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La mort du tchacaïon

Pour Jean-Pierre

Stupéfaction de découvrir que le tchacaïon (terme désignant un charcutier allant de ferme en ferme) nous a quittés. Il venait de fêter ses 80 ans au mois de juillet. Déjà très malade - diabète, je le voyais régulièrement assis sur son banc, devant sa ferme, lorsque je rentrais du travail. Dès qu'il y avait un rayon de soleil, il était là. Nous discutions toujours quelques instants du climat qui a perdu la boule et des dictons météorologiques qui ont perdu le nord. De nos dames aussi. La sienne est une toute vaillante. Et il me faisait remarquer comme nous avions de la chance d’avoir des femmes qui prennent si bien soin de nous - et nous avons de la chance. Nous regardions son magnifique rosier. Malgré son grand âge et ses soucis de santé, il avait gardé l’esprit vif et un beau sens de l’humour. J’aimais la fraîcheur de ses étonnements. Comme mon grand-père, il me disait:

- Mais la vie quand même, quel mystère, hein?

Parfois, son épouse venait aussi s'asseoir, après avoir fermé le poulailler, et alors c'était l'occasion de les faire se souvenir, de me dire comment c'était avant - et Dieu sait que c'était très différent. Et quel automobiliste le saluant en passant devant chez lui pourrait ne pas se souvenir de la manière dont il était vigoureusement hélé en retour.

L'automne est arrivé, et avec lui le froid. Les gens ici sont de moins en moins dehors - c’est un pays où on se recroqueville vite. Et puis la nuit vient de bonne heure. Je ne le croisais donc plus. Mais j'avais remarqué que les volets du rez-de-chaussée restaient ouverts plus longtemps que d'habitude en fin de journée. Je ne m'en étonnais pas plus que ça, jusqu'à que j'apprenne, allongé sur la table de la physiothérapeute du village, qu'il était décédé. Je n'arrivais pas à le croire! Je demandais si nous parlions bien de la même personne. Je faisais remarquer qu'il ne pouvait pas s'agir de lui, car je l'avais vu encore récemment - mais trois bons mois avaient tout de même passé. J’avais également vu son épouse s’activer dans le jardin en début de semaine, et rien ne trahissait dans son attitude qu’elle venait de le perdre. Bref, je n'en revenais pas. J’espérais qu’elle s’était trompée, qu’il s’agissait d’un autre Monsieur, sur un autre banc, d’une autre ferme, d’un autre village sur une autre route que je ne connaissais pas.

Malheureusement, elle ne se trompait pas. Après quelques recherches, je dus me rendre à l’évidence. Et je lui en ai voulu à mon tchacaïon d’être parti sans m’avertir. Ne le connaissant pas autrement qu’à travers ces brefs échanges, je m’étonnais de m’être attaché à sa présence comme un repère vivant sur le chemin de la maison. Et je fais toujours ce même constat que ce qui nous apparaît sur le moment comme peu de choses, presque rien, compte souvent beaucoup plus que ce que nous voulons bien croire. Bien plus en tout cas que tout ce qui se veut exceptionnel et pourtant ne nous en reste pas moins extérieur, ne fait pas partie de nous, car nous ne l’habitons pas, nous ne cheminons pas ensemble. Et je me répète cette phrase de Bernanos que j’aime tant:

«Les petites choses n’ont l’air de rien, mais elles donnent la paix. Dans chaque petite chose, il y a un ange.»

Je ne lui dis donc pas «Adieu!», convaincu que les êtres ne disparaissent pas avec la mort, mais qu’ils rayonnent de la qualité de la présence qu’ils ont su diffuser tout au long de leur existence. Et, quelque part dans les palais de ma mémoire, le tchacaïon est assis sur son banc. Je le vois. Il me suffit d’écarter une branche de rosier.

Photographie - La ferme des rosiers, ©Diegojack.

Quelle belle mort?


Ça va de soi, vous comprenez, c'est la fin, alors on meurt. Oui, mais elle qui reste se trouve très démunie avec ses souvenirs de leur passé commun, dont certains sont très douloureux. Elle aurait besoin d’un peu de soutien, de quelqu'un qui lui dise:

- Non, vous n’êtes pas morte avec lui.

Elle a l’impression de n’être que le solde d'une vie commune, prière de régler la note. Elle est assise à la table de la cuisine, ne comprenant pas bien ce qui lui arrive, aplatissant des deux mains pour la nième fois le bord de la nappe comme si elle voulait tirer un trait net sur tout ce qui lui fait mal. ^

- Il est mort, il avait 90 ans, c'est naturel... Il est mort de sa belle mort...

C'est tout de même énorme ce qu'on peut mettre sur le compte du naturel... Et puis une belle mort, ça veut dire quoi? Quand elle le voyait les derniers temps dans son fauteuil à la maison de retraite où il avait dû aller parce qu'elle n’avait plus la force de s’occuper de lui à longueur de journée, elle voyait bien qu'il l’attendait, la mort, pas parce qu'elle était belle, mais parce qu'elle le libérerait de son devoir de vivre. Et elle repartait blessée de sentir qu’elle n’était plus pour lui une raison suffisante de se battre. Puis un jour, pas un beau jour, un jour, il est parti. Elle a reçu du soutien de son entourage, les gens sont venus nombreux même, et ça lui a fait du bien. Et la vie a repris, sauf que la chaise où il venait s’asseoir pour les repas était vide.

- C’est la vie, lui avait-on dit pour la réconforter.

Et elle répondait:

- Non, c’est la mort.

Lucide, elle savait que les gens pensaient qu’elle n’en avait plus pour longtemps selon l’idée communément admise qu’à cet âge lorsque l’un part, souvent l’autre le suit.

- Comme c’est pratique cette histoire, se disait-elle. Deux morts pour le prix d’un, terminus tout le monde descend, vous voudrez bien rationaliser les démarches administratives.

Elle s’étonne de ce qu’on cherche à tout prix à banaliser ce qui lui arrive sous prétexte qu’elle est âgée. Elle comprend bien qu’on ne mette pas en place une cellule psychologique chaque fois qu’un conjoint âgé décède. Mais elle trouve un peu amer qu’on veuille lui faire passer la pilule avec des antidépresseurs. Si elle y voit un coup de pouce salutaire, elle trouve tout de même ça très insuffisant. Elle a besoin de parler, dire que oui, ce décès, c’est une grosse casse dans sa vie et qu’elle sait qu’elle ne s’en remettra jamais tout à fait. Mais elle ne veut pas devenir une ruminante du temps d’avant. Elle n’est pas qu’une survivante. Mais elle ne sait pas à qui en parler. Alors, ses pensées qui la harcèlent, elle les garde pour elle, et certains se sont dits:

- Vous avez vu, elle va mieux, elle n’en parle presque plus.

Elle n’allait pas mieux. Elle qui a toujours été la plus que vive, qui a vécu comme quatre pour s’occuper de sa famille, puis pour deux afin de prendre en charge son mari, elle tentait depuis peu de se convaincre que la moitié d’elle-même était morte avec lui. Elle qui avait l’habitude de répéter que là où il n’y a rien, il n’y a personne, elle n’en finissait pas de se heurter à cette absence qui l’avait déjà tant fait souffrir de son vivant, lui qui ne répondait jamais à ses questions et se complaisait dans son mutisme. Alors peut-être pour se protéger, peut-être parce que son grand âge ne lui permettait plus de mener une juste révolte, certainement aussi parce qu'elle était complètement désarmée pour faire face à ce drame intime et que personne ne lui viendrait en aide, elle continuait à lisser la nappe en essayant de faire comme si, au fond, c’était normal d’être si triste, parce que voyez-vous, c’est la fin, alors on meurt.

Photographie - Clémence, par Marcel Imsand

Marguerite effeuillée


- Avec ce qu’elle a, me dit l’infirmière, il est difficile de savoir si elle restera encore longtemps parmi nous.

Puis avançant vers la vieille Dame dans le grand salon de la maison de retraite elle lui dit:

- Marguerite, regardez qui est là. Votre petit-fils est venu vous voir. Vous le reconnaissez?

Marguerite reste silencieuse. Je vois bien qu’elle est surprise et qu’elle ne me reconnaît pas.

- Il faut lui laisser un peu de temps, me dit l’infirmière. Vous savez à son âge...

Et Marguerite de répondre du tac au tac:

- Dites, il a beau dos mon âge. Bien sûr que je le reconnais. Assieds-toi près de moi, et vous, fichez-moi le camp!

L’infirmière se retire, non sans maugréer contre ces vieux qui n’ont aucune reconnaissance pour l’infini dévouement du petit personnel.

- Tu n’es jamais venu me voir, me lance aussitôt Marguerite.

Je dois bien avouer que non, pour toutes sortes de mauvaises raisons sans doute.

- Mais plus personne ne vient, continue-t-elle, certainement à cause de mon épouvantable caractère. Je n’ai jamais pu me faire à l’idée qu’on vienne me voir comme on irait au musée d’histoire naturelle, à des fins didactiques, afin que les enfants viennent contempler l’ancêtre. Alors ça non! Et puis au fond, je crois que je leur fais un peu peur avec mes poils au menton. Et la petite Emilie, “Milie” comme ils l’appellent, cette peste, qui ne vient dans ma chambre que pour lorgner sur le verre à dents afin de voir si mon clapier s’y trouve. Tu sais, je crois que les petits sont fascinés par toute cette mécanique de la mort. Alors moi, tu vois la Milie quand elle me scrute, j’ai l’impression qu’elle s’attend à voir venir un bonhomme qui me démonterait pour me mettre dans la boîte. Et toi, dis-moi? Tu es aussi venu voir comment la faucheuse allait tailler sa marguerite? Tu veux boire quelque chose?

Et elle ajouta après m’avoir commandé un verre de rouge sans me demander mon avis:

- Mais je suis bien contente que tu sois là. Tu ne me vois pas comme une lointaine étoile immuable dans la constellation familiale. Quand tu me regardes, je me sens vivante. Mais qu’est-ce qui t’amène?

Je lui racontais que l’approche de Noël ravivait chez moi une nostalgie d’une grande famille unie dans laquelle chacun mettrait du sien pour que la fête soit belle...

- Mais chez nous le vase qui nous réunissait s’est cassé il y a fort longtemps, et plus personne ne veut recoller les morceaux. On a trop peur de se blesser avec les petits bouts de porcelaine brisés. C’est vrai que ces grandes tablées sont des bons moments, où on se sent faire partie d’un clan, même si au final c’est un peu Statler et Waldorf, tu sais, les deux vieux du Muppet Show qui font des commentaires depuis leur balcon qui donne sur le théâtre du monde. Chacun rentre chez soi en critiquant sans fin dans les moindres détails comment telle tante est devenue bouffie et tel autre un crétin prétentieux. J’aime bien rappeler cette citation de Proust qui écrit que ce qu’il y a de bien avec le bonheur des autres, c’est qu’on y croit. Et puis nous avons tous deux familles.

- Comment ça?

- Feu mon Cher Henri distinguait clairement la famille biologique, ce sacro-saint lien du sang qui permet les pires horreurs, de la famille psychique, celle des affinités électives, des rencontres faites au hasard d’une vie, des liens qui se créent parce qu’on en a envie, sans obligation aucune. Les deux se recoupent parfois quand on développe une relation de choix avec tel ou tel membre d’une famille. Pour ma part, je n’ai jamais pu me faire à l’idée que la généalogie imposait des devoirs. C’est pour ça que je préfère qu’on ne vienne pas me voir plutôt que de dire qu’il faut aller voir Marguerite. Il faut... Mais quelle horreur!

- Et vous n’avez pas manqué de le leur dire...

- Bien sûr!

- Et c’est pour ça qu’on ne vient plus vous voir...

- S’il ne leur fallait que cette bonne raison pour s’alléger du fardeau des visites à la vieille, grand bien leur fasse! Non, mais tu ne veux pas que je les remercie encore d’être une bonne raison d’occuper leur dimanche. Et puis je vais te dire, ici nous sommes plusieurs à refuser de quémander des visites comme une aumône qu’on nous ferait. Et quand je les vois triturer leur téléphone pour faire passer le temps, je suis affligée. S’ils savaient que je me sens pousser des ailes!

- … pousser des ailes?

- Parfaitement Monsieur. Plus ma vie vient s’appuyer contre cette mystérieuse frontière qu’est la mort, plus je les sens se déployer dans mon dos, comme si, sous la pression de la fin imminente, mon corps préparait mon envol. Je te les montrerai un jour si tu veux. Tu pourras me dire de quelles couleurs sont mes plumes. Je les aimerais multicolores, comme les anges peints par Fra Angelico...

J’étais un peu perplexe, mais tant qu’à faire, si elle voulait me montrer ses ailes, pourquoi pas.

- Et cette mort qui approche, Marguerite, elle vous a permis d’y voir un peu plus clair sur notre rôle ici-bas?

- J’ai bien peur que nous soyons les seuls dans tout le règne du vivant à ne pas savoir ce que la moindre poule de basse-cour sait. Et tu veux que je te dise pourquoi nous n’en savons rien? Tout simplement parce que nous sommes la seule espèce qui a connu une excroissance monstrueuse de ce pudding gris mégaconnecté qu’on appelle un cerveau. C’est ça qui a tout fichu en l’air. Déjà que ça nous a terriblement handicapé pour avoir une prise sur notre cœur. Et ensuite ça nous a ridiculisés: nous sommes les seuls à nous poser cette question absurde du sens à la vie, alors que la vie est sens, que chacun de nos actes quotidiens peut être une louange à la vie! Alors le cerisier cerise, l’escargot escargote, le poulpe poulpe, le lion lionne, mais l’humain, que fait-il?

- Il humanise?

- Tant que ça tu trouves....

Nous restons un moment silencieux tout en regardant le jour se coucher à travers la baie vitrée. Puis Marguerite reprend:

- Tout ça ne peut pas être pour rien, je le sais, je l’ai senti, j’ai tant aimé la vie, la vie de tous les jours. Je n’ai eu de cesse de remercier le ciel de me donner de vivre ce quotidien au sein duquel seuls les abrutis pensent qu’il ne se passe rien. Parce que cette routine est une grâce. Qu’il est bon que tout se répète, afin de pouvoir être proche des êtres qu’on aime ou poursuivre une tâche qui nous tient à cœur. Oui, le quotidien est le lieu de toutes les plus belles fidélités. C’est en cela qu’il est extraordinaire, de faire notre ordinaire de la merveille de toutes ces petites choses auxquelles on ne prête que peu d’attention et qui sont pourtant le fondement de nos vies. L’aube, le chant d’un merle, un sourire, l’enfant qui te saute dans les bras, l’amour de ta vie qui s’offre à toi. Tu crois que c’est banal? Pourtant, c’est tout ton trésor! C’est Bernanos qui écrivait dans le Journal d’un curé de campagne: «Les petites choses n'ont l'air de rien, mais elles donnent la paix. Dans chaque petite chose, il y a un Ange.» Je te le prêterai si tu ne l’as pas lu. C’est un livre essentiel. Je l’ai lu et relu sans m’en lasser. C’est le genre de livre qui, aussi dur soit-il, te donne confiance dans la vie.

Marguerite était une éveillée, une de ces femmes qui savait créer des dispositions favorables pour recueillir les pépites du quotidien. En l’écoutant, je me sentais de plus en plus riche de tout ce qui m’était donné sans autre contrepartie que ma présence. Je ne boudais pas mon plaisir.

- Je t’ai raconté que je suis déjà morte une fois?

J’étais tout ouïe...

- Quelques jours avant mon départ à la maison de retraite, une personne de la compagnie d’électricité est venue me couper les plombs. Il a croisé la concierge qui lui a demandé ce qu’il était en train de faire. Il lui a répondu que j’étais morte et qu’il posait un scellé pour des questions d’héritage. Ce que la concierge n’a pas manqué de venir me répéter. Alors je me suis assise dans mon canapé, et je n’ai plus bougé, en laissant la nuit venir, vu que j’étais morte. Je me suis fondue dans le silence de mon appartement. Et j’ai attendu comme ça jusqu’à l’aube, essayant de n’être plus rien. Puis la lumière est revenue, ils avaient dû s’apercevoir de leur erreur. Je me suis senti tellement paisible cette nuit-là, sereine, j’avais l’impression de participer pleinement au calme qui m’entourait au point d’en devenir une infime partie. Ce serait beau que le calme soit tissé de tout ce qui a été et qui continue à exister autour de nous dans l’épaisseur du silence.

Et puis elle ajoute:

- Je ne comprends pas pourquoi on utilise le temps de l’imparfait pour parler des morts. On devrait le réserver aux vivants, c’est le temps de l’inachevé. Il me semble que ce sont les êtres que nous avons aimés qui vivent en nous de la parfaite présence de ce qu’ils nous ont donné. Enfin, c’est ainsi que je sens les choses.

L’heure du repas du soir approchant, un chapelet de pensionnaires vient s’installer sur les bancs en attendant l’ouverture du réfectoire.

- C’est tortellini ce soir, j’adore ça, me dit Marguerite. Tu savais qu’ils symbolisent le nombril de Vénus. Mais je ne te retiens pas pour souper, je vois bien que tu n’en as pas trop envie.

- Marguerite?

- Oui?

- Vous savez bien que je ne suis pas votre petit-fils...

- Bien entendu que je le sais.

- Mais alors pourquoi n’avez-vous rien dit?

- Parce que ça me faisait tellement plaisir d’y croire. Et toi, tu avais un peu besoin d’une grand-mère, non?

- Je crois bien que oui...

- Alors, tu vois, on n'a pas besoin de faire un test ADN pour passer une belle après-midi ensemble. Mais maintenant file, avant que je ne me mette à pleurer, j’ai horreur des sensibleries. Et reviens vite me voir!

Image - Détail des ailes de l'ange de l'annonciation, Fra Angelico.

Lisette Tonnerre



Pour tous mes devanciers, ces premiers-nés qui ont su faire de l’âge un trésor


Le Dictionnaire des mots qui nous achèvent de Lisette Tonnerre, 91 ans, connaît un retentissement considérable. Plus d’un million d’exemplaires vendus, traduit dans une vingtaine de langues, dont le coréen. Les plateaux de télévision s’arrachent l’auteur et les journaux ne tarissent pas d'éloges. Pourtant, personne n’aurait parié sur son dictionnaire. Personne, sauf un mécène dont nous ne citerons pas le nom - il tient à son anonymat - qui en a financé l’édition. Il nous confia avoir tout de suite perçu la portée fondamentale de cet ouvrage:

- Il est indispensable que nous nous mobilisions pour dénoncer cet âge sombre de notre civilisation où vieux est devenu synonyme d’inutile. En soutenant le projet de Lisette Tonnerre, j’investis dans mon avenir. Je refuse d’être captif des préjugés qui contribuent à faire du grand âge un ghetto. Je ne veux pas vieillir dans une société qui nous fait croire qu’après cinquante ans nous ne sommes plus bons à rien. Alors, je prends les devants. C’est aussi une manière d’offrir à mes enfants de vieillir dignement, afin qu’ils ne se trouvent pas stockés un jour, eux aussi, dans un centre de désaffection.

Et de fait, l’Occident saucissonne de manière arbitraire l’existence humaine. L’âge détermine l’appartenance au groupe du 3e, 4e voire même 5e âge avec l’allongement de l’espérance de vie. On décide ce que chacun a le droit de faire en fonction de la catégorie à laquelle il appartient. Le camp des retraités est devenu un no life’s land dans lequel on confine les aînés, en veillant à ce qu’ils se gardent bien de vouloir retourner dans la vie dite active. Les mouroirs aux noms tous plus charmants les uns que les autres fleurissent: Belle Aube, Gazouilli Fleuri, Beaumont, L’Envolée Lyrique

Mais la vieillesse est en train d’être revalorisée grâce à des résistants comme Lisette Tonnerre, dévoués à leur cause et n’attendant aucun bénéfice, sachant qu’ils ne vivront pas assez longtemps pour voir leur travail porter ses fruits. Ils œuvrent pour l’avenir et sont rejoints par de nombreuses personnes conscientes que les cloisons mentales qu’on leur a transmises sont artificielles, et qu’il est temps de faire exploser les vieilles classifications issues de cerveaux timorés et amorphes. La lutte sera longue, mais ils sont convaincus qu’une vie humaine traverse des étapes cohérentes, toutes en relation les unes avec les autres. Renouer les liens entre les générations, c’est rendre sa dignité au chapelet du vivant. Ce réveil permettra à un tissu de solidarités nouvelles de se former. Il n’y a de cassures que théoriques et acquises par le fait d’une éducation truquée. Il est évident que de ne pas prendre soin des premiers-nés, c’est non seulement ne pas se respecter, mais surtout déconsidérer une partie de l’existence que chacun sera inévitablement appelé à vivre à son tour, et dont il est entièrement responsable dès aujourd’hui.

- Mais peut-être faudrait-il qu’on commence à s’intéresser un peu à nous, fait remarquer Lisette Tonnerre. Comment voulez-vous discuter avec quelqu’un qui n’a d’yeux que pour son écran de téléphone portable? Ce que nous avons à partager nécessite des dispositions d’écoute et de compréhension qui deviennent de plus en plus rares.

Lisette a été libraire toute sa vie. Passionnée de vocabulaire, elle s’est donnée comme mission de dépoussiérer toutes les définitions surannées que contiennent les dictionnaires pour qualifier ceux qui ont une longue vie. Citons par exemple son offensive contre les mots comme pépé et mémé qui représentent selon elle le type même de réduction d’un individu à l’état de légume. Que tous ceux qui ont toujours appelé leurs grands-parents ainsi, et souvent avec beaucoup d’affection, ne se sentent pas coupables. Comme le disait Lisette Tonnerre sur le plateau d’une émission culturelle:

- Je n’ai nullement l’intention de chagriner les petits-enfants. D’ailleurs, ce n’est pas entièrement de leur faute, ils ne font que répéter ce que leurs propres parents devaient sans doute eux-mêmes répéter. Mais nous estimons qu’il est difficile d’être considéré comme des êtres de chair, de désir et de sensualité en étant appelés papi, mami, pépé, mémé, pépère, mémère... Qu’en savez-vous si dans notre for intérieur nous sommes si pèpères ou mémères? Ces diminutifs nous diminuent et, malgré toute la tendresse qu’on peut nous porter, c’est une violence qui nous est faite. Je connais de nombreuses personnes qui ne s’en offusquent pas, déjà trop contentes qu’on ne les oublie pas. Notre fragilité et notre vulnérabilité nous amènent à devoir tout supporter, tout accepter.

Si le livre de Lisette Tonnerre provoqua un tollé lors de sa parution, c’est parce qu’elle donne du champ à sa génération en ouvrant les mots comme des huîtres, en faisant voler en éclat une cuirasse lexicale rigidifiée par les habitudes. Elle refuse les déterminismes verbaux qui cataloguent les individus, les emprisonnent et ne leur laisse que peu de chances d’exprimer ce qu’ils sont véritablement. Elle écrivait dans le journal Régénération, dont elle est la rédactrice en cheffe:

- Le changement passera par l’utilisation de mots qui donneront une autre image de nous. Comment voulez-vous que des vocables crevetons donnent envie à qui que ce soit de nous connaître? Comment voulez-vous qu’on accepte que nous puissions avoir des désirs alors même que nous sommes pris dans la toile de mots qui nous associent à tout ce qui est dépassé, fatigué, décrépi, sénile? Vous n’avez pas la moindre idée de toute la jeunesse qui circule dans mon corps, de toutes ces sensations qui, malgré les ans, ne se sont pas émoussées, au contraire. Ce que le temps m’enlève m’est rendu au centuple, car les portes du palais de ma mémoire sont grandes ouvertes, et je vous convie à venir le visiter avec moi. Mes rides sont autant de sentiers vers des histoires que je vous raconte au passé et qui pourtant vous concernent, ici et maintenant. Elles ont une actualité que vous seriez bien souvent en peine de trouver dans la sur-information dont on vous soûle à longueur de journée. Je vous offre des repères en rien pépères pour continuer le chemin. Alors par pitié, ne stérilisez pas mes trésors en les considérant comme des bafouilles de grand-mère! Mettez-y votre coeur, vos tripes, vos envies. Mes mots sont pleins de sens et de sève. S’ils ne vous sont pas familiers, remplacez-les par les vôtres, ceux que vous utilisez lorsque vous rêvez, lorsque vous aimez ou lorsque vous souffrez. Donnez-moi une chance de vous rencontrer. Et n’utilisez pas le prétexte que je suis âgée pour ne pas faire d’efforts: je suis vieille, mais vivante! S’offusque-t-on de l’âge d’un Stradivarius?

Citons encore un passage de l’entrée RETRAITE du dictionnaire de Lisette Tonnerre:

RETRAITE - Manigance linguistique visant à faire assimiler une date de péremption au-delà de laquelle nous serions censés ne plus être bon à rien. Retraite? Quelle retraite? Deviendrait-on subitement des bras cassés parce qu’on affiche 65 ans au compteur? (Notez que la limite d’âge est très fluctuante selon les besoins du politique de renflouer les caisses.) Serait-il temps de nous étendre sur le sol pour mimer la mort? Balivernes! Ce qu’on appelle retraite est peut-être une occasion unique dans la vie d’un être humain de monter au front de ses plus belles passions. Il est temps de pulvériser cette frontière sociale et factice, d’affirmer contrairement à ce qu’écrivait Malraux dans La condition humaine qu’il ne faut pas soixante pour faire un homme ou une femme et qu’après il est juste bon à mourir, mais qu’il faut soixante ans pour qu’il puisse vivre riche de tout le travail que le temps à fait pour lui, et commencer à puiser dans tout l’or de l’éternité.

Le Dictionnaire des mots qui nous achèvent de Lisette Tonnerre, paru aux éditions A tire-d’aile, est à lire de toute urgence pour celles et ceux qui aspirent à un avenir hautement plus coloré que celui recommandé par les conseillers en assurance-vie. Car la plus grande assurance dans la vie, c’est de la vivre, quel que soit l’âge. Oui, ce livre est un concentré de vie pour la nouvelle année, pour de nouvelles années, pour se sentir pleinement vivant.


Photographie - © Marcel Imsand, Paul et Clémence.

Le petit-fils étonné



Pour mon père

Je suis un petit-fils étonné. Mon grand-père est mort un jour pluvieux de juillet, dans le grand hôpital qui, vu de loin, semblait voguer dans la nuit. Une infirmière était venue m'annoncer la nouvelle. Il était parti quelques minutes avant mon arrivée. Je n'avais pu m'empêcher de lui demander:

- Vous en êtes sûr?

Evidemment, elle avait raison, sans aucun doute, elle venait juste de constater le décès. Il paraît que le coeur s’était arrêté de battre. Seulement voilà, pour ma part je n'avais pas entretenu une relation raisonnable avec mon grand-père. Alors je n’ai jamais tout à fait réussi à y croire.

On n'avait retrouvé que son corps, sans vie dedans, et j'en conviens, il avait l'air sacrément mort quand je suis rentré dans sa chambre, où on lui avait fait sa toilette pour que je puisse lui dire au revoir. On l’avait même rasé, ce qu’il avait dû apprécier. A nonante ans passés, il n’avait pas l’habitude de se négliger. Son corps reposait paisiblement. Et mon grand-père, quant à lui, était assis au bord du lit, dans son habit de lumière, comme je l'avais toujours connu, impeccablement vêtu d'un complet trois pièces et d’une cravate turquoise, avec de petits lévriers dessinés dessus. Les verres de ses grosses lunettes étaient encore tachetées de peinture - il était peintre de métier. J'aurais pensé que la mort aurait pris soin de les nettoyer. Comme quoi, l’au-delà veille à ne pas gommer les petits signes qui nous rendent un être familier. Il me regardait en souriant puis, se tournant vers sa dépouille il me dit:

- Tu vois, de ce côté-là, c'est fini, et bien fini.

Puis il sortit un de ses infâmes cigarillos qu’il aimait tant en ajoutant:

- Je crois que ça ne devrait plus gêner personne.

Il était là, dans toute la force de sa présence, comme je l'avais toujours connu.

Quelques jours auparavant, aux urgences, un verdict sans appel l'avait condamné. Aorte rompue; il n'en avait plus pour longtemps. Je n'ai jamais su s'il avait bien compris, à ce moment-là, qu'il allait mourir. On le lui avait expliqué, m'avait-on dit. Mais il se dégage parfois une étonnante sérénité de celui qui sait qu'il s'apprête à quitter la scène sur laquelle s’est déroulée chaque seconde de sa vie. Comme si plus aucune nouvelle ne pouvait le surprendre. Quelque chose vient de se décrocher au fond de lui-même, pour commencer à vivre de sa propre vie - j’imagine un petit bathyscaphe qui s’en irait explorer des horizons réservés à celui qui quitte sa chrysalide humaine. Alors, ils acquiescent aux propos des médecins qui leur exposent que eux, ma foi, ils ne peuvent plus rien pour les retenir. Et nous, nous appelons cela de la résignation.

Les premiers mots qui me vinrent furent:

- Alors, tu t'es échappé?

J'aurais dû le deviner lorsque, alité au milieu de spaghettis transparents reliés à de grosses machines bipbipantes qui interprétaient mathématiquement son état de santé, il avait voulu savoir l'heure. Je lui avais demandé s'il avait un train à prendre et, avec l'humour dont il était coutumier, il m'avait répondu: "Oui."

Je regardais ses quelques affaires qui avaient été soigneusement mises de côté sur une table. Une jaquette, ses pantoufles, la petite radio de poche dont il avait appris à se servir. Elles avaient l’air désoeuvrées. Orphelines, elles me faisaient penser à des feuilles d’automne qui s’apprêtent à se détacher du grand arbre. Toutes ces choses, qui étaient encore habitées par lui quelques heures auparavant, et qui auraient passé inaperçues, témoignaient à présent monstrueusement de son absence.

- Mais alors, tu n'es pas mort?

Il était là, à mes côtés. Il m'avait attendu à la lisière de la mémoire. Il n’avait nullement l’intention de quitter la place qui avait toujours été la sienne pour moi. C’était un homme des fidélités profondes. Et puis nous savons bien que tout ce qui fait un être cher va bien au-delà de sa chair, rangée dans une petite boîte, sous terre. Je repartais donc ce soir-là avec mon grand-père dans le coeur. Une infirmière me demanda si je voulais récupérer son dentier. Puis, elle se ravisa en s'excusant, avec le sourire. Je n'en aurais effectivement pas eu l'usage. Ou peut-être savait-elle, elle aussi, que les morts ont toutes leurs dents.

Image - Liselotte Lauper

La vieille Dame du Toggenburg



Pour Michael, Vreni, David et Ariane


La vieille Dame du Toggenburg est partie, discrètement, avec le sourire, tandis qu’un beau soleil inondait la vallée. Elle a dit:

- Ne soyez pas triste. Je monte le rejoindre.

Et elle s’est endormie, tout doucement. Elle est allée le retrouver, comme tous les jours de sa vie d'avant, où il était allé se coucher avant elle, après une dure journée de labeur, alors qu'elle s'affairait encore dans la cuisine. Puis regardant la pendule, elle se disait:

- Il est tard.

Qu'on ne s'y trompe pas. Elle est partout dans les montagnes, les arbres et le chant des oiseaux, et le coeur des gens qui l'ont aimée. Les êtres qui ont été si chers tissent un fil d'or dans nos vies qui continuent à briller, malgré l'absence. Nous les sentons palpiter en nous et alors on se redresse, on veut se tenir droit, pour être digne de ce cadeau qu'ils nous ont fait. Nous ne pouvons plus nous dérober comme on le faisait avant en se disant qu’ils n’en sauraient rien. Ils savent. Ils nous soutiennent à travers le rayonnement de leur présence intime. Parfois, on regrettera tout ce qu’on aurait voulu encore leur dire. Mais ils savent. Ils l’ont toujours su, parce qu’ils nous portaient tout contre eux, comme un trésor, et que quelques mots de plus n’y auraient rien changé. Les mots, ce sont des petits bouts de soi qu’on assemble, mais eux, c’est tout ce que nous sommes qu’ils aimaient, bien plus que les histoires qu’on pouvait bien leur raconter. Ils veillent sur le meilleur de nous, et tout ce qu’ils souhaitent, c’est que nous allions bien, c’est-à-dire que nous soyons heureux, comme lorsqu’ils nous demandaient au téléphone:

- Et toi, comment vas-tu?

Et quand ça n’allait pas, on leur bredouillait quelque chose, pour ne pas les inquiéter, mais ils n’étaient pas dupes. Maintenant ils ne nous appelleront plus jamais, ils n’en ont plus besoin. Ils communiquent avec nous en ligne directe, par des voies autrement plus sophistiquées. Et ils nous aideront à travers notre mémoire vivante - qui est bien autre chose qu’un garde-meuble - à aller vers nous-mêmes. Dans les moments importants, ils viendront murmurer que, par là, peut-être, notre vie s’épanouira mieux.

Tu vois, tu me parlais d’elle que je n’ai jamais connu, et que je ne connaîtrai jamais, et pourtant, à travers tout ce que tu m’en as dit, tu m’as offert de la rencontrer par la tendresse et l’énergie qui se dégageaient de tes paroles, de tes souvenirs. Et aussi à travers quelques biscuits dont je me souviens encore, et qui venaient de ce là-bas où se trouvent tant de toi - ta grand-maman, pour moi, est faite de saveur et de mots. La grande pendule s’est arrêtée, mais tu sais bien que le temps du dedans est bien différent, qu’une parole, une émotion ou un souvenir continue à croître au long des heures et des jours, selon des lois qui nous échappent. Et j’espère que tu continueras à fêter généreusement avec moi les moissons à venir, mûres et dorées comme des petits pains chauds.

Quand on a connu des êtres pareils, on n’a plus besoin d’héroïnes de pacotilles! Tu as eu la chance d’être conscient d’avoir une étoile dans ton royaume, qui brillait fort et qui n’a fait en somme que s’élever un peu plus dans le ciel. Elle était ta grand-mère, grande d’avoir été là à tes côtés, pour toi qui seras toujours son petit-fils. Et aujourd’hui, elle a grandi encore un peu plus. Je comprendrais que la semaine prochaine tu sois perplexe quand tu iras poser quelques fleurs sur sa tombe où, paraît-il, elle sommeille. Parce que rien ne tombe jamais dans l’ordre du coeur, ni ne disparaît.

Elle est partie briller un peu plus loin, la vieille Dame du Toggenburg, un peu plus loin, pour que vous puissiez mieux la voir et ne jamais l’oublier. Elle veille, et elle n’est pas seule puisqu’elle l’a rejoint. Et quand il neigera, cet hiver, vous ne vous y tromperez pas. Vous saurez, en voyant ces flocons de farine, qu’il s’est levé de bonne heure, le boulanger du Ciel. Elle lui aura préparé un café et lui aura dit:
- Mais tu ne veux donc jamais t’arrêter?

Et lui de répondre:
- Mais tu sais bien qu’on doit nourrir tout notre petit monde.

Oui, une grand-maman, un grand-papa, n’en finissent pas de prendre bon soin de nous et de nous restaurer de tout ce qu’ils continuent à nous offrir.

Photo - David Gyr

Trompe-la-mort

C'est un beau jour du mois de septembre, au bord du lac. Une de ces journées ensoleillées où le monde par ici est beau. Baigné dans une douce lumière d'or. Gilbert et René sont, comme presque chaque après-midi, assis sur un banc, leur poste d'observation, où ils se remémorent le temps passé. Bon et parfois moins bon.

Gilbert et René sont deux personnes dites "âgées". Ils ont tous deux quatre-vingts ans et résident, non loin de là, dans une maison dite, elle aussi, "pour personnes âgées". Ils ont l'autorisation de s'évader -comme ils disent- quelques heures par jour, leur santé le permettant. S'il fait beau, ils vont au bord du lac. S'il pleut, ils iront à la guinguette des pêcheurs, où M'selle Lydia leur servira un coup de rouge. Ah! M'selle Lydia, cette jeune marocaine, c'est un peu de soleil pour eux. Et elle les aime bien ses deux brigands. En sa compagnie, ils n'ont plus l'impression d'être des demeurés à qui on parle fort et lentement en détachant chaque syllabe pour que leur vieux cerveau ait le temps de comprendre. Non. Avec elle, ils sentent à nouveau leur sang bouillonner, comme un grand printemps dans tout leur corps et un peu dans leur cœur. Car elle est jolie M'selle Lydia, et ces deux lascars s'y connaissent.

Mais, cette après-midi, ils sont assis sur leur banc. Toujours le même. Ils l'ont baptisé "Trompe-la-mort", car ici ils ne se sentent plus dans l'antichambre de la grande faucheuse. Peut-être avez-vous eu l'occasion de les rencontrer, vous aussi? Peut-être avez-vous pris le temps de leur parler, de vous intéresser à eux? Vous les aurez vus s'animer, vous raconter, et vous leur aurez permis de se souvenir et de partager. Ô bonheur de pouvoir se souvenir en bonne compagnie. Au bord du lac, ces personnages aux visages parcheminés vous auront fait revivre des histoires d'un autre temps, des histoires de la petite histoire, qui est celle de chacun et le trésor de tous. Ils n'ont besoin d'aucun effet pour vous faire voyager, d'aucun subterfuge, de rien de spectaculaire. Il n'y a pas d'autres enjeux pour eux que d'être des roseaux vivants qui laissent chanter les souvenirs. Si leur champ d'action s'est rétréci, les palais de leur mémoire, eux, sont immenses. Peut-être jugerez-vous que l'instrument est vieux? Mais depuis quand reproche-t-on à un Stradivarius d'être d'époque?

Au moment de les quitter, vous les verrez repartir vers leur maison de retraite, ("On se replie", auront-ils dit en se levant), René disant à Gilbert:
-"On va de nouveau se faire engueuler parce qu'on arrive en retard!"

Et Gilbert de lui répondre:
-"En retard sur quoi?".

Ils partiront d'un éclat de rire complice. Chaque jour, ils se font la même blague, qui est à chaque fois leur manière à eux de se dire qu'ils sont heureux d'être ensemble.

Le grand salon

Je suis assis dans le grand salon. La fenêtre qui donne sur le parc est ouverte, et alors c'est le printemps. Des enfants jouent à la balançoire. Des gens se promènent. Un voisin rentre de son travail. Un couple de jeunes adolescents badinent sur un banc. Il fait beau. Les merles s'en donnent à cœur joie, tout à leur travail qui est de chanter. Ou peut-être ces mêmes fenêtres sont-elles fermées. Et c'est l'hiver. On se sent bien dans ce grand appartement cossu. On entend seulement le battement du pendule de la grande horloge. Régulièrement la chaufferie de l'immeuble se remet à ronronner, me donnant l'impression, lorsque j'étais enfant, que je me trouvais sur un gros navire dans les soutes duquel des ouvriers étaient chargés de remettre du charbon dans la chaudière. Ce bruit, ponctuel, n'était pas agaçant. Bien au contraire. Il faisait organiquement partie de la vie de la maison. De même que les allées et venues de l'ascenseur. Ou encore tout le chahut dans le hall d’entrée aux heures de pointe.

Je suis assis dans le grand salon décoré de lourds meubles en bois marocains, sculptés d'arabesques. De gros tapis colorés rendent ce lieu feutré. Comme les gros rideaux rouges qui me faisaient penser à des rideaux de théâtre. Oui, c'est un peu comme si, au seuil du grand salon, on était face à une scène de théâtre. Des rideaux qui s'ouvraient sur une pièce ô combien quotidienne et banale qui était celle de la vie de deux personnes: mon grand-père et ma grand-mère. La régularité des heures et des jours dans cet appartement était devenue un repère, un havre de paix où j'aimais venir me ressourcer. Ce salon était également la chambre à coucher de mon grand-père. Dans le fond, trônait un lit colossal, marocain, lui aussi, qu'il recouvrait chaque matin d'un couvre-lit brun qui ressemblait à la peau du yéti. Je n'ai jamais vu ce lit défait. C'est un détail me direz-vous. Il n'en était pas moins révélateur, à mes yeux, d'une composante du caractère de cet homme. D'une certaine manière de ne pas se laisser aller. D'un certain ordre qu'il mettait dans sa vie.

Je suis assis dans le grand salon, dans le fauteuil où mon grand-père avait l'habitude de s'asseoir. En face du mur où étaient accrochés deux tableaux qu'il avait peint au Maroc. C'était en quelque sorte comme deux fenêtres ouvertes sur tout un pan de sa vie. L'un de ces tableaux représente une place qu'il avait peinte à l'ombre d'un eucalyptus. On voit d'ailleurs les branches retomber sur l'avant du tableau. Sur l'autre toile, un chemin mène à la mer. Un petit âne chargé d'un lourd fardeau y chemine. Je sais que le vieil homme passait des heures à les contempler.

Tous ces petits éléments que j'évoque trop brièvement tentent de rendre compte de l'épaisseur de ces lieux. Qui étaient imprégnés de la présence de mes grands-parents. Je les évoque tout en sachant que les mots seront toujours insuffisants pour décrire tout ce que j'ai pu y percevoir de manière informulée. Ce que j'ai pu éprouver dans ce salon, seuls ceux qui s'y sont trouvés auront pu, peut-être, l'apprécier. Pour tout autre, ce n'est qu'une coquille vide qui flotte sur les mots de cette chronique. Les quelques photographies qui me restent ne pourraient que rendre compte de la topographie des lieux. Je ressens pourtant le besoin d'en parler. Non pas pour conserver le souvenir d'une époque révolue - à quoi bon - mais plutôt pour partager un vécu qui a avoir, tout du moins c'est ce qu'il me semble, avec celui de beaucoup. De me mettre en relation avec d'autres qui ont eu un grand-père et une grand-mère qui ont compté pour eux. Partager pour rappeler à d'autres une expérience commune. Ou une expérience différente. Ce qui est encore une manière d'enrichir les multiples facettes d'une même réalité. De favoriser le dialogue. Avec soi-même tout d'abord. Et ce qui fait nos vies. Sa substance intime.

Aujourd'hui les rideaux rouges se sont refermés. Mais dans les coulisses de ma mémoire, mon grand-père et ma grand-mère sont assis là, dans le grand salon.

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?