J’ai rencontré un poète. Je lui ai demandé :
-"Que faites-vous dans la vie ?"
Il me répondit :
-"Panneau solaire. J’accumule de la lumière pour donner un peu de chaleur."
Cet homme avait un regard arc-en-ciel. Les petites gouttes perlées du quotidien se coloraient en le traversant. Il faisait d’un détail une fête.
Un jour, alors que je l’accompagnais voir une exposition de peinture, il s’assit devant une cathédrale de Monet. Et il ne bougea plus. Tant et si bien qu'au bout d'un moment je finis par lui demander s’il avait l’intention de rester là toute la journée...
-"Ah, me répondit-il, mais c’est que la visite de l’édifice prend du temps."
Ses créanciers avaient été sa planche de salut. Il m’expliqua qu’ayant des difficultés financières, il avait tenté, désespérément de réduire ses factures de téléphone, ses factures d’assurance, ses factures d’automobile. Et que, finalement, il décida de supprimer le téléphone, l’assurance, l’automobile. Il ne s’en porta pas plus mal. Si ce n’est mieux. Il se mit donc à faire du lest, pour se débarrasser de tout ce qui l’encombrait et prendre son envol.
Pour lui, la pire des plaies humaines était l’oubli. :
-"J’écris pour que nous n’oubliions pas. Oui, uniquement pour cela. Pour que nous n’oubliions pas que nous valons plus. "
A une personne qui lui expliquait qu’il était cadre dans une entreprise, il avait demandé :
-"Cadre de quoi ? Cadre de fenêtre au moins ? Pour laisser le soleil et le chant des oiseaux entrer dans votre maison. Et peut-être même un chat… "
J’avais l’impression que sa seule ambition était de devenir une petite bougie pour répandre une douce clarté dans la nuit.
Lors d’une promenade sous la pluie, je le vis soudain interrompre la discussion et devenir taciturne. Un merle gisait mort sur le pavé, comme une petite boule noire détrempée.
-"Tu as vu, me fit-il simplement remarquer, son petit bec est blanc."
Je devais apprendre qu’avec le chat, son compagnon de sieste, le merle occupait une place particulière dans son cœur.
-"Je suis le sujet d’un petit royaume inutile, me confia-t-il, qui ne figure sur aucune carte, qui ne défend aucune frontière. Personne n’y exerce aucun pouvoir. Un petit royaume au cœur duquel le merle amical règne."
Au jardin botanique, alors que tout le monde admirait les couleurs chatoyantes et le chant délirant d’oiseaux exotiques en cage, je le vis tourner les talons pour aller saluer un merle au plumage sobre, qui gambadait en toute liberté dans le parc, à la recherche d’un ver.
Lorsqu’il relisait le manuscrit qu’il avait terminé, il était affligé. Il fut souvent tenté d’arrêter d’écrire. Mais chaque fois, il renouait inlassablement les fils d’encre noire. C’était sa façon de participer. Sans cesse, le réservoir de sa plume se remplissait à ras bords de fleurs, de visages et d’étoiles. Il faisait son devoir de rêve comme d’autres tiennent leur livre de comptes. Avec la même minutie, il tenait à jour ses émerveillements quotidiens.
Mais il ne se faisait pas d’illusion sur ses livres.
-"Ils finiront au marché aux puces, dans un carton à banane. Mais peut-être qu’ils se trouveront entre un recueil de Léon-Paul Fargue et de Baudelaire !"
Je notais certaines phrases qui m’avaient marquées lors de nos échanges. En voici quelques-unes :
-"A travers mes poèmes, j’aimerais atteindre la densité d’un sourire."
-"Je travaille avec les copeaux frisés du Grand Luthier. "
-"Dans l’ambre de nos vies, tant d’or brille."
-"Si je devais avoir une montre au poignet, ce serait un arbre."
-"C’est à pied que l’on comprend le mieux un poème."
-"Mille notes sur cent pages mais une seule reliure. "
-"Les poètes sont l’ancre du genre humain. Ils luttent contre la dérive."
-"Je cultive une fleur qui s’appelle Bienveillance."
Ce poète avait décidé de donner sa chance au meilleur de lui-même. C’est peut-être pour cela que ses paroles faisaient du bien. Ses mots avaient leur poids d’humanité.
Lors d’une de nos discussions, il me prit par le bras et me dit avec fougue :
-"Puisses-tu ne pas être l’oublieux dépositaire de ce don que tu as reçu. Efforce-toi de porter un peu plus loin ce qu’autrui t’a donné. Que ta vie soit un ciment d’amitié, un terreau de partage. Puisses-tu dire, l’âge venant, que tu as été le carrefour de nombreuses rencontres fertiles. Sois fidèle à toi-même afin de pouvoir témoigner qu’il y a peut-être un sens dans lequel la vie s’exprime mieux. Même si on ne peut jamais être sûr que ce soit décidément par là. Mais au moins, toi, tu sauras que tu ne pourrais, pour rien au monde, aller nulle part ailleurs."
Et, regardant un couple passer en se tenant par la main, il ajouta :
-"Oui. Viendra un jour où la leçon sera apprise. Viendra un jour où tous ouvriront portes et fenêtres, où une grande tendresse inondera le monde."
Puis il s’en alla, les mains dans les poches. En le regardant partir, j’eus l’impression de voir un escargot. Pour lui, le monde est merveille. Il salive de dire et laisse des traces lumineuses.
Dans la coquille de ce poète, il y avait des univers humains.
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