Carillon d'amour

Le soleil coulait comme du plomb sur la petite cour intérieure de l'immeuble qui paraissait pétrifiée en cette après-midi d'été. Toutes les fenêtres étaient ouvertes. Un chat s'étirait sur l'herbe. Un locataire passait, sa serviette de plage sous le bras. Il allait certainement au bord du lac, pour se baigner. Avec cette chaleur, la moindre oasis de fraîcheur était convoitée.

Les minutes et les heures suaient à grosses gouttes pour mener à son terme cette journée dont on sortirait, le soir venu, comme un escargot de sa coquille.

Cependant, tout n'était pas aussi calme qu'on aurait pu le croire. Celui qui aurait décidé de venir se prélasser dans la petite cour, à l'ombre d'un parasol, aurait été surpris par un carillon d'une nature bien particulière. On pouvait entendre de discrets petits éclats de joie venir zébrer le silence. On aurait dit de petites étincelles sonores, des brins de corps qui prenaient spontanément feu sous l'effet de la chaleur, éclatant en notes aiguës et suaves. Le troisième étage, donnait le la au rez, relayé par le deuxième. L'immeuble devenait une grande horloge d'où émergeaient des coucous qui chantaient l'heure d'amour. Cet appel intime était entendu par le cou-couple suivant qui y répondait à son tour.

Et ainsi, à tour de rôle, comme les crieurs qui disaient l'heure, du haut d'une cathédrale, la nuit, aux citoyens endormis, ils chantaient l'heure d'été qui dit qu'il est temps de s'aimer.

Le poète

J’ai rencontré un poète. Je lui ai demandé :
-"Que faites-vous dans la vie ?"

Il me répondit :
-"Panneau solaire. J’accumule de la lumière pour donner un peu de chaleur."

Cet homme avait un regard arc-en-ciel. Les petites gouttes perlées du quotidien se coloraient en le traversant. Il faisait d’un détail une fête.

Un jour, alors que je l’accompagnais voir une exposition de peinture, il s’assit devant une cathédrale de Monet. Et il ne bougea plus. Tant et si bien qu'au bout d'un moment je finis par lui demander s’il avait l’intention de rester là toute la journée...
-"Ah, me répondit-il, mais c’est que la visite de l’édifice prend du temps."

Ses créanciers avaient été sa planche de salut. Il m’expliqua qu’ayant des difficultés financières, il avait tenté, désespérément de réduire ses factures de téléphone, ses factures d’assurance, ses factures d’automobile. Et que, finalement, il décida de supprimer le téléphone, l’assurance, l’automobile. Il ne s’en porta pas plus mal. Si ce n’est mieux. Il se mit donc à faire du lest, pour se débarrasser de tout ce qui l’encombrait et prendre son envol.

Pour lui, la pire des plaies humaines était l’oubli. :
-"J’écris pour que nous n’oubliions pas. Oui, uniquement pour cela. Pour que nous n’oubliions pas que nous valons plus. "

A une personne qui lui expliquait qu’il était cadre dans une entreprise, il avait demandé :
-"Cadre de quoi ? Cadre de fenêtre au moins ? Pour laisser le soleil et le chant des oiseaux entrer dans votre maison. Et peut-être même un chat… "

J’avais l’impression que sa seule ambition était de devenir une petite bougie pour répandre une douce clarté dans la nuit.

Lors d’une promenade sous la pluie, je le vis soudain interrompre la discussion et devenir taciturne. Un merle gisait mort sur le pavé, comme une petite boule noire détrempée.
-"Tu as vu, me fit-il simplement remarquer, son petit bec est blanc."

Je devais apprendre qu’avec le chat, son compagnon de sieste, le merle occupait une place particulière dans son cœur.
-"Je suis le sujet d’un petit royaume inutile, me confia-t-il, qui ne figure sur aucune carte, qui ne défend aucune frontière. Personne n’y exerce aucun pouvoir. Un petit royaume au cœur duquel le merle amical règne."

Au jardin botanique, alors que tout le monde admirait les couleurs chatoyantes et le chant délirant d’oiseaux exotiques en cage, je le vis tourner les talons pour aller saluer un merle au plumage sobre, qui gambadait en toute liberté dans le parc, à la recherche d’un ver.

Lorsqu’il relisait le manuscrit qu’il avait terminé, il était affligé. Il fut souvent tenté d’arrêter d’écrire. Mais chaque fois, il renouait inlassablement les fils d’encre noire. C’était sa façon de participer. Sans cesse, le réservoir de sa plume se remplissait à ras bords de fleurs, de visages et d’étoiles. Il faisait son devoir de rêve comme d’autres tiennent leur livre de comptes. Avec la même minutie, il tenait à jour ses émerveillements quotidiens.

Mais il ne se faisait pas d’illusion sur ses livres.
-"Ils finiront au marché aux puces, dans un carton à banane. Mais peut-être qu’ils se trouveront entre un recueil de Léon-Paul Fargue et de Baudelaire !"

Je notais certaines phrases qui m’avaient marquées lors de nos échanges. En voici quelques-unes :
-"A travers mes poèmes, j’aimerais atteindre la densité d’un sourire."

-"Je travaille avec les copeaux frisés du Grand Luthier. "

-"Dans l’ambre de nos vies, tant d’or brille."

-"Si je devais avoir une montre au poignet, ce serait un arbre."

-"C’est à pied que l’on comprend le mieux un poème."

-"Mille notes sur cent pages mais une seule reliure. "

-"Les poètes sont l’ancre du genre humain. Ils luttent contre la dérive."

-"Je cultive une fleur qui s’appelle Bienveillance."

Ce poète avait décidé de donner sa chance au meilleur de lui-même. C’est peut-être pour cela que ses paroles faisaient du bien. Ses mots avaient leur poids d’humanité.

Lors d’une de nos discussions, il me prit par le bras et me dit avec fougue :
-"Puisses-tu ne pas être l’oublieux dépositaire de ce don que tu as reçu. Efforce-toi de porter un peu plus loin ce qu’autrui t’a donné. Que ta vie soit un ciment d’amitié, un terreau de partage. Puisses-tu dire, l’âge venant, que tu as été le carrefour de nombreuses rencontres fertiles. Sois fidèle à toi-même afin de pouvoir témoigner qu’il y a peut-être un sens dans lequel la vie s’exprime mieux. Même si on ne peut jamais être sûr que ce soit décidément par là. Mais au moins, toi, tu sauras que tu ne pourrais, pour rien au monde, aller nulle part ailleurs."

Et, regardant un couple passer en se tenant par la main, il ajouta :
-"Oui. Viendra un jour où la leçon sera apprise. Viendra un jour où tous ouvriront portes et fenêtres, où une grande tendresse inondera le monde."

Puis il s’en alla, les mains dans les poches. En le regardant partir, j’eus l’impression de voir un escargot. Pour lui, le monde est merveille. Il salive de dire et laisse des traces lumineuses.

Dans la coquille de ce poète, il y avait des univers humains.

Le hérisson

Admettons que, dans son cas, la nature fit plutôt mal les choses.

Un matin, des dames du quartier l'ont retrouvé dévoré par des dizaines de tiques. Sa pelote d'aiguille ne lui servait à rien contre ses ennemis-suceurs qui, lentement, mais sûrement, absorbaient goulûment sa petite vie.

Nous avons donc uni nos forces pour le sauver, à grand renfort de produits désinfectants et de pinces à tiques. Un à un, nous avons réglé le compte de tous ces corps gorgés de sang. Nous leur avons dévissé la tête, faisant apparaître leurs pattes-crochets immondes qui gigotaient dans la soucoupe où on les déposait. Elles ressemblaient à des nouveau-nés monstrueux arrachés au sein nourricier. Elles avaient des moustaches de sang sur la tête.

Patiemment, nous sommes arrivés au bout de ce travail répugnant, heureux d'avoir stoppé la mise sous vide du petit hérisson. Nous lui avons donné du lait pour le remettre d'aplomb, Il reprit des forces. Suffisamment en tous cas pour se diriger en trottinant, avec peine, vers la grande route qu'il s'apprêtait à traverser.

Ce hérisson devait avoir des raisons de hérisson qui resteront obscures pour notre bonne conscience d'humain.

Chaos

Pleine de joie, je m'élance vers toi pour t'accueillir... Mais... Cette raideur sur ton visage... Tes yeux qui m'évitent... Et aussitôt, je comprends ce que tu ne veux pas que j'y lise. Tout s'effondre autour de nous. Des barbelés déchirent ma main qui s'approche de ton visage. Rien ne peut conjurer cet irrémédiable qui ouvre un gouffre entre nous. Alors que ce si peu pourrait ne pas avoir été, laissant mes pieds parcourir le tapis d'herbe fraîche et fleuri qui toujours me menait à toi avec tant d'allégresse.

Nos regards tremblent. Je ne veux pas voir ce que je dois regarder au milieu de nos larmes, alors que la barque de notre complicité chavire. Ensemble, nous pouvions éviter les écueils. Ensemble. Où es-tu mon doux quotidien d'il y a un instant? Ce n'est plus que ravage et désolation.

Non, ne me parle pas. Tes mots sont tout imprégnés du baume qu'elle a déposé sur tes lèvres, ces lèvres que j'aimerais avoir le courage de baiser fort, de toutes mes forces pour retrouver le temps d'avant, ces lèvres que j'aimerais mordre pour tuer le papillon multicolore du désir qu'elle a déposé.

Et maintenant, comment croire ce que tu me dis alors que je te vois sincèrement désolé... Ce n'est rien, ce n'est pas grand chose, j'aimerais le croire, j'essaie de m'en convaincre.

Mais le doute s'insinue et fait éclater mon cœur et tous les petits canaux, toutes les petites ruelles du souvenir sur lesquelles j'aimais tant voguer et déambuler en pensant à toi. Une ombre s'étend sur la confiance que je te faisais.

Un baiser qui a explosé entre nous comme un obus rouge...

Où il y avait du soleil, ne m'étais-je donc pas aperçue qu'un orage menaçait. Un orage si banal... Je ne sais plus, je ne suis plus sûre...

Je ne t'en veux pas. Tu ne pouvais pas prévoir que cette petite vapeur humide sur ta bouche, ce peu d'eau étrangère s'amplifierait jusqu'à devenir un torrent de lave pétrifiant sur son passage notre intimité. J'en veux à ma mémoire qu'un simple baiser suffit à chambouler... Je croyais les ancres dans mon cœur plus fortes... Je pensais retrouver nos repères même sur une mer démontée... Mais le phare s'est éteint. La lampe a dû se briser... Le gardien s'en est allé.

Il paraît que ce n'est pas vrai qu'un battement d'aile de papillon à Morges peut provoquer une tempête à New York... Et pourtant cette infime variation, cette fausse note sur la partition de notre foyer... Un tel chaos.

Je hais la banalité de ce qui nous arrive. Je voulais que tu sois mon exception. Et non que nous confirmions la règle.

Le chêne

Le chêne est mort. On l'a abattu. Quatre cents ans de croissance poutsée en quelques heures.

J'avais pressenti que l'affaire était mal emmanchée quand j'ai vu son houppier se dégarnir. J'entendais souvent le propriétaire du champ grommeler sur son tracteur contre cet obstacle qui l'empêchait de tracer ses sillons en lignes droites. Cela n'annonçait rien de bon. Et la calvitie du mastodonte devait lui fournir le prétexte recherché pour le supprimer.

Le jour où l'on vit un petit point de peinture rose sur son tronc, on sut qu'il était condamné. On aurait dit qu'un tireur d'élite l'avait mis en joue avec son fusil à pointeur laser. Sauf que là, en l'occurence, il aurait pu vider son chargeur sur le colosse, le résultat eût été nul. On attendait donc que les hommes de la brigade du service forestier viennent s'en charger.

C'est ainsi qu'un repère familier de mes promenades a fini par disparaître. Aujourd'hui, les véhicules agricoles circulent mieux. C'est vrai. Mais mes lectures s'en portent plus mal. On m'a ôté mon siège cosmique. Adossé au tronc du chêne, j'avais l'impression de m'incorporer au paysage, de bénéficier d'un surplus de ciel et de racines. Je ne comptais plus les heures d'agréables rêveries passées dans ma cachette d'écorce. Ici, j'avais l'impression que le devoir humain ne viendrait pas me chercher. C'était un havre de paix et de fraîcheur.

Mais, dans ma mémoire, il n'a pas disparu. Chaque fois que je passe par là, je vois apparaître, en filigrane dans le paysage, le chêne.

Son réveil

D'un doigt félin vous avez fait taire le réveil juste avant qu'il ne se mette à tintinnabuler. La chambre est dans l'obscurité. Seul un rayon de soleil perce à travers les persiennes. Vous profitez de ces quelques instants pour l'observer étendu à côté de vous, plus ou moins à son avantage, mais totalement à votre merci. Il n'est pas toujours très beau à cette heure. Ce n'est peut-être pas maintenant que vous le présenteriez à vos amies. Et pourtant, cet homme couché nonchalamment sur le flanc, le visage chiffonné, les cheveux en pagaille, cet homme dont certains membres, allez savoir pourquoi, se dressent parfois déraisonnablement, c'est celui que vous aimez.

Voilà la grande métamorphose de l'amour. Rappelons-nous ces mots de Spinoza: "On n’aime pas quelqu'un parce qu'il est beau, mais on le trouve beau parce qu'on l'aime". Le regard que vous posez sur ce corps n'a d'égal que celui que celui d’une mère pour son enfant. Un regard plein de tendresse pour ses défauts, pour sa fragilité. Un regard plein d'amour parce que c'est sur lui que vous avez parié, pour un soir, pour un mois, pour un an, pour une vie. C'est à lui que vous avez offert ce quelque chose de très précieux qu'un homme ne semble bien souvent savoir que détruire. Mais vous avez voulu prendre ce risque, parce que votre cœur battait la chamade lorsqu'il a maladroitement renversé son verre de vin sur votre robe et que, tout penaud, se confondant en excuse, il tentait de vous éponger avec sa serviette en faisant tomber la bouteille qui se trouvait sur la table. Oui, cela en valait la peine.

Votre regard recompose partie par partie cet animal que vous aimez pour en faire un être humain. Pinocchio endormi.

D'ailleurs, il n'a bien entendu aucune idée de la raison pour laquelle vous l'avez élu. Et c'est mieux ainsi. Car vous, vous savez. C'est votre secret.

Dans quelques minutes le quotidien reprendra ses droits. Son réveil s'accompagnera d'une panoplie de phrases banalement mâles:
-"Ah, tu n'as pas encore fait le café?"
-"Tagada Tagada avant de..., hein?"
-"Ô mon ange". (Là on ne sait pas trop s'il s'adresse à vous, à son coussin ou à sa mère).

Dans certains cas, mais ceci n'arrive que rarement, il aura déjà préparé votre petit-déjeuner et vous tendra délicatement votre peignoir tout en massant vos pieds et vos mollets pour que l'atterrissage soit moins brutal alors qu'il est six heures du matin. Malheureusement, celui-ci n'est pas en stock, rarement livrable au moment où vous en avez besoin.

Encore quelques secondes. Votre index dessine délicatement la courbe de ses sourcils. Il a un visage d'enfant. Il a baissé la garde. Dans peu de temps, il redeviendra votre Achille, car ce n'est pas une poupée de chiffon qui ferait vibrer vos entrailles.

Endormi, où est-il? Mystère. "Notre vie est une île entourée de sommeil, et nous sommes faits de la même étoffe que nos rêves", nous explique Shakespeare.

Il est à envier l'homme dont le sommeil est couvé par tant d'attention.

Echo d'une vie

Tu m'as dit: "Je veux en avoir le coeur net".

Puis tu as précisé: "Il y a peu de chances de toute manière, nous ne sommes pas dans la bonne période".

Je sens pourtant que tu es pleine d'espoir, comme si tu étais déjà en train d'accoucher de ton désir d'enfanter. La maternité est le seul rêve humain qui peut se faire chair. Ma fécondité me semble insignifiante à côté de la tienne. Une grande plénitude prend corps en toi, sans que tu aies besoin d'y penser ou de la rechercher. Elle attend de s'épanouir, au creux de ton ventre. Comme un immense accueil.

Tu as acheté un test de grossesse qui nous signalera peut-être la présence d'une vie possible en toi. Tu deviendrais alors ronde comme une nouvelle planète découverte au firmament de notre union. Ronde comme tout ce qui dit la vie, tout ce qui dit oui... Si le trait dans la petite capsule vitrée devient bleu. Bleu comme la couleur de l'eau.

Alors, nous attendons les deux minutes requises. Cent vingt secondes. Nous ne parlons pas. Nous ne pensons rien. Nous sommes suspendus dans l'attente de cet écho qui doit revenir du fin fond de ton corps.

La petite ligne se teinte et devient de plus en plus foncée. Une petite ligne horizontale. Ils auraient dû la faire verticale, comme le premier trait d'un battement de coeur sur un électrocardiogramme. Ou un point qui grossirait, signifiant qu'on a mis dans le mille.

Quoi qu'il en soit, nous en avons maintenant le coeur net: tu es enceinte!

Couvée impériale

Souvent je suis venu la voir. Un bel événement se préparait au bord du quai.

Il faut avouer qu'elle n'était pas toute blanche, même un peu jaunasse. Certaines de ses plumes étaient ébouriffées. Son nid n'était pas tout beau non plus. On aurait imaginé un trône plus glorieux pour ce noble volatile. Il était composé de bric et de broc. Bouts de bois, bouts de ficelle, vieux plastiques, cartons de frites du Mc Do (la faute à qui?). Tout ceci constituait un bien triste logis de glaise. Sans parler des badauds qui venaient s'attrouper en masse autour d'elle les jours chômés, bien souvent sans aucune bienveillance. Ni des enfants qui lui lançaient des cailloux sous le regard mou de leurs parents. Mais personne, pas même les chiens les plus hardis n'osaient s'en approcher. Connaissant trop bien les meurtrissures que pouvaient infliger ce bec orange et puissant.

Malgré tout, malgré le froid et la pluie, malgré l'eau qui montait, réduisant son îlot boueux à bien peu de choses, elle veillait, vaillante, sur son trésor impérial et duveteux qui allait bientôt éclore. Avec cette infinie patience qui est celle d'une mère qui mènera son combat à terme, quoi qu'il advienne. Avec résignation et confiance. Car il ne peut en aller autrement. Jusqu'à la délivrance, elle se fait forteresse contre les éléments adverses. Rempart vivant et aimant. Tout à son grand travail de croissance. Elle semblait savoir que sa chaleur était essentielle pour que puisse s'accomplir la maturation. Que l'enceinte ne devait à aucun moment être abandonnée. Si ce n'est que pour de rares instants. Ce qui me permit d'ailleurs de pouvoir observer ces ovales purs et nourriciers, si fragiles, au sein desquels les futurs cygneaux étaient en train de prendre forme.

Puis, un matin, il n'y eut plus rien. Toute la misère et la crasse de ce nid déserté apparut au grand jour. D'ailleurs, il fut englouti quelques temps après par la montée des eaux. Tandis qu'on voyait Mère Cygne glisser sur le lac avec grâce et majesté, fièrement suivie de ses petits qu'elle avait couvés avec tant d'attention.

Baignoire des champs

C'est une vieille baignoire, un peu rouillée, retournée dans l'herbe, qui prend sa retraite au bord d'un champ. On dirait une carapace de tortue désertée. Autrefois, c'était l'eau lieu de la maisonnée. Une cuve joviale dans laquelle on se décrassait du labeur du jour. Un passage entre le monde du dehors et l'intimité du foyer. On y gommait les traces de l'effort pour se préparer au repos et rejoindre la tablée joyeuse où chacun racontait sa journée, lavé des tensions et des scories du quotidien.

Peut-être qu'elle avait servi au bain d'une charmante inconnue qui était venue couler son corps dans cette baignoire-matrice, ce ventre chaud et douillet. Elle avait allumé une bougie, mis un peu de musique et s'était servi un verre de vin qu'elle avait déposé sur le rebord. La flamme venait sonder les profondeurs de l'élixir bordeaux. Elle se sentait bien. Ce moment n'était qu'à elle. Un peu comme si, en apesanteur, elle planait dans les airs au milieu des nuages de mousse parfumés à la lavande, au pamplemousse ou au chocolat. Doux moment de détente, proche des songes, dans cette baignoire-porte des rêves, dans cette baignoire qui porte à rêver. Un amant l'aura rejoint, et alors une tempête de rires et de soupirs se sera déchaînée, chamboulant la surface paisible de ce petit lac domestique.

Qui sait? Peut-être fut-elle aussi le lieu d'une nouvelle naissance? On en vit émerger une petite vie en ébullition, poussant son premier cri.

Puis vint un jour où on décida de raser la maison qui l'abritait. Pour y faire passer un train ou une autoroute ou que sais-je. Un paysan passant par là demanda:
-"Et qu'est-ce que vous allez en faire de cette baignoire?"
-"Rien, lui dit-on. Prenez-la si vous voulez."

Et c'est ainsi, qu'acheminée sur un tracteur, comme une bière sur un corbillard, on la déposa au bord d'un champ. Et depuis, c'est devenu un abreuvoir à vaches.

Peut-être...

Eloge de la déconnexion

Etre connecté. Voilà la grande affaire! Ils ont mis des prises partout. (Je dis "ils", car moi, je ne leur ai rien demandé). Ils ont même mis des prises dans le vent qui font que nous n'avons plus besoin de prises. C'est la nouvelle manière d'être relié et attaché. Avant, la paroi du mur nous permettait de retenir prisonnier un ordinateur déjà trop encombrant grâce à un câble. Mais lorsque le câble est dissout dans l'air, comment faire pour se tailler en douce et laisser la machine là où elle est? N'est-ce pas un grand malheur de ne plus pouvoir rompre ce lien? Le luxe ne serait-il pas d'être déconnecté? D'ailleurs, nous sommes des bêtes traquées. Quand nous ne sommes pas enchaînés à notre ordinateur, je veux dire lorsqu’on décide de descendre dans la rue pour respirer un bol d'air frais, ce sont les panneaux publicitaires qui sollicitent notre attention. Ils sont partout! Absolument partout. Même le dernier petit espace vide affiche encore un message qui vous suggère d'y mettre votre publicité. Regardez, si vous pouvez encore le voir, ce beau parterre de marguerite, caché par un immense panneau qui vous vend une côte de porc à neuf francs soixante.

Soûlé et désaxé en permanence, il devient difficile d'arracher son esprit de la prise virtuelle ou publicitaire. Comment retrouver un havre de paix? Comment faire une pause salutaire? Devons-nous jeter notre téléphone portable au loin, comme on jetterait un caillou à un chien? Le temps de leurrer la meute féroce avide de sucer toute notre humanité et de filer par un chemin de traverse?

Comme il est doux l'apaisement que l'on ressent, quand on se retrouve enfin avec soi-même. Comme on retrouverait un vieil ami qui vous dirait: "Ca me fait plaisir de te revoir. Ca faisait si longtemps que tu n'étais pas venu me trouver". Pfouh! Comme ça fait du bien. On respire. On se remet à voir. Tiens, le monde a de belles couleurs aujourd'hui. On entend le clapotement de la pluie sur le pavé. Le vent dans les feuilles. Les oiseaux qui chantent. Les enfants qui rient aux éclats un peu plus loin sur la place de jeux. Le camion poubelle du lundi matin, oui, même le camion poubelle du lundi matin. Comme tout ceci me parle plus personnellement, plus intimement.

Fort de cette prise de contact avec soi-même, on se rend compte qu'il est effectivement très important d'être connecté. Non pas technologiquement ni mécaniquement, mais organiquement. Afin de faire de nouvelles boutures, de permettre à de nouveaux rameaux de pousser. Il est grand temps d'étendre nos racines, d'entrer en contact avec le terreau vivant de notre être et de nos rêves. Peut-être se sentira-t-on un peu perdu au début. Mais très vite, on aperçoit autour de soi quantité de prises pour se relier. Le chant du merle, un poème, un sourire, autant de petites choses qui nous offrent d'entrer de plain-pied dans la vie, d'entrer en relation avec soi-même et les autres. Tant d'hommes et de femmes qui nous ont précédés, ont fait de leur vie un accueil pour maintenir vivantes nos valeurs d'humanité. Leurs outils étaient bien souvent rudimentaires: du papier, de l'encre. Des matériaux aussi élémentaires que du silex taillé en forme de flèche en regard des nouvelles technologies. Mais cela reste tout de même rudement efficace et pénétrant quand on décide de faire taire la rumeur techno-publicitaire et de se reconnecter à notre part féconde. Peut-être n'avons-nous même jamais rien inventé de plus élaboré.

Une empreinte sur le gravier

La nuit est tombée depuis longtemps. Je suis assis sur un banc sur la petite place du château qui surplombe le lac. Les lueurs de la ville viennent s'y refléter. Tout est calme. Très calme.

Je ne l'ai pas vue tout de suite, mais entendue. Le crissement du gravier sous ses talons me signala sa présence. Je me retourne et nous échangeons un bref regard. Sait-on jamais tout ce qui se dit dans le temps d'un regard ? Tout ce que l'on perçoit de l'autre dans cet instant ? Avant même que l'on puisse formuler quoi que ce soit mentalement, on est déjà dans un corps à corps direct. Nous ne retiendrons ensuite que quelques pauvres informations de ce premier échange instinctif. Seul le temps, l'érosion des conventions sociales, nous permettra de retrouver des sentiments éprouvés lors de cette rencontre initiale. De l'impression à l'expression, quel parcours ?

Elle se rapproche. Ses mains se posent sensuellement sur mes épaules comme deux lianes qui viennent enserrer mon torse. Ses longs cheveux noirs balaient mon visage tandis qu'elle penche son corps sur moi. J'en sens la chaleur, je sens la pression de ses seins sur ma nuque et son visage d'une blancheur lunaire éclipsé par une moite étoile rouge frôle mes joues et vient...

Mais non. Ce regard échangé, la femme passe son chemin, si proche et si lointaine. Et je continue à regarder le lac. Que se dit-elle? A quoi pense-t-elle? Que ressent-elle?

-"C'est n'importe quoi ce film qu'il m'a emmenée voir, quelle histoire abracadabrante... Tiens, ce type tout seul sur le banc... Encore un romantique ou un pervers... De toute façon, c'est tout du même. Il faut que je me gaffe!"

Un bout de livre

Plusieurs fois je l'avais aperçu à la sortie d'une grande banque de la place alors que je venais chercher de l'argent à la pause de midi.

L'avais-je remarqué parce qu'il détonnait au milieu du flot des cadres qui partaient déjeuner? Des hommes et des femmes élégamment vêtus, sur le visage desquels on pouvait lire parfois ce brin d'arrogance que confère le contact durable avec l'argent. Il avait je ne sais quoi de maladroit et de touchant à la fois, avec sa cravate légèrement de travers et sa démarche mal assurée. Son costume lui allait comme une armure de chevalier à un tuberculeux. Il respectait tous les codes vestimentaires exigés par sa profession, mais ces codes, eux, ne le respectaient pas. J'avais l'impression qu'il tentait de se conformer à un milieu dont toute sa personne s'évadait. Comme s'il aspirait à autre chose, à plus de soleil, plus de ciel bleu, plus d'air. Ne pouvant, malgré ses efforts, se contenter de la lumière blanche des néons de son bureau. Ni de l'étroite lucarne de l'écran de son ordinateur qui devait lui offrir une vue sur des transactions financières qui filaient à toute allure à travers le globe, mais qui ne le faisaient pas voyager pour autant.

Toutes ces impressions se trouvèrent renforcées le jour où, prenant le même tramway que lui, je vis dépasser de sa serviette un bout de livre sur lequel je pus lire le titre: "Fleurissent tes déserts", de Frère Roger. Je savais ce que les notes toutes simples du journal du Prieur de Taizé pouvaient avoir de bouleversant pour qui pressent que l'on peut consacrer sa vie à acquérir des biens autrement importants que des biens matériels.

... Ou était-ce encore moi qui rêvassais assis sur un banc, dans le parc, à un havre de paix en marge de la vie de ce jeune homme, le chant du merle dans la tête et le visage baigné de soleil?

Le choix des armes

Ce matin, dans le train, il y avait un Monsieur, ni très propre, ni très sale. Un peu bohème. Avec de grosses chaussures rouges. Rigolotes. Il a sorti sa guitare d'une fourre pas très propre. Elle devait l'accompagner depuis pas mal de temps déjà. Il l'a prise contre lui, comme une amie bien connue, et il s'est mis à la gratter très discrètement, tout doucement, là, au milieu du wagon, assis sur une banquette vide. Peut-être était-ce un baladin des rues? Mais pour le moment il jouait pour lui seul. Un dialogue intime en somme. C'était tellement étonnant de voir ses doigts parcourir l'instrument qui chuchotait des accords. Il jouait presque silencieusement. Je m'étais attendu à un vacarme épouvantable. Il n'en fut rien. Ces deux-là avaient des choses à se dire qui ne devaient être entendues par personne.

Quelques arrêts plus loin vint s'asseoir un Monsieur très propre, en complet veston. Impeccablement vêtu. Il sort d'une fourre très propre un ordinateur portable. Ici, contrairement à la chuchoteuse guitare en bois, point d'artisanat. Le capot de la machine est en plastique. La lumière blafarde de l'écran éclaire le visage de l'homme et on aperçoit le reflet des chiffres et des graphiques dans ses lunettes. Il plonge dans la petite lucarne technologique, comme l'autre dans sa musique.

Pendant ce temps, du côté du baladin, un doux halo de lumière rose inonde le ciel. L'homme à la guitare lève la tête et regarde la chaîne de montagne arrosée de soleil, tout en continuant à jouer, comme s'il accompagnait secrètement le lever du jour, comme si, pour rien au monde, il n'aurait voulu faire autre chose ni être autre part. Tandis que l'homme à l'ordinateur, ne s'apercevant de rien, ronge ses ongles.

Les fontaines malades

Fontaines de nos villages, je vous salue comme le souvenir d'un temps où vous étiez un lieu de vie. Chacun s'y réunissait, qui pour laver son linge, qui pour sortir une bouteille de blanc et remplir les verres posés sur le rebord de pierre massif et patiné par le temps. Le promeneur d'été, l'ouvrier, venaient s'y désaltérer et s'asperger la nuque.

Venaient... hélas. Car aujourd'hui, c'est fini. Il y a désertification sous l'auvent. Non pas que l'eau vienne à manquer. Non. Mais les sources de notre enfance ne sont plus potables. Alors on passe, sans s'arrêter. Que s'est-il passé en quelques années pour que nous ne puissions plus venir y boire? Un panneau d'interdiction de plus a fleuri. C'est une plante qui pousse particulièrement bien sous nos latitudes.

Me faisant cette réflexion devant la petite fontaine de mon village, celle-ci m'interpella pour me demander:
-"Et toi, es-tu encore une source d'eau potable pour ceux qui t'entourent? Ton amitié est-elle une fontaine où chacun peut venir s'y désaltérer? Ou les laisses-tu repartir assoiffés, car tu n'as plus d'eau vive à partager?"

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?