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Un écrivain sur un plateau, durant les quelques instants avant qu'il prenne la parole, pendant qu'on le présente, me fait songer à l'albatros de Baudelaire. Il me paraît vulnérable, inadapté, empêtré dans sa personne, empêché dans cette attente. Puis ils prennent la parole, et alors, parfois, le miracle se produit.
L'enfer ressemble à cela, certainement...

Il ne faut pas avoir honte de se souvenir qu'on a été un « crevard », un squelette, qu'on a couru dans tous les sens et qu'on a fouillé dans les fosses à ordures [...]. Les prisonniers étaient des ennemis imaginaires et inventés avec lesquels le gouvernement réglait ses comptes comme avec de véritables ennemis qu'il fusillait, tuait et faisait mourir de faim. La faux mortelle de Staline fauchait tout le monde sans distinction, en nivelant selon des répartitions, des listes et un plan à réaliser. Il y avait le même pourcentage de vauriens et de lâches parmi les hommes qui ont péri au camp qu'au sein des gens en liberté. Tous étaient des gens pris au hasard parmi les indifférents, les lâches, les bourgeois et même les bourreaux. Et ils sont devenus des victimes par hasard.

-- Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma, 1978
Je me demande si ce n'est tout de même pas très récent dans l'histoire du livre cette mise en scène pathétique et narcissique de l'écrivain contraint de se donner à voir pour espérer être lu. Etre vu pour vendre, et non plus être découvert suite à la lecture, ah! c'était donc vous, je suis ravi de rencontrer l'auteur, comme on pousse la balade un plus loin vers une intimité, un univers, en se rapprochant du noyau ré(d)acteur. Mais avant que l'auteur ne prenne la parole, ce sont ses écrits qui l'ont précédé et non la brise médiatique qui fait souffler les mille et une feuilles de l'édition.

Ceci dit, j'espère qu'on me lira. Nous ne sommes pas à une contradiction près après tout.
Pas un seul des écrivains qui me sont chers n'ont jamais écrit leurs textes avec un ordinateur, ni une machine à écrire.
L'écriture d'Irène Némirovsky: quelle belle découvre.
Sur la scène du monde, je ne vois aujourd'hui que l'écrivain qui ait quelque chose de différent à dire.
Modiano: un spécimen typique du je suis là mais je ne sais pas trop alors bon quant à faire j'ai développer un regard hors du commun sur tout cet embarras dans lequel je suis quant à faire vu que je suis là.
Henri Guillemin: quel merveilleux orateur. Ici, dans sa plaidoirie pour défendre les choix qu'il a faits pour aborder les hommes, les écrivains, les penseurs dont il a parlé.

http://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-appel/3448614-defense-de-guillemin.html
Dire qu'il y eut dans l'histoire de l'humanité un auteur qui pouvait signer de ces deux colossales initiales: V.H.. Deux initiales comme le pressentiment d'un univers.
Le journal en miettes de Ionesco, une pure merveille. Mon préféré avec le journal de Jules Renard et les Cahiers de Cioran, sans oublier les notes de Ludwig Hohl, le journal de Ramuz, et les Carnets de l'état de poésie de Georges Haldas - et j'en oublie certainement d'autres. En les lisant, j'ai l'impression de vivre le privilège d'une conversation intime avec des auteurs dont la voix me semble proche, si proche que j'ai bien souvent l'impression de lire des pensées qui auraient pu être les miennes - je sais, c'est prétentieux, mais peut-être parfois qu'en me mettant sur la pointe des pieds à la faveur d'un alignement astral très favorable et d'un bordeaux à nul autre pareil... Et puis cet humour tendre, ce don d'autodérision qui est la signature d'être rare, qui vivent au plus près de leur essentiel.
«Et j'appellerai maçon de brèche celui qui répare les chemins pour vivre.» (Isaïe 58, 2)

Quel beau métier que celui qui consiste à réparer les chemins pour vivre. Je pense aussitôt à une petite liste d'écrivains-maçon qui font de ma vie une voie royale que je n'ose parfois pas emprunter, tant je ne m'en sens pas digne.
Sincérité et authenticité si émouvante de Ionesco dans son Journal en miettes. J'éprouve une grande tendresse pour cet auteur à la lecture de ces pages d'une justesse poignante et qui n'exclut pas une bienveillante dérision à l'égard de lui-même - ce qui est toujours un signe de vérité.
Saphia Azzeddine, encore une auteure qui me convaincs que le XXIe siècle littéraire est féminin, lumineusement féminin. Le XIXe les avait étouffées. LE XXe avait ses caïds et ses grandes gueules qui les reléguaient au second plan. Celles qui arrivaient à se faire entendre était d'une trempe hors du commun. Mais au XXIe siècle, leur talent et leur sensibilité peut s'exprimer sans qu'elles aient à mener une lutte acharnée pour exister. Bien entendu, elles doivent livrer bataille, mais à armes plus égales me semble-t-il.
Jolie définition du romancier, de Sylvie Germain, toujours:

«Le romancier n'est rien de précis, il ne possède aucun savoir particulier, il est juste, et passionnément, en quête d'un peu de compréhension de ce qu'est l'humain. Il tourne autour, il lance des sondes, fines ou brutales, il fouille et touille, il hasarde des conjectures, il bricole des possibles par voie d'inférence et d'imagination, il extrapole.» (Rendez-vous nomades, pp. 134-135)
Moravia, c'est Lolita qui nous échappe à s'en faire brûler la cervelle.
Je me suis fait un très beau cadeau que je frémis de recevoir. Toute l'oeuvre romanesque de Bernanos, dans l'édition de la Pléiade qu'en avait fait Albert Béguin, préfacée par Gaëtan Picon. Dire que pour beaucoup, ces trois noms ne signifient absolument rien. Mais peu m'importe, moi, je suis enchanté.

(Bon, l'édition n'est qu'un détail pourtant coûteux, et peu pratique, je n'arrive jamais à annoter au crayon ces pages de fin velours.)
Un très bel entretien avec Henry Bauchau à lire dans TéléramaHenry Bauchau : “L’histoire du monde serait plus juste si l’on tenait compte de l’histoire des dormeurs et de leurs songes”

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?