Les rêveries de Bachelard sont d'une tendresse précise, d'une joie de bien dire les choses, d'une douceur inégalée, tout en intériorité, en approfondissement. J'aime venir m'y lover le temps de quelques pages. Mais je m'y sens tout de même un peu seul. Comme si j'allais rendre visite au philosophe de Rembrandt. Il me manque des visages, des vies, la comédie humaine que je retrouve de manière si vivante chez Baudelaire. Même si, je le répète, Bachelard a le mot fécond et c'est une des très rares écritures heureuses que je connais.
Le mot "Dieu" remonte au latin "dies", "le jour". Cette étymologie rattache donc ce qu'il y a de plus haut à la lumière mais aussi au quotidien, aux travaux et aux joies de nos journées.
Au seuil de notre foyer, je serai lumière pour repousser la nuit.
Demander son chemin, c'est remettre les clés de sa liberté.
Qui maîtrise le temps devient le maître du monde. Il n'y a qu'à penser à ce tout petit changement de l'heure d'hiver à l'heure d'été pour s'en convaincre.
Communiqué de presse à propos d'une expérience réussie au Cern:
"La tâche, qui apparaît simple d'un premier abord, était en réalité extrêmement compliquée. Le défi réussi par les physiciens équivaut à lancer des aiguilles de part et d'autre de l'Atlantique et d'essayer de les faire se rencontrer en plein milieu de l'océan, indique le CERN."

Comme d'habitude, il est toujours plus spectaculaire de tenter quelque chose de quasiment irréalisable, plutôt que de réaliser quelque chose de possible.
Elle annonce qu'il fera mauvais temps demain et on lui fait remarquer qu'il ne faut pas croire ce que dit la météo. Le lendemain, en effet, il pleut et elle s'empresse de vous dire que vous aviez tort et que c'est la météo qui avait raison.

Et alors?
J'ai rêvé qu'un pingouin était une hirondelle qui avait mal tourné.
L'homme est un végétal avec des racines portatives.
L'ami véritable est une mémoire de soi dans le temps.
"Pas de débats, presque pas d'"idées" (les poètes - Ramuz n'avait cessé de le répéter, la rencontre de Ponge me le confirmerait plus tard - les tiennent en grande défiance). Et nulle pensée accordée, par l'hôte ou par le visiteur, au succès possible, improbable, même à la plus pure des gloires. Simplement se rebâtissait chaque fois l'espace nécessaire pour que les seules voix qui comptent fussent entendues.

Puis on redescendait, sérieusement cahotées par les vieilles voitures de tram imprégnées d'odeur de cigare froid, à travers la nuit; en réalité, tout ailleurs que dans un tram, serrant parfois un livre prêté sur ses genoux- cassette à présent refermée, dans un monde devenu étrangement poreux à l'inconnu, comme une forêt peut l'être au ciel.

Je n'ai pas raconté cela pour le vain plaisir de me glisser de biais dans ce livre; mais parce qu'il est peu de jeunes écrivains de Suisse française, depuis une trentaine d'années, qui n'aient fait ce même voyage (que Roud appelait la "traversée", sûrement sans se douter à quel point c'en était une - à partir d'un monde que l'adolescent devine truqué ou amputé, vers une sorte d'île où plus de vérité est maintenue).

(Philippe Jaccottet, Gustave Roud, Seghers Poètes d'aujourd'hui, 2002, page 11)
On prie pour réchauffer un amour.
Il ne faut jamais croire la météo. Quand je t'ai rencontrée, ils avaient annoncé de la pluie, et ce fut le plus beau jour de ma vie.
Quelqu'un qui est incapable d'imager son langage est aussi triste à écouter qu'un formulaire administratif.
Je m'effraie quand on me dit que j'écris sur les petits oiseaux, les petites fleurs. Ce sont de grands moments de solitude, où je crains de n'être vraiment pas parvenu à exprimer ce que j'ai pu éprouver.
La parole, quand elle est authentique, est amouractive. Elle est chargée d'une mystérieuse densité que nous serions bien en peine d'expliquer.
Gratitude: un des ferments les plus plus actifs de l'âme.
"Le monde extérieur ne sera jamais misérable si le monde intérieur est vaste." (Maître Eckhart)
Entre nous un désert, que je franchirai pour venir à ta rencontre, parce que je t'aime.
J'ai trouvé mes maîtres du côté des écrivains, des poètes, chez ceux qui se penchent sur la trame de la vie et calligraphient à l'encre d'or ses surgissements, qui en dévoilent les cheminements possibles, les tumultes et les havres de paix. Enfant, on m'a appris à lire et à écrire, et je me suis aussitôt lié à ces savoirs. Si bien que je n'ai prêté que peu d'attention aux autres disciplines: j'étais déjà fort occupé. Lire et écrire: deux verbes qui me font aimer la vie, profondément. Deux cadeaux premiers que m'a offert ma scolarité et que je n'ai pas oublié de déballer. Deux chemins que j'ai trouvé pour me rejoindre, regagner mon lopin de terre intime, mon jardin de curé, comme j'aime à l'appeler, où je peux me cultiver et laisser croître les graines qui ont été semées par le quotidien. Je tiens à cette petite parcelle, d'autant plus qu'elle ne m'appartient pas, mon père et ma mère me l'ont confiée, une foule d'événements m'en ont rapproché ou éloigné, des livres et des rencontres m'ont enseigné à en prendre bon soin.
J'ai une connaissance qui gratifie de l'expression "tête à gifles" et qui est lui-même une des plus belles "tête à gifles" que je connaisse.
Un homme, un seul, qui passe devant le soleil, peut nous faire de l'ombre et nous pourrir la vie!
Si le mot "intime" ne fait qu'évoquer pour vous la sexualité, sachez que vous êtes sur la bonne voie. Mais ne vous arrêtez pas là. L'intimité, c'est encore beaucoup plus profond.
Disons que la question des livres à prendre sur une île soit un tout petit peu modifiée, disons qu'on me dise "quatre livres", et non pas un.
- La Bible
- Le Tao
- Les lettres à un jeune poète
- Les Fleurs du Mal (pour ne pas oublier la comédie humaine).
Si avec les Evangiles, le Tao et tous les poètes et penseurs qui m'entourent dans ma bibliothèque je ne parviens pas à la grâce ou à l'illumination ici et maintenant, pour faire le bonheur des êtres qui m'entourent, c'est que je suis un crétin fini!
"L'amour? C'est tout ce qu'on fait nu!" (phrase tirée du film L'amour au temps des choléra). C'est une des plus belles définitions que j'aie entendue de l'amour. Bien sûr! L'amour met à nu. Nu de corps, nu de coeur, libre et sans fard, tel qu'on est, sans crainte d'être jugé ou besoin de se travestir.
On n'ose pas commander à notre figuier intime. Et c'est peut-être un tort.
Peut-être que si on posait comme condition qu'un homme politique ne puisse exercer son mandat que s'il a la langue coupée, ça le motiverait à faire plus de choses utiles. Et les sages et les poètes auraient à nouveau droit de cité.
Mounourire: un mot qui compilerait l'acte de nous sustenter, de nous amuser, puis, finalement, de partir.
Le personnage qui m'a le plus touché dans le Tour du malheur de Kessel? Sans hésiter une seule seconde, Anselme. Et je ne m'explique toujours pas comment une nature aussi pondérée a pu engendrer un monstre d'égocentrisme vital comme Richard Dalleau. Ou le sacrificiel et fragile Daniel.
Me souviens, enfant, mon désarroi aux travaux pratiques de physique, où il s'agissait de tester le passage du courant sur ce qui ressemblait à une guitare avec des cordes. Tout un chacun se lançait dans l'expérience avec attention pour voir ce qui allait se passer alors que moi je restais à regarder ce qui continuait à ressembler à une guitare, complètement démuni, ne comprenant même pas par où il fallait commencer. Et je dois bien avouer que j'ai eu la même impression dans mes premiers travaux pratiques avec mes camarades féminins.
Quand j'entends dire que "ce sera comme ça, parce qu'aux Etats-Unis d'Amérique, c'est déjà comme ça", je frémis. Et je me demande ce qui a amené mon interlocuteur à abdiquer et à tenir son affirmation pour un argument acquis, qui ne mérite même pas d'être discuté. Il a intégré un burger-discours standardisé qui contient en lui-même les ponts pour laisser advenir tout et n'importe quoi, sans opposition aucune.
Toute notre intelligence est dans le ventre. Quiconque à chercher à méditer ou simplement à se détendre a pu éprouver que le centre du corps n'est pas au sommet, mais là, au milieu des viscères, de la tuyauterie qui entoure Sieur Nombril. Nombril qu'il est bon de regarder, non pas par narcissisme, mais comme repère d'un lien secret à toute chose - ce fut tout de même notre premier sentier de vie.
J'écris parfois pour le seul plaisir de pouvoir écrire les mots que j'aime.
Il y a l'anti-gourmand, c'est celui qui déguste l'interdiction qu'il s'est imposée. Mais c'est un plaisir trop fade à mon goût.
On peut tolérer beaucoup de dureté de celui qu'on sait pouvoir être tendre. Aucune de celui qu'on sait être orgueilleux.
- Etes-vous croyant? 
- Je suis vivant.
Je m'étais dit qu'il y avait un certain panache à dire à ceux qui se moquaient de mon protestantisme que Bach, Rembrandt, Martin Luther King, Paul Ricoeur, Théodore Monod étaient, eux aussi, protestants. Et puis à la réflexion, j'ai réalisé que cet argument est vain. Si Bach avait été bouddhiste, musulman ou soufi - ce que je le soupçonne d'être tout à la fois - est-ce que cela aurait changé quelque chose à l'amour que je lui porte?
Un réverbère fidèle se trouve à côté de la fenêtre où j'écris, et qui cette nuit avait une soeur au-dessus de lui, qui lui tenait compagnie, la lune. Il ne m'a fallu qu'un regard pour comprendre où Antoine de Saint Exupéry avait créé un bonhomme astral, dont le boulot était d'allumer les réverbères.
J'éprouve une réelle difficulté à lire un ouvrage où il est fait mention d'un personnage féminin qui se livre à des orgies et qui porte le prénom de ... ma mère.
C'est vrai ça! Qui va donc réveiller le soleil le matin?
J'ai ce luxe incroyable de pouvoir écouter une émission de radio sur Charlie Byrd et de pouvoir aller acheter un de ses CD que j'ai tant aimé. Je vis dans un pays où c'est possible, où ce genre de désir peut être assouvi, et je sais que ce soir, je mangerai un bon petit plat, que je ne serai pas seul, et que je dormirai sous ma couette, serein et content.
Il y a des êtres, quand on les rencontre, on se dit qu'ils sont vraiment intelligents, mais en plus, avec le temps, on se dit qu'ils sont intelligents jusqu'au bout!
Si on avait seulement idée de tout ce qui se passe à notre insu, en nous, on serait pris de vertige!
Il y a des gens, ils savent qu'ils ont un travers détestable dont ils sont les premiers à souffrir, mais qui ne se diront pas qu'il leur appartient peut-être de faire en sorte que les choses changent. Et ça peut durer toute une vie!
Les emmerdeurs sont un antidote à la poésie. Seulement, voilà, en a-t-on vraiment besoin?
J'ouvre mon dictionnaire. Je vois que le mot "amouractif" n'existe pas. C'est incroyable.
Je suis bien d'accord que, la plupart du temps, toutes nos bafouilles sur l'esprit ne font pas avancer les choses concrètement.

Je ne connais rien de plus passionnant que ce qui se répète.
La charité est une épingle sous l'ongle de l'indifférence.
Le merle sur son chantier de joie siffle l'aube comme une belle fille qui passe.
Un cheval, des cheveux.
"La dispersion, c'est la mort" (Georges Haldas)

Je suis étonné d'être encore en vie.
La poésie est un guide de montagne, mais intérieur.
Après le terme "burn out", on voit apparaître le terme "burn in" (ceux qui s'accrochent à leur travail jusqu'à l'épuisement). Nous pourrions créer un terme pour les deux: "burn de travers".
Apprendre par coeur, c'est donner corps, un remember où le texte se remembre et s'articule en nous, un record, où la corde du coeur vibre au son de notre voix.
Ceux qui ne savent pas pardonner, qui ne parviennent pas à tourner la page ou à passer à autre chose, me font penser à des ruminants qui régurgitent le passé comme une vieille brique de lait tournée dans leur frigo. C'est sordide. Il ne s'agit bien entendu pas d'avaler tout et n'importe quoi. Mais il existe chez les humains quelque chose d'aussi productif que la rumination chez la vache: la parole!
Ce qui est touchant ou joli est très éloigné de la poésie. De même que l'anecdotique qui n'a que le souffle d'une image d'Épinal.
C'était un vagabond, il avait écrit "révé" avec deux accents aigus, car il dormait à la belle étoile.
Un homme et une femme qui se sont trouvés et qui ne boudent pas le plaisir d'en profiter en partageant leurs passions, leurs envies, leurs goûts, c'est tout de même très différent d'un couple fusionnel qui vit entassé l'un sur l'autre comme de la terre glaise qui n'est pas encore passée au four de l'individualisation.
Aimer, c'est se réjouir.
Il est plus facile de se fixer des exigences abyssales que d'aller faire la causette avec son voisin de palier.
On peut autant aspirer à l'oubli qu'à la reconnaissance.
Un poème délivre tout son sens lorsqu'on l'apprend par coeur, qu'on l'intègre à sa mémoire, qu'on lui prête sa voix. Alors, il révèle sa petite musique intime. Mais seulement pour les patients qui auront pris le temps de l'apprendre et de se le remémorer.
Les cordes vocales d'un merle peuvent-elles se désaccorder?
Comment peut-on savoir si un rouge-gorge à la gorge irritée?
Un merle peut-il s'enrouer?
Quand je relis ces merlinades, je vois combien elles sont souvent maladroites dans la forme, mais pourtant j'en renie rarement le fond.
Il est excellent de mettre "Alexandre Jollien" dans les textes de vos blogs ou de vos sites, ça améliore votre référencement à toute vitesse. De même, si vous allez écouter ses conférences ou que vous lisez ses livres, ça augmente votre qualité d'être. Tout se tient, parfois.
Louer la vie, c'est à la fois la chanter et surtout savoir qu'on en n'est jamais propriétaire.
Il avait créé l'homme pour qu'il soit une voix qui chante le miracle d'être. Autant dire qu'il fut déçu.
Je suis convaincu que notre vie intérieure est de l'ordre du végétal et du minéral, que c'est le domaine du botaniste et du minéralogiste. La part bestiale, celle du chasseur, étant réduite au organes reproducteurs, vu qu'ils sont appelés à produire du carné (on accouche pas des fleurs).
Vous guillotinez une plante verte de taille conséquente, avec de grosses branches. Vous la mettez dans l'eau. Les premiers jours, il ne se passe rien. L'eau devient trouble et vous êtes sûr que s'en est fini. Eh bien point du tout! Elle finit par faire de petites racines blanches, comme de petites dents pointues de bébés loup, prêtent à mordre la terre pour s'enraciner à nouveau. Ce n'est pas très beau à voir. Mais je ne me lasse pas de ce spectacle où quelque chose cherche à se raccrocher à la vie, à pousser à nouveau.
A peine j'aurai savouré la joie de voir éclore les fleurs de printemps, petites fées du bocage, qu'elles auront disparu. Alors vous pensez bien que le feu d'artifice de boules blanches, roses et jaunes dans les arbres passera avant même que j'aie eu le temps de me remettre de mes éblouissements.
Je cherchais "éclore" dans mon Robert en ligne, et le dictionnaire me retourne "éclopé". Ce qui vient de naître est maladroit, certes, mais dans la fraîcheur d'un devenir contrairement à l'éclopé qui lui vise idéalement à se rétablir dans un futur plus ou moins proche.
C'est parce que notre corps a des jours que nos yeux peuvent voir, notre bouche parler et nos oreille entendre. Qu'on peut s'aimer. On ne peut partager qu'à travers ce qui est ouvert.
On peut trouver plus de sérénité et de paix intérieure en apprenant à faire des oiseaux en papier qu'en lisant n'importe quel traité sur le détachement.
"Ceux qui pleurent riront, ceux qui rient pleureront ; c’est une parole de l’Évangile… C’est la Vie..., c’est parfois la conséquence de nos actes, rien de plus, je ne suis ni élu, ni damné, « Je suis ce que je suis » à l’image de « Celui qui est ce qu’il est ».

Ne donner à personne d’autre qu’à soi-même le droit de nous élire ou de nous exclure, de faire de nous des damnés et des élus, est le premier pas vers un Autre Dieu possible, celui qui fonde notre liberté et non celui qui fonde notre déterminisme ou notre aliénation."

Les Profondeurs oubliées du christianisme – extrait, Jean-Yves Leloup
C'est normal que Jésus soit une figure controversée: il vient prôner la douceur.
La philosophie ordonne et conseille. La poésie féconde et mûrit. C'est très différent.
Une belle prière de printemps à l'aube: écouter le chant des oiseaux, un café chaud dans la main.
Je trouve magnifique d'avoir le courage de la poésie dans un monde où tout la nie.
Si la poésie était futile, comme le pensent certains, elle ne serait qu'un jeu, un divertissement intellectuel sans intérêt. Mais qu'il me soit permis de citer quelques noms: Baudelaire, Neruda, Machado, Vallejo, Hikmet, Blok, Garcia Lorca, Whitman, Guillevic, Pouchkine, Senghor, Césaire, Rûmi, Basho, Haldas, Valéry...

Est-ce que tous ces gens-là n'étaient qu'une bande de jean-foutre qui faisait passer le temps? Je laisse à chacun le soin d'y répondre.
La poésie favorise notre manière d'habiter la vie.
La force d'Alexandre Jollien: exprimer avec des termes simples des choses qui ont du poids.
"Nous portons tous en nous nos lieux d'exil, nos délits, nos ravages. Notre tâche n'est pas de les déverser sur le monde; mais de les transformer en nous-mêmes et chez les autres." (Albert Camus)
La récitation à deux voix du poème "La servante au grand coeur" ou "Je n'ai pas oublié, voisine de la ville/ Notre blanche maison" de Baudelaire, avec Georges Haldas, et ce silence complice après le dernier vers, font partie des grands moments d'entente et d'évidence de ma vie. Même si ce moment à lieu dans un hôpital où le vieux lion blessé rugit et peste tout son saoul contre les barreaux de l'institution, contre ce compagnon familier, son corps, qui faiblit. Angoissé qu'il est de ne pas être sûr de pouvoir rentrer dans son foyer.
"Fiez-vous à vos sensations, elles seules relient le corps et l'esprit, la matière et la pensée." (Georges Haldas)
Pero no amos tus pies
sino porque anduvieron
sobre la tierra y sobre
el viento y sobre el agua,
hasta que me encontraron.


Pablo Neruda,"Tus pies", Los versos del capitán.

(Mais je n'aime tes pieds
que pour avoir marché
sur la terre et aussi
sur le vent et sur l'eau
jusqu'à me rencontrer.)

Les pieds sont des membres magnifiques quand ils amènent des amis jusqu'à mon logis.
Les femmes "de" sont souvent des "grâce à". C'est grâce à elles que "de" peut être "de".
Le séducteur est dans une captation benevolentiae permanente. Il ne nourrit pas l'échange, il se contente de faire voir son nombril avec beaucoup de déférence.
Mon rêve: devenir un érudit-ignorant, pour que mon savoir de vie soit vivant et toujours présent.
La Suisse n'est pas un pays où les gens sont libres, mais un pays où les gens ont la liberté d'être libres. Ce qu'ils s'empressent souvent d'oublier en se noyant sous des piles de biens matériels.
Ces gens qui, lorsque vous leur dites qu'il va faire beau demain, vous répondent aussi tôt qu'il pleuvera le surlendemain.
Le vert est dans la pomme, bien entendu, sinon d'où tirerait-elle sa couleur? De même que la rose dans la rose, le rouge dans la fraise, l'orange dans l'orange ou le soleil dans la banane.
On peut passer sa vie à vivre une vie dont on n'est pas sûr que ce soit celle que l'on veut vraiment.
Il y a des êtres, ils sont nés pour être portés à bras le corps par leur famille, leur amis, la société, le monde entier voire l'univers, sans qu'il ne se demande une seule seconde s'il est normal d'être ainsi soutenu. Ce sont généralement les derniers à vous soutenir, vu que c'est eux qui doivent être soutenu, et ce seront les premiers à vous reprocher de ne pas leur apporter tout votre soutien.
Ne surtout pas tenter de désillusionner une personne qui revendique sa position de victime, même si elle prétend être victime de vous, car c'est à ce moment que vous devenez victime de ce monstre d'égocentrisme et de paresse. La laisser s'enterrer au fond de son cagibi passionnel. Peut-être qu'elle aura la chance de rencontrer un événement qui l'en tirera peut-être.
Il suffit que je voie un livre sur lequel il est écrit le mot "sérénité" pour que j'aie envie de me ruer dessus pour l'acquérir, comme si, en le possédant, le livre allait magiquement me donner la paix et la tranquillité. Et en général ça marche, je me fais un crédit de bien-être en l'achetant et en me réjouissant de le lire, d'être bien - cette suggestion suffit à me détendre concrètement, c'est de l'auto-suggestion. Mais voilà que je me souviens que, dans la librairie, j'ai vu un autre livre qui avait l'air tout aussi intéressant sur la sérénité poétique ou que sais-je, et me voilà tout malheureux et stressé, me rongeant pour savoir si je ne devrais pas encore vite courir à la librairie pour l'acheter - ça peut devenir une question de vie ou de mort! Et ainsi de suite, jusqu'à que je sois épuisé de toute cette sagesse en perspective, que je prenne une bière fraîche dans mon frigo et que je poursuive la lecture du livre en cours, nonchalant de tous les autres.
On est près à lire des dizaines d'ouvrages sur la spiritualité, et on n'arrive pas à prendre quelques minutes par jour pour méditer, pour se relier à la part profonde et féconde de soi.
Dans un verger, une branche de poirier fraîchement sciée net par le paysan qui lui a fait sa toilette annuelle. Et déjà on voit, tout au bord de ce coup coupé un bourgeon qui pousse, qui s'étire quelques millimètre plus loin que là où la guillotine est tombée.
Conférence de Matthieu Ricard et d'Alexandre Jollien - L'un parle dans l'éternité d'un savoir qui lui est transmis et qu'il a mis en pratique, on le perçoit à sa parole pondérée, à sa gestuelle, à son ancrage équilibré, une manière d'être là qu'on ne peut acquérir qu'avec de très nombreuses heures de travail. L'autre parle depuis son corps, dans l'immédiat de son vécu, il n'a qu'à se pencher pour ramasser des émotions et des mots, son terrain de travail, c'est lui, et en jardinier talentueux, il a su faire pousser à toute vitesse les plantes et les légumes pour savourer le parfum de la vie et panser ses plaies, combler les carences et nous les transmettre avec humour et gaieté.
Je veux lire des choses très simples, dans lesquelles je peux m'absenter.
Dire à un être aimé:

- Tu ne m'as pas, tu m'es.
La longévité d'un couple ne repose pas sur un gardiennage génital, mais sur l'envie que chacun a de se donner corps et âme, de se consumer pour que le foyer soit lumineux, que l'âtre soit toujours bien nourri et produise la chaleur nécessaire. A la vue de ce feu qui brûle au coeur de la savane, les fauves esseulés qui rôdent pour avoir leur part passeront leur chemin.
L'homme est un être social, bien, mais ça n'en fait pas un animal de compagnie.
Je voyais clairement une résistance à mon égard pour les idées qu'il pensait que je devais avoir, et j'avais envie de lui dire que je me contrefichais des idées, qu'elles n'avaient aucune importance par rapport à l'échange vivant et le dialogue que nous pouvions avoir. Mais je sentais que ça ne ferait qu'ajouter de la confusion, du brouillard sur son écran radar qui ne parvenait pas à me situer.
J'ai une amie espiègle qui, avec un art du mine de rien, met en déroute ma propre espièglerie, je m'affole, je dis que "non, non", et elle rit de m'avoir si facilement pris à mon propre jeu.
"Le bistouri analytique ne met pas à nu les entrailles du poète, mais les intimités viscérales de celui qui l'a manié." (Pablo Neruda).

Vrai de tant et tant d'analyses critiques. De la bouillies pour mort.
Peut-être qu'il ne s'agit pas tant de prendre distance que de faire plus de place en soi, de repousser les murs, de respirer plus amplement.
La poésie est un levier de compassion.
Il est difficile de penser la vie intérieure autrement qu'avec les représentations que nous inculque notre éducation, l'école, la vie en société. C'est le travail du poète de nous offrir un regard différent sur cette réalité du dedans, de la faire parler autrement. Il suffit parfois d'un léger décalage pour faire le tour de soi et s'appréhender sous un jour nouveau, dans la fraîcheur d'un regard libéré de la lassitude, du jugement de soi, de la comparaison. Pour s'apercevoir, un instant, dans un possible devenir, présent et heureux.



Image - Sweber4507's
Vouloir être le meilleur spirituellement: on n'aurait pas idée de vouloir être un athlète de la vie intérieure, ça n'aurait aucun sens. On comprend bien que c'est un lieu de soi qui n'est pas régi par les lois communes de la  compétition. Non pas qu'il ne faille pas de la persévérance et de la combativité pour progresser, pour prendre sur le quotidien du temps pour soi, pour se jardiner. Mais la ligne d'arrivée, c'est important de le comprendre, il n'y en a pas - la mort, peut-être? -, ni de remise des prix, c'est bien au-delà de tout mérite.
C'est parce que c'était une question de vie ou de mort pour lui qu'Alexandre Jollien a pu progresser aussi rapidement. Et ce qui est admirable, c'est qu'il est parvenu à ne pas thésauriser la notoriété acquise bien malgré lui - il ne la cherche pas, mais à métamorphoser ce combat en une soif de vie, quêteur passionné et passionnant, il poursuit son chemin, très concrètement, au quotidien, sur les mêmes trottoirs que nous, nous invitant à notre tour à nous ouvrir, à cesser nos petits commerces mesquins avec nous-mêmes, en ne niant pas qu'ils puissent être parfois savoureux ni qu'il ne s'y livre pas lui-même, mais conscient et lucide que nous avons mieux à faire et que, surtout, nous valons plus, beaucoup plus.
- Mais le royaume des Cieux, on ne l'a jamais vu...

- Alors quand tu souris, c'est quoi je vois?
"Je voudrais être sorcière pour capturer ce que je sens, qui me frappe, me plaît, en avançant dans mes journées, et le garder, distillé, transformé en huiles, en essences, en parfums, mis en de petits flacons que j'entreposerais, rangerais pour ma délectation, pour le plaisir de visiteurs. Je soulèverais un rideau de lin, délicatement brodé, ou plutôt un très ancien drap pendu, à la limite de l'usure, et derrière il y aurait des rangées, une forêt de petites gouttes de verre, devant lesquelles j'hésiterais un peu, parce que, étourderie ou goût du jeu, je ne les aurais pas étiquetées, et, au hasard, me guidant un peu sur leur aspect, or plus ou moins fort des huiles, transparence des essences, légèrement bleutés, ou d'un rose, d'un violet presque imperceptibles, j'en choisirais un, ou plusieurs, d'où s'évaderaient, bouchon enlevé en tirant sur un fil, le remugle d'un regard dégorgeant de pluie, le miel d'une poire mure, la chaleur d'une pierre, la fraîcheur d'une aurore, une vapeur qui libèrerait le son des cloches dans un ciel clair, de sandales sur des marches, l'émanation d'une peau douce, le souvenir du goût du sel sur mes bras léchés en sortant de la mer, ou, plus simplement, la lourdeur d'un chais, la moiteur d'un fruitier, l'odeur de l'encre violette"

Brigitte Célérier, Jambes allongées.
Créer des dispositions intérieures favorables, c'est tout simplement se rendre disponible. D'ailleurs, "disposition" et "disponible" trouvent tous deux leur origine dans verbe latin "PAUSARE": s'arrêter, faire une pause. La disposition intérieure, c'est une aptitude, une habileté à faire de la place en soi, à savoir s'arrêter et se libérer de tout ce qui vient interférer avec le présent. La disposition comporte à la fois un versant actif: le travail que je peux faire sur moi pour me désencombrer. Et un versant d'abandon: on se rend disponible, on se met en état de recevoir ce qui vient du dehors, de plus loin que nous, de plus profond en nous.

Le but d'une juste disposition intérieure, c'est l'accueil.
Je n'aime pas le mot "spirituel" s'il s'oppose à "charnel" car je ne pense pas qu'il y ait quoi que ce soit à exclure de nous-mêmes. Il s'agit bien plus de faire dialoguer ensemble tout ce que nous sommes. Le charnel n'est pas le lieu de la tentation, de la dépravation et du mal. C'est l'esprit qui le corrompt. Le corps peut-être un lieu d'apaisement et de bien-être profond.
Il n'y a peut-être pas de bonheur plus profond pour un homme que de se sentir désiré et voulu par la femme qu'il aime. Pas à moitié, pas faute de mieux, pas un petit peu, pas pour de fausses raisons ou d'autres destinations, mais vraiment voulu.
Un jeune stagiaire,  aveugle de naissance, est venu nous aider dans certaines tâches que nous avons à réaliser. La joie avec laquelle il s'engage dans son travail est très motivante. Le petit encadrement dont il a besoin n'est que peu de choses par rapport à ce qu'il nous donne de son savoir et de sa personne en retour. Et la clochette qui tinte au cou de son chien détaché, qui vient saluer chacun dans les bureaux, est comme une signature de ce printemps qu'il nous apporte par sa présence.
"Quand je n'ai pas de bleu, je mets du rouge." (Picasso)

J'aime cette efficacité créatrice où le pinaillage intellectuel mesquin est balayé d'un coup de pinceau. On ne chipote pas, on avance, ce qui est à faire est bien plus important que les petites contingences sur le chemin.
La liberté d'être sans sous-titrer les actions de notre propre vie intérieure à chaque instant.
Le silence, c'est bien autre chose que de fermer la bouche. C'est une disposition intérieure, avant toute chose. Mais commencer par fermer la bouche, même mécaniquement, peut constituer déjà un bon début.
La vie est imprévisible et elle met en déroute nos maigres prévisions. On planifie, on agende, on aimerait que ceci soit maintenant et cela après, mais elle ne tient pas compte de nos petits arrangements et nos grands rendez-vous sont toujours inattendus. On peut tout au plus créer les dispositions intérieures favorables et rester vigilant. C'est pour cela qu'il est rassuré. Le peu de prise qu'il a sur la vie prouve que tout est possible, et bien au-delà des moyens et des forces qui seraient les siennes. Quand l'homme a fait tout ce qu'il a pu, il reste encore beaucoup de marge pour le destin. Peut-être qu'il ne sait pas interpréter le sens du bouton de rose ou du chant du merle. Ils n'en restent pas moins que ce sont des compagnons familiers, porteurs d'émotions quotidiennes qui n'ont pas besoin d'être comprises pour être transmises. Comme la vie.
Le printemps viendra, et si patience est tout, comme le dit le poète, c'est parce que la confiance la porte:

"Là, le temps ne peut servir de mesure, l'année ne compte pas, et dix ans ne sont rien; être artiste veut dire: ne pas calculer ni compter; mûrir comme l'arbre qui ne hâte pas sa sève et qui, tranquille, se tient dans les tempêtes de printemps sans redouter qu'après elles puisse ne pas venir l'été. Il vient de toute façon. Mais il vient seulement chez ceux qui, patients, sont là comme si l'éternité s'étendait devant eux, insoucieusement, calme et ouverte. Je l'apprends tous les jours, je l'apprends au prix de douleurs envers lesquelles j'ai de la gratitude: la patience est tout !" (Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète.)
Une femme qui se bat pour avoir un enfant est belle dans son orgueil vital. Et sans vouloir faire passer l'homme pour plus démuni qu'il ne l'est, face à elle, il est comme un badeau qui observe depuis le rivage un bateau qui voguerait en pleine mer par gros temps.
L'homme pleurniche qu'on lui accorde moins d'attention quand la femme est enceinte, mais enfin, tout de même, ce n'est pas pour un précipité de concevable délivré au bout de quelques minutes que ça fait de lui un père. Un géniteur, tout au plus, il lui faudra faire encore du chemin pour intégrer son rôle et matérialiser cette abstraction.
Quel abîme entre la tendresse du désir et le périple meurtrier qui se livre dans le silence de la chair, sur ces autoroutes mortels de la création où des graines roulent à tombeau ouvert vers leur destinée.
Que Neil Armstrong ait posé le pied sur la lune, ça me fait une belle jambe et ne m'apporte pas le plus infime renseignement supplémentaire sur les émotions que suscitent cet astre pâle.
Le fumeur matérialise à travers les volutes de fumée de sa cigarette ce qui pourrait venir l'exaspérer. Il fulmine par avance.
Il est naturel que des aimants puissent se repousser. Tout dépend des dispositions qu'ils ont l'un envers l'autre.
J'ai compris pourquoi je n'arrive pas à répondre à une question comme "es-tu heureux?" ou "es-tu croyant?". Ce sont des questions beaucoup trop grandes, je flotte dedans.
Quand la vie est entravée, c'est souvent la tête qui prend le relais. Ca rend souvent les choses plus compliquées.
Et il disait:

- Putain de coccinelle, si tu me mens, je te casse la figure!

Il paraît que certains oiseaux migrateurs ont fait demi-tour à cause du froid. Pour ma part, je ne comptais pas migrer, mais je comptais tout de même sur le printemps!
C'est souvent ce qui ne marche pas dans nos vies, qui nous apporte la solution.
Mammoplastiquer: action de rempailler un sein dégarni.
"J'aime cette propension qu'a la grâce à rendre les génies encore plus géniaux (Blaise Pascal) et les imbéciles encore plus imbéciles (Christian Bobin)."

Cette phrase est de Monsieur Yann Moix, dans un article où il démontre l'imbécilité de Christian Bobin. Ce dont je suis sûr, c'est que dans quelques minutes à peine, je ne me souviendrai même plus de l'avoir lu. Et je vaquerai à mes occupations, une phrase de Bobin dans le coeur, et le sourire aux lèvres.
Sur son visage on voit des traces, des douleurs, rien d'une symétrie parfaite et mensongère, et c'est pour ça que la joie trouve tant de chemins pour rayonner dans les sillons de ses heurts de vie, et le rire de gravité pour s'exprimer librement. Son visage me touche tant par sa vérité profonde dont il tire sa beauté, par sa sensualité subtile, dont je ne me lasse jamais.
Il est inutile d'expliquer à un croyant les raisons de ne pas croire dans la mesure où ce n'est pas la raison qui l'amène à croire.
Enfants, nous répondions "Présent!" à l'appel de nos maîtres, adultes à celui de nos maîtresses et mourant à celui de l'au-delà. Mais quand répondons-nous "Présent!" à nous-même.
Le seul maître, c'est la réalité, professeur souvent austère, sèche, et pourtant la seule à nous enseigner l'usage de nous-même.
Sur cette terre des hommes, nous sommes précédés et entourés. Jamais devancés, malgré les diseurs de bonne aventure.
Jolie métonymie de Nougaro: "Le coq, cette crête à testicules".
J'écris à la plume, sur un papier quadrillé, comme celui qu'on me donnait à l'école, et j'ai l'impression que c'est une invitation à être encore plus minutieux.
La puissance expressive d'un Neruda me donne le tournis.

"Dans ta poésie se cristallisent, se givrent en une multitude de rosettes, les lignes géométriques de votre tradition lyrique dont la vivacité s'accompagne d'un sentiment, d'une brise émouvante qui effleure toutes les feuilles du Mont Parnasse américain, d'un souffle de vie et de mélancolie, d'une air d'adieux et d'arrivée, d'un goût de grappe et d'amour tendre."
J'aime tout ce qui est très or, le soleil, le miel, ses cheveux.
J'aimerais être digne de tout ce que la poésie m'a donné à éprouver.
Chaque jour, l'aube donne un grand coup de pinceau sur le monde et pose un grand écriteau: peinture fraîche. Il y a des distraits qui y laissent leurs empreintes: ce sont les poètes.
Au début, c'est de l'inexpérience, et c'est bien naturel. Avec le temps, si rien n'évolue, si on n'apprend rien, ça devient de la connerie.
La poésie de Neruda ne défend rien d'autre que la dignité humaine.
Mentir, c'est prendre un crédit sur la réalité. Gare à celui qui ne peut pas rembourser!
"J'ai toujours voulu que dans la poésie on voie les mains de l'homme. J'ai toujours désiré une poésie montrant des empreintes digitales. Une poésie d'argile, pour que l'eau y chante. Une poésie de pain, pour que tous la mange. Seule la poésie des peuples entretient cette mémoire manuelle." (Pablo Neruda)

"Une poésie de pain, pour que tous la mange"... Wouaouh!
Perle nerudienne: le scarabée est un "rhinocéros de la rosée".
La poésie est la gardienne de la voix humaine.
Certainement une des plus belles explications de la consistance de la poésie que j'aie lue:

"Faisons en sorte que la poésie que nous cherchons soit elle aussi corrodée par les devoirs de la main, mouillée par la sueur et envahie par la fumée, qu'elle sente l'urine et le lis éclaboussé par les différents métiers exercés dans et hors la loi.

Une poésie impure comme un vêtement, comme un corps, montrant des taches d'aliments, avec des comportements blâmables, des rides, des observations, des rêves, des prophéties, des déclarations d'amour et de haine, des incongruités, des chocs, des idylles, des opinions politiques, des refus, des doutes, des affirmations, des impositions.

La loi sacrée du madrigal et les décrets du toucher, de l'odorat, du goût, de la vue et de l'ouïe, la soif de justice, le désir sexuel, le bruit de l'océan, sans aucune exclusion délibérée, l'accès à la profondeur des choses dans un élan d'amour, et le produit poésie taché de colombe digitale, présentant des morsures, des traces de dents et de glace, rongé peut-être légèrement par la sueur et l'usage, pour atteindre finalement cette douce surface de l'instrument palpé sans repos, ce dur poli du bois que l'on manie, du fer orgueilleux. La fleur, le blé et l'eau offrent aussi cette consistance particulière, cette ressource d'un toucher splendide.

Et n'oublions jamais la mélancolie ni le sentimentalisme archi-usé, fruit parfaitement impur d'une qualité merveilleuse et oubliée, abandonnés loin en chemin par la frénésie livresque: le clair de lune, le cygne au soir tombant, le "coeur de mon coeur" sont sans aucun doute l'expression d'une poésie élémentaire et inévitable. Fuyez le mauvais goût, et c'est la glace qui vous attend." (Pablo Neruda)

On est loin d'une conception désincarnée de la poésie. Au contraire, le chant prend racine dans la terre, la sciure, le fumier, les images vieilles et désuètes, le sang rouge et le battement, dans la vie quoi, et non dans l'espace clos et gris d'un cerveau.
Dans "humain", on lit "main". Etre humain, c'est, avant toute chose, empoigner son destin.
Le coeur blessé peut s'attendrir, se durcir ou mourir. C'est selon.
J'ai dû lui placer la main sur le coeur une bonne dizaine de fois avant qu'il ne comprenne:

- Ta table d'orientation, à toi, humain, se trouve là. Nulle part ailleurs.
"Le temps lave et déploie, il ordonne et va de l'avant. Et que reste-t-il alors des petites pourritures, des petites conspirations du silence, des petits froids sales de l'hostilité." (Pablo Neruda)

Rien, évidemment. Et pourtant, comme il est profondément humain de se vautrer et de se gaver de ces petites hostilités, comme un porc dans sa fange.
"Il ne se sentait pas mûr pour cette solution désespérée qui consiste à adopter un mode de vie normal." (André Dhôtel).

La normalité revient à trouver une voie médiane entre un être et sa réalité, à travers laquelle il puisse s'accomplir, ce qui n'est de loin pas donné par l'existence que nous menons. Il faudrait que chacun crée son mode de vie en fonction des moyens qui sont les siens, selon ses couleurs et ses caractéristiques. Heureusment, certains savent rayonner malgré des contingences qui ne le leur sont pas toujours favorables.
Je crois l'avoir déjà écrit, mais comment le mot "désespérément" peut-il avoir autant d'accent qui pointent vers le ciel?
J'ai ceci de commun avec le bouledogue qui partage ma vie de me laisser arrêter par une petite barrière de rien du tout et d'attendre désespérément qu'une autorité supérieure viennent me dégager le passage alors, qu'en d'autres circonstances, je n'hésiterais pas à traverser une mêlée bouillonnante.
On lui avait dit que c'était quelqu'un de très intelligent. Lui, avait juste trouvé qu'il parlait fort.
Pour toi, je n'irai pas décrocher la lune, elle est trop pâle, mais je t'aspergerai de gouttelettes d'aurore.
Né pour naître de Pablo Neruda: de loin ce que j'ai lu de plus enivrant et puissant cette année.
Dire que je vais très vite oublier cette joie profonde que j'éprouve en voyant qu'il fait jour et or quand je pars au travail.
Je me rends compte jour après jour, au prix de joies et de souffrances qui me guident, que la pratique du quotidien au quotidien est mon sentier de vie, sur lequel je peux évoluer. Là, tout de suite, à chaque instant, même difficile, je me dis: "Voilà encore un bel exercice. Il ne tient qu'à moi d'en faire quelque chose".
Il lui écrivait des lettres d'amour mais il tapait son message hors du champ de saisie.
La médecine va investiguer jusqu'à ce qu'elle trouve, ou non, quelque chose. Le médecin est un limier qui part en chasse de la faille, sa proie, et qui va retourner le corps de son patient pour chercher une mauvaise nouvelle à lui annoncer. Ce qui n'est pas malade n'est pas forcément sain, ça peut toujours être autre chose. Bref, le patient en vient à se demander s'il a vraiment besoin de savoir tout ça pour ... vivre.
Bartleby, c'est l'homme qui s'est arrêté, qui préférerait que plus rien ne lui soit demandé, qui n'en peut plus, qui veut n'être rien, dont on ne sait plus quoi faire et qui ne veut plus rien faire. Il s'offre à qui veut bien lui laisser juste un peu de place pour le laisser exister, il s'est réduit au minimum vital.


Bartleby, c'est Gaston Lagaffe, mais souffrant.
Hier, j'ai aperçu ma première aube aux doigts de rose de l'année. J'ai eu le sentiment qu'on passait le col de l'hiver et maintenant que je regarde par la fenêtre et que je vois encore quelques flocons tomber, je sais que la promesse du printemps n'est pas loin.
Technique de sélection du spermatoïde gagnant: on l'agrandit 700 fois pour voir la tête qu'il a. Le jour où on parviendra à l'agrandir 7'000'000 de fois, peut-être même qu'on entendra ce qu'il a à nous dire et qu'on pourra voir de quoi est composé la dot qu'il amène à l'oeuf reine.
Le personnel des grands hôtels est riche des histoires faramineuses de leurs clients qu'ils aiment à se raconter.
Le mouvement de la mâchoire qui mastique nous rappelle nos origines - si origines il y a.
Nous sommes toujours bien plus nombreux que ce que nos yeux voient. Vivants et absents sont de la partie. Regardez cette jeune fille songeuse dans le bus. Croyez-vous qu'elle soit seule? Bien sûr que non! Elle est avec son chéri, il est là, si proche que je l'aperçois se glisser en filigrane sous sa peau. Tiens, elle sourit. A contre-temps les mots du bien-aimé viennent ricocher à la surface de sa mémoire et la font réagir. L'écho des présences n'en finit pas de se propager en nous et de nourrir nos monologues intérieurs.
C'est un pauvre type, aux Editions du Bonheur, il s'est fait écrasé malencontreusement par une palette de livres sur l'art de jouir.
- Êtes-vous heureux?

Votre question me laisse profondément malheureux. Même si j'allais bien, elle m'aiguillonne et lève en moi un fond de bouderie triste. J'ai l'impression qu'il me manque quelque chose, que vous êtes venu me piquer un truc.
J'ai connu une grand-mère qui s'ennuyait à mourir et qui s'est mise à faire des confitures pour aller les vendre au marché le samedi. Elle a noué contact avec d'autres grand-mère ce qui leur a permis d'aligner leurs bocaux de poésie et de saveurs, et elles sont devenues connues dans toute la région. C'est quand même mieux que d'avaler des anti-dépresseurs de faire des confitures.
Un des dangers de la vie en couple, c'est qu'à force d'avoir tellement de temps pour séduire son conjoint, on en vient à ne plus trouver le moment opportun pour se manifester. Comment, au milieu du continuum de temps et d'habitudes, circonscrire un espace et un temps en rupture avec le flot des heures et des besognes et qui signifie: attention, zone hautement amouractive!
On ne voit que ce qu'on sait mais on ne croit que ce qu'on touche.
Vouloir empêcher un être humain de se plaindre serait comme l'empêcher de rêver: c'est l'amputer d'une fonction vitale.
La modestie infatuée.
Tout bouledogue qui se respecte dit à sa manière, comme Bartleby, "je ne préférerais pas"!
Le plus beau cadeau qu'on puisse faire à quelqu'un: lui dire qu'on l'aime de manière désintéressée.
Le problème n'est pas de croire, mais de la savoir.
Il fait des débats alors qu'elle attend des ébats.
Première journée du mois de mars, toute d'or et de bleu léger. Gratitude.

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?