Tout ce qui décide au portillon si je vais ou non pouvoir entrer, les videurs des discothèques comme les agents de la sécurité, constituent pour moi une épreuve nerveuse de premier ordre. Accepter de leur reconnaître le droit de décider sur la base de ma tête qui leur revient ou non m'est extrêmement difficile, d'autant que ce droit, je ne le leur reconnais pas et que le petit pouvoir dont ils abusent m'est insupportable. Songer même à devoir me justifier auprès d'eux m'est intolérable. C'est une atteinte à ma liberté. Je suis allergique au droit du biceps comme au délit de sale gueule. Ce qui, bien entendu, ne manque pas de me laisser régulièrement à la porte.
Me souviens avec délice en ce début de printemps de mon premier amour, une ravissante demoiselle blonde avec un vélomoteur noir, et de ce premier baiser qu'elle m'a arraché pour me faire taire, tant je parlais, parlais, parlais, tellement j'avais peur! Et je me rappelle très nettement le sentiment que j'ai eu, ensuite, en rentrant chez moi. Je m'étais dit que maintenant, j'étais un homme, et que je n'avais plus le droit de pleurer. J'étais tellement fier!
Le mot «bénir» remonte au latin BENEDICERE, qui signifie «dire du bien». En bénissant ce quotidien que j'aime tant, je m'efforce d'en dire du bien, et de dire où se trouve les bonnes choses qu'il me donne. Une bénédiction est une grâce qui nous est faite sous la forme de quelque chose qui se dit bien, qui nous est offerte dans toute sa clarté, avec une «bonne diction», et que nous n'avons plus qu'à écrire, car elle nous a été offerte et nous n'avons plus qu'à la retranscrire. Ces mots sont ceux de la religion dites-vous? Alors libérons-les! Ils sont trop beaux pour n'appartenir qu'à l'administration chrétienne.
Cette personne qui me prenait de haut, façon «misérable ver de terre», jusqu'à qu'elle se rende compte que j'étais un ami d'Alexandre Jollien ce qui fut l'objet d'un soudain déclic dans son cerveau, comme si j'avais été béni par cette accointance et son regard sur moi se métamorphosa: j'étais un proche du grand homme, alors forcément, son aura devait avoir un tant soit peu rejailli sur moi. Elle devint sympathique, presque affectueuse, comme si elle avait eu peur que j'aille répéter à Monsieur Jollien que c'était une pimbêche acâriatre. Ce que, soit dit en passant, je ne manquerai pas de faire.
Cette vieille dame qui dit à son mari qui fait une farce: «Mais quelle charrette!». Cette expression, que mon grand-père utilisait souvent, je n'ai jamais bien su ce qu'elle signifiait, ou plutôt, j'ai toujours su qu'elle voulait dire, pour moi, mon grand-père, des moments heureux et complices. Et cette seule définition me suffit.
Après la lecture du Lièvre de Patagonie, de Claude Lanzmann, son film Shoah, qui se trouve dans ma bibliothèque, rayonne d'une aura particulière et je ne sais pas si j'oserai visionner ce film, fruit de douze ans de travail acharné, frénétique, soleil noir de la mémoire, qui rappelle la fragilité de notre humanité partout environnée et guettée par cet état de meurtre qui fait partie intégrante de chacun de nous, quelles que soient nos bonnes intentions.
Formidable ce bonhomme très imbu de lui-même qui n'a écrit qu'un livre et qui dit, lors d'une interview, qu'en fait il en a déjà écrit plusieurs, mais qu'il a choisi de ne publier que celui-ci. Il faut oser dire un truc pareil, surtout que vu la vanité du gaillard, on ne doute pas que s'il avait pu en publier un autre, il n'aurait pas hésité.
L'épouvantable narcissisme de l'écrivain intransitif et intransigeant, qui ne parle de lui et se sert de son livre comme d'un escabeau pour hisser son nombril à hauteur des regards, alors que l'écriture devrait être servante et l'auteur un serviteur, conscient qu'il est toujours au-dessous de son sujet et de la réalité qui l'a inspiré.
Il n'y a pas de hasard, dit-on. Cela se peut, mais je crois surtout que ce qui échappe dans nos vies au domaine de la loterie tient en grande partie à notre capacité d'avoir envie de faire quelque chose de ce qui se présente à nous. Qu'importe que ce soit une chance parmi mille autres ou un signe qui nous serait mystérieusement adressé. Ce qui compte, c'est de saisir sa chance, de l'investir et d'en prendre possession pour en faire un destin.
Le duel
J'ai assisté à une joute pour le moins loufoque, dans les bureaux d'une administration dans laquelle je m’étais rendu pour obtenir un formulaire. En arrivant au guichet, deux jeunes femmes, dont les bureaux se côtoyaient, me saluèrent en chœur. Puis, s'ensuivit un profond silence, si profond, que j’en fus étonné, ne comprenant pas tout de suite ce qui se passait. Il me fallut quelques secondes pour m’apercevoir qu’à peine m’avaient-elles salué, une lutte sans merci s’était engagée. Laquelle allait se lever pour venir me renseigner? Toutes deux estimaient que c’était à l’autre de le faire. Et ni l'une ni l'autre ne bronchait, sachant que le moindre frémissement lui ferait perdre la partie. Leur stratégie consistait à faire monter la pression afin de faire craquer l’autre. L’atmosphère devenait de plus en plus écrasante. Elles s’affrontaient en sourdine, sans échanger une parole ou un regard. Tous leurs sens étaient aux aguets pour capter le moindre signe de changement chez sa rivale. Un Sergio Leone aurait su filmer toute l’intensité dramatique de ce duel, en tournant avec sa caméra autour d’elles, faisant un gros plan sur un infime battement de cils, une goutte de sueur perlant sur le front, ou le rimmel qui commence à fondre. L'une d'entre elles devait affirmer sa suprématie. Et je ne doutais pas que celle qui sortirait victorieuse de cet affrontement passe sa soirée au téléphone avec ses copines pour leur raconter l’affaire du jour.
- Tu te rends compte, elle ne bougeait même pas! Mais pour qui elle se prend, celle-là? Elle ne croyait tout de même pas que j'allais me lever!
Tandis que l'autre, la perdante, couverte de honte, se terrerait chez elle, humiliée et trouvant le monde du travail bien cruel et injuste, avec la boule au ventre à l'idée de devoir y retourner le lendemain. Peut-être même était-ce déjà la seconde fois qu'elle avait cédé, et qu'elle avait dû entendre l’autre au téléphone murmurer suffisamment fort un sarcastique "je te raconterai", en faisant mine de ne pas pouvoir parler à son interlocuteur, mais que c'était un fait avéré, qu'on savait: elle ne faisait pas le poids. Et durant tout le week-end, elle se repasserait en boucle sa déconfiture en préparant sa vengeance. Oui, elle défierait sa collègue et l’obligerait à remettre son titre en jeu! Cette guerre ne pourrait prendre fin que le jour où l’une des deux aurait conquis tout le territoire, imposant à l’autre sa manière d’étiqueter les classeurs, l’obligeant à mettre son téléphone portable sur silencieux, voire même, triomphe absolu, opprobre maximale, lui demandant d’aller faire son café.
Mais, pour le moment, je me tenais toujours là, témoin de ce collèguicide, face à deux statues de cire. Aucun muscle de leur visage ou de leur corps ne trahissait la moindre intention de me répondre. Peut-être que le fait que je me trouve à la perpendiculaire de leur champ de vision y était pour quelque chose. Je me déplaçais donc discrètement d’un pas, mais ceci ne suscita aucune réaction chez elles. Chacune s’acharnait à m’ignorer. Tant et si bien que j’en vins à me demander si j’étais bien venu dans ce bureau à 14h15, si j’avais frappé à la porte, si j’avais pris l’ascenseur et si j’étais entré dans ce bâtiment. Je n’étais même plus sûr d’avoir besoin du document que j’étais venu chercher. J’étais presque sur le point de m’excuser de les avoir dérangées et de leur dire que je m’étais trompé, que je n’avais besoin de rien, qu’on ne m’y reprendrait plus. Elles canalisaient tellement d’énergie à elles deux pour éliminer mentalement toute trace de ma présence, que j’avais physiquement le sentiment de me dissoudre dans l’air de ce bureau, comme une aspirine dans un verre d’eau. Je fus tenté de commencer à faire de grands signes, à chanter et à danser pour me prouver que j’étais bel et bien vivant, que je n’étais pas devenu fou.
Au milieu de ce conflit, où par ma faute un rapport de force meurtrier s’était engagé, je pris peur. Qui sait si leurs armoires ne regorgeaient pas de cadavres d’importuns qui s’étaient trouvés là, comme moi, au mauvais moment? Et si les deux furies venaient à se jeter sur moi pour me déchiqueter de toute la haine que j’avais libérée en me pointant là? Si, de concert, elle avait décidé de sacrifier un bouc émissaire, de faire un exemple, pour sortir de la crise et reprendre leur train-train quotidien, comme si de rien n’était. Après quoi, elles pourraient en toute camaraderie aller boire un café se disant:
- Non, mais tu l’as vu celui-là, il s’imaginait quoi? Qu’il pouvait s’amener là, à l’improviste, durant les heures d’ouverture? Ça lui servira de leçon.
Et si, plus tard, lors d’une enquête policière suite à ma disparition, on venait à leur demander si elles m’avaient vu, complices, elles n’en démordraient pas: on ne m’avait jamais vu.
La tension était à son comble lorsque celle de droite fit un mouvement malheureux en bougeant le bout de son pied, peut-être avait-elle des fourmis dans la jambe, ce qui eut pour effet de faire dévier la trajectoire du bouclier mental derrière lequel elle s’était retranchée, créant ainsi une brèche qui lui fut fatale. Elle venait de perdre, et elle le savait. Je ne saurais expliquer comment s’est produit cet habile retournement. L’autre avait opéré par micro-manoeuvres, imperceptibles pour un observateur extérieur, afin de la pousser à capituler. Ce match, dans lequel le temps paraissait s’engluer, n’avait duré qu’une petite minute. Celle qui avait abdiqué s’est finalement levée pour m’indiquer que je devais attendre au fond du couloir. Elle avait la ferme intention de me faire payer l’affront qu’elle venait de subir à cause de moi. Elle me dominait du regard en m’indiquant le chemin, et je comprenais bien que, dans la chaîne administrative, le maillon le plus faible reste toujours celui qui a une demande, un service auquel il peut légitimement prétendre, sans néanmoins pouvoir influer sur les modalités selon lesquelles il lui sera rendu, sous peine d’entraîner des complications supplémentaires qui ne feraient que de rendre les choses encore plus lentes. J’allais donc devoir prendre mon mal en patience, dans cette salle d’attente qui ressemblait à un isoloir, et purger ma peine, sous le regard des autres employés dont le visage reflétait le mépris qu’ils avaient pour celui qui était venu semer le trouble dans ces lieux si paisibles.
Voilà plusieurs années que je le cherchais, sans trop d'efforts, je l'avoue. Je savais que je finirais par le trouver, que nous allions nous rencontrer. Ce qui n'a pas manqué d'arriver, l'autre jour, chez un bouquiniste, alors que je cherchais un ouvrage de Paul Valéry. Mon regard s'est posé sur lui, et il m'a fallu quelques secondes pour réaliser ce que mes yeux étaient en train de lire: «Sous la lampe, Léon-Paul Fargue». Il était là, à me regarder, comme s'il m'attendait de toute éternité. C'est le propre des choses qui sont importantes dans nos vies d'être discrètement présentes, attendant qu'on les aperçoive. En plus, ce petit volume qui m'était si cher, ne valait rien. Je savais que je venais de trouver une brique supplémentaire à mon édification humaine. Un surplus d'âme qui allait m'augmenter.
Régénération: quel beau mot, avec tous ses accents aigus, son «ré» initial qui indique le renouveau et
C'est un mot plein de réactivation, de renaissance et d'élan! C'est un mot magique qui se comprend par le corps. Cassez vous une jambe, non seulement l'os se réparera, mais de plus, lorsque vous vous mettrez à marcher à nouveau, les cellules fabriqueront du tissu et de l'os en suffisance pour s'adapter et renforcer les points sur lesquels vous prenez appui. Vient-on à vous enlever un bout de foie, il le reconstruit dans l'exacte proportion de ce qui vous a été enlevé. Après un coup dur, il reforme de l'espoir sur la blessure psychique afin que vous puissiez devenir plus fort. N'est-ce pas merveilleux de se régénérer?
C'est un mot plein de réactivation, de renaissance et d'élan! C'est un mot magique qui se comprend par le corps. Cassez vous une jambe, non seulement l'os se réparera, mais de plus, lorsque vous vous mettrez à marcher à nouveau, les cellules fabriqueront du tissu et de l'os en suffisance pour s'adapter et renforcer les points sur lesquels vous prenez appui. Vient-on à vous enlever un bout de foie, il le reconstruit dans l'exacte proportion de ce qui vous a été enlevé. Après un coup dur, il reforme de l'espoir sur la blessure psychique afin que vous puissiez devenir plus fort. N'est-ce pas merveilleux de se régénérer?
- Il faudrait songer à publier mon garçon.
Oui... il faudrait. Avec tout le matériau accumulé, j'ai de quoi faire. Mais je ne le fais pas. J'aime les perles qui ne sont reliées par aucun fil. Allez faire un livre avec des formes qui ne s'assemblent pas les unes aux autres. Pourtant, ce n'est pas l'envie qui me manque de pouvoir me targuer d'être un écrivain, moi qui écrit à longueur de journée. Un blogger n'est pas un écrivain, pas qu'il bloguote.
Oui... il faudrait. Avec tout le matériau accumulé, j'ai de quoi faire. Mais je ne le fais pas. J'aime les perles qui ne sont reliées par aucun fil. Allez faire un livre avec des formes qui ne s'assemblent pas les unes aux autres. Pourtant, ce n'est pas l'envie qui me manque de pouvoir me targuer d'être un écrivain, moi qui écrit à longueur de journée. Un blogger n'est pas un écrivain, pas qu'il bloguote.
Le mec de la tombe d'à côté, de Katarina Mazetti: un roman sociologique sur le couple et la difficulté de surmonter le statut social qui colle à la peau comme un code barre. Jolie conclusion: la relation entre Désirée et Benny n'aboutit pas, mais elle veut un enfant de lui car elle est persuadée qu'ils restent tout de même, malgré tout ce qui les sépare socialement, génétiquement complémentaires. Comme si leurs différences, invivables pour eux, serait cependant une richesse pour leur descendance.
Lovely Lou
Comment en étais-je venu à consulter le bottin téléphonique pour savoir si elle était mariée, alors que je ne lui avais même jamais adressé la parole? Il m’avait suffi de la croiser un matin, sur le chemin de mon travail, pour aussitôt être irradié par son charme singulier. Je ne l’avais pas vue comme un être incarné, plutôt comme une énergie ondoyante, solaire qui serait passée devant moi. C’était de la chaleur et de l’or. Je sus aussitôt qu’elle était une femme du destin, une révélation qui ne se représenterait peut-être jamais. Je devais trouver de toute urgence un moyen de faire connaissance avec cette inconnue, qui ne m’avait même pas aperçu, et qui ne devait certainement pas se douter du rôle qu’elle allait jouer dans ma vie! Par chance, j’appris son prénom: Lovely Lou. Ce qui me permit de réduire à deux entrées mes recherches dans l’annuaire. Une Lovely Lou au chemin des Merles, et une Lovely Lou et Philippe Garic, à la rue des Rouages. Impossible de déterminer laquelle des deux Lovely était la mienne: la Lovely-célibataire ou la Lovely-mariée?
Lovely Lou... Quel joli prénom étrange. Je pris mon dictionnaire anglais-français. Cette aventure commençait par un travail de documentation dans de gros livres, dans lesquels je cherchais à définir l’objet qui m’occupait, à le comprendre, à le circonscrire. Lovely-charmante, Lovely-séduisante, Lovely-délicieuse. Mon enquête lexicale me donnait l’impression de me rapprocher d’elle. Son prénom me parlait d’elle, me racontait des possibles. Je répétais Lovely, Lovely, Lovely, encore et encore pour lier son image et trois syllabes, pour tenter d’apprivoiser cette apparition dans mon train-train quotidien. Je faisais tourner Lovely dans mon esprit comme un lasso. Cette magie incantatoire m’imprégnait d’elle. Je fermais les yeux... Lovely, Lovely, Lovely... et je la sentais prendre corps dans mon imaginaire. J’alliais Lovely à d’autres mots, Lovely-gitane, Lovely-love, Lovely-tendresse, Lovely-passion, et Lovely Lou-ve, car je ne pouvais pas l’imaginer autrement que farouche et indocile.
Lovely prenait possession de moi sans même savoir que j’existais. Je me levais Lovely, en pensant à elle au réveil avant même d’ouvrir les yeux. Un rayon de soleil me faisait rêver de la petite robe à fleurs qu’elle mettrait, et qui ne manquerait pas d’alimenter mes rêveries. Je passais mes journées en Lovely-apesanteur, obnubilé par le bref passage qu’elle faisait dans ma vie chaque matin. Je me couchais Lovely-lonely, tentant de me la représenter lisant en buvant une tasse de thé, avec un chat sur les genoux. Ma boîte crânienne débordait de Lovely. Je commençais même à craindre qu’elle s’en aperçoive et s’en inquiète, me prenant pour un dangereux malade. Et malade, je le devenais, puisqu’elle venait à me manquer. Je mordais sur le vide de son absence, Lovely-manque, Lovely-drogue, Lovely-désir. Ma Lovely-addiction me faisait souffrir le martyre les week-ends, durant lesquels je savais que je ne la verrais pas. J’allais faire mes courses dans des centres commerciaux où je pensais pouvoir la croiser. J’attendais avec impatience le lundi qui me délivrerait et me donnerait peut-être l’occasion de lui adresser la parole. L’angoisse atteignait son comble les jours où je ne le croisais pas: avait-elle pris des vacances? Quelques jours? Plusieurs semaines? Je songeais avec effroi qu’elle pouvait avoir changé de travail ou pire, déménagé! Lovely m’avait enchaîné à son insu.
Sur les traces de Lovely Lou, je devins ingénieux. N’osant pas l’aborder frontalement, je mis en place un maillage censé me permettre de me rapprocher d’elle, petit à petit, afin d’entrer en contact, comme si de rien n’était. Google fut mon premier allié pour savoir qu’elle avait un compte sur Facebook, et je pus ainsi apprendre qu’elle n’était pas la Lovely-mariée, mais une Lovely-célibataire, comme son profil l’indiquait. Un espoir m’était permis. Je découvris quelques photos d’elle. Je les téléchargeais toutes pour m’en faire un fond d’écran, que je contemplais avec une ferveur quasi religieuse, enviant le photographe qui avait eu l’aubaine de passer ce moment avec elle, sur cette terrasse. Plus je regardais ces images, plus elles me trifouillaient le cœur comme un grande aiguille à tricoter. Il s’en dégageait un magnétisme qui m’électrisait de la tête aux pieds. J’en venais à trouver insupportable qu’elle puisse vivre sans moi. J’étais jaloux de tout ce qui avait l’aubaine de vivre dans la familiarité de Lovely Lou, alors que moi je n’en avais pas le droit. J’aurais voulu être un de ses collègues, sa tasse de café, son miroir dans la salle de bain ou les draps qui la réchauffaient, être même le plus insignifiant des objets plutôt que de vivre loin d’elle.
C’est ainsi que, par un stratagème dont je n’étais pas trop fier, je parvins à trouver une amie qui connaissait une amie de Lovely avec laquelle je devins ami sur Facebook. Je ne manquais pas de me manifester avec beaucoup d’à-propos sur tout ce qu’elle publiait. J’eus même un jour la veine de voir que Lovely en personne avait noté qu’elle appréciait un de mes commentaires. Victoire! Je me rapprochais d’elle. Elle m’avait lu, peut-être même avait-elle souri en trouvant ma remarque intelligente et pertinente. J’étais comme un narcisse adolescent, qui se repaît du moindre petit détail pouvant nourrir sa passion. De fil en aiguille, je nouais connaissance avec l’amie de Lovely Lou, et je pus ainsi intégrer la bande de copains avec laquelle elle sortait régulièrement. Mon plan se déroulait à merveille. Je n’avais plus qu’à attendre le jour où Lovely se joindrait au groupe. Ce qui ne manqua pas d’arriver, un soir de printemps, où nous nous étions retrouvés pour prendre un verre avant d’aller danser dans une discothèque de la cité.
Je parvins à m’asseoir à côté d’elle, et comme cela arrive souvent aux timides sous le coup de l’émotion, je tins des propos crâneurs qui étaient à l’exact opposé de ce que j’aurais voulu montrer de moi. Conscient de ma gaucherie, je me rendais bien compte que j’étais bien loin de séduire Lovely qui ne prêtait absolument aucune attention à ce que je pouvais dire. Elle faisait comme si elle ne m’entendait pas. Lovely-insensible me laissa muet, et je ne tardais pas à me replier dans un silence de toutou-quémandeur, dans l’espoir qu’elle me pardonne mes vaines jacasseries. Fort heureusement, la piste de danse devait me sauver. Les décibels recouvraient mes platitudes. Lovely Lou dansait, et son corps ressemblait à une liane qui, imprégnée par les vibrations de la musique, ondulait voluptueusement. Elle fermait les yeux pour mieux savourer l’emprise des rythmes qui s’emparaient d’elle, indifférente à la foule des danseurs qui l’entourait. Me revint alors cette sensation d’énergie que j’avais eue la première fois que je l’avais croisée. La beauté et la liberté de Lovely-harmonie m’ensorcelaient. Elle était sublime.
Elle s’approcha de moi avec une chaleur inattendue, qui contrastait avec la froideur dont je croyais devoir être l’objet, et me fit signe de la rejoindre. Il me fallut quelques instants pour réaliser que je dansais avec Lovely Lou, dans un corps à corps qui m’emplit de la joie que doit éprouver un homme qui n’aurait pas pu étancher sa soif durant plusieurs jours. Je sentis qu’il était en train de se passer quelque chose entre nous qui pouvait se passer de mots. Cette première étreinte me fit l’effet d’une perfusion qui devait achever de me convaincre que Lovely m’était destinée. Instinctivement, nos lèvres se rencontrèrent, avant toute parole. Lovely me désirait, et elle le montrait par ses caresses. Lovely dans mes bras, j’étais en train d’étreindre un pan de la robe du paradis! Je lui susurrais des mots doux et ardents, et elle me souriait. Lovely me savait, me sentait, me voulait. J’étais aux anges. L’aube arrivait, et avec elle nos premiers pas dans une rue encore déserte. Nous avons poursuivi notre nuit par une conversation dans un café qui venait d’ouvrir et je n’en revenais pas d’être là, à discuter à bâton rompu avec Lovely-dream. Notre proximité et notre bonne entente me troublaient. Je ne savais pas si nous nous étions rencontrés, ou si nous nous étions retrouvés.
- J’ai de la chance, me dit-elle, car je cristallise pour toi la représentation que tu te fais de la femme, je lui donne corps, et c’est pour cela que nos échanges sont si faciles, si évidents. Tu me connais par le cœur. Nos phrases s’entremêlent et s’enchaînent les unes aux autres, parce que nous récitons le grand texte d’amour que se disent tous les amants, qui se déroule comme une grande fresque, dont chacun peut choisir un morceau, selon le moment et son envie.
Je voulais savoir pourquoi elle était venue à moi, alors qu’elle m’avait ignoré jusqu’à présent:
- Avant, je ne t’entendais pas, tu ne disais rien que je puisse comprendre. D’ailleurs, ce n’était pas de nous et de ton envie de me connaître dont tu parlais, et tes gestes le montraient. Tandis qu’ensuite, dans la discothèque, tu ne pouvais plus parler ni cacher ce que tu éprouvais pour moi. Je l’ai senti, je l’ai lu sur ton visage.
- Lovely j’aimerais...
Elle m’interrompit, en posant un doigt sur ma bouche:
- J’ai quelque chose à t’avouer, avant que tu n’échafaudes un avenir de mots qui risquerait de s’écrouler. Ce que je vais te dire, je sais déjà que tu ne pourras pas l’entendre, la surprise sera trop forte, tu ne l’accepteras pas ni ne voudras l’admettre.
Je commençais à me sentir mal à l’aise, craignant le pire, qu’elle me confesse qu’il y avait un autre homme dans sa vie, que je n’étais finalement qu’une passade d’un soir, ou qu’elle ne voulait pas donner suite à notre aventure. Mais les mots qui vinrent éclater dans le silence de ce petit café des rescapés de la nuit défiaient tout ce que j’aurais pu imaginer lorsque Lovely dit:
- Je suis sourde.
Je restais bouche bée, décontenancé par l’étrangeté de cette révélation. L’effet de surprise n’aurait pas été différent si elle m’avait dit qu’elle venait d’une autre planète, ou que chaque samedi elle se transformait en sirène. Je la fixais, hagard, tandis qu’elle me répétait:
- Je te le dis encore une fois: je suis sourde. Pardonne-moi, mais je ne voulais pas continuer à te tromper plus longtemps. Et ce qui est en train de se passer entre nous est trop important pour moi pour que je te leurre plus longtemps, ou que tu viennes à me quitter alors que je sens déjà que je ne maîtrise plus mes sentiments pour toi. Je préférais autant que nous en restions là.
Je ne pus qu’articuler un stupide:
- Mais non, mais je... tu es...
Lovely avait raison. Je ne pouvais pas entendre ce qu’elle avait à me dire. Je me demandais si elle se fichait de moi! Sourde? Mais alors comment avait-elle fait jusqu’à présent pour me parler? Pour me répondre? Elle qui me comprenait mieux qu’aucune femme ne l’avait jamais fait? Je n’eus pas à lui poser la question...
- Tu n’avais pas pu t’en rendre compte dans la discothèque, et je dois avouer que j’étais soulagée que je puisse t’aborder sans avoir à te parler. Tu te demandes comment je peux te répondre alors que je ne t’entends pas... Il me suffit de lire sur tes lèvres. Et toute ta personne ne parle que de moi. Je n’ai pas besoin de mots pour savoir ce que tu sens ou ce que tu penses. J’ai développé une sensibilité suffisante pour interpréter ce que les autres ressentent, ce qui émane d’eux. Comme la musique, que je ne peux pas entendre, mais qui vibre en moi. La parole est secondaire. Après tout, ce n’est qu’une manière parmi tant d’autres de s’exprimer. L’embrasement que tu as ressenti pour moi est unique, et je ressens la même chose pour toi. Ce n’est pas cette oreille-ci qui me manque, celle du cœur, que je possède comme tout un chacun. Et les mots que les amoureux se prononcent sont emplis d’une adolescence qui les rend très exactement prévisibles. C’est un ballet de phrases minutieusement chorégraphié, quasiment inné, que nous répétons depuis des temps ancestraux. Ils sont tellement usés que même une personne sourde, comme moi, peut donner la réplique. L’essentiel est ailleurs. Je sens que tu m’aimes, et tout ce que tu pourras me confier n’aura d’autre sens que de nous amener au seuil de la parole, où elle devient inutile, où nos corps vont s’unir en silence et soupirs, et alors nos gestes nous suffiront pour nous comprendre. Non, ma surdité n’est pas un handicap pour t’enlacer, t’embrasser et m’abandonner dans tes bras et t’aimer. Dans l’union ardente des débuts, je serai capable de te faire oublier que je ne t’entends pas, car nous nous entendrons si bien. Mais ensuite? Ensuite, sauras-tu, toi, suffisamment m’aimer? Tant d’hommes me l’ont juré, mais sitôt passées les premières extases, ils n’ont plus rien trouvé à me dire, comme si j’étais sotte et incapable d’avoir une relation, parce que je suis sourde. Ils ne se sentaient pas écoutés, et un homme qui ne peut pas attraper une femme par les oreilles pour se faire valoir se lasse très vite. Pour certains, avec qui j’espérais pouvoir vivre une belle histoire, je me suis mis dans un état de réceptivité et je me suis ouverte au point de réussir à lire la substance même de leurs pensées et de leurs émotions. Mais ce fut chaque fois un échec. A cause de la peur de la différence, peut-être. Alors, je n’y croyais plus. Je préférais rester seule. Jusqu’à notre rencontre, sur le chemin...
- Mais pourquoi as-tu choisi de t’ouvrir à moi? demandais-je.
- Parce que j’ai cru percevoir quelque chose de différent chez toi. Tu sais, je t’ai beaucoup observé, sans que tu ne t’en rendes compte. Et si moi je suis sourde, j’ai bien vu que toi, tu étais muet et que tu n’arrivais pas à me parler. J’ai été touché par tout ce qui bouillonnait de moi en toi, j’entendais tes Lovely qui se déclinaient sous toutes les formes, je me sentais désirée. J’ai eu envie d’être ta Lovely Lou. Quand tu me regardes, je te vois lire des choses sur mon visage que personne n’avait jamais pris la peine d’écouter. Je me sens belle à travers la manière dont tu me représentes, selon ton cœur. Tu me dévoiles ce que tant d’autres n’ont jamais réussi à me dire. L’image que tu me donnes de moi est un cadeau qui révèle ce que je ne peux pas saisir à travers des mots. Un regard nous permet de comprendre tant de choses. C’est ton désir de moi qui me permets de te répondre. Mais auras-tu toujours cette même ferveur qui nous permet de nous entendre. Auras-tu suffisamment confiance en moi pour te sentir écouté malgré ma surdité?
Je m’étais rendu compte que durant tout cet échange avec Lovely Lou, je n’avais pas eu un seul instant l’impression qu’elle ne m’entendait pas. Je me sentais même démuni: je ne m’étais jamais senti aussi attentivement écouté. Elle montrait un souci extrême à bien me comprendre. Contrairement à tant de bien-entendants. En apnée sonore, elle plongeait au plus profond de mon intimité. Nous parvenions à communier à partir de nos émotions respectives. Le langage n’était plus une étagère sur laquelle était disposée des petites fioles à clichés soigneusement étiquetée. Lovely, quand elle me parlait, ne pouvait pas faire semblant de m’avoir compris. Elle devait prendre le risque pour me répondre de s’élancer au-dessus d’un vide sonore. Lovely-funambule, dont le handicap, loin de l’amoindrir, était devenu un allié qui lui permettait de pénétrer la vérité de son interlocuteur. J’avais l’impression que ses mots jaillissaient de la source de mes sentiments, qu’elle savait traduire en mots avec une rare virtuosité. Elle avait développé un art de l’attention et de l’écoute hors du commun.
Là où je me contentais paresseusement de ce qu’on me disait, puisqu’on me le disait, elle composait avec des gestes, des regards, des attitudes, toute cette harmonique qui constituent la petite musique des êtres et qui en disent toujours bien plus sur eux que leurs seuls propos. Privé d’ouïe, elle les replaçait à la juste distance dans l’espace, et elle les voyait faits de formes, de mouvements, de couleurs. Elle distinguait leurs plus discrètes hésitations, ou leurs élans secrets. Quand je lui parlais, elle captait tout ce qui pouvait me trahir, tous mes désaccords intimes, m’obligeant à plus d’authenticité, à moins de comédie. La petite monnaie de mots avec laquelle on tente de payer autrui pour solde de tout compte ne lui suffisait pas. Je souriais à l’idée qu’on puisse classer Lovely dans la catégorie des malentendants... Lovely-clairvoyante, qui me perçait à jour. A son contact, j’en venais à me demander lequel de nous deux souffrait d’une déficience auditive, voire même expressive. Je me suffisais de sécurité trompeuse des mots. Je croyais avoir fait le tour de la question en fonction du vocabulaire que j’avais à disposition. L’affaire était vite réglée: je surfais à la surface de la vie.
- Si tu veux, me dit Lovely, je t’apprendrai le langage des signes. Tu verras, c’est beau de dessiner des mots dans l’air ou sur la chair, et de se parler en silence. On s’écoute avec les yeux.
Quelques jours plus tard, Lovely Lou était chez moi, et je devais découvrir à même ma peau les délices de cette langue des gestes. Lovely- love devait me faire naître aux sens et m’apprendre à oser lâcher la béquille des mots, pour trouver des points d’appui plus sûrs. J’enviais sa dextérité à sentir, son discernement pour saisir ce que je désirais vraiment. Elle me précédait avec une allégresse déroutante, et elle éclatait de rire lorsque je lançais:
- Mais Lovely, comment sais-tu?
Elle savait. Lovely-enchanteresse devinait. Elle avait fait ses gammes d’avoir dû chercher des accords qui n’étaient faits ni de voyelles, ni de consonnes. Lovely-chercheuse avait acquis un savoir que j’ignorais complètement.
- Et puis, tu sais, je suis peut-être sourde, mais j’ai tous mes autres sens et l’écriture.
- Et qu’est-ce qui te manque le plus?
- La musique certainement. Celle de la pluie qui pianote sur les pavés et dont je peux deviner la tonalité à travers l’odeur d’une ville ou d’une campagne mouillée. Le son de ta voix, ou celui de ton rire, qui ne me sont connus qu’à travers tes petites rides au coin des yeux, ou la malice qui pétille dans ton regard. Et Bach. Oui, Bach, à travers ce que j’en ai lu chez les auteurs que j’aime. Les mots leur manquent pour décrire la beauté de son oeuvre, et ce qui se dit en creux, je ne pourrai jamais le connaître. Je ne sais pas ce que c’est.
Lovely Lou fleurissait ma vie de tout ce qu’elle ne pouvait pas entendre.
- Tu écouteras pour moi, me demanda-t-elle un jour? Et je m’appuierai contre ton cœur pour entendre tout ce qui m’est refusé. Quand on s’aime, on sait partager l’inaudible.
Avec Lovely, j’avais une mission dont j’étais fier. Je devais écouter pour deux, et lui traduire mes découvertes en émotions et en sensations. Je me mis à lui écrire des poèmes, comme des échographies sonores. Je travaillais à traduire en mots la musique dont elle était privée. Grâce à elle, mon existence s’approfondissait et se peuplait de signes que j’apprenais à lire à son contact. Elle avait bouleversé ma vie en chamboulant tous mes repères. Lovely m’apprenait à écouter. Sa surdité était entrée par effraction dans la monotonie de mes petites habitudes et m’offrait de me dépasser, d’aller au-delà de mes petites certitudes. Quand elle me disait “je t’aime”, je n’entendais plus le seul son de sa voix, mais je voyais le dessin des mots sur ses lèvres, la tendresse de son visage, la pression de sa main dans la mienne qui tatouait chaque syllabe sur ma peau, ses yeux qui suintaient de miel, un certain mouvement de sa chevelure qui couvrait sa joue, rendant l’instant plus intime, et l’intensité de son grand corps souple qui m’invitait à l’embrasser. Lovely Lou donnait du relief à ma vie. Dans le train, je m’exerçais à comprendre ce que je percevais de la personne assise en face de moi en m’obligeant à ne pas regarder son visage, seulement ses mains et le timbre de sa voix. Dans un café, je tentais de décoder ce qu’un dos pouvait bien dire d’une personne. C’est incroyable tout ce qu’on peut éprouver en s’efforçant de capter autrui selon un angle inhabituel, en diversifiant ses points de vue. Lorsqu’on n’est plus envahi par l’impératif de vis-à-vis qu’impose un regard, par la pleine lumière du face à face, on se met à déceler un fourmillement d’indices. L’approche est moins frontale, le rayonnement plus doux.
Je me suis souvent demandé par la suite si notre amour, avec Lovely, n’était pas d’autant plus fort que nous nous complétions à travers le sens qui lui faisait défaut, et dont elle avait fait une force pour nous. Je crois que son rayonnement, son surplus de présence, lui viennent de là, de cette nécessité qu’elle a eue de développer une intériorité féconde pour suppléer à l’ouïe qui, paraît-il, lui fait défaut. Tandis qu’à moi, avant notre rencontre, il me manquait l’oreille de Lovely, celle du cœur, qui m’a ouvert à une vie faite de plénitude et d’attention. La suite de cette histoire n’appartient qu’à nous. Mais si, aujourd’hui, il prenait l’envie à un curieux de consulter à son tour le bottin de téléphone pour savoir si Lovely Lou est célibataire, il ne manquerait pas d’être déçu.
- Un pas de plus -L'inconnue , in Contes cruels, Villiers de L'Isle-Adam, Wikisource.
J’ai lu Villiers à l’université, et je me suis tout de suite trouver des affinités avec cet illuminé au regard acéré et aux effets d’une précision chirurgical. Je lui ai volé l’idée d’une belle inconnue sourde qui pourrait donner la réplique à un amant, car le discours amoureux est encore et toujours le même. Ce que deux amoureux nouveaux peuvent se dire est rarement inédits mais souffre au contraire de redites. Par contre, contrairement à Villiers, qui met un terme à une relation qu’il considère comme impossible, j’ai plutôt vu dans ce handicap une chance pour approfondir la relation amoureuse.
Collage - Lou, Atelier Cœur Cousu, 2010.
«Bagages. Billets. Faire de la monnaie. Rien de plus rare que de ne donner aucune importance aux choses qui n'ont aucune importance.» (Paul Valéry, Rhumbs)
Nous passons notre temps à disperser nos forces dans des babioles qui sollicite notre attention et nous donne l'impression d'être occupé. Nous mettons au premier plan la petite monnaie de nos vies.
Nous passons notre temps à disperser nos forces dans des babioles qui sollicite notre attention et nous donne l'impression d'être occupé. Nous mettons au premier plan la petite monnaie de nos vies.
Plusieurs soirs de suite, j'ai entendu un de mes voisins qui éternuait à une cadence surprenante. Je pensais qu'il devait être victime d'une allergie grave. Jusqu'à que je m'aperçoive qu'il s'agit en d'un hérisson, atchoumeur piquant, qui a pris domicile dans le bosquet à côté de ma fenêtre. Du coup, ce bruit qui aurait fini par m'agacer s'il avait été humain, me réjouis car j'imagine la bobine de celui que nous avons baptisé «Harry le hérisson.».
C'est triste de voir tous ces manchots égocentriques sur Facebook qui publient des centaines de photos d'eux à l'identique - car c'est le propre des fleurs de se métamorphoser dans le temps d'un nuit, et de se dire qu'ils ont dû se photographier seuls, parce que personne n'était là pour le faire, ou bien personne ne comprendrait qu'on puisse photographier sa bouille sous tous les angles, sauf peut-être la police.
Cœur cousu de Carole Martinez - Quelle belle histoire, quelle imagination foisonnante et tendre. En le lisant, je comprends bien pourquoi je n'aspire qu'à parvenir à faire mes petits textes comme une belle page d'écriture, content d'y être parvenu si la facture de l'ensemble n'est pas trop boîteuse.
J’ai appris quantité de choses à l’école, même le latin, l'éducation sexuelle, ou le nom des grands fleuves chinois. Mais je n’ai pas appris à établir une relation salutaire avec la nourriture. On avait estimé que manger, comme toutes les choses absolument vitales, allait de soi. "Mange tes légumes et tais-toi!"... Grave erreur pédagogique. Tout ce qui s’ingère de force devient un ennemi. Il aurait fallu leur donner la parole, à ces légumes, au lieu d’en faire des éléments de contrainte. Comme ces poèmes de Baudelaire, qu'on me faisait apprendre “par coeur”, moyen le plus sûr de m’en dégoûter, car le coeur n’avait rien à voir dans l’affaire, sinon je les aurais sus. Rétrospectivement, j’aurais bien voulu qu'on me présente les aliments que je mangeais, histoire de faire connaissance. D’autant que nous allions nous retrouver régulièrement. Je suis persuadé qu'une carotte a un visage et une aubergine un autre, que je peux apprendre à connaître, en cherchant à savoir ce qu’ils expriment, qui ils sont, d’où ils viennent, ce qu’ils ont à m’apporter. La manière des les envisager leur donne du goût. Mc Donald l’a bien compris avec ses hamburgers. Pas étonnant que les enfants en raffolent. L’entreprise a su ajouter au leurre gustatif un imaginaire de cirque: manger devient une fête, une réjouissance à côté de laquelle la corvée d'ingérer des nourritures saines paraît bien pâlichonne. Il n’est pas question de palabrer sur chaque bouchée à faire avaler à un enfant, moyennant un réquisitoire digne des ténors du barreau, mais de lui raconter qui sont ces étrangers qui vont pénétrer dans son corps, que ce sont des amis, afin qu’il apprenne à entretenir un commerce agréable, voire même équitable, avec eux, et qu’ils s’apprivoisent. L’enfant est capable de comprendre les histoires de petits pois et de haricots. Ce serait bien dommage de l’en priver pour les lui resservir sous forme de théories alimentaires et caloriques une fois devenus adulte. Une éducation qui a du goût et de la saveur constitue un savoir incomparable.
Cette jeune femme à qui j'ai fait lire des milliers de pages de Kessel, qu'elle a profondément aimé, et qui me dit:
- Et la tendresse?
On ne peut pas lui donner tort. Si Kessel a écrit les plus belles pages sur l'amitié virile, sur ces hommes qu'il a aimé avec une ardeur rare et sans ambiguïté, il n'a pas fait la part belle à la femme qui n'est, la plupart du temps, que l'élément qui vient compliquer les relations qu'entretiennent les hommes entre eux.
- Et la tendresse?
On ne peut pas lui donner tort. Si Kessel a écrit les plus belles pages sur l'amitié virile, sur ces hommes qu'il a aimé avec une ardeur rare et sans ambiguïté, il n'a pas fait la part belle à la femme qui n'est, la plupart du temps, que l'élément qui vient compliquer les relations qu'entretiennent les hommes entre eux.
Collage - Joseph Kessel, Atelier Coeur Cousu, mars 2011.
Ce sont encore et toujours les petites choses que nous faisons tous les jours qui sont nos repères et nos points d’appui les plus solides et les plus fidèles. Un pas après l’autre, une bouchée après l’autre, pour parcourir les prairies du goût et découvrir ce que nous aimons, ce qui nous parle le plus, ce qui nous dit le mieux. Il s’agit de se réapproprier tous les verbes de bases, comme un étranger apprendrait la langue d’un pays. Pour bien des choses, et malgré les années qui passent, nous en restons au niveau des méthodes Assimil facile. Nous peinons à nous comprendre - et nous aimerions tant nous faire comprendre, car nous ne savons pas vraiment qui nous sommes. Nous débordons de grandes idées, et voilà qu’on nous demande ce que signifie pour nous aimer, manger, marcher, dormir et nous ne savons que répondre. Nous aurions tant voulu pouvoir placer les quelques connaissances acquises sur la phénoménologie d’Husserl à la place, histoire une fois encore de ne pas parler de nous, car de nous, nous savons si peu, ou quasiment rien. Comme on s’ignore.
Je n’arrive même pas à imaginer ce que peut bien signifier que le fait de se nourrir soit un privilège et que des millions de gens manquent de tout. C’est tellement affreux que c’est hors de ma portée. Je n’ai jamais eu faim un seul jour de ma vie et je le ressens parfois comme quelque chose d’inadmissible. Alors le moins que je puisse faire, c’est de respecter cette chance qui est la mienne. Je le dis sans fausse culpabilité. Même si je trouve que c’est hallucinant que nous ayons le choix entre des dizaines de fromages différents alors que d’autre n’ont rien, absolument rien.
«L'idéal est une manière de bouder.» (Paul Valéry, Rhumbs)
Absolument, c'est une manière de ne pas vouloir entrer dans la mêlée, de se tenir à l'écart convaincu qu'on est au-dessus de ça, qu'on aspire à quelque chose de tellement différent. Mais que nenni! On a juste la trouille de n'être que ce qu'on est et de ne réussir qu'à faire ce que nos forces nous permettent d'accomplir. L'idéal est un spasme orgasmique de l'imagination.
Absolument, c'est une manière de ne pas vouloir entrer dans la mêlée, de se tenir à l'écart convaincu qu'on est au-dessus de ça, qu'on aspire à quelque chose de tellement différent. Mais que nenni! On a juste la trouille de n'être que ce qu'on est et de ne réussir qu'à faire ce que nos forces nous permettent d'accomplir. L'idéal est un spasme orgasmique de l'imagination.
«Tout homme bien portant peut se passer de manger pendant deux jours - de poésie, jamais.» Longtemps j’ai trouvé cette remarque de Baudelaire luxueusement superficielle, car je la lisais de manière raisonnable. Elle est devenue lumineuse le jour où j’ai compris que la poésie était le sel de la vie, qui lui donne sens et consistance.
Je me rappelle avoir vu en Grèce, à Delphes, un type habillé en complet veston qui avait pêché sur le port ce qui devait être une pieuvre gélatineuse à laquelle il avait affligé un traitement absolument épouvantable. Il faisait tourner l'animal, accroché au bout du filin, dans de grands cercles rapides, comme on le ferait avec un lasso, avant de la stopper net en l'écrasant sur le sol. Et il faut croire que le mollusque devait être robuste, car il dut s'y reprendre à plusieurs fois avant de l'achever: la bête avait toujours un bras qui continuait à appeler à l'aide, sans que personne ne vienne, et en tout cas pas moi, pétrifier de dégoût et de mépris pour le bonhomme pour qui cela paraissait tout à fait normal. Puis, lorsqu’il estima en avoir fini, il la prit pour la frotter énergiquement sur le bitume. Je le regardais en me demandant comment un type capable de se comporter pareillement devait être avec les siens, une fois rentré. On ne devait pas rigoler tous les jours à la maison!
Apprendre à manger pour l’Occidental désaxé, propulsé dans les rayons de grands magasins bourrés de victuailles, peut s'avérer un parcours semé d'embûches, avec lesquels il va devoir composer. Pas facile de retrouver ses besoins fondamentaux dans une société de la dispersion qui parvient à conditionner le même yaourt sous une dizaine de formes différentes, le long de rayons qu'il conviendrait de parcourir en rollers.
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Cueillette moderne
Sous les néons blafards d'une halle de centre commercial, il est difficile de replanter fruits et légumes dans leurs contextes. Des myriades de produits inutiles viennent masquer le peu de goût de ces marques qui sont plus connues que leur contenu - et pour cause... Les aliments sont pris en otage dans leurs cageots, comme les poissons échoués sur un tapis de glace. Pathétique représentation du vivant. Pour la plupart d'entre nous, c'est le seul rapport familier que nous entretenons avec ce qui nous nourrit. Et ne parlons pas de toutes les autres mises en forme du carné désincarné au rayon des congelés. Bouts de cadavres pleins de raideurs. On est dans une salle d'autopsie - on ne quitte en définitive jamais l’ambiance des séries télévisées débilitantes qu’on nous impose - puisque la redevance est obligatoire. Nous donnons notre aval pour déglutir ces nourritures appauvries. Mais qui, aujourd'hui, prendrait encore le temps de bêcher son carré de potager après une journée de travail. On préfère se larver devant les solitudes intergalactiques de nos téléviseurs. Nos imaginaires sont en perte de vitesse. Et puis, pensez-vous, aller chez les artisans du manger, mais c'est hors de prix! Non, on préfère garder son argent pour s'acheter le DVD d'une série américaine qu'on regardera, en broutant sur notre canapé, pour mieux oublier la fadeur du repas, qui est peut-être aussi un peu celle de nos vies. Oui, on cache sous la surabondance nos biens les plus essentiels. On se leurre. Nous n'avons pas besoin d'un centième de ce qui nous est proposé, et il devient difficile de trouver le pour cent salvateur, rare et précieux. D’ailleurs, tenons-nous tant que ça à le trouver?
Je cherche à me rapprocher d'aliments-auteurs les plus sobres et les plus authentiques possible. Que la distance entre la terre et ma bouche soit courte et peu encombrée. J’aime trouver une limace sur ma salade, non que j’en raffole, mais elle me certifie que j’ai dans les mains un produit original. Moi qui aime tant brosser mes chaussures, je trouve mon compte avec les pommes de terre. J’ôte patiemment leur croûte pour en dégager une grosse pépite d’allure saugrenue. La rencontre n'est pas aisée, je dois y mettre ma peine. Ici, rien de pré-parer, pas de parure commerciale. Toute la séduction du produit vient de ce qu'il n’a pas été caché au regard, qu'il se tenait discrètement lové dans le repli d'un champ. Je suis prêt à mettre le prix pour faire tout le boulot moi-même. C'est que cette pomme de terre en vaut la peine. Elle vient de quelque part, et moi, je sais d'où. J’ai pu clairement en déterminer la provenance. De même que ces pommes qui mûrissent patiemment sur des arbres, à côté desquels je passe chaque jour. J’en ai caressé les branches. Je me suis étonné de cette poussée de vie qui reprend toujours le dessus, chaque année, nonchalant de nos humaines agitations. Il faut que le travail soit fait, et la nature le fait. Miracle.
Supprimer les intermédiaires me semble un acte salutaire et citoyen. Payer comme il se doit celui qui fait le travail, et lui seul. Je ne veux plus rien donner à ceux qui s’enrichissent sur le dos de la nature et de ses ouvriers. Tout pour celui qui a sué et participé à l'accouchement. Rien pour les charlatans du packaging. J’aime me mettre en quête d’authentiques primeurs. De nature sédentaire, mes courses se calquent sur les saisons. La stupéfiante beauté du coeur des fruits de la passion m’a fait une forte impression, de même que les vahinés de Gauguin. Mais cet exotisme me touche assez peu en somme, je sais que je peux m’en passer. Il me suffit de ne pas trop m’y frotter. Ce sont les produits les plus élémentaires de mon pays qui ont toutes mes faveurs, ceux qu'on finit par ne plus considérer, à force de les connaître, tant ils nous sont familiers, comme la pomme - toujours elle, mais une pomme par jour, ça crée des affinités. J’ai eu la chance de rencontrer une orfèvre-cultivatrice qui m’a montré que sous le même nom se cachent des dizaines de variétés différentes. La leçon est féconde. On est pleinement fini que lorsqu'on sort de l'indéfini. On parle d’une pomme: oui, mais laquelle? Le monde glauque et aplati sous une étiquette ne signifie rien, c'est une entrée dans un bottin téléphonique, le comble de l'appauvrissement. On dit qu'on a rencontré «une» femme comme on rencontrerait un générique. Ce n'est rien ni personne, cela ne nous touche pas, ne raconte rien, on est dans le neutre, alors que tout autour de nous n'est que variété, différence.
Misère de l'homme blanc qui, en ne voulant plus se donner le temps, a nié le goût et la couleur. Mais bon sang, prenons la peine une bonne fois pour toutes de la regarder, cette pomme, et nous verrons qu'elle fait partie d’une grande famille dont chaque membre à un goût particulier, un croquant différent. Elles ont une histoire, et la dame qui vous les vend pourra vous dire lesquelles sont plus appréciées pour une tarte et lesquelles pour des confitures, fruit d'une expérience ancestrale, dont nous sommes déconnectés. Le fast-food n'est pas loin, comme le fast-sentir, le fast-apprécier, le fast-découvrir, à l'orée du speed-dating. J’en ai conclu que plus une pomme est belle pour la vente, plus elle est factice, siliconée, chirurgie végétale pour attirer le consommateur, et plus j’ai de risques d’être trompé sur la marchandise. Comme une pin-up trop fardée pour être réelle. J’ai toujours trouvé ahurissant qu’on puisse jeter des fruits ou des légumes parce qu’ils n’ont pas l’aspect attendu par le consommateur. On a choisi de se calquer sur la nullité imaginative du client. Misère! Misère! Misère!
Jour de marché
Ceux des champs et ceux du bord du lac affluent pour vendre des produits qu'on ne peut dissocier de leur personne. Chaque stand est chargé de présences clairement identifiables, selon un cadastre des appétits. Ici, un robuste gaillard vous propose une délicieuse mousse de féra, en vous raillant - mais non sans vous la faire goûter, amicalement, avec un petit verre de blanc de derrière les fagots. Un peu plus loin se trouve ce couple qui vend des fromages comme on fait un spectacle. Leur pièce est parfaitement rodée. Pensez-vous, après trente ans de vie commune - ce qu'il ne manque pas de vous rappeler. Ils ont une éternelle fourgonnette rouge, toute délabrée, et il n'en changeraient pour rien au monde. C'est un signe de parfaite hygiène professionnelle. Acheter son fromage de chèvre au pied d'une camionnette neuve et rutilante me volerait une partie de mon plaisir. J’aurais l'impression que le fromage n'est plus l’essentiel, que ce n'est qu’un faire-valoir pour s'enrichir. Je me doute bien qu’une belle bagnole doit dormir dans leur garage, mais qu'importe. Ce crottin, que je payerai joliment cher, trône dans son juste écrin. Le prix comprend la mise en scène, à laquelle je tiens, et je veux bien être dupe.
J’aime m'imaginer que tous les participants de ce grand marché du samedi sont partis à l'aube, qui de sa montagne ou de sa vallée, avec leurs victuailles. Cela me rappelle les tribus berbères dont on m’a parlé, qui viennent de tous côtés s'écouler en flot de couleurs, d'odeurs, de cris et de goûts, dans une petite vallée du Mont Atlas, chaque mercredi, précisément, toujours à la même heure, eux qui, pris individuellement, n'auraient jamais été au rendez-vous que vous leur auriez donné. Ils sont mus par la force d’une tradition devenue quasi organique. Ce rendez-vous est un appel impérieux. Comme pour les maraîchers de ce coin de pays. L'essentiel est d'être venu porter ses marchandises à la ville. Et pour le mauvais temps, on s’arrangera. On improvisera, comme on l’a toujours fait. On se prêtera un poids pour lester la bâche qui menace de s'envoler, on s’aidera à monter l’auvent sous la pluie battante. La jolie boulangère sera si bien emmitouflée qu'elle ne laissera paraître qu'une lunule de sourire et un ravissant petit nez rougi. "Bon sang ce que ça caille ce matin!", lancera l'un d'entre eux. Bon sang, car ça pulse, malgré tout.
Je suis parti de chez moi, chaudement habillé, sans être tout à fait sûr qu'ils seront là. "Il n'y aura personne par un temps pareil, tu verras", aurai-je lancé, sans trop y croire. Car ils sont tous là, à braver le froid, pour nous ravitailler, avec leurs vivres, dont ils ont pris soin, pour qu'ils ne se gâtent pas durant le trajet, qu'ils ne souffrent pas des intempéries, qu'ils soient beaux pour la réunion. Leurs vivres! Quel beau mot, roi de l'alimentation, la souche du verbe "manger". Et chacun s'approche pour acheter une salade, des pommes de terre, du gruyère, de l’agneau, et ramener chez soi, bien au chaud, leurs trésors qu'ils pourront transformer selon leur imagination. Et il y a matière à devenir inventif, quand il y a du goût. On va se faire sacrément plaisir à mitonner le dîner. Et moi, au milieu de ce biotope, je m’imprègne comme une éponge, et je laisse infuser ma prochaine chronique.
Photo - Robert Doisneau
Adolescent, je croyais tout ce qui était écrit sur les 4e de couvertures des livres que j'achetais, certainement habitué aux Folios qui ne mentent pas. Il me semblait impossible qu'on raconte des bobards sur un livre, qu'on fasse de la réclame, car pour moi, l'édition n'était pas du commerce, chaque bon livre étant un trésor qui se suffisait à lui-même et je croyais que tout le monde le savait, que ça allait de soi, comme un fait de nature. Je dois aux éditions anglaises de m'avoir rapidement déniaisé à coups de dazzling!, amazing!, wonderful!. Et j'en vins à trouver ces slogans de revues de cabinets moins traîtres que les résumés de certains éditeurs francophones qui vous racontent des salades sur un navet.
Que je lise une vie de saint ou «Vent de sable» de Kessel, je suis admiratif et reconnaissant que des hommes et des femmes aient consacré leur vie à chanter ce qu'il y a de plus beau et de plus haut dans une vie humaine. De l'avoir dit et d'avoir mis cette tâche au-dessus de tout. D'avoir fait briller des étoiles au firmament de notre ciel intérieur, malgré nos mesquineries, nos relents fétides, nos bassesses et notre cruauté. Ces étoiles sont des repères qui nous guident sur notre chemin dont nous ne connaissons pas la destination, mais dont nous pressentons que c'est par là qu'il serait bon d'aller. Et nous y allons, nous nous perdons toujours, souvent, mais qu'importe, il ne peut en être autrement, nous devons nous tromper. Se perdre, ce n'est pas courir à notre perte. Et ces étoiles, ils ont su les placer suffisamment haut afin de raffermir nos espérances, et nous permettre de traverser nos tourmentes, jusqu'à des clairières plus sereines, jusqu'à l'oasis. Et puis nous poursuivrons notre voie, en levant la tête de temps à autres pour demander aux étoiles par où aller. Oui, il est bon d'avoir près de soi des êtres qui ont su dire notre grandeur pour défier la morosité et nos découragements.
J’ai vécu cet épisode comme une petite grâce. A Nouvel An, j’avais prêté un de mes pulls à son mari qui s’était taché en préparant des sauces pour la fondue bourguignonne. Et puis, ce pull, je l’ai oublié. L’autre jour, invité dans leur famille, son épouse me l’a rendu, parfaitement plié, repassé et emballé dans un plastique transparent. Je fus touché de la sollicitude avec laquelle elle avait pris soin d’un de mes vêtements. Ces petits gestes qui passent bien souvent inaperçus sont des miracles.
La fée du logis
Pour Nathalie aux chats
Comme si de rien n’était... On oublie un peu vite que ceci ne doit rien au hasard, si ce lieu offre tant de minutieuse clarté, d’équilibre, et qu’on s’y sent tout simplement bien. Mais peut-être que toute la famille s’en rend compte. Il se dégage de ce couple, après plus de vingt ans de vie commune, un plaisir vivant d’être ensemble, et de continuer à se choisir. Et aucun des trois enfants n’est très pressé de quitter le domicile, malgré de nombreuses récriminations visant à faire comprendre qu’ils sont des clients de marque, que l’adolescence leur donne le choix, la liberté, qu’ils sont grands maintenant, mais qu’ils ne manqueront pas de rentrer le week-end pour apporter leur lessive, bien entendu. Chacun doit pressentir obscurément qu’il ne saura jamais prendre soin de lui comme leur mère, qu’il y a là un vrai talent qu’ils n’ont pas. C’est bien normal: ils n’ont pas eu beaucoup le loisir de s’exercer. Et puis les deux garçons sont lucides. Ils savent que l’ordre sort du chaos et, en regardant autour d’eux, ils n’aperçoivent qu’un univers ordonné qui a été créé pour leur plus grande sérénité, une forme d’éden. Tout ceci, ils ne l’avoueront jamais, du moins directement. Qui sait même si cela ne rendra pas leur envol plus difficile? La douceur fait perdre parfois un peu de la vigueur nécessaire pour s’arracher du nid. On se met à ronronner - et ce ne sont pas les nombreux chats, génies du lieu, qui diront le contraire. Je devine également que leur maman, en bonne maman, ne tient pas tant à les voir partir. Elle a tissé autour d’eux un cocon maternel, si accueillant, si bienveillant, que la piste de décollage est très moelleuse: ils devront prendre un sacré élan pour s’envoler! Mais en a-t-elle seulement conscience? Sa générosité n’est le fruit d’aucun calcul.
Rentré chez moi, j’ouvris le paquet, et le sortilège continua d’opérer. Ce pull, que je traitais comme un torchon à cause d’une inaptitude viscérale à plier et à empiler mes habits correctement dans une armoire, était auréolé de toute la prévenance dont il fut l’objet. Comme il sentait bon! A plusieurs reprises je plongeai mon visage dedans et je le mis sans plus attendre. Peut-être que l’habit ne fait pas le moine, mais la fraîcheur fait l’homme avenant. J’éprouvais exactement la même sensation que dans leur foyer: un sentiment d’aisance, de bien être, de souplesse. Je ne me serais jamais douté d’être aussi réceptif à ce genre de confort. Quelle volupté! Mais qu’on ne se leurre pas: mon pull, n’avait pas eu droit à un égard particulier. Non, il avait été traité comme les autres. Et c’est ce qui me plaisait, car je pus ainsi pénétrer dans l’intime de la maisonnée pour tenter d’en discerner l’alchimie. Je m’amuse à l’idée que mon pull, comme un infiltré, se soit retrouvé mélangé aux autres vêtements d’une famille qui m’est chère, et dont chaque membre à une couleur bien particulière. Etre passé par le même tambour du lave-linge, et s’être retrouvé au milieu d’une pile en attente d’être repassé, cela crée des liens. J’imagine mon pull se tapant la causette avec un t-shirt et une chemise, l’un et l’autre se demandant s’il se tape l’incruste. Le climat est hostile. Le bleu de jardinage, plus courageux, ose l’aborder et lui demander:
- T’es nouveau?
On les sent un peu inquiets, craignant une vague d’immigration massive de textiles qui risquerait de compromettre leur primauté.
- Et tu ne serais pas chinois par hasard?
Oui, car si en plus il était chinois, ils savent qu’ils ne feraient pas le poids! Mais mon pull, lui, cordial et jovial, sut détendre l’ambiance et les rassurer. Il n’était que de passage, et après le repassage, ils ne le verraient plus dans les parages. Et puis, il se met à leur raconter son histoire, ce qui ne manque pas de faire réagir l’autre pull, celui qui fut aspergé de mayonnaise à Nouvel An, qui atteste ses dires:
- C’est vrai les gars, j’étais là! Quelle saucée!
C’est alors un grand moment de fraternité dans le sèche-linge. On se tombe dans les bras, on échange des embrassades. Chacun est tranquillisé, sa place dans les rayonnages n’est pas menacée. Du coup, c’est l’occasion de faire plus ample connaissance. Il recueillit, ce jour-là, un ensemble de confidences dont cette chronique n’est pas l’objet. Ce que je retiens de mon pull proustien, ce sont toutes les émotions douillettes qu’il a fait jaillir. Le sentiment d’une certaine manière de faire les choses, avec conscience, et dont découle un certain ordre de son monde qui permet de s’y sentir bien. Pour d’autres, ce sera un capharnaüm créatif, tout ceci est très personnel, et lié à l’intime de l’organisation psychique de chacun. Pour ma part, je n’ai jamais bien pu penser au milieu d’un foutoir. Et me revient aussitôt une phrase de ce petit ouvrage de croissance de Gaston Bachelard, La flamme d’une chandelle, dans lequel il écrit: «On a tout à gagner à donner aux objets familiers l'amitié attentive qu'ils méritent.» En prendre bon soin est une manière de les investir, de les sortir de l’anonymat des choses pour en faire des alliés, des repères, sur lesquels nous pourrons nous appuyer, et qui sauront nous rendre l’attention que nous leur donnons en nous réconfortant, en nous permettant de nous situer au milieu d’eux. Ils peuplent notre quotidien, comme autant de présences qui prolongent notre intériorité. D’ailleurs, chacun de nous tisse une relation étroite avec eux par la manière qu’il a de se les approprier. Du moment où ils sortent de la chaîne du même pour devenir nôtre, quel parcours, fait de temps, d’habitudes, de répétitions nonchalantes et machinales. Le pull sur le rayon d’un magasin, au côté de dizaines d’autres pareils, et celui qui nous aura accompagné au fil des ans, n’est plus le même: il a désormais une histoire, la nôtre, et un seul regard suffit à nous rappeler tant de souvenirs, comme le jour où nous l’avions oublié chez une gente dame pour avoir le prétexte de venir le rechercher. Je peine à me débarrasser d’une vieille paire de godillots, car je sais tout le chemin que nous avons fait ensemble, au point que mon pied s’est autant formé à son cuir que sa semelle aux sentiers que nous avons battus ensemble.
Ces objets, en devenant des familiers de notre existence, de notre intimité, en nous tenant compagnie, deviennent également des signes de reconnaissance de notre personne. Saturés de nous, ils font rayonner notre présence au point de nous dire en notre absence. Je me souviens d’avoir vu la table de travail de Ramuz, à la Muette, laissée intacte 50 ans après sa mort. Tous les objets étaient polis par sa personne. L’empreinte, qu’il avait laissée en creux dans la moindre chose, le ressuscitait. Ou encore, la table de Georges Haldas, chez Saïd, alors qu’il s’était absenté pour quelques instants: la bougie qui veillait, l’icône, la feuille remplie de son écriture, étaient comme autant de traces chaudes qui indiquaient qu’il n’était pas loin. La Bible que j’ai reçue d’une grand-mère que j’ai beaucoup aimée me parle d’elle quand je la prends dans la main. Dans ma frénésie biblio-pathologique, j’ai acheté une dizaine de Bibles différentes, mais je ne lis que celle qu’un ami cher m’a offerte. J’ai longtemps mis des chaussures qui me faisaient mal, parce que mon père me les avait données, et que j’étais fier de marcher dans ses pas. J’aime les objets qui ont un âge ou qui sont empreints de travail ou d’habitudes qui leur donnent toute leur valeur. Les objets que j’aime n’en finissent pas de me conter des histoires. De même que la manière de faire les choses est, elle aussi, la signature substantielle d’un être. Ce que notre fée du logis avait bien compris, et dont mon pull était un reflet révélateur. Je ne le verrai plus jamais ni ne le porterai comme avant. Il est métamorphosé, après cette petite odyssée accomplie dans un autre foyer. Oui, ce pull qui fut l’objet de tant d’amitié prévenante, si ce n’est pas encore le Paradis, y mène certainement.
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Image - Trois déesses-mères dans une coquille, Lyon, Musée des Beaux-Arts elles portent chacune une corne d'abondance.
A Rome, le culte domestique et familial en question était celui des Lares, les ancêtres, et des Pénates, les gardiens de la nourriture et de la boisson (par extension les Pénates ont désigné la maison que l’on habite, d’où l’expression « regagner ses pénates ») auxquels le chef de famille faisaient quotidiennement des offrandes avec les prémisses des repas. Situées près du foyer, sur un autel de forme ronde ou carrée (le laraire), les figurines représentant les Lares et les Pénates étaient décorées, les jours de fête, de guirlandes de fleurs et on brûlait devant elles de l'encens et des parfums. Dans ce culte domestique de grande importance, la flamme du foyer ne devait jamais s'éteindre. [Sources: Zigs-zarts]
Deux scènes magnifiques du film Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois. La première, lorsqu'ils chantent en chœur pour marquer leur résistance à l'hélicoptère qui survole le monastère. Quelle belle manière de résistance, tellement différente, tellement humaine et poétique. Et puis, bien entendu, le repas partagé dans le réfectoire, alors que la vieille radio diffuse Le Lac des cygnes de Tchaïkovski. Bon Dieu ce que ce film que j'ai revu pour la seconde fois me fait du bien. Il nous donne à voir de vrais héros, de ceux qui, par leur faiblesse et leur courage, nous permettent d'interroger notre propre humanité.
«Vous êtes trop sensible», lui avait-dit ce figuier stérile, fier d'avoir un cuir psychique suffisamment épais et un bouquet de terminaisons nerveuses qui n'avait jamais puissamment fleuri pour affleurer à la surface de son être et venir lui rendre compte des échos des milliers de sensations diverses et variées qui font la richesse de celui qu'il juge, sur la base de critère totalement imprécis, comme étant «trop sensible». La vie lui avait fait subir une précoce déforestation de sa sensibilité, donc de sa réceptivité, donc de son humanité, au point de ne plus se rendre compte qu'il avait été par là-même lobotomisé.
Se méfier des règles de vie qui peuvent très vite devenir un carcan étouffant. S'efforcer d'indiquer, sans trop de prétentions, quelques repères susceptibles de nous aider à mieux laisser la vie circuler en nous. Oui, suggérer des pistes, sur la base d'expériences vivantes. Donner envie et rappeler où se situent nos sources de vies, nos havres de paix. Mais rien de trop méthodique, si possible, par peur de devenir volontariste et de finir par ne plus faire que de suivre des règles comme une tuyauterie psychique qui ne serait plus connectée à la source.
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J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du maga...







