«Ma confiance en l'avenir de la littérature repose sur la certitude qu'il y a des choses que seule la littérature peut nous donner.»
-- Italo Calvino
La mort du tchacaïon
Pour Jean-Pierre
Stupéfaction de découvrir que le tchacaïon (terme désignant un charcutier allant de ferme en ferme) nous a quittés. Il venait de fêter ses 80 ans au mois de juillet. Déjà très malade - diabète, je le voyais régulièrement assis sur son banc, devant sa ferme, lorsque je rentrais du travail. Dès qu'il y avait un rayon de soleil, il était là. Nous discutions toujours quelques instants du climat qui a perdu la boule et des dictons météorologiques qui ont perdu le nord. De nos dames aussi. La sienne est une toute vaillante. Et il me faisait remarquer comme nous avions de la chance d’avoir des femmes qui prennent si bien soin de nous - et nous avons de la chance. Nous regardions son magnifique rosier. Malgré son grand âge et ses soucis de santé, il avait gardé l’esprit vif et un beau sens de l’humour. J’aimais la fraîcheur de ses étonnements. Comme mon grand-père, il me disait:
- Mais la vie quand même, quel mystère, hein?
Parfois, son épouse venait aussi s'asseoir, après avoir fermé le poulailler, et alors c'était l'occasion de les faire se souvenir, de me dire comment c'était avant - et Dieu sait que c'était très différent. Et quel automobiliste le saluant en passant devant chez lui pourrait ne pas se souvenir de la manière dont il était vigoureusement hélé en retour.
L'automne est arrivé, et avec lui le froid. Les gens ici sont de moins en moins dehors - c’est un pays où on se recroqueville vite. Et puis la nuit vient de bonne heure. Je ne le croisais donc plus. Mais j'avais remarqué que les volets du rez-de-chaussée restaient ouverts plus longtemps que d'habitude en fin de journée. Je ne m'en étonnais pas plus que ça, jusqu'à que j'apprenne, allongé sur la table de la physiothérapeute du village, qu'il était décédé. Je n'arrivais pas à le croire! Je demandais si nous parlions bien de la même personne. Je faisais remarquer qu'il ne pouvait pas s'agir de lui, car je l'avais vu encore récemment - mais trois bons mois avaient tout de même passé. J’avais également vu son épouse s’activer dans le jardin en début de semaine, et rien ne trahissait dans son attitude qu’elle venait de le perdre. Bref, je n'en revenais pas. J’espérais qu’elle s’était trompée, qu’il s’agissait d’un autre Monsieur, sur un autre banc, d’une autre ferme, d’un autre village sur une autre route que je ne connaissais pas.
Malheureusement, elle ne se trompait pas. Après quelques recherches, je dus me rendre à l’évidence. Et je lui en ai voulu à mon tchacaïon d’être parti sans m’avertir. Ne le connaissant pas autrement qu’à travers ces brefs échanges, je m’étonnais de m’être attaché à sa présence comme un repère vivant sur le chemin de la maison. Et je fais toujours ce même constat que ce qui nous apparaît sur le moment comme peu de choses, presque rien, compte souvent beaucoup plus que ce que nous voulons bien croire. Bien plus en tout cas que tout ce qui se veut exceptionnel et pourtant ne nous en reste pas moins extérieur, ne fait pas partie de nous, car nous ne l’habitons pas, nous ne cheminons pas ensemble. Et je me répète cette phrase de Bernanos que j’aime tant:
Je ne lui dis donc pas «Adieu!», convaincu que les êtres ne disparaissent pas avec la mort, mais qu’ils rayonnent de la qualité de la présence qu’ils ont su diffuser tout au long de leur existence. Et, quelque part dans les palais de ma mémoire, le tchacaïon est assis sur son banc. Je le vois. Il me suffit d’écarter une branche de rosier.
Photographie - La ferme des rosiers, ©Diegojack.
L'automne est arrivé, et avec lui le froid. Les gens ici sont de moins en moins dehors - c’est un pays où on se recroqueville vite. Et puis la nuit vient de bonne heure. Je ne le croisais donc plus. Mais j'avais remarqué que les volets du rez-de-chaussée restaient ouverts plus longtemps que d'habitude en fin de journée. Je ne m'en étonnais pas plus que ça, jusqu'à que j'apprenne, allongé sur la table de la physiothérapeute du village, qu'il était décédé. Je n'arrivais pas à le croire! Je demandais si nous parlions bien de la même personne. Je faisais remarquer qu'il ne pouvait pas s'agir de lui, car je l'avais vu encore récemment - mais trois bons mois avaient tout de même passé. J’avais également vu son épouse s’activer dans le jardin en début de semaine, et rien ne trahissait dans son attitude qu’elle venait de le perdre. Bref, je n'en revenais pas. J’espérais qu’elle s’était trompée, qu’il s’agissait d’un autre Monsieur, sur un autre banc, d’une autre ferme, d’un autre village sur une autre route que je ne connaissais pas.
Malheureusement, elle ne se trompait pas. Après quelques recherches, je dus me rendre à l’évidence. Et je lui en ai voulu à mon tchacaïon d’être parti sans m’avertir. Ne le connaissant pas autrement qu’à travers ces brefs échanges, je m’étonnais de m’être attaché à sa présence comme un repère vivant sur le chemin de la maison. Et je fais toujours ce même constat que ce qui nous apparaît sur le moment comme peu de choses, presque rien, compte souvent beaucoup plus que ce que nous voulons bien croire. Bien plus en tout cas que tout ce qui se veut exceptionnel et pourtant ne nous en reste pas moins extérieur, ne fait pas partie de nous, car nous ne l’habitons pas, nous ne cheminons pas ensemble. Et je me répète cette phrase de Bernanos que j’aime tant:
«Les petites choses n’ont l’air de rien, mais elles donnent la paix. Dans chaque petite chose, il y a un ange.»
Je ne lui dis donc pas «Adieu!», convaincu que les êtres ne disparaissent pas avec la mort, mais qu’ils rayonnent de la qualité de la présence qu’ils ont su diffuser tout au long de leur existence. Et, quelque part dans les palais de ma mémoire, le tchacaïon est assis sur son banc. Je le vois. Il me suffit d’écarter une branche de rosier.
Photographie - La ferme des rosiers, ©Diegojack.
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