La plus grande chance pour une famille serait de ne connaître que des héritages de coeur. Lancez quelques centimes là au milieu et les voilà qui se déchirent comme des fauves.
Il allumait des bougies un peu partout dans son appartement, même dans des coins où il ne passait pas forcément. Ce n'était pas grave. Il aimait savoir que des petites lumières intimes veillaient sur les lieux.

Trompe-la-mort

C'est un beau jour du mois de septembre, au bord du lac. Une de ces journées ensoleillées où le monde par ici est beau. Baigné dans une douce lumière d'or. Gilbert et René sont, comme presque chaque après-midi, assis sur un banc, leur poste d'observation, où ils se remémorent le temps passé. Bon et parfois moins bon.

Gilbert et René sont deux personnes dites "âgées". Ils ont tous deux quatre-vingts ans et résident, non loin de là, dans une maison dite, elle aussi, "pour personnes âgées". Ils ont l'autorisation de s'évader -comme ils disent- quelques heures par jour, leur santé le permettant. S'il fait beau, ils vont au bord du lac. S'il pleut, ils iront à la guinguette des pêcheurs, où M'selle Lydia leur servira un coup de rouge. Ah! M'selle Lydia, cette jeune marocaine, c'est un peu de soleil pour eux. Et elle les aime bien ses deux brigands. En sa compagnie, ils n'ont plus l'impression d'être des demeurés à qui on parle fort et lentement en détachant chaque syllabe pour que leur vieux cerveau ait le temps de comprendre. Non. Avec elle, ils sentent à nouveau leur sang bouillonner, comme un grand printemps dans tout leur corps et un peu dans leur cœur. Car elle est jolie M'selle Lydia, et ces deux lascars s'y connaissent.

Mais, cette après-midi, ils sont assis sur leur banc. Toujours le même. Ils l'ont baptisé "Trompe-la-mort", car ici ils ne se sentent plus dans l'antichambre de la grande faucheuse. Peut-être avez-vous eu l'occasion de les rencontrer, vous aussi? Peut-être avez-vous pris le temps de leur parler, de vous intéresser à eux? Vous les aurez vus s'animer, vous raconter, et vous leur aurez permis de se souvenir et de partager. Ô bonheur de pouvoir se souvenir en bonne compagnie. Au bord du lac, ces personnages aux visages parcheminés vous auront fait revivre des histoires d'un autre temps, des histoires de la petite histoire, qui est celle de chacun et le trésor de tous. Ils n'ont besoin d'aucun effet pour vous faire voyager, d'aucun subterfuge, de rien de spectaculaire. Il n'y a pas d'autres enjeux pour eux que d'être des roseaux vivants qui laissent chanter les souvenirs. Si leur champ d'action s'est rétréci, les palais de leur mémoire, eux, sont immenses. Peut-être jugerez-vous que l'instrument est vieux? Mais depuis quand reproche-t-on à un Stradivarius d'être d'époque?

Au moment de les quitter, vous les verrez repartir vers leur maison de retraite, ("On se replie", auront-ils dit en se levant), René disant à Gilbert:
-"On va de nouveau se faire engueuler parce qu'on arrive en retard!"

Et Gilbert de lui répondre:
-"En retard sur quoi?".

Ils partiront d'un éclat de rire complice. Chaque jour, ils se font la même blague, qui est à chaque fois leur manière à eux de se dire qu'ils sont heureux d'être ensemble.
Les écrivains nous racontent ce qui est inscrit dans leur carnet de vie et le partagent avec qui voudra bien les lire. Et, parfois, un lecteur, se sent soudain l'envie de sortir à son tour son carnet, souvent caché profondément au fond de ses poches.
Nous n'osons pas partager nos valeurs de ciel. Nous préférons patauger dans la boue de nos petits conflits intestins. On s'y retrouve mieux.
Ma qualité préférée chez un être? La bonté, la bienveillance. Tout ce qui fait attention, qui porte attention à la part intime, la part féconde d'autrui.
Au contact de certaines personnes, on se sent accordé comme un instrument de musique. Nos propos se font plus précis, on perçoit les choses avec une acuité plus grande. Oui, on sent que notre note personnelle, intime, sonne plus juste.

Et on aimerait que cela dure. Mais cela ne dure pas. Quelques jours, parfois quelques heures plus tard, on se rend compte qu'on est à nouveau désaccordé. On ne sonne pas faux, mais on ne vibre plus aussi haut.

On était porté par l'aura de ces femmes et de ces hommes, par leur humanité, par le travail qu'ils ont fait sur eux et qui rayonnent de manière bénéfique sur autrui. Mais si on ne prend pas le relais et qu'on ne poursuit pas ce travail sur soi, qu'on ne fait pas ses gammes, on en perd tout le bienfait de leur présence. Ils ne peuvent pas vivre à notre place.
Il y a des êtres ou des textes qui forent assez profondément en nous pour faire jaillir nos sources vives. Des ressources dont nous ne connaissions parfois même pas l'existence. Et que nous ne manquons pas, souvent, de dilapider aussitôt, faute d'expérience, de concentration, ou de conscience.
On se croyait sec, sec, sec comme du bois mort. Et voilà un poète bienveillant vient craquer une allumette dans notre âtre et c'est reparti!
-"Le désir primordial du musicien, ce serait d'offrir à l'auditeur une image des innombrables merveilles qu'il connaît et qu'il perçoit dans l'univers." (John Coltrane)

Qui dit mieux?
Ce vieux chanoine lui avait dit:
-Il y a un filon du bon dans nos vies, et c'est à chacun de le trouver.
La dame qui me vend un sapin de Noël en pot me demande:
-Et vous comptez en faire quoi au juste après?
-Le planter sur ma terrasse. J'habite au rez et j'ai un minuscule lopin de terre.
-Mais vous savez que dans dix ans il fera quinze mètres?

J'avais oublié ce détail qui veut que tout ce qui vit croît. Ou du moins cherche à croître.
Chants de l'armée du salut, un peu désuets, au milieu du cyclone frénétique des achats de Noël. Peut-être une planche de salut, précisément.
Pour les désespérés qu'une crise de larmes menacent de saisir au moment de tenter de faire un emballage cadeau qui semble mission impossible - le papier se plie, la ficelle se tord, ceci: l'habit ne fait pas le moine et l'emballage ne fait pas le cadeau.

A bon entendeur, salut!
Ces gens qui pour masquer leur angoisse parlent, parlent, parlent! Au point de ne pas se rendre compte que vous avez quitté la table et que vous êtes rentré chez vous, vous faire une bonne tasse de thé et lire un bon livre - qui vous écoute lui au moins.
Reliez deux coeurs par la pointe pour esquisser les formes du corps d'une femme.
2008
Sans vouloir jouer les Joël Guenoun, voilà une année bien ronde, une année pleine d'anneaux et de mariage, une année qui a la forme d'un cygne, une année qui fait des ronds avec la bouche et des jumelles avec son 8.

"L'Enchantement simple" de Christian Bobin, "la petite graine" de Georges Haldas, "les minutes heureuses" de Charles Baudelaire.

Ces gens là sont des semeurs de joie.
Pardon Monsieur Bobin de vous emprunter un peu trop souvent votre titre "L'Enchantement simple". Mais que voulez-vous? Demande-t-on a un enfant lorsqu'il a appris ses premiers mots, ses fondamentaux, d'en changer, d'en trouver d'autres? Et puisque vos textes entrent si bien dans nos coeurs, pourquoi s'en priverait-on?
Quelques mots, pour s'assurer les meilleures dispositions intérieures qui soient afin d'accueillir les enchantements simples du jour nouveau.
Un employé subit le martyr sous les ordres d'un chef despotique. Les autres chefs trouvent pourtant ce dernier sympathique, l'estiment. Et ne comprendraient pas les récriminations de l'employé. Evidemment. Ils ne lui sont pas soumis.
Il y a des femmes qui appellent leur mari "mon biquounet" (d'une voix tremblante et niaise, comme si elles parlaient à un demeuré) et leur font les pires crasses qui soient.
Le monde est plus clair que je ne le pense. "Penser": voilà le voile obscurcissant.
Parfois je me sens appelé. Mais pas par téléphone.
Nous devrions faire un herbier de nos enchantements simples.
Les titres de certains livres trouvent en nous des échos insoupçonnés. Ils nous portent comme on les porte. Ils nous accompagnent pour un temps. Comme un proche, comme un être intime. Ce sont des révélateurs de joie. Ainsi, le très beau titre du recueil de poèmes de Christian Bobin: L'enchantement simple (et oui, encore lui).
Un enchantement simple: réveiller une personne que l'on aime à l'aube.
La vie avait quelque chose à me dire qui a la couleur de tes yeux, ton sourire, ce je ne sais quoi sur ton visage qui me rend heureux.
Certaines femmes ne supportent pas qu'un homme, qu'elles aimeraient séduire, reste indifférent. Elles useront de tout leur charme pour le conquérir. Puis l'abandonneront comme de la viande froide, avec mépris. Outrée que le pauvre hère ait si facilement cédé.
Canton de Vaud: laissez traîner trois pauvres minons dans une buanderie et le locataire suivant brandira haut et fort le mot de "dénonciation", réveillant des haines séculaires. (A moins que ce dernier soit totalement inculte et n'ait aucune connaissance d'un passé somme toute récent. Dans ce cas, c'est un abruti. Alors, ayez pitié.)
Il s'était mis à faire de la musculation, mais il commença à craindre, en entendant le bruit mécanique des appareils, que son âme perde du poids.
Ce sont des mots trop grands pour entrer dans un homme.
Une rencontre, c'est parfois l'impensable qui entre dans nos vies.
Par la capacité que tu as à me surprendre, tu nous renforces.
Cet Indien à qui je demande:
-Donc, vous ne mangez pas de viande?

Et lui, interloqué:
-Mais non, je suis hindou.

Et moi, quels sont les sacrifices que je fais au nom de ce que je crois?
Etonnant que le mot "désespérément" compte trois accents aigus. Je les aurais plutôt vus graves.
Le poète est un regard arc-en-ciel. Les petites gouttes perlées du quotidien se colorent en le traversant.
Se mettre à la hauteur de la phrase, à la hauteur du mot, de chaque mot qui constitue la phrase. De chaque syllabe qui constitue le pas de la phrase. Comme on marche sur un sentier. Il se déroule devant notre plume. Mais cet espace ne peut se franchir à tire-d'aile. Nous ne sommes pas des oiseaux. On en suit les lacets, les étapes, on hésite, on se perd. En route à travers notre paysage intime, vers le monde.
Des petites notes sur le point de germer, prêtes à faire craquer leur petite cosse de bois. Il ne suffit plus que de la chaleur d'un regard.
Peut-être, un jour, mes petites notes grandiront et gagneront en poésie. Aujourd'hui, ce sont des oisillons auxquels je donne la becquetée.
-Et vous, votre rêve?
-Une belle page d'écriture.
Je travaille sur des petites phrases, comme ça je peux les prendre partout avec moi.
Ecrire sur un clavier en plastique... bruit de mitraillette, bruit mécanique et anonyme. Sans chaleur. Le discret grattement de la plume sur le papier, les arabesques que dessine notre écriture, toujours singulière... Deux mondes.
La phrase courte pourrait donner à penser que je cherche à trouver des formules brèves, que je m'adonne à l'écriture du sprinter qui recherche la performance. Mais c'est tout le contraire. Je marche lentement, et je ne vais pas très loin de chez moi. Je décris les choses qui m'entourent. Les choses familières.
-Mais tu ne vas tout de même pas rester toute la journée devant cette cathédrale de Monet?
-Ah, mais c'est que la visite de l'édifice prend du temps!
Les mots sont comme le guano. Ils fertilisent. Ce ne sont pas des fraises. Ils aident les fraises à pousser.
Dans l'ambre de nos vies, tant d'or qui brille.
Je déteste les mots en "-tiques" qui sont souvent probléma-tiques (ils vous sucent le sang). Mais les mots en "-ie", je les adore: "poésie", "frénésie", "vie".
Je travaille sur les copeaux de bois frisés du Grand Luthier.
J'écris des merlinades pour faire des joints entre les carreaux de ma mosaïque intérieure.
J'ai su qu'elle était enceinte le jour où son corps s'est arrondi comme un "oui".
Pendant qu'ils traversaient le ciel, en quête de dépaysement, lui se déplaçait d'un pas pour lire le titre d'un livre sur sa tranche.
L'enfant se demandait comment accrocher une poulie dans le ciel.
Une jolie fille qui vend du pain, c'est le blé de la terre porté aux nues.
Même en marchant à rebours dans la neige, on laisse des traces.
Les oiseaux qui chantent dans une forêt me font penser aux scintillements de la lumière sur un diamant, comme des petits éclats musicaux.
Ecrire des souvenirs qui seraient autant de belles feuilles d'automne cuivrées comme de beaux écus.
Des pensées brèves qui se dérouleraient dans l'esprit du lecteur. Comme un bourgeon déploie ses feuilles.
Ecrire avec un crayon en bois, c'est tuer un arbre. Y mettre sa peine, c'est lui offrir quelques bourgeons supplémentaires.
Le corps du poète est mutilé des souffrances de chacun et du ciel de tous.
A travers mes mots, j'aimerais atteindre la densité d'un sourire.
Il y a des femmes qui vous griffent du regard tandis que leur bouche vous sourit.
Je lis Les Misérables et je suis affligé de constater qu'au-delà de quelques pauvres lignes le ressort de ma plume se détend. Le ressort intérieur, j'entends. Le matériel que j'utilise est de bonne qualité.
J'aime entendre, au coeur de la nuit, les crissements aigus des rails au passage des trains, dans la gare de triage. Comme si des baleines chantaient au loin.
Je me demande quel enchantement simple (pour reprendre le titre du beau recueil de poèmes de Christian Bobin) m'a rendu visite depuis mon réveil. A priori aucun. Mais je suis sûr que si je gratte un peu la couche de paresse qui me carapace, je serais surpris de découvrir que j'ai enregistré une foule de petites choses.
Il est bon parfois d'être en jachère. Pour laisser notre nature au repos. D'ailleurs, quoi de plus beau qu'un champ qui fleurit sans mission de moisson particulière. Sa terre se couvre d'un feu d'artifices de couleurs.
On sait qu'il ne faut pas. On le fait quand même. On se demande pourquoi on l'a fait. On sait qu'il ne faut pas. On le fait quand même. On se demande pourquoi on l'a fait. On sait qu'il ne faut pas. On le fait quand même. On se demande pourquoi on l'a fait. On sait qu'il ne faut pas. On le fait quand même. On se demande pourquoi on l'a fait. On sait qu'il ne faut pas. On le fait quand même. On se demande pourquoi on l'a fait.
Les barrières du chemin de fer qui, lorsqu'elles se relèvent, semblent dire "Hourra!".
Ce vieux café sur les tables duquel un petit écriteau vous demande de fumer modérément car la ventilation est poussive. Beaucoup s'en plaignent. Et pourtant, il a bien le droit d'avoir les poumons fatigués, lui aussi.
On est toujours le Don Quichotte d'un autre. Et le Sacho Pança de quelqu'un.
Ils s'observaient à travers le reflet de la vitre du train, mais n'osèrent jamais se parler.
"Développez, développez", me demandait-on. Mais au bout de deux lignes, j'avais tout dit. Au-delà, je me répandais.
J'ai l'ambition démesurée de devenir cadre. Pour laisser le soleil et le chant des oiseaux entrer dans ma maison. Et pourquoi pas, un chat.
- C'est bien joli vos petites notes, mais c'est un peu court...
-Je ne peux pas respirer plus profondément.
Mon pied épouse la patine du pavé, j'en sens les irrégularités sous ma semelle qui se propagent à l'infini, comme une onde proustienne.
On demanda à celui-ci quel était son but dans la vie: "Gagner de l'argent"; et cet autre: "Fonder une famille; et celui-là: "Devenir Président". Et lui: "Devenir une petite bougie qui répand une douce clarté dans la nuit".
Peut-être me remerciera-t-on d'avoir directement écrit un recueil de citations avant de composer une oeuvre en quarante volumes. J'aurai ainsi fait gagner du temps à tout le monde.
Un jour cet homme décida de donner sa chance au meilleur de lui-même.
Vivaldi! Avez-vous bien écouté ne serait-ce que les sonorités de ce nom de génie?
Mille notes sur cent pages, mais une seule reliure.
Des paroles qui guérissent: elles existent. Et comme elles font du bien!
Parfois on se vicie le cerveau d'idées fumeuses au point de ne même plus trouver de fenêtre pour s'aérer la boîte crânienne.
Devoir rire à des gags bêtes lorsque l'on est de mauvaise humeur: un calvaire. Même le muscle risorius s'y refuse.
Si un arbre pouvait exprimer tout son mécontentement à la vue d'une tronçonneuse les bûcherons partiraient en courant.
A travers la vitre de la cabine d'un gros camion j'aperçois deux bouts de pieds en chaussettes posés sur le tableau de bord. Une grande paix règne sur le chantier. C'est l'heure de la pause. Chacun reprend des forces. On entend à nouveau les oiseaux chanter.
On a inventé des oreillettes pour ne plus avoir à tenir son téléphone portable à la main. Libre (enfin... le mot est un peu gros), vous vaquez à vos occupations tout en parlant avec votre interlocuteur.

Cela fait des siècles que nous avons un équipement ô combien plus sophistiqué en nous pour se mettre à l'écoute de nos besoins profonds. Et nous ne sommes pas fichus d'utiliser nos ressources intérieures tout aussi simplement que nous utilisons une oreillette.

Peut-être est-ce dû au fait qu'on ne nous a pas livré de mode d'emploi?
Son menton était toujours en colère. Sa belle barbe blanche était toute ébouriffée. Il avait le poil nerveux.
On se relit. On est affligé. On ne peut néanmoins pas faire autrement qu'écrire. C'est notre façon de participer au Banquet de la Vie.
Les nouvelles technologies nous éloignent de l'art lent de la vie.
A l'air du string et du push up, je veux laisser mes vers à l'air.
Elle étreignait ses formes dans un étroit corset métrique.
Une petite goutte de rosée au creux d'un trèfle où l'univers se reflète.
Il en avait fait une sainte alors qu'il voulait simplement toucher ses seins.
Le jour se lève et je m'aperçois qu'il y avait un chat noir à la fenêtre.
Fut un temps où le verbe "être" n'était pas un verbe de galérien.
Signer un contrat d'assurance avec un Mont-Blanc. Ecrire un poème avec un petit bout de crayon en bois.
Elle lui disait "Chéri" comme elle aurait dit "lessive".
Si je devais avoir une montre au poignet, ce serait un arbre.
Nos mots pèsent le poids de notre humanité.
Il écrivait en prose pour ne pas avoir à revenir sur les décombres de son enfance.
Il s'était fait un drame d'une histoire qui ne le concernait pas.
Une fillette le jour de son neuvième anniversaire:
-C'est mon dernier anniversaire à un chiffre.
Ce couple avait minutieusement nettoyé l'âtre de leur cheminée. Il ne restait pas la moindre braise.
Toutes ces méthodes pour perdre du ventre au lieu d'atteindre la bouddhéité.
Au réveil, démaquillée, elle ressemblait à un lapin devant les phares d'une automobile.
Victor Hugo: le grand huit de la littérature française.
Haïku: une cathédrale en trois vers.
C'est à pied que l'on comprend le mieux un poème.
Face à vos certitudes, Monsieur, mes pires angoisses sont un baume!
Il analysait un poème comme on démonte un vélomoteur: mécaniquement. Et il s'étonnait de ne jamais entendre la petite musique des vers.
La magie de Noël: qu'il n'y ait pas plus de morts aux repas de famille.
Sur la terre, quand c'est fini, c'est pour longtemps.
Deux vieux devant un string:
-Tu as vu, c'est ça qu'on appelle un string.
-Une vraie peau de chagrin.
-Ouais, elle a épuisé son quota de jules celle-là.
On lui expliqua scient-i-fi-que-ment les phénomènes atmosphériques qui produisent un arc-en-ciel. Il n'en trouva pas pour autant cela moins magique.
Sa poitrine pigeonnante semblait pousser le ciel en l'air.
Bouledogue: gorille de poche.
Sharpeï: chien en soufflet d'accordéon.
Le merle est mort sur le pavé. Son petit bec est blanc.
Les coquelicots rouges dont les pétales froissés frémissent au vent, comme un baiser qui a explosé.
Les cheveux gris et une canne à la main, il disait "mon papa", tout étonné d'être toujours précédé de l'homme qu'il avait laissé derrière lui.
Le divan d'un psychiatre, bourré d'acariâtre acariens familiaux.
Il se demandait pourquoi la ligne de ce test de grossesse était horizontale alors qu'elle annonçait la vie.
Il se rendit compte un jour, avec horreur, que tous riaient de ses traits d'esprit uniquement parce qu'il était "Monsieur le Directeur".
-La poésie, ça sert à quoi?
-Et vous, votre cravate, elle sert à quoi?
Il tenait son livre de contes quotidiens avec la plus grande rigueur.
Ils s'acharnaient à défaire ce que quelques-uns faisaient.
-C'est un peu du pipo vos haïku. Trois vers... Vous plaisantez!
-Et toute une vie pour les faire...
Pourquoi le mot "hexamètre" ne fait que trois syllabes?
-Vous faites quoi dans la vie?
-Je suis poète.
-C'est quoi exactement?
-C'est une sorte de panneau solaire. Ca capte la chaleur humaine pour la restituer.
-Ah? Vous trouvez l'homme spécialement chaleureux?
-Non. C'est pour ça que je gagne si mal ma vie.
-"Vous êtes romancier?"
-"Non, pire. Poète."
Libérez la joie!
Les feuilles d'automne en séchant se recroquevillent comme si elles croisaient les bras sur leur poitrine pour mourir.

La tiers

Je suis la tiers.

Je suis celle qui n'existe pas. J'incarne un fantasme. Date de péremption à l'appui. Je suis celle de tous les plaisirs que ces deux-là ne savent plus s'offrir, de tous les mots qu'ils n'osent plus prononcer, de toutes les attentions qu'ils ne savent plus avoir, de toutes les frustrations qu'ils ruminent. Je suis un espace de sexe, de fun et de romantisme. Je suis, en somme, leur fusible.

L'officielle ignore-t-elle mon existence? Je ne saurais le dire. Ces choses-là ne sont pas très claires. De toute manière, elles ne sauraient l'être. Je suis la zone floue de leur relation. Peut-être préfère-t-elle jouer à celle qui ne sait pas. Ca l'arrange somme toute que le désir ait été évacué de leur petit intérieur propret qu'aucun orgasme ne vient plus perturber.

Je suis la tiers. Je ne suis pas une prostituée. On me paie de mots et de promesses. Je suis celle qui sera sacrifiée sur l'autel de leur joie de se retrouver. Je leur aurai permis de se reconnaître à nouveau, pour quelques temps. J'aurai été un joli détour et je crèverai dans ma solitude alors qu'ils se blottiront l'un contre l'autre, fort de la frayeur qu'ils ont connue, fort de la lâcheté qui les empêche de se quitter ou de vivre pleinement leur relation.

Comment ai-je pu croire des mots que je savais minés? J'avais pourtant bien vu les racines profondes et cossues qui les liaient. Et qui transparaissaient dans chacun des mots qui niaient leur force. J'ai voulu croire qu'une rose qui se pose sur le tronc d'un chêne aurait la force de le déraciner. J'ai voulu le croire car je le sentais sincère et souffrant.

Les mots qui mentent sont les mêmes que ceux qui disent la vérité. Mais je crois qu'il ne m'avait pas menti quand il est venu vers moi. Et qu'il aurait aimé réussir la greffe du chêne et de la rose. Il aurait voulu qu'un miracle se produise, qu'une plante d'une nouvelle espèce, qui aurait été notre histoire, naisse.

M'expliquerez-vous pourquoi je suis celle qui s'est trouvée là à un moment où un homme croit dans sa capacité de s'arracher à une vie dont il ne veut plus? Une vie qui paraît si bien lui convenir, pourtant. Il ne lui manquait peut-être que quelques ébats un peu lascifs. Quelques mots crus qu'il n'a pas osé prononcer depuis longtemps et qui auront suffi à satisfaire le mâle qui sommeillait en lui. Un mâle qui cherche maintenant à ne surtout pas me faire de mal. Pour que je ne fasse pas trop de bruit.

-"Tu comprends..."

Moi, en larme, je ne comprends qu'une chose. C'est que j'ai vécu quelques mois sous-vide. Conservation impeccable. Pas de trace. Je n'ai été rien d'autre qu'un petit frisson. Et comme je suis bien gentille, je comprends. Je comprends qu'un pétale de rose ne déracine pas un chêne. Aussi pourri puisse-t-il être. J'ai poussé comme une belle fraise sur le fumier de leur couple. Bonheur!

La tiers, je suis la tiers-exclue.

Et alors que lui vivait une relation virtuelle, moi je lui ai ouvert mon cœur, je lui ai offert mon corps, mon intimité. J'ai éprouvé des sentiments qui donnaient un sens à ma vie. Moi, je ne jouais pas.

Sa grande crainte était que je tombe enceinte. Là, soudain, la Playstation aurait accouché d'un personnage de son jeu. Moi, je ne craignais pas de porter la vie, ô non. Je craignais d'entendre des mots qui m'auraient dit: "Avorte!" "N'existe pas!" "Ne procrée pas!" "Reste à ta place!"... Le néant.

Ma pauvre fille, ne pouvais-tu pas simplement te tenir à l'écart? Mais je n'avais rien demandé, moi. Etre à l'écart, j'ai l'habitude, c'est même un style de vie chez moi. Simplement là, soudain, j'avais l'impression de pouvoir quitter la marge pour enfin entrer dans le texte. J'ai très vite été biffée. Fausse note sur une partition insipide. Je sonnais trop haut. Je demandais trop.


Je suis la tiers, cette belle dans la vie d'un adulte qui se brûle quelques instants au contact d'un rêve qu'il porte au fond de ses entrailles. Encore un peu, et il m'aurait reproché d'avoir déterré la hache des songes.

Aujourd'hui, il se tortille dans sa culpabilité. Il déblatère des excuses qui sont autant d'insultes à ce que nous avons pu vivre de beau. Il nie même ces quelques restes afin d'être sûr de pouvoir dormir en paix.

Je ne lui demandais pas tout, mais juste le courage de souhaiter bon vent à un pétale de rose pour qui cette rencontre fut importante, malgré tout.

Une tiers en miettes, ça fait combien de dixièmes?

Le porte-mine

Petit, déjà, je raffolais des articles de papeterie en tous genres: crayons gris, gommes, règles, blocs de papier, fourres plastique, trombones. Grâce à la complicité de mon père, je ramenais parfois de son travail un stock de matériel. Je prenais le soin de ranger le tout soigneusement dans les tiroirs de mon bureau que j'ouvrais fréquemment pour contempler mon trésor. La vue de ces provisions me procurait un profond sentiment de plaisir et d'apaisement que je n'ai jamais vraiment su m'expliquer. D'autant que je ne me connais pas d'aïeul papetier.

Aujourd'hui encore, je collectionne des petits carnets de toutes les formes. J'aime le contact du papier, l'odeur d'un crayon en bois, l'encre sur mes doigts. Ce sont des objets et des matières qui font partie de mon univers familier. J'aurais voulu savoir peindre pour avoir une belle boîte pleine de pinceaux et de tubes de toutes les couleurs.

C'est peut-être pour cette raison que, l'autre jour, à mon travail, en allant dans la salle des compactus chercher des fournitures de bureau (on ne se refait pas), mon attention fut attirée par un porte-mine déposé sur un des petits bacs en plastique où le matériel est rangé. Il ne se trouvait pas dans un des compartiments étiqueté "gommes", "crayons", "règles"... La disposition dans laquelle on l'avait laissé, bien en vue, semblait signifier que son propriétaire souhaitait qu'il trouve un repreneur. Surtout qu'il avait pris la peine de le ramener là afin qu'un autre puisse l’utiliser. Au lieu de l'abandonner au fond d'un des tiroirs de son bureau.

Je me suis demandé auquel de mes consciencieux collègues il avait bien pu appartenir. Quelle était la forme de son écriture? Petite ou grande? Et que lui faisait-il écrire à ce porte-mine? Des esquisses de projets ambitieux? Ou des choses ennuyeuses? Devenait-il un précieux allié pour dessiner et faire passer le temps durant d'interminables réunions de travail? Enfin, l'avait-on relégué là au profit d'un de ces petits ordinateurs de poche. Si c'est le cas, il avait eu un rival de taille, hypersophistiqué, notre petit crayon mécanique.

Autant de questions que je me suis posées, moi, le Sherlock Holmes des compactus. Avant de sortir mon porte-mine de son sarcophage afin qu'il reprenne du service.

Le mégathérium

Dans une chronique de Léon-Paul Fargue, je lis ce mot: le mégathérium.

-"Le quoi?"

Oui, le "mégathérium".

Ce terme m'est non seulement inconnu, mais je le trouve un peu monstrueux. A cause du préfixe "méga-" peut-être. J'ai le sentiment instinctif de me retrouver face à un vocable d'une autre ère, vieux de plusieurs millions d'années. Mais notez qu'il est tout autant étonné que moi de cette rencontre insolite:

-"Oh! Un mégathérium!"
-"Oh! Un homme!"

L'engin sonore reste impénétrable. Je me trouve face à un dinosaure lexical. Saurai-je même en retrouver la trace dans un dictionnaire? Un archéo-lexicographe aura-t-il songé à partir à sa recherche? Je me demande vraiment au fond de quel musée Fargue est allé trouver ce pachyderme sémantique.

D'ailleurs, quelle est sa taille? Pourrait-il m'écrabouiller sous son énorme patte? Et, s'il est si gigantesque, comment notre auteur l'a-t-il fait entrer dans sa chronique? Parce qu'une chronique nous raconte des petites histoires de tous les jours, des choses familières. Fargue est complètement anachronique avec son mot fossile. Encore, l'aurais-je lu dans un roman de Victor Hugo, je ne dis pas. Notre mégathérium aurait eu de la place pour s'ébattre dans une prose assez vaste pour accueillir l'Humanité entière, la mer, la Révolution, Waterloo. Mais franchement, je le vois mal traverser les ruelles du Paris intime de notre chroniqueur. Même si on y croise des êtres aussi fantasmagoriques que Toulouse Lautrec.

Je me hasarde tout de même à ouvrir le Petit Robert. Quasi sûr de ne pas l'y trouver. Pourquoi un dictionnaire s'acharnerait-il à conserver un mot pareil? Je me dis qu'il a certainement dû s'empêtrer dans la toile arachnéenne du web, dévoré par les nouvelles technologies. Ou bien ce sera l'usage qui l'aura enterré. On ne place pas un mot pareil tous les jours dans la conversation. Eh bien, figurez-vous que je l'ai trouvé! L'ouvrage m'indique: "Grand mammifère fossile des ères tertiaires et quaternaires". Et plus loin, j'apprends que sa forme fait penser à celle d'un paresseux.

Bonheur! Pour un fan de Gaston Lagaffe, quelle découverte! Mon mégathérium me devient immensément sympathique. Je me trouve face à un paresseux comme ceux que j'ai pu voir dans les reportages animaliers, mais version dinosaure. Un maxi-paresseux en somme. On ne devait pas l'importuner celui-là.

D'ailleurs, ce n'est pas vrai que le paresseux est paresseux. Il a tout simplement un rapport au temps en adéquation avec sa nature. Il se hâte lentement. Il savoure. Malheureusement, son évolution à travers les âges a voulu qu'il devienne plus petit, plus fragile, plus vulnérable. Il doit sans cesse ruser pour échapper aux griffes meurtrières du jaguar. On ne nous laissera donc jamais tranquille...

Mon mégathérium a su être habile et se tapir sous un vocable un peu gros, un peu incompréhensible afin qu'on lui fiche la paix jusqu'à la fin des temps. Il savait qu'ainsi il ne serait pas dérangé. A part, peut-être, par un poète comme Léon-Paul Fargue qui connaît bien ses ancêtres, lui, le maître des flâneurs inspirés.

Le "nous" des amoureux

"Nous" est la première maison des amoureux. La plus durable certainement. Electricité à tous les étages. Voyez leurs regards étincelants. Chauffage central. Leurs cœurs battent forts. Fond musical harmonieux. Leurs voix susurrent des mots charmants. Oui, le "nous" des amoureux est leur premier logis, où ils se retrouvent avant même leur premier baiser. On emménage un pronom avant de donner un nom à ce qu'on vit. Chacun dépose des bouts de son histoire:

-"Toi, tu verrais ça où?"
-"Cette couleur te plaît?"

On conjugue ensemble des verbes qui se nouent comme des doigts qui s'enlacent. Des conjonctions sont en train de naître. Des agents de liaison s'agitent en tous sens. Le "nous" des amoureux est une formule simple: c'est moi, augmenté de toi. Toi, que j'accueille, toi avec qui je suis prêt à compter, car tu comptes pour moi.

Au sein de notre "nous", on aime se dire "tu", comme si on reculait de deux pas pour mieux se regarder, puis mieux se rejoindre. Parfois, on aime même se grimer d'un "vous" pour se rendre un peu étranger l'un à l'autre, pour faire comme au début. Cette petite politesse pronominale nous permet de nous courtiser à nouveau.


Le "nous" des amoureux est une petite coquille susceptible de croître. Peut-être, un jour, ce "nous" nous débordera et qu'une troisième vie demandera tous nos soins et toute notre attention. Le "nous" des amoureux est une alchimie grammaticale.

Mais on ne peut pas capitaliser sur ce "nous". Il est sans cesse à conquérir. Il devient fragile si l'amour le déserte. Coquille vide, mot-valise, qui s'érode et finit par craquer. "Nous" est un pronom dont il faut faire une affaire personnelle.

Parfois ce "nous" crève. La cause en est cette belle à talons aiguilles qui l'a percé, laissant s'échapper ce liquide amniotique si nécessaire au couple: la confiance. Mais ce n'est pas la faute à l'aiguille. Quelque chose s'essoufflait, laissant la possibilité à un "elle" ou un "il", bref à un pronom de la troisième personne de s'introduire. Le "nous" n'est exclusif que d'un pronom personnel: celui de la troisième personne. Il accueille en toute saison ceux de la deuxième personne: le "tu" et le "vous" sont bienvenues. Mais le tiers est banni.

Après avoir jeté un rapide coup d'œil à travers la lucarne intime du "nous" des amoureux, retirons-nous pour ne pas les importuner. Les mots ont aussi leur pudeur, qu'il convient de respecter.

Le théâtre

C'est un tout petit théâtre, avec de gros fauteuils en feutre cramoisi et des accoudoirs en bois, tout polis à force d'être patinés par les bras des spectateurs. Le rideau rouge est baissé, pour le moment. On dirait des lèvres closes, de grosses lèvres sensuelles et peinturlurées qui restent coites, comme si elles cachaient un secret. La séduction est totale. Une douce lumière dorée illumine la salle. Les gens prennent place. Ils chuchotent. On entend des rires étouffés. Ils sont encore dans leur vie à eux. C'est normal, le spectacle n'a pas commencé. Depuis l'entrée du théâtre, on voit les têtes des spectateurs assis qui ressemblent à des lampions. Noires, blondes, brunes ou sans un poil sur le caillou. C'est rigolo. On est là, tous ensemble. On ne se connaît pas. Mais, dans quelques instants, nous serons tous captivés par la pièce qui se jouera sous nos yeux, vibrant, riant ou pleurant à l'unisson.

Le rideau se lève. La représentation commence.

Soudain, un homme, d'une taille colossale, se lève et marche tranquillement vers la scène, une massue à la main. Il monte sur le plateau. Les acteurs se mettent sur le côté. Il se dirige vers la paroi du fond, celle qui fait face aux spectateurs et se met à l'abattre à grands coups de masse. Ca fait un bruit fabuleux. Tout le théâtre tremble et des pans entiers du mur s'écroulent au milieu d'un halo de poussière. On n'aperçoit plus notre Hercule qui poursuit son travail, méthodiquement. L'actrice qui joue le rôle de la servante va de temps à autres lui éponger le front. Il est maintenant torse nu, avec ses bretelles. A travers les nuages de béton, la lumière du jour se met à filtrer, petit à petit.

Les spectateurs éblouis clignent des yeux. Puis ils commencent à apercevoir le parc qui jouxte la salle. Ils voient les gens traverser la grande allée de marronniers. Un couple assis sur l'herbe se bécote, nonchalant du monde entier, tandis qu'une jeune femme fait son footing. Deux personnes âgées s'affairent autour d'une poussette. Le petit a déjà compris qu'avec ses grands-parents il pouvait n'en faire qu'à sa tête.

Le public assiste, pour quelques instants, à une scène insolite qui n'est pourtant rien d'autre que celle du quotidien. Mais les coups de massue ont contribué à rendre chacun plus attentif. Certains se demandent si la pièce est interrompue. D'autres se disent qu'il serait amusant de quitter la salle par cette ouverture. Tous sont un peu perplexes. L'homme à la massue, quant à lui, a fini son travail. La servante lui éponge encore une fois le front tandis que les acteurs viennent lui serrer la main.

Epilogue: si nulle lumière ne devait filtrer de ces chroniques, pas même un filet, aussi ténu soit-il, je vous recommande l'usage de la massue pour abattre la cloison du texte et partir à la rencontre du merle dont le chant illuminera bien mieux que mille mots le royaume du quotidien.

Plaie fleurie

Nous sommes entourés de petits signes, quasi imperceptibles, qui portent en eux un grand espoir.

Ainsi, cette brèche minuscule dans un mur en béton d'où s'écoule un flot de petites fleurs violettes. Comme un feu d'artifice sur fond de ciel gris. C'est un petit événement spectaculaire. Une victoire du fragile sur le massif. Le béton, dit "armé", n'est pas parvenu à barrer le passage aux pétales. Il s'est trouvé désarmé face à la montée en son sein d'aussi vives et légères couleurs. Il n'a pu contenir cette irrépressible explosion de joie.

Notre mur, en ayant manqué de vigilance et en ne s'étant pas aperçu de cette irruption végétale dans son corps de pierre inerte, a soudainement pris vie. Les racines des fleurs sont devenues sa circulation sanguine. C'est une petite révolution dans l'ordre du construit. Ce qui devait demeurer, durer, commence à craquer de toutes parts. Inséminé par la nature, il devient le lieu d'une germination. Il y a émeute au sein du mur. Et peut-être que notre plot de béton s'en réjouit, lui qui devait sérieusement commencer à s'ennuyer de n'être qu'un plot de béton pour l'éternité. Soudain, de rempart, il devient chrysalide. Il est capable de féconder des violettes.

Ce petit pan de mur fleuri symbolise aussi l'issue que peuvent connaître certaines crises que nous traversons tous. Ces périodes où nous sommes murés en nous-mêmes, prisonniers de notre mal-être. Ces phases de dépression où notre existence devient terne et grise. Nous secrétons des pensées désespérées qui s'écoulent de notre tête pour bétonner notre coeur. Sans qu'on comprenne bien ce qui nous arrive. Comme si nous n'avions pas d'autres solutions pour colmater des blessures d'enfance ou d'adulte qui font trop mal. Nous nous anesthésions en devenant des êtres de pierre. Nous nous bâtissons une coquille de plomb qu'aucun terme ne semble devoir venir fendre. Otages que nous sommes de nous-mêmes. Incapables de tisser la nécessaire et salvatrice relation avec l'extérieur, avec autrui.

Et pourtant... Je suis persuadé qu'aux heures les plus sombres, quelque part en nous, croît à notre insu une petite racine de fleurs violettes qui saura se frayer un chemin jusqu'à la surface de nos vies pour exploser en un bouquet libérateur. Créant ainsi une brèche dans notre mutisme. Oui, à ce moment-là, nous serons touchés au coeur et cette plaie fleurie, en fissurant la vieille écorce qui nous étouffait, témoignera d'une reprise de la vie. Ca y est, c'est reparti! Car toutes les plaies ne tuent pas. Bien au contraire.

Ce petit bout de mur m'a donné confiance dans notre capacité de fleurir encore et toujours. Il suffit d'une graine, d'une menue racine, de trois fois rien. La vie jaillit toujours de trois fois rien.

Et les racines de grossir et les fleurs de fleurir. Malgré tout.

Le vociférant

-"Tu as un problème? Tu veux qu'on cause?"

C'est ainsi que m'interpella, avec hargne, depuis son automobile, l'homme qui avait fait tout le tour du parking pour venir s'arrêter devant moi.

Que s'était-il passé de si grave pour qu'il se mette à vociférer ainsi? Revenons sur les faits. Quittant sa place, que j'allais reprendre, il était plus facile qu'il me laisse me parquer, pour passer ensuite. Ce qu'il ne fit pas. Préférant forcer le passage et frôler mon véhicule. Je lui fis remarquer d'un geste courtois, un peu amusé, mais nullement agressif, qu'il aurait pu attendre quelques secondes.

Mais le gaillard n'entendait pas en rester là. Il tenait à me faire comprendre qu'il n'avait pas du tout apprécié mon geste. Il tenta donc de m'humilier et de me provoquer. Cherchant un prétexte, n'importe lequel, pour pouvoir sortir de sa voiture et que nous en venions aux poings, pour que ça frappe, pour que ça saigne, pour que ça hurle. Pour qu'il puisse laisser libre cours à la bestialité difforme et barbare qui gît au fond de chacun de nous. Mais je ne comptais pas lui en fournir l'occasion. Trop conscient des conséquences qu'aurait eu pour ma pomme un débordement de ma part. D'autant que je ne me sentais nullement concerné par son manège ridicule et infantile. Et cette force brutale me faisait peur. Ce genre de dérive me fait toujours peur. Car ce n'était pas de la colère, mais de la haine qui émanait de sa personne. La colère parle encore un langage humain, elle peut même être saine. Elle peut être apaisée. Deux êtres en colère peuvent se quitter en souriant, en s'excusant de s'être laissé emporter par leurs émotions. Mais un homme haineux ne peut entendre raison. Il est remué par des pulsions et de frustrations aveugles et meurtrières. Il ne s'appartient plus.

-"Tu veux qu'on cause?"

Non, vraiment, je n'en avais aucune envie.

Pour toute réponse, je lui fis donc remarquer qu'il aurait simplement pu me laisser passer. Mais je voyais bien qu'il ne m'écoutait pas. Je lisais dans son regard tout le mépris que je lui inspirais. Ma tête ne lui revenait pas. Mais alors vraiment pas. (J'ai d'ailleurs remarqué que c'est une constante avec ce genre d'individus.) Il fulminait que je n'aie pas le courage de lui dire bien crûment ce qu'il m'inspirait alors que je n'attendais qu'une chose: qu'il débarrasse le plancher.

N'arrivant pas à ses fins, il finit par s'en aller. Et, pour parachever ce lamentable tableau, il sortit la tête par la fenêtre pour me gratifier de mouvements de lèvres que je n'oserais pas appeler des baisers et dont je tairai la destination qu'il leur réservait. C'était un dernier effort pour que j'émette un signe qui lui aurait permis de refaire, une fois encore, le tour du parking - l'enjeu étant d'une telle importance. C'était aussi certainement pour lui une manière de consacrer son éclatante victoire. Il avait pu démontrer à la femme qui était assise à ses côtés que ses attributs masculins étaient infiniment plus gros que les miens (car c’était cela la grande affaire).

Car il y avait une femme assise à ses côtés... Et c'est ce qui m'a laissé songeur par la suite. Quelle image pensait-il lui donner de lui-même en se comportant ainsi? Pour autant que l'avis de cette dernière compta encore. Et de même, elle, que pensait-elle? Eprouvait-elle de la fierté pour son molosse haineux? Etait-elle même prête à l'échauffer pour qu'il déchiquette encore plus violemment sa proie? Ou bien était-elle choquée par la violence de cet homme qui fut celui qui, un jour, peut-être, l'avait fait rire, l'avait émue, et dont elle était tombée amoureuse. Aujourd'hui, en avait-elle peur? Etait-elle, dans leur intimité, sa victime de choix? Ce visage lui était-il devenu étranger? En tous cas, j'ai de la peine à croire qu'une femme puisse rester indifférente face à la brutalité de son conjoint.

Je les regardais s'éloigner dans leur carrosse dissonant. M'imaginant le pauvre bougre qui, au prochain feu, aurait le malheur de démarrer un peu trop lentement. Ou qui ne se rangerait pas assez vite sur la voie de droite pour laisser passer notre vociférant qui ne manquerait pas d'ouvrir sa gueule de feu pour faire justice. La justice des malheureux qui n'entendent certainement plus les oiseaux chanter.

Fleur triste

Elle me faisait penser à une fleur, mais triste. Une fleur sans couleur, une tige droite, mais molle, comme si elle ne trouvait que peu de vigueur dans ses racines intérieures. Je me demandais sur quelle terre elle avait été semée pour exhaler un parfum si mélancolique.

J'avais l'impression que pour masquer une plaie intime, une plaie d'être, elle offrait son corps en pâture, sous des atours provocateurs. Comme si, en se découvrant physiquement, elle trouvait un refuge pour ne pas être découverte. Pour ne pas être atteinte. Elle s'était faite bouclier. Et ses prétendants aveuglés par l'attrait des formes, ne voyaient pas le puits de tristesse. Ils s'en allaient repus de leur conquête violente, arrachant des lambeaux de soupirs mécaniques.

Elle était emportée dans un tourbillon au cœur duquel elle hurlait à l'amour. L'étreinte, si éphémère pouvait, peut-être, pour quelques instants, lui donner l'impression d'avoir été désirée. Ces fréquentations multiples lui donnaient le sentiment d'exister. Elle se sentait au moins physiquement acceptée. Elle qui n'arrivait à partager que cela. Elle qui aurait voulu donner tellement plus. Elle qui espérait que peut-être enfin cet homme-là...

Alors, la nuit, son corps en ébullition s'entrechoquait contre celui de cet inconnu dans une ascension orgasmique. Et, le matin, au réveil, hagard, elle découvrait un étranger nu à ses côtés qui n'avait rien eu besoin de savoir d'elle pour la posséder... fuir, encore fuir...

Elle restera pour moi le mystère d'une fleur déracinée en train de crever de ne pas trouver un terreau d'amour. Le mystère d'une jeune femme dont les verrous du cœur ont rouillé prématurément. Qui saura faire sauter la serrure? Qui saura éclairer sa nuit profonde? Qui parviendra à interrompre sa course vaine pour lui offrir un havre de paix et de confiance? Pour lui permettre d'être, pour replonger aux racines de l'Enfance - celle de tout adulte. Pour redonner un visage à sa vie.

Le grand salon

Je suis assis dans le grand salon. La fenêtre qui donne sur le parc est ouverte, et alors c'est le printemps. Des enfants jouent à la balançoire. Des gens se promènent. Un voisin rentre de son travail. Un couple de jeunes adolescents badinent sur un banc. Il fait beau. Les merles s'en donnent à cœur joie, tout à leur travail qui est de chanter. Ou peut-être ces mêmes fenêtres sont-elles fermées. Et c'est l'hiver. On se sent bien dans ce grand appartement cossu. On entend seulement le battement du pendule de la grande horloge. Régulièrement la chaufferie de l'immeuble se remet à ronronner, me donnant l'impression, lorsque j'étais enfant, que je me trouvais sur un gros navire dans les soutes duquel des ouvriers étaient chargés de remettre du charbon dans la chaudière. Ce bruit, ponctuel, n'était pas agaçant. Bien au contraire. Il faisait organiquement partie de la vie de la maison. De même que les allées et venues de l'ascenseur. Ou encore tout le chahut dans le hall d’entrée aux heures de pointe.

Je suis assis dans le grand salon décoré de lourds meubles en bois marocains, sculptés d'arabesques. De gros tapis colorés rendent ce lieu feutré. Comme les gros rideaux rouges qui me faisaient penser à des rideaux de théâtre. Oui, c'est un peu comme si, au seuil du grand salon, on était face à une scène de théâtre. Des rideaux qui s'ouvraient sur une pièce ô combien quotidienne et banale qui était celle de la vie de deux personnes: mon grand-père et ma grand-mère. La régularité des heures et des jours dans cet appartement était devenue un repère, un havre de paix où j'aimais venir me ressourcer. Ce salon était également la chambre à coucher de mon grand-père. Dans le fond, trônait un lit colossal, marocain, lui aussi, qu'il recouvrait chaque matin d'un couvre-lit brun qui ressemblait à la peau du yéti. Je n'ai jamais vu ce lit défait. C'est un détail me direz-vous. Il n'en était pas moins révélateur, à mes yeux, d'une composante du caractère de cet homme. D'une certaine manière de ne pas se laisser aller. D'un certain ordre qu'il mettait dans sa vie.

Je suis assis dans le grand salon, dans le fauteuil où mon grand-père avait l'habitude de s'asseoir. En face du mur où étaient accrochés deux tableaux qu'il avait peint au Maroc. C'était en quelque sorte comme deux fenêtres ouvertes sur tout un pan de sa vie. L'un de ces tableaux représente une place qu'il avait peinte à l'ombre d'un eucalyptus. On voit d'ailleurs les branches retomber sur l'avant du tableau. Sur l'autre toile, un chemin mène à la mer. Un petit âne chargé d'un lourd fardeau y chemine. Je sais que le vieil homme passait des heures à les contempler.

Tous ces petits éléments que j'évoque trop brièvement tentent de rendre compte de l'épaisseur de ces lieux. Qui étaient imprégnés de la présence de mes grands-parents. Je les évoque tout en sachant que les mots seront toujours insuffisants pour décrire tout ce que j'ai pu y percevoir de manière informulée. Ce que j'ai pu éprouver dans ce salon, seuls ceux qui s'y sont trouvés auront pu, peut-être, l'apprécier. Pour tout autre, ce n'est qu'une coquille vide qui flotte sur les mots de cette chronique. Les quelques photographies qui me restent ne pourraient que rendre compte de la topographie des lieux. Je ressens pourtant le besoin d'en parler. Non pas pour conserver le souvenir d'une époque révolue - à quoi bon - mais plutôt pour partager un vécu qui a avoir, tout du moins c'est ce qu'il me semble, avec celui de beaucoup. De me mettre en relation avec d'autres qui ont eu un grand-père et une grand-mère qui ont compté pour eux. Partager pour rappeler à d'autres une expérience commune. Ou une expérience différente. Ce qui est encore une manière d'enrichir les multiples facettes d'une même réalité. De favoriser le dialogue. Avec soi-même tout d'abord. Et ce qui fait nos vies. Sa substance intime.

Aujourd'hui les rideaux rouges se sont refermés. Mais dans les coulisses de ma mémoire, mon grand-père et ma grand-mère sont assis là, dans le grand salon.

La vieille dame

C'était une très vieille dame qui habitait une vieille maisonnette. Elle y avait toujours habité, avec lui, mais lui, il était parti avant. Ici, elle se souvenait, les jours heureux, l'accouchement de son premier fils dans la chambre à coucher, les amis réunis autour de la grande table de la cuisine, les jeux des enfants dans le jardin, la balançoire accrochée au pommier, le potager. Puis, les rires s’étaient atténués jusqu'à l'arrivée des petits-enfants.

Elle vivait là, toute seule. Elle veillait chaque soir à fermer les persiennes. Parfois, elle s'asseyait sur le petit banc en pierre qui était à côté de l'entrée pour dire bonsoir à la lune, au renard. Elle entendait au loin le clocher qui sonnait l'heure. Et, plus loin, les rumeurs de la ville qui se rapprochaient de plus en plus. On lui avait déjà écrit pour lui annoncer qu'un nouveau quartier allait être construit. Qu'il faudrait songer à partir. Elle s'y était attendue. Des messieurs en cravate étaient même venus la voir pour lui expliquer la situation, lui montrer des plans avec des immeubles et des routes. Des plans sur lesquels, bien entendu, sa maison ne figurait plus. Elle ne s'en était pas étonnée. Elle savait bien que c'est parce que tout fini, que tout peut commencer. Elle avait fait sienne cette parole de Saint François de Sales:

-"Heureux celui qui croît là où il a été semé."

Ici, elle avait accompli ce qui devait l'être. Cette maison avait connu des heures fécondes, elle avait été un havre de paix pour beaucoup, un lieu de partage. Quatre beaux enfants avaient pu grandir dans ce foyer en toute confiance - la confiance, cet autre liquide amniotique, si nécessaire pour la croissance. Puis y revenir pour raconter leur enfance à leurs enfants.

-"Tu vois, c'est dans cet arbre que nous avions construit une cabane avec ton grand-père."

Oui, ce qui devait être accompli, l'avait été.

Tant et si bien, qu'un jour où elle était sur le pas de la porte, vêtue d'un imperméable jaune, s'éreintant les yeux pour trouver la clé du logis, un ange s’était introduit tout doucement dans la serrure de son âme.

Et c'est ainsi qu'en quelques jours, les arbres du jardin furent massacrés, démembrés par d'énormes machines dont la gueule d'acier grondante arrachait les branches comme des bras, pour ensuite traîner les cadavres sur le sol. Puis vint le tour de la maison qu'on creva méticuleusement. Chaque pièce, chargée de tant d'histoires intimes, fut impudiquement exposée au grand jour. Le toit s'effondra sur la chambre à coucher qui s'effondra elle-même sur la cuisine. Les heures où on avait aimé et rêvé se trouvèrent entassées sur les confitures et les verrées. On fit des petits tas en séparant le bois de la pierre et de l'acier. De gros camions vinrent emporter le tout par petits paquets, comme autant de pièces d'un puzzle qui constituaient les fondations d'une vie. Peut-être aurions-nous pu voir au sommet de la benne une balançoire qui riait encore, au milieu des gravats.

Aujourd'hui, certains habitants attentifs du nouveau quartier ont remarqué une merlette qui chante sur le tulipier nouvellement planté.

La sieste

-"Moi, je ne fais jamais la sieste."

Voilà un malheureux ! Quel dommage de s'amputer d'un petit plaisir si bienfaisant. De ne pas savoir s'abandonner au cœur d'une chaude après-midi d'été à un moment de pure régénération. Mais, je veux bien l'admettre: ce n'est pas donné à tout le monde. Il est nécessaire d'avoir certaines prédispositions natives et un peu de philosophie.

Inversement à une idée préconçue et largement répandues chez les actifs, cette petite école buissonnière, cette évasion du calendrier des devoirs du jour est tout sauf du temps perdu. Au contraire. C'est faire le choix de quelques minutes fécondes où on s'abandonne pour se laisser agir.

Les adeptes de ces moments de fausse oisiveté connaissent bien tout le bénéfice qu'on en retire. Tout d'abord, cette brève interruption offre un calibrage incomparable de toutes nos facultés. Il est bon parfois de laisser le corps procéder par lui-même à ces petits réglages que notre volonté peine bien souvent à effectuer. Que de fois je suis sorti d'une sieste apaisé, les yeux perlés d'enfance, les idées nettes, avec la tranquille assurance que la suite de ma journée me serait profitable, que le cap était clair. J'allais pouvoir aborder la fin de l'après-midi et la soirée en étant pleinement présent à moi-même. Je sentais que quelque chose de plus m'avait été donné. Une certaine disposition sereine qui me permettrait d'accueillir toute chose avec un regard frais. Une sieste offre un éveil au sein d'une journée. Un réveil qui n'est pas aussi conséquent que celui du matin. Elle nous offre un voyage plus léger. Elle ne met pas forcément en branle toute la lourde machinerie des songes. Elle nous permet de rêver au présent de nous-mêmes, sans remuer nos origines cosmiques.

Tous les actifs vous diront du haut de leur bonne conscience angoissée qu'ils n'ont pas le temps de s'arrêter. Qu'ils ont beaucoup trop de choses à faire. Qu'ils ne peuvent pas s'offrir ce luxe, eux. Ils n'ont pas compris qu'il était de leur responsabilité d'oser lâcher prise, que personne ne le ferait jamais pour eux. C'est même une décision courageuse d'oser se laisser aller et de découvrir que notre être peut nous réparer, peut nous apaiser. Que quelque chose en nous a des réponses pour nous, souvent bien plus pertinentes que celles que nous avions nous-mêmes imaginées. Qu'elles nous sont données, pour autant que l'on soit capable de les accepter. Une simple sieste permet d'en faire l'expérience.

Dans une société où l'individu est contraint de se malmener pour tenir, pour rester dans la course à tout prix, en s'affligeant un stress inhumain, en développant des névroses, je ne crois pas qu'une sieste soit un luxe. Non, je la vois plutôt comme un havre de paix et une preuve de confiance dans la vie et dans son corps. Par exemple, cet homme qui ne supporte plus la pression à laquelle il est soumis, pareil à un perroquet dans sa cage qui devient fou et se met à se mutiler, bénéficierait lors d'une sieste d'un moment où la porte de sa prison s'ouvrirait. Ce qui lui permettrait de s'envoler et d'éprouver qu'il est bien plus grand, bien plus vaste que l'étau dans lequel il se broie.

Epilogue de cette chronique: rien ne sert de courir, il faut siester à temps.

Traitement de texte

On m'a conseillé d'écrire mes textes directement à l'ordinateur. Avec ce qu'on appelle un "traitement de texte". Rien que le nom en dit long. J'ai essayé. Je n'y suis pas arrivé. C'était comme si mes mots ne pesaient plus rien. Peut-être est-ce dû au fait que, pouvant les traiter en même temps que je les écris, je ne parviens pas à suivre l'évolution de mon travail. Je coupe, je colle, je déplace, bref, je perds mon cheminement.

L'outil ne me paraît pas conçu pour accueillir la naissance d'un texte. La machine m'handicape. Comme si j'étais sous assistance inspiratoire. Pour les nomades que sont les écrivains baladeurs, tout cet attirail est inadapté et trop technologique. Alors qu'un simple petit bout de crayon et un carnet me permettent, en une fraction de seconde, au coin d'une rue, de gribouiller les quelques mots qui tombent dans mon escarcelle. J'ai besoin de voir les copeaux de mots sur ma page. J'aime utiliser les outils de l'artisan, des outils de tous les jours, que je tutoie, qui me sont familiers. Que je peux emmener partout avec moi. Qui me connaissent depuis longtemps. Un crayon, de l'encre, du papier, une règle en bois. J'ai besoin d'écrire mon texte à pied, de sentir les irrégularités du chemin sous mes semelles. Devant mon ordinateur, j'ai l'impression de filer à toute allure sur une autoroute. Ou d'écrire des textes hors-sol, sans racines profondes.

L'utilisation d'un clavier constitue une bonne gymnastique des phalanges, certes. Mais la position du corps ne me convient pas. Je dois me tenir bien droit devant l'écran comme en face d'un caporal. Sans quoi les maux de dos me rappellent à l'ordre. L'écran m'éloigne de mon texte, qui me devient étranger. J'ai l'impression de me relire dans un prompteur. Malgré les très jolis caractères qui sont à ma disposition, je me sens aliéné. L'empreinte digitale de mon psychisme doit se mouler dans des fontes prédéfinies, sur une fausse page blanche qui éclaire mon visage d'une lumière blafarde. Je n'éprouve pas la sensation physique d'écrire, penché sur une feuille, dans une circularité organique qui va de ma tête à ma main pour revenir à mon regard. Les mots, comme le sang dans le corps, ont leur propre circuit. Tandis que face à mon écran, avec un traitement de texte qui m'offre des dizaines de fonctionnalités sous forme de petites icônes, je suis comme un pilote dont l'avion ne décolle pas. Ou bien, j'ai le sentiment de devoir me tenir dans une position de yoga qui fait mal. Je n'ai pas le plaisir de tenir ma plume entre mes doigts, comme un instrument de haute précision, je ne sens pas le frottement du bec sur la page, la résistance du papier, je n'entends pas le petit grattement que font mes arabesques sur la feuille. Je ne perçois que le tapage plastique des mes doigts qui frappent sur le clavier pour produire une écriture mitraillette. Oui, qui frappent. D'ailleurs, ne parle-t-on pas de vitesse de frappe? Entre le clavier et la plume, un monde! Devant mon écran d'ordinateur, j'ai l'impression d'assister à la mauvaise comédie de ma propre écriture.

Je pense que je peux également expliquer cette résistance intime par le fait que tout ce dont je tente de rendre compte dans mes petites chroniques est comme une évasion d'un monde hyper-informatisé, hyper-technologique. Pour dire, à travers le quotidien, tout ce qui échappe à la mécanisation. D'où ma réticence à utiliser un traitement de texte pour évoquer nos petites libertés humaines. J'aurais l'impression qu'elles seraient récupérées par le système, mises en boîte.

Pour bien écrire, j'ai besoin de me pencher sur ma page, comme une mère qui allaite son enfant.

La serveuse

C'est un petit bistroquet, avec ses gens du matin, pas très bien réveillés. C'est normal. C'est le matin. Avec l'odeur du café, ses chopines de bière qui coulent un peu trop tôt, ses quelques dames de la nuit, des ouvriers du chantier d'à côté. Un homme d'affaire affairé est plongé dans les cours de la bourse tandis qu'un étudiant oisif n'étudie pas, les yeux levés sur le trafic de la rue. Un camion poubelle s'arrête. Un fleuriste balaie le devant de sa boutique. Un chien urine contre un lampadaire.

Elle, elle parcourt l'univers du café en tous sens, comme une étoile filante:
-"Mademoiselle, s'il vous plaît."

Les familiers l'appellent par son prénom, presque toujours avec une intonation plus forte sur la première syllabe. Parce qu'on la hèle souvent de loin. Ce prénom, vous l'aurez peut-être retenu: "Lydie", "Angela", "Marie". Elle est belle, belle de toute sa jeunesse, et elle ne cherche pas à s'en cacher. Pour le plus grand plaisir des habitués. D'ailleurs, pourquoi se cacherait-elle? Le printemps se cache-t-il? Elle a pour chacun un sourire, une attention. C'est un rayon de soleil. Elle ne s'offusquera pas des allusions souvent un peu trop lourdes, souvent un peu trop répétées. Elle a pris soin de se faire belle pour servir. Elle a remonté ses cheveux sur la nuque. Elle a mis un peu de rouge sur les lèvres. Sa tenue est seyante. Elle est très sexy, et elle l'assume. Elle saura remettre en place un client irrespectueux. C'est qu'elle ne s'en laisse pas conter la jolie!

Et moi, comme tous les autres, je suis captivé par sa présence. Lorsqu'elle viendra vers moi pour prendre ma commande, je bafouillerai quelques mots, intimidés par tant de franche vitalité. Et je quitterai l'établissement tout engaillardi.

Ô serveuses du monde entier, savez-vous tout ce que vous donnez par votre simple présence? En avez-vous même conscience? Certainement pas. Comme tout ce qui s'oublie et illumine.

Feuille d'automne

Une feuille d'automne tombe, gros écu d'or ciselé, gorgé du soleil d'été. Elle a traversé les saisons et maintenant, elle tombe, virevoltant en cadence, comme si elle voguait dans l'air, tout tranquillement, petit bateau aérien, seule dans le grand ciel bleu d'octobre.

C'est une feuille, toute seule, qui dit l'automne.

La première fois

Photo de Philippe Pache
Il y a une expérience cosmique dans la vie d'un adolescent qui lui permettra ensuite de dire:

-"J'ai vu !"

Un moment qui restera gravé à tout jamais dans sa mémoire d'homme. Une rupture définitive avec le sein maternel - et unique - pour découvrir un autre corps qui n'aura plus la vocation de le nourrir, mais d'attiser en lui le brasier du désir et de forger l'homme qu'il est en train de devenir. Cette première fois, où un jeune homme fébrile découvre les seins nus et tant fantasmés d'une femme, est un des plus beaux cadeaux de la jeunesse.

Auparavant, il aura certainement plongé son regard dans l’échancrure d’une petite robe d’été. Il se sera extasié devant les formes généreuses qui s’esquissent sous un gros pull d’hiver en laine recouvrant le buste comme une couche de neige sur un paysage. Il aura aiguisé sa curiosité à force de palper avec les yeux. Un copain aura comparé les seins avec des fruits : pommes, poires, citrons, pamplemousses, grenades. Il se sera familiarisé avec une géométrie du désir acquise grâce au compas de ses premières effervescences solitaires. Le cercle sera devenu sa forme de prédilection. Des adjectifs tels que "moelleux", "pulpeux", "fermes" auront une intonation toute particulière. Il y aura aussi les plus grands, ces héros, qui ont déjà pris leur envol. Eux, ils ont vu. Ils lui conteront l’ascension de ces sommets qui lui paraissent inaccessibles. Il sentira sur ses lèvres, au bout de sa langue, le souvenir d’une expérience qu’il ne connaît pas encore… Nos sens héritent d’une mémoire sensuelle ancestrale. Une fois où l’autre il aura pu apprécier, dans une bousculade, ou dans la file d'attente du réfectoire, le ferme moelleux d'une camarade de classe s'appuyer contre son bras ou son dos. Bref effleurement d'un substantifique galbe dont l'empreinte ne s'est pas encore imprimée au creux de sa main. Il aura peut-être subrepticement entraperçu des courbes généreuses. La voisine qui se change dans sa chambre sans se douter que deux adolescents se rincent l’œil, perchés dans un pommier. Ou le trou dans le plancher du fitness qui permet de voir, comme à travers un judas, les rares clientes qui utilisent le solarium. Plus tard, il se demandera d’ailleurs si certaines d’entre elles ne prenaient pas un malin plaisir à ne pas le voir et à irradier ses pupilles affamées... Il espionne à travers le trou de la serrure une joie dont il n'a pas encore la clé.

Puis, vient un jour où l'une d'entre elles l'invite à entrer dans la ronde...

Certains ont la tâche ô combien difficile de dévêtir la belle qui s'offre à eux avec une insoutenable passivité. Notre jeune conquérant n'a pas encore l'audace nécessaire pour lui arracher ces vêtements par trop encombrants. Il n'est pas encore suffisamment maître de lui pour goûter le plaisir de procéder avec patience et lenteur. Il aimerait pouvoir faire comme les enfants qui pulvérisent le paquet renfermant le cadeau de Noël. Mais il n'ose pas (plus tard il saura ô combien cette sauvagerie peut être appréciée). Et son orgueil l’oblige à essayer de donner le change. A faire croire qu'il sait bien comment faire. Surtout qu'il a dit un petit mensonge qui devient maintenant très encombrant:

-"Oh, tu sais, tu n'es pas la première."

Il s'en mord les doigts. Il aurait tant préféré qu'elle prenne les devants comme savent si bien le faire les femmes, avec générosité et bienveillance pour celui qui a eu le courage de s'avouer un peu démuni et embarrassé. Comme il regrette d'avoir voulu jouer les hommes alors qu'il a encore le droit de ne pas l'être tout à fait. Puis, vient le moment tant redouté où il doit se dépêtrer pour détacher ce satané soutien-gorge et libérer le rêve encore comprimé dans l'étroit bonnet. Plus tard, il aura acquis tout le doigté nécessaire pour déjouer ce passage difficile, comme un pianiste face à une partition compliquée. Mais, pour le moment, il est devant deux fauves qui n'attendent que le moment de bondir hors de leur cage. Et qui s'impatientent. Un petit "aïe!" ou une moue de la jeune femme lui fait comprendre, si besoin il y avait, qu'il s'y prend mal. Ce qui porte son énervement à son paroxysme:

-"Mais enfin! Il va s'ouvrir ce truc!"

C'est le dernier obstacle avant la délivrance. Des forces d'une violence extrême le submergent. Il s’acharne contre ce verrou qui le désespère, contre ce grillage de fine dentelle qui le contraint à adopter une certaine tenue. Car un soutien-gorge, c'est une certaine politesse du corps; il est aux jeux amoureux ce que la métrique est au vers : une forme poétique. Tout ceci, le jeune amant ne le sait pas encore. On pourrait même dire qu’il s’en balance. Lui qui est à un âge où l’on s’oppose à toute forme d’éducation, de règle. Lui qui aspire à être libre se bat avec l’acharnement d’un désespéré contre une barricade de soie. Il craint que sa chance ne passe. Mais soudain, le loquet tenace cède, toutes les résistances sont levées. Miracle ! Les seins exquis déploient leur potentialité érotique. Ils s'étirent, ils s'ébrouent. Hors de leur carcan, on dirait qu’ils se mettent à respirer. Les tétons se déroulent hors de leur tendre coquille. Ils font un pas timide. Ils s'avancent vers lui, ils sortent de leur périmètre auréolé. A ce moment, il est l'élu. Ivre de sa victoire, il ne lui reste plus qu’à boire goulûment aux mamelles de la liberté. Beaucoup de révolutionnaires en herbe abandonneront d'ailleurs leur combat sur ses collines abondantes, estimant qu’il n’est pas besoin d’aller voir plus loin. Cette circonférence de chair leur suffira.

Laissons donc notre actif profiter d’un « repos » bien mérité, pour nous intéresser à ceux pour qui la vie a voulu que cette première fois soit un choc, une commotion qui devait s'imprimer au plus profond de leurs cellules, tant cet instant de bonheur fut déchirant. A eux, la douce ne leur a pas laissé le choix. Trop fière de savoir qu'elle allait être la première à tourner cette page définitive dans la vie de ce très jeune homme, elle a décidé de prendre les choses en main et de lui brûler la rétine au fer rouge de ses premiers émois. Elle a mesuré tout son trouble et, quand instinctivement elle a senti qu'il était à sa merci, elle s'est déshabillée d'un simple geste. De ce geste magicien, vous savez, où les bras se lèvent au-dessus de la tête et, quand ils redescendent, le corps est nu. Comme un rideau de théâtre qui se lève doucement sur la scène de la nudité. Découvrant le ventre et les seins jusqu’à une éclipse de tissu total. Un spectacle qui court-circuite instantanément toutes les pauvres images que l'adolescent s'était fait tant la réalité est plus belle. L'anéantissant par sa beauté, sa grâce, sa puissance.

Le désarroi du jeune homme est tel qu'il ose à peine jeter un regard timide sur cette poitrine splendide et pigeonnante qui semble défier les lois de la gravité (d'ailleurs, peut-on parler de gravité face au corps d'une femme désirée?). Il tente même de la revêtir mentalement, mais c'est irréversible. Deux arrondis exquis qui prennent naissance haut sur le buste se portent voluptueusement en avant vers lui. Deux bourgeonnements tendus et gorgés de jeunesse, dressés à la perpendiculaire du torse, sont pointés sur lui comme deux missiles prêts à pulvériser les dernières somnolences de l'enfant pour qui la femme était une camarade de jeux, pas toujours très commode, dans le préau de l'école.

Il est obnubilé. Ces seins semblent porter à eux seuls le toit de la grange où cette première fois a lieu. On dirait même qu'ils sont si forts qu'ils vont le faire exploser et soutenir l'univers tout entier. Il prend peur à l'idée que si le bout venait à se raidir un peu plus il ferait éclater en bris de verre la voûte céleste elle-même! Et ses craintes ne sont pas sans fondements. Car, ce jour-là, sous ses yeux, tout a volé en éclats.

Oui, cette première fois, l'adolescent touche les étoiles.

La bouteille de lait

Je rêve d'une bouteille de lait blanche (à cause du lait...) puis transparente (une fois vide...), avec un bouchon. Je rêve d'une bouteille de lait toute simple, sans aucune étiquette dessus. Seulement une bouteille de lait. Sans aucune réclame, sans aucun concours, sans possibilité de gagner une voiture, ni un vélo, ni quoi que ce soit d'autre. Sans texte aussi dense qu'une page des éditions de la Pléiade qui me vante les bienfaits de cette boisson et me félicite d'être un consommateur avisé. Je ne veux pas être du petit-lait pour les publicitaires. Je n'ai aucune envie d'être exposé aux formules bien trouvées d'un rédacteur qui usera ensuite de la même ferveur sophistique pour écrire une bafouille pour un shampoing. Ca ne m'intéresse pas. Je respecte son travail. C'est sûrement un homme très bien. Je le lirai volontiers le jour où il publiera un livre tiré à trois cents exemplaires dans une petite maison d'édition même peu connue, un livre où il aura mis son vrai cœur et ses vraies tripes sur la page. Et non pas son verbiage commercial. Qui ne me concerne pas.

Je rêve d'une bouteille de lait qui serait la plus proche possible du contenant original, à savoir les tétines d'une vache qui a fait son authentique travail de vache. Je rêve de matériaux bruts qui ne seraient rien d'autre que ce qu'ils sont: lait, pomme, pain ou saucisse. Sans que la vache se mette à jouer au football, sans que la pomme soit croquée par une pin up à la dentition bien trop belle pour ne pas avoir été retouchée, sans que le pain soit tenu dans les mains d'un petit enfant qui philosophe sur les valeurs de la terre ou sans que la saucisse se mette à danser la salsa dans une poêle à frire.

Je rêve d'une bouteille de lait sur laquelle il ne serait rien écrit, oui, une bouteille de lait nimbée d'un intense silence publicitaire.

Epilogue... On vit un homme étendu dans un champ qui buvait du lait à même le pis d'une vache vaguement étonnée. On le tint pour fou. Mais l'était-il tant que cela?

Dans mon sac

Un ou deux recueils de poésie traînent toujours au fond de mon sac de tous les jours, au cas où il y aurait urgence d'âme, urgence d'entendre tinter la note juste dans mon esprit, au milieu de la rumeur quotidienne et des heures qui filent si vite. Un recueil pour me recueillir et me souvenir: "Ah! Oui. Je ne suis pas qu'un agenda de tâches à remplir." Comme un rappel à l'ordre intime: "L'être humain? C'est par là!" D'autres mettrons une photo de leur bien-aimée ou de leur famille sur leur bureau ou dans leur porte-monnaie. Histoire de se rappeler pourquoi, depuis l'aube, ils sont partis chasser le mammouth. C'est une petit fenêtre ouverte, un havre de paix pour, l'espace de quelques secondes, lâcher prise.

Mon recueil, je n'ai bien souvent même pas besoin de l'ouvrir. Il me suffit de le tenir entre mes mains. D'en sentir le poids, la consistance. D'en lire le titre. Voilà. Je suis à nouveau en éveil, présent à moi-même. Le livre est fermé, mais des vers aimés me reviennent en mémoire... "Etre captif, là n'est pas la question. Il s'agit de ne pas se rendre." (Nazim Hikmet, vous connaissez? Treize ans de captivité dans les prisons turques pour avoir cru en l'Homme). Quelques vers comme des lunettes pour corriger l'uniformité d'une journée qui risquait de passer de couleurs. Une optique du cœur en somme.

Dans le train, le matin, ou entre deux réunions de travail, hop, je lis quelques poèmes, histoire de ne pas perdre de vue, au milieu de tout ce micmac, notre poids d'humanité.

La cueillette

Il y a de savoureuses cueillettes. Comme celles qu'on fait à genoux, à la recherche de l'or rouge, en explorant une savane miniature. Les fraises se cachent sous le couvert, comme de gros baisers. Soudain, vous en apercevez une grosse, une très grosse, cachée sous le feuillage. Vous la cueillez orgueilleusement. C'est une belle pépite. Vous êtes fier de ce petit trophée. Tellement fier qu'au lieu de la mettre dans votre panier, vous la savourez aussitôt. Comme un voleur. En vous assurant que personne ne s'aperçoit de votre délit. Son parfum explose dans votre bouche, vos papilles sont en fête. Le larcin en valait la peine.

Il y a aussi des déceptions, celles qui vous trompent, qui vous font de fausses promesses, que vous avez cueillies et dont le bronzage pourpre n'est pas intégral, dont la croupe souffre d'albinisme. Vous la jetez. Mais un petit sentiment de culpabilité vous saisit en la voyant dans la travée, face contre terre. Alors vous la mettez quand même dans le panier. Elle aura une seconde vie sous forme de confiture.

Le destrier et la mule

Deux hommes sont arrêtés au feu rouge. L'un, âgé, sur une vieille motocyclette un peu déglinguée, portant un casque couleur patine du temps. L'autre, rangé à ses côtés, plus jeune, avec une grosse moto flambant neuve et un casque étincelant au soleil comme le bouclier d'Achille. On aurait dit un chevalier fièrement assis sur son destrier avec son serviteur sur sa mule. Car c'est bien à une mule efflanquée qu'elle ressemblait sa pétaradante. A laquelle il devait autant tenir que l'autre à sa rutilante. Par un curieux effet du temps, on devient autant attaché à une vieillerie qu'à un objet neuf. Bien que ces deux types d'attachements soient d'un ordre très différent.

Le premier est éphémère. Il tient à la fierté d'avoir, de montrer, d'être regardé. Ce qui devait être le cas de notre Bayard qui faisait rugir sa puissante moto. On se sent retapé par l'acquisition qu'on a faite. On a l'impression de prendre un nouveau départ. Fragile départ pourtant. Car la première rayure sur la carrosserie, la première bosse, le premier petit dommage vient ébranler ce frêle bonheur. Jusqu'à qu'on finisse par se résigner et qu'on accepte les accrocs du temps. Qui sont inévitables. On ne peut rien faire contre.

Le second attachement, celui à l'objet qui a vieilli, vieil habit, vieille voiture, vieilles chaussures, est beaucoup plus profond. Plus affectueux. Comme du cuir qui s'est assoupli. On entretient un rapport beaucoup plus doux avec l'objet qui n'a plus rien de clinquant. C'est qu'on a vécu avec. Et on est même fier des accrocs que le temps a laissés, qui sont autant de témoignages du chemin fait ensemble. On lui a donné un peu de sa vie, comme il a donné un peu de sa matière. On se connaît. On connaît les faiblesses de la machine; on se montre prévenant. On a des égards. Comme devait en avoir notre Sancho Pança pour sa pétrolette. Les gens finissent même par vous reconnaître à travers ces objets qui sont devenus le prolongement de votre identité: "J'ai su que tu étais là. J'ai vu ta bicyclette".

On développe un commerce intime avec ces choses toutes simples et quotidiennes. Qui sont autant de repères familiers qu'on est heureux de retrouver: une tasse de café un peu ébréchée, un vieux pull réconfortant, la besace de tous les jours dans laquelle on a glissé un livre. Autant d'objets à travers lesquelles on ne cherche rien à prouver. Elles sont simplement devenues une partie de nous-mêmes. Elles nous offrent ce supplément d'âme que confèrent de longues années de compagnonnage par tous les temps et toutes les humeurs.

Certains vous feront remarquer qu'il est ridicule de continuer à porter cette vieille écharpe... Bien entendu. Elle est filée par endroit, laminée à d'autres. Seulement, voilà: elle a appartenu à cette jeune femme rencontrée un jour au café. Au moment de vous quitter, vous les aviez confondues et chacun était reparti avec celle de l'autre. Une fois chez vous, vous vous étiez rendu compte de votre erreur. Et vous aviez eu du plaisir à sentir ce parfum étranger qui s'en dégageait. Vous y avez même trouvé un de ses longs cheveux frisés, déposé comme sur un écrin. Puis vous vous êtes revu. Vous avez ri de cette confusion. Quoi qu'il en soit, cette écharpe, vous l'avez gardée. Elle a une petite histoire. La petite histoire de tous les objets auxquels on tient, et qu'on n'échangerait contre rien au monde.

Voilà tout ce que je ne savais pas encore que m'inspireraient ces deux hommes qui échangèrent un regard parfaitement anonyme. Puis le feu passa au vert. Chacun est reparti. Tandis que je les gardais unis dans ma mémoire.

L'arrosoir vert

Des gens qui ne se connaissent pas, qui ne savent rien les uns des autres, peuvent cependant se témoigner de l'attention par des petits gestes en apparence tout à fait anodins. En apparence, seulement.

J'en veux pour preuve le petit arrosoir vert qui se trouve dans le cimetière de mon village. Je n'ai presque jamais eu à le remplir pour aller arroser la tombe de mon grand-père. Même en été, quand les fortes chaleurs demandent de s'y rendre quotidiennement. Je ne croise quasiment jamais personne et pourtant, je le trouve chaque fois rempli, à côté du robinet. On dirait qu’il attend patiemment que quelqu’un vienne le chercher. Parfois, après avoir arrosé les fleurs, les arbustes et la lavande devant la stèle, on reste là encore quelques secondes. L'arrosoir vide à la main, relisant une fois de plus le nom inscrit sur la pierre. Les dates. Avec toujours un peu d'étonnement face à ce grand et simple mystère de la vie: il était là; il n'est plus là. Après avoir jardiné la tombe, on fait un peu de jardinage intérieur. On arrose les fleurs de la mémoire.

Puis on retourne déposer le petit arrosoir vert. Non sans avoir pris soin, à notre tour, de le remplir à ras bords. Comme si, d'une certaine manière, on voulait que le niveau d'humanité de notre petit cimetière ne baisse pas.

Le trottoir du fou

C'est une route qui passe entre deux hauts murs de pierres anciennes. Elle mène à la grand-rue de la petite ville de R. quand on vient de Genève. Les piétons sont aujourd'hui complètement oubliés sur ce passage. Mais, autrefois, il y avait un étroit trottoir qui leur était réservé.

C'était là que je le vis déambuler pour la première fois, comme un funambule. J'avais cru, tout d'abord, que c'était un fêtard ivre qui rentrait chez lui. Il avait une silhouette filiforme et dégingandée, à la Giacometti, avec des jeans serrés et un col roulé qui accentuaient encore sa maigreur. De petites lunettes rondes, cerclées d'acier, surmontaient une petite moustache grise. Il marchait de guingois, une cigarette à la main. Il me faisait penser à une marionnette désarticulée. On l'entendait adresser des propos à on ne sait qui. Peut-être n'était-ce qu'un monologue cocasse qui lui tenait lieu de raison.

J'empruntais quotidiennement ce chemin et je le voyais tous les jours, à la même heure, seul, poursuivre inlassablement ses conciliabules, en arpentant ce même trottoir de long en large. Je compris assez vite que quelque chose avait chaviré dans sa tête. Et j'avais l'impression qu’il avait emporté dans son naufrage tout le goulet, avec ses murailles, les maisons qui surplombent la route, les arbres eux-mêmes, qui s’étaient mis à tanguer avec lui. Sa douce folie avait pris racine à même le sol. Comme un platane qui incorpore le béton qui l'entoure, s'y accrochant de toutes ses forces, au point de le faire exploser.

Les autres automobilistes l'avaient-ils aperçu? Etait-il devenu pour chacun un élément si familier de cette ruelle qu'il se confondait, comme un caméléon, avec les pierres grises? Grisonnant qu'il était lui-même. D'ailleurs d'où sortait-il notre bonhomme? Que lui était-il arrivé? Qu'est-ce qu'il l'avait amené à se retrouver là, comme à la proue de sa vie? Coincé entre ces deux murs, dans une impasse. Son existence tenait sur cette centaine de mètres qu'il parcourait à revers et à rebours. Faisant de lui un forcené du bitume. Ce lieu était devenu la cour de sa prison mentale. Il ne parvenait plus à entrer en relation avec autrui autrement qu’en hélant les passants inquiétés par cette rencontre.

Puis, vint un jour où la municipalité décida de supprimer le trottoir. Son trottoir. Afin d'élargir la voie pour les automobiles. On vit pendant quelques temps des barrières rouges et blanches délimiter la zone des travaux. En une semaine on gomma ce qui était peut-être la dernière planche de salut pour notre homme, le précipitant ainsi dans les eaux profondes de sa tourmente.

Il disparut. Et le passage ne tanguait plus.

Carillon d'amour

Le soleil coulait comme du plomb sur la petite cour intérieure de l'immeuble qui paraissait pétrifiée en cette après-midi d'été. Toutes les fenêtres étaient ouvertes. Un chat s'étirait sur l'herbe. Un locataire passait, sa serviette de plage sous le bras. Il allait certainement au bord du lac, pour se baigner. Avec cette chaleur, la moindre oasis de fraîcheur était convoitée.

Les minutes et les heures suaient à grosses gouttes pour mener à son terme cette journée dont on sortirait, le soir venu, comme un escargot de sa coquille.

Cependant, tout n'était pas aussi calme qu'on aurait pu le croire. Celui qui aurait décidé de venir se prélasser dans la petite cour, à l'ombre d'un parasol, aurait été surpris par un carillon d'une nature bien particulière. On pouvait entendre de discrets petits éclats de joie venir zébrer le silence. On aurait dit de petites étincelles sonores, des brins de corps qui prenaient spontanément feu sous l'effet de la chaleur, éclatant en notes aiguës et suaves. Le troisième étage, donnait le la au rez, relayé par le deuxième. L'immeuble devenait une grande horloge d'où émergeaient des coucous qui chantaient l'heure d'amour. Cet appel intime était entendu par le cou-couple suivant qui y répondait à son tour.

Et ainsi, à tour de rôle, comme les crieurs qui disaient l'heure, du haut d'une cathédrale, la nuit, aux citoyens endormis, ils chantaient l'heure d'été qui dit qu'il est temps de s'aimer.

Le poète

J’ai rencontré un poète. Je lui ai demandé :
-"Que faites-vous dans la vie ?"

Il me répondit :
-"Panneau solaire. J’accumule de la lumière pour donner un peu de chaleur."

Cet homme avait un regard arc-en-ciel. Les petites gouttes perlées du quotidien se coloraient en le traversant. Il faisait d’un détail une fête.

Un jour, alors que je l’accompagnais voir une exposition de peinture, il s’assit devant une cathédrale de Monet. Et il ne bougea plus. Tant et si bien qu'au bout d'un moment je finis par lui demander s’il avait l’intention de rester là toute la journée...
-"Ah, me répondit-il, mais c’est que la visite de l’édifice prend du temps."

Ses créanciers avaient été sa planche de salut. Il m’expliqua qu’ayant des difficultés financières, il avait tenté, désespérément de réduire ses factures de téléphone, ses factures d’assurance, ses factures d’automobile. Et que, finalement, il décida de supprimer le téléphone, l’assurance, l’automobile. Il ne s’en porta pas plus mal. Si ce n’est mieux. Il se mit donc à faire du lest, pour se débarrasser de tout ce qui l’encombrait et prendre son envol.

Pour lui, la pire des plaies humaines était l’oubli. :
-"J’écris pour que nous n’oubliions pas. Oui, uniquement pour cela. Pour que nous n’oubliions pas que nous valons plus. "

A une personne qui lui expliquait qu’il était cadre dans une entreprise, il avait demandé :
-"Cadre de quoi ? Cadre de fenêtre au moins ? Pour laisser le soleil et le chant des oiseaux entrer dans votre maison. Et peut-être même un chat… "

J’avais l’impression que sa seule ambition était de devenir une petite bougie pour répandre une douce clarté dans la nuit.

Lors d’une promenade sous la pluie, je le vis soudain interrompre la discussion et devenir taciturne. Un merle gisait mort sur le pavé, comme une petite boule noire détrempée.
-"Tu as vu, me fit-il simplement remarquer, son petit bec est blanc."

Je devais apprendre qu’avec le chat, son compagnon de sieste, le merle occupait une place particulière dans son cœur.
-"Je suis le sujet d’un petit royaume inutile, me confia-t-il, qui ne figure sur aucune carte, qui ne défend aucune frontière. Personne n’y exerce aucun pouvoir. Un petit royaume au cœur duquel le merle amical règne."

Au jardin botanique, alors que tout le monde admirait les couleurs chatoyantes et le chant délirant d’oiseaux exotiques en cage, je le vis tourner les talons pour aller saluer un merle au plumage sobre, qui gambadait en toute liberté dans le parc, à la recherche d’un ver.

Lorsqu’il relisait le manuscrit qu’il avait terminé, il était affligé. Il fut souvent tenté d’arrêter d’écrire. Mais chaque fois, il renouait inlassablement les fils d’encre noire. C’était sa façon de participer. Sans cesse, le réservoir de sa plume se remplissait à ras bords de fleurs, de visages et d’étoiles. Il faisait son devoir de rêve comme d’autres tiennent leur livre de comptes. Avec la même minutie, il tenait à jour ses émerveillements quotidiens.

Mais il ne se faisait pas d’illusion sur ses livres.
-"Ils finiront au marché aux puces, dans un carton à banane. Mais peut-être qu’ils se trouveront entre un recueil de Léon-Paul Fargue et de Baudelaire !"

Je notais certaines phrases qui m’avaient marquées lors de nos échanges. En voici quelques-unes :
-"A travers mes poèmes, j’aimerais atteindre la densité d’un sourire."

-"Je travaille avec les copeaux frisés du Grand Luthier. "

-"Dans l’ambre de nos vies, tant d’or brille."

-"Si je devais avoir une montre au poignet, ce serait un arbre."

-"C’est à pied que l’on comprend le mieux un poème."

-"Mille notes sur cent pages mais une seule reliure. "

-"Les poètes sont l’ancre du genre humain. Ils luttent contre la dérive."

-"Je cultive une fleur qui s’appelle Bienveillance."

Ce poète avait décidé de donner sa chance au meilleur de lui-même. C’est peut-être pour cela que ses paroles faisaient du bien. Ses mots avaient leur poids d’humanité.

Lors d’une de nos discussions, il me prit par le bras et me dit avec fougue :
-"Puisses-tu ne pas être l’oublieux dépositaire de ce don que tu as reçu. Efforce-toi de porter un peu plus loin ce qu’autrui t’a donné. Que ta vie soit un ciment d’amitié, un terreau de partage. Puisses-tu dire, l’âge venant, que tu as été le carrefour de nombreuses rencontres fertiles. Sois fidèle à toi-même afin de pouvoir témoigner qu’il y a peut-être un sens dans lequel la vie s’exprime mieux. Même si on ne peut jamais être sûr que ce soit décidément par là. Mais au moins, toi, tu sauras que tu ne pourrais, pour rien au monde, aller nulle part ailleurs."

Et, regardant un couple passer en se tenant par la main, il ajouta :
-"Oui. Viendra un jour où la leçon sera apprise. Viendra un jour où tous ouvriront portes et fenêtres, où une grande tendresse inondera le monde."

Puis il s’en alla, les mains dans les poches. En le regardant partir, j’eus l’impression de voir un escargot. Pour lui, le monde est merveille. Il salive de dire et laisse des traces lumineuses.

Dans la coquille de ce poète, il y avait des univers humains.

Le hérisson

Admettons que, dans son cas, la nature fit plutôt mal les choses.

Un matin, des dames du quartier l'ont retrouvé dévoré par des dizaines de tiques. Sa pelote d'aiguille ne lui servait à rien contre ses ennemis-suceurs qui, lentement, mais sûrement, absorbaient goulûment sa petite vie.

Nous avons donc uni nos forces pour le sauver, à grand renfort de produits désinfectants et de pinces à tiques. Un à un, nous avons réglé le compte de tous ces corps gorgés de sang. Nous leur avons dévissé la tête, faisant apparaître leurs pattes-crochets immondes qui gigotaient dans la soucoupe où on les déposait. Elles ressemblaient à des nouveau-nés monstrueux arrachés au sein nourricier. Elles avaient des moustaches de sang sur la tête.

Patiemment, nous sommes arrivés au bout de ce travail répugnant, heureux d'avoir stoppé la mise sous vide du petit hérisson. Nous lui avons donné du lait pour le remettre d'aplomb, Il reprit des forces. Suffisamment en tous cas pour se diriger en trottinant, avec peine, vers la grande route qu'il s'apprêtait à traverser.

Ce hérisson devait avoir des raisons de hérisson qui resteront obscures pour notre bonne conscience d'humain.

Chaos

Pleine de joie, je m'élance vers toi pour t'accueillir... Mais... Cette raideur sur ton visage... Tes yeux qui m'évitent... Et aussitôt, je comprends ce que tu ne veux pas que j'y lise. Tout s'effondre autour de nous. Des barbelés déchirent ma main qui s'approche de ton visage. Rien ne peut conjurer cet irrémédiable qui ouvre un gouffre entre nous. Alors que ce si peu pourrait ne pas avoir été, laissant mes pieds parcourir le tapis d'herbe fraîche et fleuri qui toujours me menait à toi avec tant d'allégresse.

Nos regards tremblent. Je ne veux pas voir ce que je dois regarder au milieu de nos larmes, alors que la barque de notre complicité chavire. Ensemble, nous pouvions éviter les écueils. Ensemble. Où es-tu mon doux quotidien d'il y a un instant? Ce n'est plus que ravage et désolation.

Non, ne me parle pas. Tes mots sont tout imprégnés du baume qu'elle a déposé sur tes lèvres, ces lèvres que j'aimerais avoir le courage de baiser fort, de toutes mes forces pour retrouver le temps d'avant, ces lèvres que j'aimerais mordre pour tuer le papillon multicolore du désir qu'elle a déposé.

Et maintenant, comment croire ce que tu me dis alors que je te vois sincèrement désolé... Ce n'est rien, ce n'est pas grand chose, j'aimerais le croire, j'essaie de m'en convaincre.

Mais le doute s'insinue et fait éclater mon cœur et tous les petits canaux, toutes les petites ruelles du souvenir sur lesquelles j'aimais tant voguer et déambuler en pensant à toi. Une ombre s'étend sur la confiance que je te faisais.

Un baiser qui a explosé entre nous comme un obus rouge...

Où il y avait du soleil, ne m'étais-je donc pas aperçue qu'un orage menaçait. Un orage si banal... Je ne sais plus, je ne suis plus sûre...

Je ne t'en veux pas. Tu ne pouvais pas prévoir que cette petite vapeur humide sur ta bouche, ce peu d'eau étrangère s'amplifierait jusqu'à devenir un torrent de lave pétrifiant sur son passage notre intimité. J'en veux à ma mémoire qu'un simple baiser suffit à chambouler... Je croyais les ancres dans mon cœur plus fortes... Je pensais retrouver nos repères même sur une mer démontée... Mais le phare s'est éteint. La lampe a dû se briser... Le gardien s'en est allé.

Il paraît que ce n'est pas vrai qu'un battement d'aile de papillon à Morges peut provoquer une tempête à New York... Et pourtant cette infime variation, cette fausse note sur la partition de notre foyer... Un tel chaos.

Je hais la banalité de ce qui nous arrive. Je voulais que tu sois mon exception. Et non que nous confirmions la règle.

Le chêne

Le chêne est mort. On l'a abattu. Quatre cents ans de croissance poutsée en quelques heures.

J'avais pressenti que l'affaire était mal emmanchée quand j'ai vu son houppier se dégarnir. J'entendais souvent le propriétaire du champ grommeler sur son tracteur contre cet obstacle qui l'empêchait de tracer ses sillons en lignes droites. Cela n'annonçait rien de bon. Et la calvitie du mastodonte devait lui fournir le prétexte recherché pour le supprimer.

Le jour où l'on vit un petit point de peinture rose sur son tronc, on sut qu'il était condamné. On aurait dit qu'un tireur d'élite l'avait mis en joue avec son fusil à pointeur laser. Sauf que là, en l'occurence, il aurait pu vider son chargeur sur le colosse, le résultat eût été nul. On attendait donc que les hommes de la brigade du service forestier viennent s'en charger.

C'est ainsi qu'un repère familier de mes promenades a fini par disparaître. Aujourd'hui, les véhicules agricoles circulent mieux. C'est vrai. Mais mes lectures s'en portent plus mal. On m'a ôté mon siège cosmique. Adossé au tronc du chêne, j'avais l'impression de m'incorporer au paysage, de bénéficier d'un surplus de ciel et de racines. Je ne comptais plus les heures d'agréables rêveries passées dans ma cachette d'écorce. Ici, j'avais l'impression que le devoir humain ne viendrait pas me chercher. C'était un havre de paix et de fraîcheur.

Mais, dans ma mémoire, il n'a pas disparu. Chaque fois que je passe par là, je vois apparaître, en filigrane dans le paysage, le chêne.

Son réveil

D'un doigt félin vous avez fait taire le réveil juste avant qu'il ne se mette à tintinnabuler. La chambre est dans l'obscurité. Seul un rayon de soleil perce à travers les persiennes. Vous profitez de ces quelques instants pour l'observer étendu à côté de vous, plus ou moins à son avantage, mais totalement à votre merci. Il n'est pas toujours très beau à cette heure. Ce n'est peut-être pas maintenant que vous le présenteriez à vos amies. Et pourtant, cet homme couché nonchalamment sur le flanc, le visage chiffonné, les cheveux en pagaille, cet homme dont certains membres, allez savoir pourquoi, se dressent parfois déraisonnablement, c'est celui que vous aimez.

Voilà la grande métamorphose de l'amour. Rappelons-nous ces mots de Spinoza: "On n’aime pas quelqu'un parce qu'il est beau, mais on le trouve beau parce qu'on l'aime". Le regard que vous posez sur ce corps n'a d'égal que celui que celui d’une mère pour son enfant. Un regard plein de tendresse pour ses défauts, pour sa fragilité. Un regard plein d'amour parce que c'est sur lui que vous avez parié, pour un soir, pour un mois, pour un an, pour une vie. C'est à lui que vous avez offert ce quelque chose de très précieux qu'un homme ne semble bien souvent savoir que détruire. Mais vous avez voulu prendre ce risque, parce que votre cœur battait la chamade lorsqu'il a maladroitement renversé son verre de vin sur votre robe et que, tout penaud, se confondant en excuse, il tentait de vous éponger avec sa serviette en faisant tomber la bouteille qui se trouvait sur la table. Oui, cela en valait la peine.

Votre regard recompose partie par partie cet animal que vous aimez pour en faire un être humain. Pinocchio endormi.

D'ailleurs, il n'a bien entendu aucune idée de la raison pour laquelle vous l'avez élu. Et c'est mieux ainsi. Car vous, vous savez. C'est votre secret.

Dans quelques minutes le quotidien reprendra ses droits. Son réveil s'accompagnera d'une panoplie de phrases banalement mâles:
-"Ah, tu n'as pas encore fait le café?"
-"Tagada Tagada avant de..., hein?"
-"Ô mon ange". (Là on ne sait pas trop s'il s'adresse à vous, à son coussin ou à sa mère).

Dans certains cas, mais ceci n'arrive que rarement, il aura déjà préparé votre petit-déjeuner et vous tendra délicatement votre peignoir tout en massant vos pieds et vos mollets pour que l'atterrissage soit moins brutal alors qu'il est six heures du matin. Malheureusement, celui-ci n'est pas en stock, rarement livrable au moment où vous en avez besoin.

Encore quelques secondes. Votre index dessine délicatement la courbe de ses sourcils. Il a un visage d'enfant. Il a baissé la garde. Dans peu de temps, il redeviendra votre Achille, car ce n'est pas une poupée de chiffon qui ferait vibrer vos entrailles.

Endormi, où est-il? Mystère. "Notre vie est une île entourée de sommeil, et nous sommes faits de la même étoffe que nos rêves", nous explique Shakespeare.

Il est à envier l'homme dont le sommeil est couvé par tant d'attention.

Echo d'une vie

Tu m'as dit: "Je veux en avoir le coeur net".

Puis tu as précisé: "Il y a peu de chances de toute manière, nous ne sommes pas dans la bonne période".

Je sens pourtant que tu es pleine d'espoir, comme si tu étais déjà en train d'accoucher de ton désir d'enfanter. La maternité est le seul rêve humain qui peut se faire chair. Ma fécondité me semble insignifiante à côté de la tienne. Une grande plénitude prend corps en toi, sans que tu aies besoin d'y penser ou de la rechercher. Elle attend de s'épanouir, au creux de ton ventre. Comme un immense accueil.

Tu as acheté un test de grossesse qui nous signalera peut-être la présence d'une vie possible en toi. Tu deviendrais alors ronde comme une nouvelle planète découverte au firmament de notre union. Ronde comme tout ce qui dit la vie, tout ce qui dit oui... Si le trait dans la petite capsule vitrée devient bleu. Bleu comme la couleur de l'eau.

Alors, nous attendons les deux minutes requises. Cent vingt secondes. Nous ne parlons pas. Nous ne pensons rien. Nous sommes suspendus dans l'attente de cet écho qui doit revenir du fin fond de ton corps.

La petite ligne se teinte et devient de plus en plus foncée. Une petite ligne horizontale. Ils auraient dû la faire verticale, comme le premier trait d'un battement de coeur sur un électrocardiogramme. Ou un point qui grossirait, signifiant qu'on a mis dans le mille.

Quoi qu'il en soit, nous en avons maintenant le coeur net: tu es enceinte!

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?