Interview de Alain Mabanckou sur France Inter. Acuité, finesse, tendresse et humour. Un moment délicieux.
Cette jeune femme qui raconte en riant à son amie qu'elle s'est couchée à 21h un samedi soir et que cela lui a rappelé qu'à vingt ans, il aurait fallu l'assommer si on avait voulu la voir au lit à cette heure. Et moi de tenter de me rappeler les samedis soirs où j'avais consenti à me coucher plus tard.
"On pourrait lire (si l'on vivait assez longtemps) tous les livres du British Museum et rester cependant une personne franchement illettrée et sans instruction; mais si on lisait dix pages d'un bon livre, mot à mot - c'est-à-dire avec une véritable acuité - on serait une personne instruite. L'unique différence entre une personne instruite et une autre qui ne l'est pas tient à cette acuité." (Borges)
Une lecture inspirée, une juste attention portée à ce qu'on lit et une prise en charge du sens qui se révèle. Tout est là. Une lecture vivante. L'esprit ou la lettre, comme toujours.
Le détachement va de soi pour celui qui veille à se mettre à sa place et à nouer de justes attachements, confiant que le fruit de cet équilibre trouvé détachera tout naturellement les pelures superflues, comme la plaie guérie détache sa croûte, comme le fruit mûr fait sauter sa cosse ou l’enfant se sépare du ventre de sa mère. La naissance amène au détachement, c’est elle seule qui compte. En devenir, je me dépouille de tout ce qui est de trop, qui ne me sert de rien et m’alourdirait dans ma marche, je ne m’encombre pas de ce qui viendrait ralentir mon pas. Je sais où je vais, vers ma vaste paix insoucieuse. Juste place, justes attachements, pleine réalité. Je me sais capable de cette négociation avec le Réel au sein duquel je veux résider, en supporter les rudoiements qui me donnent de m’éprouver vivant. Je pourrais toujours me vanter d’être détaché une fois le combat gagné, l’effort réalisé, la prise de conscience faite, mais à quoi bon?
Il m’arrive de croiser des mots qui ne m’évoquent rien. Le détachement est l’un d’entre eux. Il ne fait pas partie de mon dictionnaire intime et de toute manière “sérénité” a pris la place depuis longtemps, comme un chat qui s’est lové dans un coin du foyer. Il est imperturbable, il sait qu’il est à sa place, qu’il remplit une fonction essentielle à l’harmonie du lieu. Mais je me méfie du détachement, je le considère même comme un intrus drapé sous les parures d’un hôte prestigieux: drapé d’Orient, il fait miroiter des reflets de béatitude et d’au-delà trompeurs. Il me propose des exercices de lévitations qui ne sont utiles qu’aux astronautes et à tous les adeptes de l’apesanteur. Pour ma part, je préfère sentir le sol sous mes pieds, marcher sur mes sentiers, avancer avec peine, transpirer, pester, endurer, mais être de plain-pied dans ma réalité.
J’entretiens un rapport nourricier avec certains mots chers. Il me suffit de les convoquer pour que je me sente bien, comme avec des amis retrouvés, ils ont une aura bienfaisante, protectrice, ce sont des guides et des étoiles, ils sont riches de sens, de pollens qui n’en finit pas de me féconder, de fleurir mon jardin.
Observez un petit enfant d'une quinzaine de mois. Il capte toute votre attention, il vous prend en otage et en plus il vous rend gâteux tandis que lui, que fait-il? Rien! Si ce n'est vider sa caisse à jouets en lançant ses petites voitures parterre, quand ce n'est pas la télécommande du téléviseur, un verre, un couteau. C'est une entreprise de démolition à lui tout seul - et il convient de trouver cela formidable. Il ne cesse voluptueusement de se mettre en danger, trop content que ses parents ne manquent aucune occasion de le sauver - comme il est important! (Je dois avouer avoir eu la pensée mesquine qu'il ne serait pas impossible de le laisser s'étaler parterre.) Il ne construit rien, il casse tout, il ne cherche pas tant à vous apporter quelque chose qu'à vous séduire et valoriser ce pauvre adulte qu'il vide de la substance de son temps - et un peu de son intelligence - en lui donnant en retour l'impression d'être indispensable. Et l'adulte l'est, aussi bien d'un point de vue pratique - veiller à ce que le petit être ne se fasse pas de mal, que d'un point de vue narcissique - ne pas en finir de s'extasier sur la beauté de ce trésor qui vient de faire dans ces langes et qui en rit la morve au nez pour qu'il puisse se construire, dit-on.
Oui, les petits enfants sont, à n'en pas douter, sont des preneurs d'otages qui ont l'art de ravir des parents consentants.
Oui, les petits enfants sont, à n'en pas douter, sont des preneurs d'otages qui ont l'art de ravir des parents consentants.
La mort est sans force au royaume de la mémoire. Il paraît que Georges Haldas est mort, et pourtant je suis avec lui, bien vivant, dans le café chez Saïd - café qui a lui même disparu il y plus de dix ans, à sa table, une bougie allumée, son petit carnet ouvert, une icône de Saint Georges terrassant le dragon, Lydie, la serveuse, qui sert un client, tandis que nous sirotons un verre de rouge et que nous discutons de tout ce qui nous est cher. Je ressens tout ceci avec une extrême minutie, de manière bien vivante.
Dans une décharge, il y avait une vieille carcasse de bus qui caressait mon imagination. Je suis venu le veiller, dans ce cimetière de tôle, alors qu’il attendait d’être broyé et recyclé en de nouveaux produits flambants neufs qui hériteraient peut-être, qui sait, un peu de son âme et de sa vaillance.
La carcasse de bus
Seulement voilà, inévitable modernité oblige, il a été remplacé par de rutilantes calèches qui gravissent les côtes de la petite ville de Lausanne presque comme si elles glissaient sur le sol, tant elles sont silencieuses. Et pourtant, lui aussi fut le théâtre du quotidien le plus élémentaire. C’est peut-être lui que je voyais se pointer avec plaisir, les petits matins d’hiver où le froid mordant me faisait piétiner sur place. Lui qui me menait à mon travail ou à un rendez-vous galant alors que je m’assurais d’être bien mis dans le reflet de sa vitre. Se trouver dans un bus, c’est être au coeur d’une scène parfaitement reconnaissable et pourtant totalement anonyme, comme tous les lieux de transit, dans lesquels on attend toujours d’être ailleurs. A force de les fréquenter tous les jours, ils finissent par devenir familier. On y a nos repères, on reconnaît le décor, et même les visages, lorsqu’on le prend à une heure précise. On échange des regards et parfois on se réjouit de savoir qu’on reverra une jeune fille qu’on trouve charmante. Il y a de fortes chances qu’on ne lui adresse jamais la parole, mais peu importe. Le seul fait de savoir qu’elle prendra le même bus que nous, tôt le matin nous requinque et nous donne du courage pour aller de l’avant. Et comme on regrette de ne pas l’avoir aperçue les jours où, pour une raison ou pour une autre, elle est absente - surtout l’été, lorsqu’on devine qu’elle est peut-être partie pour deux voire trois semaines de vacances!
Je me demande s’il faisait un travail de bus des villes ou de bus des champs, ce qui est un peu différent - et le citadin ne manque pas de s’en étonner, car dans les campagnes, les passagers saluent le chauffeur en montant dans le bus et ne manquent pas de lui lancer un “Merci et bonne journée” en le quittant - conscients que le bahut ne roule pas tout seul. Je suis sûr que notre vieux bus aurait eu plaisir à servir de transport scolaire champêtre, avant d’être démembré. C’eût été une belle retraite, remplie des rires des enfants qu’il aurait conduits à destination avec bienveillance, comme un grand-père heureux de ne pas être condamné par une ligne blanche, toute sociale, et de prouver qu’il est encore bon à servir, lui qui n’est jamais sorti de la route. Il aurait même été d’accord de servir de bus école, et de supporter patiemment les maladresses et les rudoiements d’’un jeune conducteur en formation.
J’ai poussé la porte, je suis entré pour m’asseoir sur une des vieilles banquettes toutes saccagées, et je me suis laissé porter par mon imaginaire comme un enfant qui s’amuse sur un carrousel abandonné. Tout est calme, si paisible. Le bouton pour demander l’arrêt ne fonctionne plus, il n’y a pas d’autres destinations que celles où je rêve d’aller. Sur le dossier devant moi, je lis un nom, gravé à même le cuir: “Jean”. Pourquoi ce prénom? Ecrit par qui? A quoi pensait cette personne à ce moment? Autant enquêter sur des songes. Si je me concentre, je parviens même à percevoir des bribes de la conversation des passagers qui se trouvaient assis à côté de moi:
- Tu n’oublieras pas d’aller prendre du lait ce soir, en sortant.
Oui, je me remémore les riches heures du vieux bus parqué dans cette morgue, ce charnier du cassé, du détruit. Il sera bientôt livré à la lourde mâchoire de fer qui pend au bout de la grosse grue et qui se jettera sur lui pour le déchiqueter comme un chien féroce, pour le démembrer, remplissant sa gueule de lambeaux d’acier qui pendront entre ses crocs. Reste-t-il quelque part une trace subtile du vécu des choses dites inanimées, au sein desquelles s’écoulent nos vies? On l’a pesé sur la balance, à l’entrée de la décharge, on a évalué ce qu’il pouvait valoir en fonction de ce qu’on pourrait en faire. Mais on n’a pas pesé la masse de ses souvenirs, le poids du vécu dont il est imprégné, parce que ça ne compte pas sur les livres de comptes. Et pourtant, il en a à raconter des histoires! Mais elles n’ont pas de prix, comme tout ce qui est précieux dans nos vies en fin de compte, comme tout ce qui viendrait vraiment à nous manquer si on a le courage d’avouer qu’on ne saurait vivre sans. C’est certainement pour cela que je le trouvais attachant, ce vieux bus, auquel plus personne ne prêtait attention dans ce terminus de la désolation.
Image - ©http://passionlestransportspublics.e-monsite.com
"L'un des symptômes qui vous annoncent une dépression nerveuse, c'est de trouver votre travail terriblement important." (Bertrand Russell)
Entendu un entretien radiophonique de Léopold Sédar Senghor dans lequel il disait qu'en se levant le matin, il avait envie de se suicider, mais qu'aussitôt après sa gymnastique, il se sentait à nouveau vaillant. Point n'est besoin de vouloir mourir pour comprendre tout le bienfait de cette thérapeutique que l’on peut se prescrire à soi-même, sans consultation ou autre soutien de la chimie phamarceutique bâloise et autres antidépresseurs. L’exercice est à la portée de tous, ne coûte rien et ne prend que quelques minutes.
Des bienfaits de la gymnastique matinale
Pour Alexandre, qui prend corps
Donner la parole au corps, dès le réveil, avant que n’arrive la cavalerie lourde de nos pensées, soucis et autres armadas de chimères évanescentes que la nuit avait pris soin de dissiper, voilà une hygiène salutaire. C'est une façon d'entrer dans la journée à travers nos muscles, nos organes, les articulations que l’on dérouille. Prendre soin, en somme, de l'armature qui va nous soutenir, contrôler son châssis. Se mettre en bon état de marche avant toute chose, tester les fondamentaux, comme un pilote contrôle son avion avant le décollage: des assouplissements, des pompes, des tractions et des flexions - avant la réflexion.
En se forçant à se donner du mouvement dès l’aube, même mécaniquement, on fatigue les velléités malsaines qui pourraient surgir. On secoue la déprime et autres oppressions de l'humeur qui viendraient nous plomber à peine les yeux ouverts. On évite les embouteillages d’idées qui nous agacent le moral, comme une cohue de moustiques suceurs. On repousse cette envie de se rétracter, de replonger dans le sommeil, comme dans l’oubli ou l’alcool. On se prend en main de manière excessivement pragmatique. Pas de théorie, pas de remède miracle: le corps. Et un, et deux et trois, et on reprend! Jane Fonda, Véronique et Davina avant Freud et Jung, du concret, de la sueur - de la sueur, pour éviter les larmes - de l’effort, en douceur et puis on y prend goût et voilà qu’on se jette corps et âme dans une nouvelle série de pompe. Le mot “gymnastique” est d’ailleurs éclairant. Il est éla-stique, et la souplesse est un des intérêts de ce rituel quotidien. En m’étirant, je gagne du terrain sur moi-même, j’utilise les ressources existantes pour m’agrandir et grandir. Je fais de la place. La gymnastique est une philosophie charitable qui peut se résumer comme suit: ne t’étire pas au-delà de tes propres ressources, et contente-toi de l’effort que te demande ta parcelle de vie. Oui, c’est un exercice de dépouillement, un travail au plus près de sa chair, de sa peau, comme vient le confirmer l’étymologie du mot “gymnastique” lui-même, qui appartient à la famille de “nu”. J’aime cette pratique rudimentaire qui ne fait appel à aucun coach ou centre de fitness hypersophistiqué. L’objectif n’est pas de sublimer socialement ses courbatures aux yeux de tous, affublé d’un jogging de marque prestigieuse, mais de se saluer soi-même au saut du lit, de se montrer respectueux de notre partie immergée de l’iceberg, qui devrait ô combien plus nous importer que n’importe lequel des soucis qui nous assaillent, puisque c’est avec lui que nous allons devoir composer pour trouver des solutions.
On est essoufflé, mais au moins on ne pense pas. Et ne pas penser, on n’y songe pas assez, mais c’est du bonheur pur, un cadeau que l’on se fait, un moment de répit. Parce qu’on pense souvent assez mal, contrairement à notre corps. La preuve en est: il fait son travail de nous faire vivre, et nous, on le mine, on le triture, on l’angoisse, on lui fait éprouver des choses terribles en pensant. Pas étonnant qu’au bout d’un moment il tombe malade, et même mal en point, il essaie encore de nous guérir. Nous sommes des employeurs ingrats. On se croit rationnel, “je pense donc je suis”! Laissez-moi rire! Je pense donc je me défais, j’entrave la bonne marche organique de moi-même. Surtout quand je prétends commander la pensée, en bon petit chef, du haut de mon trône, à donner mes ordres, “fais ci, fais ça”. Et le corps lui, soumis comme un esclave à un maître tyrannique, fait docilement de son mieux. Ordre, contre-ordre, et tiens, prends ça encore! Et un jour on dit: “Monsieur Lachepaprise est mort, c’est le coeur qui a lâché”. Mais c’est Monsieur Lachepasprise qui a lâché son coeur, et non l’inverse. Dans les avis mortuaires, on devrait remercier les organes qui ont payé de leur vie pour que le bonhomme survive le plus longtemps possible.
La gymnastique est un retour à soi, en soi, dans sa maison de chair, dont on prend bon soin, sur laquelle on veille. Si je suis bien dans ma peau, il est certain que cela s’en ressentira dans mes relations avec autrui. En secouant mes raideurs physiques, je dénoue certaines raideurs psychiques. Je tonifie ma pensée, car toute pensée véritable participe du tout que je suis, corps et esprit. Je donne du corps à mon coeur. C’est pour cela également que je me méfie de mes élucubrations mentales du matin. Je ne suis pas bon à penser quoi que ce soit tant que je n’aurai pas réussi à toucher le bout de mon orteil droit avec ma main gauche - j’y parviens, mais avec peine. Et si je n’y parviens pas, je veille à faire silence tout le jour et à ne pas aborder de sujets graves, conscient que si je peux si peu sur moi-même, c’est que je ne suis pas en état de m’aventurer dans le domaine autrement plus ardu de la réflexion. Il y a des enceintes qu’on ne devrait être autorisé à franchir sans avoir réalisé une série d’exercices physiques bruts. Et que l’on me comprenne bien, il ne s’agit pas ici de performances, mais de mouvements élémentaires afin de se re-membrer, c’est-à-dire de se réunir, de se souvenir de notre petite musique intime - “to remember” en anglais. Comme un instrument de musique que l’on accorde avant de jouer une partition qui est celle de la journée.
Alors, en parodiant Verlaine, disons. “De la gymnastique avant tout chose!"
Photo: Léopold Sédar Senghor
Reddition intérieure - Ceci pourrait être une manière de répondre "Présent!" au rendez-vous avec soi-même, de se rendre à l'évidence de ce que nous dit notre corps. Parce qu’on pense souvent assez mal lorsqu'on omet son corps ou qu'on le tient pour quantité négligeable, comme un esclave. La preuve: il fait son incroyable travail de nous faire vivre, et nous, on le mine, on le triture, on l’angoisse, on lui fait éprouver des choses terribles, en pensant. Pas étonnant qu’au bout d’un moment il tombe malade, et là encore, il va essayer de nous guérir. Nous sommes des employeurs ingrats. On se croit rationnel, “je pense donc je suis”! Laissez-moi rire! Je pense donc je me défais, j’entrave la bonne marche organique de moi-même. Surtout lorsque je prétends commander la pensée, en bon petit chef, du haut de mon trône, en lui donnant des ordres, “fais ci, fais ça”. Et le corps lui, soumis comme un gentil toutou à un maître tyrannique, fait docilement de son mieux. Ordre, contre-ordre, et tiens, prends encore ça. Et un jour on dit: “Monsieur Lachepaprise est mort, c’est le coeur qui a lâché”. Mais je crois au contraire que c’est Monsieur Lachepasprise qui a lâché son coeur, et non l’inverse. Dans les avis mortuaires, on devrait remercier les organes qui ont tout fait pour que le bonhomme vive le plus longtemps possible.
Prendre quotidiennement rendez-vous avec soi-même, c'est apprendre que je ne suis pas qu'une tête, mais un tout et qu'en me mettant à l'écoute de mon corps, je me vis complètement. Prendre rendez-vous avec moi-même, c'est choisir d'ôter mon bonnet d'âne, de quitter le coin dans lequel je me suis moi-même mis pour me punir, de détourner le regard du mur des idées que je me fais, pour me rejoindre. A chacun de se souvenir où se trouve son havre de paix, avec l'aide de son vécu, de ses sensations et des choses aimées, avec tout ce qui lui sourit et lui fait du bien. Il n'y a pas de recettes, mais une première indication que nous donne Alexandre Jollien: prendre le temps de contempler les aubes qui se lèvent en nous.
Prendre quotidiennement rendez-vous avec soi-même, c'est apprendre que je ne suis pas qu'une tête, mais un tout et qu'en me mettant à l'écoute de mon corps, je me vis complètement. Prendre rendez-vous avec moi-même, c'est choisir d'ôter mon bonnet d'âne, de quitter le coin dans lequel je me suis moi-même mis pour me punir, de détourner le regard du mur des idées que je me fais, pour me rejoindre. A chacun de se souvenir où se trouve son havre de paix, avec l'aide de son vécu, de ses sensations et des choses aimées, avec tout ce qui lui sourit et lui fait du bien. Il n'y a pas de recettes, mais une première indication que nous donne Alexandre Jollien: prendre le temps de contempler les aubes qui se lèvent en nous.
Café romand - Il y a foule, le froid précipite les gourmands dans le café plein à craquer à cette saison, pour la plupart, amateurs de fondue, le lieu est réputé. J'attends un ami cher, j'ai pris place depuis un petit moment déjà, avec un bon livre et je sirote un verre de rouge. La géographie des lieux et des visages m'est donc connue, j'ai eu le temps de me fondre dans la masse, de m'imprégner des visages, de repérer des groupes et leur tonalité particulière, de savoir d'où vient ce rire tonitruant qui tonne dans la salle par intermittences.
Je vois au loin la grande porte battante par où Michael entrera, plongeant dans ce ventre grouillant. Je le repérerai dès son arrivée, tandis que pour lui, durant quelques instants, je ne serai qu'une des pièces du puzzle que constituent toutes les personnes présentes, un anonyme, le temps que son regard apprivoise cette nouvelle topographie. Puis ses recherches se feront plus précises, voilà que je me lève, je lui fais signe, j'émerge du magma des dîneurs, il me sourit, il plonge dans la foule pour me rejoindre. La soirée peut débuter.
Je vois au loin la grande porte battante par où Michael entrera, plongeant dans ce ventre grouillant. Je le repérerai dès son arrivée, tandis que pour lui, durant quelques instants, je ne serai qu'une des pièces du puzzle que constituent toutes les personnes présentes, un anonyme, le temps que son regard apprivoise cette nouvelle topographie. Puis ses recherches se feront plus précises, voilà que je me lève, je lui fais signe, j'émerge du magma des dîneurs, il me sourit, il plonge dans la foule pour me rejoindre. La soirée peut débuter.
Georges Haldas nous mettait en garde régulièrement contre les dangers de la dispersion, de l'éparpillement intérieure, de tous les divertissements qui serait susceptibles de faire de nous des coeurs percés:
"Tout va dans le sens, aujourd'hui, de l'éclatement ("s'éclater", etc.). J'irai donc dans celui de la retenue et de la discrétion. On va dans le sens du monumental, du fracassant, de la violence? J'irai dans le sens de l'intime, du silence, de la réconciliation." (Georges Haldas, Les Carnets du désert, note du 24 mars 1986)
"Je crois à l'influence des hommes silencieux et rayonnants et je sais par expérience que ces hommes sont rares. Ils donnent cependant de la saveur à notre monde... Rien ne sera perdu aussi longtemps qu'il y aura de tels hommes. S'il est un souhait que nous devons exprimer aujourd'hui, c'est celui de voir en nous-mêmes des commencements de contemplation." (Marius Grant, quaker français mort à la fin de la deuxième guerre mondiale)
Du fossé qui sépare l'orient de l'occident à la vue du vide - Ce Monsieur asiatique, à quelques semaines de la retraite, qui me raconte qu'il a suivi un cours de "préparation à la retraite" dans l'entreprise pour laquelle il travaille. Il a été étonné de voir que bon nombre des participants vivaient cette échéance prochaine avec une angoisse non dissimulée, ce qui eut pour effet d'affermir sa sérénité.
Cette vieille dame, riche à en juger par tout le laiton qui la décore et qui, alors que sa collègue de niveau social tapote sur son verre avec son couteau pour appeler le garçon, dit que chez elle, elle a une clochette pour appeler "sa" bonne. J'espère que dans l'au-delà, ceux qui auront appelé d'autres êtres humains avec des clochettes, en auront une autour du cou, comme des vaches, pour l'éternité.
Disons le tout de go: avec des illuminés comme Proust, l'espèce est en danger. Le pauvre Marcel était tellement à côté de ses pompes, que s'il lui arrivait de sortir de chez lui à Paris, boulevard Haussmann, il devait sonner à la porte de ses voisins pour leur demander où se trouvait son appartement!
J'apprends à passer chaque jour quelques instants à m'asseoir et à ne rien faire. Manière de méditation zen, bien que le mot "méditation" dans mon cas soit beaucoup trop gros et que du zen je ne sache rien. Au début, je m'enorgueillissais de me trouver parfois dans un lieu particulièrement propice à ce genre d'exercice, et j'avais une attente particulière sur la qualité que devait avoir ce moment. Autant dire qu'à coup sûr, c'était la meilleure manière de me frustrer, car je ne parvenais pas à m'apaiser, à me concentrer, qu'une mouche ou je ne sais quoi venait me déranger, et alors je m'énervais - je m'énerve toujours d'ailleurs. Ces échecs successifs et nombreux m'ont permis de comprendre une grande chose que disent tous les manuels de zen - que j'abhorre mais que je ne manque pas de lire: seulement s'asseoir, sans attente aucune. C'est très clair. Si quelque chose doit advenir, une émotion particulière, un peu de lumière, elle ne surgira pas parce que j'ai cherché à la provoquer de manière volontaire, intellectuelle, mais précisément parce que ne voulant rien, je permets que tout soit possible, je crée l'espace nécessaire en moi, j'accepte de ne plus chercher à contrôler, mais de me laisser surprendre. Et même penser que je puisse être surpris, c'est encore beaucoup trop, et c'est prétentieux. Pourquoi devrait-on venir me surprendre comme le père Noël met des cadeaux dans les chaussettes des enfants. Et si rien ne devait jamais se produire, si "l'illumination" ne devait jamais se produire? Qu'importe. J'aurais vécu serein, nonchalant de quelque miracle que ce soit, dans des dispositions favorables ici-bas.
De la souveraineté d'un PDG d'entreprise et de ses sujets - La place de parc du PDG est toujours occupée en son absence par l'un ou l'autre de ses vassaux qui vient y ranger son carrosse en l'absence de sa majesté. Détail intéressant: chaque fois que le roi est rentré, et qu'il serait censé ne venir même que quelques minutes au Palais, la place n'est jamais occupée. C'est dire comme tout un chacun lit avec attention les minutes de l'ordre du jour de Celui dont on ne veut rien ignorer afin de pouvoir témoigner de son allégeance s'il venait à passer.
Ces employés qui répondent aux appels de leur patron même en vacances, angoissés à l'idée qu'ils pourraient ne pas être atteignables et qu'au final on ait réglé une affaire urgente en ayant peut-être pensé qu'ils ne s'en étaient pas chargés. En général, ce sont des gens consciencieux à l'excès. Ce sont aussi des personnes susceptibles de finir en arrêt maladie.
Dire "Gloire à Dieu au plus haut des cieux", c'est placer bien plus haut que soi une aspiration vers laquelle tendre et s'élever. Et quand bien même ce point là-haut n'existerait pas, qu'il serait imaginé ou imaginaire - peut-être archétypique, car largement partagé, qu'importe, s'il me permet d'extraire de la gangue de mon psychisme le meilleur de moi, de m'agrandir pour lui faire de la place?
Réponse faite ce jour à la question "Faut-il autoriser les médecins à pratiquer l'euthanasie?":
Non, parce que comme on sait qu'ensuite les décisions passeront dans les mains des assurances, les assurés qui ne sont pas en bonne santé risquent d'être euthanasiés par le médecin conseil - puis par la secrétaire, car ce genre de décision sera devenue courante - des caisses d'assurance. Et personnellement, je préfère mourir dignement sans laisser une franchise de 10% à payer à ma famille sur la facture du médecin qui aura reçu l'ordre (de l'assurance) d'en finir avec moi parce que j'aurai une surcharge pondérale de trois kilos qu'il faut enrayer rapidement pour éviter les coûts futurs qui serait à la charge de mon assurance.
Non, parce que comme on sait qu'ensuite les décisions passeront dans les mains des assurances, les assurés qui ne sont pas en bonne santé risquent d'être euthanasiés par le médecin conseil - puis par la secrétaire, car ce genre de décision sera devenue courante - des caisses d'assurance. Et personnellement, je préfère mourir dignement sans laisser une franchise de 10% à payer à ma famille sur la facture du médecin qui aura reçu l'ordre (de l'assurance) d'en finir avec moi parce que j'aurai une surcharge pondérale de trois kilos qu'il faut enrayer rapidement pour éviter les coûts futurs qui serait à la charge de mon assurance.
Cette mère dans la librairie, au rayon scolaire, qui doit être à moitié folle tant elle s'adresse de manière extatique à son fils, ne lui laissant pas le temps de trouver les ouvrages dont il a besoin, l'avilissant en le traitant comme un moins que rien parce qu'il ne va pas assez vite, sur un ton snob qui me donne envie de lui faire avaler le dictionnaire de latin que je tiens entre les mains. Quelle sombre crétine! Sa voix de crécelle ne va pas manquer de stériliser le plaisir des découvertes à venir que ce jeune homme pourrait faire. Je n'ai d'ailleurs pas pu m'empêcher de lui jeter un regard chargé de reproche et de mépris, me campant devant son passage quelques instants afin qu'elle médite sur le danger qu'elle court - avaler un dictionnaire comme le Gaffiot - pas l'édition de poche, l'autre - tous les latinistes en conviendront, c'est du solide.
Magnifique Soeur Emmanuelle qui dans son livre, Confessions d'une religieuse, n'hésit pas à dire qu'elle a été en proie aux désirs charnels les plus violents, à une sensualité qui l'a saisie jusqu'à son dernier souffle. C'est éclairant. Cette sexualité, qu'elle a su sublimer à plus haut sens, devait être le carburant qui lui a permis d'entretenir sa phénoménale énergie.
Statistiques (c'est important les statistiques, attention!) - Il paraît que c'est entre 16 et 36 ans qu'on a le plus de chances d'avoir un accident. Ce qui fait mon affaire, car j'ai été immobile durant cette tranche d'âge, je suis donc sauf. Et vu que j'ai également dépassé l'âge jusqu'auquel on a le plus de risques de se suicider - on appelle également cela une chance, ce n'est donc statistiquement que du bonheur en vue.
Café Romand, à Lausanne - Un lieu farouchement typique avec son ange matrone-patronne, cerbère tendre du lieu. Venez-y à 21h, et voici vos narines saisies par un fumet de fondue alléchant - car c'est bien pour cela que vous êtes là ce soir, vous en avez envie - et repoussant - on est jamais bien préparé à l'odeur de dizaines de caquelons allumés un peu partout dans la salle comme des bougies et qui font ronronner le fromage. Mais plus surprenant encore! Revenez le lendemain matin, à 9h, et voilà que ça ne sent plus rien si ce n'est l'odeur enveloppante du café. Je me demande par quel tour de magie la matrone inverse les odeurs, comme elle tirerait des rideaux.
[Le café romand sur facebook]
[Le café romand sur facebook]
Je suis toujours étonné de voir un chat tout à son travail de souris, une biche traverser la clairière, un merle chanter ou un bouledogue ronfler, totalement non-cha-lant de nos si sérieux problèmes et de notre folle excitation. Ils ne sont absolument pas concernés et nous ne cessons de nous agiter à côté d'eux, hors de la nature si proche et pourtant perdue.
Inscription à :
Articles (Atom)
-
J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du maga...





