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Depuis quelques mois, j'ai la mémoire qui flanche. Des références qui jaillissaient en une fraction de seconde me narguent du fond de ma mémoire en me titillant le bout de la langue.
Un seuil qu'on franchit pour la dernière fois, une porte qui se referme pour toujours, c'est toujours un peu soi qui finit, une page qui se tourne.
Un quart de siècle a passé depuis cette rencontre qui a tant compté pour moi? Vous plaisantez? Dans mon souvenir, nous venons juste de nous quitter. J’ai encore la chaleur d’un à bientôt! au bord des lèvres.
Un être humain ne pourra jamais digérer, métaboliser le milliardième de ce qui lui est donné de vivre.
Cruel de voir qu'une personne de grand âge qui perd son conjoint ne bénéficie quasiment d'aucun encadrement psychologique, parce que ça va de soi vous comprenez, c'est la fin, alors on meurt. Oui, mais celle qui reste se trouve souvent pendant encore de longues années, tous les jours, avec certains souvenirs de ce passé commun qui sont parfois très douloureux. Et il serait bon, apaisant, de pouvoir mettre un peu de clarté. Cela aiderait à mieux appréhender cette nouvelle ère qui s'ouvre, de veuvage, qui est une forme de célibat et donc aussi de relations à refaire. Mais comment faire si on n'a personne à qui en parler, sans être un tant soit soutenu pour comprendre ce qui est arrivé. L'effondrement d'un pan de vie qui a hauteur d'arbre équivaudrait à la chute d'un séquoia géant, ça laisse une sacré béance. Et celle qui reste n'a qu'à être ce qui reste, le solde d'une vie commune. Elle est assise à la table de la cuisine, ne comprenant pas bien ce qui lui arrive, aplatissant des deux mains pour la nième fois le bord de la nappe comme si elle voulait tirer un trait net sur tout ce qui lui fait mal. Il est mort, il avait 90 ans, c'est naturel... C'est tout de même énorme ce qu'on tente de lui faire avaler en le mettant sur le compte du «naturel»:

- Votre compagnon de vie s'est dissout dans le grand tout, il était biodégradable, vous devriez être contente. Ah! Oui, mais ça ne vous exempte pas des taxes d'incinération ni de toute la paperasserie. Et en ce qui vous concerne, vous comprendrez que si nous devions mettre en place une cellule psychologique chaque fois qu'un conjoint décède, nous ferions exploser les coûts de la santé. Alors vous allez gentiment prendre votre antidépresseur, ce qui vous permettra en plus de soutenir la chimie bâloise.

Alors ainsi va la vie qui veut qu'on laisse le survivant s'empoisonner du bilan d'une vie qu'il ne sait pas faire, qui est par ailleurs certainement irréalisable, mais tout de même, quelques heures d'écoutes attentives et quelques conseils bien avisés lui aurait permis de s'armer pour penser ce drame intime.
«Si ma mémoire m'abandonne, qui viendra sauver cette vie?» (Gustave Roud)
«Dans son esprit se produisit ce phénomène habituel, par lequel un visage aimé que nous n'avons pas vu depuis longtemps et qui nous frappe à première vue par des altérations superficielles survenues pendant l'absence, redevient tel qu'il nous était familier dans le passé: l'impression du changement s'efface, l'âme ne perçoit que les traits essentiels de la personnalité, de cette personnalité unique et propre à chaque être.»  (Léon Tolstoï, Résurrection, Folio, p. 132)

Récisons que cette remarque concerne Nekhlioudov revoyant un amour de jeunesse.
Certaines images sensuelles nous restent en mémoire avec beaucoup plus d'éclat lorsqu'elles nous sont racontées que si nous les avions vécues. Et d'autant plus si c'est par une femme qui nous charme.

Ainsi ce souvenir qui m'est conté d'une journée brûlante d'août, dans la cour pavée de la maison d'un viticulteur de la région, où les ouvriers font une pause, torse nu, en sueur, à l'ombre, tandis qu'une belle Ibérique passe devant eux pour aller bronzer en plein soleil. Elle étend son linge, se couche, et en s'étirant de tout son long, lance avec insolence et un délicieux accent qui ne manquent pas d'ébouillanter les sens de tous ceux qui la regardent:

- Soleil, baise-moi!

Je n'ai d'ailleurs pas résisté à me remémorer cette scène de Carmen enflammée déjà évoquée sur ce blog.


L’absence de la bien-aimée nous offre de savourer les reflets de sa présence à travers d’infimes souvenirs discrets et sensibles qui la raconte si bien et au cœur desquels elle scintille.
Message de présence intitulé «Mirage» que m'a envoyé mon père dans la soirée d'hier: «De la veranda de mon resto favori à Marrakech, le Jacaranda, je vois dans une vision un homme qui passe sur le trottoir, dans la nuit, pas trop grand, un chapeau familier, une moustache, tranquillement, un choc, comme mon père.»
En triant mes papiers et mes carnets ce matin, je me suis rendu compte que les album photos que je jalousais tant chez d'autres comme des trésors de souvenirs avaient la forme pour moi de milliers de notes prises à la volée.
Il me suffit de penser à une lampe pour qu'elle s'allume dans mon souvenir. Ma mémoire est faite de pièces sombres que je peux décider d'éclairer, personne ne peut m'en empêcher.
Les palais de notre mémoire sont riches de tous les êtres qui nous sont chers.
Nous sommes toujours bien plus nombreux que ce que nos yeux voient. Vivants et absents sont de la partie. Regardez cette jeune fille songeuse dans le bus. Croyez-vous qu'elle soit seule? Bien sûr que non! Elle est avec son chéri, il est là, si proche que je l'aperçois se glisser en filigrane sous sa peau. Tiens, elle sourit. A contre-temps les mots du bien-aimé viennent ricocher à la surface de sa mémoire et la font réagir. L'écho des présences n'en finit pas de se propager en nous et de nourrir nos monologues intérieurs.

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?