C'était une très vieille dame qui habitait une vieille maisonnette. Elle y avait toujours habité, avec lui, mais lui, il était parti avant. Ici, elle se souvenait, les jours heureux, l'accouchement de son premier fils dans la chambre à coucher, les amis réunis autour de la grande table de la cuisine, les jeux des enfants dans le jardin, la balançoire accrochée au pommier, le potager. Puis, les rires s’étaient atténués jusqu'à l'arrivée des petits-enfants.
Elle vivait là, toute seule. Elle veillait chaque soir à fermer les persiennes. Parfois, elle s'asseyait sur le petit banc en pierre qui était à côté de l'entrée pour dire bonsoir à la lune, au renard. Elle entendait au loin le clocher qui sonnait l'heure. Et, plus loin, les rumeurs de la ville qui se rapprochaient de plus en plus. On lui avait déjà écrit pour lui annoncer qu'un nouveau quartier allait être construit. Qu'il faudrait songer à partir. Elle s'y était attendue. Des messieurs en cravate étaient même venus la voir pour lui expliquer la situation, lui montrer des plans avec des immeubles et des routes. Des plans sur lesquels, bien entendu, sa maison ne figurait plus. Elle ne s'en était pas étonnée. Elle savait bien que c'est parce que tout fini, que tout peut commencer. Elle avait fait sienne cette parole de Saint François de Sales:
-"Heureux celui qui croît là où il a été semé."
Ici, elle avait accompli ce qui devait l'être. Cette maison avait connu des heures fécondes, elle avait été un havre de paix pour beaucoup, un lieu de partage. Quatre beaux enfants avaient pu grandir dans ce foyer en toute confiance - la confiance, cet autre liquide amniotique, si nécessaire pour la croissance. Puis y revenir pour raconter leur enfance à leurs enfants.
-"Tu vois, c'est dans cet arbre que nous avions construit une cabane avec ton grand-père."
Oui, ce qui devait être accompli, l'avait été.
Tant et si bien, qu'un jour où elle était sur le pas de la porte, vêtue d'un imperméable jaune, s'éreintant les yeux pour trouver la clé du logis, un ange s’était introduit tout doucement dans la serrure de son âme.
Et c'est ainsi qu'en quelques jours, les arbres du jardin furent massacrés, démembrés par d'énormes machines dont la gueule d'acier grondante arrachait les branches comme des bras, pour ensuite traîner les cadavres sur le sol. Puis vint le tour de la maison qu'on creva méticuleusement. Chaque pièce, chargée de tant d'histoires intimes, fut impudiquement exposée au grand jour. Le toit s'effondra sur la chambre à coucher qui s'effondra elle-même sur la cuisine. Les heures où on avait aimé et rêvé se trouvèrent entassées sur les confitures et les verrées. On fit des petits tas en séparant le bois de la pierre et de l'acier. De gros camions vinrent emporter le tout par petits paquets, comme autant de pièces d'un puzzle qui constituaient les fondations d'une vie. Peut-être aurions-nous pu voir au sommet de la benne une balançoire qui riait encore, au milieu des gravats.
Aujourd'hui, certains habitants attentifs du nouveau quartier ont remarqué une merlette qui chante sur le tulipier nouvellement planté.
La sieste
-"Moi, je ne fais jamais la sieste."
Voilà un malheureux ! Quel dommage de s'amputer d'un petit plaisir si bienfaisant. De ne pas savoir s'abandonner au cœur d'une chaude après-midi d'été à un moment de pure régénération. Mais, je veux bien l'admettre: ce n'est pas donné à tout le monde. Il est nécessaire d'avoir certaines prédispositions natives et un peu de philosophie.
Inversement à une idée préconçue et largement répandues chez les actifs, cette petite école buissonnière, cette évasion du calendrier des devoirs du jour est tout sauf du temps perdu. Au contraire. C'est faire le choix de quelques minutes fécondes où on s'abandonne pour se laisser agir.
Les adeptes de ces moments de fausse oisiveté connaissent bien tout le bénéfice qu'on en retire. Tout d'abord, cette brève interruption offre un calibrage incomparable de toutes nos facultés. Il est bon parfois de laisser le corps procéder par lui-même à ces petits réglages que notre volonté peine bien souvent à effectuer. Que de fois je suis sorti d'une sieste apaisé, les yeux perlés d'enfance, les idées nettes, avec la tranquille assurance que la suite de ma journée me serait profitable, que le cap était clair. J'allais pouvoir aborder la fin de l'après-midi et la soirée en étant pleinement présent à moi-même. Je sentais que quelque chose de plus m'avait été donné. Une certaine disposition sereine qui me permettrait d'accueillir toute chose avec un regard frais. Une sieste offre un éveil au sein d'une journée. Un réveil qui n'est pas aussi conséquent que celui du matin. Elle nous offre un voyage plus léger. Elle ne met pas forcément en branle toute la lourde machinerie des songes. Elle nous permet de rêver au présent de nous-mêmes, sans remuer nos origines cosmiques.
Tous les actifs vous diront du haut de leur bonne conscience angoissée qu'ils n'ont pas le temps de s'arrêter. Qu'ils ont beaucoup trop de choses à faire. Qu'ils ne peuvent pas s'offrir ce luxe, eux. Ils n'ont pas compris qu'il était de leur responsabilité d'oser lâcher prise, que personne ne le ferait jamais pour eux. C'est même une décision courageuse d'oser se laisser aller et de découvrir que notre être peut nous réparer, peut nous apaiser. Que quelque chose en nous a des réponses pour nous, souvent bien plus pertinentes que celles que nous avions nous-mêmes imaginées. Qu'elles nous sont données, pour autant que l'on soit capable de les accepter. Une simple sieste permet d'en faire l'expérience.
Dans une société où l'individu est contraint de se malmener pour tenir, pour rester dans la course à tout prix, en s'affligeant un stress inhumain, en développant des névroses, je ne crois pas qu'une sieste soit un luxe. Non, je la vois plutôt comme un havre de paix et une preuve de confiance dans la vie et dans son corps. Par exemple, cet homme qui ne supporte plus la pression à laquelle il est soumis, pareil à un perroquet dans sa cage qui devient fou et se met à se mutiler, bénéficierait lors d'une sieste d'un moment où la porte de sa prison s'ouvrirait. Ce qui lui permettrait de s'envoler et d'éprouver qu'il est bien plus grand, bien plus vaste que l'étau dans lequel il se broie.
Epilogue de cette chronique: rien ne sert de courir, il faut siester à temps.
Voilà un malheureux ! Quel dommage de s'amputer d'un petit plaisir si bienfaisant. De ne pas savoir s'abandonner au cœur d'une chaude après-midi d'été à un moment de pure régénération. Mais, je veux bien l'admettre: ce n'est pas donné à tout le monde. Il est nécessaire d'avoir certaines prédispositions natives et un peu de philosophie.
Inversement à une idée préconçue et largement répandues chez les actifs, cette petite école buissonnière, cette évasion du calendrier des devoirs du jour est tout sauf du temps perdu. Au contraire. C'est faire le choix de quelques minutes fécondes où on s'abandonne pour se laisser agir.
Les adeptes de ces moments de fausse oisiveté connaissent bien tout le bénéfice qu'on en retire. Tout d'abord, cette brève interruption offre un calibrage incomparable de toutes nos facultés. Il est bon parfois de laisser le corps procéder par lui-même à ces petits réglages que notre volonté peine bien souvent à effectuer. Que de fois je suis sorti d'une sieste apaisé, les yeux perlés d'enfance, les idées nettes, avec la tranquille assurance que la suite de ma journée me serait profitable, que le cap était clair. J'allais pouvoir aborder la fin de l'après-midi et la soirée en étant pleinement présent à moi-même. Je sentais que quelque chose de plus m'avait été donné. Une certaine disposition sereine qui me permettrait d'accueillir toute chose avec un regard frais. Une sieste offre un éveil au sein d'une journée. Un réveil qui n'est pas aussi conséquent que celui du matin. Elle nous offre un voyage plus léger. Elle ne met pas forcément en branle toute la lourde machinerie des songes. Elle nous permet de rêver au présent de nous-mêmes, sans remuer nos origines cosmiques.
Tous les actifs vous diront du haut de leur bonne conscience angoissée qu'ils n'ont pas le temps de s'arrêter. Qu'ils ont beaucoup trop de choses à faire. Qu'ils ne peuvent pas s'offrir ce luxe, eux. Ils n'ont pas compris qu'il était de leur responsabilité d'oser lâcher prise, que personne ne le ferait jamais pour eux. C'est même une décision courageuse d'oser se laisser aller et de découvrir que notre être peut nous réparer, peut nous apaiser. Que quelque chose en nous a des réponses pour nous, souvent bien plus pertinentes que celles que nous avions nous-mêmes imaginées. Qu'elles nous sont données, pour autant que l'on soit capable de les accepter. Une simple sieste permet d'en faire l'expérience.
Dans une société où l'individu est contraint de se malmener pour tenir, pour rester dans la course à tout prix, en s'affligeant un stress inhumain, en développant des névroses, je ne crois pas qu'une sieste soit un luxe. Non, je la vois plutôt comme un havre de paix et une preuve de confiance dans la vie et dans son corps. Par exemple, cet homme qui ne supporte plus la pression à laquelle il est soumis, pareil à un perroquet dans sa cage qui devient fou et se met à se mutiler, bénéficierait lors d'une sieste d'un moment où la porte de sa prison s'ouvrirait. Ce qui lui permettrait de s'envoler et d'éprouver qu'il est bien plus grand, bien plus vaste que l'étau dans lequel il se broie.
Epilogue de cette chronique: rien ne sert de courir, il faut siester à temps.
Traitement de texte
On m'a conseillé d'écrire mes textes directement à l'ordinateur. Avec ce qu'on appelle un "traitement de texte". Rien que le nom en dit long. J'ai essayé. Je n'y suis pas arrivé. C'était comme si mes mots ne pesaient plus rien. Peut-être est-ce dû au fait que, pouvant les traiter en même temps que je les écris, je ne parviens pas à suivre l'évolution de mon travail. Je coupe, je colle, je déplace, bref, je perds mon cheminement.
L'outil ne me paraît pas conçu pour accueillir la naissance d'un texte. La machine m'handicape. Comme si j'étais sous assistance inspiratoire. Pour les nomades que sont les écrivains baladeurs, tout cet attirail est inadapté et trop technologique. Alors qu'un simple petit bout de crayon et un carnet me permettent, en une fraction de seconde, au coin d'une rue, de gribouiller les quelques mots qui tombent dans mon escarcelle. J'ai besoin de voir les copeaux de mots sur ma page. J'aime utiliser les outils de l'artisan, des outils de tous les jours, que je tutoie, qui me sont familiers. Que je peux emmener partout avec moi. Qui me connaissent depuis longtemps. Un crayon, de l'encre, du papier, une règle en bois. J'ai besoin d'écrire mon texte à pied, de sentir les irrégularités du chemin sous mes semelles. Devant mon ordinateur, j'ai l'impression de filer à toute allure sur une autoroute. Ou d'écrire des textes hors-sol, sans racines profondes.
L'utilisation d'un clavier constitue une bonne gymnastique des phalanges, certes. Mais la position du corps ne me convient pas. Je dois me tenir bien droit devant l'écran comme en face d'un caporal. Sans quoi les maux de dos me rappellent à l'ordre. L'écran m'éloigne de mon texte, qui me devient étranger. J'ai l'impression de me relire dans un prompteur. Malgré les très jolis caractères qui sont à ma disposition, je me sens aliéné. L'empreinte digitale de mon psychisme doit se mouler dans des fontes prédéfinies, sur une fausse page blanche qui éclaire mon visage d'une lumière blafarde. Je n'éprouve pas la sensation physique d'écrire, penché sur une feuille, dans une circularité organique qui va de ma tête à ma main pour revenir à mon regard. Les mots, comme le sang dans le corps, ont leur propre circuit. Tandis que face à mon écran, avec un traitement de texte qui m'offre des dizaines de fonctionnalités sous forme de petites icônes, je suis comme un pilote dont l'avion ne décolle pas. Ou bien, j'ai le sentiment de devoir me tenir dans une position de yoga qui fait mal. Je n'ai pas le plaisir de tenir ma plume entre mes doigts, comme un instrument de haute précision, je ne sens pas le frottement du bec sur la page, la résistance du papier, je n'entends pas le petit grattement que font mes arabesques sur la feuille. Je ne perçois que le tapage plastique des mes doigts qui frappent sur le clavier pour produire une écriture mitraillette. Oui, qui frappent. D'ailleurs, ne parle-t-on pas de vitesse de frappe? Entre le clavier et la plume, un monde! Devant mon écran d'ordinateur, j'ai l'impression d'assister à la mauvaise comédie de ma propre écriture.
Je pense que je peux également expliquer cette résistance intime par le fait que tout ce dont je tente de rendre compte dans mes petites chroniques est comme une évasion d'un monde hyper-informatisé, hyper-technologique. Pour dire, à travers le quotidien, tout ce qui échappe à la mécanisation. D'où ma réticence à utiliser un traitement de texte pour évoquer nos petites libertés humaines. J'aurais l'impression qu'elles seraient récupérées par le système, mises en boîte.
Pour bien écrire, j'ai besoin de me pencher sur ma page, comme une mère qui allaite son enfant.
L'outil ne me paraît pas conçu pour accueillir la naissance d'un texte. La machine m'handicape. Comme si j'étais sous assistance inspiratoire. Pour les nomades que sont les écrivains baladeurs, tout cet attirail est inadapté et trop technologique. Alors qu'un simple petit bout de crayon et un carnet me permettent, en une fraction de seconde, au coin d'une rue, de gribouiller les quelques mots qui tombent dans mon escarcelle. J'ai besoin de voir les copeaux de mots sur ma page. J'aime utiliser les outils de l'artisan, des outils de tous les jours, que je tutoie, qui me sont familiers. Que je peux emmener partout avec moi. Qui me connaissent depuis longtemps. Un crayon, de l'encre, du papier, une règle en bois. J'ai besoin d'écrire mon texte à pied, de sentir les irrégularités du chemin sous mes semelles. Devant mon ordinateur, j'ai l'impression de filer à toute allure sur une autoroute. Ou d'écrire des textes hors-sol, sans racines profondes.
L'utilisation d'un clavier constitue une bonne gymnastique des phalanges, certes. Mais la position du corps ne me convient pas. Je dois me tenir bien droit devant l'écran comme en face d'un caporal. Sans quoi les maux de dos me rappellent à l'ordre. L'écran m'éloigne de mon texte, qui me devient étranger. J'ai l'impression de me relire dans un prompteur. Malgré les très jolis caractères qui sont à ma disposition, je me sens aliéné. L'empreinte digitale de mon psychisme doit se mouler dans des fontes prédéfinies, sur une fausse page blanche qui éclaire mon visage d'une lumière blafarde. Je n'éprouve pas la sensation physique d'écrire, penché sur une feuille, dans une circularité organique qui va de ma tête à ma main pour revenir à mon regard. Les mots, comme le sang dans le corps, ont leur propre circuit. Tandis que face à mon écran, avec un traitement de texte qui m'offre des dizaines de fonctionnalités sous forme de petites icônes, je suis comme un pilote dont l'avion ne décolle pas. Ou bien, j'ai le sentiment de devoir me tenir dans une position de yoga qui fait mal. Je n'ai pas le plaisir de tenir ma plume entre mes doigts, comme un instrument de haute précision, je ne sens pas le frottement du bec sur la page, la résistance du papier, je n'entends pas le petit grattement que font mes arabesques sur la feuille. Je ne perçois que le tapage plastique des mes doigts qui frappent sur le clavier pour produire une écriture mitraillette. Oui, qui frappent. D'ailleurs, ne parle-t-on pas de vitesse de frappe? Entre le clavier et la plume, un monde! Devant mon écran d'ordinateur, j'ai l'impression d'assister à la mauvaise comédie de ma propre écriture.
Je pense que je peux également expliquer cette résistance intime par le fait que tout ce dont je tente de rendre compte dans mes petites chroniques est comme une évasion d'un monde hyper-informatisé, hyper-technologique. Pour dire, à travers le quotidien, tout ce qui échappe à la mécanisation. D'où ma réticence à utiliser un traitement de texte pour évoquer nos petites libertés humaines. J'aurais l'impression qu'elles seraient récupérées par le système, mises en boîte.
Pour bien écrire, j'ai besoin de me pencher sur ma page, comme une mère qui allaite son enfant.
La serveuse
C'est un petit bistroquet, avec ses gens du matin, pas très bien réveillés. C'est normal. C'est le matin. Avec l'odeur du café, ses chopines de bière qui coulent un peu trop tôt, ses quelques dames de la nuit, des ouvriers du chantier d'à côté. Un homme d'affaire affairé est plongé dans les cours de la bourse tandis qu'un étudiant oisif n'étudie pas, les yeux levés sur le trafic de la rue. Un camion poubelle s'arrête. Un fleuriste balaie le devant de sa boutique. Un chien urine contre un lampadaire.
Elle, elle parcourt l'univers du café en tous sens, comme une étoile filante:
-"Mademoiselle, s'il vous plaît."
Les familiers l'appellent par son prénom, presque toujours avec une intonation plus forte sur la première syllabe. Parce qu'on la hèle souvent de loin. Ce prénom, vous l'aurez peut-être retenu: "Lydie", "Angela", "Marie". Elle est belle, belle de toute sa jeunesse, et elle ne cherche pas à s'en cacher. Pour le plus grand plaisir des habitués. D'ailleurs, pourquoi se cacherait-elle? Le printemps se cache-t-il? Elle a pour chacun un sourire, une attention. C'est un rayon de soleil. Elle ne s'offusquera pas des allusions souvent un peu trop lourdes, souvent un peu trop répétées. Elle a pris soin de se faire belle pour servir. Elle a remonté ses cheveux sur la nuque. Elle a mis un peu de rouge sur les lèvres. Sa tenue est seyante. Elle est très sexy, et elle l'assume. Elle saura remettre en place un client irrespectueux. C'est qu'elle ne s'en laisse pas conter la jolie!
Et moi, comme tous les autres, je suis captivé par sa présence. Lorsqu'elle viendra vers moi pour prendre ma commande, je bafouillerai quelques mots, intimidés par tant de franche vitalité. Et je quitterai l'établissement tout engaillardi.
Ô serveuses du monde entier, savez-vous tout ce que vous donnez par votre simple présence? En avez-vous même conscience? Certainement pas. Comme tout ce qui s'oublie et illumine.
Elle, elle parcourt l'univers du café en tous sens, comme une étoile filante:
-"Mademoiselle, s'il vous plaît."
Les familiers l'appellent par son prénom, presque toujours avec une intonation plus forte sur la première syllabe. Parce qu'on la hèle souvent de loin. Ce prénom, vous l'aurez peut-être retenu: "Lydie", "Angela", "Marie". Elle est belle, belle de toute sa jeunesse, et elle ne cherche pas à s'en cacher. Pour le plus grand plaisir des habitués. D'ailleurs, pourquoi se cacherait-elle? Le printemps se cache-t-il? Elle a pour chacun un sourire, une attention. C'est un rayon de soleil. Elle ne s'offusquera pas des allusions souvent un peu trop lourdes, souvent un peu trop répétées. Elle a pris soin de se faire belle pour servir. Elle a remonté ses cheveux sur la nuque. Elle a mis un peu de rouge sur les lèvres. Sa tenue est seyante. Elle est très sexy, et elle l'assume. Elle saura remettre en place un client irrespectueux. C'est qu'elle ne s'en laisse pas conter la jolie!
Et moi, comme tous les autres, je suis captivé par sa présence. Lorsqu'elle viendra vers moi pour prendre ma commande, je bafouillerai quelques mots, intimidés par tant de franche vitalité. Et je quitterai l'établissement tout engaillardi.
Ô serveuses du monde entier, savez-vous tout ce que vous donnez par votre simple présence? En avez-vous même conscience? Certainement pas. Comme tout ce qui s'oublie et illumine.
Feuille d'automne
Une feuille d'automne tombe, gros écu d'or ciselé, gorgé du soleil d'été. Elle a traversé les saisons et maintenant, elle tombe, virevoltant en cadence, comme si elle voguait dans l'air, tout tranquillement, petit bateau aérien, seule dans le grand ciel bleu d'octobre.
C'est une feuille, toute seule, qui dit l'automne.
C'est une feuille, toute seule, qui dit l'automne.
La première fois
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| Photo de Philippe Pache |
-"J'ai vu !"
Un moment qui restera gravé à tout jamais dans sa mémoire d'homme. Une rupture définitive avec le sein maternel - et unique - pour découvrir un autre corps qui n'aura plus la vocation de le nourrir, mais d'attiser en lui le brasier du désir et de forger l'homme qu'il est en train de devenir. Cette première fois, où un jeune homme fébrile découvre les seins nus et tant fantasmés d'une femme, est un des plus beaux cadeaux de la jeunesse.
Auparavant, il aura certainement plongé son regard dans l’échancrure d’une petite robe d’été. Il se sera extasié devant les formes généreuses qui s’esquissent sous un gros pull d’hiver en laine recouvrant le buste comme une couche de neige sur un paysage. Il aura aiguisé sa curiosité à force de palper avec les yeux. Un copain aura comparé les seins avec des fruits : pommes, poires, citrons, pamplemousses, grenades. Il se sera familiarisé avec une géométrie du désir acquise grâce au compas de ses premières effervescences solitaires. Le cercle sera devenu sa forme de prédilection. Des adjectifs tels que "moelleux", "pulpeux", "fermes" auront une intonation toute particulière. Il y aura aussi les plus grands, ces héros, qui ont déjà pris leur envol. Eux, ils ont vu. Ils lui conteront l’ascension de ces sommets qui lui paraissent inaccessibles. Il sentira sur ses lèvres, au bout de sa langue, le souvenir d’une expérience qu’il ne connaît pas encore… Nos sens héritent d’une mémoire sensuelle ancestrale. Une fois où l’autre il aura pu apprécier, dans une bousculade, ou dans la file d'attente du réfectoire, le ferme moelleux d'une camarade de classe s'appuyer contre son bras ou son dos. Bref effleurement d'un substantifique galbe dont l'empreinte ne s'est pas encore imprimée au creux de sa main. Il aura peut-être subrepticement entraperçu des courbes généreuses. La voisine qui se change dans sa chambre sans se douter que deux adolescents se rincent l’œil, perchés dans un pommier. Ou le trou dans le plancher du fitness qui permet de voir, comme à travers un judas, les rares clientes qui utilisent le solarium. Plus tard, il se demandera d’ailleurs si certaines d’entre elles ne prenaient pas un malin plaisir à ne pas le voir et à irradier ses pupilles affamées... Il espionne à travers le trou de la serrure une joie dont il n'a pas encore la clé.
Puis, vient un jour où l'une d'entre elles l'invite à entrer dans la ronde...
Certains ont la tâche ô combien difficile de dévêtir la belle qui s'offre à eux avec une insoutenable passivité. Notre jeune conquérant n'a pas encore l'audace nécessaire pour lui arracher ces vêtements par trop encombrants. Il n'est pas encore suffisamment maître de lui pour goûter le plaisir de procéder avec patience et lenteur. Il aimerait pouvoir faire comme les enfants qui pulvérisent le paquet renfermant le cadeau de Noël. Mais il n'ose pas (plus tard il saura ô combien cette sauvagerie peut être appréciée). Et son orgueil l’oblige à essayer de donner le change. A faire croire qu'il sait bien comment faire. Surtout qu'il a dit un petit mensonge qui devient maintenant très encombrant:
-"Oh, tu sais, tu n'es pas la première."
Il s'en mord les doigts. Il aurait tant préféré qu'elle prenne les devants comme savent si bien le faire les femmes, avec générosité et bienveillance pour celui qui a eu le courage de s'avouer un peu démuni et embarrassé. Comme il regrette d'avoir voulu jouer les hommes alors qu'il a encore le droit de ne pas l'être tout à fait. Puis, vient le moment tant redouté où il doit se dépêtrer pour détacher ce satané soutien-gorge et libérer le rêve encore comprimé dans l'étroit bonnet. Plus tard, il aura acquis tout le doigté nécessaire pour déjouer ce passage difficile, comme un pianiste face à une partition compliquée. Mais, pour le moment, il est devant deux fauves qui n'attendent que le moment de bondir hors de leur cage. Et qui s'impatientent. Un petit "aïe!" ou une moue de la jeune femme lui fait comprendre, si besoin il y avait, qu'il s'y prend mal. Ce qui porte son énervement à son paroxysme:
-"Mais enfin! Il va s'ouvrir ce truc!"
C'est le dernier obstacle avant la délivrance. Des forces d'une violence extrême le submergent. Il s’acharne contre ce verrou qui le désespère, contre ce grillage de fine dentelle qui le contraint à adopter une certaine tenue. Car un soutien-gorge, c'est une certaine politesse du corps; il est aux jeux amoureux ce que la métrique est au vers : une forme poétique. Tout ceci, le jeune amant ne le sait pas encore. On pourrait même dire qu’il s’en balance. Lui qui est à un âge où l’on s’oppose à toute forme d’éducation, de règle. Lui qui aspire à être libre se bat avec l’acharnement d’un désespéré contre une barricade de soie. Il craint que sa chance ne passe. Mais soudain, le loquet tenace cède, toutes les résistances sont levées. Miracle ! Les seins exquis déploient leur potentialité érotique. Ils s'étirent, ils s'ébrouent. Hors de leur carcan, on dirait qu’ils se mettent à respirer. Les tétons se déroulent hors de leur tendre coquille. Ils font un pas timide. Ils s'avancent vers lui, ils sortent de leur périmètre auréolé. A ce moment, il est l'élu. Ivre de sa victoire, il ne lui reste plus qu’à boire goulûment aux mamelles de la liberté. Beaucoup de révolutionnaires en herbe abandonneront d'ailleurs leur combat sur ses collines abondantes, estimant qu’il n’est pas besoin d’aller voir plus loin. Cette circonférence de chair leur suffira.
Laissons donc notre actif profiter d’un « repos » bien mérité, pour nous intéresser à ceux pour qui la vie a voulu que cette première fois soit un choc, une commotion qui devait s'imprimer au plus profond de leurs cellules, tant cet instant de bonheur fut déchirant. A eux, la douce ne leur a pas laissé le choix. Trop fière de savoir qu'elle allait être la première à tourner cette page définitive dans la vie de ce très jeune homme, elle a décidé de prendre les choses en main et de lui brûler la rétine au fer rouge de ses premiers émois. Elle a mesuré tout son trouble et, quand instinctivement elle a senti qu'il était à sa merci, elle s'est déshabillée d'un simple geste. De ce geste magicien, vous savez, où les bras se lèvent au-dessus de la tête et, quand ils redescendent, le corps est nu. Comme un rideau de théâtre qui se lève doucement sur la scène de la nudité. Découvrant le ventre et les seins jusqu’à une éclipse de tissu total. Un spectacle qui court-circuite instantanément toutes les pauvres images que l'adolescent s'était fait tant la réalité est plus belle. L'anéantissant par sa beauté, sa grâce, sa puissance.
Le désarroi du jeune homme est tel qu'il ose à peine jeter un regard timide sur cette poitrine splendide et pigeonnante qui semble défier les lois de la gravité (d'ailleurs, peut-on parler de gravité face au corps d'une femme désirée?). Il tente même de la revêtir mentalement, mais c'est irréversible. Deux arrondis exquis qui prennent naissance haut sur le buste se portent voluptueusement en avant vers lui. Deux bourgeonnements tendus et gorgés de jeunesse, dressés à la perpendiculaire du torse, sont pointés sur lui comme deux missiles prêts à pulvériser les dernières somnolences de l'enfant pour qui la femme était une camarade de jeux, pas toujours très commode, dans le préau de l'école.
Il est obnubilé. Ces seins semblent porter à eux seuls le toit de la grange où cette première fois a lieu. On dirait même qu'ils sont si forts qu'ils vont le faire exploser et soutenir l'univers tout entier. Il prend peur à l'idée que si le bout venait à se raidir un peu plus il ferait éclater en bris de verre la voûte céleste elle-même! Et ses craintes ne sont pas sans fondements. Car, ce jour-là, sous ses yeux, tout a volé en éclats.
Oui, cette première fois, l'adolescent touche les étoiles.
La bouteille de lait
Je rêve d'une bouteille de lait blanche (à cause du lait...) puis transparente (une fois vide...), avec un bouchon. Je rêve d'une bouteille de lait toute simple, sans aucune étiquette dessus. Seulement une bouteille de lait. Sans aucune réclame, sans aucun concours, sans possibilité de gagner une voiture, ni un vélo, ni quoi que ce soit d'autre. Sans texte aussi dense qu'une page des éditions de la Pléiade qui me vante les bienfaits de cette boisson et me félicite d'être un consommateur avisé. Je ne veux pas être du petit-lait pour les publicitaires. Je n'ai aucune envie d'être exposé aux formules bien trouvées d'un rédacteur qui usera ensuite de la même ferveur sophistique pour écrire une bafouille pour un shampoing. Ca ne m'intéresse pas. Je respecte son travail. C'est sûrement un homme très bien. Je le lirai volontiers le jour où il publiera un livre tiré à trois cents exemplaires dans une petite maison d'édition même peu connue, un livre où il aura mis son vrai cœur et ses vraies tripes sur la page. Et non pas son verbiage commercial. Qui ne me concerne pas.
Je rêve d'une bouteille de lait qui serait la plus proche possible du contenant original, à savoir les tétines d'une vache qui a fait son authentique travail de vache. Je rêve de matériaux bruts qui ne seraient rien d'autre que ce qu'ils sont: lait, pomme, pain ou saucisse. Sans que la vache se mette à jouer au football, sans que la pomme soit croquée par une pin up à la dentition bien trop belle pour ne pas avoir été retouchée, sans que le pain soit tenu dans les mains d'un petit enfant qui philosophe sur les valeurs de la terre ou sans que la saucisse se mette à danser la salsa dans une poêle à frire.
Je rêve d'une bouteille de lait sur laquelle il ne serait rien écrit, oui, une bouteille de lait nimbée d'un intense silence publicitaire.
Epilogue... On vit un homme étendu dans un champ qui buvait du lait à même le pis d'une vache vaguement étonnée. On le tint pour fou. Mais l'était-il tant que cela?
Je rêve d'une bouteille de lait qui serait la plus proche possible du contenant original, à savoir les tétines d'une vache qui a fait son authentique travail de vache. Je rêve de matériaux bruts qui ne seraient rien d'autre que ce qu'ils sont: lait, pomme, pain ou saucisse. Sans que la vache se mette à jouer au football, sans que la pomme soit croquée par une pin up à la dentition bien trop belle pour ne pas avoir été retouchée, sans que le pain soit tenu dans les mains d'un petit enfant qui philosophe sur les valeurs de la terre ou sans que la saucisse se mette à danser la salsa dans une poêle à frire.
Je rêve d'une bouteille de lait sur laquelle il ne serait rien écrit, oui, une bouteille de lait nimbée d'un intense silence publicitaire.
Epilogue... On vit un homme étendu dans un champ qui buvait du lait à même le pis d'une vache vaguement étonnée. On le tint pour fou. Mais l'était-il tant que cela?
Dans mon sac
Un ou deux recueils de poésie traînent toujours au fond de mon sac de tous les jours, au cas où il y aurait urgence d'âme, urgence d'entendre tinter la note juste dans mon esprit, au milieu de la rumeur quotidienne et des heures qui filent si vite. Un recueil pour me recueillir et me souvenir: "Ah! Oui. Je ne suis pas qu'un agenda de tâches à remplir." Comme un rappel à l'ordre intime: "L'être humain? C'est par là!" D'autres mettrons une photo de leur bien-aimée ou de leur famille sur leur bureau ou dans leur porte-monnaie. Histoire de se rappeler pourquoi, depuis l'aube, ils sont partis chasser le mammouth. C'est une petit fenêtre ouverte, un havre de paix pour, l'espace de quelques secondes, lâcher prise.
Mon recueil, je n'ai bien souvent même pas besoin de l'ouvrir. Il me suffit de le tenir entre mes mains. D'en sentir le poids, la consistance. D'en lire le titre. Voilà. Je suis à nouveau en éveil, présent à moi-même. Le livre est fermé, mais des vers aimés me reviennent en mémoire... "Etre captif, là n'est pas la question. Il s'agit de ne pas se rendre." (Nazim Hikmet, vous connaissez? Treize ans de captivité dans les prisons turques pour avoir cru en l'Homme). Quelques vers comme des lunettes pour corriger l'uniformité d'une journée qui risquait de passer de couleurs. Une optique du cœur en somme.
Dans le train, le matin, ou entre deux réunions de travail, hop, je lis quelques poèmes, histoire de ne pas perdre de vue, au milieu de tout ce micmac, notre poids d'humanité.
Mon recueil, je n'ai bien souvent même pas besoin de l'ouvrir. Il me suffit de le tenir entre mes mains. D'en sentir le poids, la consistance. D'en lire le titre. Voilà. Je suis à nouveau en éveil, présent à moi-même. Le livre est fermé, mais des vers aimés me reviennent en mémoire... "Etre captif, là n'est pas la question. Il s'agit de ne pas se rendre." (Nazim Hikmet, vous connaissez? Treize ans de captivité dans les prisons turques pour avoir cru en l'Homme). Quelques vers comme des lunettes pour corriger l'uniformité d'une journée qui risquait de passer de couleurs. Une optique du cœur en somme.
Dans le train, le matin, ou entre deux réunions de travail, hop, je lis quelques poèmes, histoire de ne pas perdre de vue, au milieu de tout ce micmac, notre poids d'humanité.
La cueillette
Il y a de savoureuses cueillettes. Comme celles qu'on fait à genoux, à la recherche de l'or rouge, en explorant une savane miniature. Les fraises se cachent sous le couvert, comme de gros baisers. Soudain, vous en apercevez une grosse, une très grosse, cachée sous le feuillage. Vous la cueillez orgueilleusement. C'est une belle pépite. Vous êtes fier de ce petit trophée. Tellement fier qu'au lieu de la mettre dans votre panier, vous la savourez aussitôt. Comme un voleur. En vous assurant que personne ne s'aperçoit de votre délit. Son parfum explose dans votre bouche, vos papilles sont en fête. Le larcin en valait la peine.
Il y a aussi des déceptions, celles qui vous trompent, qui vous font de fausses promesses, que vous avez cueillies et dont le bronzage pourpre n'est pas intégral, dont la croupe souffre d'albinisme. Vous la jetez. Mais un petit sentiment de culpabilité vous saisit en la voyant dans la travée, face contre terre. Alors vous la mettez quand même dans le panier. Elle aura une seconde vie sous forme de confiture.
Il y a aussi des déceptions, celles qui vous trompent, qui vous font de fausses promesses, que vous avez cueillies et dont le bronzage pourpre n'est pas intégral, dont la croupe souffre d'albinisme. Vous la jetez. Mais un petit sentiment de culpabilité vous saisit en la voyant dans la travée, face contre terre. Alors vous la mettez quand même dans le panier. Elle aura une seconde vie sous forme de confiture.
Le destrier et la mule
Deux hommes sont arrêtés au feu rouge. L'un, âgé, sur une vieille motocyclette un peu déglinguée, portant un casque couleur patine du temps. L'autre, rangé à ses côtés, plus jeune, avec une grosse moto flambant neuve et un casque étincelant au soleil comme le bouclier d'Achille. On aurait dit un chevalier fièrement assis sur son destrier avec son serviteur sur sa mule. Car c'est bien à une mule efflanquée qu'elle ressemblait sa pétaradante. A laquelle il devait autant tenir que l'autre à sa rutilante. Par un curieux effet du temps, on devient autant attaché à une vieillerie qu'à un objet neuf. Bien que ces deux types d'attachements soient d'un ordre très différent.
Le premier est éphémère. Il tient à la fierté d'avoir, de montrer, d'être regardé. Ce qui devait être le cas de notre Bayard qui faisait rugir sa puissante moto. On se sent retapé par l'acquisition qu'on a faite. On a l'impression de prendre un nouveau départ. Fragile départ pourtant. Car la première rayure sur la carrosserie, la première bosse, le premier petit dommage vient ébranler ce frêle bonheur. Jusqu'à qu'on finisse par se résigner et qu'on accepte les accrocs du temps. Qui sont inévitables. On ne peut rien faire contre.
Le second attachement, celui à l'objet qui a vieilli, vieil habit, vieille voiture, vieilles chaussures, est beaucoup plus profond. Plus affectueux. Comme du cuir qui s'est assoupli. On entretient un rapport beaucoup plus doux avec l'objet qui n'a plus rien de clinquant. C'est qu'on a vécu avec. Et on est même fier des accrocs que le temps a laissés, qui sont autant de témoignages du chemin fait ensemble. On lui a donné un peu de sa vie, comme il a donné un peu de sa matière. On se connaît. On connaît les faiblesses de la machine; on se montre prévenant. On a des égards. Comme devait en avoir notre Sancho Pança pour sa pétrolette. Les gens finissent même par vous reconnaître à travers ces objets qui sont devenus le prolongement de votre identité: "J'ai su que tu étais là. J'ai vu ta bicyclette".
On développe un commerce intime avec ces choses toutes simples et quotidiennes. Qui sont autant de repères familiers qu'on est heureux de retrouver: une tasse de café un peu ébréchée, un vieux pull réconfortant, la besace de tous les jours dans laquelle on a glissé un livre. Autant d'objets à travers lesquelles on ne cherche rien à prouver. Elles sont simplement devenues une partie de nous-mêmes. Elles nous offrent ce supplément d'âme que confèrent de longues années de compagnonnage par tous les temps et toutes les humeurs.
Certains vous feront remarquer qu'il est ridicule de continuer à porter cette vieille écharpe... Bien entendu. Elle est filée par endroit, laminée à d'autres. Seulement, voilà: elle a appartenu à cette jeune femme rencontrée un jour au café. Au moment de vous quitter, vous les aviez confondues et chacun était reparti avec celle de l'autre. Une fois chez vous, vous vous étiez rendu compte de votre erreur. Et vous aviez eu du plaisir à sentir ce parfum étranger qui s'en dégageait. Vous y avez même trouvé un de ses longs cheveux frisés, déposé comme sur un écrin. Puis vous vous êtes revu. Vous avez ri de cette confusion. Quoi qu'il en soit, cette écharpe, vous l'avez gardée. Elle a une petite histoire. La petite histoire de tous les objets auxquels on tient, et qu'on n'échangerait contre rien au monde.
Voilà tout ce que je ne savais pas encore que m'inspireraient ces deux hommes qui échangèrent un regard parfaitement anonyme. Puis le feu passa au vert. Chacun est reparti. Tandis que je les gardais unis dans ma mémoire.
Le premier est éphémère. Il tient à la fierté d'avoir, de montrer, d'être regardé. Ce qui devait être le cas de notre Bayard qui faisait rugir sa puissante moto. On se sent retapé par l'acquisition qu'on a faite. On a l'impression de prendre un nouveau départ. Fragile départ pourtant. Car la première rayure sur la carrosserie, la première bosse, le premier petit dommage vient ébranler ce frêle bonheur. Jusqu'à qu'on finisse par se résigner et qu'on accepte les accrocs du temps. Qui sont inévitables. On ne peut rien faire contre.
Le second attachement, celui à l'objet qui a vieilli, vieil habit, vieille voiture, vieilles chaussures, est beaucoup plus profond. Plus affectueux. Comme du cuir qui s'est assoupli. On entretient un rapport beaucoup plus doux avec l'objet qui n'a plus rien de clinquant. C'est qu'on a vécu avec. Et on est même fier des accrocs que le temps a laissés, qui sont autant de témoignages du chemin fait ensemble. On lui a donné un peu de sa vie, comme il a donné un peu de sa matière. On se connaît. On connaît les faiblesses de la machine; on se montre prévenant. On a des égards. Comme devait en avoir notre Sancho Pança pour sa pétrolette. Les gens finissent même par vous reconnaître à travers ces objets qui sont devenus le prolongement de votre identité: "J'ai su que tu étais là. J'ai vu ta bicyclette".
On développe un commerce intime avec ces choses toutes simples et quotidiennes. Qui sont autant de repères familiers qu'on est heureux de retrouver: une tasse de café un peu ébréchée, un vieux pull réconfortant, la besace de tous les jours dans laquelle on a glissé un livre. Autant d'objets à travers lesquelles on ne cherche rien à prouver. Elles sont simplement devenues une partie de nous-mêmes. Elles nous offrent ce supplément d'âme que confèrent de longues années de compagnonnage par tous les temps et toutes les humeurs.
Certains vous feront remarquer qu'il est ridicule de continuer à porter cette vieille écharpe... Bien entendu. Elle est filée par endroit, laminée à d'autres. Seulement, voilà: elle a appartenu à cette jeune femme rencontrée un jour au café. Au moment de vous quitter, vous les aviez confondues et chacun était reparti avec celle de l'autre. Une fois chez vous, vous vous étiez rendu compte de votre erreur. Et vous aviez eu du plaisir à sentir ce parfum étranger qui s'en dégageait. Vous y avez même trouvé un de ses longs cheveux frisés, déposé comme sur un écrin. Puis vous vous êtes revu. Vous avez ri de cette confusion. Quoi qu'il en soit, cette écharpe, vous l'avez gardée. Elle a une petite histoire. La petite histoire de tous les objets auxquels on tient, et qu'on n'échangerait contre rien au monde.
Voilà tout ce que je ne savais pas encore que m'inspireraient ces deux hommes qui échangèrent un regard parfaitement anonyme. Puis le feu passa au vert. Chacun est reparti. Tandis que je les gardais unis dans ma mémoire.
L'arrosoir vert
Des gens qui ne se connaissent pas, qui ne savent rien les uns des autres, peuvent cependant se témoigner de l'attention par des petits gestes en apparence tout à fait anodins. En apparence, seulement.
J'en veux pour preuve le petit arrosoir vert qui se trouve dans le cimetière de mon village. Je n'ai presque jamais eu à le remplir pour aller arroser la tombe de mon grand-père. Même en été, quand les fortes chaleurs demandent de s'y rendre quotidiennement. Je ne croise quasiment jamais personne et pourtant, je le trouve chaque fois rempli, à côté du robinet. On dirait qu’il attend patiemment que quelqu’un vienne le chercher. Parfois, après avoir arrosé les fleurs, les arbustes et la lavande devant la stèle, on reste là encore quelques secondes. L'arrosoir vide à la main, relisant une fois de plus le nom inscrit sur la pierre. Les dates. Avec toujours un peu d'étonnement face à ce grand et simple mystère de la vie: il était là; il n'est plus là. Après avoir jardiné la tombe, on fait un peu de jardinage intérieur. On arrose les fleurs de la mémoire.
Puis on retourne déposer le petit arrosoir vert. Non sans avoir pris soin, à notre tour, de le remplir à ras bords. Comme si, d'une certaine manière, on voulait que le niveau d'humanité de notre petit cimetière ne baisse pas.
J'en veux pour preuve le petit arrosoir vert qui se trouve dans le cimetière de mon village. Je n'ai presque jamais eu à le remplir pour aller arroser la tombe de mon grand-père. Même en été, quand les fortes chaleurs demandent de s'y rendre quotidiennement. Je ne croise quasiment jamais personne et pourtant, je le trouve chaque fois rempli, à côté du robinet. On dirait qu’il attend patiemment que quelqu’un vienne le chercher. Parfois, après avoir arrosé les fleurs, les arbustes et la lavande devant la stèle, on reste là encore quelques secondes. L'arrosoir vide à la main, relisant une fois de plus le nom inscrit sur la pierre. Les dates. Avec toujours un peu d'étonnement face à ce grand et simple mystère de la vie: il était là; il n'est plus là. Après avoir jardiné la tombe, on fait un peu de jardinage intérieur. On arrose les fleurs de la mémoire.
Puis on retourne déposer le petit arrosoir vert. Non sans avoir pris soin, à notre tour, de le remplir à ras bords. Comme si, d'une certaine manière, on voulait que le niveau d'humanité de notre petit cimetière ne baisse pas.
Le trottoir du fou
C'est une route qui passe entre deux hauts murs de pierres anciennes. Elle mène à la grand-rue de la petite ville de R. quand on vient de Genève. Les piétons sont aujourd'hui complètement oubliés sur ce passage. Mais, autrefois, il y avait un étroit trottoir qui leur était réservé.
C'était là que je le vis déambuler pour la première fois, comme un funambule. J'avais cru, tout d'abord, que c'était un fêtard ivre qui rentrait chez lui. Il avait une silhouette filiforme et dégingandée, à la Giacometti, avec des jeans serrés et un col roulé qui accentuaient encore sa maigreur. De petites lunettes rondes, cerclées d'acier, surmontaient une petite moustache grise. Il marchait de guingois, une cigarette à la main. Il me faisait penser à une marionnette désarticulée. On l'entendait adresser des propos à on ne sait qui. Peut-être n'était-ce qu'un monologue cocasse qui lui tenait lieu de raison.
J'empruntais quotidiennement ce chemin et je le voyais tous les jours, à la même heure, seul, poursuivre inlassablement ses conciliabules, en arpentant ce même trottoir de long en large. Je compris assez vite que quelque chose avait chaviré dans sa tête. Et j'avais l'impression qu’il avait emporté dans son naufrage tout le goulet, avec ses murailles, les maisons qui surplombent la route, les arbres eux-mêmes, qui s’étaient mis à tanguer avec lui. Sa douce folie avait pris racine à même le sol. Comme un platane qui incorpore le béton qui l'entoure, s'y accrochant de toutes ses forces, au point de le faire exploser.
Les autres automobilistes l'avaient-ils aperçu? Etait-il devenu pour chacun un élément si familier de cette ruelle qu'il se confondait, comme un caméléon, avec les pierres grises? Grisonnant qu'il était lui-même. D'ailleurs d'où sortait-il notre bonhomme? Que lui était-il arrivé? Qu'est-ce qu'il l'avait amené à se retrouver là, comme à la proue de sa vie? Coincé entre ces deux murs, dans une impasse. Son existence tenait sur cette centaine de mètres qu'il parcourait à revers et à rebours. Faisant de lui un forcené du bitume. Ce lieu était devenu la cour de sa prison mentale. Il ne parvenait plus à entrer en relation avec autrui autrement qu’en hélant les passants inquiétés par cette rencontre.
Puis, vint un jour où la municipalité décida de supprimer le trottoir. Son trottoir. Afin d'élargir la voie pour les automobiles. On vit pendant quelques temps des barrières rouges et blanches délimiter la zone des travaux. En une semaine on gomma ce qui était peut-être la dernière planche de salut pour notre homme, le précipitant ainsi dans les eaux profondes de sa tourmente.
Il disparut. Et le passage ne tanguait plus.
C'était là que je le vis déambuler pour la première fois, comme un funambule. J'avais cru, tout d'abord, que c'était un fêtard ivre qui rentrait chez lui. Il avait une silhouette filiforme et dégingandée, à la Giacometti, avec des jeans serrés et un col roulé qui accentuaient encore sa maigreur. De petites lunettes rondes, cerclées d'acier, surmontaient une petite moustache grise. Il marchait de guingois, une cigarette à la main. Il me faisait penser à une marionnette désarticulée. On l'entendait adresser des propos à on ne sait qui. Peut-être n'était-ce qu'un monologue cocasse qui lui tenait lieu de raison.
J'empruntais quotidiennement ce chemin et je le voyais tous les jours, à la même heure, seul, poursuivre inlassablement ses conciliabules, en arpentant ce même trottoir de long en large. Je compris assez vite que quelque chose avait chaviré dans sa tête. Et j'avais l'impression qu’il avait emporté dans son naufrage tout le goulet, avec ses murailles, les maisons qui surplombent la route, les arbres eux-mêmes, qui s’étaient mis à tanguer avec lui. Sa douce folie avait pris racine à même le sol. Comme un platane qui incorpore le béton qui l'entoure, s'y accrochant de toutes ses forces, au point de le faire exploser.
Les autres automobilistes l'avaient-ils aperçu? Etait-il devenu pour chacun un élément si familier de cette ruelle qu'il se confondait, comme un caméléon, avec les pierres grises? Grisonnant qu'il était lui-même. D'ailleurs d'où sortait-il notre bonhomme? Que lui était-il arrivé? Qu'est-ce qu'il l'avait amené à se retrouver là, comme à la proue de sa vie? Coincé entre ces deux murs, dans une impasse. Son existence tenait sur cette centaine de mètres qu'il parcourait à revers et à rebours. Faisant de lui un forcené du bitume. Ce lieu était devenu la cour de sa prison mentale. Il ne parvenait plus à entrer en relation avec autrui autrement qu’en hélant les passants inquiétés par cette rencontre.
Puis, vint un jour où la municipalité décida de supprimer le trottoir. Son trottoir. Afin d'élargir la voie pour les automobiles. On vit pendant quelques temps des barrières rouges et blanches délimiter la zone des travaux. En une semaine on gomma ce qui était peut-être la dernière planche de salut pour notre homme, le précipitant ainsi dans les eaux profondes de sa tourmente.
Il disparut. Et le passage ne tanguait plus.
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J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du maga...
