Les rêveries de Bachelard sont d'une tendresse précise, d'une joie de bien dire les choses, d'une douceur inégalée, tout en intériorité, en approfondissement. J'aime venir m'y lover le temps de quelques pages. Mais je m'y sens tout de même un peu seul. Comme si j'allais rendre visite au philosophe de Rembrandt. Il me manque des visages, des vies, la comédie humaine que je retrouve de manière si vivante chez Baudelaire. Même si, je le répète, Bachelard a le mot fécond et c'est une des très rares écritures heureuses que je connais.
Communiqué de presse à propos d'une expérience réussie au Cern:
"La tâche, qui apparaît simple d'un premier abord, était en réalité extrêmement compliquée. Le défi réussi par les physiciens équivaut à lancer des aiguilles de part et d'autre de l'Atlantique et d'essayer de les faire se rencontrer en plein milieu de l'océan, indique le CERN."
Comme d'habitude, il est toujours plus spectaculaire de tenter quelque chose de quasiment irréalisable, plutôt que de réaliser quelque chose de possible.
"La tâche, qui apparaît simple d'un premier abord, était en réalité extrêmement compliquée. Le défi réussi par les physiciens équivaut à lancer des aiguilles de part et d'autre de l'Atlantique et d'essayer de les faire se rencontrer en plein milieu de l'océan, indique le CERN."
Comme d'habitude, il est toujours plus spectaculaire de tenter quelque chose de quasiment irréalisable, plutôt que de réaliser quelque chose de possible.
"Pas de débats, presque pas d'"idées" (les poètes - Ramuz n'avait cessé de le répéter, la rencontre de Ponge me le confirmerait plus tard - les tiennent en grande défiance). Et nulle pensée accordée, par l'hôte ou par le visiteur, au succès possible, improbable, même à la plus pure des gloires. Simplement se rebâtissait chaque fois l'espace nécessaire pour que les seules voix qui comptent fussent entendues.
Puis on redescendait, sérieusement cahotées par les vieilles voitures de tram imprégnées d'odeur de cigare froid, à travers la nuit; en réalité, tout ailleurs que dans un tram, serrant parfois un livre prêté sur ses genoux- cassette à présent refermée, dans un monde devenu étrangement poreux à l'inconnu, comme une forêt peut l'être au ciel.
Je n'ai pas raconté cela pour le vain plaisir de me glisser de biais dans ce livre; mais parce qu'il est peu de jeunes écrivains de Suisse française, depuis une trentaine d'années, qui n'aient fait ce même voyage (que Roud appelait la "traversée", sûrement sans se douter à quel point c'en était une - à partir d'un monde que l'adolescent devine truqué ou amputé, vers une sorte d'île où plus de vérité est maintenue).
(Philippe Jaccottet, Gustave Roud, Seghers Poètes d'aujourd'hui, 2002, page 11)
Puis on redescendait, sérieusement cahotées par les vieilles voitures de tram imprégnées d'odeur de cigare froid, à travers la nuit; en réalité, tout ailleurs que dans un tram, serrant parfois un livre prêté sur ses genoux- cassette à présent refermée, dans un monde devenu étrangement poreux à l'inconnu, comme une forêt peut l'être au ciel.
Je n'ai pas raconté cela pour le vain plaisir de me glisser de biais dans ce livre; mais parce qu'il est peu de jeunes écrivains de Suisse française, depuis une trentaine d'années, qui n'aient fait ce même voyage (que Roud appelait la "traversée", sûrement sans se douter à quel point c'en était une - à partir d'un monde que l'adolescent devine truqué ou amputé, vers une sorte d'île où plus de vérité est maintenue).
(Philippe Jaccottet, Gustave Roud, Seghers Poètes d'aujourd'hui, 2002, page 11)
J'ai trouvé mes maîtres du côté des écrivains, des poètes, chez ceux qui se penchent sur la trame de la vie et calligraphient à l'encre d'or ses surgissements, qui en dévoilent les cheminements possibles, les tumultes et les havres de paix. Enfant, on m'a appris à lire et à écrire, et je me suis aussitôt lié à ces savoirs. Si bien que je n'ai prêté que peu d'attention aux autres disciplines: j'étais déjà fort occupé. Lire et écrire: deux verbes qui me font aimer la vie, profondément. Deux cadeaux premiers que m'a offert ma scolarité et que je n'ai pas oublié de déballer. Deux chemins que j'ai trouvé pour me rejoindre, regagner mon lopin de terre intime, mon jardin de curé, comme j'aime à l'appeler, où je peux me cultiver et laisser croître les graines qui ont été semées par le quotidien. Je tiens à cette petite parcelle, d'autant plus qu'elle ne m'appartient pas, mon père et ma mère me l'ont confiée, une foule d'événements m'en ont rapproché ou éloigné, des livres et des rencontres m'ont enseigné à en prendre bon soin.
"L'amour? C'est tout ce qu'on fait nu!" (phrase tirée du film L'amour au temps des choléra). C'est une des plus belles définitions que j'aie entendue de l'amour. Bien sûr! L'amour met à nu. Nu de corps, nu de coeur, libre et sans fard, tel qu'on est, sans crainte d'être jugé ou besoin de se travestir.
Me souviens, enfant, mon désarroi aux travaux pratiques de physique, où il s'agissait de tester le passage du courant sur ce qui ressemblait à une guitare avec des cordes. Tout un chacun se lançait dans l'expérience avec attention pour voir ce qui allait se passer alors que moi je restais à regarder ce qui continuait à ressembler à une guitare, complètement démuni, ne comprenant même pas par où il fallait commencer. Et je dois bien avouer que j'ai eu la même impression dans mes premiers travaux pratiques avec mes camarades féminins.
Quand j'entends dire que "ce sera comme ça, parce qu'aux Etats-Unis d'Amérique, c'est déjà comme ça", je frémis. Et je me demande ce qui a amené mon interlocuteur à abdiquer et à tenir son affirmation pour un argument acquis, qui ne mérite même pas d'être discuté. Il a intégré un burger-discours standardisé qui contient en lui-même les ponts pour laisser advenir tout et n'importe quoi, sans opposition aucune.
Toute notre intelligence est dans le ventre. Quiconque à chercher à méditer ou simplement à se détendre a pu éprouver que le centre du corps n'est pas au sommet, mais là, au milieu des viscères, de la tuyauterie qui entoure Sieur Nombril. Nombril qu'il est bon de regarder, non pas par narcissisme, mais comme repère d'un lien secret à toute chose - ce fut tout de même notre premier sentier de vie.
Je m'étais dit qu'il y avait un certain panache à dire à ceux qui se moquaient de mon protestantisme que Bach, Rembrandt, Martin Luther King, Paul Ricoeur, Théodore Monod étaient, eux aussi, protestants. Et puis à la réflexion, j'ai réalisé que cet argument est vain. Si Bach avait été bouddhiste, musulman ou soufi - ce que je le soupçonne d'être tout à la fois - est-ce que cela aurait changé quelque chose à l'amour que je lui porte?
Un réverbère fidèle se trouve à côté de la fenêtre où j'écris, et qui cette nuit avait une soeur au-dessus de lui, qui lui tenait compagnie, la lune. Il ne m'a fallu qu'un regard pour comprendre où Antoine de Saint Exupéry avait créé un bonhomme astral, dont le boulot était d'allumer les réverbères.
J'ai ce luxe incroyable de pouvoir écouter une émission de radio sur Charlie Byrd et de pouvoir aller acheter un de ses CD que j'ai tant aimé. Je vis dans un pays où c'est possible, où ce genre de désir peut être assouvi, et je sais que ce soir, je mangerai un bon petit plat, que je ne serai pas seul, et que je dormirai sous ma couette, serein et content.
Ceux qui ne savent pas pardonner, qui ne parviennent pas à tourner la page ou à passer à autre chose, me font penser à des ruminants qui régurgitent le passé comme une vieille brique de lait tournée dans leur frigo. C'est sordide. Il ne s'agit bien entendu pas d'avaler tout et n'importe quoi. Mais il existe chez les humains quelque chose d'aussi productif que la rumination chez la vache: la parole!
Un homme et une femme qui se sont trouvés et qui ne boudent pas le plaisir d'en profiter en partageant leurs passions, leurs envies, leurs goûts, c'est tout de même très différent d'un couple fusionnel qui vit entassé l'un sur l'autre comme de la terre glaise qui n'est pas encore passée au four de l'individualisation.
Vous guillotinez une plante verte de taille conséquente, avec de grosses branches. Vous la mettez dans l'eau. Les premiers jours, il ne se passe rien. L'eau devient trouble et vous êtes sûr que s'en est fini. Eh bien point du tout! Elle finit par faire de petites racines blanches, comme de petites dents pointues de bébés loup, prêtent à mordre la terre pour s'enraciner à nouveau. Ce n'est pas très beau à voir. Mais je ne me lasse pas de ce spectacle où quelque chose cherche à se raccrocher à la vie, à pousser à nouveau.
"Ceux qui pleurent riront, ceux qui rient pleureront ; c’est une parole de l’Évangile… C’est la Vie..., c’est parfois la conséquence de nos actes, rien de plus, je ne suis ni élu, ni damné, « Je suis ce que je suis » à l’image de « Celui qui est ce qu’il est ».
Ne donner à personne d’autre qu’à soi-même le droit de nous élire ou de nous exclure, de faire de nous des damnés et des élus, est le premier pas vers un Autre Dieu possible, celui qui fonde notre liberté et non celui qui fonde notre déterminisme ou notre aliénation."
Les Profondeurs oubliées du christianisme – extrait, Jean-Yves Leloup
Ne donner à personne d’autre qu’à soi-même le droit de nous élire ou de nous exclure, de faire de nous des damnés et des élus, est le premier pas vers un Autre Dieu possible, celui qui fonde notre liberté et non celui qui fonde notre déterminisme ou notre aliénation."
Les Profondeurs oubliées du christianisme – extrait, Jean-Yves Leloup
Si la poésie était futile, comme le pensent certains, elle ne serait qu'un jeu, un divertissement intellectuel sans intérêt. Mais qu'il me soit permis de citer quelques noms: Baudelaire, Neruda, Machado, Vallejo, Hikmet, Blok, Garcia Lorca, Whitman, Guillevic, Pouchkine, Senghor, Césaire, Rûmi, Basho, Haldas, Valéry...
Est-ce que tous ces gens-là n'étaient qu'une bande de jean-foutre qui faisait passer le temps? Je laisse à chacun le soin d'y répondre.
Est-ce que tous ces gens-là n'étaient qu'une bande de jean-foutre qui faisait passer le temps? Je laisse à chacun le soin d'y répondre.
La récitation à deux voix du poème "La servante au grand coeur" ou "Je n'ai pas oublié, voisine de la ville/ Notre blanche maison" de Baudelaire, avec Georges Haldas, et ce silence complice après le dernier vers, font partie des grands moments d'entente et d'évidence de ma vie. Même si ce moment à lieu dans un hôpital où le vieux lion blessé rugit et peste tout son saoul contre les barreaux de l'institution, contre ce compagnon familier, son corps, qui faiblit. Angoissé qu'il est de ne pas être sûr de pouvoir rentrer dans son foyer.
Pero no amos tus pies
sino porque anduvieron
sobre la tierra y sobre
el viento y sobre el agua,
hasta que me encontraron.
Pablo Neruda,"Tus pies", Los versos del capitán.
(Mais je n'aime tes pieds
que pour avoir marché
sur la terre et aussi
sur le vent et sur l'eau
jusqu'à me rencontrer.)
Les pieds sont des membres magnifiques quand ils amènent des amis jusqu'à mon logis.
sino porque anduvieron
sobre la tierra y sobre
el viento y sobre el agua,
hasta que me encontraron.
Pablo Neruda,"Tus pies", Los versos del capitán.
(Mais je n'aime tes pieds
que pour avoir marché
sur la terre et aussi
sur le vent et sur l'eau
jusqu'à me rencontrer.)
Les pieds sont des membres magnifiques quand ils amènent des amis jusqu'à mon logis.
Il y a des êtres, ils sont nés pour être portés à bras le corps par leur famille, leur amis, la société, le monde entier voire l'univers, sans qu'il ne se demande une seule seconde s'il est normal d'être ainsi soutenu. Ce sont généralement les derniers à vous soutenir, vu que c'est eux qui doivent être soutenu, et ce seront les premiers à vous reprocher de ne pas leur apporter tout votre soutien.
Ne surtout pas tenter de désillusionner une personne qui revendique sa position de victime, même si elle prétend être victime de vous, car c'est à ce moment que vous devenez victime de ce monstre d'égocentrisme et de paresse. La laisser s'enterrer au fond de son cagibi passionnel. Peut-être qu'elle aura la chance de rencontrer un événement qui l'en tirera peut-être.
Il suffit que je voie un livre sur lequel il est écrit le mot "sérénité" pour que j'aie envie de me ruer dessus pour l'acquérir, comme si, en le possédant, le livre allait magiquement me donner la paix et la tranquillité. Et en général ça marche, je me fais un crédit de bien-être en l'achetant et en me réjouissant de le lire, d'être bien - cette suggestion suffit à me détendre concrètement, c'est de l'auto-suggestion. Mais voilà que je me souviens que, dans la librairie, j'ai vu un autre livre qui avait l'air tout aussi intéressant sur la sérénité poétique ou que sais-je, et me voilà tout malheureux et stressé, me rongeant pour savoir si je ne devrais pas encore vite courir à la librairie pour l'acheter - ça peut devenir une question de vie ou de mort! Et ainsi de suite, jusqu'à que je sois épuisé de toute cette sagesse en perspective, que je prenne une bière fraîche dans mon frigo et que je poursuive la lecture du livre en cours, nonchalant de tous les autres.
Conférence de Matthieu Ricard et d'Alexandre Jollien - L'un parle dans l'éternité d'un savoir qui lui est transmis et qu'il a mis en pratique, on le perçoit à sa parole pondérée, à sa gestuelle, à son ancrage équilibré, une manière d'être là qu'on ne peut acquérir qu'avec de très nombreuses heures de travail. L'autre parle depuis son corps, dans l'immédiat de son vécu, il n'a qu'à se pencher pour ramasser des émotions et des mots, son terrain de travail, c'est lui, et en jardinier talentueux, il a su faire pousser à toute vitesse les plantes et les légumes pour savourer le parfum de la vie et panser ses plaies, combler les carences et nous les transmettre avec humour et gaieté.
La longévité d'un couple ne repose pas sur un gardiennage génital, mais sur l'envie que chacun a de se donner corps et âme, de se consumer pour que le foyer soit lumineux, que l'âtre soit toujours bien nourri et produise la chaleur nécessaire. A la vue de ce feu qui brûle au coeur de la savane, les fauves esseulés qui rôdent pour avoir leur part passeront leur chemin.
Je voyais clairement une résistance à mon égard pour les idées qu'il pensait que je devais avoir, et j'avais envie de lui dire que je me contrefichais des idées, qu'elles n'avaient aucune importance par rapport à l'échange vivant et le dialogue que nous pouvions avoir. Mais je sentais que ça ne ferait qu'ajouter de la confusion, du brouillard sur son écran radar qui ne parvenait pas à me situer.
Il est difficile de penser la vie intérieure autrement qu'avec les représentations que nous inculque notre éducation, l'école, la vie en société. C'est le travail du poète de nous offrir un regard différent sur cette réalité du dedans, de la faire parler autrement. Il suffit parfois d'un léger décalage pour faire le tour de soi et s'appréhender sous un jour nouveau, dans la fraîcheur d'un regard libéré de la lassitude, du jugement de soi, de la comparaison. Pour s'apercevoir, un instant, dans un possible devenir, présent et heureux.
Image - Sweber4507's
Image - Sweber4507's
Vouloir être le meilleur spirituellement: on n'aurait pas idée de vouloir être un athlète de la vie intérieure, ça n'aurait aucun sens. On comprend bien que c'est un lieu de soi qui n'est pas régi par les lois communes de la compétition. Non pas qu'il ne faille pas de la persévérance et de la combativité pour progresser, pour prendre sur le quotidien du temps pour soi, pour se jardiner. Mais la ligne d'arrivée, c'est important de le comprendre, il n'y en a pas - la mort, peut-être? -, ni de remise des prix, c'est bien au-delà de tout mérite.
C'est parce que c'était une question de vie ou de mort pour lui qu'Alexandre Jollien a pu progresser aussi rapidement. Et ce qui est admirable, c'est qu'il est parvenu à ne pas thésauriser la notoriété acquise bien malgré lui - il ne la cherche pas, mais à métamorphoser ce combat en une soif de vie, quêteur passionné et passionnant, il poursuit son chemin, très concrètement, au quotidien, sur les mêmes trottoirs que nous, nous invitant à notre tour à nous ouvrir, à cesser nos petits commerces mesquins avec nous-mêmes, en ne niant pas qu'ils puissent être parfois savoureux ni qu'il ne s'y livre pas lui-même, mais conscient et lucide que nous avons mieux à faire et que, surtout, nous valons plus, beaucoup plus.
"Je voudrais être sorcière pour capturer ce que je sens, qui me frappe, me plaît, en avançant dans mes journées, et le garder, distillé, transformé en huiles, en essences, en parfums, mis en de petits flacons que j'entreposerais, rangerais pour ma délectation, pour le plaisir de visiteurs. Je soulèverais un rideau de lin, délicatement brodé, ou plutôt un très ancien drap pendu, à la limite de l'usure, et derrière il y aurait des rangées, une forêt de petites gouttes de verre, devant lesquelles j'hésiterais un peu, parce que, étourderie ou goût du jeu, je ne les aurais pas étiquetées, et, au hasard, me guidant un peu sur leur aspect, or plus ou moins fort des huiles, transparence des essences, légèrement bleutés, ou d'un rose, d'un violet presque imperceptibles, j'en choisirais un, ou plusieurs, d'où s'évaderaient, bouchon enlevé en tirant sur un fil, le remugle d'un regard dégorgeant de pluie, le miel d'une poire mure, la chaleur d'une pierre, la fraîcheur d'une aurore, une vapeur qui libèrerait le son des cloches dans un ciel clair, de sandales sur des marches, l'émanation d'une peau douce, le souvenir du goût du sel sur mes bras léchés en sortant de la mer, ou, plus simplement, la lourdeur d'un chais, la moiteur d'un fruitier, l'odeur de l'encre violette"
Brigitte Célérier, Jambes allongées.
Brigitte Célérier, Jambes allongées.
Créer des dispositions intérieures favorables, c'est tout simplement se rendre disponible. D'ailleurs, "disposition" et "disponible" trouvent tous deux leur origine dans verbe latin "PAUSARE": s'arrêter, faire une pause. La disposition intérieure, c'est une aptitude, une habileté à faire de la place en soi, à savoir s'arrêter et se libérer de tout ce qui vient interférer avec le présent. La disposition comporte à la fois un versant actif: le travail que je peux faire sur moi pour me désencombrer. Et un versant d'abandon: on se rend disponible, on se met en état de recevoir ce qui vient du dehors, de plus loin que nous, de plus profond en nous.
Le but d'une juste disposition intérieure, c'est l'accueil.
Le but d'une juste disposition intérieure, c'est l'accueil.
Je n'aime pas le mot "spirituel" s'il s'oppose à "charnel" car je ne pense pas qu'il y ait quoi que ce soit à exclure de nous-mêmes. Il s'agit bien plus de faire dialoguer ensemble tout ce que nous sommes. Le charnel n'est pas le lieu de la tentation, de la dépravation et du mal. C'est l'esprit qui le corrompt. Le corps peut-être un lieu d'apaisement et de bien-être profond.
Un jeune stagiaire, aveugle de naissance, est venu nous aider dans certaines tâches que nous avons à réaliser. La joie avec laquelle il s'engage dans son travail est très motivante. Le petit encadrement dont il a besoin n'est que peu de choses par rapport à ce qu'il nous donne de son savoir et de sa personne en retour. Et la clochette qui tinte au cou de son chien détaché, qui vient saluer chacun dans les bureaux, est comme une signature de ce printemps qu'il nous apporte par sa présence.
La vie est imprévisible et elle met en déroute nos maigres prévisions. On planifie, on agende, on aimerait que ceci soit maintenant et cela après, mais elle ne tient pas compte de nos petits arrangements et nos grands rendez-vous sont toujours inattendus. On peut tout au plus créer les dispositions intérieures favorables et rester vigilant. C'est pour cela qu'il est rassuré. Le peu de prise qu'il a sur la vie prouve que tout est possible, et bien au-delà des moyens et des forces qui seraient les siennes. Quand l'homme a fait tout ce qu'il a pu, il reste encore beaucoup de marge pour le destin. Peut-être qu'il ne sait pas interpréter le sens du bouton de rose ou du chant du merle. Ils n'en restent pas moins que ce sont des compagnons familiers, porteurs d'émotions quotidiennes qui n'ont pas besoin d'être comprises pour être transmises. Comme la vie.
Le printemps viendra, et si patience est tout, comme le dit le poète, c'est parce que la confiance la porte:
"Là, le temps ne peut servir de mesure, l'année ne compte pas, et dix ans ne sont rien; être artiste veut dire: ne pas calculer ni compter; mûrir comme l'arbre qui ne hâte pas sa sève et qui, tranquille, se tient dans les tempêtes de printemps sans redouter qu'après elles puisse ne pas venir l'été. Il vient de toute façon. Mais il vient seulement chez ceux qui, patients, sont là comme si l'éternité s'étendait devant eux, insoucieusement, calme et ouverte. Je l'apprends tous les jours, je l'apprends au prix de douleurs envers lesquelles j'ai de la gratitude: la patience est tout !" (Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète.)
"Là, le temps ne peut servir de mesure, l'année ne compte pas, et dix ans ne sont rien; être artiste veut dire: ne pas calculer ni compter; mûrir comme l'arbre qui ne hâte pas sa sève et qui, tranquille, se tient dans les tempêtes de printemps sans redouter qu'après elles puisse ne pas venir l'été. Il vient de toute façon. Mais il vient seulement chez ceux qui, patients, sont là comme si l'éternité s'étendait devant eux, insoucieusement, calme et ouverte. Je l'apprends tous les jours, je l'apprends au prix de douleurs envers lesquelles j'ai de la gratitude: la patience est tout !" (Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète.)
L'homme pleurniche qu'on lui accorde moins d'attention quand la femme est enceinte, mais enfin, tout de même, ce n'est pas pour un précipité de concevable délivré au bout de quelques minutes que ça fait de lui un père. Un géniteur, tout au plus, il lui faudra faire encore du chemin pour intégrer son rôle et matérialiser cette abstraction.
"J'aime cette propension qu'a la grâce à rendre les génies encore plus géniaux (Blaise Pascal) et les imbéciles encore plus imbéciles (Christian Bobin)."
Cette phrase est de Monsieur Yann Moix, dans un article où il démontre l'imbécilité de Christian Bobin. Ce dont je suis sûr, c'est que dans quelques minutes à peine, je ne me souviendrai même plus de l'avoir lu. Et je vaquerai à mes occupations, une phrase de Bobin dans le coeur, et le sourire aux lèvres.
Cette phrase est de Monsieur Yann Moix, dans un article où il démontre l'imbécilité de Christian Bobin. Ce dont je suis sûr, c'est que dans quelques minutes à peine, je ne me souviendrai même plus de l'avoir lu. Et je vaquerai à mes occupations, une phrase de Bobin dans le coeur, et le sourire aux lèvres.
Sur son visage on voit des traces, des douleurs, rien d'une symétrie parfaite et mensongère, et c'est pour ça que la joie trouve tant de chemins pour rayonner dans les sillons de ses heurts de vie, et le rire de gravité pour s'exprimer librement. Son visage me touche tant par sa vérité profonde dont il tire sa beauté, par sa sensualité subtile, dont je ne me lasse jamais.
La puissance expressive d'un Neruda me donne le tournis.
"Dans ta poésie se cristallisent, se givrent en une multitude de rosettes, les lignes géométriques de votre tradition lyrique dont la vivacité s'accompagne d'un sentiment, d'une brise émouvante qui effleure toutes les feuilles du Mont Parnasse américain, d'un souffle de vie et de mélancolie, d'une air d'adieux et d'arrivée, d'un goût de grappe et d'amour tendre."
"Dans ta poésie se cristallisent, se givrent en une multitude de rosettes, les lignes géométriques de votre tradition lyrique dont la vivacité s'accompagne d'un sentiment, d'une brise émouvante qui effleure toutes les feuilles du Mont Parnasse américain, d'un souffle de vie et de mélancolie, d'une air d'adieux et d'arrivée, d'un goût de grappe et d'amour tendre."
"J'ai toujours voulu que dans la poésie on voie les mains de l'homme. J'ai toujours désiré une poésie montrant des empreintes digitales. Une poésie d'argile, pour que l'eau y chante. Une poésie de pain, pour que tous la mange. Seule la poésie des peuples entretient cette mémoire manuelle." (Pablo Neruda)
"Une poésie de pain, pour que tous la mange"... Wouaouh!
"Une poésie de pain, pour que tous la mange"... Wouaouh!
Certainement une des plus belles explications de la consistance de la poésie que j'aie lue:
"Faisons en sorte que la poésie que nous cherchons soit elle aussi corrodée par les devoirs de la main, mouillée par la sueur et envahie par la fumée, qu'elle sente l'urine et le lis éclaboussé par les différents métiers exercés dans et hors la loi.
Une poésie impure comme un vêtement, comme un corps, montrant des taches d'aliments, avec des comportements blâmables, des rides, des observations, des rêves, des prophéties, des déclarations d'amour et de haine, des incongruités, des chocs, des idylles, des opinions politiques, des refus, des doutes, des affirmations, des impositions.
La loi sacrée du madrigal et les décrets du toucher, de l'odorat, du goût, de la vue et de l'ouïe, la soif de justice, le désir sexuel, le bruit de l'océan, sans aucune exclusion délibérée, l'accès à la profondeur des choses dans un élan d'amour, et le produit poésie taché de colombe digitale, présentant des morsures, des traces de dents et de glace, rongé peut-être légèrement par la sueur et l'usage, pour atteindre finalement cette douce surface de l'instrument palpé sans repos, ce dur poli du bois que l'on manie, du fer orgueilleux. La fleur, le blé et l'eau offrent aussi cette consistance particulière, cette ressource d'un toucher splendide.
Et n'oublions jamais la mélancolie ni le sentimentalisme archi-usé, fruit parfaitement impur d'une qualité merveilleuse et oubliée, abandonnés loin en chemin par la frénésie livresque: le clair de lune, le cygne au soir tombant, le "coeur de mon coeur" sont sans aucun doute l'expression d'une poésie élémentaire et inévitable. Fuyez le mauvais goût, et c'est la glace qui vous attend." (Pablo Neruda)
On est loin d'une conception désincarnée de la poésie. Au contraire, le chant prend racine dans la terre, la sciure, le fumier, les images vieilles et désuètes, le sang rouge et le battement, dans la vie quoi, et non dans l'espace clos et gris d'un cerveau.
"Faisons en sorte que la poésie que nous cherchons soit elle aussi corrodée par les devoirs de la main, mouillée par la sueur et envahie par la fumée, qu'elle sente l'urine et le lis éclaboussé par les différents métiers exercés dans et hors la loi.
Une poésie impure comme un vêtement, comme un corps, montrant des taches d'aliments, avec des comportements blâmables, des rides, des observations, des rêves, des prophéties, des déclarations d'amour et de haine, des incongruités, des chocs, des idylles, des opinions politiques, des refus, des doutes, des affirmations, des impositions.
La loi sacrée du madrigal et les décrets du toucher, de l'odorat, du goût, de la vue et de l'ouïe, la soif de justice, le désir sexuel, le bruit de l'océan, sans aucune exclusion délibérée, l'accès à la profondeur des choses dans un élan d'amour, et le produit poésie taché de colombe digitale, présentant des morsures, des traces de dents et de glace, rongé peut-être légèrement par la sueur et l'usage, pour atteindre finalement cette douce surface de l'instrument palpé sans repos, ce dur poli du bois que l'on manie, du fer orgueilleux. La fleur, le blé et l'eau offrent aussi cette consistance particulière, cette ressource d'un toucher splendide.
Et n'oublions jamais la mélancolie ni le sentimentalisme archi-usé, fruit parfaitement impur d'une qualité merveilleuse et oubliée, abandonnés loin en chemin par la frénésie livresque: le clair de lune, le cygne au soir tombant, le "coeur de mon coeur" sont sans aucun doute l'expression d'une poésie élémentaire et inévitable. Fuyez le mauvais goût, et c'est la glace qui vous attend." (Pablo Neruda)
On est loin d'une conception désincarnée de la poésie. Au contraire, le chant prend racine dans la terre, la sciure, le fumier, les images vieilles et désuètes, le sang rouge et le battement, dans la vie quoi, et non dans l'espace clos et gris d'un cerveau.
"Le temps lave et déploie, il ordonne et va de l'avant. Et que reste-t-il alors des petites pourritures, des petites conspirations du silence, des petits froids sales de l'hostilité." (Pablo Neruda)
Rien, évidemment. Et pourtant, comme il est profondément humain de se vautrer et de se gaver de ces petites hostilités, comme un porc dans sa fange.
Rien, évidemment. Et pourtant, comme il est profondément humain de se vautrer et de se gaver de ces petites hostilités, comme un porc dans sa fange.
"Il ne se sentait pas mûr pour cette solution désespérée qui consiste à adopter un mode de vie normal." (André Dhôtel).
La normalité revient à trouver une voie médiane entre un être et sa réalité, à travers laquelle il puisse s'accomplir, ce qui n'est de loin pas donné par l'existence que nous menons. Il faudrait que chacun crée son mode de vie en fonction des moyens qui sont les siens, selon ses couleurs et ses caractéristiques. Heureusment, certains savent rayonner malgré des contingences qui ne le leur sont pas toujours favorables.
La normalité revient à trouver une voie médiane entre un être et sa réalité, à travers laquelle il puisse s'accomplir, ce qui n'est de loin pas donné par l'existence que nous menons. Il faudrait que chacun crée son mode de vie en fonction des moyens qui sont les siens, selon ses couleurs et ses caractéristiques. Heureusment, certains savent rayonner malgré des contingences qui ne le leur sont pas toujours favorables.
Je me rends compte jour après jour, au prix de joies et de souffrances qui me guident, que la pratique du quotidien au quotidien est mon sentier de vie, sur lequel je peux évoluer. Là, tout de suite, à chaque instant, même difficile, je me dis: "Voilà encore un bel exercice. Il ne tient qu'à moi d'en faire quelque chose".
La médecine va investiguer jusqu'à ce qu'elle trouve, ou non, quelque chose. Le médecin est un limier qui part en chasse de la faille, sa proie, et qui va retourner le corps de son patient pour chercher une mauvaise nouvelle à lui annoncer. Ce qui n'est pas malade n'est pas forcément sain, ça peut toujours être autre chose. Bref, le patient en vient à se demander s'il a vraiment besoin de savoir tout ça pour ... vivre.
Bartleby, c'est l'homme qui s'est arrêté, qui préférerait que plus rien ne lui soit demandé, qui n'en peut plus, qui veut n'être rien, dont on ne sait plus quoi faire et qui ne veut plus rien faire. Il s'offre à qui veut bien lui laisser juste un peu de place pour le laisser exister, il s'est réduit au minimum vital.
Bartleby, c'est Gaston Lagaffe, mais souffrant.
Bartleby, c'est Gaston Lagaffe, mais souffrant.
Nous sommes toujours bien plus nombreux que ce que nos yeux voient. Vivants et absents sont de la partie. Regardez cette jeune fille songeuse dans le bus. Croyez-vous qu'elle soit seule? Bien sûr que non! Elle est avec son chéri, il est là, si proche que je l'aperçois se glisser en filigrane sous sa peau. Tiens, elle sourit. A contre-temps les mots du bien-aimé viennent ricocher à la surface de sa mémoire et la font réagir. L'écho des présences n'en finit pas de se propager en nous et de nourrir nos monologues intérieurs.
J'ai connu une grand-mère qui s'ennuyait à mourir et qui s'est mise à faire des confitures pour aller les vendre au marché le samedi. Elle a noué contact avec d'autres grand-mère ce qui leur a permis d'aligner leurs bocaux de poésie et de saveurs, et elles sont devenues connues dans toute la région. C'est quand même mieux que d'avaler des anti-dépresseurs de faire des confitures.
Un des dangers de la vie en couple, c'est qu'à force d'avoir tellement de temps pour séduire son conjoint, on en vient à ne plus trouver le moment opportun pour se manifester. Comment, au milieu du continuum de temps et d'habitudes, circonscrire un espace et un temps en rupture avec le flot des heures et des besognes et qui signifie: attention, zone hautement amouractive!
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J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du maga...


