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C'est en passant par l'infime qu'on peut se faire une idée du tout.

-- Orhan Pamuk
Gestes de peu, de presque rien, sans gloriole ni désir d'être sus ou vus, vous êtes l'or du monde, des petites pépites d'humanité tissées de ciel bleu. Comme cette vieille dame vêtue d'un pauvre imperméable qui se rend au bord du lac, avec son sachet rempli de pain sec qu'elle a pris le soin de couper en petites hosties carrées pour le distribuer à un public roucoulant, cancanant sous le regard souverainement dédaigneux des cygnes qui, expérience faite, préfèrent renoncer à la mêlée. Puis, repliant son sac, elle regagne son logis. Aux yeux du monde, il ne s'est passé. Et pourtant...
Les seules choses qui s'expliquent sont absolument inessentielles.
Toutes mes chroniques tournent autour de la bienveillance, de la bonté, du bon soin, du quotidien et de tout ce qui tente de les entamer.
A l’occasion de la 5000e note publiée sur mon blog des trésors infimes, http://tresors-infimes.blogspot.com j’ai extrait quelques billets publiés entre 2007 et 2009.

«Les petites choses n'ont l'air de rien, mais elles donnent la paix. Dans chaque petite chose, il y a un Ange.» (Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne)
L'atterrage est différent pour chacun et pourtant tous en connaissent le goût et le prix.
Ce qui t'est essentiel ne le sera peut-être pas pour moi, et pourtant je saurai aussitôt reconnaître que c'est essentiel.
Quel privilège de pouvoir n'être que ce qu'on est. Qui est toujours tellement plus que ce qu'on s'évertue à vouloir consciemment montrer.
« Ce que j'aime - qui me soutient - très peu d'hommes l'aiment. Ce qu'ils aiment, espèrent, veulent, je m'en passe.» (Georges Perros, Papiers collés III)

Je crois au contraire que nous sommes beaucoup à aimer ce qu'aime Georges Perros. Que nous serions beaucoup à nous passer tout aussi bien que lui de ce dont il se passe. Et que nous sommes certainement très peu à avoir suffisamment confiance pour oser nous laisser soutenir parce que nous aimons.
Enfant, lorsque nous allions en famille manger le couscous chez le cousin Hans, je gardais la merguez, qui était ce que je préférais, pour la fin, comme un trésor. C'était une manière de prolonger mon plaisir et d'accroître ma réceptivité gourmande, en donnant un but à cette balade gustative. Je faisais le chemin entre la semoule et le poulet, l'agneau et les légumes, pour parvenir jusqu'à cette merguez, qui venait couronner le repas.

Ce sont encore et toujours les petites choses que nous faisons tous les jours qui sont nos repères et nos points d’appui les plus solides et les plus fidèles. Un pas après l’autre, une bouchée après l’autre, pour parcourir les prairies du goût et découvrir ce que nous aimons, ce qui nous parle le plus, ce qui nous dit le mieux. Il s’agit de se réapproprier tous les verbes de bases, comme un étranger apprendrait la langue d’un pays. Pour bien des choses, et malgré les années qui passent, nous en restons au niveau des méthodes Assimil facile. Nous peinons à nous comprendre - et nous aimerions tant nous faire comprendre, car nous ne savons pas vraiment qui nous sommes. Nous débordons de grandes idées, et voilà qu’on nous demande ce que signifie pour nous aimer, manger, marcher, dormir et nous ne savons que répondre. Nous aurions tant voulu pouvoir placer les quelques connaissances acquises sur la phénoménologie d’Husserl à la place, histoire une fois encore de ne pas parler de nous, car de nous, nous savons si peu, ou quasiment rien. Comme on s’ignore.
J’ai invité des amis à partager quelques tomates charnues agrémentées d'une pincée de sel, une bonne bouteille de bordeaux et du jambon Corse - du vrai, fait par un vrai Corse, qui ne tient pas beaucoup à parler, mais qui sait l'art d'élever le cochon dans les montagnes, et du bon pain. On ne se nourrit jamais aussi bien qu'avec des êtres chers. Plus la nourriture est chargée d'amitié attentionnée, plus elle devient nutritive. La table est apprêtée avec soin, comme une petite scène sur laquelle va se jouer un acte vital et chargé de sens: manger. La nourriture partagée est une tranche de pur bonheur. On la savoure. La mastication est doublée de la présence vivifiante des convives. Dommage que les guides minceur en tout genre ne parle pas de cette protéine chargée de sens: la relation. Relation à soi-même, à travers le plaisir de partager des mets simples. Et des mots, échangés tandis qu'on se restaure, et qu'on se fait du bien. Ce sont des trêves dans le cours de nos vies, des havres de paix où les liens se reconstituent et se resserrent. Je ne me souviens pas d'avoir eu d'échanges plus importants et mémorables que dans ces moments-ci. J’aime ces rendez-vous auxquels mes proches répondent "Présent!", ainsi que d'autres que je rencontre et que j’apprends à connaître. Ces repas alimentent directement les racines de l'être. Rares instants où s'exprime le mieux notre humanité et durant lesquels je sais clairement pourquoi je suis au monde. La vie va de soi. Puis il est temps de se quitter. Je raccompagne mes hôtes. La lune est pleine. Chacun repart rasséréné et un peu plus relié à lui-même, confiant dans ses projets et la journée à venir. Nous avons passé un bon moment, ensemble, autour de cette table et ce sentiment nourricier, j’en suis convaincu, fait partie de nos vraies richesses.
Cette 4000è note de ce blog pour Celle qui m'accompagne sur ce chemin de liberté.
Ce qui nous est le plus cher est visiblement ce qui ne se voit pas.
Il ne m'est arrivé que deux fois en trois ans et quelques 4'000 messages de supprimer une note que j'avais écrite sur ce blog. Mais je ne le regrette pas. J'avais fait erreur en croyant pouvoir confier à l'écrit ce qui somme toute comptait plus que cela pour moi. Les mots ont leur limite, celle où la parole ne nous appartient pas uniquement et ne peut avoir de sens que dans l'échange.
Les mots qui filent mes chroniques cette année? Bienveillance, prendre bon soin, restaurer.
"Mon travail de chroniqueur-poète consiste à faire sentir, sous le familier, le mystère." (Georges Haldas)

Pour ma part, dans mon petit travail d'écriture, je m'efforce tant bien que mal de donner à sentir tous les trésors infimes que recèle le familier - ce qui nous est le plus proche - et qu'on tend à ignorer, par manque de temps, d'attention, et puis parce que ça nous semble ne pas avoir beaucoup d'importance.

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?