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"Dès que quelqu'un me parles d'élites, je sais que je me trouve en présence d'un crétin."
-- Cioran
Je lis Bobin et Cioran en même temps, et je n'y vois aucune contradiction. Au contraire, c'est comme si l'un équilibrait l'autre.
Bonne remarque de Cioran dans ses Cahiers (qu'il emprunte à je ne sais plus qui): la flatterie est la politesse du mépris. Mille fois d'accord. Les gens qui vous sucrent l'oreille vous jettent des dragées comme à leur chien-chien et s'amusent que ce vil stratagème suffisent à faire tortiller l'interlocuteur qui ne sait plus comment se dépêtrer de compliments gluants qu'il sait par ailleurs être totalement inadéquats (chacun connaît son mérite). En vous flattant, ils stérilisent toute possibilité d'avoir un échange véritable, d'être concernés par ce que vous avez à dire, ou d'être amenés à parler de manière plus personnelle. Ce que vous êtes les indiffèrent, au pire pourrait constituer une menace. Alors tout sourire, ils vous flattent la croupe. Avec de tels individus, je n'ai qu'une recommandation à donner: RUEZ!
«On aime malgré tout et ce malgré recouvre l'infini.» (Cioran)
«N'a de convictions que celui qui n'a rien approfondi.» (Cioran, De l'inconvénient d'être né)
«Les blancs méritent de plus en plus le nom de pâles que leur donnaient les Indiens d'Amérique.» (Cioran)
Je lis Cioran et je le trouve d'une justesse éblouissante, avec un fond de rare authenticité. Et d'humour également. Je découvre chez lui un ton qui parfois pourrait être le mien. Mais vlan! Voilà que j'apprends qu'il a eu une dérive antisémite! Mince. Du coup, je ne peux plus le lire, car je deviendrais complice. Dès ce soir, j'irai honteusement donner les ouvrages que j'ai en ma possession dans une bibliothèque.

Voilà le type de raisonnement crétin qu'on peut avoir lorsqu'on a une vision binaire du monde.

Je ne vais donc pas arrêter de lire Cioran, car j'ai suffisamment confiance dans mes intuitions. Ce qui ne m'a pas empêché d'avoir besoin de me rassurer et de trouver quelques arguments pour répondre aux champions du prêt-à-penser qui ne savent qu'une chose des auteurs auxquels ils ne se sont jamais intéressés et dont ils n'ont jamais pris le temps de lire une ligne (Cioran, Heidegger ou Céline, etc.): qu'ils ont eu des pensées coupables que eux, si justes et si droits, en bon citoyens exemplaires, n'auraient jamais pu avoir. Je me méfie d'ailleurs bien plus de ces irréprochables que des auteurs qu'ils estampillent. Et d'ailleurs, qui dans sa vie n'a pas connu de dérapages, bien plus graves peut-être que les idées qu'agitaient des marginaux qui somme toute n'ont eu aucune influence sur les événements et qui ont bien souvent sévèrement réprimé leurs propres errements. J'allais même écrire qu'à moins d'être des saints, nous ne pouvions que regarder la poutre qui est dans notre œil. Mais précisément, les saints eux, sont de grands ardents, qui ont conquis leur sainteté au feu de toutes leurs passions. Tandis que les hypocrites lecteurs condamnent au nom d'une bonne conscience tiède dont ils s'enorgueillissent, sûrs, si sûrs d'être du bon côté, qui n'est bien souvent que le côté de leur bon confort pour lequel ils n'hésiteraient pas à aussitôt retourner leur veste s'il venait à être menacés.
Je me sens à l'abri dans les ruines des cahiers de Cioran - pour reprendre une remarque de Beckett, bien plus que chez bon nombre d'auteurs glosant sur la sérénité, la confiance et autres élans vital. Sous l'apparent délabrement, un petit foyer de lucidité et d'humanité, comme on en trouve rarement.

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Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?