La plus grande chance pour une famille serait de ne connaître que des héritages de coeur. Lancez quelques centimes là au milieu et les voilà qui se déchirent comme des fauves.
Il allumait des bougies un peu partout dans son appartement, même dans des coins où il ne passait pas forcément. Ce n'était pas grave. Il aimait savoir que des petites lumières intimes veillaient sur les lieux.

Trompe-la-mort

C'est un beau jour du mois de septembre, au bord du lac. Une de ces journées ensoleillées où le monde par ici est beau. Baigné dans une douce lumière d'or. Gilbert et René sont, comme presque chaque après-midi, assis sur un banc, leur poste d'observation, où ils se remémorent le temps passé. Bon et parfois moins bon.

Gilbert et René sont deux personnes dites "âgées". Ils ont tous deux quatre-vingts ans et résident, non loin de là, dans une maison dite, elle aussi, "pour personnes âgées". Ils ont l'autorisation de s'évader -comme ils disent- quelques heures par jour, leur santé le permettant. S'il fait beau, ils vont au bord du lac. S'il pleut, ils iront à la guinguette des pêcheurs, où M'selle Lydia leur servira un coup de rouge. Ah! M'selle Lydia, cette jeune marocaine, c'est un peu de soleil pour eux. Et elle les aime bien ses deux brigands. En sa compagnie, ils n'ont plus l'impression d'être des demeurés à qui on parle fort et lentement en détachant chaque syllabe pour que leur vieux cerveau ait le temps de comprendre. Non. Avec elle, ils sentent à nouveau leur sang bouillonner, comme un grand printemps dans tout leur corps et un peu dans leur cœur. Car elle est jolie M'selle Lydia, et ces deux lascars s'y connaissent.

Mais, cette après-midi, ils sont assis sur leur banc. Toujours le même. Ils l'ont baptisé "Trompe-la-mort", car ici ils ne se sentent plus dans l'antichambre de la grande faucheuse. Peut-être avez-vous eu l'occasion de les rencontrer, vous aussi? Peut-être avez-vous pris le temps de leur parler, de vous intéresser à eux? Vous les aurez vus s'animer, vous raconter, et vous leur aurez permis de se souvenir et de partager. Ô bonheur de pouvoir se souvenir en bonne compagnie. Au bord du lac, ces personnages aux visages parcheminés vous auront fait revivre des histoires d'un autre temps, des histoires de la petite histoire, qui est celle de chacun et le trésor de tous. Ils n'ont besoin d'aucun effet pour vous faire voyager, d'aucun subterfuge, de rien de spectaculaire. Il n'y a pas d'autres enjeux pour eux que d'être des roseaux vivants qui laissent chanter les souvenirs. Si leur champ d'action s'est rétréci, les palais de leur mémoire, eux, sont immenses. Peut-être jugerez-vous que l'instrument est vieux? Mais depuis quand reproche-t-on à un Stradivarius d'être d'époque?

Au moment de les quitter, vous les verrez repartir vers leur maison de retraite, ("On se replie", auront-ils dit en se levant), René disant à Gilbert:
-"On va de nouveau se faire engueuler parce qu'on arrive en retard!"

Et Gilbert de lui répondre:
-"En retard sur quoi?".

Ils partiront d'un éclat de rire complice. Chaque jour, ils se font la même blague, qui est à chaque fois leur manière à eux de se dire qu'ils sont heureux d'être ensemble.
Les écrivains nous racontent ce qui est inscrit dans leur carnet de vie et le partagent avec qui voudra bien les lire. Et, parfois, un lecteur, se sent soudain l'envie de sortir à son tour son carnet, souvent caché profondément au fond de ses poches.
Nous n'osons pas partager nos valeurs de ciel. Nous préférons patauger dans la boue de nos petits conflits intestins. On s'y retrouve mieux.
Ma qualité préférée chez un être? La bonté, la bienveillance. Tout ce qui fait attention, qui porte attention à la part intime, la part féconde d'autrui.
Au contact de certaines personnes, on se sent accordé comme un instrument de musique. Nos propos se font plus précis, on perçoit les choses avec une acuité plus grande. Oui, on sent que notre note personnelle, intime, sonne plus juste.

Et on aimerait que cela dure. Mais cela ne dure pas. Quelques jours, parfois quelques heures plus tard, on se rend compte qu'on est à nouveau désaccordé. On ne sonne pas faux, mais on ne vibre plus aussi haut.

On était porté par l'aura de ces femmes et de ces hommes, par leur humanité, par le travail qu'ils ont fait sur eux et qui rayonnent de manière bénéfique sur autrui. Mais si on ne prend pas le relais et qu'on ne poursuit pas ce travail sur soi, qu'on ne fait pas ses gammes, on en perd tout le bienfait de leur présence. Ils ne peuvent pas vivre à notre place.
Il y a des êtres ou des textes qui forent assez profondément en nous pour faire jaillir nos sources vives. Des ressources dont nous ne connaissions parfois même pas l'existence. Et que nous ne manquons pas, souvent, de dilapider aussitôt, faute d'expérience, de concentration, ou de conscience.
On se croyait sec, sec, sec comme du bois mort. Et voilà un poète bienveillant vient craquer une allumette dans notre âtre et c'est reparti!
-"Le désir primordial du musicien, ce serait d'offrir à l'auditeur une image des innombrables merveilles qu'il connaît et qu'il perçoit dans l'univers." (John Coltrane)

Qui dit mieux?
Ce vieux chanoine lui avait dit:
-Il y a un filon du bon dans nos vies, et c'est à chacun de le trouver.
La dame qui me vend un sapin de Noël en pot me demande:
-Et vous comptez en faire quoi au juste après?
-Le planter sur ma terrasse. J'habite au rez et j'ai un minuscule lopin de terre.
-Mais vous savez que dans dix ans il fera quinze mètres?

J'avais oublié ce détail qui veut que tout ce qui vit croît. Ou du moins cherche à croître.
Chants de l'armée du salut, un peu désuets, au milieu du cyclone frénétique des achats de Noël. Peut-être une planche de salut, précisément.
Pour les désespérés qu'une crise de larmes menacent de saisir au moment de tenter de faire un emballage cadeau qui semble mission impossible - le papier se plie, la ficelle se tord, ceci: l'habit ne fait pas le moine et l'emballage ne fait pas le cadeau.

A bon entendeur, salut!
Ces gens qui pour masquer leur angoisse parlent, parlent, parlent! Au point de ne pas se rendre compte que vous avez quitté la table et que vous êtes rentré chez vous, vous faire une bonne tasse de thé et lire un bon livre - qui vous écoute lui au moins.
Reliez deux coeurs par la pointe pour esquisser les formes du corps d'une femme.
2008
Sans vouloir jouer les Joël Guenoun, voilà une année bien ronde, une année pleine d'anneaux et de mariage, une année qui a la forme d'un cygne, une année qui fait des ronds avec la bouche et des jumelles avec son 8.

"L'Enchantement simple" de Christian Bobin, "la petite graine" de Georges Haldas, "les minutes heureuses" de Charles Baudelaire.

Ces gens là sont des semeurs de joie.
Pardon Monsieur Bobin de vous emprunter un peu trop souvent votre titre "L'Enchantement simple". Mais que voulez-vous? Demande-t-on a un enfant lorsqu'il a appris ses premiers mots, ses fondamentaux, d'en changer, d'en trouver d'autres? Et puisque vos textes entrent si bien dans nos coeurs, pourquoi s'en priverait-on?
Quelques mots, pour s'assurer les meilleures dispositions intérieures qui soient afin d'accueillir les enchantements simples du jour nouveau.
Un employé subit le martyr sous les ordres d'un chef despotique. Les autres chefs trouvent pourtant ce dernier sympathique, l'estiment. Et ne comprendraient pas les récriminations de l'employé. Evidemment. Ils ne lui sont pas soumis.
Il y a des femmes qui appellent leur mari "mon biquounet" (d'une voix tremblante et niaise, comme si elles parlaient à un demeuré) et leur font les pires crasses qui soient.
Le monde est plus clair que je ne le pense. "Penser": voilà le voile obscurcissant.
Parfois je me sens appelé. Mais pas par téléphone.
Nous devrions faire un herbier de nos enchantements simples.
Les titres de certains livres trouvent en nous des échos insoupçonnés. Ils nous portent comme on les porte. Ils nous accompagnent pour un temps. Comme un proche, comme un être intime. Ce sont des révélateurs de joie. Ainsi, le très beau titre du recueil de poèmes de Christian Bobin: L'enchantement simple (et oui, encore lui).
Un enchantement simple: réveiller une personne que l'on aime à l'aube.
La vie avait quelque chose à me dire qui a la couleur de tes yeux, ton sourire, ce je ne sais quoi sur ton visage qui me rend heureux.
Certaines femmes ne supportent pas qu'un homme, qu'elles aimeraient séduire, reste indifférent. Elles useront de tout leur charme pour le conquérir. Puis l'abandonneront comme de la viande froide, avec mépris. Outrée que le pauvre hère ait si facilement cédé.
Canton de Vaud: laissez traîner trois pauvres minons dans une buanderie et le locataire suivant brandira haut et fort le mot de "dénonciation", réveillant des haines séculaires. (A moins que ce dernier soit totalement inculte et n'ait aucune connaissance d'un passé somme toute récent. Dans ce cas, c'est un abruti. Alors, ayez pitié.)
Il s'était mis à faire de la musculation, mais il commença à craindre, en entendant le bruit mécanique des appareils, que son âme perde du poids.
Ce sont des mots trop grands pour entrer dans un homme.
Une rencontre, c'est parfois l'impensable qui entre dans nos vies.
Par la capacité que tu as à me surprendre, tu nous renforces.
Cet Indien à qui je demande:
-Donc, vous ne mangez pas de viande?

Et lui, interloqué:
-Mais non, je suis hindou.

Et moi, quels sont les sacrifices que je fais au nom de ce que je crois?
Etonnant que le mot "désespérément" compte trois accents aigus. Je les aurais plutôt vus graves.
Le poète est un regard arc-en-ciel. Les petites gouttes perlées du quotidien se colorent en le traversant.
Se mettre à la hauteur de la phrase, à la hauteur du mot, de chaque mot qui constitue la phrase. De chaque syllabe qui constitue le pas de la phrase. Comme on marche sur un sentier. Il se déroule devant notre plume. Mais cet espace ne peut se franchir à tire-d'aile. Nous ne sommes pas des oiseaux. On en suit les lacets, les étapes, on hésite, on se perd. En route à travers notre paysage intime, vers le monde.
Des petites notes sur le point de germer, prêtes à faire craquer leur petite cosse de bois. Il ne suffit plus que de la chaleur d'un regard.
Peut-être, un jour, mes petites notes grandiront et gagneront en poésie. Aujourd'hui, ce sont des oisillons auxquels je donne la becquetée.
-Et vous, votre rêve?
-Une belle page d'écriture.
Je travaille sur des petites phrases, comme ça je peux les prendre partout avec moi.
Ecrire sur un clavier en plastique... bruit de mitraillette, bruit mécanique et anonyme. Sans chaleur. Le discret grattement de la plume sur le papier, les arabesques que dessine notre écriture, toujours singulière... Deux mondes.
La phrase courte pourrait donner à penser que je cherche à trouver des formules brèves, que je m'adonne à l'écriture du sprinter qui recherche la performance. Mais c'est tout le contraire. Je marche lentement, et je ne vais pas très loin de chez moi. Je décris les choses qui m'entourent. Les choses familières.
-Mais tu ne vas tout de même pas rester toute la journée devant cette cathédrale de Monet?
-Ah, mais c'est que la visite de l'édifice prend du temps!
Les mots sont comme le guano. Ils fertilisent. Ce ne sont pas des fraises. Ils aident les fraises à pousser.
Dans l'ambre de nos vies, tant d'or qui brille.
Je déteste les mots en "-tiques" qui sont souvent probléma-tiques (ils vous sucent le sang). Mais les mots en "-ie", je les adore: "poésie", "frénésie", "vie".
Je travaille sur les copeaux de bois frisés du Grand Luthier.
J'écris des merlinades pour faire des joints entre les carreaux de ma mosaïque intérieure.
J'ai su qu'elle était enceinte le jour où son corps s'est arrondi comme un "oui".
Pendant qu'ils traversaient le ciel, en quête de dépaysement, lui se déplaçait d'un pas pour lire le titre d'un livre sur sa tranche.
L'enfant se demandait comment accrocher une poulie dans le ciel.
Une jolie fille qui vend du pain, c'est le blé de la terre porté aux nues.
Même en marchant à rebours dans la neige, on laisse des traces.
Les oiseaux qui chantent dans une forêt me font penser aux scintillements de la lumière sur un diamant, comme des petits éclats musicaux.
Ecrire des souvenirs qui seraient autant de belles feuilles d'automne cuivrées comme de beaux écus.
Des pensées brèves qui se dérouleraient dans l'esprit du lecteur. Comme un bourgeon déploie ses feuilles.
Ecrire avec un crayon en bois, c'est tuer un arbre. Y mettre sa peine, c'est lui offrir quelques bourgeons supplémentaires.
Le corps du poète est mutilé des souffrances de chacun et du ciel de tous.
A travers mes mots, j'aimerais atteindre la densité d'un sourire.
Il y a des femmes qui vous griffent du regard tandis que leur bouche vous sourit.
Je lis Les Misérables et je suis affligé de constater qu'au-delà de quelques pauvres lignes le ressort de ma plume se détend. Le ressort intérieur, j'entends. Le matériel que j'utilise est de bonne qualité.
J'aime entendre, au coeur de la nuit, les crissements aigus des rails au passage des trains, dans la gare de triage. Comme si des baleines chantaient au loin.
Je me demande quel enchantement simple (pour reprendre le titre du beau recueil de poèmes de Christian Bobin) m'a rendu visite depuis mon réveil. A priori aucun. Mais je suis sûr que si je gratte un peu la couche de paresse qui me carapace, je serais surpris de découvrir que j'ai enregistré une foule de petites choses.
Il est bon parfois d'être en jachère. Pour laisser notre nature au repos. D'ailleurs, quoi de plus beau qu'un champ qui fleurit sans mission de moisson particulière. Sa terre se couvre d'un feu d'artifices de couleurs.
On sait qu'il ne faut pas. On le fait quand même. On se demande pourquoi on l'a fait. On sait qu'il ne faut pas. On le fait quand même. On se demande pourquoi on l'a fait. On sait qu'il ne faut pas. On le fait quand même. On se demande pourquoi on l'a fait. On sait qu'il ne faut pas. On le fait quand même. On se demande pourquoi on l'a fait. On sait qu'il ne faut pas. On le fait quand même. On se demande pourquoi on l'a fait.
Les barrières du chemin de fer qui, lorsqu'elles se relèvent, semblent dire "Hourra!".
Ce vieux café sur les tables duquel un petit écriteau vous demande de fumer modérément car la ventilation est poussive. Beaucoup s'en plaignent. Et pourtant, il a bien le droit d'avoir les poumons fatigués, lui aussi.
On est toujours le Don Quichotte d'un autre. Et le Sacho Pança de quelqu'un.
Ils s'observaient à travers le reflet de la vitre du train, mais n'osèrent jamais se parler.
"Développez, développez", me demandait-on. Mais au bout de deux lignes, j'avais tout dit. Au-delà, je me répandais.
J'ai l'ambition démesurée de devenir cadre. Pour laisser le soleil et le chant des oiseaux entrer dans ma maison. Et pourquoi pas, un chat.
- C'est bien joli vos petites notes, mais c'est un peu court...
-Je ne peux pas respirer plus profondément.
Mon pied épouse la patine du pavé, j'en sens les irrégularités sous ma semelle qui se propagent à l'infini, comme une onde proustienne.
On demanda à celui-ci quel était son but dans la vie: "Gagner de l'argent"; et cet autre: "Fonder une famille; et celui-là: "Devenir Président". Et lui: "Devenir une petite bougie qui répand une douce clarté dans la nuit".
Peut-être me remerciera-t-on d'avoir directement écrit un recueil de citations avant de composer une oeuvre en quarante volumes. J'aurai ainsi fait gagner du temps à tout le monde.
Un jour cet homme décida de donner sa chance au meilleur de lui-même.
Vivaldi! Avez-vous bien écouté ne serait-ce que les sonorités de ce nom de génie?
Mille notes sur cent pages, mais une seule reliure.
Des paroles qui guérissent: elles existent. Et comme elles font du bien!
Parfois on se vicie le cerveau d'idées fumeuses au point de ne même plus trouver de fenêtre pour s'aérer la boîte crânienne.
Devoir rire à des gags bêtes lorsque l'on est de mauvaise humeur: un calvaire. Même le muscle risorius s'y refuse.
Si un arbre pouvait exprimer tout son mécontentement à la vue d'une tronçonneuse les bûcherons partiraient en courant.
A travers la vitre de la cabine d'un gros camion j'aperçois deux bouts de pieds en chaussettes posés sur le tableau de bord. Une grande paix règne sur le chantier. C'est l'heure de la pause. Chacun reprend des forces. On entend à nouveau les oiseaux chanter.
On a inventé des oreillettes pour ne plus avoir à tenir son téléphone portable à la main. Libre (enfin... le mot est un peu gros), vous vaquez à vos occupations tout en parlant avec votre interlocuteur.

Cela fait des siècles que nous avons un équipement ô combien plus sophistiqué en nous pour se mettre à l'écoute de nos besoins profonds. Et nous ne sommes pas fichus d'utiliser nos ressources intérieures tout aussi simplement que nous utilisons une oreillette.

Peut-être est-ce dû au fait qu'on ne nous a pas livré de mode d'emploi?
Son menton était toujours en colère. Sa belle barbe blanche était toute ébouriffée. Il avait le poil nerveux.
On se relit. On est affligé. On ne peut néanmoins pas faire autrement qu'écrire. C'est notre façon de participer au Banquet de la Vie.
Les nouvelles technologies nous éloignent de l'art lent de la vie.
A l'air du string et du push up, je veux laisser mes vers à l'air.
Elle étreignait ses formes dans un étroit corset métrique.
Une petite goutte de rosée au creux d'un trèfle où l'univers se reflète.
Il en avait fait une sainte alors qu'il voulait simplement toucher ses seins.
Le jour se lève et je m'aperçois qu'il y avait un chat noir à la fenêtre.
Fut un temps où le verbe "être" n'était pas un verbe de galérien.
Signer un contrat d'assurance avec un Mont-Blanc. Ecrire un poème avec un petit bout de crayon en bois.
Elle lui disait "Chéri" comme elle aurait dit "lessive".
Si je devais avoir une montre au poignet, ce serait un arbre.
Nos mots pèsent le poids de notre humanité.
Il écrivait en prose pour ne pas avoir à revenir sur les décombres de son enfance.
Il s'était fait un drame d'une histoire qui ne le concernait pas.
Une fillette le jour de son neuvième anniversaire:
-C'est mon dernier anniversaire à un chiffre.
Ce couple avait minutieusement nettoyé l'âtre de leur cheminée. Il ne restait pas la moindre braise.
Toutes ces méthodes pour perdre du ventre au lieu d'atteindre la bouddhéité.
Au réveil, démaquillée, elle ressemblait à un lapin devant les phares d'une automobile.
Victor Hugo: le grand huit de la littérature française.
Haïku: une cathédrale en trois vers.
C'est à pied que l'on comprend le mieux un poème.
Face à vos certitudes, Monsieur, mes pires angoisses sont un baume!
Il analysait un poème comme on démonte un vélomoteur: mécaniquement. Et il s'étonnait de ne jamais entendre la petite musique des vers.
La magie de Noël: qu'il n'y ait pas plus de morts aux repas de famille.
Sur la terre, quand c'est fini, c'est pour longtemps.
Deux vieux devant un string:
-Tu as vu, c'est ça qu'on appelle un string.
-Une vraie peau de chagrin.
-Ouais, elle a épuisé son quota de jules celle-là.
On lui expliqua scient-i-fi-que-ment les phénomènes atmosphériques qui produisent un arc-en-ciel. Il n'en trouva pas pour autant cela moins magique.
Sa poitrine pigeonnante semblait pousser le ciel en l'air.
Bouledogue: gorille de poche.
Sharpeï: chien en soufflet d'accordéon.
Le merle est mort sur le pavé. Son petit bec est blanc.
Les coquelicots rouges dont les pétales froissés frémissent au vent, comme un baiser qui a explosé.
Les cheveux gris et une canne à la main, il disait "mon papa", tout étonné d'être toujours précédé de l'homme qu'il avait laissé derrière lui.
Le divan d'un psychiatre, bourré d'acariâtre acariens familiaux.
Il se demandait pourquoi la ligne de ce test de grossesse était horizontale alors qu'elle annonçait la vie.
Il se rendit compte un jour, avec horreur, que tous riaient de ses traits d'esprit uniquement parce qu'il était "Monsieur le Directeur".
-La poésie, ça sert à quoi?
-Et vous, votre cravate, elle sert à quoi?
Il tenait son livre de contes quotidiens avec la plus grande rigueur.
Ils s'acharnaient à défaire ce que quelques-uns faisaient.
-C'est un peu du pipo vos haïku. Trois vers... Vous plaisantez!
-Et toute une vie pour les faire...
Pourquoi le mot "hexamètre" ne fait que trois syllabes?
-Vous faites quoi dans la vie?
-Je suis poète.
-C'est quoi exactement?
-C'est une sorte de panneau solaire. Ca capte la chaleur humaine pour la restituer.
-Ah? Vous trouvez l'homme spécialement chaleureux?
-Non. C'est pour ça que je gagne si mal ma vie.
-"Vous êtes romancier?"
-"Non, pire. Poète."
Libérez la joie!
Les feuilles d'automne en séchant se recroquevillent comme si elles croisaient les bras sur leur poitrine pour mourir.

La tiers

Je suis la tiers.

Je suis celle qui n'existe pas. J'incarne un fantasme. Date de péremption à l'appui. Je suis celle de tous les plaisirs que ces deux-là ne savent plus s'offrir, de tous les mots qu'ils n'osent plus prononcer, de toutes les attentions qu'ils ne savent plus avoir, de toutes les frustrations qu'ils ruminent. Je suis un espace de sexe, de fun et de romantisme. Je suis, en somme, leur fusible.

L'officielle ignore-t-elle mon existence? Je ne saurais le dire. Ces choses-là ne sont pas très claires. De toute manière, elles ne sauraient l'être. Je suis la zone floue de leur relation. Peut-être préfère-t-elle jouer à celle qui ne sait pas. Ca l'arrange somme toute que le désir ait été évacué de leur petit intérieur propret qu'aucun orgasme ne vient plus perturber.

Je suis la tiers. Je ne suis pas une prostituée. On me paie de mots et de promesses. Je suis celle qui sera sacrifiée sur l'autel de leur joie de se retrouver. Je leur aurai permis de se reconnaître à nouveau, pour quelques temps. J'aurai été un joli détour et je crèverai dans ma solitude alors qu'ils se blottiront l'un contre l'autre, fort de la frayeur qu'ils ont connue, fort de la lâcheté qui les empêche de se quitter ou de vivre pleinement leur relation.

Comment ai-je pu croire des mots que je savais minés? J'avais pourtant bien vu les racines profondes et cossues qui les liaient. Et qui transparaissaient dans chacun des mots qui niaient leur force. J'ai voulu croire qu'une rose qui se pose sur le tronc d'un chêne aurait la force de le déraciner. J'ai voulu le croire car je le sentais sincère et souffrant.

Les mots qui mentent sont les mêmes que ceux qui disent la vérité. Mais je crois qu'il ne m'avait pas menti quand il est venu vers moi. Et qu'il aurait aimé réussir la greffe du chêne et de la rose. Il aurait voulu qu'un miracle se produise, qu'une plante d'une nouvelle espèce, qui aurait été notre histoire, naisse.

M'expliquerez-vous pourquoi je suis celle qui s'est trouvée là à un moment où un homme croit dans sa capacité de s'arracher à une vie dont il ne veut plus? Une vie qui paraît si bien lui convenir, pourtant. Il ne lui manquait peut-être que quelques ébats un peu lascifs. Quelques mots crus qu'il n'a pas osé prononcer depuis longtemps et qui auront suffi à satisfaire le mâle qui sommeillait en lui. Un mâle qui cherche maintenant à ne surtout pas me faire de mal. Pour que je ne fasse pas trop de bruit.

-"Tu comprends..."

Moi, en larme, je ne comprends qu'une chose. C'est que j'ai vécu quelques mois sous-vide. Conservation impeccable. Pas de trace. Je n'ai été rien d'autre qu'un petit frisson. Et comme je suis bien gentille, je comprends. Je comprends qu'un pétale de rose ne déracine pas un chêne. Aussi pourri puisse-t-il être. J'ai poussé comme une belle fraise sur le fumier de leur couple. Bonheur!

La tiers, je suis la tiers-exclue.

Et alors que lui vivait une relation virtuelle, moi je lui ai ouvert mon cœur, je lui ai offert mon corps, mon intimité. J'ai éprouvé des sentiments qui donnaient un sens à ma vie. Moi, je ne jouais pas.

Sa grande crainte était que je tombe enceinte. Là, soudain, la Playstation aurait accouché d'un personnage de son jeu. Moi, je ne craignais pas de porter la vie, ô non. Je craignais d'entendre des mots qui m'auraient dit: "Avorte!" "N'existe pas!" "Ne procrée pas!" "Reste à ta place!"... Le néant.

Ma pauvre fille, ne pouvais-tu pas simplement te tenir à l'écart? Mais je n'avais rien demandé, moi. Etre à l'écart, j'ai l'habitude, c'est même un style de vie chez moi. Simplement là, soudain, j'avais l'impression de pouvoir quitter la marge pour enfin entrer dans le texte. J'ai très vite été biffée. Fausse note sur une partition insipide. Je sonnais trop haut. Je demandais trop.


Je suis la tiers, cette belle dans la vie d'un adulte qui se brûle quelques instants au contact d'un rêve qu'il porte au fond de ses entrailles. Encore un peu, et il m'aurait reproché d'avoir déterré la hache des songes.

Aujourd'hui, il se tortille dans sa culpabilité. Il déblatère des excuses qui sont autant d'insultes à ce que nous avons pu vivre de beau. Il nie même ces quelques restes afin d'être sûr de pouvoir dormir en paix.

Je ne lui demandais pas tout, mais juste le courage de souhaiter bon vent à un pétale de rose pour qui cette rencontre fut importante, malgré tout.

Une tiers en miettes, ça fait combien de dixièmes?

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?