Sur un air de jazz

La bicyclette s’est envolée dans le champ. L’homme gît au des pâquerettes. Tué sur le coup a dit le médecin. Tragique et banal accident de la route. Fauché par une voiture. Le conducteur ne l’avait pas vu.

Le gendarme ramasse le baladeur du cycliste sur le sol. Il est encore allumé. Il approche le casque de son oreille. Ça swing dans l’écouteur. C’est un air de Glenn Miller. Léger et suave. On pense à New York. Le jazz, parfois, ça vous libère temporairement de la gravité des choses. Comme si quelque chose d’enveloppant et de gai flottait dans l’air, qui nous réconcilie avec nous-mêmes.

Peut-être qu’il est mort heureux. Une belle mélodie dans la tête par une belle journée de printemps. Il allait la retrouver. Ou une bande de copains. On est un peu avant l’heure de l’apéro. Sur le chemin qui borde le vignoble.

La foudre

C’était une fin d’après-midi d’été. Il pleuvait en trombe. Il rentrait d’une promenade, détrempé. Le dernier geste qu’on lui avait vu faire fut de saluer son voisin en descendant vers le village. « Il pleut », lui avait-il dit avec un grand sourire.

Puis la foudre s’était abattue. Puis plus rien.

Allait-il peut-être ajouter : « Et il y a de l’orage ». On ne le saura jamais.

C’est é-tonnant de disparaître ainsi, en une fraction de seconde, au milieu d’un incommensurable déchaînement d’énergie. En faisant remarquer cette chose toute simple et si familière : « Il pleut ».

Quelques minutes plus tard, il y aura une éclaircie ; un rayon de soleil percera le rideau humide. Des gouttelettes perlées de lumière continueront de tomber des toits, des arbres. On entendra le bruit de l’eau qui s’écoulera dans les rigoles. La pluie aura cessé. Le monde sera frais et lavé. Le merle se remettra à chanter.

Il aura plu.

Pénombre

Non. N'allume pas encore la lampe. La fin du jour a des choses à nous dire. Tandis que la lumière décroît, les objets autour de nous se fondent dans l'obscurité. La table, le lourd buffet, la lampe elle-même, se parent de nuit. Mais nous n'avons pas besoin de les voir pour sentir leur présence familière. Le temps balance entre le tic-tac mécanique de l'horloge et le ronronnement du chat couché sur tes genoux. Un craquement se fait entendre dans la poutraison. Tout est calme et serein. Apaisé. Discret. Trop de jour nous retient à la surface des choses. La pleine lumière oblitère ces paroles que la pénombre favorise. Dans l'obscurité, on se voit moins; on s'entend mieux.

Peut-être même t'endormiras-tu, t'abandonnant à la douceur de ce début de soirée qu'est venu annoncer le merle. Je resterai silencieux. Veillant sur ton sommeil. Par moment, j'entendrai ta respiration se faire plus profonde. Comme si tu t'enfonçais dans des couches plus intimes de ton être. Pour rejoindre cet autre corps, fait de rêves.

Pendant ce temps-là, le Jura, comme un buvard, pompe l'encre du soir qui s'est arrêtée à la frange des sommets qui fibrille de nuit. Et bientôt, l'encrier tout entier se déversera sur ses pentes pour se répandre sur la campagne et le petit village.

Je profite de cette paix du soir. Il sera toujours bien assez tôt pour allumer.

Retrouvailles

L'accueillir avec elle. La voir courir vers elle, lorsqu'elle l'aperçoit à la sortie du travail. Voilà ce qu'il aime, ce qu'il a toujours aimé, un instant qui pourrait se répéter encore, et encore, et encore. Ce ne serait jamais assez. Ce ne sera jamais assez. Il le sait maintenant. Toutes les saisons de la vie d'un homme, tous les jours qui lui sont donnés, même s'il avait cent vies de plus, ne suffiraient pas à épuiser cette joie.

Il se prépare. Il se fait beau. Il fait beau le monde autour de lui. Tout est plus léger et plus joyeux. Ou est-ce simplement son cœur qui bat plus fort? Il se réjouit. Elle apercevra en rentrant le bouquet de fleurs qu'ils lui ont cueilli. Elle lira le petit billet sur lequel il est écrit que ce soir deux grands chefs lui mitonneront un petit plat, rien que pour elle. Ils lui raconteront leurs escapades, les chevreuils aperçus à l'orée du bois. Elle leur racontera sa journée.

Elle est son havre de paix. Absente il la sent paradoxalement présente. Intensément proche. Comme si un dialogue ininterrompu avec la part la plus intime de leur relation se poursuivait. S'intensifiait même. L'accompagnant dans sa journée. Et mobilisant la meilleure part de lui-même. On repousse les limites au-dedans de soi, on fait de la place pour dresser la tente des retrouvailles. Déploiement intérieur. Petit rite familier. Parce qu'il ne veut pas laisser s'échapper ces moments. Parce qu'elle est importante pour lui.

Mais voilà qu'il est bientôt l'heure. "Viens, on va chercher maman!"

La rature

Une rature n’est pas un raté. Elle n’est pas une négation, pas plus qu’elle n’est un retour en arrière. On rature de gauche à droite, dans un mouvement qui se poursuit vers l’avant. C’est un échelon vers le mieux dire. Raturer de droite à gauche, c’est une manière de prendre de l’élan, de tendre les ressorts pour mieux rebondir.

Une rature n’est pas seulement la suppression d’une faute, d’un mot mal dit. C’est le terreau sur lequel la phrase future germera. Les ratures sont au manuscrit ce que le compost est au potager. Une rature est une incision dans le verbe, un coup de scalpel. Une opération scripto-chirurgicale pour ôter des mots nécrosés et rejoindre le tissu sain. Reste ensuite la trace d’une suture, une cicatrice de la pensée. Une rature, c’est un petit événement, un incident sur la page. Les marques de la vie de l’écriture en somme.

La rature du traitement de texte est un nettoyage virtuel. La trace de l’effort est perdue. Couper, copier, coller. La page est lisse, sans accroc, faisant table rase de tous les tours et détours. La page est toujours propre, un peu trop propre. On avance dans l’oubli des marches précédentes. Les pas ne laissent plus d’empreintes. Le petit Poucet a intérêt à avoir un GPS au lieu d’un calame.

Car une rature raconte un parcours, des tâtonnements, des essais, des doutes. C’est du texte ravalé. La rature noircit, elle fait de la nuit sur ce qui a été porté au jour. C’est une crevasse, un petit gouffre dans le défilement des syllabes. Un retour à l’informe. C’est un petit meurtre alphabétique, un coup d’épée qui embroche une phrase au bout du fleuret. Zac, zac. L’auteur regarde les mots étendus morts sur la page. La rature est la marque visible d’une émotion que l’on sculpte, comme les copeaux qui gisent sur le sol dans l’atelier du luthier. C’est de la matière enlevée pour obtenir la courbe la plus pure et la plus précise possible. Les ratures sont les déchets nobles de l’écrivain. Leur chrysalide verbale. Le texte imprimé est une mue qui laisse derrière elle les phrases hoquetantes, inachevées, les tâtonnements de l’auteur en quête du bien dire.


Les ratures sont émouvantes. Voyez cette belle page manuscrite exposée dans la vitrine du musée. Une seule page, d’une blancheur éclatante, sur fond noir, alors que la lumière alentour est tamisée, mordorée. On reconnaît l’écriture de Fargue, Ramuz, Valéry, Proust. La rature rend vivante le trajet du regard. La feuille de papier est ennoblie par le travail manuel du poète. Nous assistons à un petit spectacle intime, silencieux : celui de la Pensée.


Aux amoureux des belles ratures, je ne peux que recommander la visite de la Fondation Bodmer:
http://www.fondationbodmer.org

La branche de prunier

Branche de prunier coupée fleurit quand même. J’observe dans le vase les bourgeons qui explosent en pétales aurorés, comme des gouttes de sang claires. Cette branche guillotinée contient donc assez de vie pour poursuivre le travail de l’arbre dont elle est détachée. Car il est dans la nature des choses de la nature d'assumer fidèlement jusqu'à leur terme la tâche confiée, dans la forme donnée pour la réaliser.

Songeur, je me demande quelle est la tâche qu’on nous a confiée, à nous, dans le vase d’une société qui s’acharne méticuleusement à couper nos racines.

Quel est notre fleurir humain quand on nous détache de l’arbre ?

Maudit mal dire

Il y a des choses qu’on aimerait pouvoir exprimer. Mais on voit bien qu’elles sont au-dessus de nos capacités. Ou nous au-dessous d’elles. Ce n’est pas qu’elles soient trop compliquées. Au contraire, c’est nous qui compliquons tout, embourbés dans nos doutes, nos craintes, notre manque de confiance pour les dire.

Pourtant, on les sent si bien ces choses. Elles sont juste là, à portée de main, à portée de regard, de cœur. Ce sont les mots qui ne viennent pas. Pas les bons mots. Pas dans le bon ordre. Pas dans le bon rythme. La note sonne juste dans notre esprit, mais le son que l’on reproduit sonne faux. On ressemble un pianiste débutant qui serait face une partition qu’il aime. Qu’il aime tant ! Mais qui est trop difficile pour lui. Les doigts ne parviennent pas à suivre. Il lui manque la souplesse du poignet. Sa technique est trop approximative. Son métronome intérieur bat une mesure branlante. Il en devient fou à pleurer des deux oreilles. Il sait qu’il a peu de chances d’être un jour à la hauteur de ces sonates, fugues et toccata. Il le sait, car il a maintes et maintes fois eu l’occasion d’écouter les maîtres au travail. Là, tout n’est que légèreté, fluidité, rigueur et précision. Les notes s’envolent avec évidence de la partition. Elles ne sont pas juste reproduites : elles sont métamorphosées. L’interprète engage une conversation intime avec le compositeur. Allant même parfois au-delà des espoirs de ce dernier. Tandis que lui, il laboure maladroitement la page. Il peine, malgré sa passion et son travail acharné. Les petits pieds qui dansent sur la partition, devant lui, ont des bottes de plomb sous ses doigts. Certains semblent condamnés à porter un scaphandrier alors que d’autres sont ailés.

Mais pourtant, malgré toutes nos déficiences, ça vibre fort dedans! Le frémissement est bien là. Cette petite accélération dans notre cœur, ce déchirement intérieur, cette joie qui nous submerge, ces ondes qui se propagent en nous lorsque nous entrons en contact avec ce qu’on aime. Tout ceci vit d’une vie bien réelle. Alors on va tout de même essayer. Ce ne sera que ça. On veillera à ne pas s’attaquer à des morceaux trop difficiles. Ce sera boiteux. Sûrement dérisoire au regard des gens avertis. (Avertis de quoi d’ailleurs ? Par qui ? Que ressentent-ils eux-mêmes de ce qu’autrui peut ressentir ?). Peut-être qu’à force de travail on réussira à s’en approcher. Et puis, de toute façon, on ne pourrait pas faire autrement. Car l’essentiel, tout notre trésor, est là. Et on a décidé de ne pas passer à côté de soi. Au contraire, on a décidé de donner sa chance au meilleur de soi.

Ce ne sera qu’un chemin de traverse, un petit sentier, tracé quelque part. Peu importe. Ce sera notre sentier. Et peut-être, un jour, quelqu’un d’autre poursuivra ce travail, le dira un peu mieux, le portera un peu plus loin, au milieu de la gerbe foisonnante du quotidien.

Les oiseaux malades

Ils auront tué le chant sur la terre et dans le ciel. Sur terre, ils auront tué le chant d’amour entre les êtres en quatre lettres : S.I.D.A. Ils auront fait de cet autre à qui je veux dire mon amour, un suspect. Ils auront entravé notre liberté et notre confiance réciproque. Ils l’auront rendu testable. Latex or not latex. La grande faucheuse a pris la forme du sexe. La mort par là où devait passer la vie. Fléau fécond. Sang suspect. Finis les pactes d’alliances juvéniles signés à l’encre rouge. Serments aseptisés. Toi, à qui je devrai peut-être un jour sauver la vie, tu peux me donner la mort. Et cet enfant que je prends dans mes bras. Bourgeon condamné. Innocence à double tranchant, fruit d’un moment de tendresse pourrie. Nos intimités potentiellement vénéneuses. Adam et Eve se couvrant d’une feuille de vigne, prémices du préservatif ? Paradis perdu. Ta santé, ton éclatante beauté que je désire ne me sont plus d’aucune assurance. Un corps sain dans un esprit sain… qu’est-ce à dire ? Le nord à la dérive.

Alors j’ai levé les yeux vers le ciel, pour voir les oiseaux de l’aurore devenu les oiseaux de l’horreur. Le merle, la poule, le cygne, toutes ces présences familières et rassurantes, métamorphosées en bêtes apocalyptiques, des rats du ciel, peste ailée. Hitchcock comme des contes prémonitoires. Mais jusqu’où, jusqu’où irons-nous, pour nous condamner sur cette terre et en faire un enfer ? Prédateurs morbides, déséquilibrés. Ne plus pouvoir dire à son enfant : « Regarde ce cygne qui dort sur le rivage »… épave plumée.

Ainsi, ils auront créé des barreaux de fer brut, de fer dur, de fer inhumain, et ils s’y sont enfermés, enfermant avec eux tout ce qui a le regard de l’innocence, les animaux, les enfants, le faible et le fort, oui, même le fort (alors le faible…). Et ils voguent à travers le monde verdoyant, dans leur cage, observant avidement à travers les barreaux tout ce qui leur reste à soumettre à leur orgueil et à leur inexorable loi de mort prématurée. Empêtré dans leur boue informe, ils auront coupé les ailes de tout ce qui rêve.

Mais le chant du merle, quand même.

Nuit d'incompréhension

Elle:

- Tu m’enfermes dans la nuit de ton incompréhension, dans la nuit de ton ignorance. Cherches-tu même encore à savoir qui je suis ? Ma liberté s’assombrit à ton contact. Tu m’accueilles dans une maison où le feu n’est plus allumé, où la pièce n’est plus chauffée. Et comment pourrais-tu la chauffer cette pièce ? Ton âtre est propre. Tu as veillé à nettoyer le lit de cendres dans lequel gisait, peut-être, la braise d’un feu nouveau. L’espoir pour nous de retrouver un peu de chaleur dans nos gestes, dans nos étreintes, dans nos paroles glacées par l’habitude. Tes mots sont gelés et mon cœur n’a plus la force de les faire fondre pour comprendre ce qui nous arrive.

J’ai froid à ton contact, engloutie dans le gouffre sans fond de ton mutisme.

Lui:

- Je vis avec tout ça en moi que je n’ose pas te dire, par pudeur, parce que je ne l’ai jamais dit et que de ne pas dire est devenu mon parler. Je vis avec tout ça en moi qui s’agite et se convulse comme un bourgeon sous l’écorce. Je vis avec tout ça en moi qui sourd, si proche qu’on en entend le battement à travers la paroi de mon silence. Tant de nuit qui ne se lève pas. Juste là, au bord de mes lèvres. Je te vois t’éloigner, je sens dans mon corps les racines de notre union qui s’arrachent comme un arbre déraciné, et ça explose dans mon corps comme des mottes de chair mutilée par nos déchirements.

Je lis la douleur sur ton visage et tes yeux qui cherchent sur mes lèvres des silences qui te font souffrir. Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à te parler. Pourquoi ?

J’allais te dire…

Elle:

-Mais quand ? Quand ? Pourquoi ? Pourquoi ?



Il aurait suffi peut-être d’un peu de soleil, du chant du merle à l’aube, d’une prairie traversée les pieds mouillés par la rosée, d’un sourire complice. Mais c’est l’hiver dans leur cœur, corps engourdis. L’amour est un feu qui s’entretient et se nourrit avant les grands froids. Quelques fagots, quelques brindilles jetés de temps à autre dans l’âtre. Pourvu qu’on n’oublie pas.

Voilà tout ce que ce couple, assis sur un banc, auréolé d’un silence de plomb, semblait se dire sans parvenir à se rejoindre.

Le corbillard

Le corbillard s’arrête à la station essence pour faire le plein, sans quoi il n’avancerait plus. Un corbillard, c’est quand même aussi une voiture. Le véhicule noir arrive donc devant une pompe, au milieu des néons, des lampions et du lion en plastique qui rugit. A l’arrière, on peut voir une boîte faite de belles planches de chêne, avec tout le barda de fleurs dessus et quelques banderoles imprimées pour l’occasion avec des mots vieux. Car, même avec le mort dedans, le carrosse a besoin de pétrole sous peine de rester en berne. Et alors le passager n’arriverait pas à temps. Chez nous, en toute circonstance, l’essentiel est d’être à l’heure.

Etonnant qu’il faille passer par là sur le chemin de l’ultime demeure. On aurait tendance à s’imaginer ce parcours de manière un peu différente, moins prosaïque. Les voies du Seigneur sont impénétrables parfois, tant elles sont humaines. Comme en témoigne cette halte pour le gas-oil. Notre mort n’a pas d’ange qui le porte au son de trompettes tonitruantes. Si ce n’est le klaxon d’un automobiliste qui passe par là. Encore un peu et on aurait l’impression que le croque-mort va demander à son passager s’il n’a besoin de rien au shop de la station.

C’est un arrêt hors champ. Le convoi reprendra toute sa solennité au moment d’entrer sur le chemin en gravier du petit cimetière. Les cochers auront remis leur casquette et leur veston, resserrer leur cravate. Mais pour l’instant, qu’importe ? Personne ne les voit. La famille n’est pas là. Si ce n’est le principal intéressé : le défunt. Mais lui, on ne lui prête plus beaucoup d’attention ici-bas. Il est mort.

Donc, le corbillard a fait le plein. Il va pouvoir faire les derniers kilomètres que le corps ne pourrait plus faire tout seul. Et c’est bien dommage. Car c’est une de ces belles journées du mois de février, une de ces journées qui sentent le printemps, avec une grande douceur dans l’air et une lumière toute légère. Une lumière dorée. Il ne fait même pas froid. S’il était parti de bon matin, il aurait pu être à l’heure pour la cérémonie. Il aurait pris par le petit chemin en terre qui longe le bord du lac. Il se serait arrêté, pour boire une limonade. Peut-être même qu’il aurait mangé une croûte aux champignons. En route, il aurait pu tomber la veste. Une jeune fille en roller lui aurait demandé l’heure. Il se serait excusé. Il n’a pas de montre. Il a tout le temps. Qu’il fait bon vivre. Il aurait certainement souri en voyant un corbillard arrêté à la station essence avec son précieux chargement. Quelle époque saugrenue tout de même ! Et il aurait écouté le merle lancer ses trilles lumineux dans le ciel, comme s’il défiait la mort.

La dame au quignon de pain

Rencontre furtive avec cette dame au vieil imperméable gris et usé. Qui engagea la conversation le premier ? Je ne saurais le dire. Ni ce qui fut dit, d’ailleurs. Il ne m’en reste rien. Ou presque rien, si ce n’est une anecdote qui s’est profondément ancrée dans ma mémoire. Au sujet de la mère de mon interlocutrice, « que l’on voyait toujours avec un quignon de pain dans la main, me dit-elle, c’était amusant. »

Cette femme, avec son quignon de pain dans la main, dont je ne connaissais rien et ne connaîtrai jamais rien, j’en sentis la présence à cet instant. Comme si, ce simple morceau de pain la révélait, lui donnait corps. Bien plus que de longues histoires que l’on aurait pu me raconter à son sujet. D’images héroïques de sa vie, c’est peut-être la seule qui restera. Celle qui fera signe pour tous les proches qui l’ont connue. Un souvenir qui les réunira dans une connivence qu’eux seuls peuvent partager. Une image de si peu, si familière. Contée à la dérobée. Bien plus que des exploits ou des performances, ce sont bien souvent ces petits riens qui subsistent. Souvenirs simples et fragiles dont la mémoire s’imprègne, comme s’il fallait précieusement les protéger car ils portent en eux une part de l’être aimé. Ce sont des images qui vivent en nous de leur vie propre. Elles palpitent.

Aucune hostie n’aurait mieux pu me faire sentir votre présence, Madame.

Les chroniques merlines

Ces textes sont comme autant de petites notes, de petits billets. Des récits comme ceux-ci, on en a tous plein les poches, plein la tête. Ô, ça ne raconte pas de grandes aventures. Non. Je me suis attaché à consigner les choses les plus familières. Tout ce qui, dans ma vie, me dit « tu ». Longtemps, je me suis rêvé comme un adepte du vouvoiement, déchiffreur des mystères de la vie, un homme des sommets. Mais j’ai fini par comprendre que ce n’était pas mon chemin. Que j’étais un fidèle des petites émotions quotidiennes. Mes balades ont pu m’emmener très loin, par les sentiers d’ici. J’y ai découvert un royaume dont j’étais le sujet. Avec beaucoup d’autres. Des femmes et des hommes que je connaissais. Ou que je ne connaissais pas. Peu importe. Seuls comptaient pour moi ces instants, ces éclaircies ou quelque chose d’humain, de bienveillant, transparaissait. Quelque chose qui me chuchotait que malgré tout, malgré la souffrance, la tristesse, la dureté de la vie, une source de joie était juste là. A portée de main. Une source que chacun de nous alimente. Tout simplement.

Un petit royaume qui passe de plus en plus inaperçu aux yeux de beaucoup. Bien que beaucoup regrettent une époque où, paraît-il, nous étions plus réceptifs aux petites pépites du quotidien. Alors qu’aujourd’hui (quel aujourd’hui ?...) la plupart des avancées technologiques nous coupent souvent de la relation nourricière aux êtres et aux choses. Et nous isolent de plus en plus. Dans ce regret, je vois un grand signe d’espoir. Nous serions donc bien plus nombreux qu’on ne veut le croire à défendre le royaume du quotidien, le royaume familier. En avoir la nostalgie, c’est encore, d’une certaine manière, le soutenir.

Un petit royaume inutile et fragile, mais nécessaire, comme tout ce qui est menacé, tout ce qui est essentiel pour qui a le courage d’avouer qu’il ne saurait vivre sans. Un petit royaume qui ne figure sur aucune carte, qui ne défend aucune frontière, qui n’opprime personne, dans lequel on n'exerce aucun pouvoir, que personne ne peut envahir. N’allez pas en rechercher le sens dans le moule formel de l’usage en espérant peut-être qu’une définition vous éclairera. Vous n’y trouverez que des coquilles creuses. Vous le trouverez peut-être du côté des noms communs, du côté des mots que vous aimez. Au cœur des choses les plus familières et les plus quotidiennes.

Certains sentent parfois un irrépressible besoin d’en parler. Comme le merle de chanter.

Le petit muret

Près de ma maison, il y avait un muret fait avec de gros cailloux. Il longeait la route et bordait les grands champs qui se trouvent au centre du village. Il n’était pas très long. A peine cent mètres. Il n’était pas très haut non plus. A peine un mètre. Il n’avait plus aucune utilité. De gros anneaux en fer rouillés rappelaient qu’il fut un temps où on y attachait des chevaux.

Ce vieux muret faisait partie du patrimoine du village. Au même titre que ses chênes, ses noyers, ses tilleuls et ses fermes. C’était une petite ligne de pierre familière, comme les traits d’un visage. Des petites fleurs violettes perçaient de-ci, de-là. Un lézard s’enfuyait entre les fissures. Un chat profitait de sa chaleur pour dormir au soleil.

Mais la petite fortification n’avait pu empêcher les pelles mécaniques de passer. Ainsi, un matin, on a vu la muraille crevée. Personne n’était venu la défendre. Notre petit muret était éventré. Les cailloux gisant autour du trou ressemblaient à des organes dispersés dans la terre. Une ligne de force avait été brisée.

Notre petit bout de muret démarquait symboliquement les habitations, des grands champs au cœur desquels aucune offensive n’avait jamais été menée. On n’y avait jamais rien bâti. Un grand espace vert, brun, blond ou blanc suivant les saisons marquait une pause, un silence, au milieu du village. Un espace que certains habitants appelaient « le poumon du village ». Combien de fois avais-je entendu les anciens dire qu’on n’y toucherait jamais ?

On y avait touché. Un tournant irréversible avait été franchi. Ce n’était qu’une petite partie des champs qui allait être utilisée, nous avait-on dit. Pour bâtir un parking. Mais personne n’était dupe. Nous savions bien qu’on ne s’arrêterait pas là.

Beaucoup des nouveaux venus dans le village n’ont pas remarqué ce petit pan d’histoire malmené au milieu du grand chantier. Peu se souviendront même qu’il y avait là un petit muret de pierre. Comme peu d’ailleurs se souviendront qu’il y avait un noyer centenaire. Mais pour quelques-uns, c’est une perte. On y venait parfois, comme à un rendez-vous avec le paysage, pour faire le point sur le temps de la journée, et un peu sur sa vie. L’endroit était idéal pour contempler le Jura. Certains jours d’été, on s’y retrouvait à plusieurs, le soir, avec une bouteille de rosé bien fraîche, et on discutait jusqu’à tard dans la nuit, accompagné par le tintement des cloches des vaches qu’on distinguait à peine dans la pénombre. Une petite brise amenait un peu de fraîcheur.

Mais elle n’est pas tout à fait détruite, notre petite muraille. Dans mon esprit, elle a tenu bon. Peut-être que ces quelques lignes permettront à d’autres de se souvenir de leur petit muret ou de tout ce qui tient, dans leur vie, malgré tout. Alors, c’est un bel édifice qui s’élèvera dans nos mémoires, pour témoigner de l’importance, pour tant d’entre nous, de défendre ces petits trésors du quotidien qui passent bien souvent inaperçus.

La merlette



La première fois que je l’ai vue, c’était dans une gare. Sous-voie. Puis près de la grande place. Une petite femme, avec de longs cheveux roux et raides. Des yeux bruns qui ne vous regardent pas. Le menton appuyé sur son violon, elle semble suivre le prolongement de chaque corde, à l’infini. Ici, pas de salle dorée avec de gros fauteuils en velours cramoisi, de robes de soirée et de bulles de champagne. Pas de chichi. Non. La rue. Son estrade: un bout de trottoir ou adossée contre un mur. En lieu et place des applaudissements, la rumeur de la ville comme un smog auditif. Elle est concentrée, tout à son travail, au milieu de tous, au milieu des autos qui rugissent, des slogans qui s’affichent. Les passants passent en l’ignorant. Elle fait partie du décor. Figure marginale, figure de misère, souvent. S’arrêter là où on passe, ça vous catalogue d’emblée. Mais elle, elle a la musique.

Ses notes viennent ricocher sur la cuirasse de notre indifférence. Nous sommes tous si occupés. Mais, parfois, une ou deux croches nous traversent et fécondent, sans qu’on s’y attende, une petite émotion, un léger frisson, un court instant d’éveil, une petite éclaircie psychique. Elles forment un barrage qui retient tout ce quotidien et nos vies qui s’échappent si vite. Elles suspendent le temps, elles fixent l’espace. Comme dans un film où la musique met en relief un plan particulier, approfondit la surface de l’image. Les gens autour de nous deviennent soudain plus présents, plus noirs, plus blancs, plus bridés, plus amoureux ou plus cocasses. Les contours des lieux qu’on traverse habituellement sans y prêter attention se font plus précis. Les gestes les plus simples deviennent une petite épopée. Ce couple qui se tient la main. Cette vieille femme toute courbée qui tire un gros caddie de vivre. Ce qui était séparé est relié; nos solitudes deviennent habitées. Qui sait si, en secret, elle n’accorde pas un peu nos âmes, si elle ne lutte pas contre le dérèglement absurde de nos vies mécaniques. Si elle ne nous aide pas, durant quelques mesures, à être plus humain, davantage bienveillant. Elle, qui est au bord du pavé, devient durant quelques minutes le centre d’un petit attroupement. Avant que chacun ne retourne vaquer à ses occupations, une mélodie dans la tête. Et alors son travail de rue n’aura pas été vain.

Son violon forme un bec dans le prolongement de son visage. Faisant de notre petite femme rousse une merlette, oiselle magicienne des rues.

Elle joue, elle qui s’est faite d’un destin, une liberté.

Photographie - instantissime.blogspot.ch

Quai des rêveries


© Errel

C’est un quai de gare de chez nous, parfaitement tenu, sur lequel tout le monde, ou presque, se tient bien. En attendant le train. C’est le matin. Un petit matin de novembre où le froid commence à être mordant. On a sorti les gros habits d’hiver. Les gros pulls, les grosses vestes, les grosses écharpes et les gros gants. Les courbes si agréablement dessinées par les petites robes d’été sont effacées, ou se laissent juste deviner. Comme un paysage recouvert par la neige pour plusieurs mois. Les souffles font de la vapeur comme des petites locomotives. Tout le monde est bien emmitouflé. Ce qui accentue encore l’impression que chacun est dans son monde, dans sa bulle. Mâchant sa vie et la journée de travail à venir. Et c’est le quotidien qui se répète. On est tous là. L’écolier, l’apprenti, la coiffeuse, la caissière, l’employé de banque, le retraité. Oui, même le retraité. Mais lui, il a un sac à dos et des chaussures de montagne. Un gros bonnet à pompon qu’elle lui a tricoté. S’il se lève tôt, c’est pour profiter de la journée à venir et faire une belle balade. Il y a cette jeune fille aussi. Elle attend en haut de l’escalier. Arrivera-t-il à temps pour prendre le même train qu’elle ? On la sent un peu anxieuse. Mais soudain son visage s’illumine. Le voilà qui arrive en courant. Tout essoufflé. Il la prend dans ses bras. Elle passe sa main sur sa joue. C’est peut-être tout simplement ça le bonheur. En tous cas, ces deux-là forment une bulle élargie.

Deux collègues se retrouvent, comme chaque matin. Ils discutent boulot, car ils n’ont pas grand-chose d’autre à se dire. On sent que chacun préférerait pouvoir rester encore un peu avec lui-même, ne serait-ce que pour rêvasser. Ce serait une libération pour eux, si l’un osait le dire à l’autre. Mais non. Comme on est civilisé, on n’ose rien dire. On s’astreint à la courtoisie. On s’astreint souvent dans la vie. A faire des choses qu’on ne veut pas forcément faire. Mais on se laisse faire.

Et puis il y a aussi celui qui ne pense à rien du tout. Qui attend. Tout simplement.

Un peu plus loin voilà les deux jeunes abrutis qui arrivent avec leur bière à la main et leur tapage. C’est chaque fois une petite violence qu’ils nous font. Parfois, un des deux camarades va même uriner sur la voie de réserve, de l’autre côté du quai. Son copain, hilare, le fait savoir de manière sonore afin que tout le monde les regarde. Mais on ne les regarde pas. Parce qu’ils nous emmerdent ces deux petits cons. Et qu’à cette heure aurorale on aimerait pouvoir les liquider de notre champ visuel, auditif, et, plus tard, si on a la malchance de les avoir en face de soi dans le train, de notre champ olfactif. Mais leur exubérance témoigne-t-elle de leur difficulté à rentrer dans le rang ? A se tenir sur ce quai si étroit. Où chacun doit prendre sa place. Tenir sa place. Surtout lors du passage d’un direct lancé à grande vitesse. Et cette horloge, si précise, qui marque même les secondes. L’horaire, tenir l’horaire du dehors, tenir tout court… Pas toujours facile. Ce que la veulerie de nos deux lascars exprime certainement.

Enfin la voilà, celle qui est pour moi, chaque matin, comme une petite apparition. Un petit bonheur finalement d’être là, malgré le froid. Je la vois arriver au bout de la voie, et c’est comme une petite palpitation que je sens dans tout mon corps. Sa simple présence me donne l’impression que tout s’accélère, que tout devient plus intense. Je l’observe secrètement, à la dérobée. Elle passe devant moi pour aller se poster près du distributeur automatique. Comme d’habitude. Car, sur le quai, les habitués ont leur trajectoire, toujours la même, comme les astres. Mais elle, pour moi, elle brille un peu plus. Et, comme les astres, elle l’ignore. Certains êtres embellissent votre vie à leur insu, par leur simple présence. Un visage, une démarche, un regard où se révèle une force ou une fragilité. Une manière de monter dans le train. Des petits gestes anodins qui en disent long. Ses pommettes sont un peu colorées et son petit nez rougit. D’autres l’ont-ils remarquée ? Car elle est discrète. Si discrète. Rien de tapageur dans sa tenue. Pas de hautes bottes en cuir. Non, ce n’est ni une cavalière, ni une militaire de la séduction. Au contraire. C’est une petite pâquerette que j’effeuille du regard.

Depuis le quai, on voit les nuages et les montagnes qui rosissent et deviennent incandescents. Pendant que le chant du merle derrière nous déchire l’espace. Un chant si intense… On dirait qu’il commande l’aube. Que c’est lui qui, d’un coup de bec, zac, zac, découpe le ciel pour en libérer la rosée solaire qui s’écoule sur le lac. Et je salue cette lumière qui asperge le monde de rose et d’or, vague fraîche et régénératrice. Tout semble sublimé en cet instant. Un simple volet, une ruelle, la gare. Moment miraculeux dans sa banalité même. Moment réservé aux gens du petit matin.

Mais voilà le train qui entre en gare. Les quelques minutes d’attente sont finies. On va pouvoir prendre place au chaud. Ouvrir un livre qu’on ne lira pas, simple prétexte pour laisser son regard vagabonder par la fenêtre. Parfois la page est trop étroite, trop serrée, trop sérieuse pour y entrer. Tandis que le paysage, dehors… Si c’est mon jour de chance, ma charmante inconnue viendra s’asseoir en face de moi. Peut-être qu’aujourd’hui je lui adresserai la parole. Ou peut-être continuerai-je à la regarder à travers le reflet de la vitre. Comme dans un rêve. Le monde est rempli de gens qui auraient tant de choses à se dire, qu’ils ne se diront jamais. Par pudeur. Par timidité. Ou tout simplement parce que c’est mieux ainsi.

Le contrôleur aux souliers noirs bien lacés s’approche de la petite boîte orange. Il va tourner la clé qui signale le départ alors qu’accourent les retardataires (quelques baisers de trop ? un réveil en panne ?). Et le train se met en branle, longue guirlande d’acier illuminée, qui nous emmène tous dans une autre gare, sur un autre quai. Celui qu’on vient de quitter est vide. Reste le merle et les derniers reflets de l’aube. Jusqu’au déferlement d’une nouvelle vague de passagers. Comme le ressac de la mer. Et c’est le mouvement de nos vies quotidiennes.

Le pas du moine

Elles ne sont plus plates, les dalles du cloître. Elles sont doucement vallonnées, sans heurt, par les gens et le temps. Par la méditation et la prière. La prière inscrite dans la pierre. Mes doigts glissent dessus, comme sur une peau très ancienne et rugueuse. Parchemin silencieux. Je vois des vagues dont le ressac a poli la roche. Un rayon de soleil vient en éclairer la surface rosée, petite aube, et des formes s’y dessinent. Comme dans les nuages.

Les signes ne sont pas dans le ciel. Non. Ils sont humblement inscrits au ras du sol. La permanence du désir des hommes, de ses doutes, de ses plus chères espérances ont une empreinte commune. Le pas du moine a laissé une trace pleine d’avenir. Une trace toute simple. Dans la foulée de laquelle une nouvelle humanité pourrait croître. Grâce à des marcheurs inspirés.

Les dalles sont livrées aujourd’hui aux pieds profanes. La porte du cloître est ouverte. Chacun peut y entrer. Mais qui saurait dire quel secret s’en est échappé ?

Je regagne la rue. Comme chaque soir, la journée finie, les habitués se retrouvent à la terrasse du petit café sur la place. Comme chaque soir, la belle inconnue passera sur son vélo. C’est le printemps. Sa petite robe soulèvera quelques commentaires. Les enfants jouent au ballon. Le chat dort, le merle chante. Chacun vaque à ses occupations. La lumière est d’un or léger. Comme il est bon que tout se répète.

Et les moines continuent à déambuler silencieusement sur ces dalles qui rêvent pour l’éternité.

Le merle m'a dit


Dans le tilleul, près de ma maison, le merle s’en donne à cœur joie et fait vibrer le monde de ses trilles lumineux. Il revêt dès l’aurore son habit de concert et son petit bec orange me fait délirer de bonheur lorsque son chant déchire le ciel.

Je suis allé à sa rencontre lui demander quelle était la tâche que le Créateur lui avait donnée:

- « Chanter », répondit-il tout simplement.

Et d’ajouter aussitôt :

- « Et toi ? »

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?