«Il ne venait à l'idée de personne, à commencer par le prêtre et le directeur pour finir par Maslova, que ce même Jésus, dont le prêtre répétait avec un sifflement le nom un nombre incalculable de fois en l'accompagnant de louanges bizarres, que ce même Jésus avait précisément défendu ce bavardage insensé et ces incantations sacrilèges prononcées par les prêtres ses disciples sur le pain et le vin, mais il avait interdit de la façon la plus formelle que des gens appellent d'autres gens leurs maîtres, interdit les prières dans les temples et ordonné de prier dans la solitude, interdit ces temples mêmes et proclamé qu'il était sur terre pour les détruire et qu'il fallait prier non pas dans les temples, mais en esprit et en vérité. Par-dessus tout, il avait défendu aux hommes de juger leurs semblables, de les enfermer dans des prisons, de les tourmenter, de les déshonorer, de les châtier, ce qui se pratiquait ici. Il avait interdit toute violence, car il était venu pour rendre la liberté à ceux qui en étaient privés.
Il ne venait à l'idée d'aucun des assistants que ce qui se déroulait devant eux était un monstrueux sacrilège, une farce aux dépens du Christ, au nom duquel tous ces actes s'accomplissaient. Que cette croix dorée, décorée à ses extrémités de médaillons émaillés, n'était autre chose que la représentation de ce gibet sur lequel fut sacrifié le Christ., justement parce qu'il avait interdit ce qui se faisait maintenant en son nom, à cela nul ne pensait. Il ne venait à l'idée de personne que ces prêtres, qui s'imaginent sous l'espèce du pain et du vin manger le corps et boire le sang du Christ, mangent réellement son corps et boivent son sang non pas dans les morceaux de pain ni dans le vin, mais parce que tout en scandalisant "ces petits" auxquels le Christ s'identifiait, ils les privent en outre du bien suprême et les soumettent aux plus cruelles souffrances, en dissimulant aux hommes la Bonne Nouvelle qu'il leur a apportée.
Le prêtre remplissait son office avec une conscience tranquille, parce que dès l'enfance, on lui avait inculqué que c'était là la seule vraie foi, à laquelle avait cru jadis tous les saints et à laquelle croyaient maintenant toutes les autorités spirituelles et temporelles. Il ne croyait certes pas que le pain se transformait en chair et qu'il était bon pour l'âme de prononcer un certain nombre de mots, ou que véritablement il avait mangé un petit morceau de Dieu - cela on ne peut le croire - mais dans cette croyance, c'est que l'exercice de ses fonctions religieuses lui avait, depuis dix-huit ans déjà, procuré un revenu qui lui permettait de faire vivre sa famille, d'envoyer son fils au lycée et sa fille dans une institution religieuse.»
(Tolstoï, Résurrection, édition Folio, pp. 202-203)
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Ce passage de Christian Bobin, que je ne peux m'empêcher de recopier dans son intégralité:
«Aujourd'hui, tout a été corrompu. Même le temps a une étiquette avec un prix dessus. Alors ce titre, Ressusciter, je le reçois comme un mot d'ordre. Ce titre est un impératif que je me donne à moi-même. Je vais vers la résurrection. On ne ressuscite pas une fois pour toutes, mais il faut "tenir le pas gagné", comme dit Rimbaud. La mort, le sommeil, la facilité, le confort peuvent toujours revenir si on ne fait pas attention. Jamais le monde n'a été aussi fort. Le terrorisme tel qu'on le connaît historiquement ne réussit qu'à renforcer le système qu'il prétend attaquer, bien que certains de ses membres aient pu avoir des têtes d'anges. Jamais la négation de l'âme n'a été aussi forte et tranquille. L'esprit n'est même plus nié, c'est plus sournois que la négation. Nous sommes comme des prisonniers dont le corps seul aurait le droit de sortir. L'âme va rester vingt-quatre heures sur vingt-quatre en prison: le reste, le clinquant, c'est seulement cela qui est libre. Cette société ne croit plus qu'à elle-même, c'est-à-dire rien. C'est donc une lutte infernale de chacun contre tous, car s'il n'y a qu'un seul monde autant y être le premier: il y a presque une logique là-dedans. C'est le meurtre légal, accepté. Aujourd'hui, il n'y a plus d'obstacles. On est dans une sorte de progression négative dont on ne voit pas le terme et qui est comme d'avancer dans une nuit vide de tout. On a déclenché quelque chose qui est sans pitié, comme un fou qui aurait libéré sa folie. Il faudra que tout soit atteint pour qu'on commence à réfléchir. Le nihilisme porte un coup de boutoir à ce qui nous nourrit, et ce sont toutes les nourritures qui sont atteintes: on nous fait manger de mauvais mots, on nous fait avaler de terribles sourires. Il faudrait tout passer au jet, même les mots, même la religion. Les bonnes volontés religieuses me font penser à ce que Rimbaud appelait des flaches: il n'y a en elles pas de quoi désaltérer ni capter un reflet du ciel. La religion est devenue une nourriture fade, qui ne nourrit plus personne, et quand elle parle du cœur, c'est sans talent, parce qu'elle ne croit plus à ce mot. Seule la poésie garde un ferment actif de révolte. Je ne crois pas que les grands poètes nous parlent seulement de papillons quand ils en parlent: ils nous apportent aussi un premier secours.»
(La lumière du monde, éditions folio, pp. 162-163)
«Aujourd'hui, tout a été corrompu. Même le temps a une étiquette avec un prix dessus. Alors ce titre, Ressusciter, je le reçois comme un mot d'ordre. Ce titre est un impératif que je me donne à moi-même. Je vais vers la résurrection. On ne ressuscite pas une fois pour toutes, mais il faut "tenir le pas gagné", comme dit Rimbaud. La mort, le sommeil, la facilité, le confort peuvent toujours revenir si on ne fait pas attention. Jamais le monde n'a été aussi fort. Le terrorisme tel qu'on le connaît historiquement ne réussit qu'à renforcer le système qu'il prétend attaquer, bien que certains de ses membres aient pu avoir des têtes d'anges. Jamais la négation de l'âme n'a été aussi forte et tranquille. L'esprit n'est même plus nié, c'est plus sournois que la négation. Nous sommes comme des prisonniers dont le corps seul aurait le droit de sortir. L'âme va rester vingt-quatre heures sur vingt-quatre en prison: le reste, le clinquant, c'est seulement cela qui est libre. Cette société ne croit plus qu'à elle-même, c'est-à-dire rien. C'est donc une lutte infernale de chacun contre tous, car s'il n'y a qu'un seul monde autant y être le premier: il y a presque une logique là-dedans. C'est le meurtre légal, accepté. Aujourd'hui, il n'y a plus d'obstacles. On est dans une sorte de progression négative dont on ne voit pas le terme et qui est comme d'avancer dans une nuit vide de tout. On a déclenché quelque chose qui est sans pitié, comme un fou qui aurait libéré sa folie. Il faudra que tout soit atteint pour qu'on commence à réfléchir. Le nihilisme porte un coup de boutoir à ce qui nous nourrit, et ce sont toutes les nourritures qui sont atteintes: on nous fait manger de mauvais mots, on nous fait avaler de terribles sourires. Il faudrait tout passer au jet, même les mots, même la religion. Les bonnes volontés religieuses me font penser à ce que Rimbaud appelait des flaches: il n'y a en elles pas de quoi désaltérer ni capter un reflet du ciel. La religion est devenue une nourriture fade, qui ne nourrit plus personne, et quand elle parle du cœur, c'est sans talent, parce qu'elle ne croit plus à ce mot. Seule la poésie garde un ferment actif de révolte. Je ne crois pas que les grands poètes nous parlent seulement de papillons quand ils en parlent: ils nous apportent aussi un premier secours.»
(La lumière du monde, éditions folio, pp. 162-163)
Adolescent, je croyais tout ce qui était écrit sur les 4e de couvertures des livres que j'achetais, certainement habitué aux Folios qui ne mentent pas. Il me semblait impossible qu'on raconte des bobards sur un livre, qu'on fasse de la réclame, car pour moi, l'édition n'était pas du commerce, chaque bon livre étant un trésor qui se suffisait à lui-même et je croyais que tout le monde le savait, que ça allait de soi, comme un fait de nature. Je dois aux éditions anglaises de m'avoir rapidement déniaisé à coups de dazzling!, amazing!, wonderful!. Et j'en vins à trouver ces slogans de revues de cabinets moins traîtres que les résumés de certains éditeurs francophones qui vous racontent des salades sur un navet.
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J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du maga...
