La mort du tchacaïon
Pour Jean-Pierre
Stupéfaction de découvrir que le tchacaïon (terme désignant un charcutier allant de ferme en ferme) nous a quittés. Il venait de fêter ses 80 ans au mois de juillet. Déjà très malade - diabète, je le voyais régulièrement assis sur son banc, devant sa ferme, lorsque je rentrais du travail. Dès qu'il y avait un rayon de soleil, il était là. Nous discutions toujours quelques instants du climat qui a perdu la boule et des dictons météorologiques qui ont perdu le nord. De nos dames aussi. La sienne est une toute vaillante. Et il me faisait remarquer comme nous avions de la chance d’avoir des femmes qui prennent si bien soin de nous - et nous avons de la chance. Nous regardions son magnifique rosier. Malgré son grand âge et ses soucis de santé, il avait gardé l’esprit vif et un beau sens de l’humour. J’aimais la fraîcheur de ses étonnements. Comme mon grand-père, il me disait:
- Mais la vie quand même, quel mystère, hein?
Parfois, son épouse venait aussi s'asseoir, après avoir fermé le poulailler, et alors c'était l'occasion de les faire se souvenir, de me dire comment c'était avant - et Dieu sait que c'était très différent. Et quel automobiliste le saluant en passant devant chez lui pourrait ne pas se souvenir de la manière dont il était vigoureusement hélé en retour.
L'automne est arrivé, et avec lui le froid. Les gens ici sont de moins en moins dehors - c’est un pays où on se recroqueville vite. Et puis la nuit vient de bonne heure. Je ne le croisais donc plus. Mais j'avais remarqué que les volets du rez-de-chaussée restaient ouverts plus longtemps que d'habitude en fin de journée. Je ne m'en étonnais pas plus que ça, jusqu'à que j'apprenne, allongé sur la table de la physiothérapeute du village, qu'il était décédé. Je n'arrivais pas à le croire! Je demandais si nous parlions bien de la même personne. Je faisais remarquer qu'il ne pouvait pas s'agir de lui, car je l'avais vu encore récemment - mais trois bons mois avaient tout de même passé. J’avais également vu son épouse s’activer dans le jardin en début de semaine, et rien ne trahissait dans son attitude qu’elle venait de le perdre. Bref, je n'en revenais pas. J’espérais qu’elle s’était trompée, qu’il s’agissait d’un autre Monsieur, sur un autre banc, d’une autre ferme, d’un autre village sur une autre route que je ne connaissais pas.
Malheureusement, elle ne se trompait pas. Après quelques recherches, je dus me rendre à l’évidence. Et je lui en ai voulu à mon tchacaïon d’être parti sans m’avertir. Ne le connaissant pas autrement qu’à travers ces brefs échanges, je m’étonnais de m’être attaché à sa présence comme un repère vivant sur le chemin de la maison. Et je fais toujours ce même constat que ce qui nous apparaît sur le moment comme peu de choses, presque rien, compte souvent beaucoup plus que ce que nous voulons bien croire. Bien plus en tout cas que tout ce qui se veut exceptionnel et pourtant ne nous en reste pas moins extérieur, ne fait pas partie de nous, car nous ne l’habitons pas, nous ne cheminons pas ensemble. Et je me répète cette phrase de Bernanos que j’aime tant:
Je ne lui dis donc pas «Adieu!», convaincu que les êtres ne disparaissent pas avec la mort, mais qu’ils rayonnent de la qualité de la présence qu’ils ont su diffuser tout au long de leur existence. Et, quelque part dans les palais de ma mémoire, le tchacaïon est assis sur son banc. Je le vois. Il me suffit d’écarter une branche de rosier.
Photographie - La ferme des rosiers, ©Diegojack.
L'automne est arrivé, et avec lui le froid. Les gens ici sont de moins en moins dehors - c’est un pays où on se recroqueville vite. Et puis la nuit vient de bonne heure. Je ne le croisais donc plus. Mais j'avais remarqué que les volets du rez-de-chaussée restaient ouverts plus longtemps que d'habitude en fin de journée. Je ne m'en étonnais pas plus que ça, jusqu'à que j'apprenne, allongé sur la table de la physiothérapeute du village, qu'il était décédé. Je n'arrivais pas à le croire! Je demandais si nous parlions bien de la même personne. Je faisais remarquer qu'il ne pouvait pas s'agir de lui, car je l'avais vu encore récemment - mais trois bons mois avaient tout de même passé. J’avais également vu son épouse s’activer dans le jardin en début de semaine, et rien ne trahissait dans son attitude qu’elle venait de le perdre. Bref, je n'en revenais pas. J’espérais qu’elle s’était trompée, qu’il s’agissait d’un autre Monsieur, sur un autre banc, d’une autre ferme, d’un autre village sur une autre route que je ne connaissais pas.
Malheureusement, elle ne se trompait pas. Après quelques recherches, je dus me rendre à l’évidence. Et je lui en ai voulu à mon tchacaïon d’être parti sans m’avertir. Ne le connaissant pas autrement qu’à travers ces brefs échanges, je m’étonnais de m’être attaché à sa présence comme un repère vivant sur le chemin de la maison. Et je fais toujours ce même constat que ce qui nous apparaît sur le moment comme peu de choses, presque rien, compte souvent beaucoup plus que ce que nous voulons bien croire. Bien plus en tout cas que tout ce qui se veut exceptionnel et pourtant ne nous en reste pas moins extérieur, ne fait pas partie de nous, car nous ne l’habitons pas, nous ne cheminons pas ensemble. Et je me répète cette phrase de Bernanos que j’aime tant:
«Les petites choses n’ont l’air de rien, mais elles donnent la paix. Dans chaque petite chose, il y a un ange.»
Je ne lui dis donc pas «Adieu!», convaincu que les êtres ne disparaissent pas avec la mort, mais qu’ils rayonnent de la qualité de la présence qu’ils ont su diffuser tout au long de leur existence. Et, quelque part dans les palais de ma mémoire, le tchacaïon est assis sur son banc. Je le vois. Il me suffit d’écarter une branche de rosier.
Photographie - La ferme des rosiers, ©Diegojack.
«As a writer, I tolerate error, poor performance, failure. So what if I fail some of the time, if a story or an essay is no good? Sometimes things do go well, the work is good. And that’s enough.
It’s just this attitude I don’t have about sex. I don’t tolerate error, failure—therefore I’m anxious from the start, and therefore I’m more likely to fail. Because I don’t have the confidence that some of the time (without my forcing anything) it will be good.
If only I could feel about sex as I do about writing! That I’m the vehicle, the medium, the instrument of some force beyond myself.
I experience the writing as given to me — sometimes, almost, as dictated. I let it come, try not to interfere with it. I respect it, because it’s me and yet more than me. It’s personal and transpersonal, both.
I would like to feel that way about sex, too. As if “nature” or “life” used me. And I trust that, and let myself be used.
An attitude of surrender to oneself, to life. Prayer. Let it be, whatever it will be. I give myself to it.
Prayer: peace and voluptuousness.
In this, no room for shame and anxiety as to how the little old self rates in the light of some objective standard of performance.
One must be devout about sex. Then, one won’t dare to be anxious. Anxiety will never be revealed for what it is — spiritual meanness, pettiness, small-mindedness.»
Susan Sontag, Journal & Notebooks
It’s just this attitude I don’t have about sex. I don’t tolerate error, failure—therefore I’m anxious from the start, and therefore I’m more likely to fail. Because I don’t have the confidence that some of the time (without my forcing anything) it will be good.
If only I could feel about sex as I do about writing! That I’m the vehicle, the medium, the instrument of some force beyond myself.
I experience the writing as given to me — sometimes, almost, as dictated. I let it come, try not to interfere with it. I respect it, because it’s me and yet more than me. It’s personal and transpersonal, both.
I would like to feel that way about sex, too. As if “nature” or “life” used me. And I trust that, and let myself be used.
An attitude of surrender to oneself, to life. Prayer. Let it be, whatever it will be. I give myself to it.
Prayer: peace and voluptuousness.
In this, no room for shame and anxiety as to how the little old self rates in the light of some objective standard of performance.
One must be devout about sex. Then, one won’t dare to be anxious. Anxiety will never be revealed for what it is — spiritual meanness, pettiness, small-mindedness.»
Susan Sontag, Journal & Notebooks
Être parents, c'est découvrir dans les premières années du petit enfant quelqu'un à qui il ne peut pas mentir. C'est complètement déconcertant, ça. Être mis à nu au plus nu de soi-même. Puis le langage et les conventions créent une croûte autour de ces grands voyants qui leur font oublier ce don de vie. Oui, ce qu'on imagine être de l'éducation n'est bien souvent rien d'autre qu'une ruse des parents, de la société, pour échapper à cette insoutenable clairvoyance. Certains y échappent. Je crois qu'on les appelle les poètes.
Une des meilleures choses que j'ai faite durant ce mois de juillet? Lire Dans la grande nuit des temps de l'écrivain espagnol Antonio Muños Molina. Et la traduction, superbe, laisse deviner une langue subtile, proustienne de remémoration. Salut à toi Ignacio Abel aux prises avec l'Espagne de Caïn de 1936. Salut à toi hemingwayenne Judith Biely. Salut à toi, Docteur Negrin, combattant de l'impossible. Salut à toi Docteur Rossman, banni de la terre.
Je suis une dinde. On m'a élevée, on m'a égorgée, on m'a mise dans un long tube pressurisé nommé "canon à poulet" qui m'a projetée à 400 km/h sur le vitre du cockpit d'un avion sur lequel j'ai explosée de toute ma masse, de toute ma chair, de tous mes viscères. Puis on est venu voir le résultat dont on était fort satisfait. La vitre n'avait pas cédé. Un des ingénieurs n'a pas manqué de souligner que c'était un bel impact quand bien même je le jure sur mon âme qu'à regarder l'éclaboussure qui restait de moi, je fus prise de nausée. Toute dinde que je suis, je ne doute pas que d'un point de vue technologique, l'expérience est probante. Je ne doute pas que ça pose un tas de problèmes si le capitaine de l'avion se fait décapiter en plein vol par de la volaille. Mais malgré tout, je ne peux pas m'empêcher de songer que l'humain est quand même une sacrée dinde!
J'aimais l'expression "ordre du jour" et pourtant j'ai le sentiment aujourd'hui que ce n'est pas l'ordre des tâches à accomplir qui importe, mais le centre. Vivre au cœur, et les choses viendront prendre leur place d'elles-mêmes autour de ce cœur. Il ne s'agit donc plus de faire son ordre du jour, mais de rester attentif au cœur du jour.
Émission de Temps Présent bouleversante sur la dépendance des toxicomanes qui n'en finissent pas de faire naufrage, qui n'arrivent plus à se relier à la part féconde d'eux-mêmes, dont le discours patine à la surface de l'être, ils radotent, ils radotent d'épuisement d'être encore et encore et encore meurtris par des blessures qui n'en finissent pas de ne pas cicatriser, par de mystérieux tréfonds qui les happent comme un supplice. Alors leur rêve d'être remis sur des rails, d'avoir du temps, qu'on leur fiche la paix, un peu de paix, un peu de repos, ne plus être dévastés. Dur, dur dans une société propre en ordre qui porte sur ces hommes et ces femmes un regard souvent meurtrier.
Voir l'émission de Temps Présent, SOS toxicomanes.
Voir l'émission de Temps Présent, SOS toxicomanes.
Nous avons besoin d'amour, oui, bien sûr mais nous avons également tant besoin d'humour. Et puis l'amour fait battre le palpitant, mais le rire stimule le diaphragme, on respire mieux, on se secoue l'humeur, les durillons psychiques se ramollissent, le visage s'éclaire, bref, comme on se sent bien. Rien de tel qu'une tendre ironie à notre égard, ce petit pas en arrière qui nous laisse mieux entrevoir notre petit théâtre intime.
Gestes de peu, de presque rien, sans gloriole ni désir d'être sus ou vus, vous êtes l'or du monde, des petites pépites d'humanité tissées de ciel bleu. Comme cette vieille dame vêtue d'un pauvre imperméable qui se rend au bord du lac, avec son sachet rempli de pain sec qu'elle a pris le soin de couper en petites hosties carrées pour le distribuer à un public roucoulant, cancanant sous le regard souverainement dédaigneux des cygnes qui, expérience faite, préfèrent renoncer à la mêlée. Puis, repliant son sac, elle regagne son logis. Aux yeux du monde, il ne s'est passé. Et pourtant...
Un de mes pires souvenirs de mon séjour à l'université: ces longues après-midi d'été en bibliothèque assis à une table baignée de soleil avec l'espoir de rester assis à ma table pour travailler mes examens tandis que j'étais entouré de nymphes toutes plus belles les unes que les autres, dévoilant d'abyssales profondeurs penchées studieusement sur le livre ouvert, jouant d'un doigt insouciant avec une mèche de leur chevelure qui venait se mêler aux lignes du texte que je lisais. Pétrifié, oubliant même la raison qui faisait que je me trouvais là, gonflé comme une montgolfière par l'éther du désir, je n'attendais que de trouver la force de couper les amarres et de m'arracher de ma chaise pour fuir ces démones, comme un Saint-Jérôme submergé par la tentation.
Mais c'est bien sûr! J'avais toujours trouvé dans la parabole de la brebis égarée que c'était tout de même vache que le berger laisse les nonante-neuf autres pour celle qui n'avait pas de GPS, les abandonnant à leur destin. Pourquoi n'avais-je donc jamais songé que ce berger n'était peut-être seul, qu'il avait des associés qui se chargeaient du troupeau en son absence, peut-être même un ou deux chiens qui n'avaient de cesse de les ficeler d'air dans leur course circulaire autour d'eux.
C'est terrible de dire que ce le temps de ce printemps est pourri. Le temps est encore et toujours ce qu'on en fait. Je me suis calé contre mon âtre intérieur et je regarde les couleurs du ciel, les percées du soleil, la fraîcheur qui précède l'éclaircie, tout ce jeu fascinant que n'offre jamais une journée de ciel bleu écrasant.
Le père de Marie (cette toute jeune femme assassinée par un criminel récidiviste): un homme radieux de douceur. C'est bien dans l'épreuve qu'on mesure la profondeur d'un cœur.
Voir le reportage
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J.S. Bach - St. John Passion BWV 245 - 1h55 et 32 secondes de bonheur, gratuit, dans une des meilleures versions, et avec les sous-titre. Oui, le web a du bon.
«Les principes n'ont jamais sauvé personne, amico mio. Ils sont nécessaires comme les panneaux indicateurs sur les routes ou comme les barrages dans les vallées, mais les bornes ne sont pas la route, les barrages n'ont jamais produit une seule goutte d'eau»
-- Jean Sulivan, D'amour et de mort à Mogador.
«Les jours commencent et finissent dans une heure trouble de la nuit. Ils n'ont pas la forme longue, cette forme des choses qui vont vers des buts: la flèche, la route, la course de l'homme. Ils ont la forme ronde, cette forme des choses éternelles et statiques; le soleil, le monde, Dieu. La civilisation a voulu nous persuader que nous allons vers quelque chose, un but lointain. Nous avons oublié que notre seul but, c'est vivre et que vivre nous le faisons chaque jour et tous les jours et qu'à toutes les heures de la journée nous atteignons notre but véritable si nous vivons. Tous les gens civilisés se représentent le jour comme commençant à l'aube ou un peu après, ou longtemps après, enfin à une heure fixée par le début de leur travail; qu'il s'allonge à travers leur travail, pendant ce qu'ils appellent "toute la journée"; puis qu'il finit quand ils ferment les paupières. Ce sont ceux-là qui disent: les jours sont longs.
Non, les jours sont ronds.»
-- Jean Giono, Rondeur des jours.
Un ami me racontait que le philosophe Vladimir Jankélévitch avait placé un feu de signalisation devant la porte de son bureau et que personne, y compris son épouse, n’avait le droit d’entrer si le feu était rouge. L’anecdote ne nous dit pas si l’épouse en question avait installé le même stratagème dans sa chambre à coucher. Mais l’histoire est instructive. Sans aller jusqu’à baliser son appartement avec des panneaux de signalisation routière, il y a un code de conduite du couple qui permet de mieux vivre ensemble et qui est tout à fait explicite, si nous y faisons attention. Qui n’a pas brûlé le feu rouge que son conjoint signalait clairement afin d’éviter une confrontation stérile? Qui ne s’en est pas voulu de ne pas avoir respecté un cédez-le-passage qui aurait facilité bien des choses? Qui n’a pas roulé à contresens du bon sens ou encore qui n’a pas aimé trop vite sur une petite route de campagne amoureuse et romantique qui aurait nécessité de la lenteur?
Oui, il y a quelques signes qu’il est bon de respecter pour qui veut prendre soin de son couple. Qui plus est lorsqu’il y a des enfants qui déboulent à toute berzingue, chauffards en herbes brûlants de vitesse et de funambulisme auxquels il faudra apprendre à tenir compte d’autrui, à descendre de son trône pour se mettre au niveau d’un échange. Et dans ce domaine, le meilleur apprentissage qui soit, c’est l’exemplarité.
Oui, il y a quelques signes qu’il est bon de respecter pour qui veut prendre soin de son couple. Qui plus est lorsqu’il y a des enfants qui déboulent à toute berzingue, chauffards en herbes brûlants de vitesse et de funambulisme auxquels il faudra apprendre à tenir compte d’autrui, à descendre de son trône pour se mettre au niveau d’un échange. Et dans ce domaine, le meilleur apprentissage qui soit, c’est l’exemplarité.
Voilà bientôt deux ans que je m'apprête à écouter à nouveau le Requiem de Mozart sans me sentir prêt. Alors je renonce. J'aimerais être à la hauteur, et avoir su créer des dispositions intérieures propre à accueillir cette musique avec une extrême dignité. Autant dire que le morceau a le temps de moisir dans les bacs.
Elle m'a demandé ce qu'était cette coquille d'escargot vide que j'ai sur ma table de travail. Je lui ai expliqué que c'était la maison de l'escargot. Et elle m'a bien entendu demandé:
- Iléoù?
Et d'ajouter:
- Pas là.
Parmi les impasses dans lequel le conjoint peut très vite se retrouver coincé bien malgré lui, la coupe de cheveux de sa Dulcinée constitue un goulet d’étranglement de choix. C’est un lieu commun du couple. Elle arrive dans la pièce tandis qu’il est occupé à on ne sait trop quoi (oui, c’est très masculin d’être toujours sérieusement occupé à on ne sait trop quoi). Et, une main tenant ses cheveux relevés, elle lui dit:
- Tu ne trouves pas que ça m’irait bien si je me coupais les cheveux comme ça?
- Tu ne trouves pas que ça m’irait bien si je me coupais les cheveux comme ça?
L'impasse du Tif
- Tu ne trouves pas que ça m’irait bien si je me coupais les cheveux comme ça?
Echec et mat. Quoi qu’il fasse, il-est-cuit.
- Comme ça, euh? Tu veux dire comme ça? Mais tu ne le ferais pas toi-même?
Ce qui lui vaut derechef tout de go illico un:
- Ah! Alors ça c’est sûr! Ce n’est pas avec des types comme toi qu’on ferait les révolutions!
Est-il besoin de préciser que cette femme est devenue maman et quadra? Donc, pour de mystérieuses raisons que la science n’a pas encore décryptées, cela coïncide souvent avec un besoin de “changer de tête”, ce qui à l’heure actuelle, sans entreprendre de chirurgie lourde, signifie: changer de coupe de cheveux.
Son problème, à lui, c’est que même si la coupe qu’elle lui suggère est attrayante, rendant vulnérable une nuque qu’il s’imagine déjà couvrir de baisers, il sait qu’il y a un paramètre qui échappe à tout contrôle: la coiffeuse. Oui, vous savez, celle qui vous jure de ne couper qu’un tout petit peu, si peu qu’on n’y verra rien du tout et qui, pourtant, vous offre généreusement un 20% de cheveux en moins sur ce qui avait été convenu, manière de dire: vous voyez, je suis honnête, j’en ai enlevé pour votre argent. De plus, durant la nanoseconde de réflexion qui lui est laissée, il se rend compte qu’il les aime bien ses longs cheveux ondulés qui viennent lécher ses épaules comme de belles flammes blondes. Mais, on l’aura compris, peu importe ses préférences: là, immédiatement, il est sommé de prendre position, et de faire preuve d’engagement. Car, s’il traîne c’est qu’il doute, et s’il doute, c’est qu’il n’aime pas, et s’il n’aime pas, elle n’osera pas le faire et, par sa faute, elle manquera ce renouveau qui veut que par le capillaire l’avenir peut s’annoncer carrément radieux. Bien sûr, il est entendu également que si la coupe vient à être un fiasco, et la tigresse métamorphosée en mémère à cabas, il en sera tenu responsable. Nous ne sommes pas en démocratie, mais en couple:
- C’est toi qui m’as encouragée à le faire parce que tu ne m’aimais plus comme j’étais! lui reprochera-t-elle. Tu avais besoin de te donner l’impression de vivre avec une autre!
Ce qui l’amènera à rétorquer, ou plutôt à balbutier:
- Mais je pensais que ça te faisait plaisir...
C’est dire s’il est démuni. Et au fond, il n’est ni pour, ni contre, il n’en sait même rien, mais alors strictement rien, et voilà qu’elle pose sa tête sur un plateau, la sienne, quand bien même c’est elle qui va se couper les cheveux, et elle lui demande comme à une Madame Irma boule de cristal et tout le tintouin
- Dis-moi que ça m’ira bien. Mais ne t’avise pas de te tromper!
Fort heureusement, par un coup de génie qui lui permettra de s’auto-congratuler dès qu’elle aura quitté la pièce (“Je suis génial!”), il va répondre:
- Tu sais, tes extensions à notre mariage, c’était quand même fantastique...
- C’est vrai? Tu avais aimé, demandera-t-elle, étonnée qu’il évoque ce souvenir qui lui est cher.
Très cher même, car ces extensions, si elles permettent de prolonger son temps de réponse, grèveront immanquablement le budget. Et, à moins d’avoir de la famille du côté d’une tribu de Powhatans, on ne devient Pocahontas que grâce au travail minutieux d’une coiffeuse qui est de mèche avec un rêve, peut-être aussi avec une marque qui vous assure qu’il s’agit de cheveux de sirènes finlandaises récoltées à la lune de mars, au passage d’une pluie d’étoiles filantes. Mais peu importe: il y a des démêlés au sein d’un couple dont l’homme ne sort de toute manière jamais indemne. Il le sait. Et il se doit de l’accepter avec toute la courtoisie nécessaire.
"Ne le connaissait-il donc pas, l'Évangile? Que de fois il l'avait entendu depuis son enfance, mais le Livre a ceci de particulier qu'on peut l'entendre tout au long des années et qu'il arrive une minute où il sort de ces pages une voix silencieuse, mais assourdissante, et qu'on ne pourra jamais faire taire."
-- Julien Green, Frère François
-- Julien Green, Frère François
Le royaume familier: Est-ce que tu aimes?: Est-ce que tu aimes? Quelle belle question! Celle posée à l’enfant qui goûte À soi-même qu’on explore À l’amant qu...
«Certains ne savait pas pourquoi l’évêque de Rome a voulu s’appeler François. Certains ont pensé à Francesco Saverio, Saint François de Sales et aussi à Saint François d’Assise. Je vais vous raconter l’histoire ». Face aux journalistes, le Pape leur fait faire un voyage inattendu. Il leur faire revivre le conclave pendant un instant : « Pendant l’élection, dit-il en improvisant, j’avais à mes côtés l’archevêque émérite de Sao Paolo et préfet émérite pour le clergé, le cardinal Claudio Hummes : un grand ami. Et quand les choses ont commencé à devenir un peu “dangereuse” pour moi , lui m’a réconforté. Et quand nous sommes arrivés aux deux tiers de votes (nrdl, en sa faveur) et que tous se sont mis à applaudir comme c’est l’usage, il m’a embrassé et a dit « n’oublie pas le pauvres ! ». Cette parole est entrée là (il indique sa tête du doigt) : les pauvres… les pauvres… Et soudain, j’ai pensé à François d’Assise. Puis aux guerres alors que le scrutin se prolongeait jusqu’à ce que le décompte s’achève. François est l’homme de la paix, l’homme qui aime et protège la Création, et en ce moment où nous avons une relation qui n’est pas si bonne avec la Création... Il est l’homme qui nous donne cet esprit de paix, l’homme pauvre… Ah comme je voudrais une église pauvre, pour les pauvres!»
- L'homme de grande paix est homme de longue vie -
Pour vivre, laisse vivre. Non seulement les pacifiques vivent, mais ils règnent. Il faut ouïr et voir, mais avec cela se taire. Le jour passer sans débat fait passer la nuit en sommeil. Vivre beaucoup, et vivre avec plaisir, c'est vivre pour deux; et c'est le fruit de la paix intérieure. Celui-là a tout, qui ne se soucie point de tout ce qui ne lui importe point. il n'y a rien de plus impertinent que de prendre à cœur ce qui ne nous touche point, ou de n'y pas laisser entrer ce qui nous importe.
-- Baltasar Gracián, L'art de la prudence, maxime 192
Pour vivre, laisse vivre. Non seulement les pacifiques vivent, mais ils règnent. Il faut ouïr et voir, mais avec cela se taire. Le jour passer sans débat fait passer la nuit en sommeil. Vivre beaucoup, et vivre avec plaisir, c'est vivre pour deux; et c'est le fruit de la paix intérieure. Celui-là a tout, qui ne se soucie point de tout ce qui ne lui importe point. il n'y a rien de plus impertinent que de prendre à cœur ce qui ne nous touche point, ou de n'y pas laisser entrer ce qui nous importe.
-- Baltasar Gracián, L'art de la prudence, maxime 192
- J'aimerais un steak de cheval, ai-je innocemment demandé.
Et aussitôt le cuisinier de me regarder d'un air effondré, et les gens autour de moi de simuler un malaise, parce que le pauvre garçon, il ne sait pas, mais enfin, Monsieur, les chevaux ON LES TUE!
- Ah, pardon... Bon, alors donnez-moi une entrecôte de bœuf.
Et aussitôt le cuisinier de me regarder d'un air effondré, et les gens autour de moi de simuler un malaise, parce que le pauvre garçon, il ne sait pas, mais enfin, Monsieur, les chevaux ON LES TUE!
- Ah, pardon... Bon, alors donnez-moi une entrecôte de bœuf.
Elle s'est arrêtée en la voyant, elle a ouvert son sac et lui a dit:
- Tiens, tu peux choisir, je tricote toujours des couvertures que je donne aux petites filles. Comment t'appelles-tu?
- Louise, lui répond l'enfant.
- Comme moi s'exclame-t-elle!
Puis, sur le ton de la confidence, à la maman, en riant:
- Vous savez comment on me surnommait, moi? Loulou ou Louloute...
Elle a bientôt cent ans: elle vient tout juste d'en avoir deux, et deux petits miracles de femmes se sont face, dans un même esprit d'enfance et de joie, l'une et l'autre ont les yeux qui brillent de donner et de recevoir, comme un contrat tacite entre elles. Pour la petite, c'est un trésor, cette petite couverture, et c'est à cette occasion qu'elle a appris un nouveau beau et grand verbe: offrir.
- Offert à moi, Louise, offert..., me dit-elle le matin au réveil.
Elle me le dit avec beaucoup d'importance et de sérieux, parce qu'elle sait, elle, qu'elle a reçu ce que je ne peux appeler autrement qu'un petit bout de paradis, d'une mère grande de générosité, qui sait, un ange peut-être?
En tout cas à n'en pas douter, on ne m'a rien raconté de plus beau depuis le début de cette année.
- Tiens, tu peux choisir, je tricote toujours des couvertures que je donne aux petites filles. Comment t'appelles-tu?
- Louise, lui répond l'enfant.
- Comme moi s'exclame-t-elle!
Puis, sur le ton de la confidence, à la maman, en riant:
- Vous savez comment on me surnommait, moi? Loulou ou Louloute...
Elle a bientôt cent ans: elle vient tout juste d'en avoir deux, et deux petits miracles de femmes se sont face, dans un même esprit d'enfance et de joie, l'une et l'autre ont les yeux qui brillent de donner et de recevoir, comme un contrat tacite entre elles. Pour la petite, c'est un trésor, cette petite couverture, et c'est à cette occasion qu'elle a appris un nouveau beau et grand verbe: offrir.
- Offert à moi, Louise, offert..., me dit-elle le matin au réveil.
Elle me le dit avec beaucoup d'importance et de sérieux, parce qu'elle sait, elle, qu'elle a reçu ce que je ne peux appeler autrement qu'un petit bout de paradis, d'une mère grande de générosité, qui sait, un ange peut-être?
En tout cas à n'en pas douter, on ne m'a rien raconté de plus beau depuis le début de cette année.
En 1963, William Bruce Cameron écrivait : « il serait agréable si toutes les données dont les sociologues ont besoin pouvait être énumérées, car alors nous pourrions les utiliser sur des ordinateurs IBM et dessiner des graphiques comme les économistes font. Cependant, tout ce qui peut être compté ne compte pas, et tout ce qui compte ne peut pas être compté. »
La fidélité est une question de répondant. Réponse à une voix, un appel, qui un jour nous a traversé avec la force d'une certitude que rien ne semble devoir démentir. Une voix avec laquelle on a commencé à s'entretenir comme pour toute la vie, comme au-delà de la vie. Et souvent cette voix est trahie par le mutisme, la paresse, la facilité, le bavardage avec une autre oreille séduisante mais qui n'a pas l'importance d'une vocation.
Depuis le début de l'année, la taxe au sac poubelle a été introduite dans les différents villages environnants et, avec elle, l'obligation pour chacun de s'initier à la cosmétique du déchet, et de peigner avec soin ses ordures sous peine d'être lourdement amendable. Cette mesure fut accompagnée par l’apparition d'un sac légal, blanc, remplaçant le traditionnel sac noir.
La main dans le sac
Or, il se trouve que pas plus tard qu'hier un crime fut commis dans mon lotissement: un locataire avait osé jeter un sac noir dans le container au milieu des autres cornets blancs! Les employés de la voirie ne l'ont pas pris et l'ont laissé sur le bas-côté. Mais qui était ce malotru qui osait faire tache au milieu des sacs immaculés? Notre concierge ne s'en remettait pas et, avec une détermination poirotéenne, elle avait bien l'intention de mettre la main sur le coupable! Tant et si bien qu'en arrivant jusqu'à moi, notre détective me dit:
- Fred, je sais bien que ce n'est pas toi, mais quelqu'un a jeté un cornet noir au milieu des cornets blancs, c'est dé-goû-tant!
Et ce avec tant de fermeté que, sur le moment, j'eus un doute, et je me mis à rougir et à bafouiller comme si j'étais le coupable. Et, dans ma confusion, je ne fis qu'attiser ses soupçons en me lançant dans une diatribe contre ces principes prétendument écologiques qui nous amène à passer plus de temps à nous s'occuper de nos poubelles que d'autrui, que c'est se faire une vertu à bon compte (deux francs le sac) que d'obéir comme des moutons tandis que des personnes âgées meurent de solitude dans des maisons de retraite, et que dans les pays voisins des enfants fouillent dans les décharges pour se nourrir (la poubelle des riches, mieux que la charité).
Elle acquiesça genre cause toujours et, inflexible, me redit illico qu'elle trouverait le responsable tout en me regardant avec insistance, car après tout, aussi bonnes que fussent nos relations, je pouvais être le délinquant vu ma réaction. Pour sûr, elle n'allait pas en rester là. Elle allait signaler le cas à la régie qui ne manquerait pas de nous écrire une lettre débilitante et infantilisante. Sans compter qu’une dénonciation à la commune entraînerait l’examen minutieux dudit sac qu’on éventrerait afin d’explorer les viscères pour trouver une trace livrant l’identité du coupable et pouvoir le traquer.
Du coup, quelle ne fut pas ma surprise un plus tard dans la soirée, tandis que je sortais le chien, de tomber nez à nez avec un voisin qui revenait en tenant l'objet du délit dans une main et un sac blanc de l'autre. Nous nous croisâmes, lui un peu embarrassé, moi faisant comme si de rien n’était pour ne pas l’importuner. Et je me demandais si notre concierge avait débusqué le malfrat qui s'acquittait de son devoir ou si ce dernier avait pris les devants, auquel cas elle ne saurait jamais par quel miracle la poubelle hors norme s'était évanouie.
Quoi qu’il en soit, au pays des géraniums aux balcons et des sacs de luxe, il faut peu de choses pour devenir un pestiféré.
Et ce avec tant de fermeté que, sur le moment, j'eus un doute, et je me mis à rougir et à bafouiller comme si j'étais le coupable. Et, dans ma confusion, je ne fis qu'attiser ses soupçons en me lançant dans une diatribe contre ces principes prétendument écologiques qui nous amène à passer plus de temps à nous s'occuper de nos poubelles que d'autrui, que c'est se faire une vertu à bon compte (deux francs le sac) que d'obéir comme des moutons tandis que des personnes âgées meurent de solitude dans des maisons de retraite, et que dans les pays voisins des enfants fouillent dans les décharges pour se nourrir (la poubelle des riches, mieux que la charité).
Elle acquiesça genre cause toujours et, inflexible, me redit illico qu'elle trouverait le responsable tout en me regardant avec insistance, car après tout, aussi bonnes que fussent nos relations, je pouvais être le délinquant vu ma réaction. Pour sûr, elle n'allait pas en rester là. Elle allait signaler le cas à la régie qui ne manquerait pas de nous écrire une lettre débilitante et infantilisante. Sans compter qu’une dénonciation à la commune entraînerait l’examen minutieux dudit sac qu’on éventrerait afin d’explorer les viscères pour trouver une trace livrant l’identité du coupable et pouvoir le traquer.
Du coup, quelle ne fut pas ma surprise un plus tard dans la soirée, tandis que je sortais le chien, de tomber nez à nez avec un voisin qui revenait en tenant l'objet du délit dans une main et un sac blanc de l'autre. Nous nous croisâmes, lui un peu embarrassé, moi faisant comme si de rien n’était pour ne pas l’importuner. Et je me demandais si notre concierge avait débusqué le malfrat qui s'acquittait de son devoir ou si ce dernier avait pris les devants, auquel cas elle ne saurait jamais par quel miracle la poubelle hors norme s'était évanouie.
Quoi qu’il en soit, au pays des géraniums aux balcons et des sacs de luxe, il faut peu de choses pour devenir un pestiféré.
Parole d'une chanson de Jean-Louis Aubert, «Maintenant je reviens pour ce que je suis fait». Imaginez le coup que prendrait le système si tout le monde se mettait à vouloir devenir ce qu'il est, ce qu'il se sait devoir être au plus intime de sa personne, mais qu'il n'ose pas devenir, parce qu'il faut ceci et on doit cela.
C'est jouissif de se mettre en conformité avec la représentation qu'une collègue de travail peut se faire de vous, dans ce cas particulier d'être un demeuré, et de s'efforcer, par respect pour elle, de coller à ce rôle au plus près de sa conscience afin qu'elle soit pleinement satisfaite. Je crois remarquer d'ailleurs que c'est en train de se retourner contre elle, car elle considère tout le service de la sorte et comme les gens se parlent...
Je connais peu de cadeaux à faire à une personne chère que ce Journal. En le feuilletant, j'ai souvent eu l'impression que Jules Renard voulait consoler son lecteur des misères de la vie en pointant du doigt une merveille du quotidien, ou en le faisant sourire, comme un enfant qu'on divertit de sa peine en faisant une grimace ou en lui disant:
- Regarde, tu ne l'avais pas vu celui-ci, hein?
Oui, ce Journal fait partie des livres qu'il est bon d'avoir à portée de cœur.
(J'insiste sur l'édition Bouquins, les autres versions étant largement expurgées des passages les plus savoureux par la famille de l'auteur.)
- Regarde, tu ne l'avais pas vu celui-ci, hein?
Oui, ce Journal fait partie des livres qu'il est bon d'avoir à portée de cœur.
(J'insiste sur l'édition Bouquins, les autres versions étant largement expurgées des passages les plus savoureux par la famille de l'auteur.)
Un ami louait mon détachement parce que j'ai réussi à me séparer d'une grande quantité de livres que j'ai donné. Mais au prix de quels autres attachements? Ai-je vraiment fait du lest? Se détache-t-on vraiment ou crée-t-on de nouveaux liens, peut-être un peu plus solides, peut-être un peu plus nourriciers?
«Il avait retrouvé son entrain, il était lancé.
- Christ est né, mon gratte-papier, mon grand savant. Ne cherche pas la petite bête: il est né ou il n'est pas né? Mon vieux, il est né, ne sois pas idiot! Si tu prends une loupe pour regarder l'eau qu'on boit - c'est un ingénieur qui m'a dit ça - tu verras que l'eau est pleine de vers, tout petits, qui ne se voient pas à l'œil nu. Tu verras les vers et tu ne boiras pas. Tu ne boiras pas et tu crèveras de soif. Casse la loupe, patron, casse-la, que les petits vers disparaissent tout de suite et que tu puisses boire et te rafraîchir!»
- Alexis Zorba, Nikos Kazantzaki
- Christ est né, mon gratte-papier, mon grand savant. Ne cherche pas la petite bête: il est né ou il n'est pas né? Mon vieux, il est né, ne sois pas idiot! Si tu prends une loupe pour regarder l'eau qu'on boit - c'est un ingénieur qui m'a dit ça - tu verras que l'eau est pleine de vers, tout petits, qui ne se voient pas à l'œil nu. Tu verras les vers et tu ne boiras pas. Tu ne boiras pas et tu crèveras de soif. Casse la loupe, patron, casse-la, que les petits vers disparaissent tout de suite et que tu puisses boire et te rafraîchir!»
- Alexis Zorba, Nikos Kazantzaki
Le journal en miettes de Ionesco, une pure merveille. Mon préféré avec le journal de Jules Renard et les Cahiers de Cioran, sans oublier les notes de Ludwig Hohl, le journal de Ramuz, et les Carnets de l'état de poésie de Georges Haldas - et j'en oublie certainement d'autres. En les lisant, j'ai l'impression de vivre le privilège d'une conversation intime avec des auteurs dont la voix me semble proche, si proche que j'ai bien souvent l'impression de lire des pensées qui auraient pu être les miennes - je sais, c'est prétentieux, mais peut-être parfois qu'en me mettant sur la pointe des pieds à la faveur d'un alignement astral très favorable et d'un bordeaux à nul autre pareil... Et puis cet humour tendre, ce don d'autodérision qui est la signature d'être rare, qui vivent au plus près de leur essentiel.
«Je ne parlais pas. Je sentais, en écoutant Zorba, se renouveler la virginité du monde. Toutes les choses quotidiennes et décolorées reprenaient l'éclat qu'elles avaient au premier jour, quand elles sortaient des mains de Dieu. L'eau, la femme, l'étoile, le pain, revenaient à la mystérieuse source primitive, et le divin tourbillon se déclenchait de nouveau dans les airs.»
-- Alexis Zorba, Nikos Kazantzaki
-- Alexis Zorba, Nikos Kazantzaki
Bonne remarque de Cioran dans ses Cahiers (qu'il emprunte à je ne sais plus qui): la flatterie est la politesse du mépris. Mille fois d'accord. Les gens qui vous sucrent l'oreille vous jettent des dragées comme à leur chien-chien et s'amusent que ce vil stratagème suffisent à faire tortiller l'interlocuteur qui ne sait plus comment se dépêtrer de compliments gluants qu'il sait par ailleurs être totalement inadéquats (chacun connaît son mérite). En vous flattant, ils stérilisent toute possibilité d'avoir un échange véritable, d'être concernés par ce que vous avez à dire, ou d'être amenés à parler de manière plus personnelle. Ce que vous êtes les indiffèrent, au pire pourrait constituer une menace. Alors tout sourire, ils vous flattent la croupe. Avec de tels individus, je n'ai qu'une recommandation à donner: RUEZ!
J'ai compris comment procède mon médecin: par é-li-mi-na-tion, non pas des symptômes ou des maladies possibles, non, non, non, mais du patient lui-même. Il compte sur le fait que le malade qui vient à plusieurs reprises pour une question précise qu'il juge d'une importance sanitaire moindre finisse par:
- Se lasser de sa douleur.
- Renoncer à venir l'importuner.
- Décède.
Je ne désapprouve pas moi tout à fait cette manière de faire un peu rustique dans une société où le moi cotonneux triomphe.
- Se lasser de sa douleur.
- Renoncer à venir l'importuner.
- Décède.
Je ne désapprouve pas moi tout à fait cette manière de faire un peu rustique dans une société où le moi cotonneux triomphe.
Chose méprisable: les membres d'une famille ou les amis qui ressoudent leurs liens en faisant la peau à un ou des tiers qui leur servent d'exutoire, de support à toute la morve affective qui les pétrit. Ils jubilent de l'illusion de s'être retrouvés sur fond de couleur rouge sang haine, en les tailladant à vif. Et ils ne tarderont pas à s'écharper à leur tour.
Ce conflit en Syrie m'horrifie depuis le début en 2011. Je vis dans un monde où il est normal que des dizaines et des dizaines d'hommes et de femmes meurent chaque jour sans que personne ne fasse rien parce que c'est du sang qui ne vaut pas du pétrole ou de l'uranium et qu'à la table des négociations certains estiment que les choses vont se résoudre d'elles-mêmes.
J'admire celles et ceux qui ont le courage de donner à leur vie la hauteur d'un destin en allant porter secours sur place, malgré le danger, malgré la peur (les médecins sont torturés...). Même si eux ne cherchent pas à être admirés, car ils sont mus par un impératif, un appel intérieur auquel ils ne peuvent pas se dérober.
Et moi, si on me demandait demain d'accueillir deux enfants syriens le temps qu'ils trouvent une famille d'accueil, qu'est-ce que je ferais? Est-ce que je me confondrais en arguties pour expliquer que cela m'est difficile, vous comprenez, etc.? Ou bien est-ce que j'aurais le courage d'agir?
Voir le reportage de Temps Présent du 24 janvier 2013:
J'admire celles et ceux qui ont le courage de donner à leur vie la hauteur d'un destin en allant porter secours sur place, malgré le danger, malgré la peur (les médecins sont torturés...). Même si eux ne cherchent pas à être admirés, car ils sont mus par un impératif, un appel intérieur auquel ils ne peuvent pas se dérober.
Et moi, si on me demandait demain d'accueillir deux enfants syriens le temps qu'ils trouvent une famille d'accueil, qu'est-ce que je ferais? Est-ce que je me confondrais en arguties pour expliquer que cela m'est difficile, vous comprenez, etc.? Ou bien est-ce que j'aurais le courage d'agir?
Voir le reportage de Temps Présent du 24 janvier 2013:
Tu es en train de tricoter. Tu me prépares une écharpe qui ne me quittera pas de l’hiver. Je t’observe, et c’est avec émerveillement que je me découvre séduit par tes gestes simples, à mille lieues de tout érotisme. Tu me convies à un moment de paix et de tendresse. Tu dessines des boucles de laine avec habileté et rapidité. Cette image familière, tellement banale, me fait penser à nous et me donne profondément confiance. Un couple ne se bâtit pas sur de l’extraordinaire, mais bien au contraire sur des petits liens tissés au quotidien.
«Est mystique celui ou celle qui ne peut s’arrêter de marcher et qui, avec la certitude de ce qui lui manque, sait de chaque lieu et de chaque objet que ce n’est pas ça, qu’on ne peut résider ici ni se contenter de cela. Le désir crée un excès. Il excède, passe et perd les lieux. Il fait aller plus loin, ailleurs.»
-- Michel de Certeau
Encore et toujours dans le même café, je découvre que celui que je pensais être le patron ne l'est pas, mais que ce rôle est tenu par ce jeune homme plein d'allant qui entre en scène et va saluer chacun de ses collègues avec la fluidité d'une truite poussée par le courant des nombreuses affaires à régler. Au passage, il s'empare d'un geste leste d'une agrafeuse et va s'isoler à une table pour potasser un gros classeur.
Etonnamment, le sous-chef ne fait plus aucune allusion à la demoiselle.
Toujours dans le même café, trois serveurs pour une petite quinzaine de tables et un nom qu'ils prononcent tous tous azimuts:
- Danilo! Danilo!
Danilo, dont j'ai deviné en le voyant sortir un instant de son antre, qu'il était le cuisinier, la pièce centrale de cette petite scène de théâtre quotidienne qu'est un café.
Et lui, Danilo, il a tout le monde derrière lui, même si on sent bien qu'il ne préférerait pas.
- Danilo! Danilo!
Danilo, dont j'ai deviné en le voyant sortir un instant de son antre, qu'il était le cuisinier, la pièce centrale de cette petite scène de théâtre quotidienne qu'est un café.
Et lui, Danilo, il a tout le monde derrière lui, même si on sent bien qu'il ne préférerait pas.
Le patron qui dit à son attrayante employée:
- Je ne peux pas être toujours derrière toi, même si ça ne me dérangerait pas.
Et ceci, sans se rendre compte - ou avec l'intention - d'être entendu de tous, et même des clients, dont moi. Qui en prend aussitôt bonne note.
Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il y a un certain flou dans leurs relations professionnelles qui, quand elles viennent à coller à l'épiderme du collègue, promettent de devenir vite très compliquées.
- Je ne peux pas être toujours derrière toi, même si ça ne me dérangerait pas.
Et ceci, sans se rendre compte - ou avec l'intention - d'être entendu de tous, et même des clients, dont moi. Qui en prend aussitôt bonne note.
Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il y a un certain flou dans leurs relations professionnelles qui, quand elles viennent à coller à l'épiderme du collègue, promettent de devenir vite très compliquées.
«La discipline, c'est d'aimer ce qu'on aime.»
- Georges Perros -
Il faudrait vivre avec cette phrase chevillée à l'âme, tatouée sur le cœur. Elle dit l'essentiel qui est de se donner entièrement pour ce qu'on aime, pour ceux qu'on aime et de ne pas perdre de temps avec l'accessoire qui nous détourne si souvent d'eux.
- Georges Perros -
Il faudrait vivre avec cette phrase chevillée à l'âme, tatouée sur le cœur. Elle dit l'essentiel qui est de se donner entièrement pour ce qu'on aime, pour ceux qu'on aime et de ne pas perdre de temps avec l'accessoire qui nous détourne si souvent d'eux.
Pollueur payeur: expression bête et avilissante désignant une taxe visant à transférer le coût des entreprises qui ne font rien pour emballer leurs produits proprement sur le consommateur qui a la charge de les déballer. Désigne également les pays où le citoyen est obligé de peigner ses poubelles, de faire de la cosmétique des déchets quand il n'est pas invité à dénoncer ceux qui ont autre chose à faire.
Une personne qui m'était chère est partie, ou plutôt elle s'est éteinte comme si elle n'en pouvait plus des déchirements intimes qui l'assaillaient, ne lui laissant que de trop rares moments de sérénité. Alors sa vie s'est endormie, pour la laisser enfin en paix. Et je l'imagine maintenant heureuse, rayonnante de liberté et d'allégresse, déchargée du fardeau qui la meurtrissait. Elle, qui avait un don d'Enfance que j'ai rarement rencontré.
J'ai fait ma liste de résolutions 2013 plus tôt cette année, afin de pouvoir allégrement la piétiner en me jurant de n'en tenir aucune. En fait, je n’ai pas fait une liste: j’en ai fait une dizaine, histoire de m’amuser à projeter des portraits de ma petite personne auréolés de vertus diverses et variées par-dessus le mur de la nouvelle année, conscient qu’ils se désagrégeront en moins de temps qu’il ne faut pour les écrire sitôt qu’auront retenti les douze coups de minuit.
Des buts, se fixer des buts comme des mousquetons sur le calendrier, comme un filet jeté sur les 365 jours à venir pour ne pas patiner sur le grand planning vitrifié de la nouvelle année. Parce que nous ne pouvons pas rester là, en attendant le 1er janvier prochain, même s’ils se ressemblent tous. Et finalement, c’est une bonne chose de se sentir contraint à une certaine productivité dont nous tirons avant tout une satisfaction personnelle, et le plaisir d’être dans le coup, d’avoir aussi quelque chose à raconter, de montrer que nous avançons. Vers quoi? La grande affaire! Mais nous avançons. Chacun aura sa propre unité de mesure pour faire sa pesée de l’année prochaine et évaluer sa valeur. Le séducteur comptera en nombre de conquêtes à faire, l’anxieux en nombre d’angoisses surmontées, le cupide en argent gagné, le lecteur en livres lus, l’ambitieux en projets menés, l’écrivain en pages écrites, le paresseux en vaisselles pas faites, l'inspiré en siestes accomplies, et ainsi de suite. Chacun aspirera à ses victoires annuelles, ses rencontres, ses surprises, ses échecs.
Il y a le gagnant qui vous dira qu'il recommence l’année sur les chapeaux de roue, histoire d’impressionner le piéton. Lui, il en redemande, il remonte sur le ring, il sautille déjà et se fait rebondir dans les cordes. C’est un conquérant. Il y a le forçat pour qui c’est reparti pour un tour. Lui vous dira que ça va comme un lundi, quand bien même nous serons mardi. Il y a le dépressif qui se ronge à l’idée qu'il ne sera pas absous de ses humeurs noires au jours de l’an. Il y a le contemplatif qui examinera la composition de la jointure entre l’année écoulée et celle à venir, et qui n’y verra qu'une mise en scène des heures et des jours. Pourtant, la nouvelle année nous donne toujours un peu le sentiment de repartir à zéro, quand bien même nous ne faisons que continuer:
- Cette année, vraiment, je vais... Faire du jogging, perdre du poids, rencontrer le prince charmant, écrire un livre, déménager...
- Cette année, vraiment, je vais... Faire du jogging, perdre du poids, rencontrer le prince charmant, écrire un livre, déménager...
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J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du maga...















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