Trompe-la-mort
C'est un beau jour du mois de septembre, au bord du lac. Une de ces journées ensoleillées où le monde par ici est beau. Baigné dans une douce lumière d'or. Gilbert et René sont, comme presque chaque après-midi, assis sur un banc, leur poste d'observation, où ils se remémorent le temps passé. Bon et parfois moins bon.
Gilbert et René sont deux personnes dites "âgées". Ils ont tous deux quatre-vingts ans et résident, non loin de là, dans une maison dite, elle aussi, "pour personnes âgées". Ils ont l'autorisation de s'évader -comme ils disent- quelques heures par jour, leur santé le permettant. S'il fait beau, ils vont au bord du lac. S'il pleut, ils iront à la guinguette des pêcheurs, où M'selle Lydia leur servira un coup de rouge. Ah! M'selle Lydia, cette jeune marocaine, c'est un peu de soleil pour eux. Et elle les aime bien ses deux brigands. En sa compagnie, ils n'ont plus l'impression d'être des demeurés à qui on parle fort et lentement en détachant chaque syllabe pour que leur vieux cerveau ait le temps de comprendre. Non. Avec elle, ils sentent à nouveau leur sang bouillonner, comme un grand printemps dans tout leur corps et un peu dans leur cœur. Car elle est jolie M'selle Lydia, et ces deux lascars s'y connaissent.
Mais, cette après-midi, ils sont assis sur leur banc. Toujours le même. Ils l'ont baptisé "Trompe-la-mort", car ici ils ne se sentent plus dans l'antichambre de la grande faucheuse. Peut-être avez-vous eu l'occasion de les rencontrer, vous aussi? Peut-être avez-vous pris le temps de leur parler, de vous intéresser à eux? Vous les aurez vus s'animer, vous raconter, et vous leur aurez permis de se souvenir et de partager. Ô bonheur de pouvoir se souvenir en bonne compagnie. Au bord du lac, ces personnages aux visages parcheminés vous auront fait revivre des histoires d'un autre temps, des histoires de la petite histoire, qui est celle de chacun et le trésor de tous. Ils n'ont besoin d'aucun effet pour vous faire voyager, d'aucun subterfuge, de rien de spectaculaire. Il n'y a pas d'autres enjeux pour eux que d'être des roseaux vivants qui laissent chanter les souvenirs. Si leur champ d'action s'est rétréci, les palais de leur mémoire, eux, sont immenses. Peut-être jugerez-vous que l'instrument est vieux? Mais depuis quand reproche-t-on à un Stradivarius d'être d'époque?
Au moment de les quitter, vous les verrez repartir vers leur maison de retraite, ("On se replie", auront-ils dit en se levant), René disant à Gilbert:
-"On va de nouveau se faire engueuler parce qu'on arrive en retard!"
Et Gilbert de lui répondre:
-"En retard sur quoi?".
Ils partiront d'un éclat de rire complice. Chaque jour, ils se font la même blague, qui est à chaque fois leur manière à eux de se dire qu'ils sont heureux d'être ensemble.
Gilbert et René sont deux personnes dites "âgées". Ils ont tous deux quatre-vingts ans et résident, non loin de là, dans une maison dite, elle aussi, "pour personnes âgées". Ils ont l'autorisation de s'évader -comme ils disent- quelques heures par jour, leur santé le permettant. S'il fait beau, ils vont au bord du lac. S'il pleut, ils iront à la guinguette des pêcheurs, où M'selle Lydia leur servira un coup de rouge. Ah! M'selle Lydia, cette jeune marocaine, c'est un peu de soleil pour eux. Et elle les aime bien ses deux brigands. En sa compagnie, ils n'ont plus l'impression d'être des demeurés à qui on parle fort et lentement en détachant chaque syllabe pour que leur vieux cerveau ait le temps de comprendre. Non. Avec elle, ils sentent à nouveau leur sang bouillonner, comme un grand printemps dans tout leur corps et un peu dans leur cœur. Car elle est jolie M'selle Lydia, et ces deux lascars s'y connaissent.
Mais, cette après-midi, ils sont assis sur leur banc. Toujours le même. Ils l'ont baptisé "Trompe-la-mort", car ici ils ne se sentent plus dans l'antichambre de la grande faucheuse. Peut-être avez-vous eu l'occasion de les rencontrer, vous aussi? Peut-être avez-vous pris le temps de leur parler, de vous intéresser à eux? Vous les aurez vus s'animer, vous raconter, et vous leur aurez permis de se souvenir et de partager. Ô bonheur de pouvoir se souvenir en bonne compagnie. Au bord du lac, ces personnages aux visages parcheminés vous auront fait revivre des histoires d'un autre temps, des histoires de la petite histoire, qui est celle de chacun et le trésor de tous. Ils n'ont besoin d'aucun effet pour vous faire voyager, d'aucun subterfuge, de rien de spectaculaire. Il n'y a pas d'autres enjeux pour eux que d'être des roseaux vivants qui laissent chanter les souvenirs. Si leur champ d'action s'est rétréci, les palais de leur mémoire, eux, sont immenses. Peut-être jugerez-vous que l'instrument est vieux? Mais depuis quand reproche-t-on à un Stradivarius d'être d'époque?
Au moment de les quitter, vous les verrez repartir vers leur maison de retraite, ("On se replie", auront-ils dit en se levant), René disant à Gilbert:
-"On va de nouveau se faire engueuler parce qu'on arrive en retard!"
Et Gilbert de lui répondre:
-"En retard sur quoi?".
Ils partiront d'un éclat de rire complice. Chaque jour, ils se font la même blague, qui est à chaque fois leur manière à eux de se dire qu'ils sont heureux d'être ensemble.
Au contact de certaines personnes, on se sent accordé comme un instrument de musique. Nos propos se font plus précis, on perçoit les choses avec une acuité plus grande. Oui, on sent que notre note personnelle, intime, sonne plus juste.
Et on aimerait que cela dure. Mais cela ne dure pas. Quelques jours, parfois quelques heures plus tard, on se rend compte qu'on est à nouveau désaccordé. On ne sonne pas faux, mais on ne vibre plus aussi haut.
On était porté par l'aura de ces femmes et de ces hommes, par leur humanité, par le travail qu'ils ont fait sur eux et qui rayonnent de manière bénéfique sur autrui. Mais si on ne prend pas le relais et qu'on ne poursuit pas ce travail sur soi, qu'on ne fait pas ses gammes, on en perd tout le bienfait de leur présence. Ils ne peuvent pas vivre à notre place.
Et on aimerait que cela dure. Mais cela ne dure pas. Quelques jours, parfois quelques heures plus tard, on se rend compte qu'on est à nouveau désaccordé. On ne sonne pas faux, mais on ne vibre plus aussi haut.
On était porté par l'aura de ces femmes et de ces hommes, par leur humanité, par le travail qu'ils ont fait sur eux et qui rayonnent de manière bénéfique sur autrui. Mais si on ne prend pas le relais et qu'on ne poursuit pas ce travail sur soi, qu'on ne fait pas ses gammes, on en perd tout le bienfait de leur présence. Ils ne peuvent pas vivre à notre place.
La dame qui me vend un sapin de Noël en pot me demande:
-Et vous comptez en faire quoi au juste après?
-Le planter sur ma terrasse. J'habite au rez et j'ai un minuscule lopin de terre.
-Mais vous savez que dans dix ans il fera quinze mètres?
J'avais oublié ce détail qui veut que tout ce qui vit croît. Ou du moins cherche à croître.
-Et vous comptez en faire quoi au juste après?
-Le planter sur ma terrasse. J'habite au rez et j'ai un minuscule lopin de terre.
-Mais vous savez que dans dix ans il fera quinze mètres?
J'avais oublié ce détail qui veut que tout ce qui vit croît. Ou du moins cherche à croître.
Pardon Monsieur Bobin de vous emprunter un peu trop souvent votre titre "L'Enchantement simple". Mais que voulez-vous? Demande-t-on a un enfant lorsqu'il a appris ses premiers mots, ses fondamentaux, d'en changer, d'en trouver d'autres? Et puisque vos textes entrent si bien dans nos coeurs, pourquoi s'en priverait-on?
Les titres de certains livres trouvent en nous des échos insoupçonnés. Ils nous portent comme on les porte. Ils nous accompagnent pour un temps. Comme un proche, comme un être intime. Ce sont des révélateurs de joie. Ainsi, le très beau titre du recueil de poèmes de Christian Bobin: L'enchantement simple (et oui, encore lui).
Canton de Vaud: laissez traîner trois pauvres minons dans une buanderie et le locataire suivant brandira haut et fort le mot de "dénonciation", réveillant des haines séculaires. (A moins que ce dernier soit totalement inculte et n'ait aucune connaissance d'un passé somme toute récent. Dans ce cas, c'est un abruti. Alors, ayez pitié.)
Se mettre à la hauteur de la phrase, à la hauteur du mot, de chaque mot qui constitue la phrase. De chaque syllabe qui constitue le pas de la phrase. Comme on marche sur un sentier. Il se déroule devant notre plume. Mais cet espace ne peut se franchir à tire-d'aile. Nous ne sommes pas des oiseaux. On en suit les lacets, les étapes, on hésite, on se perd. En route à travers notre paysage intime, vers le monde.
La phrase courte pourrait donner à penser que je cherche à trouver des formules brèves, que je m'adonne à l'écriture du sprinter qui recherche la performance. Mais c'est tout le contraire. Je marche lentement, et je ne vais pas très loin de chez moi. Je décris les choses qui m'entourent. Les choses familières.
Je me demande quel enchantement simple (pour reprendre le titre du beau recueil de poèmes de Christian Bobin) m'a rendu visite depuis mon réveil. A priori aucun. Mais je suis sûr que si je gratte un peu la couche de paresse qui me carapace, je serais surpris de découvrir que j'ai enregistré une foule de petites choses.
On sait qu'il ne faut pas. On le fait quand même. On se demande pourquoi on l'a fait. On sait qu'il ne faut pas. On le fait quand même. On se demande pourquoi on l'a fait. On sait qu'il ne faut pas. On le fait quand même. On se demande pourquoi on l'a fait. On sait qu'il ne faut pas. On le fait quand même. On se demande pourquoi on l'a fait. On sait qu'il ne faut pas. On le fait quand même. On se demande pourquoi on l'a fait.
On a inventé des oreillettes pour ne plus avoir à tenir son téléphone portable à la main. Libre (enfin... le mot est un peu gros), vous vaquez à vos occupations tout en parlant avec votre interlocuteur.
Cela fait des siècles que nous avons un équipement ô combien plus sophistiqué en nous pour se mettre à l'écoute de nos besoins profonds. Et nous ne sommes pas fichus d'utiliser nos ressources intérieures tout aussi simplement que nous utilisons une oreillette.
Peut-être est-ce dû au fait qu'on ne nous a pas livré de mode d'emploi?
Cela fait des siècles que nous avons un équipement ô combien plus sophistiqué en nous pour se mettre à l'écoute de nos besoins profonds. Et nous ne sommes pas fichus d'utiliser nos ressources intérieures tout aussi simplement que nous utilisons une oreillette.
Peut-être est-ce dû au fait qu'on ne nous a pas livré de mode d'emploi?
La tiers
Je suis la tiers.
Je suis celle qui n'existe pas. J'incarne un fantasme. Date de péremption à l'appui. Je suis celle de tous les plaisirs que ces deux-là ne savent plus s'offrir, de tous les mots qu'ils n'osent plus prononcer, de toutes les attentions qu'ils ne savent plus avoir, de toutes les frustrations qu'ils ruminent. Je suis un espace de sexe, de fun et de romantisme. Je suis, en somme, leur fusible.
L'officielle ignore-t-elle mon existence? Je ne saurais le dire. Ces choses-là ne sont pas très claires. De toute manière, elles ne sauraient l'être. Je suis la zone floue de leur relation. Peut-être préfère-t-elle jouer à celle qui ne sait pas. Ca l'arrange somme toute que le désir ait été évacué de leur petit intérieur propret qu'aucun orgasme ne vient plus perturber.
Je suis la tiers. Je ne suis pas une prostituée. On me paie de mots et de promesses. Je suis celle qui sera sacrifiée sur l'autel de leur joie de se retrouver. Je leur aurai permis de se reconnaître à nouveau, pour quelques temps. J'aurai été un joli détour et je crèverai dans ma solitude alors qu'ils se blottiront l'un contre l'autre, fort de la frayeur qu'ils ont connue, fort de la lâcheté qui les empêche de se quitter ou de vivre pleinement leur relation.
Comment ai-je pu croire des mots que je savais minés? J'avais pourtant bien vu les racines profondes et cossues qui les liaient. Et qui transparaissaient dans chacun des mots qui niaient leur force. J'ai voulu croire qu'une rose qui se pose sur le tronc d'un chêne aurait la force de le déraciner. J'ai voulu le croire car je le sentais sincère et souffrant.
Les mots qui mentent sont les mêmes que ceux qui disent la vérité. Mais je crois qu'il ne m'avait pas menti quand il est venu vers moi. Et qu'il aurait aimé réussir la greffe du chêne et de la rose. Il aurait voulu qu'un miracle se produise, qu'une plante d'une nouvelle espèce, qui aurait été notre histoire, naisse.
M'expliquerez-vous pourquoi je suis celle qui s'est trouvée là à un moment où un homme croit dans sa capacité de s'arracher à une vie dont il ne veut plus? Une vie qui paraît si bien lui convenir, pourtant. Il ne lui manquait peut-être que quelques ébats un peu lascifs. Quelques mots crus qu'il n'a pas osé prononcer depuis longtemps et qui auront suffi à satisfaire le mâle qui sommeillait en lui. Un mâle qui cherche maintenant à ne surtout pas me faire de mal. Pour que je ne fasse pas trop de bruit.
-"Tu comprends..."
Moi, en larme, je ne comprends qu'une chose. C'est que j'ai vécu quelques mois sous-vide. Conservation impeccable. Pas de trace. Je n'ai été rien d'autre qu'un petit frisson. Et comme je suis bien gentille, je comprends. Je comprends qu'un pétale de rose ne déracine pas un chêne. Aussi pourri puisse-t-il être. J'ai poussé comme une belle fraise sur le fumier de leur couple. Bonheur!
La tiers, je suis la tiers-exclue.
Et alors que lui vivait une relation virtuelle, moi je lui ai ouvert mon cœur, je lui ai offert mon corps, mon intimité. J'ai éprouvé des sentiments qui donnaient un sens à ma vie. Moi, je ne jouais pas.
Sa grande crainte était que je tombe enceinte. Là, soudain, la Playstation aurait accouché d'un personnage de son jeu. Moi, je ne craignais pas de porter la vie, ô non. Je craignais d'entendre des mots qui m'auraient dit: "Avorte!" "N'existe pas!" "Ne procrée pas!" "Reste à ta place!"... Le néant.
Ma pauvre fille, ne pouvais-tu pas simplement te tenir à l'écart? Mais je n'avais rien demandé, moi. Etre à l'écart, j'ai l'habitude, c'est même un style de vie chez moi. Simplement là, soudain, j'avais l'impression de pouvoir quitter la marge pour enfin entrer dans le texte. J'ai très vite été biffée. Fausse note sur une partition insipide. Je sonnais trop haut. Je demandais trop.
Je suis la tiers, cette belle dans la vie d'un adulte qui se brûle quelques instants au contact d'un rêve qu'il porte au fond de ses entrailles. Encore un peu, et il m'aurait reproché d'avoir déterré la hache des songes.
Aujourd'hui, il se tortille dans sa culpabilité. Il déblatère des excuses qui sont autant d'insultes à ce que nous avons pu vivre de beau. Il nie même ces quelques restes afin d'être sûr de pouvoir dormir en paix.
Je ne lui demandais pas tout, mais juste le courage de souhaiter bon vent à un pétale de rose pour qui cette rencontre fut importante, malgré tout.
Une tiers en miettes, ça fait combien de dixièmes?
Je suis celle qui n'existe pas. J'incarne un fantasme. Date de péremption à l'appui. Je suis celle de tous les plaisirs que ces deux-là ne savent plus s'offrir, de tous les mots qu'ils n'osent plus prononcer, de toutes les attentions qu'ils ne savent plus avoir, de toutes les frustrations qu'ils ruminent. Je suis un espace de sexe, de fun et de romantisme. Je suis, en somme, leur fusible.
L'officielle ignore-t-elle mon existence? Je ne saurais le dire. Ces choses-là ne sont pas très claires. De toute manière, elles ne sauraient l'être. Je suis la zone floue de leur relation. Peut-être préfère-t-elle jouer à celle qui ne sait pas. Ca l'arrange somme toute que le désir ait été évacué de leur petit intérieur propret qu'aucun orgasme ne vient plus perturber.
Je suis la tiers. Je ne suis pas une prostituée. On me paie de mots et de promesses. Je suis celle qui sera sacrifiée sur l'autel de leur joie de se retrouver. Je leur aurai permis de se reconnaître à nouveau, pour quelques temps. J'aurai été un joli détour et je crèverai dans ma solitude alors qu'ils se blottiront l'un contre l'autre, fort de la frayeur qu'ils ont connue, fort de la lâcheté qui les empêche de se quitter ou de vivre pleinement leur relation.
Comment ai-je pu croire des mots que je savais minés? J'avais pourtant bien vu les racines profondes et cossues qui les liaient. Et qui transparaissaient dans chacun des mots qui niaient leur force. J'ai voulu croire qu'une rose qui se pose sur le tronc d'un chêne aurait la force de le déraciner. J'ai voulu le croire car je le sentais sincère et souffrant.
Les mots qui mentent sont les mêmes que ceux qui disent la vérité. Mais je crois qu'il ne m'avait pas menti quand il est venu vers moi. Et qu'il aurait aimé réussir la greffe du chêne et de la rose. Il aurait voulu qu'un miracle se produise, qu'une plante d'une nouvelle espèce, qui aurait été notre histoire, naisse.
M'expliquerez-vous pourquoi je suis celle qui s'est trouvée là à un moment où un homme croit dans sa capacité de s'arracher à une vie dont il ne veut plus? Une vie qui paraît si bien lui convenir, pourtant. Il ne lui manquait peut-être que quelques ébats un peu lascifs. Quelques mots crus qu'il n'a pas osé prononcer depuis longtemps et qui auront suffi à satisfaire le mâle qui sommeillait en lui. Un mâle qui cherche maintenant à ne surtout pas me faire de mal. Pour que je ne fasse pas trop de bruit.
-"Tu comprends..."
Moi, en larme, je ne comprends qu'une chose. C'est que j'ai vécu quelques mois sous-vide. Conservation impeccable. Pas de trace. Je n'ai été rien d'autre qu'un petit frisson. Et comme je suis bien gentille, je comprends. Je comprends qu'un pétale de rose ne déracine pas un chêne. Aussi pourri puisse-t-il être. J'ai poussé comme une belle fraise sur le fumier de leur couple. Bonheur!
La tiers, je suis la tiers-exclue.
Et alors que lui vivait une relation virtuelle, moi je lui ai ouvert mon cœur, je lui ai offert mon corps, mon intimité. J'ai éprouvé des sentiments qui donnaient un sens à ma vie. Moi, je ne jouais pas.
Sa grande crainte était que je tombe enceinte. Là, soudain, la Playstation aurait accouché d'un personnage de son jeu. Moi, je ne craignais pas de porter la vie, ô non. Je craignais d'entendre des mots qui m'auraient dit: "Avorte!" "N'existe pas!" "Ne procrée pas!" "Reste à ta place!"... Le néant.
Ma pauvre fille, ne pouvais-tu pas simplement te tenir à l'écart? Mais je n'avais rien demandé, moi. Etre à l'écart, j'ai l'habitude, c'est même un style de vie chez moi. Simplement là, soudain, j'avais l'impression de pouvoir quitter la marge pour enfin entrer dans le texte. J'ai très vite été biffée. Fausse note sur une partition insipide. Je sonnais trop haut. Je demandais trop.
Je suis la tiers, cette belle dans la vie d'un adulte qui se brûle quelques instants au contact d'un rêve qu'il porte au fond de ses entrailles. Encore un peu, et il m'aurait reproché d'avoir déterré la hache des songes.
Aujourd'hui, il se tortille dans sa culpabilité. Il déblatère des excuses qui sont autant d'insultes à ce que nous avons pu vivre de beau. Il nie même ces quelques restes afin d'être sûr de pouvoir dormir en paix.
Je ne lui demandais pas tout, mais juste le courage de souhaiter bon vent à un pétale de rose pour qui cette rencontre fut importante, malgré tout.
Une tiers en miettes, ça fait combien de dixièmes?
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