accrochant à l'idée qu'elle se fait d'elle-même, ce qui l'amène à perdre pied avec la réalité.
Lorsque je croise une voiture de police de notre région sur laquelle est pourtant inscrit le cordial message publicitaire "Pour votre sécurité", je ne manque pas d'éprouver un léger malaise, comme face à toute forme de pouvoir, même les forces dites de l'ordre, qui font partie pour moi des dangers neutres, comme les cataclysmes ou les éruptions volcaniques, toujours susceptibles de dérapages imprévus, d'autant plus redoutables qu'ils se sentent dans leur bon droit.
On ne cesse de nous diffuser des images de spécialistes de la finance et autres traders qui regardent le monde à travers trois, quatre ou cinq écrans (pourquoi pas dix, quinze ou vingt) en s'agitant de manière pathologique pour nous expliquer que le monde va très mal depuis leur salle dite des marchés - bien pauvres marchés, sans couleurs, fruits et légumes, fromages, fleurs et saucissons, cris et rires, la vie quoi. Ils sont devenus le sujet d'un reportage comme on montrerait la guerre, seulement, eux, leur vie, ce sont des écrans, des chiffres, et puis d'autres écrans dans lesquelles ils regardent le président américain parler et expliquer que tout s'effondre parce qu'une poignée de gaillards en cravate n'ont pas réussi à se mettre d'accord, mais qu'ils vont faire un effort sur le dos de tous les malheureux qui n'y peuvent rien, eux, parce qu'ils travaillent pour faire du pain, soigner, enseigner, conduire... Mais suivant ce que dira le président et surtout le ton sur lequel il le dira (le moindre toussotement serait fatal), ou s'il prend des vacances en plein chaos pour montrer qu'il n'a pas peur, alors peut-être qu'il y aura durant quelques secondes un peu de soleil derrière leurs feuilles de calcul. Et on va me faire croire que ça, c'est la réalité? Pendant que des millions d'individus, des dizaines de millions d'enfants, de femmes et d'hommes sont menacés par la faim.
Mais enfin, de qui se moque-t-on? A quand une grande action biblique, version nuage de sauterelles moderne, où tous ces gens seraient aspirés dans leurs écrans pour se retrouver avec de la nourriture à côté d'un enfant qui a faim? Leur vie en serait changée, de fond en comble, et avec eux, le visage de notre humanité.
"Ce n'est pas une preuve de bonne santé que d'être intégré dans une société profondément malade" (Krishnamurti)
Voilà une phrase qui aurait séduit l'adolescent que je fus. Heureusement pour moi, j'ai grandi - ce qui a parfois du bon. Aujourd'hui, je pense qu'il faut être profondément malade pour poser un diagnostique aussi radical et laisser sous-entendre qu'on serait en bonne santé si, précisément, on n'est pas intégré à la société dans laquelle on vit. C'est au contraire le vrai défi d'une vie de développer ses racines dans le terreau où on a été semé pour ensuite croître et faire fleurir notre différence. Définitivement, ce genre de formules à l'emporte-pièce sont nocives dans la mesure où elle laisse sous-entendre qu'on pourrait faire l'économie des lois, des convenances, des obligations qui sont celles de la société où on vit.
Je ne crois pas à l'ouverture à l'autre tous azimuts, c'est un concept de pervers qui veut forcer notre porte pour venir dérober des biens intimes sous couvert de fraternité. Et les sangsues qui ont besoin de s'alimenter d'autrui - nonchalant de la manière, peu leur importe qui nous sommes, l'essentiel étant qu'on leur ouvre notre frigo - se réclament souvent de cette charité factice pour brancher leur machinerie tétineuse et nous vider de nos ressources. On les reconnaît aisément: lorsqu'ils nous quittent, on est vidé.
Je ne crois que dans les rencontres du destin, des petites communautés de liens solides, dont le noyau est éprouvé par la bienveillance, l'amour, le temps, le vécu et les épreuves. Des affinités électives. On s'est apprivoisé, cet autre à un visage qui se découvre patiemment, à travers l'intérêt qu'on se porte mutuellement. Le reste est du domaine des relations sociales et courtoises qui ont une large place dans notre vie, qui sont importantes, mais qui ne nécessitent pas un dévoilement intérieur. Ce sont des relations où on se dit à travers des projets concrets, une manière de faire les choses - et on en dit ainsi déjà beaucoup.
Je crains que la zénitude et l'orientalisme importé soit un contresens et une violence faite à notre singularité occidentale, un arrachement de notre terreau fécond sur lequel nous pourrions vraiment nous individualiser. On se lisse, on croit qu'on fait preuve d'abnégation en s'oubliant alors qu'on ne fait peut-être que d'oublier que cette culture, aussi passionnante soit-elle, n'est pas la nôtre. Je ne vois pas comment on peut y comprendre quoi que ce soit à moins d'y être né ou de vivre là-bas. Mais nous savons bien que la plupart du temps, par zen et bouddhisme, on ne cherche en fait qu'un moyen de se détendre, de souffler un peu, de respirer. Et y a-t-il besoin d'aller si loin psychiquement pour cela?
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