Reportage sur Mitterrand: étonnement en voyant un de ses amis servilement lui porter sa serviette, alors qu'on voit bien qu'il n'a aucun handicap particulier lui empêchant de la porter tout seul. De plus, elle est de petit format, citadine et légère, ce n'est pas une malle de voyage. C'est un détail, mais je trouve qu'il éclaire assez bien le personnage, qui avant même d'être sur le trône est déjà roi et a des disciples qui s'exécutent pour lui. Car enfin, bon, je ne m'imagine pas qu'on porte ma besace, et comment considérerais-je celui qui me proposerais de le faire? Je pourrais y prendre goût, c'est-à-dire considérer comme évident d'avoir des vassaux, comme le cortège qui l'accompagnait à Solutré, quémandant son attention. Et ce qui est d'autant plus étonnant, c'est que la coterie ne comptait pas que des manches, mais des gens souvent d'une brillante intelligence. Soit dit en passant, je sais que des hommes de la carrure d'un Robert Badinter ne se prêtait pas à ce jeu (ni Hubert Védrine ou Pierre Bérégovoy). Mais force est de constater qu'il y a des hommes qui demandent avant toute chose, la soumission, pour ensuite vous accorder leur "amitié". Le loup et sa meute.
Ô Soeur bougie, qui illumine toute chose avec douceur et minutie, quel est ton secret? En ta compagnie, je ne me sens plus seul. Tu traces un cercle doré autour de toi, et tu fais vaciller les ombres. Je ne te crois pas si innocente, même si tu es Sainte. Je connais tes pouvoirs de séduction. ...[+]
Soeur bougie

Pour Georges
Ô Soeur bougie, qui illumine toute chose avec douceur et minutie, quel est ton secret? En ta compagnie, je ne me sens plus seul. Tu traces un cercle doré autour de toi, et tu fais vaciller les ombres. Je ne te crois pas si innocente, même si tu es Sainte. Je connais tes pouvoirs de séduction. Après tout, ton frère Feu est ravageur. On te croit docile, mais t'agacer, c'est risquer l'incendie ou la brûlure. Les papillons de nuit qui échouent à tes pieds ne t'intéressent pas; tu cherches des fidélités plus claires. Je t'ai vue danser corps à corps avec la nuit, j'ai vu comment, d'un déhanché agile, tu la domines. Je n'ai d'yeux que pour toi alors que tu accomplis ton spectacle au rythme des souffles nocturnes qui te frôlent. Ce soir, aucune ne te surpassera, tu es toutes les Esmeralda de mes songes. Au bout de la nuit, bohémienne de passage, tu t'éclipseras, ne me laissant que le temps d'une arabesque de fumée évanescente pour me dégriser.
Soeur bougie, confie-moi tes secrets, dis-moi quelle est cette présence bleue au creux de ta flamme? Comment se nomme-t-elle? Comment se fait-il que je me souvienne d'elle sans l'avoir jamais connue? D'où tient-elle tout ce savoir qu'elle ravive en moi? Comment communique-t-elle avec moi? Tu ne me réponds pas. Tu restes mystérieuse, comme un chat, cette autre flamme souple, dont tu es certainement parente. Quand je ferme les yeux, je te vois te refléter dans mon coeur. Tu es une déesse tutélaire ou une mère très attentionnée qui me raccompagne avec bienveillance dans la crypte de l'être, quand je m'égare. Là où tu brilles, tu offres un centre discret, comme une maison dont le portique serait entrouvert, un feu de cheminée y brûle, on est attendu, et c'est bien normal: on revient en soi, on entre chez soi. C'est pour cela que j'aime te regarder. Comme l'arbre et l'amour, tu m'invites à me redresser, à me verticaliser. En m'aidant à me recueillir, tu me permets de me relier à mes aspirations les plus profondes, d'accueillir mes désirs et mes rêves. Ta limpidité renvoie dans l'obscurité les voix noires de la peur, du doute, de l'angoisse. Soeur bougie, tu es un levier d'humanité.
Tu fais don de ta clarté, nonchalante de savoir quel jour elle aura favorisé. Tu es tout entière dédiée à cette seule vocation. Eteinte, tu ressembles à une très vieille dame toute simple, courbée et très sèche. On dirait que tu attends de la visite. Ta silhouette calcinée à la Giacometti émerge de ta robe de cire blanche, orange ou rouge; on voit que tu as beaucoup travaillé. C'est pour cela que j'ai confiance en toi et que je crois que brûler un cierge dans une église, c'est allumer un voeu ou donner feu à un souvenir pour le faire brûler longtemps, dans un lieu propice à le transporter plus haut. Toutes ces chandelles regroupées sur le présentoir forment une ferveur murmurée. Le coeur se réchauffe de ces espoirs déposés là. Qui sait si toutes ces ondoyantes ne papotent pas entre elles, se confiant leurs secrets. Et puis, je les devine bienveillamment rusées. En s'offrant fragiles, en nous invitant à les protéger, à veiller sur elle, elles nourrissent notre fonds de bonté, comme tout ce qui nécessite que nous nous fassions plus petits, plus précautionneux, moins brutaux. Prendre soin, de soi, d'autrui, c'est le premier savoir-faire de la vie.
Depuis que je t'ai rencontrée, Soeur bougie, mes nuits sont veillées par une petite lumière, peut-être celle de mon enfance. Quelque chose est là, tout proche, qui ne m'abandonne pas, malgré tout. Tu veilles. Et tandis que tu te consumes, je me souviens que les abeilles participent, elles aussi, à la création des fleurs de cire chapeautée d'un petit étendard d'or. Tu as donc de la famille du côté du chat et de la fleur. Jolie filiation.
Image - Georges de La Tour, Job et sa femme.
Selon leur mode de fabrication, les organismes vivants vivent plus ou moins longtemps. Environ 80 ans sous nos latitudes pour un humain, une cinquantaine d'année pour un éléphant, quelques heures pour l'éphémère. Mais qui sait si ces quelques heures n'ont pas suffi à ce dernier pour savoir tout ce qu'il avait besoin de savoir ici-bas?
La famille est de l'ordre de la solidarité. Le père qui dit à sa femme et ses enfants faisant corps contre lui que, s'ils prennent un lapin, ils devront s'en occuper et que lui ne sera pas concerné si le pauvre animal a faim, soif ou froid, sait, au moment même où il le dit, que d'ici moins d'un mois, il sera le seul à en prendre soin. C'est inévitable. Mais c'est aussi ce qui fait tout le charme de la chose.
On hésitait à se mettre au travail, on voulait remettre à plus tard, mais on se lance quand même, sans grand espoir, après avoir déplacé quelques crayons et redressé des livres. Mais voilà que deux phrases inespérées s'alignent sur le papier, étincelantes. Et on se dit qu'on a rudement bien fait de se mettre au boulot.
Les garçons se disent, avec un geste évocateur, "elle a des seins comme ça!" Et il n'est pas besoin d'en dire plus pour que chacun se mette à imaginer son "ça" à lui dont il rêve. Ce "ça" d'ailleurs devient une oeuvre de mâle désir, chacun amenant sur le trône de ce dieu mammaire son obole de fantasmes.
Le mot navigation est issu d'une racine Indo-Européenne *-naw- signifiant bateau. On dit communément qu'on navigue sur la toile, comme sur un élément fluide- ou du moins devrait-il l'être. ...[+]
La navigation web
Le mot navigation est issu d'une racine Indo-Européenne *-naw- signifiant bateau. On dit communément qu'on navigue sur la toile, comme sur un élément fluide- ou du moins devrait-il l'être. Transformons notre souris en une petite coquille de noix, hissons la voile et voguons ou volons autour d'un mot qui résume à lui seul notre pratique quotidienne.Il devient communément admis, avec Sénèque, qu'il n'y a pas de vent favorable pour qui n'a pas de port. Les sites commerciaux l'ont particulièrement bien compris. Là, les courants sont propices pour vous amener à dépenser un maximum d'argent dans les meilleures conditions possible. Une équipe de garde-côtes veille afin qu'en cas d'accident vos achats soient sauvegardés. Il est hors de question de vous laisser échouer sur le rivage sans avoir essayé de sauver la transaction. Mais ce ne sont pas les seuls qui ont pris conscience qu'il était dans leur intérêt qu'un site soit navigable. D'ailleurs, les surfeurs développent des attentes de plus en plus précises sur le confort de la navigation. Ils devient difficile à un concepteur de sites de faire croire à des milliers voire des millions d'internautes qu'ils sont incohérents. Gageons qu'avec le temps, une bonne navigation deviendra la politesse la plus élémentaire du web, quel que soit le contenu proposé.
Aussi logique et technique que soit notre souris-navire ou souris-kayak ou souris-long-courrier, l'embarcation se déplace en fonction de la compréhension que les navigateurs - l'humanoïde, pas le logiciel- ont des courants et des thermiques. L'art du web est un art de la simplicité et de la convivialité. Généralement, les manoeuvres se doivent d'être à la portée de tous, accessibles au plus grand nombre. Les concepteurs de sites se doivent donc d'aiguiser leur nageoire mentale pour ne pas irriter des surfeurs volatils. Naviguer sur le web reste une activité humaine, profondément humaine, malgré toute la technologie sur laquelle repose le cyberespace . L'empathie est une qualité fondamentale: savoir se mettre à la place de l'internaute. C'est d'ailleurs un principe de communication de base: tout repose sur le destinataire. C'est parce qu'on aura déterminé clairement les routes à suivre et qu'on aura fait le pont à chaque étape que notre visiteur ne perdra pas le nord, avec sa souris-boussole devenue folle.
Image - Ruisselet
Elle avait une manière de se faire belle pour l'autre, on sentait que c'était son plaisir, qu'elle y mettait beaucoup de soin et d'attention. Sans narcissisme. Elle ne cherchait pas le regard comme un miroir pour nourrir son égocentrisme. Au contraire, elle tenait à partager.
Une femme qui vous demande si elle vous plaît, et qui vous dit qu'elle s'est faite belle pour vous, c'est merveilleux.
Une femme qui ouvre la porte de sa vie à l'homme qu'elle aime lui offre d'entrer dans l'écrin de son intimité. Elle l'invite à passer de l'autre côté du miroir. ...[+]
Une intimité

Pour un coffre-fort vert dont on m'a confié quelques secrets
Passé le col de la délicieuse collision charnelle, on redescend dans le vallon de l'intimité où se trouvent d'autres points d'appui qui vont consolider le lien, des serviteurs discrets et fidèles. Ils se tiennent là, patiemment, dans la familiarité d'un être. Ils ont eux-mêmes assurément beaucoup à voir dans les combinaisons qui ont mené à la rencontre. Le coup de foudre, ce grand amour repose sur une foule de détails minuscules, de coïncidences inattendues. La vie bricole peut-être plus qu'on ne veut bien le croire. Nous sommes faits de bric et de broc, assemblés de sorte à nous donner une certaine consistance, une allure, une tenue plus ou moins harmonieuse. Certains s'évertuent à être lisses, standards, gominés. Grand bien leur en fasse. Mais ce qui est fascinant, dans une intimité, ce sont tous ces petits trucs en apparence banals, qui ont tout leur sens justement parce que ce sont ceux de tous les jours, depuis des années. Ce sont les signes distinctifs d'une singularité, le style de chacun. On a d'autant plus de chance de rencontrer la bonne personne qu'on a su cultiver une authentique individualité. Quitte à ce qu'on soit un peu de travers, de guingois. Ça n'a aucune importance. Les points d'accroche possibles sont plus nombreux, ils offrent plus de prises au destin.
Découvrir le tapis caoutchouc qu'une Dulcinée met au fond de sa baignoire, comme le fait une grand-mère, pour ne pas glisser, c'est irrésistible. On se l'est imaginée naïade sous une cascade d'eau, Tahitienne impudique, mais là, soudain, cet élément vient court-circuiter toutes les représentations qu'on avait échafaudées, nous livrant d'elle une image fragile, une image de peu, touchante, et qui sera certainement une de celles dont on se rappellera. Le souvenir qu'on garde d'une femme aimée est essentiellement composé de choses familières, qui nous rattachent à elle. Voilà ce qui viendra à nous manquer en son absence, bien plus que la mémoire de tout ce qui relève de la sexualité, non négligeable, mais périphérique avec le temps.
Peut-être que l'amant lui aura fait remarquer l'étrange désuétude de ce tapis et elle lui aura répondu:
- Oh je sais! Je suis ridicule. Mais avant toi, j'étais célibataire. Alors, si je glissais dans ma baignoire, je pouvais attendre longtemps si j'avais besoin d'aide.
Merveille! Le désir qu'on avait de s'occuper d'elle avant de pénétrer dans son univers se trouve démultiplié par un réseau de signes qui nous interpellent. Puisque nous sommes dans la salle de bain, restons dans cet atelier du rêve, où trônent de gros pinceaux à maquillage et une foule de flacons avec des noms prestigieux, qui participent à la magie. C'est donc là qu'elle se préparait pour venir à mon invitation, qu'elle faisait les derniers ajustements. Je me trouve dans le making of de nos premiers rendez-vous. Dans la chambre, il y a un tiroir aux dentelles envoûtantes, pliées avec soin. Un joli petit savon aux odeurs du Sud en assure la fraîcheur. Cette minutie est un fil d'or qui ne ment pas. A la cuisine, je retrouve le même tour de main dans la disposition des chiffons. Je n'en finirais pas de pister ces objets devenus vivants parce qu'ils lui appartiennent et qu'elle les a investis: le marque-page fait main, un chapeau de paille sur lequel elle aura tressé des fleurs séchées ou un vieux bougeoir déniché dans une brocante. Tout m'accueille. Les scintillements d'une présence se reflètent dans tous ces petits riens qui constituent une chanson des gestes intimes.
L'intimité touche à ce qu'il y a de plus profond, de plus familier. Elle est farouchement gardée et se doit de l'être. La dissiper mène au désastre. Où se réfugiera-t-on les jours de mauvais temps, si les refuges sont à découvert? Il n'y a pas d'abri pour qui ne sait pas distinguer le dehors et le dedans. Comment croître, si on ne sait pas où prendre racine? L'intimité est un havre de paix, un périmètre de sécurité. C'est le territoire du couple, de quelques amis de coeur, de la famille parfois. Déballée en public, elle devient comme de la neige souillée, elle n'est plus que foire de soi, comédie de l'ego. En ouvrant cette porte, on accepte de se montrer vulnérable, critiquable, humain si humain. On baisse la garde, on se montre tel qu'au réveil ou avec tous les problèmes qui sont ceux d'une vie privée. C'est le chevalier sans armure ou la Belle qui n'est pas sous son meilleur jour. Ils acceptent d'être vus hors-champ, toutes imperfections révélées, au naturel. Quel privilège de pouvoir n'être que ce qu'on est. Qui est toujours tellement plus que ce qu'on s'évertue à vouloir consciemment montrer.
Deux intimités partagées composent une bouture humaine réussie, un prolongement de soi dans l'autre, du désir canalisé qui va pouvoir se régénérer - et non pas s'épuiser. C'est un pari, contre le désenchantement du monde - rien que ça! - pour faire corps avec ce qui est le plus proche, un visage aimé, les siens, ses amis, un pari pour réussir ce vivre ensemble, cette greffe qui se fait tant bien que mal. Il n'est pas rare que cette intimité se transforme en un cauchemar étouffant où la connaissance d'autrui sert à de sordides prises d'otages, de jeux de pouvoir sur les faiblesses révélées. L'intimité n'a rien à voir avec un quelconque naturisme, la nudité atteignant rapidement ses limites expressives en renvoyant chacun à sa quête errante de nouvelles trémulations épidermiques. Elle est un défi pour que cet autre qui est si proche de moi ne me devienne pas étranger. C'est la conviction que, si avec toi que j'aime, je ne peux pas m'accorder, alors rien n'ira jamais, Je souffre de myopie intellectuelle, mais j'ai du mal à croire que la moindre bafouille sur les changements planétaires puisse s'enraciner dans le terreau du concret, si ça ne commence pas par la réunion intime de deux êtres et puis peut-être, même, soyons fous, la bonne entente entre deux voisins. Et ainsi, de fil en aiguille, de proche en proche, on laisse s'agrandir le cercle des fraternités assumées.
L'intimité, c'est encore tant d'autres choses, bien plus vastes que des brosses à cheveux, des chiffons, des corps qui se montrent, un lopin d'âme dissimulé et de la lingerie fine. Mais ces petits morceaux collés bout à bout me paraissaient constituer une collection d'indices intéressants pour commencer mon enquête, au cœur du royaume familier.
Image: Nina, en Provence.
Une chroniques, c'est toujours plus ou moins mille mots pesés et soupesés, disposés intuitivement selon un réseau de correspondances et de résonances, bricolés parfois aux entournures faute de mieux, avec l'intention plus ou moins heureusement atteinte de laisser quelque chose circuler au milieu de tout ça.
Aujourd'hui, je regardais la lisière de la forêt, d'un aspect si automnal, tout en sachant qu'on était de l'autre côté, du côté des forces en croissance, de la grande montée vers le printemps. Ce qu'est venu confirmer le chant d'un oiseau. Et pourtant, rien ne ressemblait plus à une lisière de forêt d'automne que ce paysage-ci.
Régimes - Toute recette qui parle du corps sans aborder avant toute chose la question du mental, des dispositions d'esprit nécessaires ou à acquérir pour parvenir à perdre du poids, est mensongère. On ne peut pas parler du corps, sans parler de l'esprit. Et on peut indiquer que l'esprit se trouvera d'autant mieux dans un corps réconcilié. Tout se tient. Un régime n'est pas une torture, mais une réappropriation de soi. On ne perd pas du poids pour correspondre à une image voulue en dehors de soi, mais s'accorder avec une perception de bien-être intérieure.
Sur un forum, la réponse de cette femme à un internaute qui dit avoir bien travaillé ces abdominaux, même qu'il reste toujours un petit bidon incompressible, qu'il n'arrive pas à faire disparaître: "Alors, premièrement, sache que moi, j'aime beaucoup ce petit coussin plutôt que ces ventres bodybuildés..."
Je trouve cette remarque lumineuse dans tout ce qu'elle a de féminin et de généreux.
Quand une femme vous ouvre toute grande les portes de sa vie, elle vous offre de pénétrer au coeur de son trésor: son intimité. C'est passionnant une porte qui s'ouvre sur un intérieur. On rentre dans une alcôve où les moindres détails ont une intensité troublante. On découvre un quotidien, on passe de l'autre côté du miroir.
Une conversation de sourd qui se poursuivait à n'en plus finir, l'un tentant d'expliquer à l'autre qu'il avait bien compris, mais qu'ils ne parlaient pas du tout de la même chose, et l'autre répétant sans cesse que s'il s'agit bien de ce dont ils ne parlent pas, il fallait y prêter attention, ce qui était évident, sauf que comme ce n'était pas la question, ce n'était pas vraiment pertinent dans ce contexte.
Préjugé - Appeler son mari ou son amant "chou", n'est-ce pas un peu pour une femme comme s'entendre dire, dans un moment plus ardemment intime, "viens mémé"? Dans la mesure où, un enfant est chou, un animal de compagnie, d'accord. Mais enfin, tout de même, l'homme de sa vie, associé à un légume! Enfin, n'en faisons pas une soupe.
En la regardant, je me suis dit: "J'aimerais une boîte aux lettres exactement comme celle-ci!" Le lierre s'en est emparé, la transformant en un végétal pollinisé par les courriers. Elle est de guingois et n'a pas de serrure. Les oiseaux viennent s'y poser. Parfois, un chat qui dort, lui fait une toque de fourrure ... [+]
Genèse d'une lettre

Pour Yvette et Jean-Pierre Tirefort, postiers pour toujours
- J'aimerais une boîte aux lettres exactement comme celle-ci!
Le lierre s'en est emparé, la transformant en un végétal pollinisé par les courriers. Elle est de guingois et n'a pas de serrure. Les oiseaux viennent s'y poser. Parfois, un chat qui dort, lui fait une toque de fourrure. J'imagine volontiers qu'elle doit être en conflit avec tout ce qui est un peu trop officiel. La commune doit lui écrire pour lui signifier qu'il faudrait qu'elle se tienne droite. Mais ces courriers estampillés d'un sceau officiel, personne ne doit les lire. Un facteur, nouveau venu dans le village, pourrait passer devant un certain nombre de fois avant de la trouver. Ni clocharde, ni ermite, elle est discrète. Ne s'y glisse pas qui veut. Elle a du caractère, en tout cas. Campée aux avants-postes, elle est déjà un début de foyer. Elle ne s'apparente en rien aux boîtes aux lettres, ordinaires, qu'on peut voir dans les immeubles-paquebots, qui ont toutes la même forme, la même couleur, avec une plaque similaire, et qui composent un grand mur d'indifférence, comme les casiers d'une morgue.
Quand on a une aussi jolie boîte aux lettres, on se doit d'avoir des attentes déraisonnables. On doit s'y rendre chaque soir avec la joie de savoir qu'on aura reçu une lettre manuscrite. Quel luxe! Moi qui peine à reconnaître l'écriture d'un ami, mais qui distingue d'un seul coup d'oeil une missive des impôts. De toute manière, je n'entretiens aucune correspondance, avec aucun d'entre eux. A l'ère du maïïllle, on n'a plus tellement le temps. Et puis, c'est une coquetterie dépassée. Cependant, chaque fois que je reçois une lettre manuscrite, c'est un petit événement. Je la mets immédiatement sur le dessus de la pile, pour l'extirper du lot des factures et des publicités. Comme si je devais impérieusement lui venir en aide, l'empêcher de se noyer. C'est elle que je lirai, un peu plus tard, le calme venu. Je ne me sens pas le besoin de la décacheter tout de suite. J'aime savoir qu'il y a un message en dormance dans l'enveloppe. J'ai pu attendre longtemps, parfois très longtemps certaines lettres sans pourtant ne jamais tout à fait désespérer et me résigner à ce qu'elle puisse ne pas arriver. Elles arrivaient. Du Petit-Mont, et alors c'était un scribe. Du Creusot, c'était un poète. De la Désirade, c'était un lecteur impétueux. De Monthey, c'est une grand-mère qui m'aime. Et ainsi de suite, selon l'aéropostale du coeur de chacun.
Poursuivant ma rêverie, je n'arrive pas à me convaincre que c'est complètement ringard, à l'ère du courriel, d'aspirer à des relations épistolaires. Il y a là un rituel qui requiert toute notre attention. Une lettre, c'est un fil d'or qu'on prépare patiemment - rien à voir avec un réseau qu'on inonde. On entre en relation avec le destinataire, bien avant qu'il ne reçoive la missive. Manuscrite, elle exigera de la tenue, un effort de notre part. On retrouve un artisanat de l'écriture - devenu peut-être moins familier pour certains. De l'encre sur les doigts. On se sent maladroit, alors que les mots venaient si facilement sous le clavier. Le papier offre une résistance qu'on avait oubliée. On décide de faire un brouillon qu'on recopiera ensuite de notre plus belle écriture. On devient moine copiste. On prend soin d'écrire l'adresse le plus clairement possible. Je ne compte plus le nombre d'enveloppes déchirées et recommencées, par crainte que le facteur ne parvienne pas à la lire. Je lui rajoute un timbre, comme une belle boutonnière dentelée et colorée. Voilà. Ma lettre est faite.
Je me rends vers une de ces grosses boîtes dont la couleur jaune indique sans équivoque que le courrier, c'est par là. Je soulève le clapet qui retombe d'un bruit net et tranché, clac, coupant le cordon qui me relie à elle. C'est irrévocable. A partir de maintenant, si je tentais de la récupérer, ce serait un acte de vandalisme. Elle ne m'appartient plus. Elle vient de passer la douane et se trouve dans le purgatoire de l'administration postale. Encore en gestation, sa maturité ne sera atteinte qu'au moment où elle sera lue. En attendant, je me réjouis. Je nourris un petit espoir. Je compte les jours. Ma lettre devrait arriver chez toi demain; nous sommes mardi; oui, je peux envisager un coup de fil ou même une réponse d'ici la fin de la semaine. Il y a bien entendu mille et une autres manières de correspondre. Celle-ci a la particularité de laisser une trace durable. Au royaume des identités virtualisées, écrire une lettre, c'est donner corps aux échanges.
Recevoir une lettre, c'est entrer en relation avec une matière sensuelle, le papier, une écriture - cet autre visage, peut-être même, parfois, un parfum. La matérialité du support offre un contact plus intime avec l'expéditeur: il s'est prêté à un exercice particulier pour nous écrire. Pour ma part, je ne me souviens d'aucun courriel qui ait eu autant d'importance qu'une lettre, et qui se soit ainsi inscrit dans la durée - et pourtant j'en ai reçu des milliers. Comme si leur virtualité les conservait dans une nébuleuse. Les choses importantes, celles qui comptent, je les ai toujours dites avec des mots d'encre, ou de vive-voix. Certaines lettres m'accompagneront pour toujours. Parfois, en chinant dans la brocante de mes souvenirs, je retrouve dans un tiroir un courrier reçu il y a une vingtaine d'années. En le sortant de son enveloppe cocon pour le relire, je ressuscite toute une part de ma vie, qui s'électrise à nouveau. Une lettre, c'est une bribe de l'histoire de chacun, innervé de souvenirs, d'émotions, de joies ou de tristesses, d'amours. Elle fait corps avec un être, prolonge sa mémoire. Les petits sillons d'encre ont été bus par la grande plaine blanche de la page qui les a fossilisés: le petit tumulus de mots n'en garde pas moins tout son rayonnement. Relire une lettre, c'est faire comme Pantagruel, lors de son voyage aux confins de la mer glaciale, qui observe les paroles gelées qui restent en suspension dans l'air, et qui se réchauffent et deviennent sonores lorsqu'il les tient dans ses mains. Dans les entrelacs de l'écriture de l'expéditeur se love la substantifique moelle d'une relation, une présence, le son d'une voix qu'on se remémore. Un lacis de correspondance ... "Les parfums, les couleurs et les sons se répondent" (Baudelaire). Une lettre, c'est peut-être le seul vrai papier-valeur qu'il nous soit donné de recevoir.
Je regarde le gravier et j'imagine un facteur qui déboulerait à vélo au bout du chemin, faisant crisser les pneus. Il a une grosse moustache. Il ouvre sa belle sacoche de cuir pour en sortir un pli et le déposer dans la boîte. Peut-être qu'il croisera le locataire et la lui donnera en main propre en lançant un:
- Ah, bonjour, vous êtes là! Tenez, j'ai une lettre pour vous.
Il liera la boîte à un visage. Peut-être même aura-t-il un clin d'oeil complice en la lui remettant, car il reconnaît une écriture qui lui est familière. Il aura fait un lien entre ces courriers et une personne qui vient souvent. Pourquoi pas? Tout ceci correspond bien à l'idée que je me fais de cette boîte aux lettres croisée en chemin. Je sais bien que ça ne se passe plus que rarement ainsi. Mais qu'importe? Au royaume de l'image et des correspondances virtuelles, je fais partie de ceux qui trouvent aberrant de s'envoyer des je t'aime pathétique par sms. Même si ça ne veut pas dire qu'on s'aime moins.
Recevoir une lettre, c'est entrer en relation avec une matière sensuelle, le papier, une écriture - cet autre visage, peut-être même, parfois, un parfum. La matérialité du support offre un contact plus intime avec l'expéditeur: il s'est prêté à un exercice particulier pour nous écrire. Pour ma part, je ne me souviens d'aucun courriel qui ait eu autant d'importance qu'une lettre, et qui se soit ainsi inscrit dans la durée - et pourtant j'en ai reçu des milliers. Comme si leur virtualité les conservait dans une nébuleuse. Les choses importantes, celles qui comptent, je les ai toujours dites avec des mots d'encre, ou de vive-voix. Certaines lettres m'accompagneront pour toujours. Parfois, en chinant dans la brocante de mes souvenirs, je retrouve dans un tiroir un courrier reçu il y a une vingtaine d'années. En le sortant de son enveloppe cocon pour le relire, je ressuscite toute une part de ma vie, qui s'électrise à nouveau. Une lettre, c'est une bribe de l'histoire de chacun, innervé de souvenirs, d'émotions, de joies ou de tristesses, d'amours. Elle fait corps avec un être, prolonge sa mémoire. Les petits sillons d'encre ont été bus par la grande plaine blanche de la page qui les a fossilisés: le petit tumulus de mots n'en garde pas moins tout son rayonnement. Relire une lettre, c'est faire comme Pantagruel, lors de son voyage aux confins de la mer glaciale, qui observe les paroles gelées qui restent en suspension dans l'air, et qui se réchauffent et deviennent sonores lorsqu'il les tient dans ses mains. Dans les entrelacs de l'écriture de l'expéditeur se love la substantifique moelle d'une relation, une présence, le son d'une voix qu'on se remémore. Un lacis de correspondance ... "Les parfums, les couleurs et les sons se répondent" (Baudelaire). Une lettre, c'est peut-être le seul vrai papier-valeur qu'il nous soit donné de recevoir.
Je regarde le gravier et j'imagine un facteur qui déboulerait à vélo au bout du chemin, faisant crisser les pneus. Il a une grosse moustache. Il ouvre sa belle sacoche de cuir pour en sortir un pli et le déposer dans la boîte. Peut-être qu'il croisera le locataire et la lui donnera en main propre en lançant un:
- Ah, bonjour, vous êtes là! Tenez, j'ai une lettre pour vous.
Il liera la boîte à un visage. Peut-être même aura-t-il un clin d'oeil complice en la lui remettant, car il reconnaît une écriture qui lui est familière. Il aura fait un lien entre ces courriers et une personne qui vient souvent. Pourquoi pas? Tout ceci correspond bien à l'idée que je me fais de cette boîte aux lettres croisée en chemin. Je sais bien que ça ne se passe plus que rarement ainsi. Mais qu'importe? Au royaume de l'image et des correspondances virtuelles, je fais partie de ceux qui trouvent aberrant de s'envoyer des je t'aime pathétique par sms. Même si ça ne veut pas dire qu'on s'aime moins.
"Heureux les simples d'esprit", dans les Béatitudes de Matthieu: rien à voir avec un crétinisme quelconque. Au contraire, j'entends dans "simple", celui qui a atteint le détachement nécessaire, qui a réussi à se pacifier, à se réconcilier, qui a dépassé les inextricables petites complications de son moi.
Un ouvrage dont le titre contient le mot "pouvoir" ou "puissance" n'annonce rien de bon. Surtout s'il s'agit d'amour. "Le pouvoir de l'amour": voilà qui galvaude l'amour, laisse penser qu'on peut soumettre ou dominer l'autre par l'amour, ce qui lui est précisément contraire. Me parlerait bien plus un titre comme "Ce que peut l'amour": ce qu'il peut permettre de changer, de faire, de bâtir.
La capuche de la bure du moine lui fait des œillères lorsqu'elle est relevée. En ces temps de neige, ou la capuche de ma grosse veste d'hiver est souvent relevée, je vois tout le bienfait qu'il y a à ne pas tout voir. Ça me recentre et ça m'amène à regarder devant moi pour voir où je vais, dehors comme dedans. Nous sommes toujours tellement dissipés par tant de choses absolument inutiles, que je ne trouve pas que ce soit de l'obscurantisme de prétendre qu'il n'est pas nécessaire de tout voir.
Recette pour faire des vols-au-vent: se rendre dans un grand centre commercial; voler un objet qui vous plaît; vous rendre sur le soupirail qui se trouve à l'entrée; attendre deux minutes. Le tour est joué.
Vous pouvez également chiper le cerf-volant d'un enfant, mais là, c'est franchement malhonnête, ça lui fera de la peine, et en plus, ce n'est pas du cerf que vous voulez manger, mais des vols-au-vent.
Les morts-vivants existent. Ils ont très peur et ils sont très tristes. Ils sont arrivés en avance aux premières loges de leurs funérailles. Les morts-vivants font peur d'avoir aussi peur. ...[+]
A la verticale de Lazare

"Quelque chose se tient constamment à nos côtés, prêt à nous aider." (Christian Bobin)
Les morts-vivants existent. Ils ont très peur et ils sont très tristes. Ils sont arrivés en avance aux premières loges de leurs funérailles. Les morts-vivants font peur d'avoir aussi peur.
Le mort vivant n'est pas un cadavre qui gambade ou un fantôme qui campe au cimetière, ce n'est pas du folklore. C'est un vivant, mort à lui-même, ou dans un coma prolongé. La douleur a éteint quelque chose dans son coeur ou son esprit. La vie foudroie parfois sans tuer. Elle se poursuit, sur pause; plus rien ne pousse. La souffrance, si elle n'est pas exorcisée, si elle ne trouve pas à se dire, vide lentement l'être de sa substance. Le vivant se recroqueville. Il a très froid. Il devient tout chétif. Il se replie sur lui-même et s'enroule autour de sa plaie pour se protéger, pour qu'on ne lui fasse pas de mal. Il donne sa propre substance à ce qui le tue au détriment de ce qui pourrait le faire vivre. Il inverse les énergies vitales. Il s'acharne à s'amputer de lui-même et à trancher les racines qui le relient à son terreau. Il ne partage plus que des moignons de ce qu'il fut, mais il ne s'en rend même plus compte. Il ne veut surtout pas entendre. Il a l'impression que toute parole à ce sujet le réduirait en poussière. On a beau s'acharner, décharné il n'est plus tout à fait parmi nous - temporairement ou définitivement? Le mort vivant, ce n'est pas un sur-vivant, mais un sous-vivant. Il vit au-dessous de lui-même.
Comme un arbre peut décider de sacrifier une branche malade, le mort-vivant suicide la part de lui qui fait trop mal, celle qui, dès le réveil, se met à s'élancer dans son corps ou son esprit. Il ensommeille sa peine, profondément pour qu'elle ne vienne plus le chercher. Il fait beaucoup de nuit sur son tourment. Il craint, plus que tout, la clarté, tout surplus d'enthousiasme qui le rendrait à la vie et, par là même, à son drame, auquel il devrait faire face. Surtout pas trop de bruits, pas trop de projets, pas trop de possibles. "Non, je ne peux pas, vraiment. Vous comprenez, je vais très mal". Le mort-vivant a de grandes raideurs. Il fait un petit tas de cendres de tout ce qui peut le détourner de sa crampe existentielle. Il vit juste assez pour que la suture ne cède pas, pour que cette blessure, qui n'en finit pas de cicatriser, ne se rouvre pas. Il ne démord pas. Il n'a pas confiance dans sa capacité de se régénérer: il y a eu cet accident, ce malheur, cette perte. Les sauveteurs sont venus le chercher, mais ils ne l'ont pas ramené entier. Il est encore sous les décombres alors que la vie s'est reconstruite autour de lui, le quotidien a repris son cours. Et si le plancher cédait à nouveau? Que répondre à celui qui n'est plus sûr de ses pas, qui craint que tout s'effondre, alors que le temps passant, il voit bien que ça n'en finit pas de ne pas s'effondrer. Mais si... La vie n'est pas un agent d'assurance. Et les casses ne sont pas toujours indemnisables. Mais il y a d'autres manières de se rassurer.
Cependant, à la verticale de Lazare, l'arbre me donne confiance: nous pouvons nous renouveler. Regardez ce chêne: il a été foudroyé, et malgré tout, la vie se poursuit autour de cette béance. Il bourgeonne, il fleurit, et c'est le printemps. Cette petite pousse verte nargue les ruines. Sur un tronc apparemment mort, une branche repousse. La vie sait des chemins pour circuler au milieu des désolations. Alors, je crois à des morts-bien vivants qui ressuscitent, je crois à des vivants-vivants qui sauront ranimer la flamme, je crois à un "lève-toi et marche". Chacun de nous peut faire l'expérience un jour où l'autre de cette mort dans la vie, de cette suspension d'être. J'ai rencontré de grands blessés qui comptent parmi les plus beaux vivants que je connaisse. Je crois en une deuxième, même voir en une troisième naissance possible, à tout âge. Les possibilités d'être fécondé, d'accoucher à nouveau de soi et de croître sont autour de nous, en nous, parmi nous. Les sages-femmes, les sages-hommes ne manquent pas, qui ont un savoir des sentiers qui mènent à la joie. Il y a des savoirs d'humus et de boutures qui se sont transmis et qui sont à la portée de chacun.
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En te heurtant, je ne te veux pas de mal. Je toque à cette porte derrière laquelle se cache un printemps de toi possible. Je veux provoquer cette vie sous narcose, non pas parce que je veux t'importuner, mais parce que j'ai cette connaissance de toi vivant, parmi les vivants, ce souvenir de toi, pas rabougri. Et que je sais que la parole ouvre.
En te heurtant, je ne te veux pas de mal. Je toque à cette porte derrière laquelle se cache un printemps de toi possible. Je veux provoquer cette vie sous narcose, non pas parce que je veux t'importuner, mais parce que j'ai cette connaissance de toi vivant, parmi les vivants, ce souvenir de toi, pas rabougri. Et que je sais que la parole ouvre.
Image - La résurrection de Lazare, Rembrandt.
Intérieurement nous sommes comme un arbre qui peut conjuguer tous les âges de la vie sur un même spécimen. Nous ne vieillissons pas linéairement. Une partie est morte, foudroyée, tandis qu'une branche continue à pousser et qu'un bourgeon fleurit. La vie foudroie parfois sans tuer. Il y a un grand trou, et c'est là où se trouvait le coeur. Tandis que de tendres feuilles vertes ont continué à pousser
"M. Degas nous dénude [...] la viande bouffie, pâteuse et moderne de la femelle publique." (Henry Fèvre).
Je ne sais pas qui est ce Monsieur, mais sur la base de cette seule citation - très mal trouvée par l'éditeur du joli petit livre Carnets érotique - j'estime que c'est un sinistre crétin. Il n'a rien compris à la justesse du coup de crayon de Degas, qui ne dénude pas la chair, précisément, mais qui la rend à sa plus belle humanité.
Insoutenable légèreté d'un décolleté profond, comme celui de la serveuse, hier soir, au chemisier bien échancré. Le regard un peu flâneur, canalisé par le balancement de l'une et l'autre sphère rebondissantes, finissait par tomber dans ce goulet médian, petite gorge d'où tout le paysage prenait son spectaculaire relief, offrant une hospitalité pondérable au rêveur.
En écoutant, on apporte un support vivant à l'autre, afin qu'il puisse construire ses solutions, adaptées à sa situation. On ne le parasite pas avec des réponses toutes faites. Tout au plus, on peut l'aider à enquêter sur lui-même avec quelques questions simples, solides. Mais il est bon de tenter de limiter l'interventionnisme.
De moins en moins de gens connaissent un poète comme Dinu Lipatti. Le grand avantage, c'est que du coup on peut télécharger son oeuvre pour une somme modique. Mais le vrai désavantage, c'est que d'ici quelques années, il aura totalement disparu des points de vente et deviendra une marotte de collectionneurs.
Un homme, très riche et très sûr de lui, me dit un jour:
- Jeune homme, dans la vie, vous n'avez qu'une chance de faire bonne impression!
Manière de me faire comprendre, à ce moment précis, que je n'avais pas fait l'effet escompté.
Aujourd'hui, je pense que des idées pareilles sont bonnes pour les réclames pour des croquettes pour chiens ou une lessive.
Le voeu de chasteté n'est pas inhumain, pas plus qu'il n'est surhumain: il est profondément humain. Contrairement à l'animal s'entend, qui a des saisons. Nous, n'en ayant aucune, nous avons l'intolérable liberté soit de pouvoir choisir soit d'être à la merci de ses pulsions, soit de trouver un juste milieu. Le juste milieu et la sexualité, vous m'en direz tant! Quoi que, si le centre - le coeur - est authentiquement occupé, une certaine sérénité est envisageable. Peut-être.
Le voeu de chasteté, c'est la décision consciente, une fois pour toute, d'arracher la flèche qui perce le flanc et de faire fonds sur la tendresse et la douceur; de dépasser la passion, plus aiguisée, brûlante, mais souvent infernale. Elle n'a rien avoir avec un tassement charnel.
Cette femme, attablée avec un homme au restaurant, qui me lance des regards que j'interprète comme "communicatifs" - des regards où l'oeil vient et défile devant le mien en disant des choses que les yeux comprennent mais dont le cerveau doute.
Dire qu'il fut un temps où ça me flattait, où je me mettais à m'échauffer et à frénétiquement imaginer que peut-être que ... Pa-thé-ti-que!
Degas - J'ose à peine faire une chronique pour évoquer mon admiration. Et ce d'autant moins depuis que je sais que Paul Valéry a écrit un ouvrage sur ses dessins.
Degas a su rendre le geste féminin avec une justesse et une grâce époustouflante. En les regardant, je ne peux que me dire:
- Oui, c'est ça, c'est ainsi qu'une femme remonte ses cheveux sur sa nuque.
Est-il vraiment encore utile d'écrire après Christian Bobin? Je me pose souvent la question...
"Quant on réfléchit à ces événements, à ces gens qui quittent leur travail pour suivre le Christ, on s'aperçoit qu'ils vont pêcher des âmes exactement comme ils pêchaient du poisson, avec la même justesse, comme si cet art qui ne leur avait servi jusqu'alors qu'à se nourrir était déjà propice à les faire vivre pour toujours. La vie spirituelle n'est rien d'autre que la vie matérielle accomplie avec soin, calme et plénitude: quand le boulanger fait parfaitement son travail de boulanger, Dieu est dans la boulangerie. " (Christian Bobin, La lumière du monde, page 160)
Le canapé est un lieu commun de la vie domestique. Faisons-en le tour.
Je ne peux le voir autrement que comme une île au milieu d'un salon, sur laquelle se réfugie l'homo sapiens. Là, il se sent à l'abri. ... [+]
Je ne peux le voir autrement que comme une île au milieu d'un salon, sur laquelle se réfugie l'homo sapiens. Là, il se sent à l'abri. ... [+]
Le canapé
En souvenir d'un canapé Erktop deux places
Je ne peux le voir autrement que comme une île au milieu d'un salon, sur laquelle se réfugie l'homo sapiens. Là, il se sent à l'abri. Les tourments quotidiens ne semblent pas devoir monter plus haut et venir immerger ce territoire de tissu ou de cuir. Ni notre naufragé pouvoir aller plus loin. Mais, devant sa lucarne interstellaire - une cheminée, une fenêtre, le plus souvent la télévision, il peut s'oublier jusqu'au lendemain et se laisser rêver en James Bond, Amélie Poulain et autre Docteur House. Ce moment, aussi pauvre puisse-t-il paraître, n'est qu'à lui. La paix! Pour le reste, on verra demain. C'est une trêve dans les heures du jour, pas très ambitieuse, mais tellement agréable. On s'abandonne éveillé. On est activement nonchalant. Ce qui n'a rien à voir avec la suspension totale de soi qu'on a dans le lit, cette autre enclave dont il y aurait tant à dire. Que de meutes de soucis j'ai pu laisser, là, en bas, sur le sol, qui avaient hâte de me croquer, mais qui était tenues de patienter jusqu'à que je leur consacre à nouveau de l'attention. Elles venaient s'échouer sur le rivage de mon canapé sans que je ne lève le petit doigt pour les rescaper. Je savais que je ne perdais rien pour attendre... Mais je m'en fichais, j'étais en zone franche.
Sur ce territoire de quelques centimètres carrés, on est souverain. Et de souveraineté, le canapé en est une. Regardez les invités qui arrivent chez vous. Ils restent timidement debout devant cet autel plus ou moins flasque, avant que vous leur ayez dit:
- Mais asseyez-vous seulement, je vous en prie.
Les premières minutes, ils se tiennent raides comme des piquets, tout au bord, un peu mal à l'aise. Mais cette bienséance s'adoucit rapidement, à moins que vos hôtes ne soient anglais. L'enfant turbulent, qui avait tenté un coup d'état avec son armée de legos, est tenu de battre en retraite pour que les convives puissent s'asseoir. Le chien aussi, ce conquérant domestique, est prié de se rendre dans son canapé. A chacun son panier. Seul le chat a des droits qu'on ne saurait lui retirer, divinité souple qu'on n'ose impunément chasser.
Il y a des canapés de toutes tailles, de formes diverses, en C, en L ou en U, et ils disent toujours quelque chose de leur propriétaire. Il y a le canapé dont l'étudiant a hérité. Vu son état de déliquescence, on devine qu'il ne devrait pas tarder à obtenir son diplôme. Il y a le canapé du premier job ou de la promotion, rutilant. Celui-ci signifie symboliquement qu'on veut passer à autre chose, même si, en définitive, on vient s'y asseoir comme sur le canapé précédent. Il y a le canapé qui n'invite à aucun réconfort et qui vous laisse entendre que votre fessier, aux yeux de son propriétaire, n'a pas le dixième de la valeur de la peau du yak blanc qui a servi à le fabriquer. Ce sont les canapés des gens qui, sous couvert de courtoisie, veulent que vous soyez embarrassé. Il y a celui des voisins, qui dit home sweet home, alors qu'ils n'arrêtent pas de se déchirer. Il y a le canapé du thérapeute, bourré de complexe. Il y a la coquille de noix de la célibataire, petite citrouille qui attend de se déployer en un bel espace familial, mais qui, pour l'instant, nécessite une bonne dose de souplesse pour le prétendant venu déclarer sa flamme. On se doute bien qu'on n'a pas fait qu'y rester sagement assis, sur ce canapé, et qu'il a dû être le témoin d'audiences très intimes. Mais il s'agit là des moments tamisés et clandestins qui nous entraîneraient trop facilement du côté du sofa.
Mon canapé, c'est une grande aubergine ferme et souple, qui permet à deux adultes de s'y étendre en longueur. Il est en tissu: n'y sont admises que les peaux chaudes et vivantes, babineuse - un bouledogue - ou laineuse - une chatte. C'est un espace de parfaite anarchie même si, au moment de l'acheter, nous avions édicté des règles rigides et utopiques pour un objet aussi sympathique: il les a abolies de lui-même. On ne compte plus le nombre de fois où il a achevé de consommer nos dernières forces de la journée, nous laissant comme des gisants dans un sommeil coupable, cherchant d'ultimes forces, introuvables, pour nous rendre au lit. Le canapé, c'est bien souvent un lit qui prend des formes pour mimer un certain maintien - je ne parle pas du canapé convertible, le clic-clac, qui est une androgyne. Mon canapé, c'est une canopée où on vient rêver, avec un livre comme firmament ou rien d'autre que le film de notre journée. C'est un lieu de passage, un quai. Je sais que je ne peux pas y passer ma journée à moins d'avoir une fièvre carabinée. Je viens y faire une halte, plus ou moins longue, jamais définitive - Dieu me garde. J'entretiens une relation teintée de culpabilité avec lui. Je devrais... Je pourrais. Je pourrais lire, je devrais encore finir cette chronique, et le chien qui doit sortir. Mais je compte bien lui donner raison, à mon canapé, et suivre son enseignement: ici, savoure et fais taire ces simulacres de bonne conscience. Car, sur mon canapé, je suis pleinement moi, paresseux, heureux, rêveur. Et, à ce que je sache, je n'ai jamais eu d'idées plus fulgurantes qu'en m'abandonnant. Je l'ai choisi en fonction d'une unique et impérieuse exigence: pouvoir y faire la sieste. Et, pour ce faire, le dossier devait avoir la bonne déclivité, soit ni trop bas pour ne pas me donner l'impression de partir à la renverse, ni trop haut, ce qui m'aurait fait mal à la nuque. C'est à cette condition, et à cette condition uniquement que nous pouvions commencer notre relation sur de bonnes bases.
Le canapé est un lieu de détente, de haute convivialité ou de terribles solitudes. C'est le banc public des pénates. Sans lui, on ne saurait pas trop où s'asseoir, on resterait debout avec sa bien-aimée dans les bras ou un bon petit plat qu'on aimerait déguster seul devant sa télévision ou avec nos pensées. Le canapé est une mise à terre. Son usage nécessite qu'on se rapproche de notre centre de gravité dirait Monsieur de Lapalisse. Il est rarement spectaculaire ou extraordinaire, à moins d'être sorti de la tête d'un dizeignair qui ne comptait pas qu'on s'y assoie mais qu'on l'admire. Le canapé nous invite tout simplement à nous poser, à nous arrêter. Du nouveau-né au vieillard, c'est un endroit pour accomplir des actes majeurs de notre existence: se reposer, aimer, jouer, négocier rêver et, parfois, mourir. C'est un meuble qui nous permet d'accomplir avec aisance les actions les plus denses, une des grandes scènes de notre existence. Et pourtant, on ne parvient pas à lui donner sa juste place. Comme la plupart de nos meubles, d'ailleurs, qu'on considère comme autant d'objets statiques alors que la racine même du mot meuble est liée au verbe mouvoir. Mais ce n'est pas étonnant que, là où on vient se reposer - un canapé, un lit, là où on range du linge propre ou une belle vaisselle - un buffet, une armoire, on peine à percevoir que quelque chose circule, qui est peut-être le cours même de nos vies. Quelque chose duquel émanent une grande confiance, une grande paix. Beaucoup de silence les entoure - sauf quand la desserte s'effondre. Les meubles, comme mon canapé, comme tout ce qui est familier, sont amniotiques. Ils absorbent les chocs: le canapé sur lequel je me lance me recueille. Ils adoucissent les heurts de la vie. Oui, ces objets quotidiens, soi-disant banals, sont des régulateurs d'existence. Ils constituent des repères tutélaires, sans que nous en ayons même conscience. Ils viennent cruellement à manquer quand on les ôte. Pensons à un déménagement. Les pièces se vident et nous deviennent indifférentes. Nos voix résonnent et ne trouvent aucun endroit où se lover. Quoi! C'est donc là qu'on a vécu tant de choses? Et aussitôt dans la nouvelle maison, on s'empresse de dire:
- Tu vois, on pourrait mettre le canapé là, on serait bien.
Image: Sam Shepard, dans le film Don't come knocking de Wim Wenders.
Depuis le 14 novembre 2008, je n'utilise plus de smileys dans aucun de mes messages électroniques. Je ne manque de rien. Au contraire! Et je me rends compte que l'ambiguïté de certains messages, l'incompréhension potentielle, sont plus productives que pénalisantes. C'est un risque inhérent aux échanges qu'il est inutile de vouloir contourner par un sourire jaune et mièvre.
La pudeur, c'est l'élégance de l'âme. C'est de loin beaucoup plus que de montrer ce qu'on ne voit que trop, ni de draper ce qui n'est pas à cacher. La pudeur, c'est la part fragile d'un être. La pudeur n'est pas un voile de honte ou de décence jeté sur des viscères fumantes. En fait, je me demande si la pudeur n'est pas le propre de l'être.
Dans mon village, un pauvre hère a passé nouvel an dans un abri de fortune, dans les bois(!), seul, mais un tant soit peu réconforté par la chaleur et la sympathie des habitants. Enfin, presque tous les habitants, à l'exception de la préposée aux questions humanitaires et sociales de la commune ... [+]
Robinson au bocage

Dans mon village, un pauvre hère a passé nouvel an dans un abri de fortune, dans les bois(!), seul, mais un tant soit peu réconforté par la chaleur et la sympathie des habitants. Enfin, presque tous les habitants, à l'exception de la préposée aux questions humanitaires et sociales de la commune, qui est venue lui faire remarquer qu'il fallait payer des impôts pour ses chiens, qu'il n'avait pas le droit de les lâcher et qu'il campait illégalement sur ce territoire (je n'invente rien, pour plus d'informations, lire l'article du 24 heures). Car, bien entendu, par moins zéro un trente et un décembre, il y a de fortes chances que cet homme soit un Davy Crockett en quête de sensation. Et si c'était un conquistador qui cherchait à s'emparer du village avec sa meute de loups sauvages - six chihuahuas ? Heureusement, Madame C. était là pour mettre de l'ordre. D'ailleurs, l'histoire ne nous dit pas si la bouteille qu'elle apportait devait servir à empoisonner les chiens, frapper le misérable ou si elle contenait de l'essence pour mettre le feu à l'abri sommaire qu'il s'était construit.
A une personne qui me demandait comment on pouvait dormir sur ses deux oreilles, quand on est capable de parler des impôts canins à quelqu'un qui est dans une situation de désarroi pareil, je n'ai pu que répondre cyniquement (notez que le mot cynique remonte, étymologiquement, au grec kunikos, le chien) que c'était précisément possible parce que cette dame faisait son travail social et humanitaire, et veillait à ce que personne ne vienne importuner son sommeil autour de sa maison. Absolument. Parce que tout d'abord, que faisait-il dans les bois, le pauvre bougre? N'avons-nous pas assez d'institutions dans notre pays pour lui venir en aide? (Nous en avons, mais avouez, franchir ce pas, ça n'a rien d'évident) Elle a donc bien fait, Madame C. de lui demander s'il avait une autorisation pour être si pauvre et malheureux à cette date! Et puis, en tant que préposée au social, on sent à la lecture de l'article que c'est une âme fine, qui sait aborder les problèmes par le bon bout: supprimer les chiens, toucher là où ça fait mal, faire miroiter qu'on pourrait bien lui enlever ce dernier réconfort au vilain! Tiens, je vais te punir d'avoir eu l'outrecuidance d'exposer ta misère sur nos terres. Je me demande d'ailleurs pourquoi elle n'est pas directement venue avec Tommy Lee Jones dans le rôle du Marshall impitoyable? Peut-être parce qu'elle savait que même le shérif le plus strict aurait compris que ce n'était pas comme cela qu'il fallait s'y prendre.
J'admets que cette situation n'est pas commune pour Madame C.. Voir une installation sauvage dans ses bois, Robinson Crusoé dans le bocage, c'est inconcevable. Admettons. Elle a été prise de court et lui a servi les arguments que chaque citoyen du lieu reçoit chaque année: des bons voeux sur une page A4 remplis de gras, de soulignés et d'impératifs qui rappellent à chaque habitant son devoir de discipline. Oui, parce que, ici, ce n'est pas concevable d'imaginer que la plupart des habitants s'acquittent correctement de leurs devoirs de citoyen sans avoir à recevoir une circulaire infantilisante et que, par ailleurs, une administration communale est au service du citoyen, et non l'inverse. Mais passons. Je pense que Madame C., au lieu de rappeler qu'il faut tenir les chiens en laisse, ferait mieux de tenir sa langue. Ce serait déjà une première preuve de sagesse, et, pour ma part, ça me rassurerait sur sa capacité à s'occuper des affaires sociales du village.
Je ne doute pas qu'elle retourne discrètement, à l'abri du regard des journalistes cette fois - elle ne se fera pas avoir deux fois - non pas lui proposer de l'aide, mais chasser ce manant et s'assurer qu'il déguerpisse au plus vite, non sans l'avoir amendé. Cela fera toujours quelques sous pour financer le parterre de géranium qu'on mettra à l'entrée du village, le printemps venu. Bienveillance, quand tu nous tiens...
Je n'ai pas pour habitude de faire d'un fait divers journalistique une chronique: on tombe trop vite dans la caricature. J'imagine bien que le journaliste a écrit son article sur le vif, et qu'il est inconcevable que cette dame ait tenu ces seuls propos. Personne ne fait preuve d'aussi peu de tact. On ne va pas rappeler ses devoirs à celui qui a tout perdu, même la possibilité de les accomplir. Ca va de soi. Mais les propos de ce journaliste rendent compte d'une tendance au diktat, notoire dans ce village. Je n'ai d'ailleurs jamais vu une commune avec autant de panneaux d'interdiction. Ils arrivent même à mettre plusieurs panneaux d'interdiction sur le même panneau d'interdiction, comme sur la place de jeux pour les enfants, où il est interdit de manger, d'écouter de la musique, de faire du roller, de venir avec son chien, de venir s'amuser. C'est sûr, on a plus de chance de voir un Président noir à la tête de la Confédération qu'une personne autorisée à faire du camping sauvage dans les forêts domaniales de la commune.
En comptant le nombre de personnes qui ne me disent pas bonjour sur le petit chemin au bord du lac où je promène mon chien, je réalise à quel point on vit dans une société où l'autre est souvent un peu gênant, cloîtrés que nous sommes dans nos petites vies. Si gênant, qu'on viendra un jour à faire la guerre pour qu'il ne nous importune plus, guerre qui créera des liens, un nouveau baby boom puis, rebelote, on se cloisonnera à nouveau.
Celle-ci plutôt qu'aucune autre. Et trois cent soixante-cinq jours par an, si possible. Sur le rayonnage, il y en a de toutes sortes. Des petites arc-en-ciel, des rutilantes avec un mot dessus ... [+]
La tasse à café

"Tout ce qui a un prix n'a pas de valeur" (Nietzsche)
Celle-ci, personne ne vous l'emprunte. Non que vous ayez formulé une quelconque interdiction. Mais votre entourage est perspicace. Il respecte le commerce que vous avez avec elle. On connaît sa fidélité: cette tasse ne se compromet pas avec des lèvres inconnues. Elle est chargée d'une aura particulière, ravinée par le temps passé ensemble, comme une pierre par le fleuve. Au microscope, on devrait pouvoir y apercevoir le creusement fait par le pouce avec le temps. Ce n'est plus une tasse, c'est un calice, devenu sacré d'être si familier, si commun. C'est non sans crainte qu'un tiers la manipule. Si on venait à la lâcher sur le sol et qu'on entende ces mots fatidiques!
- Tu n'as pas vu ma tasse?
Car on sait bien qu'on l'a vue, sa tasse, brisée en mille morceaux, sur le carrelage de la cuisine. Et on sait que cela fait déjà plus de dix ans qu'elle lui avait été offerte ou qu'il a fait toutes ses études avec. On est celui par qui cette infime tragédie domestique est arrivée. On anticipe ce silence de mort qui suivra le constat d'infraction. Le chagrin qu'on aura causé. On aimerait bien pouvoir recoller les morceaux: en vain. Il ne restera plus qu'à espérer que celle qu'on lui choisira pour se faire pardonner saura prendre la relève, qu'elle aura ce petit quelque chose qui saura lui plaire. Mais il y a des tasses encore plus tristes: celle d'une amitié ou d'un amour rompu. Celle que ne vient plus ranimer aucun breuvage bouillonnant. Trop chargée d'histoire, on ne la sert même pas à d'autres. Elle vit l'exil des objets désaffectés, ceux pour lesquels nous avons besoin d'encore un peu de temps avant de les sortir définitivement de notre histoire.
Ma tasse à café est comme un vieux pull que j'aime porter et qui me tient chaud. C'est une augmentation d'intériorité. Je la tiens dans mes mains qui se réchauffent. C'est un petit matin de janvier. Il a neigé dehors et il fait bien froid. Je devrais bientôt sortir. Bien assez tôt. Je suis dans l'antichambre de la journée à venir. Tout mon corps reste tiède au sortir du lit grâce à cette petite bouilloire. Mes pensées sont maintenues à la bonne température. Je suis suffisamment consistant pour ne plus avoir envie de retourner me coucher. Ma tasse est un générateur de devenir. Elle m'aide à prendre consistance pour affronter les tâches à venir. Je ne suis pas assez devin pour lire mon avenir dans le marc de café, mais suffisamment pour passer en revue mon ordre du jour, les mains enroulées autour de la porcelaine, un doigt dans l'anse, si cette petite virgule n'a pas subi les avaries du temps, comme une antique poterie. Car ma tasse à café vaut toutes les amphores prestigieuses. C'est mon morceau d'archéologie. Un quotidianologue pourrait aisément reconstituer des bouts de mon histoire à partir de ma tasse.
Les objets qui nous entourent n'ont aucune valeur intrinsèque. Ils tirent leur plus-value du temps passé avec nous, de la charge affective qu'on leur donne, du repère intime qu'ils constituent. Qu'importe que ma tasse à café soit bâtarde, achetée dans une brocante pour deux sous. C'est elle qui m'a apostrophé. Je ne crains pas de la perdre parce qu'elle est d'une marque prestigieuse, mais parce que je l'aime. Elle n'est pas lisérée d'or, mais des songes et de la pâte de tous les matins de l'année. Je ne connais qu'une tasse qui puisse rivaliser avec elle: celle qu'avec fierté, un premier matin, la femme de votre vie vous aura tendue en vous disant: "Tiens, c'est ma tasse". Et on la prend, tenant un Graal d'intimité à nulle autre pareille. Elle est chaude, elle fume, c'est un premier petit foyer.
Marc Halévy et le taoïsme toujours, qui poursuit son entreprise de diabolisation du mauvais occidental et écrit:
"En Chine, la Nature est le sujet digne des égards et des dévotions, mais elle est surtout un projet en cours d'accomplissement: s'il était une écologie chinoise, ce serait celle de l'accomplissement naturel" (page 102).
Oui, on a bien vu le sens écologique des chinois avec les jeux olympiques de Pékin! L'eau détournée des campagnes pour fleurir des talus de la capitale deux mois avant l'ouverture des festivités.
Très bon livre de Marc Halévy sur le Taoïsme, même s'il idéalise par trop la Voie et dénonce l'occident sans jamais noter un seul défaut de son cher orient. Et qu'il écrit des sornettes comme:
"L'éthique taoïste est purement profane, n'a d'autre intérêt que de garantir la paix et la tranquillité de chacun, alors que l'éthique chrétienne est totalement sacralisée: l'amour du prochain en est le centre et la pierre angulaire." (Le Taoïsme, Marc Halévy, Eyrolles, 2009, page 98).
Pourquoi rajouter "totalement sacralisé"? L'amour du prochain est au centre, point final. L'éthique taoïste, comme il la décrit, me fait penser à un rapport de bon voisinage, de paix dans l'immeuble. Remarquez, c'est déjà beaucoup. Mais enfin, on ne peut pas dire que ça vibre, que ça laisse de grands souvenirs.
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J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du maga...
