Maladie de mortel
Je chancelle quelques instants avant d’oser un timide:
- Vous en êtes sûr?
J’aimerais qu’il éclate de rire et me dise:
- Mais non, je vous fais marcher!
Malheureusement, ce n’est pas dans les habitudes de mon médecin de faire ce genre de plaisanterie. Quand il annonce quelque chose de grave, il tient à rester grave pour que ça le devienne dans l’esprit de son patient qui doit comprendre qu’il n’y a aucune échappatoire. Pourtant, une mauvaise plaisanterie, c’est toujours moins dommageable que des mois de traitements douloureux, voire même la mort. Malheureusement, il tient à ne me laisser aucun doute quant à son envie de me faire une farce et à son diagnostic: je n’en réchapperai pas. Ces mots se dissolvent lentement dans mon esprit, comme un poison. C’est étrange de pouvoir penser sa propre fin sans mourir. La mort a décidé, comme elle a un créneau de libre, d’en profiter pour me faire passer avant! Je n’ai pourtant rien demandé. Je étais même plutôt reconnaissant qu’elle m’ait oublié jusqu’à présent.
- Et si vous voulez un conseil, ajouta-t-il, ne luttez pas! Vous ne feriez qu’aggraver votre cas.
Me vient alors l’idée saugrenue de lui demander si je peux rencontrer ma maladie:
- Quant à faire, vu le temps que je vais devoir passer avec elle, j’aimerais au moins savoir à quoi elle ressemble.
Sans dire un mot, estimant sans doute qu’il a encore à faire à un hurluberlu qui va contrôler tout ce que dit le médecin sur internet, il griffonne un numéro de téléphone sur un bout de papier.
Une fois rentré chez moi, je me demande comment je vais me présenter? Nous sommes devenus intimes, bien malgré moi. Cependant, je pense qu’il serait mieux que je la vouvoie. Je vais l’inviter pour un café. Si le courant passe, on verra pour un dîner. Je me lance. Je compose le numéro. On décroche. Une voix d’homme me répond. Je suis étonné, car j’étais sûr que ce serait une femme. La maladie, c’est un mot féminin, non?
- C’est pour quoi? me demande-t-il sèchement.
J’avais tout prévu, le lieu, l’heure du rendez-vous, les questions à lui poser, l’addition à payer séparément, mais pas qu’on me demande pourquoi j’appelle... C’est tout de même moi le client dans cette histoire! Je me mets à bafouiller:
- Euh, comment vous dire, nous ne nous connaissons pas encore, mais mon médecin m’a appris ce matin que...
- Un instant, coupe-t-il aussitôt. Réa, c’est encore pour toi! Ils n’arrêtent pas d’appeler. Ils devraient pourtant le savoir...
Savoir quoi? On dirait que je téléphone pour venir visiter un appartement qui vient d’être reloué! Sommes-nous si nombreux à avoir contracté la même maladie? Je soupçonne mon médecin de m’avoir caché quelque chose que j’aurais dû savoir depuis longtemps... J’entends à l’autre bout du combiné une voix sensuelle qui me répond avec enjouement:
- Bonjour! Je pensais justement à vous! Vous souhaitez que nous nous rencontrions à la Chimère cette après-midi à 16 heures? Pas de problème, j’y serai. Ne vous inquiétez pas, vous me reconnaîtrez.
Je pensais à vous... Je me sens de plus en plus mal. Ils sont diablement bien organisés, très professionnels, je ne pensais pas que j’allais être aussi bien pris en charge! C’est donc en condamné clairement identifié que je me rends au bar à vin, un quart d’heure à l’avance, en me demandant comment j’allais la reconnaître vu que nous ne nous sommes jamais rencontrés! Mais voici qu’une jeune femme rousse franchit le seuil. Elle est d’une beauté stupéfiante, et si violemment provocante que tout le monde se retourne pour la regarder, même les femmes. En la voyant s’avancer vers moi je commence à avoir des bouffées de chaleur. Effectivement, si c’est elle, je ne pouvais pas la manquer! Ah? Zut! Elle s’assied à la table à côté de moi. Evidemment, je prenais encore mes rêves pour la réalité. Comment ai-je pu m’imaginer que ma maladie est aussi mortelle? Vient ensuite une femme qui m’apparaît comme la sympathie même. Elle est souriante et pétillante. Elle demande au garçon si elle peut s’installer près de la fenêtre. Je regrette que ce ne soit pas elle. Elle a l’air vraiment et j’ai l’impression qu’avec elle j’aurais pu dédramatiser mon mal, me dire que tout compte fait, mourir c’est dans la nature des choses. ce n’est pas si grave. Aïe! Voilà ma mère qui entre dans le café! Quelle guigne! Je tente de me cacher derrière mon journal. Je ne l’ai pas encore avertie de mon état de santé et je ne veux pas surtout pas qu’elle me voie avec une inconnue. Mais non... Je me suis trompé, ce n’est pas elle. Soulagement. Mais ne me dites pas que j’attends cette ivrogne en guenille qui titube dangereusement entre les tables en s’approchant de moi. Ouf! Le patron vient à mon secours et la convie à quitter les lieux. Elle résiste et beugle qu’elle a rendez-vous avec un «pauvre type à côté de ses pompes». Il ne manquerait plus que ce soit moi! Arrive au même moment une procureure bien connue, vêtue avec beaucoup d’élégance, oreillette à l’oreille, répétant distinctement que ce coupable sera jugé comme tous les autres, qu’il n’a absolument aucune circonstance atténuante, et qu’elle ne veut obtenir la perpétuité. Elle me regarde tout en parlant, et allez savoir pourquoi, je commence à me sentir coupable. Tandis qu’elle continue à pérorer, une femme vient s’asseoir à ma gauche, sortant quelques livres, un petit ordinateur portable, pour se mettre au travail. J’imagine qu’elle doit être écrivain à la façon très précise dont elle a placé les différents objets sur sa table, avec minutie et rapidité. Suivent un groupe d’infirmières, deux adolescentes, une gardienne des forces de l’ordre, une joggeuse, et ainsi de suite, mais toujours pas de maladie en vue. M’a-t-elle posé un lapin? Ce serait une chance! Mais alors que je me lève pour partir l’invraisemblable rousse m’interpelle:
- Mais vous savez mon bon Monsieur qu’on ne me fuit pas. Je vous en prie, asseyez-vous.
J’ai bien envie de lui dire qu’elle n’est pas du tout le genre de personne qu’on a envie de fuir, mais je m’abstiens. Et puis, aussi séduisante soit-elle, il est bon de garder une certaine distance avec sa maladie! Un peu pataud, je m’excuse de ne pas l’avoir reconnu, lui faisant remarquer qu’avec toutes ces femmes qui sont entrées, j’étais un peu désorienté. En me fixant de ses grands yeux verts, elle me dit le plus naturellement du monde:
- Mais nous sommes toutes venues là pour le rendez-vous.
Je ne comprends pas, mais je suis saisi d’effroi en voyant son visage se transformer comme un kaléidoscope et devenir celui de la juge, de l’ivrogne, de l’escorte, de ma mère, puis l’infirmière, la joggeuse, mais aussi toutes les femmes que j’ai embrassées et encore des dizaines d’autres qui défilent de plus en plus vite m’entraînant dans une ronde vertigineuse jusqu’à qu’elle s’arrête sur celui de la sympathique et me dise:
- Pardonne-moi, je ne me suis pas présentée. Claire Réalité, pour te servir. Je suis ta réalité. Je peux prendre tous les visages que tu désires me voir prendre. Si tu veux, tu peux me farder et m’envoyer sur le trottoir pour que je te ramène de la tune, ou alors faire de moi une délicieuse rousse qui soit ta championne, la reine du bal, podium et trônes tous azimuts. A moins que tu ne préfères que je sois ce qui est. A toi de choisir.
- Mais je croyais que c’est la Mort qui devait venir?
- Taratata, tout de suite les grands maux, me répond-elle. Encore une tentative pour me fuir. Tu sais, certaines choses peuvent être définitives sans pour autant être mortelles.
Peinture - Carolus Duran, Danaé.
- Un instant, coupe-t-il aussitôt. Réa, c’est encore pour toi! Ils n’arrêtent pas d’appeler. Ils devraient pourtant le savoir...
Savoir quoi? On dirait que je téléphone pour venir visiter un appartement qui vient d’être reloué! Sommes-nous si nombreux à avoir contracté la même maladie? Je soupçonne mon médecin de m’avoir caché quelque chose que j’aurais dû savoir depuis longtemps... J’entends à l’autre bout du combiné une voix sensuelle qui me répond avec enjouement:
- Bonjour! Je pensais justement à vous! Vous souhaitez que nous nous rencontrions à la Chimère cette après-midi à 16 heures? Pas de problème, j’y serai. Ne vous inquiétez pas, vous me reconnaîtrez.
Je pensais à vous... Je me sens de plus en plus mal. Ils sont diablement bien organisés, très professionnels, je ne pensais pas que j’allais être aussi bien pris en charge! C’est donc en condamné clairement identifié que je me rends au bar à vin, un quart d’heure à l’avance, en me demandant comment j’allais la reconnaître vu que nous ne nous sommes jamais rencontrés! Mais voici qu’une jeune femme rousse franchit le seuil. Elle est d’une beauté stupéfiante, et si violemment provocante que tout le monde se retourne pour la regarder, même les femmes. En la voyant s’avancer vers moi je commence à avoir des bouffées de chaleur. Effectivement, si c’est elle, je ne pouvais pas la manquer! Ah? Zut! Elle s’assied à la table à côté de moi. Evidemment, je prenais encore mes rêves pour la réalité. Comment ai-je pu m’imaginer que ma maladie est aussi mortelle? Vient ensuite une femme qui m’apparaît comme la sympathie même. Elle est souriante et pétillante. Elle demande au garçon si elle peut s’installer près de la fenêtre. Je regrette que ce ne soit pas elle. Elle a l’air vraiment et j’ai l’impression qu’avec elle j’aurais pu dédramatiser mon mal, me dire que tout compte fait, mourir c’est dans la nature des choses. ce n’est pas si grave. Aïe! Voilà ma mère qui entre dans le café! Quelle guigne! Je tente de me cacher derrière mon journal. Je ne l’ai pas encore avertie de mon état de santé et je ne veux pas surtout pas qu’elle me voie avec une inconnue. Mais non... Je me suis trompé, ce n’est pas elle. Soulagement. Mais ne me dites pas que j’attends cette ivrogne en guenille qui titube dangereusement entre les tables en s’approchant de moi. Ouf! Le patron vient à mon secours et la convie à quitter les lieux. Elle résiste et beugle qu’elle a rendez-vous avec un «pauvre type à côté de ses pompes». Il ne manquerait plus que ce soit moi! Arrive au même moment une procureure bien connue, vêtue avec beaucoup d’élégance, oreillette à l’oreille, répétant distinctement que ce coupable sera jugé comme tous les autres, qu’il n’a absolument aucune circonstance atténuante, et qu’elle ne veut obtenir la perpétuité. Elle me regarde tout en parlant, et allez savoir pourquoi, je commence à me sentir coupable. Tandis qu’elle continue à pérorer, une femme vient s’asseoir à ma gauche, sortant quelques livres, un petit ordinateur portable, pour se mettre au travail. J’imagine qu’elle doit être écrivain à la façon très précise dont elle a placé les différents objets sur sa table, avec minutie et rapidité. Suivent un groupe d’infirmières, deux adolescentes, une gardienne des forces de l’ordre, une joggeuse, et ainsi de suite, mais toujours pas de maladie en vue. M’a-t-elle posé un lapin? Ce serait une chance! Mais alors que je me lève pour partir l’invraisemblable rousse m’interpelle:
- Mais vous savez mon bon Monsieur qu’on ne me fuit pas. Je vous en prie, asseyez-vous.
J’ai bien envie de lui dire qu’elle n’est pas du tout le genre de personne qu’on a envie de fuir, mais je m’abstiens. Et puis, aussi séduisante soit-elle, il est bon de garder une certaine distance avec sa maladie! Un peu pataud, je m’excuse de ne pas l’avoir reconnu, lui faisant remarquer qu’avec toutes ces femmes qui sont entrées, j’étais un peu désorienté. En me fixant de ses grands yeux verts, elle me dit le plus naturellement du monde:
- Mais nous sommes toutes venues là pour le rendez-vous.
Je ne comprends pas, mais je suis saisi d’effroi en voyant son visage se transformer comme un kaléidoscope et devenir celui de la juge, de l’ivrogne, de l’escorte, de ma mère, puis l’infirmière, la joggeuse, mais aussi toutes les femmes que j’ai embrassées et encore des dizaines d’autres qui défilent de plus en plus vite m’entraînant dans une ronde vertigineuse jusqu’à qu’elle s’arrête sur celui de la sympathique et me dise:
- Pardonne-moi, je ne me suis pas présentée. Claire Réalité, pour te servir. Je suis ta réalité. Je peux prendre tous les visages que tu désires me voir prendre. Si tu veux, tu peux me farder et m’envoyer sur le trottoir pour que je te ramène de la tune, ou alors faire de moi une délicieuse rousse qui soit ta championne, la reine du bal, podium et trônes tous azimuts. A moins que tu ne préfères que je sois ce qui est. A toi de choisir.
- Mais je croyais que c’est la Mort qui devait venir?
- Taratata, tout de suite les grands maux, me répond-elle. Encore une tentative pour me fuir. Tu sais, certaines choses peuvent être définitives sans pour autant être mortelles.
Peinture - Carolus Duran, Danaé.
Dire que mourir est dans la nature des choses. Je ne me souviens pas d'une seule heure de cours à l'école qui m'ait préparé à une issue aussi fondamentale. Pas une! Charlemagne, oui. Les grands fleuves chinois, oui. Malebranche, oui. La photosynthèse, oui. Les racines carrées - pourquoi carrées? -, oui. Mais la mort...
Ce petit garçon qui dit à cette petite fille:
- Ton papa, ce n'est pas ton papa parce qu'il n'est pas de la même couleur que toi. Tu es noire et lui il est blanc.
Et elle de lui répondre:
- Alors toi, tous les Messieurs blancs, ce sont tes papas?
- Mais non! Ce n'est pas parce qu'ils sont blancs que ce sont mes papas!
- Donc ce n'est pas seulement la couleur qui fait que c'est ton papa?
- Ben non.
- Alors, tu vois, moi c'est la même chose.
- Mais pourquoi vous n'êtes pas de la même couleur alors?
- Parce que moi, je ne suis pas né dans une rose, mais dans un coquelicot...
- C'est pas vrai!
- Oui c'est vrai. Mais ça n'empêche pas que comme toi, j'ai le même nom que ton papa, qu'il m'aime. Il m'appelle «ma fille». Et on me dit: «ton papa».
- Oui, mais quand même, vous n'êtes pas de la même couleur.
- Ça s'appelle la différence. Ma maman m'a dit que c'est pour ça que notre famille est très riche. Mais je crois que tu es encore trop petit pour comprendre.
- Ton papa, ce n'est pas ton papa parce qu'il n'est pas de la même couleur que toi. Tu es noire et lui il est blanc.
Et elle de lui répondre:
- Alors toi, tous les Messieurs blancs, ce sont tes papas?
- Mais non! Ce n'est pas parce qu'ils sont blancs que ce sont mes papas!
- Donc ce n'est pas seulement la couleur qui fait que c'est ton papa?
- Ben non.
- Alors, tu vois, moi c'est la même chose.
- Mais pourquoi vous n'êtes pas de la même couleur alors?
- Parce que moi, je ne suis pas né dans une rose, mais dans un coquelicot...
- C'est pas vrai!
- Oui c'est vrai. Mais ça n'empêche pas que comme toi, j'ai le même nom que ton papa, qu'il m'aime. Il m'appelle «ma fille». Et on me dit: «ton papa».
- Oui, mais quand même, vous n'êtes pas de la même couleur.
- Ça s'appelle la différence. Ma maman m'a dit que c'est pour ça que notre famille est très riche. Mais je crois que tu es encore trop petit pour comprendre.
J'ai suis allé récupéré une commande auprès d'une grande entreprise postale privée. Quel spectacle extraordinaire! Dans un immense entrepôt de plusieurs centaines de mètres carrés, une fourmilière de véhicules, tous de la même couleur, avec leurs cochers habillés du même uniforme, mais de toutes les nationalités, et des centaines de colis, absolument partout, de toutes les tailles, de toutes les formes, comme des briques du monde entier, qui sont venus ici, à cette dernière halte, pour reprendre leur souffle. Les forçats du carton coupants, poussiéreux, lourds, se hèlent d'un bout à l'autre de la halle. Certains discutent en petits groupes, le temps de fumer une cigarette avant de se remettre en route, de reprendre leur course aux livraisons. Ce sont les galériens des postes, qui foncent à toute berzingue, car il faut tenir l'horaire, au risque de ne pas toujours tenir la route, mais il y a un emploi à garder, une famille et des enfants et un paquet d'autres responsabilités. Mais maintenant, ils sont là, ils discutent et rient, dans cette fin d'après-midi caniculaire qui rend tout travail plus difficile, mais peut-être plus fraternel, car ils sont tous sur la même barque et la vie a parfois meilleur goût quand elle est un peu âpre - même si je crois que cette dernière remarque est celle d'un rêveur de colis. Mais après tout, qui sait?
Dans les réfectoires d'un supermarché, on peut souvent lire des messages infantilisants et dégradants écrits sur un ton à bestiaux d'abattoirs: « Souriez au client met votre patron de bonne humeur». Je me demande si les gens chargés d'écrire cette prose pathologique destinée à infuser des menaces sous couvert de cordialité se rendent compte de la gravité de ce qu'elle induit?
Ma voisine, alors qu'elle me voit approcher avec mon bouledogue, s'exclame à une autre voisine avec laquelle elle discute:
- Ah, c'est dégoûtant, qu'il ne vienne pas vers moi, il bave.
Je ne sais pas à ce moment celui des deux qui avait le plus de bave à la commissure des lèvres, le bouledogue ou cette dame.
- Ah, c'est dégoûtant, qu'il ne vienne pas vers moi, il bave.
Je ne sais pas à ce moment celui des deux qui avait le plus de bave à la commissure des lèvres, le bouledogue ou cette dame.
Je lisais un recueil de poèmes de Rimbaud ce matin en attendant le bus, et le vent m'a volé une page. Je n'ai ressenti aucun regret, car c'est dans l'ordre des choses qu'un poème rejoigne les oiseaux et le bleu du ciel, qu'il devienne une aile au vent et qu'il plane vers un autre lecteur ou même finisse sur le toit d'une maison, sur la route souillé par les voitures, ou qu'il se décompose dans un bois, comme une feuille d'automne. Car la poésie est la vie à part entière.
Sensation
Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien,
Mais l'amour infini me montera dans l'âme ;
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, heureux- comme avec une femme.
(Arthur Rimbaud)Un poète est comme un chat qui retombe toujours sur ses pattes. Ce poème est à lire par la plante des pieds et à la racine de notre liberté. Le laisser infuser afin que puisse remonter l'amour infini, que le vent finisse de baigner notre tête nue et de vider cette coupe pleine de soucis et autres pensées. Comment s'assurer que cette potion poétique fait bien son effet? (Car nous voulons du résultat, pas de rêvasserie). La fraîcheur, bien entendu, la fraîcheur. C'est elle qui nous signalera qu'on commence enfin à vivre dans le bon sens, en partant du sol, de ce sentier qui se trouve juste devant moi. Alors un pas devant l'autre, je m'abandonne à mon chemin, je fais confiance à ce que je sens, car ce que je sens est toujours juste. Et si j'en doutais, je m'en remets à un autre maître de vie, Rilke:
Donnez toujours raison à vous-mêmes et à votre sentiment contre n'importe quelle analyse, dissertation [...]. Si vous aviez tort malgré tout, l'épanouissement naturel de votre vie intérieure vous amènera lentement, le temps aidant à d'autres sources de connaissances.Et dire que malgré tout, je vais réussir à me prendre la tête au lieu de «prendre mon pied près de mon cœur», comme l'écrit si bien Rimbaud dans Ma bohème. Il s'agit de se désencombrer avant toute chose.
«Ces heures de solitude et de méditation sont les seules de la journée où je sois pleinement moi et à moi sans diversion, sans obstacle, et où je puisse véritablement dire être ce que la nature a voulu.» (Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire)
Oui, avec quelques autres heures également, toutes aussi chères, mais qui ont pris leur pleine saveur dans la réminiscence que je m'en suis faite lors de ces heures de solitude, en balade.
Bien dire la vie, c'est bien l'habiter, c'est y vivre pleinement, c'est prendre possession de ce qu'elle nous offre, c'est peupler son monde intérieur avant toute chose et le monde de ceux qui nous entourent et avec lesquels on peut le partager - car on a quelque chose à amener à la table de la rencontre. Bien lire notre texte quotidien, c'est veiller à retenir les quelques phrases que le jour nous donne par le cœur.
Le bon droit
7h00 tapante - Madame Töpfer tire de toute ces forces sur le starter de sa tondeuse à gazon qui rugit au quart de tour. Un observateur remarquerait son léger sourire au coin des lèvres. Mais d’observateur, à cette heure, un samedi, il n’y en a pas. Le potin de l’engin à guillotiner l’herbe vient se réverbérer sur les volets clos du quartier, rappelant à tout un chacun qu’il aurait pu dormir un peu plus longtemps ce matin, les acquis sociaux ayant fait de ce jour un jour chômé pour une bonne partie de la population. Acquis qui néanmoins n’interdisent pas à Madame Töpfer de vaillamment s’élancer avec sa machine sur le gazon qui entoure son immeuble et qui se trouve à quelques mètres du mien dès sept heures.
7h05 - Je fais un épouvantable cauchemar dans lequel je suis accusé d’avoir décapité une femme dont je n’ai pourtant aucun souvenir, mais mon crime est avéré, même mon épouse devant une telle atrocité n’a plus été en mesure de me soutenir. Je suis condamné à être exécuté par vrombissement, une nouvelle technique qui consiste à faire vibrer un son insupportable de plus en plus fort jusqu’à que tout le corps se démembre. Je me réveille en sueur. J’ai tellement cru que j’allais y passer qu’il me faut quelques instants pour revenir à la réalité. Jusqu’à que je comprenne que mon cauchemar à certainement un lien avec le boucan que fait une tondeuse dans le quartier. Mais quelle heure est-il?
7h07 - Ce n’est que 7h07! Mais enfin, quel est l’abruti qui passe la tondeuse un samedi à une heure pareille dans un petit village? Encore un de ces activistes du propre en ordre? Un de ces malades du règne de la pelouse peignée? Je parie qu’à dix heures il sera devant la décharge communale pour participer à la grande-messe écologique, version aime tes déchets comme toi-même, mais ne va surtout pas t’intéresser à autrui. Je m’en vais lui dire deux mots, moi, à cet intégriste!
7h09 - Je m’avance d’un pas significativement agacé vers ce qui s’avère être une coupable, alors que je m’attendais à voir un patriote. Premier étonnement. Qu’a-t-elle fait pour mériter ce châtiment? Quant à elle, elle comprend tout de suite ce qui m’amène de si tôt matin. Elle se doute que ce n’est pas pour lui demander si elle prend un nuage de lait dans son café. Je lui fais remarquer qu’elle aurait au moins pu attendre huit heures et que des gens dorment. Elle me répond, sans me regarder, et tout en continuant à tondre:
- J’ai le droit.
7h10 - Quatre mots, “j’-ai-le-droit”, qui suffisent selon à elle à légitimer son potin qui réveille tout un quartier. La justice est de son côté, je ne peux le nier, elle est dans son bon droit. Aucune infraction ne peut lui être reprochée. La police ne se déplacera pas pour l’empêcher de nuire à la paix légitime des habitants, car nous sommes samedi. Et elle ajoute:
- Nous ne sommes pas dimanche.
La bougresse, elle a dû faire des études de droit! Elle connaît parfaitement son code et elle sait que tondre le jour du Seigneur est une infraction qui ferait débarquer dans ce coin de pays non seulement les forces de l’ordre, mais peut-être même l’armée. Mais nous sommes samedi. Je m’aperçois rapidement que je serai impuissant à la raisonner. Son sens citoyen, c’est-à-dire très religieusement, sa capacité à comprendre qu’il est bon de ne pas faire à autrui ce qu’on ne voudrait pas qu’il nous fasse, est nul. Et pour cause. A son attitude, je comprends qu’elle fait partie des gens qui prennent des coups sans jamais se demander s’ils y sont peut-être pour quelque chose. J’en conclus que le fait d’être dans son bon droit lui suffira pour la dispenser de toute autre forme de réflexion. Elle est imperméable à mes dires. Je sens que je ne vais pas tarder à me rendre coupable de sabotage d’une tondeuse à gazon.
7h11 - Je m’en vais. Mais je reviens aussitôt, car je me dis qu’il n’est pas possible qu’un être humain soit un simple prolongement d’une tondeuse à gazon. Elle doit avoir un peu de compassion. Je lui demande donc doucement, mais en hurlant pour couvrir le bruit de la tondeuse, si elle comprend pourquoi je suis venu la voir. Non. Visiblement elle n’a plus la capacité d’entrer en communication avec moi. Elle s’est braquée comme un bouledogue à qui on veut retirer son os. Toute tentative pour lui faire ouvrir la mâchoire serait vaine: elle n’éteindra pas sa tondeuse.
7h12 - C’est à ce moment qu’un volet de l’immeuble s’ouvre. Une dame passe la tête par la fenêtre et me dit
- Elle est bizarre, hein, notre concierge?
Tout en me faisant signe qu’elle est zinzin. Zinzin, peut-être, mais je vois bien à l’attitude de cette locataire, que celle que j’apprends être la concierge est parvenu à asseoir un règne d’enquiquineuse incontesté vu qu’aucun locataire, absolument aucun ne s’est manifesté tandis qu’elle tond très exactement sous leurs volets, pour la plupart fermés. Je profite de lui demander comment s’appelle la concierge et mon interlocutrice, très comiquement, me le murmure en criant - tondeuse oblige - comme si elle voulait me parler en aparté et que personne ne sache que c’est elle qui l’a dit:
- Madame Töpfer.
Puis elle referme immédiatement la fenêtre et baisse ses volets, certainement par peur des représailles.
7h13 - Je suis donc face à Madame Töpfer. Ma malignité me taraude et je cherche comment je pourrais décontenancer cette femme gauche dans son bon droit. Affûté par le colère, je fonce dans l’allée pour trouver le nom de la régie qui l’emploie, et je retourne lui dire que lundi matin première heure (la menace de l’exactitude, en Suisse, imparable), ils auront une plainte en courrier prioritaire sur leur bureau. Puis je tourne les talons. Mais voilà qu’elle me poursuit avec sa tondeuse. Le coup a fait mouche. Elle se sent menacé dans ses fonctions, elle craint une remarque de l’employeur qui la mettrait à mal, et d’après moi ce ne serait pas la première fois. Ma vengeance est mesquine, c’est entendu, mais cette écharde que j’ai réussi à planter dans son bon droit me dédommage d’avoir été réveillé. Je m’étonne même de la facilité avec laquelle j’ai réussi à la désarçonner. Ceci étant dit, je m’en vais. C’est alors qu’elle sort de son mutisme pour me dire:
- Ah! Quand je veux vous parler vous fuyez, alors écoutez-moi au lieu de fuir!
Je me retourne et je lui fais signe que je suis désolé, mais que je ne l’entends pas. Elle éteint aussitôt sa machine et elle a le toupet de me dire:
- Si ce n’est que ça...
Je ne peux m’empêcher de lever les bras en inspirant et en lui disant:
- Mais quel bonheur! Ecoutez... Vous entendez le chant des oiseaux?
Ce dont elle se contrefiche, on s’en doute:
- Et vous voulez que je tonde quand? Quand vous serez sur votre transat avec un bouquin et votre petit chien à vos pieds, me lance-t-elle?
Manière de souligner que je porte atteinte au prolétariat, que je suis un nanti qui a le luxe de ne rien faire, donc de lire. Le coup est un peu facile. Et pour conclure, elle me dit:
- Et la régie, elle vous dira que j’ai le droit!
… Même la cour pénale internationale des droits de l’homme vous dira que vous avez le droit, Madame Töpfer...
Notre échange s’arrête là. En rentrant chez moi je songe qu’il serait bon d’introduire des cours de civisme obligatoire, à défaut de catéchisme, afin de sensibiliser les hyper-individualistes que nous sommes devenus à cette dimension de l’altérité qui dépasse ce qu’on appelle notre bon droit, et qui s’appelle la sagesse. Dans un bus, j’ai le droit de renifler toutes les dix secondes parce que j’ai la flegme de sortir un mouchoir. Bien entendu, que j’ai le droit, même si ça exaspère tous les autres passagers. En rentrant d’une boîte de nuit à cinq heures du matin avec une grosse cylindrée, je peux traverser la ville en faisant un vacarme de tous les diables et réveiller des milliers de citoyens endormis. J’ai le droit, personne ne peut m’en empêcher, si ce n’est peut-être ce petit chouïa de perspicacité qui s’appelle aussi l’attention à l’autre. En tant que piéton, j’ai le droit de me jeter au dernier moment sur le passage piéton, et forcer un conducteur à piler net sur ses freins. Il se peut que je sois gravement blessé ou même que je meurs, laissant toute une famille dans le deuil. Mais que voulez-vous, j’-ai-le-droit. Ces trois exemples sont anodins, mais on se doute bien que si nous ne parvenons pas à comprendre ce qui est tordu dans cette manière de faire valoir son bon droit dans de petits faits quotidiens, on ne parviendra jamais à corriger des absurdités autrement plus difficiles à tolérer, comme le droit d’une entreprise à racheter un quota de pollution à une autre, ou le droit d’une douane de refuser de laisser passer de la nourriture qui doit être acheminée de toute urgence vers un camp de réfugiés dans lequel la famine menace. Enfin, ma tondeuse m’égare de ma plate-bande. il serait déjà bon que je balaye devant ma porte, et que je fasse le tour des entorses que je devrais moi-même faire à mon bon droit.
7h59 - Une tondeuse abandonnée sur le gazon continue très légitimement à semer ses décibels cacophoniques, tandis que Madame Töpfer est revenue s’asseoir à la table de sa cuisine, des boules Quies dans les oreilles, devant son café, répétant:
- J’ai le droit! J’ai le droit! J’ai le droit!
9h00 - Ma bonne conscience me turlupine. Je n’aurais pas dû harceler cette pauvre galérienne de la tondeuse dont l’obstination ne faisait au fond que révéler toute la fragilité. Je la revois arcboutée sur son bon droit en dépit de tout bon sens. Evidemment, je ne vais pas écrire à sa régie, c’est une prose que je goûte assez peu. Et puis on a annoncé trente-six degrés cette après-midi. Tondre en pleine canicule, c’est intenable. En même temps, fallait-il absolument égaliser la pelouse ce jour-là? Quelques herbes folles n’auraient-elle pas amené un petit brin de liberté sans excentricité? Tondre ou se détendre, telle est la question dont j’aurais voulu débattre avec Madame Töpfer. Mais je crois qu’en Suisse certaines choses ne sont pas négociables, comme si on craignait de perdre notre identité, notre spécificité, voire même, qui sait, notre réputation. Mais tout de même, je reste convaincu qu’à huit heures du matin, le bon droit aurait rejoint le bon sens et l’honneur aurait été sauf.
Lorsque je croise une voiture de police de notre région sur laquelle est pourtant inscrit le cordial message publicitaire "Pour votre sécurité", je ne manque pas d'éprouver un léger malaise, comme face à toute forme de pouvoir, même les forces dites de l'ordre, qui font partie pour moi des dangers neutres, comme les cataclysmes ou les éruptions volcaniques, toujours susceptibles de dérapages imprévus, d'autant plus redoutables qu'ils se sentent dans leur bon droit.
La dictature du lisse, raffinée à l’extrême, n’en finissait pas de gagner du terrain. L’écran plat, en devenant quasiment invisible, n’attirait plus l’attention comme un objet qui se signalerait par son volume et son format. Minimaliste et peu encombrant, il était devenu un élément naturel de notre paysage. Il était pratiquement impossible d’y échapper, on en avait mis partout afin de capter l’attention du badaud où qu’il soit. Que ce soit dans un bus, un train ou un métro, une caisse automatique d’un supermarché, vous vous retrouviez face à un écran qui diffusait de la pub afin que vous ne regardiez surtout pas par la fenêtre, car vous risquiez de vous évader, de faire l’école buissonnière, de contempler la beauté du monde et de vous demander finalement à quoi rime tout ce matraquage visuel et médiatique. Il ne fallait surtout pas que le consommateur se mette à rêver ou à imaginer.
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Mon bouledogue a l'habitude de lancer des assauts sur la chatte lorsqu'elle va à la cuisine. Assauts qui par ailleurs se soldent par un échec pataud, vu qu'une fois face à elle, il ne sait plus ce qu'il doit faire. Quand je peux, j'anticipe la charge en lui lançant:
- Tu n'y penses même pas!
Hier, je songeais que le verbe «penser» est peut-être un peu excessif appliqué à un bouledogue. Puis, à la réflexion, je me suis dit qu'il ne faisait que ce que nous faisons tous la plupart du temps: défendre notre territoire et veiller sur notre pitance. C'est à peu près tout notre penser.
Ce rapide survol de la brillante carrière de Nick Lavie permet de mieux comprendre son influence sur ce que le sociologue Pierre Bouridole nomme «la société de la dispersion» dans son livre Nick Lavie et l’utilisation de l’écran plat comme outil d’atomisation des consciences, paru aux Presses des Catacombes. La société de la dispersion, la version 2.0 de la société de la consommation, reposait sur un principe diaboliquement simple et efficace: offrir aux gens de se distraire à l’extrême afin qu’ils ne cherchent plus un sens à leur vie.
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Nick Lavie avait développé un rapport pour le moins épidermique avec l’industrie du livre depuis son douloureux échec avec Angela, et il devait lui faire payer très cher la rebuffade de cette adolescente rebelle. Il ne connut pas un instant de répit pour nuire à tout ce qui, de près ou de loin, ressemblait à une œuvre littéraire et dont la seule vue du titre lui donnait de violentes crises d’urticaire. Il s’ingénia à virtualiser l’écrit pour mieux lui nuire. Il racheta le plus puissant groupe de librairies du continent et imposa qu’on ne dispose plus sur les rayons que les livres se vendant à 100’000 exemplaires et ne comportant pas plus de 500 mots de vocabulaires.
Nick Lavie
Nous connaissons tous Nick Lavie. Il a encore fait récemment la Une de tous les quotidiens grâce à sa dernière trouvaille: projeter des spots publicitaires dans le ventre d’une mère pendant l’échographie, afin d’influencer le foetus, ce consommateur en devenir. Customiser la sonde de l’échographe afin qu’elle puisse diffuser des images, il fallait y penser! Qui n’a d’ailleurs jamais vu briller les yeux de ces enfants à qui on demandait:
- Et toi, que veux-tu faire plus tard?
Et qui répondait, sans hésiter:
- Comme Nick Lavie!
Nick Lavie, ce conquérant du monde moderne, est allé bien au-delà des rêves les plus fous d’Alexandre le Grand, Gengis Khan ou César, en s’attaquant à rien de moins que la réalité. Son objectif: vous faire croire que ce qui ne sert à rien vous est absolument indispensable. Ses armes? Le lavement mental, la manipulation, le mensonge et surtout, l’écran plat, comme nous allons le voir. Mais avant de rendre compte de son rôle déterminant dans l’expansion de la société de la dispersion, revenons sur le parcours exceptionnel de Nick Lavie, de son vrai nom François Cliché. François a connu une enfance tourmentée, entre une mère peintre talentueuse et un père écrivain, auteurs de romans à succès. Si sa sœur s’acheminait vers une carrière de harpiste, lui se destinait à la poésie. Ce qui ne fut pas pour déplaire à ses parents qui avaient toujours souhaité que leurs enfants s’épanouissent à travers une vocation qui les soutiendrait dans leur vie. C’était sans compter que François écrivait malheureusement de piètres poèmes comme en témoigne celui que nous reproduisons ici, et qui avait été envoyé à une de ses petites amies de l’époque:
«Pour moi tu es un produit de luxe
A consommer sans modération et avec délectation
Tu ne te trouves pas dans les vitrines des supermarchés
Mais dans les bijouteries des plus belles joailleries
Tu brilles 24 carats
Mon diams adoré
Et je rêve d’afficher une photo de nous
Sur tous les murs de la ville.»
Ces vers révèlent déjà les ambitions de François qui devaient se confirmer l’année de ses dix-sept ans, à la suite d’un terrible échec amoureux. François était un adolescent qui connaissait un franc succès avec les filles qu’il parvenait à emballer avec le même bagou qu’il aurait plus tard pour vendre des lessives ou des armes de destruction massive. Il avait l’art de la formule creuse qui faisait mouche auprès de jeunes demoiselles un peu naïves, qui ne comprenaient pas vraiment ce que ça voulait dire, mais en concluaient que ça devait être beau, et se laissaient embobiner. François convoitait en secret depuis sa plus tendre enfance Angela, une jeune fille aussi farouche que solaire, et qui fut la première et la dernière personne pour laquelle François ressentit peut-être quelque chose d’un tant soit peu humain. Ce n’est pas que Angela lui résistait, non. Disons plutôt qu’elle ne le voyait même pas. Il lui écrivait des poèmes anonymes, convaincu que sa renommée permettrait à la jeune fille de deviner qu’il en était l’auteur. Mais elle ne lui répondit jamais. François, n’y tenant, plus décida de se déclarer en des termes pour le moins maladroit:
- Tu sais, moi, je fais tomber toutes les filles, mais toi, tu es la seule que je n’ai pas encore pu consommer.
Ce qui lui valut une exécution en bonne et due forme:
- Consommer? Mais pauvre type, tu crois que je suis une de ces barbies de supermarchés que tu peux avoir avec tes poèmes de discounteurs et des métaphores qui ne feraient même pas vendre des saucisses?
Cette remarque devait mortellement blesser l’ego de François qui ne comprit pas ce que le verbe «consommer » avait de dégradant. A compter de ce jour, il jura de ne plus jamais écrire de poèmes. Rentré chez lui, il brûla ses écrits et infligea les pires tortures aux recueils des poètes qu’il avait tant aimés et dont la seule vue du nom, Villon, Hugo, Baudelaire, Mallarmé, accentuait sa souffrance. Peut-être que si Angela avait cédé à ses avances, les choses auraient été très différentes, et il n’aurait pas eu l’idée de se venger en devenant un publicitaire du pire acabit, de ceux pour qui l’espèce humaine se réduit à une seule fonction: consommer, et de préférence n’importe quoi. Angela ne voulait pas de lui? Il allait lui rendre la vie insupportable en étant partout sur son chemin, dans sa rue, à la télévision, à la radio, sur internet, au cinéma, sur les pompes à essence, sa brosse à dents, son miroir. Et quel autre moyen plus puissant que la publicité pour arriver à ses fins? Il se mit à vivre pub, respirer pub, penser pub, dormir pub, discuter pub, lire pub, parlant slogans et testant ses idées sur sa famille et ses amis qui étaient devenus un panel de consommateurs.
Au grand dam de ses parents, il quitta ses études de lettres classiques pour entrer dans la très célèbre agence de publicité Flat Dream - qui devait par la suite lui inspirer le nom de sa propre entreprise. Il fut très vite repéré par celui qui allait devenir son maître à penser, Mac Cormack, dont la devise était: «Un millimètre carré qui n’est pas recouvert de publicité est un millimètre perdu.» Il ne l’oublia pas. Un jour Mac Cormack le convoqua dans son bureau:
- Ecoute François, tu es un garçon intelligent, je vais te confier la direction de la recherche et du développement de notre département de l’Intox. Tu le sais, c’est un domaine crucial pour nous afin de crever toutes les poches de résistance de ceux qui considèrent pouvoir vivre sans pub. Tu as six mois pour me prouver que je ne me suis pas trompé en te choisissant.
François était aux anges, c’était le plus beau challenge de sa vie, et il allait prouver qu’il était à la hauteur. Au moment où il sortait du bureau, son gourou ajouta:
- Et vois pour changer de nom... François Cliché, c’est pas très vendeur.
Il trouva cette remarque pertinente et regretta de ne pas y avoir pensé plus tôt. Il tira un trait sur son passé en devenant: Nick Lavie.
Nick Lavie fut l’auteur de nombreuses inventions qui firent le succès de Flat Dream et devait lui permettre de se forger une réputation de tueur dans le milieu. Sa première idée fut de mettre des publicités sur les pétales de fleurs. Les réclames apparaissaient en filigrane grâce à un ingénieux système d’injection dans la tige. Au début, les messages étaient ciblés, le temps que la clientèle s’y habitue. Une rose pouvait avoir des pétales ornés d’une publicité pour un dentifrice, ce qui était également une manière astucieuse de rappeler à celle à qui on l’offrait de veiller à son haleine. Mais très vite, on put lire tout et n’importe quoi, comme ces tulipes sur lesquelles on vantait des détartrants pour les machines à laver. Et comme toute l’industrie florale s’y était mise, il devenait hors de prix de se procurer une fleur sur laquelle rien n’était inscrit. On constata même que celles qui recevaient des fleurs vierges angoissaient à l’idée qu’il allait leur revenir d’interpréter ce geste sans avoir un slogan qui les aiderait à savoir ce qu’elles devaient en penser.
Nick créa également l’Entourloupomètre, des lunettes que portaient les vendeurs et qui leur permettaient d’évaluer le degré d’intérêt porté par le client pour un produit, ainsi que la distance qui le séparait de l’acte d’achat grâce à une petite jauge qui s’affichait dans le verre, et oscillait du vert au rouge. L’appareil faisait également défiler dans les lunettes des arguments de vente choisis en fonction des indications fournies par la morphologie du visage du client: le vendeur n’avait plus qu’à les répéter. Lorsque le client était conquis, le message «vendu» clignotait, et le vendeur sans perdre de temps pouvait passer à une autre cible. Si l’Entourloupomètre détectait que l’affaire ne se ferait pas, il affichait «game over», et un rapport était immédiatement transmis au gérant qui pouvait ainsi suivre en direct le rendement de ses employés et leur envoyer des menaces, si nécessaire. Certains clients qui avaient eu vent de cette pratique grâce à un article de la résistance antipubs immédiatement censuré, éprouvaient de la compassion pour ces vendeurs dont le front se couvrait de sueur quand il s’apercevait qu’ils allaient encore manquer une vente, et achetaient tout de même, par solidarité, un produit dont ils n’avaient aucune utilité. Nick, qui s’excusa auprès de Mac Cormack d’avoir été débusqué par les gangs antipubs, s’entendit répondre:
- Au contraire mon vieux, la pitié est un bon filon, tu devrais plus l’exploiter.
Ce qui amena Nick à voir plus grand et à inventer un scanner, le Nigoprofiler, qui permettait d’adapter chirurgicalement la publicité aux envies du consommateur au moment où il la regardait, et de le matraquer. Il était parvenu à diffuser des messages différents sur un même écran, en fonction du téléspectateur. Imaginez: devant la télévision familiale, le soir venu, un enfant voit une réclame pour des chocolats tandis que le père regarde une pub pour un nouveau night club et la mère la bande annonce d’un film romantique, et ceci, répétons-le, sur un même écran, chacun s’imaginant que l’autre regarde la même chose! Evidemment, ce système ne s’appliquait qu’aux couples standards entrant dans le grand schéma de la société de la dispersion. Pour peu que vous ayez des goûts plus affirmés et personnels, la machine s’emballait. Mais qu’importe... Nick parvint également, grâce à un ingénieux procédé de traitement du papier, à faire en sorte que les publicités des journaux et magazines adaptent leurs visuels en fonction des empreintes digitales du lecteur obtenues sur la base du registre des passeports du service de la population, qu’il avait piraté. Personne n’était encore jamais allé aussi loin.
Ce qui amena Nick à voir plus grand et à inventer un scanner, le Nigoprofiler, qui permettait d’adapter chirurgicalement la publicité aux envies du consommateur au moment où il la regardait, et de le matraquer. Il était parvenu à diffuser des messages différents sur un même écran, en fonction du téléspectateur. Imaginez: devant la télévision familiale, le soir venu, un enfant voit une réclame pour des chocolats tandis que le père regarde une pub pour un nouveau night club et la mère la bande annonce d’un film romantique, et ceci, répétons-le, sur un même écran, chacun s’imaginant que l’autre regarde la même chose! Evidemment, ce système ne s’appliquait qu’aux couples standards entrant dans le grand schéma de la société de la dispersion. Pour peu que vous ayez des goûts plus affirmés et personnels, la machine s’emballait. Mais qu’importe... Nick parvint également, grâce à un ingénieux procédé de traitement du papier, à faire en sorte que les publicités des journaux et magazines adaptent leurs visuels en fonction des empreintes digitales du lecteur obtenues sur la base du registre des passeports du service de la population, qu’il avait piraté. Personne n’était encore jamais allé aussi loin.
Mais le pire était à venir...
Nick Lavie avait développé un rapport pour le moins épidermique avec l’industrie du livre depuis son douloureux échec avec Angela, et il devait lui faire payer très cher la rebuffade de cette adolescente rebelle. Il ne connut pas un instant de répit pour nuire à tout ce qui, de près ou de loin, ressemblait à une œuvre littéraire et dont la seule vue du titre lui donnait de violentes crises d’urticaire. Il s’ingénia à virtualiser l’écrit pour mieux lui nuire. Il racheta le plus puissant groupe de librairies du continent et imposa qu’on ne dispose plus sur les rayons que les livres se vendant à 100’000 exemplaires et ne comportant pas plus de 500 mots de vocabulaires. Il réduisit également le catalogue aux œuvres parues ces vingt dernières années, ce qui mit sur la paille la plupart des éditeurs. L’opération fut saluée par tous les avides du Pouvoir qui voyaient très bien le parti qu’ils pouvaient tirer de ce diktat culturel: des idées simplistes et largement partagées, un imaginaire appauvri au possible, une canalisation des lecteurs sur le web afin de mieux les asservir. Les librairies du groupe de Nick se mirent également à vendre des produits électroménagers, manière de souligner que le livre est un produit comme un autre. Les modes d’emploi devinrent les ouvrages les plus recherchés. Et un auteur ignoré jusqu’à présent pour sa nullité comme Jean Ferrarpassé reçut le Goncourt 2020 pour son livre Bouddha bouda. La Pléiade consacra également un volume aux slogans de Nick Lavie.
- J’ai accepté à des fins pédagogiques, devait-il confier. Ce qui se vend est souvent bien moins bien écrit que mes slogans, et notre grand héritage culturel, vous en conviendrez, c’est la pub.
Fort heureusement, de bonnes âmes s’organisèrent pour transformer d’anciennes catacombes dans lesquelles ils imprimaient les œuvres vouées à disparaître et les vendaient sous le manteau. On s’étonnera d’apprendre que la cinquième femme de Nick, Aurora Lavie, faisait partie des imprimeurs. Sa vocation lui était venue en tombant un peu par hasard sur un livre de Christian Bobin. Elle fut conquise et comprit soudain que la vie ne se réduisait pas aux mornes projets de créatifs sans inspiration qui prenaient leur revanche en essayant de rendre la vie aussi triste que leur esprit.
Nick créa le moteur de recherche Farfouille pour développer son Consoprofiler. Farfouille supplanta rapidement tous ses concurrents anglo-saxons, profitant du fait que la langue française ait enfin repris sa place sur le devant la scène internationale, la seule qui pouvait être la sienne, la première. Le Consoprofiler devait permettre à Platitude Communication d’établir la plus grande base de données de profils de consommateurs jamais réalisée depuis l’invention de l’arnaque. Les équipes de Farfouille sillonnèrent le globe afin de scanner massivement hommes, femmes, enfants, nouveau-nés pour les décortiquer chirurgicalement jusqu’au tréfonds de leurs cellules, dans les arcanes de leurs âmes, pour les ingérer commercialement et créer des algorithmes permettant de les manipuler afin qu’ils ne cherchent plus d’autre sens à leur vie que celui qui les amène à consommer, encore et encore et encore. Rien ne fut laissé au hasard, aucune donnée confidentielle ne fut ignorée, caisse maladie, secret médical, finances, thérapeutes, tout fut minutieusement exploité. Ces informations permirent aux équipes d’analystes de Platitude Communication de fournir des informations extrêmement précises pour orienter la production des entreprises, la création de biens culturels, la vie politique.
- Au moins, nous n’avons pas eu à flouter les visages pour préserver l’anonymat des personnes scannées, précisa Nick lors d’une conférence de presse. Ce qui nous intéresse, c’est la conversion de leur vie en chiffres puis en fric. Et arrêtons de chipoter avec ces questions de vie privée. C’est une notion fumeuse qui n’existe plus depuis belle lurette. ll n’y a plus de vie privée, uniquement des individus qui attendent la mort les yeux rivés sur leurs écrans, et c’est bien tout ce qui compte.
Des associations tentèrent de lutter pour interdire le Consoprofiler. Farfouille riposta en menaçant de retirer les accès à sa base de données aux pays qui ne faisaient pas taire les insurgés et qui refusaient de promulguer des lois autorisant l’utilisation de la vie privée à des fins mercantiles. Personne ne s’opposa, étant donné que toutes les informations névralgiques pour la bonne marche de l’économie et des gouvernements n’étaient plus que virtuelles et stockées, pour la majeure partie, sur les puissants serveurs de Farfouille, donc accessibles uniquement par le moteur de recherche de Nick. Certains esprits libres avancèrent qu’on payait peut-être le fait d’avoir inconsciemment répété que de-toute-manière-tout-est-sur-le-web». Est-il besoin de préciser que Nick était l’actionnaire majoritaire de Farfouille? Cet orfèvre de la manipulation de masse considérait cette toile d’araignée qui se superposait à la vie comme de la plomberie hypersophistiquée et indispensable pour inonder la planète de ses slogans qui étaient propulsés dans la tuyauterie à la vitesse de la lumière et étaient instantanément traduits lorsqu’il franchissaient les frontières linguistiques, afin que personne ne puisse se plaindre de ne pas avoir été informé. A ses heures creuses, Nick utilisait ces mêmes canaux pour un de ses dadas: les fausses épidémies. Il se tordait de rire en voyant ces misérables petites cybermarionnettes terrifiées se battre à l’entrée des pharmacies pour acheter la dernière combinaison de survie intégrale qu’il avait brevetée.
- Je devrais me rebaptiser Nick Lamort, avait-il dit.
C’est en développant Farfouille que Nick réalisa l’invention dont il était le plus fier, celle qui faisait vibrer l’orgueil du poète qu’il ne serait jamais: The Nickator. Ce logiciel permettait de créer automatiquement des slogans publicitaires. Le succès fut immense et toutes les agences du pub l’adoptèrent, licenciant massivement leurs rédacteurs-concepteurs qui allèrent rejoindre les écrivains mis au ban de la société, pour les remplacer par le Nickator. Le Nickator était à la portée de toutes les bourses, mais le logiciel devenait évidemment hors de prix si vous vouliez affirmer votre suprématie sur un marché précis. Le cigarettier Taftadeath déboursa plusieurs dizaines de milliards d’euros - le dollar avait disparu - pour devenir le numéro un sur son marché. C’est le Nickator qui produisit, sans assistance humaine aucune, l’inoubliable slogan: «Fumer tue? Peu importe, la vie est sordide».
Ce rapide survol de la brillante carrière de Nick Lavie permet de mieux comprendre son influence sur ce que le sociologue Pierre Bouridole nomme «la société de la dispersion» dans son livre Nick Lavie et l’utilisation de l’écran plat comme outil d’atomisation des consciences, paru aux Presses des Catacombes. La société de la dispersion, la version 2.0 de la société de la consommation, reposait sur un principe diaboliquement simple et efficace: offrir aux gens de se distraire à l’extrême afin qu’ils ne cherchent plus un sens à leur vie. Il était même impératif qu’ils n’aient plus les moyens de se poser des questions subversives qui faisaient obstacle à la domination des individus par la publicité et le marketing. Nick était plus conscient qu’aucun autre qu’une personne qui se recueille et crée des dispositions intérieures favorables pour aspirer à plus d’amour, de bonté et de bienveillance, était un individu perdu pour la consommation. Car il en viendrait à développer d’autres besoins qui n’ont aucune valeur marchande, et la gratuité, ça, c’était bien la chose au monde qu’il cherchait le plus à détruire, sauf si elle était accompagnée d’un astérisque renvoyant à des conditions d’utilisation incompréhensibles, mais qui vous mettait inévitablement sur la paille dans l’année en cours. Platitude Communication était devenu les maîtres incontestés de l’éclatement des consciences. Ils savaient mieux qu’aucun autre réduire en miettes l’attention du consommateur afin qu’il n’ait plus une once de volonté pour se rebeller. Et l’écran restait encore la meilleure solution pour le parasiter, l’étourdir et le pulvériser:
- Le temps que j’invente autre chose, avait précisé Nick.
Nick se sentait personnellement visé par les attaques de groupuscules qui s’étaient formés pour combattre l’asservissement commercial de l’être humain. Ils agissaient en marge de la société de la dispersion, et ils œuvraient à préserver tout ce qui, dans la vie, est fragile et menacé. Ces communautés étaient d’autant plus efficaces qu’elles savaient parfaitement ce que Nick Lavie et ses semblables s’efforçaient de détruire. Ils ne rejetaient pas les avancées technologiques, mais ils refusaient qu’elles puissent nous couper de notre relation nourricière aux êtres et aux choses. Par leur mode de vie, ils prouvaient qu’on pouvait vivre avec moins d’écrans - le comble!, écrans de télévision, d’ordinateur, de publicité, de téléphone portables. Et ils avaient décidé de consacrer leur existence à veiller sur ce que nous avons de plus précieux, d’inaliénable: notre dignité. Ils partageaient gratuitement leurs sources de joies en refusant de se borner aux seules définitions que des hommes influents voulaient imposer. Ils avaient eu le courage de reconnaître qu’ils ne pourraient jamais vivre comme la société de la dispersion le voulait. Comme des phares, ils étaient les derniers repères dans un monde soûlé et désaxé. Nick les haïssait au plus haut degré, mais il était suffisamment intelligent pour savoir qu’il était impossible de se passer des valeurs que ces illuminés défendaient, sous peine de voir disparaître l’espèce humaine et, avec elle... ses clients. Ceux qu’il détestait le plus, on s’en doute, c’étaient les poètes, cette racaille sentimentale qui faisaient vibrer les cordes des émotions et pouvaient détourner en quelques vers, et de manière durable, des milliers de consommateurs. Ces résistants étaient indestructibles, car ils ne luttaient pas directement contre lui, mais avaient tout simplement décidé de vivre autrement, selon des normes qui n’étaient plus celles à travers lesquelles il pouvait les maîtriser. Ils avaient décidé de se soustraire à la dictature du rendement et de montrer à ceux qui voulaient bien l’entendre qu’il y avait des biens autrement plus importants que les biens matériels. Notons pour l’anecdote que les parents de Nick-ex François, ont fait partie des résistants de la première heure, ainsi que Angela, et menèrent une lutte acharnée contre ceux qui, sous couvert d’explication en -ique, sociologique, philosophique, neurologique, psychologique, donnaient leur aval à la société de la dispersion. Pour Nick ces prises de position étaient tout simplement intolérables.
- Nous devons les réduire à néant, avait-il dit, nous ne pouvons tolérer que ces abrutis continuent à promouvoir leurs valeurs, et qu’ils fassent lever les yeux de nos clients au ciel. C’est autant de temps qu’ils ne passent plus à consulter leurs écrans.
Nick, sentant la menace que représentaient ces hommes libres, avait commencé à développer un produit permettant de greffer un écran rétinien:
- Comme ça, au moins, nous serons sûrs que chacun ne regarde que ce qu’il doit voir, avait dit Nick, et les messages des autres inspirés passeront inaperçus.
Il s’était associé à des ophtalmologues peu scrupuleux, qu’il payait grassement, et qui profitaient de chaque opération de la cataracte ou de la myopie pour installer le petit filtre publicitaire. C’était invisible et indolore, sauf que vous ne saviez pas que vous étiez en train de voir la réalité que des ordinateurs vous transmettaient. L’astuce devait permettre petit à petit de supprimer les espaces publicitaires pour les incruster à même le globe oculaire. Les agences de marketing estimaient même que d’ici quelques années, les gens verraient l’avantage de ce procédé et demanderaient d’eux-mêmes à être greffés, pour ne plus avoir besoin d’ordinateur, téléphone, télévision, et pour être manipulé en live. Les annonceurs étaient prêts à payer des sommes faramineuses pour quelques secondes d’affichage sur les écrans rétiniens. On imagine aisément le bénéfice que les politiciens en année électorale allait pouvoir tirer de cette invention qui enterrerait définitivement tous les partis qui avaient un programme social et, par conséquent, pas de ressources suffisantes pour même rêver de pouvoir utiliser cette technologie.
- L’écran plat, disait Nick, est la nouvelle religion de notre siècle, qui y voit son salut, pour ne plus avoir à regarder la réalité en face, et se sentir responsable du monde dans lequel nous vivons. La société de la dispersion dissout le tragique de la vie pour le substituer par un simulacre de bonheur qui a pris la forme de nos publicités. C’est d’une tristesse affligeante, j’en conviens, et vous vous étonnerez peut-être qu’il n’y ait pas un regain d’intérêt pour la nature. Mais la nature, aujourd’hui, c’est ce que nous diffusons sur les écrans plats!
La dictature du lisse, raffinée à l’extrême, n’en finissait pas de gagner du terrain. L’écran plat, en devenant quasiment invisible, n’attirait plus l’attention comme un objet qui se signalerait par son volume et son format. Minimaliste et peu encombrant, il était devenu un élément naturel de notre paysage. Il était pratiquement impossible d’y échapper, on en avait mis partout afin de capter l’attention du badaud où qu’il soit. Que ce soit dans un bus, un train ou un métro, une caisse automatique d’un supermarché, vous vous retrouviez face à un écran qui diffusait de la pub afin que vous ne regardiez surtout pas par la fenêtre, car vous risquiez de vous évader, de faire l’école buissonnière, de contempler la beauté du monde et de vous demander finalement à quoi rime tout ce matraquage visuel et médiatique. Il ne fallait surtout pas que le consommateur se mette à rêver ou à imaginer:
- Ça, c’est notre boulot, soulignait Nick Lavie. Nous devons gaver les inconscients in utero. Je veux que les seuls souvenirs d’enfance qu’ils aient à raconter à leur psychiatre soient les marques que nous avons lancées, que leurs seules frustrations soient de ne pas avoir pu convaincre leurs parents d’acheter une marque que nous avons lancée et que leur seul rêve soit de pouvoir acquérir le dernier modèle d’un produit que nous avons lancé. Je veux que toute la symbolique de leur esprit soit composée des logos des marques que nous avons lancées. Que leur seule culture soit le mode d’emploi des produits que nous avons lancés. Que la seule poésie qu’ils connaissent par cœur soit les slogans des produits que nous lançons. Je veux que l’inconscient collectif de demain soit estampillé Platitude Communication. Est-ce que c’est clair?
A ce point du discours que Nick tenait à ses créatifs lors d’une séance qui avait lieu dans son bureau au 300e étage de la tour Platitude Communication, et à laquelle j’assistais, on s’en souvient, sous forme de mouche, l’émotion était palpable. Tous ceux qui étaient là trouvaient confirmée l’admiration qu’ils lui portaient et savaient pourquoi il était leur chef. Il avait véritablement su faire corps avec son métier au point de presque combler les points de faille qui auraient pu le rendre humain. Il n’était pas dépourvu de sensibilité, mais elle était tout entière dédiée à prendre la température, détecter les tendances, détruire les derniers bastions où la générosité pouvait se terrer. Personne n’avait su aussi bien que lui créer des bonheurs truqués, ni susciter des manques qui engendraient d’affreuses dépendances pour ceux qui s’étaient laissés prendre. Oui, Nick Lavie était vraiment un type extraordinaire. Certains des collaborateurs autour de la table ce jour-là le considéraient comme un prophète des temps modernes. Il savait exploiter comme aucun autre le désarroi des gens. Et ça aussi, Nick l’avait parfaitement compris, puisqu’il n’hésita pas à créer une maison d’édition d’ouvrages spirituels et édifiants qu’il baptisa La Vie.
- Il n’y a pas de petits profits, avait-il répondu à un journaliste venu l’interviewer. Le marketing spirituel est en pleine expansion. Regardez ce bouquin, Être heureux en 30 jours: 1’500’000 d’exemplaires vendus depuis sa parution en juillet dernier, primé par l’Académie de psychiatrie de Berlin, un succès planétaire, traduit en 90 langues, même en wolof. Ce livre a été généré automatiquement sur la base d’un mixage d’un ensemble de ces livres qui font la joie des faiblards. Et comme je suis à l’origine du malaise de notre civilisation, que je les manipule et que je floue leurs repères, je sais exactement ce qu’ils ont besoin d’entendre pour se rassurer. Je ne suis pas loin de croire qu’il n’y a rien de plus rentable que le mal-être des gens!
Il avait même réussi à commercialiser la mort, ce dont il n’était pas peu fier:
- Comme nous décidons dès le berceau de quoi sera faite la vie des gens, ce qu’ils doivent lire, penser, répéter, nous avons pu expurger la mort de leurs pensées. D’autant que c’est une perspective plutôt déprimante qui ne favorise pas la consommation. Nous faisons tout pour planquer la grande faucheuse. Et puis, vous comprenez, penser à la mort, c’est imaginer que les choses peuvent prendre fin, et ça, voyez-vous, ça relativise énormément de choses. Imaginez que les gens en viennent à se demander ce qui est vraiment important, face à la mort! Tout ce que nous faisons ne pèse pas lourd. Vous croyez vraiment qu’ils continueraient à consommer autant, à acheter le dernier modèle de téléphone, de téléviseur ou de voiture? Ils pourraient même commencer à s’attacher à ce qu’ils ont, à leurs vieux trucs qui deviendraient des repères dans leur vie quotidienne. Et supposez qu’ils se mettent à se transmettre des objets auxquels ils donnent de la valeur, qu’ils préfèrent courir les brocantes que nous nous efforçons d’éliminer pour acheter des choses qui ont un vécu, qui sont patinés par le temps. Pas bon! Pas bon! Remarquez que la mort n’est pas toujours inutile. Chez certaines personnes, elle déclenche une frénésie d’achats. Ils ont besoin de se noyer sous les objets pour ne pas y penser, ils en ont terriblement peur. Mais c’est une certaine clientèle, que nous avons clairement identifiée et à laquelle nous veillons de distiller des pensées morbides avec tact. Mais pour les autres, tous les autres, la mort les encourage à se dépouiller de l’inutile pour se recentrer sur l’essentiel! Et ça, je vous assure, c’est une sacrée concurrence.
Du berceau à la tombe, Platitude Communication accompagnait et manipulait des millions d’individus consentants qui en redemandaient. François Cliché, alias Nick Lavie, ce jeune poète blessé qui souhaitait prendre sa revanche sur Angela, ne pouvait rêver plus beau triomphe. Il transformait des villes entières, les vidant de leur âme afin qu’elles se ressemblent toutes, avec les mêmes cafés à tous les coins de rue, les mêmes restaurants, les mêmes supermarchés, les mêmes magasins.
- Cette uniformisation, faisaient remarquer Nick, nous permet de ne pas à avoir à concevoir des stratégies différentes et facilite l’injection planétaire de nos messages.
Je m’étonnais de ce que personne n’intervienne pour dénoncer un discours aussi répugnant. Mais tous étaient subjugués par ce magicien de la publimation - ce mélange de sublimation et de manipulation. Je ne pus malheureusement assister à la fin de la réunion, car mon reportage dans les coulisses des pouvoirs occultes de ce monde s’interrompit au moment où, par inadvertance, j’atterris sur un bloc de post-it tourné du côté collant. Je ne m’en rendis pas tout de suite compte, et je continuais à écouter attentivement les échanges, car mon rôle de mouchard était de les espionner afin de pouvoir rapporter ce que j’avais entendu au groupe de résistants auquel j’appartenais, Le Gang des bienveillants. Mais soudain je vis une main s’approcher du bloc et c’est là que je me rendis compte que je n’arrivais plus à décoller, ce qui me rappela une nouvelle de Robert Musil, Le papier tue-mouches, qui décrit l’atroce agonie d’un insecte piégé comme moi. Je fus soulevé et mis dans le sac d’un des créatifs qui était sur le point de s’en aller. Mais je fus tout à fait rassuré lorsque j’aperçus un recueil des poèmes de Walt Whitman, Feuille d’herbes. J’étais sauvé. C’était un des nôtres.
Je m’étonnais de ce que personne n’intervienne pour dénoncer un discours aussi répugnant. Mais tous étaient subjugués par ce magicien de la publimation - ce mélange de sublimation et de manipulation. Je ne pus malheureusement assister à la fin de la réunion, car mon reportage dans les coulisses des pouvoirs occultes de ce monde s’interrompit au moment où, par inadvertance, j’atterris sur un bloc de post-it tourné du côté collant. Je ne m’en rendis pas tout de suite compte, et je continuais à écouter attentivement les échanges, car mon rôle de mouchard était de les espionner afin de pouvoir rapporter ce que j’avais entendu au groupe de résistants auquel j’appartenais, Le Gang des bienveillants. Mais soudain je vis une main s’approcher du bloc et c’est là que je me rendis compte que je n’arrivais plus à décoller, ce qui me rappela une nouvelle de Robert Musil, Le papier tue-mouches, qui décrit l’atroce agonie d’un insecte piégé comme moi. Je fus soulevé et mis dans le sac d’un des créatifs qui était sur le point de s’en aller. Mais je fus tout à fait rassuré lorsque j’aperçus un recueil des poèmes de Walt Whitman, Feuille d’herbes. J’étais sauvé. C’était un des nôtres.
Des moments anodins et tout à fait banals peuvent être le lieu d'un rayonnement saisissant - comme souvent tout ce qui nous arrive lorsqu'on s'y attend le moins. Ainsi, dans une de ces chambres d'hôtel anonyme et fonctionnelle, d'une neutralité à toute épreuve, les rumeurs de la ville et les cris des baigneurs qui sont à la piscine me parviennent par la fenêtre ouverte. Allongé sur le lit, je ne fais rien, ou plutôt je me laisse faire, et c'est à ce moment qu'un rayon de soleil vient illuminer un pan du mur en béton décrépi de la petite terrasse de la chambre qui se nimbe d'un rose d'une infinie tendresse. Je palpe des yeux cette douce chaleur qui me rend si présent à moi-même et au monde. Cela ne durera que quelques secondes qui vibreront pourtant en moi, je le sais, durant plusieurs jours, et qui me donneront le la de ma petite musique intime, comme le ferait un poème ou une belle page d'écriture. Ce rayon de soleil donnera une qualité et une profondeur particulière, contemplative, à tout ce que je ferai. Et je pourrai m'y référer comme un de mes repères les plus sûrs.
«Quand le chant n'est plus là, l'espace est sans passion.» (Guillevic)
Parfois, le chant n'est plus là. Alors que faire? Rien. La clé est de rien faire, mais alors rien du tout. Attendre que le chant revienne, sans chercher à forcer les choses, et surtout sans chercher à prendre les commandes. Car on ne sait jamais très bien piloter dans ces cieux-là. Toute action cérébrale ne ferait qu'accroître le dérèglement des sens. Alors oui, tout simplement attendre - exercice ô combien difficile - que le chant revienne, sans se triturer les méninges ou trop s'inquiéter de se sentir un peu seul sur le quai de gare de la vie.
Parfois, le chant n'est plus là. Alors que faire? Rien. La clé est de rien faire, mais alors rien du tout. Attendre que le chant revienne, sans chercher à forcer les choses, et surtout sans chercher à prendre les commandes. Car on ne sait jamais très bien piloter dans ces cieux-là. Toute action cérébrale ne ferait qu'accroître le dérèglement des sens. Alors oui, tout simplement attendre - exercice ô combien difficile - que le chant revienne, sans se triturer les méninges ou trop s'inquiéter de se sentir un peu seul sur le quai de gare de la vie.
Juger est un des actes les plus graves de la vie humaine (sauf si, à la manière de Statler et Waldorf, c'est un jugement amical et libératoire). Le jugé porte en lui un espoir de salut et de rachat que lui offre le juge dont lui-même, du haut de sa très juste justice, ne bénéficiera peut-être jamais.
L'autre matin, je regardais un homme manger son bol de céréales, et je songeais qu'il était en train de faire un des actes les plus importants de sa journée. Ensuite, il va s'agiter pour «gagner sa vie» comme on dit, ce qui ne devrait pas lui prendre trop de temps pour réunir le montant nécessaire pour payer son prochain bol de céréales. Et pourtant, il y passera la journée, car il est chargé son bol de tant et tant d'autres choses. La journée finie, il s'éteindra sur son canapé, devant les solitudes intergalactiques de son téléviseur, sans même chercher à savoir si tout ceci a un sens.
Quels sont les actions véritablement nourrissantes que nous accomplissons chaque jour?
Quels sont les actions véritablement nourrissantes que nous accomplissons chaque jour?
Suite à la publication de son article Le string surnaturel: de la relation entre la fécondation et la poésie, Anatole Beauregard reçut un courriel de l’archéologue brésilienne, la Professeure Shayane de Oliveira, qui menait de son côté des recherches sur le continent où on supposait que les premiers strings virent le jour. Elle avait écrit de nombreux papiers qui tendaient à prouver que le string avait été inventé avant la culotte. Et elle avait trouvé dans des grottes des dessins primitifs qui représentaient une femme portant un triangle et au-dessus de laquelle se trouvait... une étoile! Cette découverte était d’une importance capitale pour les recherches du Professeur Beauregard qui se rendit au Brésil afin de rencontrer la Professeure de Oliveira. L’ensemble des faits qu’ils recueillirent ensemble confirmait qu’il existait bien une communauté, Les Dentellières du premier baiser, qui trouvait peut-être son origine à l’aube de l’humanité.
On ne cesse de nous diffuser des images de spécialistes de la finance et autres traders qui regardent le monde à travers trois, quatre ou cinq écrans (pourquoi pas dix, quinze ou vingt) en s'agitant de manière pathologique pour nous expliquer que le monde va très mal depuis leur salle dite des marchés - bien pauvres marchés, sans couleurs, fruits et légumes, fromages, fleurs et saucissons, cris et rires, la vie quoi. Ils sont devenus le sujet d'un reportage comme on montrerait la guerre, seulement, eux, leur vie, ce sont des écrans, des chiffres, et puis d'autres écrans dans lesquelles ils regardent le président américain parler et expliquer que tout s'effondre parce qu'une poignée de gaillards en cravate n'ont pas réussi à se mettre d'accord, mais qu'ils vont faire un effort sur le dos de tous les malheureux qui n'y peuvent rien, eux, parce qu'ils travaillent pour faire du pain, soigner, enseigner, conduire... Mais suivant ce que dira le président et surtout le ton sur lequel il le dira (le moindre toussotement serait fatal), ou s'il prend des vacances en plein chaos pour montrer qu'il n'a pas peur, alors peut-être qu'il y aura durant quelques secondes un peu de soleil derrière leurs feuilles de calcul. Et on va me faire croire que ça, c'est la réalité? Pendant que des millions d'individus, des dizaines de millions d'enfants, de femmes et d'hommes sont menacés par la faim.
Mais enfin, de qui se moque-t-on? A quand une grande action biblique, version nuage de sauterelles moderne, où tous ces gens seraient aspirés dans leurs écrans pour se retrouver avec de la nourriture à côté d'un enfant qui a faim? Leur vie en serait changée, de fond en comble, et avec eux, le visage de notre humanité.
Charles et Raymond, pensionnaires de la maison de retraite du Jolimont, étaient assis sur un banc au bord du lac, comme chaque après-midi. Ils ne se doutaient pas qu’ils étaient sur le point de devenir, bien malgré eux, les témoins d’un phénomène paranormal qui allait remettre sur le devant de la scène la mystérieuse communauté des Dentellières du premier baiser. Mais que s’était-il passé?
Sur les traces d'Orphée
Tandis qu’ils observaient les passants, une femme à la chevelure dorée passa devant eux en rollers, vêtue d’un débardeur sur lequel il était inscrit un très justifié “Regarde-moi dans les yeux”, et un short en jeans minimaliste. Dans sa course, un objet s’échappa de son petit sac à dos. Ils crurent tout d’abord qu’il s’agissait d’un mouchoir. Charles se leva pour le ramasser, et une conversation animée s’engagea entre les deux compères qui agitaient leur trouvaille sous le regard amusé de certains passants tandis que d’autres, médusés, accéléraient le pas de peur d’être pris à parti par deux vieux pervers.
Charles - C’est quoi cette combine?
Raymond - Peut-être un mouchoir de poche?
Charles - Alors c’est sacrément mal fichu avec ces gros trous partout.
Raymond - Il y a plus de trous que de tissus.
Charles - Attends, je sors mes lorgnons, il y a une étiquette qui dépasse.
Raymond - Même qu’elle est presque plus grosse que le reste du tissu.
Charles - C’est écrit «Ravage, 30, made in China,... ». Après, je n’arrive plus à lire. Il y a des petits dessins.
Raymond - On dirait de ces indications qu’ils mettent sur les habits.
Charles - Ravage? Ravage de quoi? Tu crois que c’est pour signaler que le tissu a été endommagé?
Raymond - Possible. Tu sais, la qualité de nos jours...
Charles - Si j’avais ramené un truc pareil à Yvonne, je me serais sacrément fait enguirlander!
Raymond - Tu as vu, ce machin est triangulaire.
Charles - C’est peut-être un triangle de panne en tissu pour les nanas qui font du roller, au cas où elles perdraient une roue, dans l’espoir qu’un gus vienne les aider.
C’est à ce moment que Raymond fut soudain foudroyé par une inspiration divine sous le regard apeuré de Charles qui ne comprenait pas pourquoi ce satané mouchoir devenait phosphorescent tandis que son ami lévitait à quelques centimètres du banc.
- Raymond, mais que se passe-t-il! hurla Charles terrifié.
Les flots du lac se mirent à s’élever tandis que d’immenses vagues s’abattaient sur la berge. Le ciel se couvrit en quelques secondes de gros nuages noirs et fut zébré d’éclairs roses qui provoquaient des tonnerres de soupirs, selon ce que rapportèrent des badauds qui s’étaient retrouvés au milieu de ce qu’ils décrivaient tous comme une sorte d’apocalypse tendre. Une femme apparut sous la forme d’un hologramme. Elle était nue, d’une splendeur hallucinante, avec une longue chevelure d’or et s’approchait d’eux en marchant sur l’eau! Et lorsque Charles se retourna vers Raymond, il le vit transfiguré: il était redevenu un jeune homme! Il n’était plus vêtu que d’un drap liséré d’or sur lequel figuraient des signes cabalistiques et une harpe à neuf cordes. C’est alors que la fée s’adressa à Raymond dans une langue inconnue, comme devait le raconter par la suite Charles à un inspecteur de police peu versé dans l’occultisme et qui remplissait une demande d’internement tout en l’écoutant:
- Raymond devait la connaître, nota Charles, il l’a appelée, «Odile»! Et la mystérieuse Odile lui a envoyé un baiser avant de s’engouffrer comme aspirée par le string qui brillait de milles éclairs, et puis tout fut fini. Raymond est retombé comme un sac sur le banc, le lac s’est apaisé, le soleil est revenu. J’ai dû couvrir Raymond avec ma veste, le pauvre vieux, il était nu comme un ver avec un regard ahuri et le mouchoir dans la main qui était tout carbonisé. Mais au moins, c’était bien le Raymond que je connais, et pas le petit jeune qui planait!
Par ailleurs, Raymond ne se souvenait absolument pas de ce qui s’était passé. Si d’autres que Charles n’avaient pas vu la scène, les deux pauvres bougres étaient bons pour finir leurs jours à l’asile. Heureusement pour eux, le Professeur Anatole Beauregard vint à leur secours. Il put prouver qu’une dizaine d’événements similaires avaient été signalés en différents points du globe. Anatole Beauregard étudiait depuis de nombreuses années les témoignages qu’il avait pu recueillir sur les lingeries paranormales. Il avait fondé une discipline peu connue, l’ethnodentellologie, et il cherchait à décrypter l’origine de la fonction de nos dessous intimes. Selon lui, notre inconscient se manifestait à fleur de peau; il était vain de chercher au-delà, dans des arcanes beaucoup trop complexes pour notre entendement. Il était convaincu que la lingerie était un révélateur de notre psyché. Ses recherches l’amenèrent au célèbre Musée du Livre de Genève, dans les caves duquel il découvrit un manuscrit apocryphe d’Ovide, le Mysterium Cordis, qui décrivait des rites durant lesquels de grandes prêtresses disposaient des cordes en triangle et invoquaient l’esprit de Vénus. Ovide racontait comment des hommes, choisis parce qu’ils étaient détenteurs de la Clé d’Or, avaient été victimes de la morsure hypnotisante du string et entraient dans des transes délirantes. Autant dire que l’histoire de Charles l’intéressa au plus haut point et qu’il fondait de grands espoirs sur le témoignage de Raymond qui était le premier envoûté qu’il pourrait rencontrer. Il ne manqua pas d’être déçu. Raymond s’était enfermé dans un profond mutisme depuis cette aventure. Le personnel soignant lui confia qu’il avait en permanence l’air d’être ailleurs, le sourire aux lèvres et qu’il demandait à tout bout de champ, au grand dam de son épouse, si Odile allait bientôt revenir. Quant à Charles, qui avait eu la peur de sa vie, il ne voulait plus en parler et regardait avec méfiance le postérieur de Madame Perrin qui avait pour habitude de ne mettre que des strings noirs qui transparaissaient à travers sa blouse de travail. En fouillant dans le passé de Raymond, Beauregard trouva bel et bien une certaine Odile qui, d’après un ancien camarade de classe de Raymond, avait été son premier amour. Mais elle était aujourd’hui décédée.
Sur la base de cet indice, Beauregard échafauda les théories les plus folles. Y avait-il un lien entre ce premier amour et le string? Si, selon les dires de Charles, l’apparition était entrée dans le string, pouvait-on imaginer que le souvenir de la première femme qu’on avait aimée vienne se matérialiser sous la forme d’un fluide qui s’imprégnait dans le string? Comment se produisait la transsubstantiation de l’esprit en dentelle? Comment captait-on ces esprits et pourquoi se manifestaient-ils aux uns et pas aux autres? Existait-il des magiciennes initiées à l’art de capter l’esprit du premier amour pour le tresser dans la dentelle? Où pouvait-on les trouver? Et à quoi servait cette énigmatique clé d’or? Autant de questions qui restaient en suspens. Mais il était décidé à percer le mystère. En collaboration avec des neurologues, le Professeur Beauregard fit un ensemble d’expérience à l’aide du bout de dentelle calcinée qui lui restait, et il put constater un phénomène prodigieux: lorsque certains hommes se trouvaient à proximité du string, leurs synapses s’interconnectaient triangulairement dans leur limbique, et cette triangulation créait une réaction chimique qui avait pour effet d’accroître de manière anormale la mobilité d’un spermatozoïde précis, tandis que les autres restaient figés dans une étrange torpeur! Quel lien y avait-il avec la reproduction? Peut-être que ce processus sélectionnait le spermatozoïde qui devait féconder l’ovule. On constata, après une année d’étude, et grâce à un marquage du gamète mâle chez les sujets réceptifs au string magique, que le spermatozoïde qui s’éveillait gagnait toujours la course à la vie. On remarqua également que l’acrosome - la coiffe - du spermatozoïde qui allait pénétrer dans l’ovule était perlé d’une fine couche d’or qui devait le protéger et lui donner l’avantage sur les autres spermatozoïdes. C’était donc ça, la fameuse clé d’or! Quinze ans plus tard, on découvrit que les enfants qui naissaient de cette rencontre mystérieuse avaient tous des dons poétiques hors du commun.
- On dirait qu’ils sont inspirés par une muse, remarqua le Professeur Beauregard, à laquelle ils sont liés pour la vie. Les poèmes qu’ils écrivent ont un lyrisme merveilleux. Sont-ils nés pour que la poésie ne disparaisse pas totalement de ce monde? Seraient-ce les enfants d’Orphée...
Les enfants d’Orphée... Il y avait de quoi rêver! Orphée, le prince des poètes, qui faisait chanter le monde. Orphée, l’inventeur de la lyre à neuf cordes, dont il parvenait à tirer des accords si mélodieux que les bêtes féroces accouraient à ses pieds déposer leur férocité. Comment ne pas voir un rapport évident entre les cordes de la lyre et le string qui est, lui aussi, une corde qui fait vibrer le désir. Tout ceci s’accordait si bien ensemble que le chercheur osait à peine y croire. Et quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il reçut un pli anonyme sur lequel on avait recopié le dizain 445 d’un poète de la renaissance, Maurice Scève:
«Que mon Orphée, hautement anobli,
Malgré la Mort, tire son Eurydice
Hors des enfers de l’éternel Oubli.»
C’était évident: Orphée avait été chercher Eurydice qui était morte aux enfers avec la consigne impérative de ne pas se retourner jusqu’à qu’ils en soient sortis. Dans un moment de doute, ou parce qu’il voulait s’assurer qu’elle le suivait, il se retourna et la perdit ainsi à tout jamais, n’en gardant plus que le souvenir. Or les patients qui avaient été soumis aux tests confirmaient tous que la nuit qui suivait leur mise en contact avec le string, ils voyaient en rêve la première femme dont ils avaient été amoureux venir leur murmurer à l’oreille que le baiser originel qu’ils s’étaient échangés était la clé qui avait déverrouillé les portes de leur cœur, en leur offrant l’éternité. Car ce baiser devenait une étoile dans la Voie lactée qui brillait comme un signe d’espoir pour tous les amoureux à venir. Leur premier amour était leur Eurydice à eux. Et Beauregard se souvint de ces vers tirés du recueil de poèmes d’Armand de la Guipure, Parce qu’un premier amour jamais ne s’oublie:
«Notre premier baiser
Est une étincelle dans le ciel
Afin que jamais les amoureux
Ne se perdent.»
Suite à la publication de son article Le string surnaturel: de la relation entre la fécondation et la poésie, Anatole Beauregard reçut un courriel de l’archéologue brésilienne, la Professeure Shayane de Oliveira, qui menait de son côté des recherches sur le continent où on supposait que les premiers strings virent le jour. Elle avait écrit de nombreux papiers qui tendaient à prouver que le string avait été inventé avant la culotte. Et elle avait trouvé dans des grottes des dessins primitifs qui représentaient une femme portant un triangle et au-dessus de laquelle se trouvait... une étoile! Cette découverte était d’une importance capitale pour les recherches du Professeur Beauregard qui se rendit au Brésil afin de rencontrer la Professeure de Oliveira. L’ensemble des faits qu’ils recueillirent ensemble confirmait qu’il existait bien une communauté, Les Dentellières du premier baiser, qui trouvait peut-être son origine à l’aube de l’humanité. Les deux chercheurs se demandèrent si on ne devait pas à ces femmes, grâce aux générations de poètes dont elles avaient favorisé la venue, rien de moins que la survie de l’espèce humaine? Homère, Shakespeare, Hölderlin, Whitman, Pouchkine, Thérèse d’Avila, Dickinson, Baron Supervielle, Bobin et tant d’autres étaient-ils les enfants de cette mystérieuse alchimie? Cette communauté existait-t-elle encore? Et si c’était le cas, comment la retrouver?
«Notre premier baiser
Est une étincelle dans le ciel
Afin que jamais les amoureux
Ne se perdent.»
Suite à la publication de son article Le string surnaturel: de la relation entre la fécondation et la poésie, Anatole Beauregard reçut un courriel de l’archéologue brésilienne, la Professeure Shayane de Oliveira, qui menait de son côté des recherches sur le continent où on supposait que les premiers strings virent le jour. Elle avait écrit de nombreux papiers qui tendaient à prouver que le string avait été inventé avant la culotte. Et elle avait trouvé dans des grottes des dessins primitifs qui représentaient une femme portant un triangle et au-dessus de laquelle se trouvait... une étoile! Cette découverte était d’une importance capitale pour les recherches du Professeur Beauregard qui se rendit au Brésil afin de rencontrer la Professeure de Oliveira. L’ensemble des faits qu’ils recueillirent ensemble confirmait qu’il existait bien une communauté, Les Dentellières du premier baiser, qui trouvait peut-être son origine à l’aube de l’humanité. Les deux chercheurs se demandèrent si on ne devait pas à ces femmes, grâce aux générations de poètes dont elles avaient favorisé la venue, rien de moins que la survie de l’espèce humaine? Homère, Shakespeare, Hölderlin, Whitman, Pouchkine, Thérèse d’Avila, Dickinson, Baron Supervielle, Bobin et tant d’autres étaient-ils les enfants de cette mystérieuse alchimie? Cette communauté existait-t-elle encore? Et si c’était le cas, comment la retrouver?
- La réponse est peut-être chez vous, en Suisse, lança Professeure de Oliveira.
En Suisse, et précisément à la Tour de Bolligen, que le psychanalyste Carl-Gustav Jung érigea sur la rive septentrionale de l’Obersee, dans le Canton de Saint-Gall. Dans le parc, près d’un cèdre millénaire, elle montra à Beauregard une petite statuette sculptée par Jung lui-même à la fin de sa vie, qui représentait deux femmes dos à dos, l’une portant un petit triangle figurant certainement un string, et l’autre une grosse culotte matelassée. Or, seule celle qui portait le string avait une étoile sur le front, et on pouvait lire cette inscription que nous traduisons du grec: «Les liens se resserrent et les cordes de l’âme vibrent à l’unisson». Beauregard soumit ce texte à la linguiste Guan-Yin Song qui confirma que le mot «string» appartenait à la famille du verbe «serrer», qu’on retrouve dans de nombreuses langues: «stringere», «strânge», «estrènyer», «strong». Mais ce mot avait également une parenté avec les mots «prestige» et «stress». Song avait retrouvé un texte d’un disciple de Jung, Achille Spinelli, qui avait été un des derniers à discuter de cette question avec le maître.
- Il semblerait, dit Guan-Yin Song, que ce réseau lexical soit une clé pour résoudre votre énigme, car nous retrouvons dans le mot «string» tous les éléments dont vous m’avez parlé: le sous-vêtement, mais également la notion du lien qui se resserre, et le prestige, qui évoque une descendance prestigieuse comme le serait celle d’Orphée. Ce que le mot «stress» viendrait également confirmer. Lorsqu’une détentrice d’un string magique rencontre le porteur d’un spermatozoïde à tête d’or, elle entre en transe alors qu’il se met à frétiller.
On éplucha les ouvrages d’Achille Spinelli, et on trouva un passage qui traitait des Grandes prêtresses dentellières:
- Elle devrait pouvoir nous fournir la clé du mystère, dit Shayane. Nous devons la retrouver.
En Suisse, et précisément à la Tour de Bolligen, que le psychanalyste Carl-Gustav Jung érigea sur la rive septentrionale de l’Obersee, dans le Canton de Saint-Gall. Dans le parc, près d’un cèdre millénaire, elle montra à Beauregard une petite statuette sculptée par Jung lui-même à la fin de sa vie, qui représentait deux femmes dos à dos, l’une portant un petit triangle figurant certainement un string, et l’autre une grosse culotte matelassée. Or, seule celle qui portait le string avait une étoile sur le front, et on pouvait lire cette inscription que nous traduisons du grec: «Les liens se resserrent et les cordes de l’âme vibrent à l’unisson». Beauregard soumit ce texte à la linguiste Guan-Yin Song qui confirma que le mot «string» appartenait à la famille du verbe «serrer», qu’on retrouve dans de nombreuses langues: «stringere», «strânge», «estrènyer», «strong». Mais ce mot avait également une parenté avec les mots «prestige» et «stress». Song avait retrouvé un texte d’un disciple de Jung, Achille Spinelli, qui avait été un des derniers à discuter de cette question avec le maître.
- Il semblerait, dit Guan-Yin Song, que ce réseau lexical soit une clé pour résoudre votre énigme, car nous retrouvons dans le mot «string» tous les éléments dont vous m’avez parlé: le sous-vêtement, mais également la notion du lien qui se resserre, et le prestige, qui évoque une descendance prestigieuse comme le serait celle d’Orphée. Ce que le mot «stress» viendrait également confirmer. Lorsqu’une détentrice d’un string magique rencontre le porteur d’un spermatozoïde à tête d’or, elle entre en transe alors qu’il se met à frétiller.
On éplucha les ouvrages d’Achille Spinelli, et on trouva un passage qui traitait des Grandes prêtresses dentellières:
«Jung était persuadé qu’à l’origine, les Grandes prêtresses portaient un serpent en guise de string, connu sous le nom de Boa Constringctor, espèce disparue aujourd’hui. Elles l’hypnotisaient puis, dans une danse rituelle, elles l’excitaient afin qu’il les morde et que le venin leur donne le don du Chant Divin, autrement dit le don de la séduction magique. Avec le temps, ce rite s’est perdu, et les femmes qui portent des strings n’ont plus aucun lien avec ces pratiques ancestrales. Néanmoins, quelques-unes sont encore dépositaires de ce rituel magique qui favorise la venue au monde des poètes et des poétesse qui ne sont rien de moins que les piliers de notre civilisation.»La femme en roller que Charles et Raymond avaient aperçue, devait certainement être l’une d’entre elles.
- Elle devrait pouvoir nous fournir la clé du mystère, dit Shayane. Nous devons la retrouver.
- Passons une petite annonce, suggéra Beauregard. Qui sait? Peut-être qu’elle se manifestera.
C’est ainsi qu’on put lire dans un journal régional la petite annonce suivante:
«Je suis la propriétaire de l’amulette qui éveille les spermatozoïdes à tête d’or. Pouvons-nous nous voir?»
Ils se rencontrèrent à l’endroit même où le string avait été perdu, sur le banc au bord du lac. Une jeune femme blonde d’une trentaine d’année arriva, jeans, basket, sans aucun signe particulier qui l’aurait désignée comme une des grandes prêtresses. Et de fait, comme ils devaient l’apprendre, elle n’appartenait pas à cette communauté. A la vue du string calciné elle ne marqua aucune surprise, et se contenta de dire:
- Je ne suis pas étonnée. J’ai toujours su que la magie du string pouvait faire des ravages.
Quand elle le prit dans les mains, quelque chose d’extraordinaire se produisit: le string se régénéra, et reprit sa forme initiale en se teintant de la couleur de ses yeux. Ce qui n’était qu’un misérable bout de tissu noirâtre devint aussitôt un ouvrage dentelé d’une beauté stupéfiante.
- C’est normal, expliqua la jeune fille, il est tissé du souvenir de mon premier amour qui est, comme vous l’avez découvert, indestructible.
Elle raconta qu’elle avait appris ce qui était arrivé dans les journaux. Elle était soulagée de savoir qu’il n’y avait pas eu de victimes. Comment expliquait-elle la métamorphose de Raymond?
- C’est bien simple, dit-elle. Raymond a réagi à la vue du string, car il est porteur d’un des spermatozoïdes à tête d’or.
De Oliveira lui demanda si elle faisait partie de la fameuse communauté.
- Non, répondit-elle. A sa mort, ma grand-mère, qui était une des grandes prêtresses, m’a légué un mantra qui m’a permis de tresser l’empreinte de mon premier amour dans l’étoffe d’un string. Ce que j’ai fait, permettant ainsi à l’une des neuf cordes de la lyre d’Orphée de se perpétuer. Mais nous oublions ce mantra aussitôt l’opération réalisée. Si j’avais voulu connaître à mon tour l’art de créer et de transmettre de nouvelles formules, il aurait fallu que je sois initiée. Mais je n’ai jamais cherché à en savoir davantage. La formule n’est pas forcément transmise au sein d’une famille. D’ailleurs, si ma grand-mère n’avait pas tant compté pour moi, je n’aurais jamais cherché à bénéficier de ce pouvoir. Je ne sais pratiquement rien de sa vie parmi les initiées. Et de son côté, ma mère ne voulut jamais en entendre parler.
Beauregard désirait savoir ce qui avait bien pu provoquer ce déchaînement des éléments au bord du lac:
- Je me suis également posé la question. Je n’ai jamais rien entendu de pareil. C’est dommage que nous n’ayons pas réussi à photographier la Dame du lac afin de voir si elle me ressemblait. Qui sait, peut-être que j’étais appelé à rencontrer Raymond dans une vie parallèle? Comme vous le savez, le string joue le même rôle que le phyltre d’amour de Tristan et Yseult, si ce n’est que dans le conte on se rend bien compte que la potion magique est superflue: un verre d’eau aurait suffi, ils sont vraiment amoureux. Contrairement à moi. J’ai rencontré un homme porteur du spermatozoïde à tête d’or, mais je n’éprouvais rien pour lui. Et à la même période, il s’est passé quelque chose de vraiment magique: je suis tombé follement amoureuse d’un gus, tout ce qu’il y a de plus normal, qui m’aime comme je suis, et non à cause d’un bout de tissu ensorcelé qui m’aurait permis de le séduire. Avec lui, je porte des strings made in France, et quand je vois son regard qui pétille, je suis mille fois récompensée de mon sacrifice.
- Vous voulez dire que vous n’aurez pas un enfant d’Orphée! s’exclama Shayane. Vous allez laisser disparaître cet héritage poétique essentiel que vous auriez pu offrir à l’humanité?
La jeune femme expliqua qu’elle en avait conscience, mais que cet homme qu’elle avait rencontré sans l’aide de sortilège lui avait ouvert les yeux sur le fait qu’il est certainement beaucoup plus courageux d’oser une aventure comme la leur, celle d’un amour libre de toute superstition, que de se soumettre à un destin dont on ne veut pas, aussi prestigieux soit-il.
- Et d’ailleurs, qui sait si ce n’est pas aussi un homme du destin? ajouta-t-elle. Je me sens si bien avec lui que je me suis demandé si je l’avais rencontré ou si nous nous étions reconnus. Et je ne doute pas que de cet amour naîtront des enfants qui auront eux aussi un rôle à jouer, peut-être moins spectaculaire, mais qu’importe? A votre place, j’abandonnerais les recherches sur le string magique et les Dentellières du premier baiser. Vous ne parviendrez jamais à percer leur mystère. La poésie des enfants d’Orphée est transmise avant même d’avoir été comprise. Cette poésie, c’est l’air que nous respirons, l’impulsion qui fait battre notre coeur, l’aube qui se renouvelle. La poésie n’est pas un vernis posé sur la réalité, elle est faite de la matière de nos émotions et d’une rose, de l’herbe et du chant des oiseaux, de nos amours et de nos angoisses. Qu’allez-vous réussir à faire, si ce n’est de la dissection? L’origine de la vie n’a jamais été trouvée en charcutant un corps. Voilà tout ce que j’avais à vous dire, et j’espère que mon témoignage vous aidera.
Puis avant de partir, elle se retourna et dit:
- Et trouvez-vous vraiment que nous vivions dans un monde où il y a encore de la place pour les enfants d’Orphée?
Indiquons pour finir qu’elle refusa de rencontrer Raymond, jugeant qu’il avait été déjà été assez traumatisé par sa mésaventure. Personne à ce jour ne parvint à entrer en contact avec les Dentellières du premier baiser. Le Professeur Anatole Beauregard et la Professeure Shayane de Oliveira passèrent encore de nombreuses années à enquêter sur le sujet, convaincus qu’ils lèveraient le voile sur un des grands mystères de l’humanité. Raymond devait mourir deux ans plus tard, à Jolimont, sans jamais avoir eu d’enfants d’Orphée, mais une vie accomplie auprès d’une épouse qui fut le bonheur de sa vie, et de deux beaux enfants qui, allez savoir pourquoi, sont devenu l’une violoniste et l’autre pianiste, sans que leur père ne fût pincé par aucune corde ni autre string magique.
C’est ainsi qu’on put lire dans un journal régional la petite annonce suivante:
«Avons retrouvé une corde orphique. Merci de nous contacter en écrivant sous chiffre 23022004 au journal.»Ils obtinrent de nombreuses réponses d’illuminés qui, allez savoir pourquoi, sautent sur le premier truc bizarre pour donner un sens à leur vie. Mais ils reçurent également une réponse que seule une initiée pouvait faire:
«Je suis la propriétaire de l’amulette qui éveille les spermatozoïdes à tête d’or. Pouvons-nous nous voir?»
Ils se rencontrèrent à l’endroit même où le string avait été perdu, sur le banc au bord du lac. Une jeune femme blonde d’une trentaine d’année arriva, jeans, basket, sans aucun signe particulier qui l’aurait désignée comme une des grandes prêtresses. Et de fait, comme ils devaient l’apprendre, elle n’appartenait pas à cette communauté. A la vue du string calciné elle ne marqua aucune surprise, et se contenta de dire:
- Je ne suis pas étonnée. J’ai toujours su que la magie du string pouvait faire des ravages.
Quand elle le prit dans les mains, quelque chose d’extraordinaire se produisit: le string se régénéra, et reprit sa forme initiale en se teintant de la couleur de ses yeux. Ce qui n’était qu’un misérable bout de tissu noirâtre devint aussitôt un ouvrage dentelé d’une beauté stupéfiante.
- C’est normal, expliqua la jeune fille, il est tissé du souvenir de mon premier amour qui est, comme vous l’avez découvert, indestructible.
Elle raconta qu’elle avait appris ce qui était arrivé dans les journaux. Elle était soulagée de savoir qu’il n’y avait pas eu de victimes. Comment expliquait-elle la métamorphose de Raymond?
- C’est bien simple, dit-elle. Raymond a réagi à la vue du string, car il est porteur d’un des spermatozoïdes à tête d’or.
De Oliveira lui demanda si elle faisait partie de la fameuse communauté.
- Non, répondit-elle. A sa mort, ma grand-mère, qui était une des grandes prêtresses, m’a légué un mantra qui m’a permis de tresser l’empreinte de mon premier amour dans l’étoffe d’un string. Ce que j’ai fait, permettant ainsi à l’une des neuf cordes de la lyre d’Orphée de se perpétuer. Mais nous oublions ce mantra aussitôt l’opération réalisée. Si j’avais voulu connaître à mon tour l’art de créer et de transmettre de nouvelles formules, il aurait fallu que je sois initiée. Mais je n’ai jamais cherché à en savoir davantage. La formule n’est pas forcément transmise au sein d’une famille. D’ailleurs, si ma grand-mère n’avait pas tant compté pour moi, je n’aurais jamais cherché à bénéficier de ce pouvoir. Je ne sais pratiquement rien de sa vie parmi les initiées. Et de son côté, ma mère ne voulut jamais en entendre parler.
Beauregard désirait savoir ce qui avait bien pu provoquer ce déchaînement des éléments au bord du lac:
- Je me suis également posé la question. Je n’ai jamais rien entendu de pareil. C’est dommage que nous n’ayons pas réussi à photographier la Dame du lac afin de voir si elle me ressemblait. Qui sait, peut-être que j’étais appelé à rencontrer Raymond dans une vie parallèle? Comme vous le savez, le string joue le même rôle que le phyltre d’amour de Tristan et Yseult, si ce n’est que dans le conte on se rend bien compte que la potion magique est superflue: un verre d’eau aurait suffi, ils sont vraiment amoureux. Contrairement à moi. J’ai rencontré un homme porteur du spermatozoïde à tête d’or, mais je n’éprouvais rien pour lui. Et à la même période, il s’est passé quelque chose de vraiment magique: je suis tombé follement amoureuse d’un gus, tout ce qu’il y a de plus normal, qui m’aime comme je suis, et non à cause d’un bout de tissu ensorcelé qui m’aurait permis de le séduire. Avec lui, je porte des strings made in France, et quand je vois son regard qui pétille, je suis mille fois récompensée de mon sacrifice.
- Vous voulez dire que vous n’aurez pas un enfant d’Orphée! s’exclama Shayane. Vous allez laisser disparaître cet héritage poétique essentiel que vous auriez pu offrir à l’humanité?
La jeune femme expliqua qu’elle en avait conscience, mais que cet homme qu’elle avait rencontré sans l’aide de sortilège lui avait ouvert les yeux sur le fait qu’il est certainement beaucoup plus courageux d’oser une aventure comme la leur, celle d’un amour libre de toute superstition, que de se soumettre à un destin dont on ne veut pas, aussi prestigieux soit-il.
- Et d’ailleurs, qui sait si ce n’est pas aussi un homme du destin? ajouta-t-elle. Je me sens si bien avec lui que je me suis demandé si je l’avais rencontré ou si nous nous étions reconnus. Et je ne doute pas que de cet amour naîtront des enfants qui auront eux aussi un rôle à jouer, peut-être moins spectaculaire, mais qu’importe? A votre place, j’abandonnerais les recherches sur le string magique et les Dentellières du premier baiser. Vous ne parviendrez jamais à percer leur mystère. La poésie des enfants d’Orphée est transmise avant même d’avoir été comprise. Cette poésie, c’est l’air que nous respirons, l’impulsion qui fait battre notre coeur, l’aube qui se renouvelle. La poésie n’est pas un vernis posé sur la réalité, elle est faite de la matière de nos émotions et d’une rose, de l’herbe et du chant des oiseaux, de nos amours et de nos angoisses. Qu’allez-vous réussir à faire, si ce n’est de la dissection? L’origine de la vie n’a jamais été trouvée en charcutant un corps. Voilà tout ce que j’avais à vous dire, et j’espère que mon témoignage vous aidera.
Puis avant de partir, elle se retourna et dit:
- Et trouvez-vous vraiment que nous vivions dans un monde où il y a encore de la place pour les enfants d’Orphée?
Indiquons pour finir qu’elle refusa de rencontrer Raymond, jugeant qu’il avait été déjà été assez traumatisé par sa mésaventure. Personne à ce jour ne parvint à entrer en contact avec les Dentellières du premier baiser. Le Professeur Anatole Beauregard et la Professeure Shayane de Oliveira passèrent encore de nombreuses années à enquêter sur le sujet, convaincus qu’ils lèveraient le voile sur un des grands mystères de l’humanité. Raymond devait mourir deux ans plus tard, à Jolimont, sans jamais avoir eu d’enfants d’Orphée, mais une vie accomplie auprès d’une épouse qui fut le bonheur de sa vie, et de deux beaux enfants qui, allez savoir pourquoi, sont devenu l’une violoniste et l’autre pianiste, sans que leur père ne fût pincé par aucune corde ni autre string magique.
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