«Certes, l'homme est partout l'ennemi de lui-même, son secret et sournois ennemi. Le mal jeté n'importe où germe presque sûrement. Au lieu qu'il faut à la moindre semence de bien, pour ne pas être étouffée, une chance extraordinaire, un prodigieux bonheur.»
Un prodigieux bonheur... Vous avez cru que c'était Bobin? Eh bien non, c'est Bernanos! Et ce prodigieux bonheur, un peu mon n'vœux que c'est tout ce que je vous souhaite pour la nouvelle page qui s'ouvre dans quelques heures comme une absolution pour certains, une gueule de bois pour d'autres, quoi qu'il en soit on se remettra tous au boulot sous peu, et si ça peut être pour cultiver un peu plus de bien, nous ne perdrons pas notre temps.
Peu importe que nos travaux soient répétitifs si nous parvenons à les accomplir avec une fraîcheur d’âme et d’esprit. Si chaque fois que nous les accomplissons, nous faisons travailler quelque chose qui nous amène à être plus présents à la vie, à soi-même, à autrui. L’essentiel, ce sont les dispositions intérieures dans lesquelles nous accomplissons nos tâches quotidiennes. Tout participe à notre croissance.
«En somme, tout compte fait des expériences de la vie, des expériences écartelées, écartelantes, c'est bien plutôt devant mon papier blanc, devant la page blanche placée sur la table à la juste distance de ma lampe, que je suis vraiment à ma table d'existence.»
-- Gaston Bachelard, La Flamme d'une chandelle.
Il y a ceux qui se couchent dans les brancards, ceux qui ruent et pire, ceux qui mettent tant d'énergie pour les éviter qu'ils finissent par en mourir. Et puis il y a celui qui tire sa humblement sa carriole, non qu'il se soit vraiment résigné, mais il sait se contenter des quelques heures de liberté qu'on lui laisse pour s'ébrouer dans les verts pâturages.
Stupéfaction de découvrir que le tchacaïon (terme désignant un charcutier allant de ferme en ferme) nous a quittés. Il venait de fêter ses 80 ans au mois de juillet. Déjà très malade - diabète, je le voyais régulièrement assis sur son banc, devant sa ferme, lorsque je rentrais du travail. Dès qu'il y avait un rayon de soleil, il était là. Nous discutions toujours quelques instants du climat qui a perdu la boule et des dictons météorologiques qui ont perdu le nord.
Je relis le Journal d'un curé de campagne de Bernanos avec une joie intacte. Mais quelle intelligence, quelle perspicacité, quelle finesse! Sa pensée est si pénétrante. J'aime la figure de ce pauvre curé responsable de cette paroisse dont le centre de gravité spirituel est bien bas, et qui entreprend ce monologue avec lui-même à travers son journal.
Belle approche de la contemplation de Thomas Merton:
«La contemplation est la plus haute expression de la vie intellectuelle et spirituelle de l'homme. C'est cette vie même, pleinement alerte, active, consciente de sa vitalité. C'est un émerveillement spirituel. C'est un respect spontané devant le caractère sacré de la vie et des êtres. C'est la gratitude que nous éprouvons devant la vie, la connaissance et l'être. C'est une compréhension profonde qu'en nous, la vie et l'être procèdent d'une Source invisible, transcendante et infiniment généreuse.» (Thomas Merton, Semence de contemplation, p. 16.)
«La contemplation est la plus haute expression de la vie intellectuelle et spirituelle de l'homme. C'est cette vie même, pleinement alerte, active, consciente de sa vitalité. C'est un émerveillement spirituel. C'est un respect spontané devant le caractère sacré de la vie et des êtres. C'est la gratitude que nous éprouvons devant la vie, la connaissance et l'être. C'est une compréhension profonde qu'en nous, la vie et l'être procèdent d'une Source invisible, transcendante et infiniment généreuse.» (Thomas Merton, Semence de contemplation, p. 16.)
Le père ne peut que se rendre à l'évidence: les chances qu'il a d'être entendu d'une mère en train de s'occuper d'un petit enfant sont quasi nulles. Quand bien même elle semble lui répondre, il est évident que le gros des troupes de son attention sont entièrement absorbées par la progéniture, et que les messages à diffuser à ce moment doivent être é-lé-men-tai-res, en aucun cas complexe, de moindre importance, et sans espoir d'être retenus.
Doit-on le regretter? En aucun cas! Elle fait le plus important: prendre soin de l'enfant. Que pourrions-nous souhaiter de plus?
Doit-on le regretter? En aucun cas! Elle fait le plus important: prendre soin de l'enfant. Que pourrions-nous souhaiter de plus?
Appris hier la mort de Montserrat Figueras. Cancer - j'aurais naïvement cru que sa voix prodigieuse, la bonté et la douceur qui en émanaient, l'aurait protégée. Si l'instrument que fut son corps n'est plus, son chant demeure bien vivant. Je me souviens d'avoir souvent songé qu'il y eut sur terre deux enfants qui s'endormaient au son des berceuses qu'elle leur chantait. Les bienheureux! Comme ils devaient bien dormir. (D'ailleurs, elle avait enregistré un disque de berceuses intitulé Ninna nanna.)
Tu vas vite, vite, vite, si vite! Tu mords dans le réel avec une vigueur époustouflante, nous laissant à peine le temps de te suivre et de pouvoir fixer dans nos mémoires chacune de tes acquisitions. Alors nous te bombardons avec nos appareils photos, des milliers d’images qui successivement se déroulent comme un petit film de ton devenir. Tu ne m’en donnes pas moins le sentiment de nous échapper.
«Quand j'étais petite, les oncles Scrogneugneu et les vieilles tantes barbues disaient de moi, en tremblotant, à Maman : "C'est merveilleux comme Claire possède la joie de Dieu." Ça, je sais qu'on l'a dit souvent de moi jusqu'à il y a deux ou trois ans. Ils sont marrants. C'est facile d'avoir la "joie de Dieu" quand on a de quoi bouffer, des affections imbougeables, quand on est bien lavé, aimé, nourri, soigné... Ce n'est pas la joie de Dieu, alors ! C'est tout simplement la joie de vivre... et c'est déjà beaucoup!» (Claire de Castelbajac)
Les moines se sont mis sous clé pour préserver la qualité de leur recueillement. Mais, aujourd’hui, bon nombre de cloîtres sont en déshérence. Les moines et les moniales les ont quittés. Le badaud que je suis peut y promener son pied profane. Lorsque j’entre dans l’un d’entre eux, j’ai l’impression de me trouver dans une coquille vide, comme celle d’un escargot qui a quitté son domicile. Les portes se sont ouvertes, et les courants d’air ont éteint la flamme de la contemplation.
Une lecture nourrissante pour prendre les meilleures résolutions qui soient pour MMXIII: Bernard Besret, Du bon usage de la vie. Je reprends la notice de l’éditeur qui est très claire:
«Fort de son expérience de théologien et d'ancien prieur de l'abbaye de Boquen, mais loin des Eglises et des logiques dogmatiques dont il s'est définitivement détaché, l'auteur de Confiteor nous livre ici un véritable manuel de sagesse laïque : "Plus de vingt ans de vie monastique, écrit Bernard Besret, m'ont donné la conviction que celle-ci recèle, derrière ses murs de clôture et ses anachronismes, derrière ses vêtements et ses horaires d'un autre âge, des trésors qui ne lui appartiennent pas en propre, mais qui appartiennent au patrimoine de l'humanité." A ses yeux, chacun de nous a vocation à devenir "moine", afin que "le pluriel qui l'habite cède peu à peu la place à l'un qui le fonde". Cette réflexion approfondie sur les éléments fondamentaux de notre condition - nature et culture, santé et maladie, rêve et sommeil, parole et silence, mort et souffrance... - nous ouvre la voie d'un élargissement de la conscience, par l'exercice d'une vigilance intérieure au quotidien.»
«Fort de son expérience de théologien et d'ancien prieur de l'abbaye de Boquen, mais loin des Eglises et des logiques dogmatiques dont il s'est définitivement détaché, l'auteur de Confiteor nous livre ici un véritable manuel de sagesse laïque : "Plus de vingt ans de vie monastique, écrit Bernard Besret, m'ont donné la conviction que celle-ci recèle, derrière ses murs de clôture et ses anachronismes, derrière ses vêtements et ses horaires d'un autre âge, des trésors qui ne lui appartiennent pas en propre, mais qui appartiennent au patrimoine de l'humanité." A ses yeux, chacun de nous a vocation à devenir "moine", afin que "le pluriel qui l'habite cède peu à peu la place à l'un qui le fonde". Cette réflexion approfondie sur les éléments fondamentaux de notre condition - nature et culture, santé et maladie, rêve et sommeil, parole et silence, mort et souffrance... - nous ouvre la voie d'un élargissement de la conscience, par l'exercice d'une vigilance intérieure au quotidien.»
Je n'utilise que rarement les points de suspension. Ils jouent de l'ambiguïté comme une fausse séduction, n'achèvent rien et font croire à des possibles qui ne sont souvent que des essoufflements, à une émotion intense qui ne pourrait être verbalisée, alors qu'il s'agissait d'un spasme provoqué par un courant d'air. Je lui préfère le point qui ose détacher ce qui précède de ce qui suivra, qui signe la mort de la phrase pour que se lève le sens, qui a le courage de conclure et d'assumer qu'il n'y avait là rien à ajouter. Mais ces trois points de suspension comme des petites billes qui nous font glisser, c'est un truc à se fracturer la hanche...
«Il faut avant tout consacrer du temps au silence, et à la contemplation, surtout si nous vivons dans de grandes villes où tout n'est qu'agitation. Voilà pourquoi j'ai décidé d'ouvrir notre première maison de sœurs contemplatives, dont la vocation est de prier pendant la plus grande partie de la journée, à New York plutôt que sur l'Himalaya, car je sentais que ce sont les grandes villes qui avaient le plus besoin de silence et de contemplation.»
J'ai une foule de sensations, de souvenirs très précis qui sont en attente d'être métabolisés depuis plus d’un quart de siècle. Ce sont des graines d’éternité qui naissent sur le terreau des jours et des heures où elles germent, mais qui se développent selon un rythme organique et intime propre à chacun qui échappe à toute planification. Imaginerait-on agender une prise de conscience ou une émotion? A 10h45, j’éprouverai de la joie. Ou, le 2 janvier prochain, je prendrai conscience que je n’ai pas à me sentir coupable. Non, bien entendu. Tout ceci échappe à la tyrannie des horloges et notre intimité devient silencieuse lorsqu’on tente de le cerner par notre seule volonté. Il convient de créer des dispositions intérieures favorables pour pénétrer dans ce sanctuaire.
"Quand on aime trop les animaux, c'est contre les hommes" (Sartre)
Je pense que c'est très juste. J'ai vu d'invraisemblables regards haineux de propriétaires de chiens parce qu'ils croyaient que je n'aimais pas leur canin alors que je me retirais soit parce que je n'avais pas envie de voir ma veste entruffée de bave suspecte, soit parce que l'odeur de lendemain de raclette en putréfaction ne me disait rien qui vaille. Aussitôt, ils se sentaient le besoin de gloser, marmonnant que j'en avais peur ou que j'étais un sans cœur. J'imagine que si je m'étais mis à quatre pattes pour me rouler sur le dos en jappant, ils m'auraient adoré. Mais je ne m'appelle pas Didier.
L'archipel des moines de François Lespés, sur le monastère russe orthodoxe de Valaam: un documentaire vibrant à méditer.
Voir le reportage:
http://www.youtube.com/watch?v=4mRjVo3ZQOA
Voir le reportage:
http://www.youtube.com/watch?v=4mRjVo3ZQOA
Tu as toujours le dernier mot... C'est l'expression souvent utilisée par celui qui a peu de répondant et qui tente de clore une discussion par ce pauvre artifice rhétorique portant un jugement sur son interlocuteur pour masquer ses propres carences expressives, en tentant de lui signifier qu'il convient de savoir se taire. Bien entendu qu'il convient de savoir se taire lorsqu'on ne sait pas faire des mots une fête, un jeu, un matériau créatif. Alors oui, à celui-ci, je laisse le dernier mot, le trognon, et moi je vais me resservir une belle portion de verbes.
Chère Bernardines,
Permettez-moi de vous appeler ainsi. Je vous envoie cette petite lettre, par-dessus le muret qui me sépare de vous, pour vous dire: merci! Merci d’être là, merci d’être, par votre vie de prière et d’attention, comme la flamme d’une bougie qui se consume pour notre plus grand bien. Je passe régulièrement devant votre monastère lorsque je vais rendre visite à ma grand-maman, à Monthey. J’aperçois, entre les maisons, la bâtisse qui se dresse et puis, au bord de la route, ce panneau de signalisation brun indiquant un centre d’intérêt culturel ou historique, comme si vous apparteniez au passé, alors que vous êtes les âmes bienveillantes et bien vivantes d’un lieu de pleine présence. Et de toute manière, si vous deviez appartenir à un patrimoine, ce serait celui du cœur...
Permettez-moi de vous appeler ainsi. Je vous envoie cette petite lettre, par-dessus le muret qui me sépare de vous, pour vous dire: merci! Merci d’être là, merci d’être, par votre vie de prière et d’attention, comme la flamme d’une bougie qui se consume pour notre plus grand bien. Je passe régulièrement devant votre monastère lorsque je vais rendre visite à ma grand-maman, à Monthey. J’aperçois, entre les maisons, la bâtisse qui se dresse et puis, au bord de la route, ce panneau de signalisation brun indiquant un centre d’intérêt culturel ou historique, comme si vous apparteniez au passé, alors que vous êtes les âmes bienveillantes et bien vivantes d’un lieu de pleine présence. Et de toute manière, si vous deviez appartenir à un patrimoine, ce serait celui du cœur...
Chères Bernardines
Chère Bernardines,
Permettez-moi de vous appeler ainsi. Je vous envoie cette petite lettre, par-dessus le muret qui me sépare de vous, pour vous dire: merci! Merci d’être là, merci d’être, par votre vie de prière et d’attention, comme la flamme d’une bougie qui se consume pour notre plus grand bien. Je passe régulièrement devant votre monastère lorsque je vais rendre visite à ma grand-maman, à Monthey. J’aperçois, entre les maisons, la bâtisse qui se dresse et puis, au bord de la route, ce panneau de signalisation brun indiquant un centre d’intérêt culturel ou historique, comme si vous apparteniez au passé, alors que vous êtes les âmes bienveillantes et bien vivantes d’un lieu de pleine présence. Et de toute manière, si vous deviez appartenir à un patrimoine, ce serait celui du cœur.
Je dis chaque fois à ma fille de deux ans, si elle ne s’est pas endormie durant le trajet:
- Tu vois, c’est là qu’habitent les Bernardines.
Et je l’entends répéter en écho:
- ‘nardines.
J’ai même tenté de m’aventurer en voiture le long du petit sentier étroit qui monte vers le monastère, et je fus bien empêtré pour faire marche arrière. On ne vient pas jusqu’à vous en voiture, mais à pied, en savourant le crissement du gravier sous la semelle qui imprime chaque pas. Je me suis renseigné auprès d’une amie de la région qui m’a dit que le monastère était fermé au public. J’avais espéré qu’il y aurait des heures de visite me permettant de venir m’inspirer du génie du lieu, de m’imprégner de sa clarté et sa simplicité, au contact desquelles on se sent dans les meilleures dispositions qui soient, comme si on venait s’appuyer sur une grande épaule de patience et de charité. C’est un peu vite oublier qu’une fois reparti, cet effet bienfaisant ne manque pas de s’estomper si on ne prend pas sur soi de le cultiver. Vous pouvez, par votre mode de vie, donner l’exemple, mais vous ne pouvez pas marcher à notre place. Je m’en suis donc retourné sur les chemins de la vie civile.
Votre vie, cloîtrée, loin du «monde» comme on disait à l’époque, peut être difficile à comprendre. Mais vous n’avez pas fait le choix de vous emprisonner, mais de vivre autrement, bien loin de tout conformisme. Vous vous êtes voulues le plus libre possible pour cet essentiel que sont pour vous les Évangiles. Vous avez choisi de mettre des limites à l’horizontalité pour vous concentrer sur la verticalité. D’aucuns diront que cet engagement est une folie - et ne l’est-il pas d’une certaine manière? D’autres percevront cette clôture monastique comme une fermeture, voire même comme une agression ou un rejet - c’est ainsi que je l’avais perçu dans un premier temps. Pourtant, elle n’est qu’une manière de prendre bon soin de son intimité, de la protéger des assauts du monde extérieur, exactement comme le ferait une famille qui défend sa vie privée. Il importe que certaines choses soient mises à l’abri des regards. En vous retirant, vous ne nous avez pas quittés, mais vous avez au contraire fait la place nécessaire pour accueillir ce qu’une vie humaine a de plus précieux.
Je suis convaincu que vos prières, conjuguées à toutes celles des moines et des moniales du monde entier, de quelques confessions qu’ils soient d’ailleurs, participent à l’équilibre du monde, et viennent emplir le fond de bonté de l’humanité. Votre grand travail qui est de contempler, de méditer, vient discrètement soutenir nos vies. Et chacun peut se relier à ce fond, très simplement, en fermant les yeux quelques instants pour se recentrer sur ce qu’il a de plus cher. On me dira que j’ai la foi du charbonnier, mais qu’importe si de vous savoir là, si proche, mobilise en moi des ressources de joie et de paix que je serais bien en peine de trouver ailleurs dans la société de la dispersion dans laquelle je vis. Oui, votre austère sobriété libère une joie toute fraîche, toute claire.
Cette gravité qui conduit à des émotions plus profondes, nous n’en avons plus l’habitude, c’est une voie par trop étroite, nous lui préférons les boulevards des plaisirs éphémères, de ceux qui se consomment. À travers la contemplation, vous vous êtes offertes pour regarder intensément ce que nous sommes si nombreux à ne plus savoir voir, parasités que nous sommes par les diffractions des écrans éparpillés partout autour de nous, qui nous coupent de nous-mêmes. Et, en restant attentive à cette parole de vie que vous avez choisie et qui vous a choisie - l’Évangile, vous tendez l’oreille pour tous ceux qui, dans le grand chahut du quotidien, ne savent plus ce qui est à écouter. Le comble, c’est que parce que nous sommes aveugles et sourds, nous nous croyons le droit de juger surannée une vie entière de prière, alors que nous ne sommes plus capables de rester quelques pauvres minutes à l’écoute de notre interlocuteur sans aussitôt triturer notre téléphone portable. Mais vous, nonchalante de ce que nous pouvons bien penser de vous, vous priez pour que nous ne nous perdions pas, et pour nous aider à assumer notre humaine précarité.
Oui, Chères Bernardines, heureusement que vous êtes là pour prendre soin du silence et de l’âme. Vous êtes le signe d’un grand printemps, malgré la relève qui peine à venir. Vous êtes des résistantes qui ont choisi de s’abandonner à ce mystère incroyable qu’est une vie sur Terre. À l’approche de la fête de cette naissance qui vous est si chère, je voulais vous dire ces quelques mots, et vous remercier pour tout ce que votre seule présence devinée peu m’apporter. Et pardonnez cette lettre qui brasse quelques pauvres idées, si éloignées de la simplicité lumineuse qui est la vôtre.
Un automobiliste, en chemin vers sa grand-maman
Monastère des Bernardines de Collombey:
http://www.kath.ch/orden/f_bernardines_collombey.htm
«L'homme cultivé n'est pas celui qui 'résout' - ou croit résoudre - les problèmes, mais celui qui les creuse et qui, en les creusant, voit le mystère infini qu'ils recouvrent. Pour l'esprit primaire au contraire, il n'y a pas de mystère, mais seulement des 'problèmes', et la marge d'inconnu qui subsiste encore dans la nature s'effacera peu à peu, à mesure que la science progressera. Pour l'homme cultivé, il y a non seulement de l'inconnu, il y a de l' 'inconnaissable', et plus il avance dans la connaissance des choses, plus il prend conscience de l'irréductibilité de l'inconnaissable, car la réalité suprême n'est pas accessible à l'intelligence discursive.»
- Gustave Thibon (in "l'information contre la culture" - p.53 de "les hommes de l'éternel")
Peggy
J’étais dans ma cuisine, en train de préparer un café. J’ai lâché par inadvertance ma tasse qui s’est brisée sur le carrelage, et j’ai entendu une voix crier:
- Les filles, c’est atroce, il vient de tuer Peggy!
Et une autre lui répondre:
- Quelle ordure ce mec! Il ne va pas tout de même pas la laisser comme ça!
Puis ce fut l’émeute dans le placard. Pour m’assurer que je n’étais pas victime d’une hallucination, j’ouvris tout doucement un des battants. Il régnait le plus grand calme. Mais alors, comment expliquer ces gémissements à mes pieds?
- Aaaah! Je meurs! À l’aide!
Et rebelote dans l’armoire:
- Non, mais vous allez voir qu’il va la laisser crever!
Non, je n’allais pas la laisser crever. Je ne sais pas comment m’est venue l’idée de lui recoller l’anse, mais sachez, à toutes fins utiles, que c’est là que se trouve l’âme d’une tasse. (Non, ne me demandez pas où se trouve celle d’un bol, je n’en sais rien). Elle se sentit tout de suite mieux:
- Ouf! J’ai bien cru que j’allais y passer! dit Peggy. Non, mais ça ne va pas de me faire des frayeurs pareilles? Si tu avais laissé tomber l’autre horreur que tu n’as jamais osé bazarder, passe encore. Mais moi? Ta tasse!
L’autre horreur dont parlait Peggy était une de ces tasses dites humoristiques, au fond de laquelle se trouvait ce qui n’avait rien à y faire, et que j’avais reçue d’un collègue de travail. Allez savoir pourquoi, elle m’encombrait, je ne l’utilisais jamais, je trouvais qu’elle était tout ce qu’il y a de plus vulgaire, et pourtant je n’arrivais pas à la jeter. Par curiosité, maintenant qu’il m’était donné d’entendre les tasses parler, j’ai écouté ce qu’elle pouvait bien avoir à raconter, mais je l’ai aussitôt remise sur le rayonnage: sa forme avait corrompu son fond rempli de blagues aussi salaces les unes que les autres.
Pour revenir à Peggy, je venais de découvrir que ma tasse favorite, celle qui m’accompagne tous les premiers matins du monde, et qui était en train de se remettre d’une grosse casse, avait un petit nom. Mais pourquoi Peggy?
- Oui, Peggy, pourquoi t’appelles-tu Peggy?
- Ce sont les copines qui m’ont appelée comme ça, parce qu’elles sont jalouses que je sois ta favorite, et quand je leur raconte avec quel plaisir tu déposes tes lèvres sur mon rebord chaud et fumant, ça les met hors d’elles. Surtout le bénitier que tu utilises pour tes tisanes quand tu as abusé de café. Moi je suis réservée aux plaisirs corsés.
Je découvrais les amours de vaisselle.
- Mais dis-moi, pourquoi ne m’as-tu jamais parlé avant?
- Je ne sais pas. Peut-être parce que tu n’avais jamais tenté de m’assassiner auparavant, dit-elle.
- Mais je ne l’ai pas fait exprès...
- Tu crois que je ne vois pas le petit jeu qu’elle mène la nouvelle?
- Tu parles d’Oxana?
- Oui, celle qui t’a offert une écharpe, et puis un nouveau parfum. Tu vas voir que celle-là elle ne va pas tarder à t’offrir une tasse pour que tu penses à elle en buvant ton premier café du matin, et elle va en profiter pour se débarrasser sournoisement de moi au passage avec tous les souvenirs que je contiens.
- Mais enfin Peggy, ce n’est pas une rivale...
- Tu es vraiment naïf ou tu te moques de moi? Bien entendu qu’elle voudra être présente partout, que tout te fasse penser à elle, et moi, vu que ça fait des plombes qu’on se côtoie, elle sent bien que j’en sais trop, et toutes ces lèvres amies qui sont venues boire avec toi...
Et maintenant, je découvrais des jalousies de porcelaine.
- Tu crois que je ne me souviens pas du sort qui a été réservé à celle qui me précédait quand je suis arrivée, continua Peggy. Elle a fini à la poubelle elle aussi, et tu n’as rien fait pour la sauver.
- Mais voilà pourquoi je ne la trouvais plus..., rétorquais-je.
- Ah? Parce que tu la cherchais? Je ne te suffis pas peut-être, tu as besoin de boire dans deux tasses à la fois!
Fatigué de ses récriminations, je l’ai remise dans le placard, pour la ressortir aussitôt.
- Oui, mais tu es sûre que tu ne sais pas pourquoi j’entends parler les tasses?
À cet instant, le crissement des freins du camion poubelle me fit sursauter. Je réalisais qu’il était presque 6h du matin, et que je rêvassais dans une sorte d’état somnambulique, une tasse de café à la main qui n’était pas la mienne, dans la cuisine d’un appartement que je ne connaissais pas, et en me retournant, je vis une femme dans un peignoir énigmatique, assise à la table de la cuisine, un journal à la main, crier en apprenant la mise à mort dans un zoo voisin d’un crocodile qui devait lui être cher vu sa réaction:
- Ils ont tué Peggy!
Allez comprendre...
Tableau - Zurbarán, Tasse et rose sur plat d’argent.
«Il monta dans la barque, et ses disciples le suivirent. Et voici, il s'éleva sur la mer une si grande tempête que la barque était couverte par les flots. Et lui, il dormait. Les disciples s'étant approchés le réveillèrent, et dirent: Seigneur, sauve-nous, nous périssons! Il leur dit: Pourquoi avez-vous peur, gens de peu de foi? Alors il se leva, menaça les vents et la mer, et il y eut un grand calme. Ces hommes furent saisis d'étonnement: Quel est celui-ci, disaient-ils, à qui obéissent même les vents et la mer?» (Bible Louis Segond)
Il dort. C’est la panique à bord, les disciples sont certains que leur dernière heure est arrivée et qu'ils vont tous mourir noyés. La tempête sévit, la mer se déchaîne, le ciel se zèbre d’éclairs, les bourrasques menacent de faire chavirer l’embarcation et lui, il dort, comme si de rien n’était. Et de fait, ces violents fracas l’importunent si peu qu'ils doivent le réveiller!
Il dort. C’est la panique à bord, les disciples sont certains que leur dernière heure est arrivée et qu'ils vont tous mourir noyés. La tempête sévit, la mer se déchaîne, le ciel se zèbre d’éclairs, les bourrasques menacent de faire chavirer l’embarcation et lui, il dort, comme si de rien n’était. Et de fait, ces violents fracas l’importunent si peu qu'ils doivent le réveiller!
Quelle belle mort?
- Non, vous n’êtes pas morte avec lui.
Elle a l’impression de n’être que le solde d'une vie commune, prière de régler la note. Elle est assise à la table de la cuisine, ne comprenant pas bien ce qui lui arrive, aplatissant des deux mains pour la nième fois le bord de la nappe comme si elle voulait tirer un trait net sur tout ce qui lui fait mal. ^
- Il est mort, il avait 90 ans, c'est naturel... Il est mort de sa belle mort...
C'est tout de même énorme ce qu'on peut mettre sur le compte du naturel... Et puis une belle mort, ça veut dire quoi? Quand elle le voyait les derniers temps dans son fauteuil à la maison de retraite où il avait dû aller parce qu'elle n’avait plus la force de s’occuper de lui à longueur de journée, elle voyait bien qu'il l’attendait, la mort, pas parce qu'elle était belle, mais parce qu'elle le libérerait de son devoir de vivre. Et elle repartait blessée de sentir qu’elle n’était plus pour lui une raison suffisante de se battre. Puis un jour, pas un beau jour, un jour, il est parti. Elle a reçu du soutien de son entourage, les gens sont venus nombreux même, et ça lui a fait du bien. Et la vie a repris, sauf que la chaise où il venait s’asseoir pour les repas était vide.
- C’est la vie, lui avait-on dit pour la réconforter.
Et elle répondait:
- Non, c’est la mort.
Lucide, elle savait que les gens pensaient qu’elle n’en avait plus pour longtemps selon l’idée communément admise qu’à cet âge lorsque l’un part, souvent l’autre le suit.
- Comme c’est pratique cette histoire, se disait-elle. Deux morts pour le prix d’un, terminus tout le monde descend, vous voudrez bien rationaliser les démarches administratives.
Elle s’étonne de ce qu’on cherche à tout prix à banaliser ce qui lui arrive sous prétexte qu’elle est âgée. Elle comprend bien qu’on ne mette pas en place une cellule psychologique chaque fois qu’un conjoint âgé décède. Mais elle trouve un peu amer qu’on veuille lui faire passer la pilule avec des antidépresseurs. Si elle y voit un coup de pouce salutaire, elle trouve tout de même ça très insuffisant. Elle a besoin de parler, dire que oui, ce décès, c’est une grosse casse dans sa vie et qu’elle sait qu’elle ne s’en remettra jamais tout à fait. Mais elle ne veut pas devenir une ruminante du temps d’avant. Elle n’est pas qu’une survivante. Mais elle ne sait pas à qui en parler. Alors, ses pensées qui la harcèlent, elle les garde pour elle, et certains se sont dits:
- Vous avez vu, elle va mieux, elle n’en parle presque plus.
Elle n’allait pas mieux. Elle qui a toujours été la plus que vive, qui a vécu comme quatre pour s’occuper de sa famille, puis pour deux afin de prendre en charge son mari, elle tentait depuis peu de se convaincre que la moitié d’elle-même était morte avec lui. Elle qui avait l’habitude de répéter que là où il n’y a rien, il n’y a personne, elle n’en finissait pas de se heurter à cette absence qui l’avait déjà tant fait souffrir de son vivant, lui qui ne répondait jamais à ses questions et se complaisait dans son mutisme. Alors peut-être pour se protéger, peut-être parce que son grand âge ne lui permettait plus de mener une juste révolte, certainement aussi parce qu'elle était complètement désarmée pour faire face à ce drame intime et que personne ne lui viendrait en aide, elle continuait à lisser la nappe en essayant de faire comme si, au fond, c’était normal d’être si triste, parce que voyez-vous, c’est la fin, alors on meurt.
Photographie - Clémence, par Marcel Imsand
Clonons Pennac pour sauver l'Europe!
J'ai parfois l'impression que le bagage culturel d'une partie de la jeune génération s'est réduit à la taille d'un baluchon, et encore. L'accès à des sommes hallucinantes de connaissances via le web favoriserait-il l'ignorance à grande échelle et l'incapacité de métaboliser les savoirs, de se les approprier? On tâte de la culture du bout de l'index, comme si on triait dans les aliments dans l'assiette, repoussant ce qui est trop consistant, qui demande un effort, pour ne garder finalement que le plus léger. Le problème c'est que ce n'est pas nourrissant. Le savoir se goûte, se mâche, ça se digère, se mélange au plus intime de soi - toujours le couple saveur et savoir. Il faut y mettre du temps et de la peine. Si elle reste déposée virtuellement hors de moi, et que je me targue de pouvoir y accéder en tout temps sans jamais m'y intéresser, parce que c'est superflu, inutile, elle ne m'est rien, c'est un catalogue d'exposition.
En écrivant ces quelques lignes, j'ai vraiment l'impression d'être un vieux machin - je suis un vieux machin. Et pourtant je peux témoigner qu'en l'espace de quinze ans, j'ai pu constater par moi-même qu'un ensemble de références qui pouvaient par le passé encore vaguement évoquer quelque chose à bon nombre de mes interlocuteurs, ne signifie aujourd'hui absolument plus rien. Rien du tout. Et par un étrange renversement, le savoir qui pouvait auparavant qualifier quelqu'un, être non pas un signe de pouvoir (souvent il l'est), mais d'humanité, manque parfois de peu de le faire passer pour ridicule, un attardé qui s'intéresse à de biens vieilles choses pathétiques et hors du temps, n'ayant plus aucun lien avec la réalité vécue - comme on se trompe. Si le lisse de l'écran et sa potentielle virtualité doit nous servir d'avenir aux jeunes, je m'inquiète. Leur vie risque de manquer singulièrement de reliefs. Pour ma part, je préfère me rouler allégrement dans la poussière des greniers du savoir!
J'ai parfois l'impression que le bagage culturel d'une partie de la jeune génération s'est réduit à la taille d'un baluchon, et encore. L'accès à des sommes hallucinantes de connaissances via le web favoriserait-il l'ignorance à grande échelle et l'incapacité de métaboliser les savoirs, de se les approprier? On tâte de la culture du bout de l'index, comme si on triait dans les aliments dans l'assiette, repoussant ce qui est trop consistant, qui demande un effort, pour ne garder finalement que le plus léger. Le problème c'est que ce n'est pas nourrissant. Le savoir se goûte, se mâche, ça se digère, se mélange au plus intime de soi - toujours le couple saveur et savoir. Il faut y mettre du temps et de la peine. Si elle reste déposée virtuellement hors de moi, et que je me targue de pouvoir y accéder en tout temps sans jamais m'y intéresser, parce que c'est superflu, inutile, elle ne m'est rien, c'est un catalogue d'exposition.
En écrivant ces quelques lignes, j'ai vraiment l'impression d'être un vieux machin - je suis un vieux machin. Et pourtant je peux témoigner qu'en l'espace de quinze ans, j'ai pu constater par moi-même qu'un ensemble de références qui pouvaient par le passé encore vaguement évoquer quelque chose à bon nombre de mes interlocuteurs, ne signifie aujourd'hui absolument plus rien. Rien du tout. Et par un étrange renversement, le savoir qui pouvait auparavant qualifier quelqu'un, être non pas un signe de pouvoir (souvent il l'est), mais d'humanité, manque parfois de peu de le faire passer pour ridicule, un attardé qui s'intéresse à de biens vieilles choses pathétiques et hors du temps, n'ayant plus aucun lien avec la réalité vécue - comme on se trompe. Si le lisse de l'écran et sa potentielle virtualité doit nous servir d'avenir aux jeunes, je m'inquiète. Leur vie risque de manquer singulièrement de reliefs. Pour ma part, je préfère me rouler allégrement dans la poussière des greniers du savoir!
Hier à la crèche, comme elle faisait des siennes, elle a été exclue du groupe, c'est-à-dire mise à un mètre, c'est peu, mais à hauteur de moins de deux ans, c'était une distance tragique qui a suffi à lui arracher de hauts cris et de rondes larmes. Et m'est revenu ce souvenir de l'école enfantine où j'avais également été mis à l'écart alors que le groupe était en cercle autour de la maîtresse et, assis sur ma chaise à ma table, je cassais mes crayons de couleurs les uns après les autres en regardant furieusement Madame Baud, l'institutrice aux formes généreuses et protectrice dont j'étais éperdument amoureux.
Cruel de voir qu'une personne de grand âge qui perd son conjoint ne bénéficie quasiment d'aucun encadrement psychologique, parce que ça va de soi vous comprenez, c'est la fin, alors on meurt. Oui, mais celle qui reste se trouve souvent pendant encore de longues années, tous les jours, avec certains souvenirs de ce passé commun qui sont parfois très douloureux. Et il serait bon, apaisant, de pouvoir mettre un peu de clarté. Cela aiderait à mieux appréhender cette nouvelle ère qui s'ouvre, de veuvage, qui est une forme de célibat et donc aussi de relations à refaire. Mais comment faire si on n'a personne à qui en parler, sans être un tant soit soutenu pour comprendre ce qui est arrivé. L'effondrement d'un pan de vie qui a hauteur d'arbre équivaudrait à la chute d'un séquoia géant, ça laisse une sacré béance. Et celle qui reste n'a qu'à être ce qui reste, le solde d'une vie commune. Elle est assise à la table de la cuisine, ne comprenant pas bien ce qui lui arrive, aplatissant des deux mains pour la nième fois le bord de la nappe comme si elle voulait tirer un trait net sur tout ce qui lui fait mal. Il est mort, il avait 90 ans, c'est naturel... C'est tout de même énorme ce qu'on tente de lui faire avaler en le mettant sur le compte du «naturel»:
- Votre compagnon de vie s'est dissout dans le grand tout, il était biodégradable, vous devriez être contente. Ah! Oui, mais ça ne vous exempte pas des taxes d'incinération ni de toute la paperasserie. Et en ce qui vous concerne, vous comprendrez que si nous devions mettre en place une cellule psychologique chaque fois qu'un conjoint décède, nous ferions exploser les coûts de la santé. Alors vous allez gentiment prendre votre antidépresseur, ce qui vous permettra en plus de soutenir la chimie bâloise.
Alors ainsi va la vie qui veut qu'on laisse le survivant s'empoisonner du bilan d'une vie qu'il ne sait pas faire, qui est par ailleurs certainement irréalisable, mais tout de même, quelques heures d'écoutes attentives et quelques conseils bien avisés lui aurait permis de s'armer pour penser ce drame intime.
- Votre compagnon de vie s'est dissout dans le grand tout, il était biodégradable, vous devriez être contente. Ah! Oui, mais ça ne vous exempte pas des taxes d'incinération ni de toute la paperasserie. Et en ce qui vous concerne, vous comprendrez que si nous devions mettre en place une cellule psychologique chaque fois qu'un conjoint décède, nous ferions exploser les coûts de la santé. Alors vous allez gentiment prendre votre antidépresseur, ce qui vous permettra en plus de soutenir la chimie bâloise.
Alors ainsi va la vie qui veut qu'on laisse le survivant s'empoisonner du bilan d'une vie qu'il ne sait pas faire, qui est par ailleurs certainement irréalisable, mais tout de même, quelques heures d'écoutes attentives et quelques conseils bien avisés lui aurait permis de s'armer pour penser ce drame intime.
Elle commence à faire les R, de manière pour le moins râpeuse. Avant, elle disait Pa(r)is, pa(r)don, pa(r)apluie. Mais depuis peu elle ponce les Rrrrrr en les ajoutant comme un suffixe. Elle dira ainsi chaussu + Rrrrrrrr. Et avec ses 39.4 de fièvre et son nez bouché, elle respire si fort qu'on dirait un peu Nicolas Hulot en train de commenter une émission en pleine action.
«Nous nous faisons généralement de la prière une si absurde idée! Comment ceux qui ne la connaissent guère - peu ou pas - osent-ils en parler avec tant de légèreté? Un trappiste, un chartreux travaillera des années pour devenir un homme de prière, et le premier étourdi venu prétendra juger de l'effort de toute une vie!
Si la prière était réellement ce qu'ils pensent, une sorte de bavardage, le dialogue d'un maniaque avec son ombre, ou mois encore - une vaine et superstitieuse requête en vue d'obtenir les biens de ce monde -, serait-il croyable que des milliers d'êtres y trouvassent jusqu'à leur dernier jour, je ne dis pas même tant de douceurs - ils se méfient des consolations sensibles - mais une dure, forte et plénière joie! Oh! Sans doute, les savants parlent de suggestions. C'est qu'ils n'ont sûrement jamais vu de ces vieux moines, si réfléchis, si sages, au jugement inflexible, et pourtant si rayonnants d'entendement et de compassion, d'une humanité si tendre.
Par quel miracle ces demi-fous, prisonniers d'un rêve, ces dormeurs éveillés semblent-ils entrer plus avant chaque jour dans l'intelligence des misères d'autrui?» (Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne)
Si la prière était réellement ce qu'ils pensent, une sorte de bavardage, le dialogue d'un maniaque avec son ombre, ou mois encore - une vaine et superstitieuse requête en vue d'obtenir les biens de ce monde -, serait-il croyable que des milliers d'êtres y trouvassent jusqu'à leur dernier jour, je ne dis pas même tant de douceurs - ils se méfient des consolations sensibles - mais une dure, forte et plénière joie! Oh! Sans doute, les savants parlent de suggestions. C'est qu'ils n'ont sûrement jamais vu de ces vieux moines, si réfléchis, si sages, au jugement inflexible, et pourtant si rayonnants d'entendement et de compassion, d'une humanité si tendre.
Par quel miracle ces demi-fous, prisonniers d'un rêve, ces dormeurs éveillés semblent-ils entrer plus avant chaque jour dans l'intelligence des misères d'autrui?» (Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne)
Le péché originel, ce n'est pas la pomme croquée par ce ballot d'Adam. Le péché originel, ce sont les crimes contre l'humanité, contre ce qui fait que nous sommes humains, avec en point de mire, le summum de l'impensable, Auschwitz - qui n'a pas manqué de faire des émules (goulag en ex-Urss, génocides au Cambodge, au Rwanda).
«Je n’existe que si je me jette à la rencontre du monde, pour le dire. Ma manière à moi de m’ouvrir à lui. De me relier à la Source en moi, à travers lui.» (Georges Haldas, Carnets du désert, 1er janvier 1986)
Demain, cela fera deux ans que Georges Haldas a rejoint sa patrie première, la Source à laquelle il a consacré sa vie et qui n'est autre que le quotidien qui, chaque jour, sauve celui qui prend la peine de lui porter attention. Cette Source que chacun de nous, à sa manière, alimente, féconde, parfois détruit.
Demain, cela fera deux ans que Georges Haldas a rejoint sa patrie première, la Source à laquelle il a consacré sa vie et qui n'est autre que le quotidien qui, chaque jour, sauve celui qui prend la peine de lui porter attention. Cette Source que chacun de nous, à sa manière, alimente, féconde, parfois détruit.
La deux centièmes chronique du royaume familier publiée, je n'aspire qu'à une chose si je continue mon petit travail d'écriture sur des blogs: tendre vers plus de qualité. M'efforcer de traduire avec plus de précision les émotions quotidiennes. Être un serviteur attentionné des choses les plus anodines et les plus humbles. C'est de cette manière que chacun de mes textes me permettront de faire un peu plus de jour en moi et autour de moi.
Biographie de Joseph Wresinski par Jean-Claude Caillaux - Vertige de penser à ceux qui ont perdu jusqu'au sentiment d'être des hommes, d'appartenir à l'humanité, qui n'ont plus les moyens de se faire entendre. Ces enfants, ces femmes et ces hommes que le mépris tue. Ces êtres à qui on ne demande plus rien parce qu'on croit qu'ils n'ont plus rien à donner - c'est évidemment faux. Le peuple des pauvres comme disait le Père Joseph Wresinski, dont il voulait à tout prix faire des acteurs, des partenaires, afin qu'on n'applique pas des solutions qui n'en feraient que des assistés. Le Père Joseph Wresinski qui menait son action contre la misère en cherchant à comprendre aussi bien les pauvres que les riches, pour dépasser ce clivage, et afin que son combat pour l'homme ne soit pas un combat contre d'autres hommes. Le but étant que chacun en entrant dans la vie de l'autre fasse s'évanouir les frontières de la ségrégation. Que le visage, la voix, l’expérience et la souffrance de chacun permettent d'estomper des catégories intellectuelles pour laisser rayonner l'expérience d'une vraie rencontre qui ne serait peut-être pas encore fraternelle, mais tout déjà humaine. Le combat du fondateur d'ATD Quart Monde (Aide à Toute Détresse) est écrit sur le Parvis des Libertés et des Droits de l'homme à Paris, lorsque 100'000 défenseurs des Droits de l'homme se réunirent le 17 octobre 1987 pour inaugurer une dalle en l'honneur des victimes de la misère sur laquelle il était écrit:
«Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les Droits de l'homme sont violés. S'unir pour les faire respecter est un devoir sacré. Père Joseph Wresinski.»
Cette misère est crucifiante. Cette misère n'est pas un problème, mais des visages.
Cette misère est crucifiante. Cette misère n'est pas un problème, mais des visages.
L'attitude de cette vendeuse me donne à penser qu’elle ne voit aucune nécessité à ce qu'on vienne la déranger dans ce grand magasin d'articles de montagne et de sport. Tandis que j’attends - il n’y a pas d’autres clients, elle fait Holiday On Ice autour de moi, occupée à tout sauf à ce que je représente potentiellement: un client. Je me demande même un instant si elle ne va pas me vêtir comme un mannequin pour me mettre en vitrine. Elle finit enfin par se camper devant moi pour me demander si elle peut me renseigner. La manière dont elle s’exprime me hérisse et, lorsque j'ai formulé ma question, elle me répond d'une manière nette qui ne me laisse aucun doute quant à l’éventualité que je remette les pieds dans cette boutique.
- Non.
Apparemment, à aucune instant elle ne semble se dire que, au-delà de ma question qui n'était pas de lui demander le chemin ou si je pouvais utiliser les commodités, elle aurait pu faire son job, en me proposant une marque similaire qui ferait tout aussi bien l'affaire que celle que je recherche et que, me laissant convaincre par ses compétences, je pourrais passer à l'acte, déboursant un pécule anodin, mais qui participe à son salaire qui lui permet aujourd'hui d'être là à m'ignorer. Mais je ne crois pas que cet argument aurait fait mouche. Alors, imaginons à sa place que, tentant de faire quelque chose d'intéressant de ce métier qui est le sien, elle m’ait indiqué où je pourrais trouver ce que je recherche (des chaussures), comme la vendeuse du magasin précédent qui n'a pas, elle non plus, eu l'idée de me draguer le pied, mais qui m'a au moins suggéré d'autres enseignes où peut-être je pourrais les trouver, dont celle-ci. Mais c’est peine perdue. Je suis face à un sommet d’antipathie commerciale qui me fait comprendre qu’elle a hâte que je m’en aille pour reprendre la conversation avec son collègue - oui, car ils sont deux, au cas où il faudrait chasser un autre client.
Apparemment, à aucune instant elle ne semble se dire que, au-delà de ma question qui n'était pas de lui demander le chemin ou si je pouvais utiliser les commodités, elle aurait pu faire son job, en me proposant une marque similaire qui ferait tout aussi bien l'affaire que celle que je recherche et que, me laissant convaincre par ses compétences, je pourrais passer à l'acte, déboursant un pécule anodin, mais qui participe à son salaire qui lui permet aujourd'hui d'être là à m'ignorer. Mais je ne crois pas que cet argument aurait fait mouche. Alors, imaginons à sa place que, tentant de faire quelque chose d'intéressant de ce métier qui est le sien, elle m’ait indiqué où je pourrais trouver ce que je recherche (des chaussures), comme la vendeuse du magasin précédent qui n'a pas, elle non plus, eu l'idée de me draguer le pied, mais qui m'a au moins suggéré d'autres enseignes où peut-être je pourrais les trouver, dont celle-ci. Mais c’est peine perdue. Je suis face à un sommet d’antipathie commerciale qui me fait comprendre qu’elle a hâte que je m’en aille pour reprendre la conversation avec son collègue - oui, car ils sont deux, au cas où il faudrait chasser un autre client.
La 200e chronique du royaume familier
Devant la télévision
La télévision porte un coup fatal à cette citation-fleurette d’Antoine de Saint-Exupéry: «Aimer, ce n'est pas se regarder l'un l'autre, c'est regarder dans la même direction». Tout est question de perspective. Un passant aurait pu les surprendre dans une position indélicate que des rideaux auraient dû cacher, regardant dans la même direction, leur téléviseur. Je ne peux nier qu’il s’agit d’une relation, sans pourtant pouvoir affirmer que ce soit de l’amour. Ils auront certainement réagi de manière neurovégétative à un stimulus provenant de leur horizon commun, l’écran. Je serais tenté de penser que nous sommes plus proches de la biologie que de la passion. Quoi qu’il en soit, lestés de leur dernière vigueur, ils vivent une parfaite paix des sens et du sens. Cette excroissance cérébrale grisâtre qui leur sert à ruminer, et ce magma rougeâtre et sanguinolent qui leur permet de sentir sont mis en veilleuse. Ils sont devenus des éponges bombardées par les zébrures plasmatomique qui fusent dans la nuit de leur appartement. Perdus dans l’infra-humanité, ils dormiront d’un sommeil lourd comme la mort. Bien que, concernant la mort, nous ne saurions garantir qu’elle n’est pas vivante.
Pendant ce temps, dehors, le monde est beau. Un hérisson passe devant leur porte. Un chat guette. Au loin le clocher sonne l’heure, et une grande paix s’étend partout sur la campagne. Un promeneur extirpé de sa torpeur médiatique par un chien à sortir, pourra voir que derrière presque toutes les fenêtres, comme celles de notre couple, trône un autel médiatique en activité, entouré d’une multitude d’autres petits autels portatifs plus discrets, mais tout aussi captivants. Il aura l’impression de vivre quelque chose d’exceptionnel, un moment de communion avec les mystères de la nuit. Ce moment de pleine présence nimbée de silence lui permettra de se rendre compte qu’il gâche ses soirées, qu’il vaut plus, tellement plus que ces séries insipides auxquelles il a le sentiment de se contraindre, faute de mieux, faute à des journées harassantes qui ne lui laissent plus une once d’énergie. Il éprouvera de la gratitude vis-à-vis de son chien qui l’oblige à s’extirper de son fauteuil - tandis que ce dernier inspecte minutieusement un brin d’herbe sur lequel un de ses congénères aura notifié une information canine. Notre flâneur n’a ni envie de rentrer, ni envie de fuir d’ailleurs. Il goûte au bonheur d’être là. Il voit soudain une étoile filante qui raie magiquement la voûte céleste. Il se demande:
- Mais enfin, d’où vient-on? Que faisons-nous ici? C’est incroyable, nous sommes tout à nos petits soucis tandis que ce ciel immense....
Il aurait bien voulu en parler avec quelqu’un, mais il n’y a personne si ce n’est son chien qu’il surprend assis à côté de lui en train de suivre du regard un avion qui passe. Il s’en étonne, comme toujours. Un chien ne devrait pas regarder les avions passer. Et un être humain ne devrait pas larver devant une télévision, songe-t-il aussitôt.
Mais je ne vais pas m’attarder plus longtemps sur ce sujet, car dans quelques minutes débute un épisode de la nouvelle série Sherlock Holmes avec Benedict Cumberbatch dans le rôle-titre, et je dois bien avouer qu’elle est très réussie, même si Jeremy Brett reste à tout jamais pour moi LE Sherlock Holmes. Je vais rejoindre cet îlot domestique qu’est un canapé, au côté de ma bien-aimée. Et j’aurai le sentiment que finalement tout ceci n’est pas si grave, à chaque jour suffit sa peine, et qu’un moment d’oubli est bien mérité. Nous reprendrons le travail demain. Pour l’instant je revendique le droit de n’avoir aucun devoir, que rien ne vienne me faire bouder le plaisir de manger devant mon téléviseur, qu’on me fiche la paix, même si j’ai en tête une multitude de prestigieux exemples qui auraient choisi d’entamer une page d’écriture ou de lecture au lieu de s’abîmer devant des idioties, cela m’est complètement égal.
Évidemment, faire la lecture ne s'improvise pas. Mais qui sait si tant bien que mal, ce petit effort ne m'a pas permis d'aller à la rencontre d'autres lecteurs?
Mon audioblog ARTE:
http://audioblog.arteradio.com//chroniquesmerlines/frontUser.do?method=getHomePage
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J'ai trouvé que dans une abbaye, il y avait un petit côté Agatha Christie. Qui sont ces gens qui sont là, à commencer par moi? Quel est leur mobile? Quelles pulsions se cachent sous tant d'égards? Et je dois bien avouer qu'au milieu de la première nuit, dans la mansarde où se trouvait ma cellule, j'ai eu quelques appréhensions au moment de sortir pour me rendre aux commodités qui se trouvaient sur le pallier. Et si je croisais dans le noir un moine en robe de bure, son capuchon sur la tête, s'apprêtant à ... À rien du tout, bien évidemment! Je ne risquais que de croiser les fantasmes mon imagination gorgée de séries télévisées pathologiques.
Des amis chers sont en train d'attendre la naissance de leur enfant. Comme cette attente doit être étrange. Ils vivent de leur vie de toujours en sachant que de manière irrémédiable, définitive, cette vie d'avant n'existera plus jamais dans quelques heures ou dans quelques jours. Ils sont tous deux sur une planche au-dessus de la mer, et ils feront tout bientôt ce grand saut qui consiste à accueillir une petite motte de terre rose et fertile qui est prête à croître contre bon soin. Ce qu'ils vivent est donc tout à fait banal, anodin, commun, largement partagé et pourtant... Je me sens intensément en communion avec eux dans ces tout derniers centimètres avant l'arrivée de cette petite vie dans le regard de laquelle ils pourront encore voir de la poussière d'étoiles en effervescence. Mais quelle aventure! Mais quelle aventure!
En regardant le mot ÉMERVEILLÉ sur la tranche d'un livre retourné, j'ai cru lire ÉMERÉVEILLÉ, et pendant une partie de la matinée j'étais convaincu que j'avais fait une découverte, n'ayant jamais remarqué ce É dans le mot. C'était une évidence, qui s'émerveille, est réveillé, pleinement présent. Jusqu'à que je m'aperçoive que j'avais été victime d'une instructive illusion d'optique.
«Tu cherches le paradis, tu voudrais arriver
Là où tu échapperas aux douleurs et à l'inquiétude.
Apaise ton cœur, rends-le pur, rends-le blanc,
Et tu seras, dès ici-bas, dans un tel paradis.»
- Angelus Silesius
La paix du cœur avant toute chose.
Là où tu échapperas aux douleurs et à l'inquiétude.
Apaise ton cœur, rends-le pur, rends-le blanc,
Et tu seras, dès ici-bas, dans un tel paradis.»
- Angelus Silesius
La paix du cœur avant toute chose.
«Anco», encore... Ce petit mot, presque rien, qu'elle prononce en me tendant son biberon, marque un pas aussi important que le jour où elle s'est mise debout toute seule. C'est une entrée dans le monde du langage, qu'elle utilise comme levier pour obtenir ce qu'elle veut sans avoir à s'exprimer avec tout son corps pour se faire comprendre. Comme le «oui» qu'elle a acquis récemment - auparavant elle tirait la langue en haletant pour le dire, et qui vient contraster le «non» monolithique dont elle usait par plaisir de déguster ce nouveau pouvoir, mais aussi parce qu'elle n'arrivait pas encore à le contrebalancer par l'affirmative. A une vitesse prodigieuse, elle a acquis la capacité à distinguer et à faire savoir ce qu'elle veut de manière très précise. «Anco», «oui», «non»: trois couleurs fondamentales sur une palette expressive qu'elle va élargir, affiner pour apprivoiser le monde dans lequel elle vit et participer à le créer.
Je n'en finis pas d'admirer comme chaque jour, elle fait bien son jour, nonchalante de demain ou d'hier, vivant au présent, dans le mille, au cœur des choses. Peut-être que sa petite taille favorise son acuité à bien voir où se situe l'essentiel. C'est après, en grandissant, qu'on y voit moins clair, qu'on se laisse déporter de son centre et que les soucis commencent à nous rouiller. Oui, je crois que cette leçon de présence, seuls les enfants peuvent nous l'apprendre.
Le Clézio à propos de cet Millet (l'auteur et relecteur de chez Gallimard qui n'a pas perdu d'enfant dans la tuerie norvégienne et se plaît à louer la dimension esthétique du carnage):
«Au nom de quelle liberté d’expression, à quelles fins, ou en vue de quel profit un esprit en pleine possession de ses moyens (du moins on le suppose) peut-il choisir d’écrire un texte aussi répugnant?»
http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20120905.OBS1306/exclusif-le-clezio-repond-au-texte-repugnant-de-millet.html
«Preparing for death is one of the most empowering things you can do. Thinking about death clarifies your life.» (Candy Chang)
Conférence TED de Candy Chang.
http://www.ted.com/talks/candy_chang_before_i_die_i_want_to.html
Conférence TED de Candy Chang.
http://www.ted.com/talks/candy_chang_before_i_die_i_want_to.html
J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du magazine Gala ou Voici. J'y ai appris que Jackie Kennedy aimait ses enfants. Bien. Que pour calmer ses angoisses elle dépensait des centaines de milliers de dollars sur le dos de ses maris. Bien. Qu'elle a quand même connu des coups durs où elle n'avait que 150'000 dollars par an et toutes ses factures payées par Joe Kennedy. Bien. Qu'elle était cultivée. Bien. Que personne ne l'avait jamais soumise, mais qu'elle avait quand même fait amende honorable auprès d'Aristote Onassis quand il a menacé de baisser son pourcentage sur l'héritage. Bien. Que tout ça c'était la faute de son papa et sa maman. Bien. Mais qu'il ne lui était jamais venu à l'idée de faire autre chose de ses millions que de s'acheter des chaussures, sauf à la fin de sa vie, enfin ce n'est pas très clair. Bien. Que cette femme était plus que son image. Bien. On referme le livre et on se dit: bon, voilà.
Pour tous ceux qui ont un animal qu'ils ont aimé, et qui vient de disparaître, je relève ce message chaleureux de ma commune (non, non, mon chien va bien, je notais juste le ton qu'un être humain peut utiliser pour communiquer avec un autre être humain dans un cadre administratif):
«Les chiens décédés sont à annoncer au Bureau communal, dans les meilleurs délais, en fournissant une copie de la facture du vétérinaire en cas d'euthanasie, voire la quittance de la taxe d'équarrissage.»
La taxe d'équarrissage étant l'abattage et dépeçage d'animaux impropres à la consommation alimentaire - au cas où vous souhaiteriez cuisiner votre chat en souvenir par exemple. J'imagine qu'il est aussi possible d'amener la dépouille de l'animal directement à la commune.
Pouésie, pouésie, quand tu nous tiens...
«Les chiens décédés sont à annoncer au Bureau communal, dans les meilleurs délais, en fournissant une copie de la facture du vétérinaire en cas d'euthanasie, voire la quittance de la taxe d'équarrissage.»
La taxe d'équarrissage étant l'abattage et dépeçage d'animaux impropres à la consommation alimentaire - au cas où vous souhaiteriez cuisiner votre chat en souvenir par exemple. J'imagine qu'il est aussi possible d'amener la dépouille de l'animal directement à la commune.
Pouésie, pouésie, quand tu nous tiens...
Cet ami qui me raconte qu'une fille en pince pour lui, mais qu'elle lui a demandé s'ils pouvaient se voir en secret, car elle redoutait le regard de ses copines qui se moqueraient d'elle parce qu'elle n'a pas trouvé un mec mieux que lui.
Je trouve extraordinaire qu'une personne disposant d'outils aussi prodigieux qu'un cerveau et une sensibilité puisse formuler une phrase pareille sans que quelque chose de fantastique lui arrive - sa langue se détacherait de sa bouche par exemple, ou sa cervelle s'écoulerait en liquide grisâtre par son oreille gauche. Et si, en plus, j'ajoute que l'ami en question est africain...
Je trouve extraordinaire qu'une personne disposant d'outils aussi prodigieux qu'un cerveau et une sensibilité puisse formuler une phrase pareille sans que quelque chose de fantastique lui arrive - sa langue se détacherait de sa bouche par exemple, ou sa cervelle s'écoulerait en liquide grisâtre par son oreille gauche. Et si, en plus, j'ajoute que l'ami en question est africain...
Vieillir ne corrompt en rien l'adolescence émerveillée d'un homme ravi par les jeunes filles en fleurs, bien que l'ombre du temps qui approche à pas lents se fasse sentir. Tout commentaire fait sur ses éblouissements devient petit à petit déplacé. Et pourtant, pourtant, la fraîcheur de ce ravissement, lui, n'a pas pris une ride, n'a pas d'âge. Comme les jeunes filles en fleurs.
Cette cheffe de guichet seule avec une stagiaire. Tandis que le téléphone sonne, la cheffe qui est déjà avec un client dit:
- Est-ce que quelqu'un peut répondre?
Ce «quelqu'un» à l'intention d'une personne qui est présente est d'une accablante vulgarité. Certainement que la stagiaire n'a pas encore acquis toute la dextérité nécessaire. Et alors? Est-ce une raison pour s'adresser à elle de biais? On sent la mobbeuse qui s'est astiquée la langue pour rendre la vie de ses subordonnés insupportable.
- Est-ce que quelqu'un peut répondre?
Ce «quelqu'un» à l'intention d'une personne qui est présente est d'une accablante vulgarité. Certainement que la stagiaire n'a pas encore acquis toute la dextérité nécessaire. Et alors? Est-ce une raison pour s'adresser à elle de biais? On sent la mobbeuse qui s'est astiquée la langue pour rendre la vie de ses subordonnés insupportable.
Tablette - Voici un bon exemple d’un mot qui illustre à quel point la langue est vivante. Il n’est pas très éloigné le temps où une tablette évoquait bien des objets sauf un iPad, un Kindle, etc. Personnellement, la première chose à laquelle me fait penser le mot tablette, c’est l’hôtesse dans l’avion qui vient vous dire :
Techniquement, cette petite planche horizontale n’est pas ce qu’il y a de plus révolutionnaire, mais tout de même, que de repas mangés dans des conditions acceptables grâce à elles. Mes études de lettres devraient me faire songer aux tablettes sumériennes, 3000 avant Jésus-Christ – on ne prenait pas encore l’avion à cette époque. Mais j’en sais encore moins sur ce sujet que sur la tablette padeuse, et je ne peux m’empêcher de me demander si les scribes mangeaient dessus... Ce qui me fait penser aux tablettes de chocolat, les deux, celles qui sont emballées dans un joli papier aluminium scandaleusement polluant, et celles, musclées, dont on se prend à rêver lorsqu’on devient un peu bedonnant, sâgesse oblige. Il y a également la tablette de médicaments qui protège dans ses petites alcôves pelliculées des remèdes divers et variés. Le mot tablette appartient à la famille étymologique de table, et que de repas me reviennent aussitôt en mémoire, pris à la table de la cuisine, et des tablées d’amis, des réunions, puis on songe à une table plus sérieuse, la table de travail, ou plus grave, la table d’opération. Au fil des sens, on trouverait également le tablier de cuisine, le tabloïd sans cesse critiqué, mais toujours parcouru, le tabulateur jamais au bon endroit, voire même dialectalement la taule. En tant que scribe fédéral, j’affectionne plus particulièrement le sens de la tablette sur laquelle on peut écrire quelques mots, prendre des notes. Et il est récent pour moi que ce mot se soit mis à désigner avant tout ce qui ressemble à la Porte des Étoiles de Stargate, avec au centre l’i-ni-ma-gi-na-ble il y a peu, c’est-à-dire un monde que je peux toucher du bout du doigt - que de souris sauvées. Ce qui ne nous économise pas, table ou tablette, de la nettoyer de temps à autre, sans quoi la finesse de l’objet est dégradée par des maculatures grasses qui, loin de rappeler les nobles ratures manuscrites, témoignent du passage de l’animal-humain qui laisse l’empreinte de son passage, comme un escargot ses bavures diamantées, sur les voies fulgurantes de l’univers virtuel.
- Nous allons atterrir, pouvez-vous relever votre tablette ?
Techniquement, cette petite planche horizontale n’est pas ce qu’il y a de plus révolutionnaire, mais tout de même, que de repas mangés dans des conditions acceptables grâce à elles. Mes études de lettres devraient me faire songer aux tablettes sumériennes, 3000 avant Jésus-Christ – on ne prenait pas encore l’avion à cette époque. Mais j’en sais encore moins sur ce sujet que sur la tablette padeuse, et je ne peux m’empêcher de me demander si les scribes mangeaient dessus... Ce qui me fait penser aux tablettes de chocolat, les deux, celles qui sont emballées dans un joli papier aluminium scandaleusement polluant, et celles, musclées, dont on se prend à rêver lorsqu’on devient un peu bedonnant, sâgesse oblige. Il y a également la tablette de médicaments qui protège dans ses petites alcôves pelliculées des remèdes divers et variés. Le mot tablette appartient à la famille étymologique de table, et que de repas me reviennent aussitôt en mémoire, pris à la table de la cuisine, et des tablées d’amis, des réunions, puis on songe à une table plus sérieuse, la table de travail, ou plus grave, la table d’opération. Au fil des sens, on trouverait également le tablier de cuisine, le tabloïd sans cesse critiqué, mais toujours parcouru, le tabulateur jamais au bon endroit, voire même dialectalement la taule. En tant que scribe fédéral, j’affectionne plus particulièrement le sens de la tablette sur laquelle on peut écrire quelques mots, prendre des notes. Et il est récent pour moi que ce mot se soit mis à désigner avant tout ce qui ressemble à la Porte des Étoiles de Stargate, avec au centre l’i-ni-ma-gi-na-ble il y a peu, c’est-à-dire un monde que je peux toucher du bout du doigt - que de souris sauvées. Ce qui ne nous économise pas, table ou tablette, de la nettoyer de temps à autre, sans quoi la finesse de l’objet est dégradée par des maculatures grasses qui, loin de rappeler les nobles ratures manuscrites, témoignent du passage de l’animal-humain qui laisse l’empreinte de son passage, comme un escargot ses bavures diamantées, sur les voies fulgurantes de l’univers virtuel.
Quand je suis aux côtés de ma Bien-Aimée, je n'ai pas besoin de théologiens pour comprendre que c'est Ève qui a donné vie à Adam, et que c'est lui qui a croqué la pomme de la discorde ne sachant pas assumer cet extraordinaire bonheur qu'elle lui offrait: être les premiers à vivre l'aventure extraordinaire du couple. Il n'a pu s'empêcher d'aller aux fraises - d'ailleurs, cette histoire de pomme ne me convainc pas, car "an apple a day keeps the doctor away"!
Ce jeune abruti gominé devant sa porche qui ne trouve rien de mieux que d'insulter et de menacer un couple de personnes âgées qui lui prie de ne pas jeter ses déchets sur le trottoir. Quel bel exemple de réussite! Ah, pour sûr, il a des chevaux sous le capot, mais lui, je ne peux le voir autrement que comme un âne.
La nullité sidérale de certains vendeurs me donne à penser qu'ils n'ont pas besoin de clients. Ainsi ce magasin d'articles de montagne et de sport. Deux vendeurs et une vendeuse qui font Holiday On Ice autour de moi sans me voir, discutant comme s'ils allaient finir par me vêtir comme un mannequin pour me mettre dans la vitrine. La vendeuse campée devant moi finit enfin par me regarder pour me demander si elle peut m'aider. Ne serait-ce que la manière dont elle s’exprime me hérisse et, lorsque j'ai formulé ma question, elle me répond d'une manière nette qui ne me laisse aucun doute quand à la possibilité que je remette les pieds dans cette boutique.
- Non.
Bien. Et alors, imaginons que tu aies peut-être une autre marque à me proposer qui aurait pu faire l'affaire? Non? Toujours pas? Tu ne te dis pas que, au-delà de ma question qui n'était pas de te demander le chemin ou si je pouvais utiliser les commodités, tu aurais pu faire ton métier, qui pourrait par exemple consister dans le fait que tu as une marque similaire qui ferait tout aussi bien l'affaire que celle que je recherche et que, me laissant convaincre par tes compétences, je pourrais passer à l'acte, déboursant un pécule anodin, mais qui participe à ton salaire qui te permet aujourd'hui d'être là à m'ignorer. Ou alors, tentant de faire quelque chose d'intéressant de ce métier qui est le tien, tu aurais pu m'indiquer où je pourrais les trouver, comme la vendeuse du magasin précédent qui n'a, elle non plus, pas eu l'idée de me draguer le pied - car je cherchais des chaussures, mais qui m'a au moins suggéré d'autres enseignes où, peut-être, je pourrais les trouver, et m'a conseillé le tien. Mais toi, rien. Pas une once d'imagination. La stérilité commerciale. Juste ce «non» qui est tombé comme un couperet définitif qui m'invitait à rejoindre la sortie en songeant que, décidément, la manière dont on fait une chose compte largement autant que ce qu'on fait et confère sens, dignité, intérêt à celui qui s'y adonne. Mais bon, au moins tu pourras reprendre ta conversation avec ton collègue dont le regard morne me signifiait qu’il attendait que tu en aies fini avec l’importun que j’étais.
- Non.
Bien. Et alors, imaginons que tu aies peut-être une autre marque à me proposer qui aurait pu faire l'affaire? Non? Toujours pas? Tu ne te dis pas que, au-delà de ma question qui n'était pas de te demander le chemin ou si je pouvais utiliser les commodités, tu aurais pu faire ton métier, qui pourrait par exemple consister dans le fait que tu as une marque similaire qui ferait tout aussi bien l'affaire que celle que je recherche et que, me laissant convaincre par tes compétences, je pourrais passer à l'acte, déboursant un pécule anodin, mais qui participe à ton salaire qui te permet aujourd'hui d'être là à m'ignorer. Ou alors, tentant de faire quelque chose d'intéressant de ce métier qui est le tien, tu aurais pu m'indiquer où je pourrais les trouver, comme la vendeuse du magasin précédent qui n'a, elle non plus, pas eu l'idée de me draguer le pied - car je cherchais des chaussures, mais qui m'a au moins suggéré d'autres enseignes où, peut-être, je pourrais les trouver, et m'a conseillé le tien. Mais toi, rien. Pas une once d'imagination. La stérilité commerciale. Juste ce «non» qui est tombé comme un couperet définitif qui m'invitait à rejoindre la sortie en songeant que, décidément, la manière dont on fait une chose compte largement autant que ce qu'on fait et confère sens, dignité, intérêt à celui qui s'y adonne. Mais bon, au moins tu pourras reprendre ta conversation avec ton collègue dont le regard morne me signifiait qu’il attendait que tu en aies fini avec l’importun que j’étais.
Un joli texte tout de pudeur et de tendresse, par Christophe Sanchez, à lire sur son blog, fut-il.net: Force tranquille.
On m'a annoncé que, depuis hier, elle dit «oui». La grande nouvelle! Je m'étais évertué depuis des semaines à tenter de le lui faire dire, mais cela se soldait presque toujours par un «non» ou, après des semaines de radotage par un «ouah!». C'est donc une grande victoire. On voulait me faire la surprise, mais il paraît que la répétition était peu fructueuse, enfin voilà, maintenant je le sais, et j'attends un moment où, seul avec elle, je vais l'entendre le dire. Ce moment ne tarde pas à venir. Ce matin, je l'assieds sur mes genoux, et je lui demande non sans une petite émotion:
- Louise, dis «oui» à papa!
J'attends que ses lèvres forme l'ovale affirmatif qui laissera exploser dans l'air le petit adverbe, ce que, à n'en pas douter, elle a bien compris, puisqu'elle me regarde et me réponds, bien évidemment:
- Non.
- Louise, dis «oui» à papa!
J'attends que ses lèvres forme l'ovale affirmatif qui laissera exploser dans l'air le petit adverbe, ce que, à n'en pas douter, elle a bien compris, puisqu'elle me regarde et me réponds, bien évidemment:
- Non.
Interview télévisée de Raymond Aron à propos de Galbraith - Comme il n'était pas tout de suite filmé, et tandis qu'il parlait, j'ai tout d'abord cru qu'il lisait un texte qu'il avait écrit et qui était d'une brillante facture. Mais je me suis vite rendu compte que je me trompais: il écrivait verbalement, sans rature, un propos d'une clarté nourricière.
Jean Guitton était-il vraiment un sympathique et brillant vieillard vaniteux ou jouait-il un rôle? Pensait-il vraiment qu'on allait prendre au pied de la lettre son hagiographie de Marthe Robin où il ne fait que se sanctifier lui-même, affirmant avec le plus grand sérieux qu'elle n'avait rien mangé ni bu pendant quarante ans, qu'elle lévitait, qu'elle avait les stigmates et qu'il avait mis les doigts dans les trous - comme il le dit lui-même. Je me demande si Bergson, dont il mentionne au cas où nous l'aurions oublié, qu'il était l'héritier, aurait reconnu son disciple dans ce fabulateur talentueux.
Avec les ceuxquicellesqui de Jean-Louis Kuffer, on a toujours un peu la trouille d'être passé à la moulinette et de se mirer de travers. Ce qui, soit dit en passant, n'est pas un mal, se faire moudre l'ego est excellent pour pour se remettre à l'endroit. Mais le coup de scalpel est parfois d'une telle justesse qu'on a l'impression de se retrouver tout nu.
Cette vieille porte d'un des couloirs de l'hôpital à laquelle on a adjoint un bras motorisé afin de la forcer à continuer à servir, et qui grince sur ses gonds jour et nuit, comme une vieille dame très fatiguée et un peu sénile - elle s'ouvre régulièrement sans aucune raison. On lui a collé sur la vitre une pancarte notifiant son châtiment: PORTE AUTOMATIQUE.
Peur du vide, manque de confiance dans mes ressources scribouilleuses? Quoi qu'il en soit, chaque fois que je me précipite pour me lancer dans une chronique qui n'est pas encore mûre et que je l'ouvre, j'ai le goût de mots acides et verts dans la bouche et je vois bien que le fruit ouvert n'est pas arrivé à maturité.
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J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du maga...










