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Un ami me racontait que le philosophe Vladimir Jankélévitch avait placé un feu de signalisation devant la porte de son bureau et que personne, y compris son épouse, n’avait le droit d’entrer si le feu était rouge. L’anecdote ne nous dit pas si l’épouse en question avait installé le même stratagème dans sa chambre à coucher. Mais l’histoire est instructive. Sans aller jusqu’à baliser son appartement avec des panneaux de signalisation routière, il y a un code de conduite du couple qui permet de mieux vivre ensemble et qui est tout à fait explicite, si nous y faisons attention. Qui n’a pas brûlé le feu rouge que son conjoint signalait clairement afin d’éviter une confrontation stérile? Qui ne s’en est pas voulu de ne pas avoir respecté un cédez-le-passage qui aurait facilité bien des choses? Qui n’a pas roulé à contresens du bon sens ou encore qui n’a pas aimé trop vite sur une petite route de campagne amoureuse et romantique qui aurait nécessité de la lenteur?

Oui, il y a quelques signes qu’il est bon de respecter pour qui veut prendre soin de son couple. Qui plus est lorsqu’il y a des enfants qui déboulent à toute berzingue, chauffards en herbes brûlants de vitesse et de funambulisme auxquels il faudra apprendre à tenir compte d’autrui, à descendre de son trône pour se mettre au niveau d’un échange. Et dans ce domaine, le meilleur apprentissage qui soit, c’est l’exemplarité.


On aimerait tant être sûr de voir l'être aimé de la manière la plus précise possible, sans les filtres de nos projections, nos attentes et nos désirs, le voir pleinement, rayonnant de sa pleine présence. Mais y parvient-on?
Aller à la rencontre d'une vérité avec son interlocuteur, construire quelque chose d'inédit, le temps d'un repas, bonheur.
Les êtres sont comme des lettres dans nos vies. Il y a les majuscules, qui initient une phase et des minuscules qui nous permettent de cheminer vers un point, qui clôturera une période pour qu'une nouvelle puisse être initiée.
«Aimer un être, c'est tout simplement reconnaître qu'il existe autant que vous.»
- Simone Weil
Significatif que le mot ÉGARD laisse entendre également REGARD et GARDÉ. Avoir des égards pour quelqu'un c'est le regarder, lui porter attention, et le gardé près de soi.
L'humain généralisé, portraituré en noirs, jaunes, blancs, pauvres, riches, ne désigne rien ni personne et surtout pas le visage qui se tient en face de moi, émergeant de toutes les catégories dans lequel j'essaye de l'enfermer, et me rappelle à ma fraternité première.
Déjà cité sur ce blog, mais d'une profondeur époustouflante:

«Rencontrer un homme, c'est être tenu en éveil par une énigme.» (Emmanuel Lévinas)
Le bien que nous faisons nous rencontre souvent par hasard, pas de quoi en tirer un quelconque orgueil.
«J’ai toujours l’impression qu’il faut savoir garder des secrets dans la vie et ne pas tout dire ce qu’on pense.» (Richard Dindo)

Peut-être aussi parce que notre soeur la mort ne nous rend pas les êtres à l'imparfait, mais au présent de tout ce qu'ils nous ont donné. Finalement peu (m') importe la boue qui entourait la pépite.
Observez les différents interlocuteurs que vous rencontrez durant la journée. Combien n'auront pu tenir le temps d'une conversation sans triturer leur clope téléphonique, leur ifaune ou leur dentroïte? C'est plus fort qu'eux, c'est la clope du XXIe siècle le téléphone portable, l'objet contra-phobique par excellence. On se targue de ne plus fumer, de ne pas trop boire publiquement, mais alors qu'est-ce qu'on branle le divin outil pour  se décharger du stress et de l'exigence qu'impose toute relation à autrui.
Bernard Besret a raison de relever que nous autres, humains, nous savons si peu aimer et pourtant nous le désirons tant.
Je découvre que bon nombre d'interlocuteurs n'ont plus la capacité de se concentrer sur ce que vous leur dites au-delà d'une toute petite minute. Selon le principe de la pub, si ce que vous avez à dire ne correspond pas à leur intérêt immédiat, ils décrochent, et vous voyez qu'ils sont absents et ne prennent même pas la peine de faire l'effort d'entrer dans votre propos. Ils ne sont pas concernés, donc ça ne les intéresse pas. Quelle mollesse psychique, quelle carence des dispositions intérieures! Et le pire, ce sont ceux qui acquiescent mécaniquement, comme des bovidés.
Héberger un site est une opération devenue pour le moins aisée. Héberger mon semblable, que je ne connais pas, qui ne m’est rien ni ne m’impose aucun devoir, parce qu’il est dans la nécessité, l’affaire est bien différente. Il a besoin d’un toit, pour une nuit, quelques jours, bien, bien, tant que ce n’est pas le mien, tant qu’il ne vient pas déranger ma petite paix de bibelots bien rangés. Et puis il pourrait me piquer mon ifaune en repartant ? Oui, cet escargot sans coquille me fait faire la grimace. Pourquoi sa présence me met-elle en déroute alors que c’est lui qui est au bord de la route. Peut-être parce que chaque jour de ma vie j’ai eu un toit, un foyer qui m’attendait. Mais lui, temporairement du moins, il n’a plus ce havre vital. Et en Suisse, ne pas être très précisément localisable, c’est louche. Le bohémien est malvenu, on se méfie des semelles de vent. S’arrêter là où tout le monde passe vous rend aussitôt suspect.

Je comprends à ma réaction que je considère celui que je ne connais pas comme un danger potentiel. Je préfère encore donner de quoi dormir en espèce à un inconnu de mon espèce plutôt que de lui offrir l’hospitalité. Pourtant c’est un si beau verbe, héberger, qui devient par un jeu de mot facile l’appel au berger : Hé, berger !. Un verbe voyageur, comme une auberge sur le chemin, qu’elle soit de jeunesse ou pour le pèlerin, un lieu où trouver le gîte et le couvert, un atterrage sur la route. C’est un des verbes premiers de la langue française, de ceux qui prennent bon soin d’autrui : on héberge toujours quelqu’un, un toi qui cherche un abri, de fortune ou hors de prix. Être hébergé dit la nécessité d’être protégé, comme on a besoin d’être nourri, soigné ou aimé. Mais sous nos latitudes le sens de l’hospitalité s’est perdu au profit de nos individualités cadenassées. Dire le contraire reviendrait à dire que le berger ment...
On ne se sent jamais aussi bien que lorsqu'on n'attend plus rien d'autrui. Tout nous est donné, comme une offrande.
«Votre voie n'est pas de critiquer les autres, mais de les connaître et de les apprécier.» (Shunryu Suzuki)

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?