Mon rapport à la viande est ambigu. Disons-le tout de suite, pour ne pas leurrer les granivores: je salive à la seule idée de réserver une table dans une petite auberge de campagne où je sais que l'on sert une entrecôte avec une certaine sauce devenue mythique loin aux alentours. Néanmoins, quelque chose vient gâcher mon plaisir: un bœuf ne repousse pas. [... lire toute la chronique]
Des mets et des morts
Mon rapport à la viande est ambigu. Disons-le tout de suite, pour ne pas leurrer les granivores: je salive à la seule idée de réserver une table dans une petite auberge de campagne où je sais que l'on sert une entrecôte avec une certaine sauce devenue mythique loin à la ronde. Néanmoins, quelque chose vient gâcher mon plaisir: un bœuf ne repousse pas. Et j’ai aperçu, dans les étalages d'un commerce, des paquets de 500 grammes de cœurs de poulet vendus pour quelques francs. Je me demande avec angoisse s'il y a une autre espèce dans l'univers qui serait prête à réserver le même sort à l’être humain. J’ai vu, comme tout le monde, ces images atroces, de poulets élevés en batterie, comme des tomates hors-sol, ces chevaux à moitié morts qu'une grue tracte par une jambe pour les jeter dans un container. C’est ma responsabilité de refuser qu’une cruauté pareille ne passe pas par mon estomac. Bien que je n’aies eu aucun rapport de son vivant avec le morceau de viande que je vais ingurgiter, j’entretiens néanmoins une relation plus que substantielle avec lui, puisque je vais le mettre dans ma bouche, le mâcher, le laisser se métaboliser et se mélanger à mon corps. C’est pour le moins intime. Pas sûr d’ailleurs que je m’en serais nourri si on avait photographié la tête de la bête à l’abattoir pour la mettre sur l’emballage avec une mention, comme sur les paquets de cigarettes: “En mangeant cet animal vous tolérez qu’il soit mort cruellement”. J’avoue que cette question s’inscrit dans une zone floue de mon esprit. Je ne cherche pas trop à savoir. C’est très humain de ne pas trop vouloir savoir, de se sentir vaguement coupable.
J’ai vu égorger un agneau par un berger qui l’avait élevé avec un amour qui lui donnait peut-être le droit de le sacrifier. Je me souviens d’avoir été fasciné par cette scène biblique, par ce coup de couteau qui a fait passer l'animal de la mort à la vie, d'un simple glissement de lame, si tendre, et le sang versé, puis le dépeçage méthodique. J’ai eu l'impression de voir un lego qu’on démonte, dont certaines pièces étaient puissamment odorantes, comme les viscères, du profond, du fort. Je n’avais pas été dégoûté, plutôt enivré par ce parfum primal. L'agneau pendait, les pattes écartelées entre deux crocs, dessinant un V peu glorieux, l'oeil doux, si doux, et encore si proche, tandis que sa mère n'en finissait pas de le chercher. Et elle le chercherait ainsi toute la nuit, avec des bêlements si déchirants que, sur le moment, la tête sous l’oreiller pour ne pas l’entendre, et rongé de remords, je m’étais juré de devenir végétarien.
Je me suis rendu dans un de ces entrepôts de viande en gros, pour y vivre une expérience fellinienne. J’ai été accueilli par un gaillard colossal, à la moustache frisée et au tablier blanc, maculé de sang, au milieu d’amoncellements de bidoches d’un rouge obscur, certaines suspendues et représentant des écorchés comme je n’en avais vu que dans les musées. D’autres s’enroulaient en pyramides de saucisses pulpeuses. Détail pour le moins surprenant: de la musique, et pas n'importe laquelle, Carmina Burana, qui tonnait dans cet antre solennel et barbare où des ogres sanguinaires se livraient à des sacrifices païens, destinés à contenter le dieu du grill dominical. Il ne me restait plus grand-chose dans le ventre à la vue de tout cet étalage de tripaille. Je faillis tourner de l'oeil en sentant l'odeur du sang, de la javel et de la mort. Jusqu'à que vienne enfin la délivrance, dans un petit bureau, près de la sortie, où un Chinois appliqué me présenta une facture, manuscrite, sur laquelle je fus surpris de ne pas voir figurer l’impôt sur les divertissements...
Suite à cette expérience, j’en fus certain: mon bœuf, ce n'est pas moi qui l'abattrai. Je suis un vil prédateur qui laisse aux autres la basse besogne. Je ne suis pas de taille à affronter l’animal d’homme à bête et lui dire: “J’ai faim, et je vais payer au risque de ma vie de me nourrir de toi pour me montrer à la hauteur de mes appétits”. Mais ce fond de culpabilité ne m’empêchera pas de cuisiner cette belle viande pour mes amis et de l’amener à la table non sans un certain orgueil, comme si je leur présentais le produit de ma chasse. L'art culinaire a le don de transfigurer la mort et de lui donner de la saveur. Nous gueuletennons, nonchalant de l’abattage, comme s’il s’agissait d’une autre histoire, qu’il n’y avait aucun rapport entre le délicieux agneau qui a mijoté dans une sauce à la moutarde, et celui dont les cabrioles nous ont fait sourire quelques jours auparavant. Voilà à quoi je pense au moment où une serveuse vient interrompre mes mièvreries vertes et me susurrer amicalement que l'assiette est chaude, que je dois veiller à ne pas me brûler. Dans quelques secondes, une sauce maison, dont le patron mourrait plutôt que de livrer la recette, recouvrira la scène de crime. Et je serai aux anges.
J'ai l'impression que certains représentants de la jeune génération est de plus en plus lente pour effectuer des associations d'idées, jouer avec les mots et glisser sur les sens. Ils sont promptes à zapper, à surfer, à se disperser, mais je me demande parfois si leur tissu mental ne manque pas un peu de tenue, de densité et de fluidité, bref, de consistance.
Je lis Cioran et je le trouve d'une justesse éblouissante, avec un fond de rare authenticité. Et d'humour également. Je découvre chez lui un ton qui parfois pourrait être le mien. Mais vlan! Voilà que j'apprends qu'il a eu une dérive antisémite! Mince. Du coup, je ne peux plus le lire, car je deviendrais complice. Dès ce soir, j'irai honteusement donner les ouvrages que j'ai en ma possession dans une bibliothèque.
Voilà le type de raisonnement crétin qu'on peut avoir lorsqu'on a une vision binaire du monde.
Je ne vais donc pas arrêter de lire Cioran, car j'ai suffisamment confiance dans mes intuitions. Ce qui ne m'a pas empêché d'avoir besoin de me rassurer et de trouver quelques arguments pour répondre aux champions du prêt-à-penser qui ne savent qu'une chose des auteurs auxquels ils ne se sont jamais intéressés et dont ils n'ont jamais pris le temps de lire une ligne (Cioran, Heidegger ou Céline, etc.): qu'ils ont eu des pensées coupables que eux, si justes et si droits, en bon citoyens exemplaires, n'auraient jamais pu avoir. Je me méfie d'ailleurs bien plus de ces irréprochables que des auteurs qu'ils estampillent. Et d'ailleurs, qui dans sa vie n'a pas connu de dérapages, bien plus graves peut-être que les idées qu'agitaient des marginaux qui somme toute n'ont eu aucune influence sur les événements et qui ont bien souvent sévèrement réprimé leurs propres errements. J'allais même écrire qu'à moins d'être des saints, nous ne pouvions que regarder la poutre qui est dans notre œil. Mais précisément, les saints eux, sont de grands ardents, qui ont conquis leur sainteté au feu de toutes leurs passions. Tandis que les hypocrites lecteurs condamnent au nom d'une bonne conscience tiède dont ils s'enorgueillissent, sûrs, si sûrs d'être du bon côté, qui n'est bien souvent que le côté de leur bon confort pour lequel ils n'hésiteraient pas à aussitôt retourner leur veste s'il venait à être menacés.
Voilà le type de raisonnement crétin qu'on peut avoir lorsqu'on a une vision binaire du monde.
Je ne vais donc pas arrêter de lire Cioran, car j'ai suffisamment confiance dans mes intuitions. Ce qui ne m'a pas empêché d'avoir besoin de me rassurer et de trouver quelques arguments pour répondre aux champions du prêt-à-penser qui ne savent qu'une chose des auteurs auxquels ils ne se sont jamais intéressés et dont ils n'ont jamais pris le temps de lire une ligne (Cioran, Heidegger ou Céline, etc.): qu'ils ont eu des pensées coupables que eux, si justes et si droits, en bon citoyens exemplaires, n'auraient jamais pu avoir. Je me méfie d'ailleurs bien plus de ces irréprochables que des auteurs qu'ils estampillent. Et d'ailleurs, qui dans sa vie n'a pas connu de dérapages, bien plus graves peut-être que les idées qu'agitaient des marginaux qui somme toute n'ont eu aucune influence sur les événements et qui ont bien souvent sévèrement réprimé leurs propres errements. J'allais même écrire qu'à moins d'être des saints, nous ne pouvions que regarder la poutre qui est dans notre œil. Mais précisément, les saints eux, sont de grands ardents, qui ont conquis leur sainteté au feu de toutes leurs passions. Tandis que les hypocrites lecteurs condamnent au nom d'une bonne conscience tiède dont ils s'enorgueillissent, sûrs, si sûrs d'être du bon côté, qui n'est bien souvent que le côté de leur bon confort pour lequel ils n'hésiteraient pas à aussitôt retourner leur veste s'il venait à être menacés.
Et puis, je crois qu'on ne peut pas être heureux si on ne sait pas se réjouir du bonheur d'autrui. Et c'est loin d'être facile quand ce bonheur vient mettre en évidence nos manques, nos carences, nos frustrations. On se compare - on ne cesse de se comparer - ce qui n'a aucun sens. A ce que je sache, on n'a pas inventé un bonheuromètre! Une personne heureuse ne nous tend pas un miroir pour nous faire voir notre tristesse ou nos carences. On met en balance la joie comme des pommes de terre. On voit toujours ce qu'on n'a pas - et on néglige aussitôt ce qu'on a, ce sur quoi on peut faire fond. On oublie un peu vite que la joie des uns est une chance pour tous: c'est un élan vital qui nous encourage à donner plus, à donner mieux, pour lever des forces psychiques. Parce qu'un autre coeur bat fort et gaiement, je serai augmenté à mon tour d'un surplus de vie. L'allégresse est communicative. Une personne heureuse est un cadeau pour autrui. A défaut d'être heureux moi-même, je peux me réjouir de son bonheur et c'est en reconnaissant sa joie que je peux ressentir une émotion capable de susciter un début d'embrasement dans ma vie. Cette joie qui n'est pas mienne ne me laisse pas au bord du chemin, seul avec mes soucis, bien au contraire. Elle tient chaud à mon monde quand je n'arrive plus à l'habiter. Ce rayonnement, loin de me condamner ou de me rappeler à ma misère, mes angoisses ou mes soucis, est un phare qui me guide et m'aide à ne pas perdre le cap. Un ami qui cacherait son bonheur pour ne pas m'affliger, me blesserait en croyant m'épargner. Ce n'est pas prendre bon soin de quelqu'un que de le restaurer de sa pitié. Il a besoin d'aliments plus consistants, plus concrets. Lorsqu'on ne s'est pas alimenté depuis longtemps, ils sont difficiles à digérer. Mais c'est une question de survie. Et puis si tous les heureux se masquaient devant les malheureux, comment ces derniers sauraient-ils à quoi ressemble le bonheur. Le célibataire qui voit un couple se tenir tendrement par la main les enviera, bien sûr, mais peut-être désirera-t-il vivre la même chose. Après tout, pourquoi pas lui? Et le voilà qui ouvre la porte d'une rencontre possible.
Je me sens à l'abri dans les ruines des cahiers de Cioran - pour reprendre une remarque de Beckett, bien plus que chez bon nombre d'auteurs glosant sur la sérénité, la confiance et autres élans vital. Sous l'apparent délabrement, un petit foyer de lucidité et d'humanité, comme on en trouve rarement.
L'écriture du fragment - Pascal, Nietzche, Cioran et les cahiers ou journaux de temps d'autres, comme Paul Valéry, Haldas, ..., est une écriture du moment, parfois même de l'instant, celle qui correspond peut-être le mieux à notre temporalité intime et permet d'en rendre compte, tant il est vrai que tout en nous se vit de manière discontinue, morcellée, et que nous sommes composés d'émotions et de pensées si diverses. Et c'est aussi une vertu du roman de nous donner à vivre une histoire dans sa continuité.
Quelques jours auparavant, les belles journées ensoleillées du mois de février venaient en éclaireurs annoncer le printemps et les bourgeons sur les arbres, confiants, commençaient à sortir de leur carapace d'écorce, et voilà qu'aujourd'hui il neige, comme si la nature avait donné un grand coup d'éponge sur ce joli tableau pour effacer cette belle promesse. Tout est à recommencer.
Il paraît que certaines personnes sourdes à qui un appareil auditif avait permis de retrouver l'ouïe, ne supportant pas le vacarme ambiant, avait demandé à redevenir sourde, tant la pollution sonore ambiante les agressait. Et je ne pense pas que c'est le chant des oiseaux, le murmure du vent dans les arbres où le tambourinement de la pluie sur le pavé qui était en cause.
Je me souviens de ce vieil homme qui pouvait passer de longues heures assis sur le petit banc en bois qu'il avait mis devant son garage, pour regarder les gens passer, prendre l'air. Pouvait-il se douter que ce qui lui semblait le solide de sa vie, comme le mur de sa maison contre lequel il s'appuyait, serait raser aussitôt qu'il serait parti?
«Lorsqu'ils eurent joui des plaisirs de l'amour,
ils s'adonnèrent aux plaisir de la parole.»
(Homère, L'Odysée, traduction de Philippe Jaccottet)
Tant il est vrai que les deux sont intimement liés, des mots aux baisers, qui n'a éprouvé cette évidente continuité, lorsque la personne aimée parle et qu'on se sent une irrépressible envie de l'embrasser, de l'étreindre au lieu de lui répondre, car ses paroles font corps avec ce qu'on ressent et ce qu'on éprouve et puis l'ébat passer, reprend le débat, la vive discussion pleine de vie et d'amour.
ils s'adonnèrent aux plaisir de la parole.»
(Homère, L'Odysée, traduction de Philippe Jaccottet)
Tant il est vrai que les deux sont intimement liés, des mots aux baisers, qui n'a éprouvé cette évidente continuité, lorsque la personne aimée parle et qu'on se sent une irrépressible envie de l'embrasser, de l'étreindre au lieu de lui répondre, car ses paroles font corps avec ce qu'on ressent et ce qu'on éprouve et puis l'ébat passer, reprend le débat, la vive discussion pleine de vie et d'amour.
«Le chant précoce d'une cigale s'arrête
plusieurs points lumineux, les nouvelles lucioles
volettent
la flamme de la lampe à résine d'orchidée
est claire, sans fumée,
la natte en bambou est fraîche, une légère rosée
je ne monte pas encore dans ma chambre
pour me coucher
je vais dans la véranda du devant pour y flâner
le clair de lune déclinant pénètre dans la galerie
basse
le vent frais remplit les grands arbres
je laisse aller mon sentiment, parfaitement à l'aise
à contempler le paysage je trouve mon plaisir
comment en suis-je arrivé là?
en n'ayant dans le coeur plus aucune affaire futile»
(Soirée paisible, Po Chu-yi)
Moment de paix intense... «Je ne monte pas encore pour me coucher», moment de vacance féconde où l'être est entièrement disponible pour s'imprégner de ce qui l'entoure. La lecture de ces seules lignes m'emplit d'aise, parenthèse enchantée qui me régénère. Je rejoins Po Chu-yi sur sa véranda pour vivre avec lui ces minutes heureuses. Ce poème est un art de la mise en suspension de soi, un exemple de notre capacité à nous dégager de la course du devoir pour jouir pleinement d'être là, hic et nunc.
«Croire, entreprendre, espérer
au commencement, toujours par le petit bout
Du petit bout naîtra l'étoile
Et de l'étoile une constellation
Jusqu'à que changent les choses.»
Edmond Kaiser, Fondateur de Sentinelles
au commencement, toujours par le petit bout
Du petit bout naîtra l'étoile
Et de l'étoile une constellation
Jusqu'à que changent les choses.»
Edmond Kaiser, Fondateur de Sentinelles
Etrange de voir nos parents vieillir. Nos grands-parents, nous étions éduqué pour les considérer comme déjà toujours vieux - à tort. Mais nos parents... Les voir vieillir, c'est sentir le levier du temps qui nous entraîne, le maillon de la chaîne qui tire sur notre vie, si proche qu'on en sent nettement les à coups.
Je cherche à me rapprocher d'aliments-auteurs les plus sobres et les plus authentiques possibles. Que la distance entre la terre et sa bouche soit courte et peu encombrée. J’aime trouver une limace sur ma salade, non que j’en raffole, mais elle me certifie que j’ai dans les mains un produit original. Moi qui aime tant brosser mes chaussures, je trouve mon compte avec les pommes de terre. J’ôte patiemment leur croûte de terre pour en dégager une grosse pépite d’allure saugrenue. La rencontre n'était pas aisée, je dois y mettre ma peine. Ici, rien de pré-parer, pas de parure commerciale. Toute la séduction du produit vient de ce qu'il n’a pas été caché au regard, qu'il se tenait discrètement lové dans le repli d'un champ. Je suis même prêt à payer plus cher pour faire tout le boulot moi-même. C'est que cette pomme de terre en vaut la peine. Elle vient de quelque part, et moi, je sais d'où. J’ai pu clairement en déterminer la provenance. De même que ces pommes qui mûrissent patiemment sur des arbres à côté desquels je passe chaque jour. J’en ai caressé les branches. Je me suis étonné de cette poussée de vie qui reprend toujours le dessus, chaque année, nonchalant de nos humaines agitations. Il faut que le travail soit fait, et la nature le fait. Miracle.
Supprimer les intermédiaires me semble un acte salutaire et citoyen. Payer comme il se doit celui qui a fait le travail, et lui seul. Je ne veux plus rien donner à ceux qui s’enrichissent sur le dos de la nature et de ses ouvriers. Tout pour celui qui a sué et participer à l'accouchement. Rien pour les charlatans du packaging. Et puis, cela ne me déplaît pas de devoir me mettre en quête d’authentiques primeurs. De nature sédentaire, mes courses se calquent sur les saisons. La stupéfiante beauté du coeur des fruits de la passion m’a fait une forte impression, de même que les vahinés de Gauguin. Mais cet exotisme me touche assez peu en somme, je sais que je peux m’en passer. Il suffit de ne pas trop m’y frotter. Ce sont les produits les plus élémentaires de mon pays qui ont toutes mes faveurs, ceux qu'on finit par ne plus considérer à force de les connaître, tant ils nous sont familiers, comme la pomme - toujours elle, mais une pomme par jour, ça crée des affinités. J’ai eu la chance de rencontrer une orfèvre-cultivateur qui m’a montré que sous le même nom se cachent des dizaines de variétés différentes. La leçon est féconde. On est pleinement fini que lorsqu'on sort de l'indéfini. On parle d’une pomme: oui, mais laquelle? Le monde glauque et aplati sous une étiquette ne signifie rien, c'est une entrée dans un bottin téléphonique, le comble de l'appauvrissement. On dit qu'on a rencontré «une» femme comme on rencontrerait un générique, une entrée dans le Petit Larousse. Ce n'est rien ni personne, cela ne nous touche pas, ne raconte rien, on est dans le neutre, alors que tout autour de nous n'est que variété, différence.
Misère de l'homme blanc qui n'ayant plus le temps à nié la couleur. Mais bon sang, prenons la peine une bonne fois pour toute de la regarder cette pomme, et nous verrons qu'elle fait partie d’une grande famille dont chaque membre à un goût particulier, un croquant différent. Elles ont une histoire, et la dame qui vous les vend pourra vous dire lesquelles sont plus appréciées pour une tarte et d'autres pour des confitures, fruit d'une expérience ancestrale, dont nous sommes déconnectés. Le fast-food n'est pas loin, comme le fast-sentir, le fast-apprécier, le fast-découvrir, à l'orée du speed-dating. J’en ai conclu que plus une pomme est belle pour la vente, plus elle est factice, siliconée, chirurgie végétale pour attirer le consommateur et plus j’ai de risques d’être trompé sur la marchandise. Comme une pin-up trop fardée pour être réelle. J’ai toujours trouvé ahurissant qu’on puisse jeter des fruits ou des légumes parce qu’ils n’ont pas l’aspect attendu par le consommateur. On a choisi de ce calquer sur la nullité imaginative du client. Misère, misère, misère!
Supprimer les intermédiaires me semble un acte salutaire et citoyen. Payer comme il se doit celui qui a fait le travail, et lui seul. Je ne veux plus rien donner à ceux qui s’enrichissent sur le dos de la nature et de ses ouvriers. Tout pour celui qui a sué et participer à l'accouchement. Rien pour les charlatans du packaging. Et puis, cela ne me déplaît pas de devoir me mettre en quête d’authentiques primeurs. De nature sédentaire, mes courses se calquent sur les saisons. La stupéfiante beauté du coeur des fruits de la passion m’a fait une forte impression, de même que les vahinés de Gauguin. Mais cet exotisme me touche assez peu en somme, je sais que je peux m’en passer. Il suffit de ne pas trop m’y frotter. Ce sont les produits les plus élémentaires de mon pays qui ont toutes mes faveurs, ceux qu'on finit par ne plus considérer à force de les connaître, tant ils nous sont familiers, comme la pomme - toujours elle, mais une pomme par jour, ça crée des affinités. J’ai eu la chance de rencontrer une orfèvre-cultivateur qui m’a montré que sous le même nom se cachent des dizaines de variétés différentes. La leçon est féconde. On est pleinement fini que lorsqu'on sort de l'indéfini. On parle d’une pomme: oui, mais laquelle? Le monde glauque et aplati sous une étiquette ne signifie rien, c'est une entrée dans un bottin téléphonique, le comble de l'appauvrissement. On dit qu'on a rencontré «une» femme comme on rencontrerait un générique, une entrée dans le Petit Larousse. Ce n'est rien ni personne, cela ne nous touche pas, ne raconte rien, on est dans le neutre, alors que tout autour de nous n'est que variété, différence.
Misère de l'homme blanc qui n'ayant plus le temps à nié la couleur. Mais bon sang, prenons la peine une bonne fois pour toute de la regarder cette pomme, et nous verrons qu'elle fait partie d’une grande famille dont chaque membre à un goût particulier, un croquant différent. Elles ont une histoire, et la dame qui vous les vend pourra vous dire lesquelles sont plus appréciées pour une tarte et d'autres pour des confitures, fruit d'une expérience ancestrale, dont nous sommes déconnectés. Le fast-food n'est pas loin, comme le fast-sentir, le fast-apprécier, le fast-découvrir, à l'orée du speed-dating. J’en ai conclu que plus une pomme est belle pour la vente, plus elle est factice, siliconée, chirurgie végétale pour attirer le consommateur et plus j’ai de risques d’être trompé sur la marchandise. Comme une pin-up trop fardée pour être réelle. J’ai toujours trouvé ahurissant qu’on puisse jeter des fruits ou des légumes parce qu’ils n’ont pas l’aspect attendu par le consommateur. On a choisi de ce calquer sur la nullité imaginative du client. Misère, misère, misère!
J’ai invité des amis à partager quelques tomates charnues agrémentées d'une pincée de sel, une bonne bouteille de bordeaux et du jambon Corse - du vrai, fait par un vrai Corse, qui ne tient pas beaucoup à parler, mais qui sait l'art d'élever le cochon dans les montagnes, et du bon pain. On ne se nourrit jamais aussi bien qu'avec des êtres chers. Plus la nourriture est chargée d'amitié attentionnée, plus elle devient nutritive. La table est apprêtée avec soin, comme une petite scène sur laquelle va se jouer un acte vital et chargé de sens: manger. La nourriture partagée est une tranche de pur bonheur. On la savoure. La mastication est doublée de la présence vivifiante des convives. Dommage que les guides minceur en tout genre ne parle pas de cette protéine chargée de sens: la relation. Relation à soi-même, à travers le plaisir de partager des mets simples. Et des mots, échangés tandis qu'on se restaure, et qu'on se fait du bien. Ce sont des trêves dans le cours de nos vies, des havres de paix où les liens se reconstituent et se resserrent. Je ne me souviens pas d'avoir eu d'échanges plus importants et mémorables que dans ces moments-ci. J’aime ces rendez-vous auxquels mes proches répondent "Présent!", ainsi que d'autres que je rencontre et que j’apprends à connaître. Ces repas alimentent directement les racines de l'être. Rares instants où s'exprime le mieux notre humanité et durant lesquels je sais clairement pourquoi je suis au monde. La vie va de soi. Puis il est temps de se quitter. Je raccompagne mes hôtes. La lune est pleine. Chacun repart rasséréné et un peu plus relié à lui-même, confiant dans ses projets et la journée à venir. Nous avons passé un bon moment, ensemble, autour de cette table et ce sentiment nourricier, j’en suis convaincu, fait partie de nos vraies richesses.
J’ai vu comme tout le monde ses images atroces de poulets élevés en batterie, comme des tomates hors-sol, ces chevaux à moitié mort qu'une grue tractepar une jambe pour les jeter dans un container. Moi qui aime me gausser qu'il faut voir des documentaires sur les camps de concentration durant la deuxième guerre mondiale et crier haut et fort: «Plus jamais ça!». Oui, mais alors, et un traitement aussi cruel réservé à des animaux? Est-ce tolérable?
«- Non, Gerbier, vraiment non, dit Luc Jardie. Réfléchissez un tout petit peu. Ce n'est pas un nouvel épisode, même affreux, dans un ordre connu, qui va influencer le sentiment général qu'on peut avoir des hommes. Ce n'est pas le plus ou le moins qui peut changer une conception métaphysique. Tout ce que nous avons entrepris a été fait pour rester des hommes de pensée libre. La haine est une entrave pour penser librement. Je n'accepte pas la haine.» (Joseph Kessel, L'armée des ombres)
«- Je n'ai plus personne au monde... Armel m'a laissé. Il est peut-être chez son bon Dieu maintenant. Il y croyait si fort. Mais moi je ne peux pas le voir là-bas. Je n'y crois pas, Monsieur Gerbier... Je vous demande pardon... mais je n'en peux plus. Je n'ai personne au monde. Parlez-moi de temps en temps, Monsieur Gerbier, vous voulez bien?
Alors Gerbier dit à l'oreille de Legrain:
- On ne lâche jamais un camarade chez nous dans la résistance.
Legrain s'était tu.
- La résistance. Tu entends? dit encore Gerbier. Endors-toi avec ce beau mot dans la tête. Il est le plus beau, en ce temps, de toute la langue française. Tu ne peux pas le connaître. Il s'est fait pendant qu'on te détruisait ici. Dors, je te promets de te l'apprendre. » (Joseph Kessel, L'armée des ombres)
Alors Gerbier dit à l'oreille de Legrain:
- On ne lâche jamais un camarade chez nous dans la résistance.
Legrain s'était tu.
- La résistance. Tu entends? dit encore Gerbier. Endors-toi avec ce beau mot dans la tête. Il est le plus beau, en ce temps, de toute la langue française. Tu ne peux pas le connaître. Il s'est fait pendant qu'on te détruisait ici. Dors, je te promets de te l'apprendre. » (Joseph Kessel, L'armée des ombres)
Les Béatitudes
Heureux ceux qui se savent pauvres en eux-mêmes,
car le Royaume des cieux est à eux!
Heureux ceux qui sont dans la tristesse,
car Dieu les consolera!
Heureux ceux qui sont doux,
car ils recevront la terre, selon ce que Dieu leur
a promis!
Heureux ceux qui ont un vif désir de vivre selon ce que Dieu leur demande,
car Dieu leur accordera pleinement!
Heureux ceux qui ont pitié des autres,
car Dieu aura pitié d'eux!
Heureux ceux qui sont purs en leur cœur,
car ils verront Dieu!
Heureux ceux qui créent la paix autour d'eux,
car Dieu les appellera ses fils!
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice;
car le Royaume des cieux est à eux!
(adapté selon Matthieu par Théodore Monod)
Il y a là de quoi occuper une bonne partie d'une vie, que l'on soit croyant ou non. Pour ceux que le mot «Dieu» dérangent, qu'ils le remplacent par ce qu'ils ont de plus cher, cela fera très bien l'affaire, et on s'économisera ainsi de nombreuses ergoteries inutiles. Car il ne s'agit pas dans ses béatitudes d'autres choses que de huit préceptes qui nous ouvrent à plus d'humanité, à ce ciel qui est sur terre, tout autour de nous et en nous.
Heureux ceux qui se savent pauvres en eux-mêmes,
car le Royaume des cieux est à eux!
Heureux ceux qui sont dans la tristesse,
car Dieu les consolera!
Heureux ceux qui sont doux,
car ils recevront la terre, selon ce que Dieu leur
a promis!
Heureux ceux qui ont un vif désir de vivre selon ce que Dieu leur demande,
car Dieu leur accordera pleinement!
Heureux ceux qui ont pitié des autres,
car Dieu aura pitié d'eux!
Heureux ceux qui sont purs en leur cœur,
car ils verront Dieu!
Heureux ceux qui créent la paix autour d'eux,
car Dieu les appellera ses fils!
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice;
car le Royaume des cieux est à eux!
(adapté selon Matthieu par Théodore Monod)
Il y a là de quoi occuper une bonne partie d'une vie, que l'on soit croyant ou non. Pour ceux que le mot «Dieu» dérangent, qu'ils le remplacent par ce qu'ils ont de plus cher, cela fera très bien l'affaire, et on s'économisera ainsi de nombreuses ergoteries inutiles. Car il ne s'agit pas dans ses béatitudes d'autres choses que de huit préceptes qui nous ouvrent à plus d'humanité, à ce ciel qui est sur terre, tout autour de nous et en nous.
Pour le naturaliste français Lamarck, les améliorations acquises par un individu au cours de sa vie peuvent se transmettre à sa descendance. Pas que les améliorations d'ailleurs. Quand on voit les paquets de peur et de névroses qu'on peut se faire fourguer au passage. Et le boulot qu'il faudra faire sur soi pour ne pas en faire cadeau à ses propres enfants.
Ces femmes qui répètent à l'envi que les hommes n'y comprennent rien ont certainement rencontré des hommes qui n'y comprennent rien sans comprendre elles-mêmes comment rencontrer ceux qui comprennent quelque chose - et qu'elles font fuir en général, car cette ritournelle est des plus pathétiques. Et elles confirment leur sentiment auprès d'autres, qui, elles non plus, n'y comprennent rien, et sont convaincues que les hommes n'y comprennent rien. Allez comprendre.
Les différentes disciplines scientifiques ne nous donnent que des scénarios possibles qui, sous prétexte de pouvoir être vérifiables, se veulent plus vrais, plus solides. Pourtant, face aux grandes épreuves de la vie, ce sera vers d'autres ressources que le scientifique lui-même se tournera pour chercher des réponses.
L'enfant qui demande d'où vient la vie ne s'attend pas à ce qu'on lui fasse un cours de biologie, mais qu'on donne la parole à ce grand mystère dont nous sommes tous issus. Une parole qui n'est qu'une réponse possible parmi tant d'autres, mais qu'il devra s'approprier pour devenir à son tour humain.
Jolie découverte. En 1665, Robert Hooke qui fut le premier à découvrir les cellules, les appela ainsi parce qu'elles lui faisaient penser aux cellules d'un monastère, ce lieu où un homme se tient seul et en même temps en relation avec tous, comme le sont les cellules du corps humain qui sont les briques de base du vivant, qui fonctionnent de manière autonome et participent à la construction de l'ensemble. Chaque cellule va s'unir à d'autres, et coordonner sa petite horloge interne afin qu'elle s'accorde avec le grand rythme du tout dont elle fait partie.
C'est bien pire que ce que je m'imaginais. Le séquoia majestueux du coin de la rue, celui qui jouait la nuit avec la lune et les étoiles, et qu'un avion mettait plusieurs secondes à traverser, ils l'ont abattu. Quand je suis arrivé, le large branchage qui habillait le tronc avait presque été complètement saccagé, il ne lui restait plus qu'un petit houppier. On aurait dit un chat angora qu'on aurait tondu et qui était honteux de se retrouver nu devant tout le monde. On était en train de mettre à mort ce géant que j'aimais tant. En passant à côté de lui, j'aurais voulu le recouvrir de ma veste ridicule, faire quelque chose. Ses membres, gisant au sol, fleurait bon le sang frais de sa sève. Il n'était pas malade. On l'a massacré pour gagner un peu de terrain et faire pousser quelques plants de tomates supplémentaires.
«Connais-toi toi-même», de Socrate, est une invitation à retrouver la source de notre liberté, d'où jaillit notre joie et notre confiance, et à partir de laquelle nous pourrons créer et agir en étant pleinement conscients que c'est bien là et nulle part ailleurs qu'il nous faut œuvrer et donner du sens à notre vie.
"«Je m'entête à prier», dit Max Jacob dans une lettre. C'est la bonne méthode. Parabole de la veuve qui importunait le mauvais juge. Celui-ci finit par céder. C'est ce qu'il faut faire avec le Seigneur. On ne va pas au Paradis en lisant des bouquins sur les saints. Le vrai livre, c'est la prière. On lit les yeux fermés." (Julien Green, Pourquoi suis-je moi?)
La famille peut-être le lieu des mises à mort les plus joyeuses et les plus élaborées. On y trouve un goût pour l'abjection sourde, le regard meurtrier, la petite phrase qui déchire avec une lame si fine tout un vécu. Et c'est bien normal. Nulle part ailleurs on ne connaît si bien les faiblesses intimes d'autrui.
La dictature du lisse et son cortège d'interdiction qui sont autant d'atteinte à nos libertés se marie fort bien avec la société de la dispersion et les moults conseils hygiénique qu'on prodigue au citoyen, afin de lui faire croire qu'on s'occupe de lui - mais personne n'est dupe, afin de le faire glisser si sagement vers la mort. Le XXIe siècle est celui du règne des écrans plats de toutes sortes.
L'enfant sous un angle pédagogique m'intéresse à vrai dire très peu. Et puis il a toujours de la morve au nez, ne peut s'empêcher de venir me déranger, d'être plus bruyant que mon bouledogue - ce qui est peu dire. Il a des soucis pour lesquels je n'ai que faire. Je le trouve insupportable lorsqu'il joue au petit adulte auquel il aimerait tant ressemblait - le pauvre, s'il savait. Mais les moments de pure Enfance dont il témoigne me passionnent.
La technique devient une excuse facile - et inadmissible - pour justifier la perte de qualité du contenu.
Je ne comprenais pas pourquoi les propriétaires de téléphones portables iphone laissait la signature «Envoyé avec mon iphone». Mais parfois, lorsqu'on voit la qualité des messages envoyés, on voit mieux pourquoi ils tiennent à préciser qu'ils vous écrivent avec cet ustensile. Bien que, à mon sens, ceci ne légitime pas d'écrire n'importe comment. D'aucun pourrait aussi se mettre à signer qu'il n'a pas fait l'université, ou alors qu'il n'aime pas trop écrire, ou encore que ça lui casse les pieds de se donner un peu de peine, et que vous n'avez qu'à vous en accommoder.
Je ne comprenais pas pourquoi les propriétaires de téléphones portables iphone laissait la signature «Envoyé avec mon iphone». Mais parfois, lorsqu'on voit la qualité des messages envoyés, on voit mieux pourquoi ils tiennent à préciser qu'ils vous écrivent avec cet ustensile. Bien que, à mon sens, ceci ne légitime pas d'écrire n'importe comment. D'aucun pourrait aussi se mettre à signer qu'il n'a pas fait l'université, ou alors qu'il n'aime pas trop écrire, ou encore que ça lui casse les pieds de se donner un peu de peine, et que vous n'avez qu'à vous en accommoder.
La technologie nous permet de nous approcher au plus près du mouvement que fit le pinceau de l'artiste. Une merveille!
Des poèmes en forme de brindilles de Brigitte Célérier sur lesquelles se poser pour souffler poétiquement.
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J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du maga...

