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L'impasse du Tif
- Tu ne trouves pas que ça m’irait bien si je me coupais les cheveux comme ça?
Echec et mat. Quoi qu’il fasse, il-est-cuit.
- Comme ça, euh? Tu veux dire comme ça? Mais tu ne le ferais pas toi-même?
Ce qui lui vaut derechef tout de go illico un:
- Ah! Alors ça c’est sûr! Ce n’est pas avec des types comme toi qu’on ferait les révolutions!
Est-il besoin de préciser que cette femme est devenue maman et quadra? Donc, pour de mystérieuses raisons que la science n’a pas encore décryptées, cela coïncide souvent avec un besoin de “changer de tête”, ce qui à l’heure actuelle, sans entreprendre de chirurgie lourde, signifie: changer de coupe de cheveux.
Son problème, à lui, c’est que même si la coupe qu’elle lui suggère est attrayante, rendant vulnérable une nuque qu’il s’imagine déjà couvrir de baisers, il sait qu’il y a un paramètre qui échappe à tout contrôle: la coiffeuse. Oui, vous savez, celle qui vous jure de ne couper qu’un tout petit peu, si peu qu’on n’y verra rien du tout et qui, pourtant, vous offre généreusement un 20% de cheveux en moins sur ce qui avait été convenu, manière de dire: vous voyez, je suis honnête, j’en ai enlevé pour votre argent. De plus, durant la nanoseconde de réflexion qui lui est laissée, il se rend compte qu’il les aime bien ses longs cheveux ondulés qui viennent lécher ses épaules comme de belles flammes blondes. Mais, on l’aura compris, peu importe ses préférences: là, immédiatement, il est sommé de prendre position, et de faire preuve d’engagement. Car, s’il traîne c’est qu’il doute, et s’il doute, c’est qu’il n’aime pas, et s’il n’aime pas, elle n’osera pas le faire et, par sa faute, elle manquera ce renouveau qui veut que par le capillaire l’avenir peut s’annoncer carrément radieux. Bien sûr, il est entendu également que si la coupe vient à être un fiasco, et la tigresse métamorphosée en mémère à cabas, il en sera tenu responsable. Nous ne sommes pas en démocratie, mais en couple:
- C’est toi qui m’as encouragée à le faire parce que tu ne m’aimais plus comme j’étais! lui reprochera-t-elle. Tu avais besoin de te donner l’impression de vivre avec une autre!
Ce qui l’amènera à rétorquer, ou plutôt à balbutier:
- Mais je pensais que ça te faisait plaisir...
C’est dire s’il est démuni. Et au fond, il n’est ni pour, ni contre, il n’en sait même rien, mais alors strictement rien, et voilà qu’elle pose sa tête sur un plateau, la sienne, quand bien même c’est elle qui va se couper les cheveux, et elle lui demande comme à une Madame Irma boule de cristal et tout le tintouin
- Dis-moi que ça m’ira bien. Mais ne t’avise pas de te tromper!
Fort heureusement, par un coup de génie qui lui permettra de s’auto-congratuler dès qu’elle aura quitté la pièce (“Je suis génial!”), il va répondre:
- Tu sais, tes extensions à notre mariage, c’était quand même fantastique...
- C’est vrai? Tu avais aimé, demandera-t-elle, étonnée qu’il évoque ce souvenir qui lui est cher.
Très cher même, car ces extensions, si elles permettent de prolonger son temps de réponse, grèveront immanquablement le budget. Et, à moins d’avoir de la famille du côté d’une tribu de Powhatans, on ne devient Pocahontas que grâce au travail minutieux d’une coiffeuse qui est de mèche avec un rêve, peut-être aussi avec une marque qui vous assure qu’il s’agit de cheveux de sirènes finlandaises récoltées à la lune de mars, au passage d’une pluie d’étoiles filantes. Mais peu importe: il y a des démêlés au sein d’un couple dont l’homme ne sort de toute manière jamais indemne. Il le sait. Et il se doit de l’accepter avec toute la courtoisie nécessaire.
La main dans le sac
Or, il se trouve que pas plus tard qu'hier un crime fut commis dans mon lotissement: un locataire avait osé jeter un sac noir dans le container au milieu des autres cornets blancs! Les employés de la voirie ne l'ont pas pris et l'ont laissé sur le bas-côté. Mais qui était ce malotru qui osait faire tache au milieu des sacs immaculés? Notre concierge ne s'en remettait pas et, avec une détermination poirotéenne, elle avait bien l'intention de mettre la main sur le coupable! Tant et si bien qu'en arrivant jusqu'à moi, notre détective me dit:
- Fred, je sais bien que ce n'est pas toi, mais quelqu'un a jeté un cornet noir au milieu des cornets blancs, c'est dé-goû-tant!
Et ce avec tant de fermeté que, sur le moment, j'eus un doute, et je me mis à rougir et à bafouiller comme si j'étais le coupable. Et, dans ma confusion, je ne fis qu'attiser ses soupçons en me lançant dans une diatribe contre ces principes prétendument écologiques qui nous amène à passer plus de temps à nous s'occuper de nos poubelles que d'autrui, que c'est se faire une vertu à bon compte (deux francs le sac) que d'obéir comme des moutons tandis que des personnes âgées meurent de solitude dans des maisons de retraite, et que dans les pays voisins des enfants fouillent dans les décharges pour se nourrir (la poubelle des riches, mieux que la charité).
Elle acquiesça genre cause toujours et, inflexible, me redit illico qu'elle trouverait le responsable tout en me regardant avec insistance, car après tout, aussi bonnes que fussent nos relations, je pouvais être le délinquant vu ma réaction. Pour sûr, elle n'allait pas en rester là. Elle allait signaler le cas à la régie qui ne manquerait pas de nous écrire une lettre débilitante et infantilisante. Sans compter qu’une dénonciation à la commune entraînerait l’examen minutieux dudit sac qu’on éventrerait afin d’explorer les viscères pour trouver une trace livrant l’identité du coupable et pouvoir le traquer.
Du coup, quelle ne fut pas ma surprise un plus tard dans la soirée, tandis que je sortais le chien, de tomber nez à nez avec un voisin qui revenait en tenant l'objet du délit dans une main et un sac blanc de l'autre. Nous nous croisâmes, lui un peu embarrassé, moi faisant comme si de rien n’était pour ne pas l’importuner. Et je me demandais si notre concierge avait débusqué le malfrat qui s'acquittait de son devoir ou si ce dernier avait pris les devants, auquel cas elle ne saurait jamais par quel miracle la poubelle hors norme s'était évanouie.
Quoi qu’il en soit, au pays des géraniums aux balcons et des sacs de luxe, il faut peu de choses pour devenir un pestiféré.
Et ce avec tant de fermeté que, sur le moment, j'eus un doute, et je me mis à rougir et à bafouiller comme si j'étais le coupable. Et, dans ma confusion, je ne fis qu'attiser ses soupçons en me lançant dans une diatribe contre ces principes prétendument écologiques qui nous amène à passer plus de temps à nous s'occuper de nos poubelles que d'autrui, que c'est se faire une vertu à bon compte (deux francs le sac) que d'obéir comme des moutons tandis que des personnes âgées meurent de solitude dans des maisons de retraite, et que dans les pays voisins des enfants fouillent dans les décharges pour se nourrir (la poubelle des riches, mieux que la charité).
Elle acquiesça genre cause toujours et, inflexible, me redit illico qu'elle trouverait le responsable tout en me regardant avec insistance, car après tout, aussi bonnes que fussent nos relations, je pouvais être le délinquant vu ma réaction. Pour sûr, elle n'allait pas en rester là. Elle allait signaler le cas à la régie qui ne manquerait pas de nous écrire une lettre débilitante et infantilisante. Sans compter qu’une dénonciation à la commune entraînerait l’examen minutieux dudit sac qu’on éventrerait afin d’explorer les viscères pour trouver une trace livrant l’identité du coupable et pouvoir le traquer.
Du coup, quelle ne fut pas ma surprise un plus tard dans la soirée, tandis que je sortais le chien, de tomber nez à nez avec un voisin qui revenait en tenant l'objet du délit dans une main et un sac blanc de l'autre. Nous nous croisâmes, lui un peu embarrassé, moi faisant comme si de rien n’était pour ne pas l’importuner. Et je me demandais si notre concierge avait débusqué le malfrat qui s'acquittait de son devoir ou si ce dernier avait pris les devants, auquel cas elle ne saurait jamais par quel miracle la poubelle hors norme s'était évanouie.
Quoi qu’il en soit, au pays des géraniums aux balcons et des sacs de luxe, il faut peu de choses pour devenir un pestiféré.
Peggy
J’étais dans ma cuisine, en train de préparer un café. J’ai lâché par inadvertance ma tasse qui s’est brisée sur le carrelage, et j’ai entendu une voix crier:
- Les filles, c’est atroce, il vient de tuer Peggy!
Et une autre lui répondre:
- Quelle ordure ce mec! Il ne va pas tout de même pas la laisser comme ça!
Puis ce fut l’émeute dans le placard. Pour m’assurer que je n’étais pas victime d’une hallucination, j’ouvris tout doucement un des battants. Il régnait le plus grand calme. Mais alors, comment expliquer ces gémissements à mes pieds?
- Aaaah! Je meurs! À l’aide!
Et rebelote dans l’armoire:
- Non, mais vous allez voir qu’il va la laisser crever!
Non, je n’allais pas la laisser crever. Je ne sais pas comment m’est venue l’idée de lui recoller l’anse, mais sachez, à toutes fins utiles, que c’est là que se trouve l’âme d’une tasse. (Non, ne me demandez pas où se trouve celle d’un bol, je n’en sais rien). Elle se sentit tout de suite mieux:
- Ouf! J’ai bien cru que j’allais y passer! dit Peggy. Non, mais ça ne va pas de me faire des frayeurs pareilles? Si tu avais laissé tomber l’autre horreur que tu n’as jamais osé bazarder, passe encore. Mais moi? Ta tasse!
L’autre horreur dont parlait Peggy était une de ces tasses dites humoristiques, au fond de laquelle se trouvait ce qui n’avait rien à y faire, et que j’avais reçue d’un collègue de travail. Allez savoir pourquoi, elle m’encombrait, je ne l’utilisais jamais, je trouvais qu’elle était tout ce qu’il y a de plus vulgaire, et pourtant je n’arrivais pas à la jeter. Par curiosité, maintenant qu’il m’était donné d’entendre les tasses parler, j’ai écouté ce qu’elle pouvait bien avoir à raconter, mais je l’ai aussitôt remise sur le rayonnage: sa forme avait corrompu son fond rempli de blagues aussi salaces les unes que les autres.
Pour revenir à Peggy, je venais de découvrir que ma tasse favorite, celle qui m’accompagne tous les premiers matins du monde, et qui était en train de se remettre d’une grosse casse, avait un petit nom. Mais pourquoi Peggy?
- Oui, Peggy, pourquoi t’appelles-tu Peggy?
- Ce sont les copines qui m’ont appelée comme ça, parce qu’elles sont jalouses que je sois ta favorite, et quand je leur raconte avec quel plaisir tu déposes tes lèvres sur mon rebord chaud et fumant, ça les met hors d’elles. Surtout le bénitier que tu utilises pour tes tisanes quand tu as abusé de café. Moi je suis réservée aux plaisirs corsés.
Je découvrais les amours de vaisselle.
- Mais dis-moi, pourquoi ne m’as-tu jamais parlé avant?
- Je ne sais pas. Peut-être parce que tu n’avais jamais tenté de m’assassiner auparavant, dit-elle.
- Mais je ne l’ai pas fait exprès...
- Tu crois que je ne vois pas le petit jeu qu’elle mène la nouvelle?
- Tu parles d’Oxana?
- Oui, celle qui t’a offert une écharpe, et puis un nouveau parfum. Tu vas voir que celle-là elle ne va pas tarder à t’offrir une tasse pour que tu penses à elle en buvant ton premier café du matin, et elle va en profiter pour se débarrasser sournoisement de moi au passage avec tous les souvenirs que je contiens.
- Mais enfin Peggy, ce n’est pas une rivale...
- Tu es vraiment naïf ou tu te moques de moi? Bien entendu qu’elle voudra être présente partout, que tout te fasse penser à elle, et moi, vu que ça fait des plombes qu’on se côtoie, elle sent bien que j’en sais trop, et toutes ces lèvres amies qui sont venues boire avec toi...
Et maintenant, je découvrais des jalousies de porcelaine.
- Tu crois que je ne me souviens pas du sort qui a été réservé à celle qui me précédait quand je suis arrivée, continua Peggy. Elle a fini à la poubelle elle aussi, et tu n’as rien fait pour la sauver.
- Mais voilà pourquoi je ne la trouvais plus..., rétorquais-je.
- Ah? Parce que tu la cherchais? Je ne te suffis pas peut-être, tu as besoin de boire dans deux tasses à la fois!
Fatigué de ses récriminations, je l’ai remise dans le placard, pour la ressortir aussitôt.
- Oui, mais tu es sûre que tu ne sais pas pourquoi j’entends parler les tasses?
À cet instant, le crissement des freins du camion poubelle me fit sursauter. Je réalisais qu’il était presque 6h du matin, et que je rêvassais dans une sorte d’état somnambulique, une tasse de café à la main qui n’était pas la mienne, dans la cuisine d’un appartement que je ne connaissais pas, et en me retournant, je vis une femme dans un peignoir énigmatique, assise à la table de la cuisine, un journal à la main, crier en apprenant la mise à mort dans un zoo voisin d’un crocodile qui devait lui être cher vu sa réaction:
- Ils ont tué Peggy!
Allez comprendre...
Tableau - Zurbarán, Tasse et rose sur plat d’argent.
Devant la télévision
La télévision porte un coup fatal à cette citation-fleurette d’Antoine de Saint-Exupéry: «Aimer, ce n'est pas se regarder l'un l'autre, c'est regarder dans la même direction». Tout est question de perspective. Un passant aurait pu les surprendre dans une position indélicate que des rideaux auraient dû cacher, regardant dans la même direction, leur téléviseur. Je ne peux nier qu’il s’agit d’une relation, sans pourtant pouvoir affirmer que ce soit de l’amour. Ils auront certainement réagi de manière neurovégétative à un stimulus provenant de leur horizon commun, l’écran. Je serais tenté de penser que nous sommes plus proches de la biologie que de la passion. Quoi qu’il en soit, lestés de leur dernière vigueur, ils vivent une parfaite paix des sens et du sens. Cette excroissance cérébrale grisâtre qui leur sert à ruminer, et ce magma rougeâtre et sanguinolent qui leur permet de sentir sont mis en veilleuse. Ils sont devenus des éponges bombardées par les zébrures plasmatomique qui fusent dans la nuit de leur appartement. Perdus dans l’infra-humanité, ils dormiront d’un sommeil lourd comme la mort. Bien que, concernant la mort, nous ne saurions garantir qu’elle n’est pas vivante.
Pendant ce temps, dehors, le monde est beau. Un hérisson passe devant leur porte. Un chat guette. Au loin le clocher sonne l’heure, et une grande paix s’étend partout sur la campagne. Un promeneur extirpé de sa torpeur médiatique par un chien à sortir, pourra voir que derrière presque toutes les fenêtres, comme celles de notre couple, trône un autel médiatique en activité, entouré d’une multitude d’autres petits autels portatifs plus discrets, mais tout aussi captivants. Il aura l’impression de vivre quelque chose d’exceptionnel, un moment de communion avec les mystères de la nuit. Ce moment de pleine présence nimbée de silence lui permettra de se rendre compte qu’il gâche ses soirées, qu’il vaut plus, tellement plus que ces séries insipides auxquelles il a le sentiment de se contraindre, faute de mieux, faute à des journées harassantes qui ne lui laissent plus une once d’énergie. Il éprouvera de la gratitude vis-à-vis de son chien qui l’oblige à s’extirper de son fauteuil - tandis que ce dernier inspecte minutieusement un brin d’herbe sur lequel un de ses congénères aura notifié une information canine. Notre flâneur n’a ni envie de rentrer, ni envie de fuir d’ailleurs. Il goûte au bonheur d’être là. Il voit soudain une étoile filante qui raie magiquement la voûte céleste. Il se demande:
- Mais enfin, d’où vient-on? Que faisons-nous ici? C’est incroyable, nous sommes tout à nos petits soucis tandis que ce ciel immense....
Il aurait bien voulu en parler avec quelqu’un, mais il n’y a personne si ce n’est son chien qu’il surprend assis à côté de lui en train de suivre du regard un avion qui passe. Il s’en étonne, comme toujours. Un chien ne devrait pas regarder les avions passer. Et un être humain ne devrait pas larver devant une télévision, songe-t-il aussitôt.
Mais je ne vais pas m’attarder plus longtemps sur ce sujet, car dans quelques minutes débute un épisode de la nouvelle série Sherlock Holmes avec Benedict Cumberbatch dans le rôle-titre, et je dois bien avouer qu’elle est très réussie, même si Jeremy Brett reste à tout jamais pour moi LE Sherlock Holmes. Je vais rejoindre cet îlot domestique qu’est un canapé, au côté de ma bien-aimée. Et j’aurai le sentiment que finalement tout ceci n’est pas si grave, à chaque jour suffit sa peine, et qu’un moment d’oubli est bien mérité. Nous reprendrons le travail demain. Pour l’instant je revendique le droit de n’avoir aucun devoir, que rien ne vienne me faire bouder le plaisir de manger devant mon téléviseur, qu’on me fiche la paix, même si j’ai en tête une multitude de prestigieux exemples qui auraient choisi d’entamer une page d’écriture ou de lecture au lieu de s’abîmer devant des idioties, cela m’est complètement égal.
Mon ami Normann
«J’aime l’homme qui ne se compare pas.» (Kierkegaard)
Parce qu’il en va ainsi depuis la nuit des temps, Normann fit un enfant normal, né au jour exact du terme et sans complication. Ce fut un grand soulagement, car il avait un peu tardé et se trouvait dans la limite supérieure par rapport à tous ses amis normaux qui avaient déjà un enfant et lui demandaient tout à fait normalement - c’est-à-dire avec une indiscrétion crasse - quand est-ce que Kenza et lui allaient «s’y mettre». On lui bourrait les côtes en riant et en lui faisant la traditionnelle allusion intrusive des gens qui estiment que les choses ne peuvent être différentes de ce qu’ils connaissent:
- C’est ton tour mon vieux! Fini la rigolade!
Nous soupçonnons que ses amis étaient jaloux de le voir anormalement libre, alors qu’eux-mêmes étaient empêtrés dans d’innombrables nécessités domestiques.
Normann eut d’ailleurs très peur de ne pas parvenir à avoir un enfant normalement. Il trouvait que ce serait très injuste si lui, qui avait toujours veillé à être ISO-sans-un-pli dans tout ce qu’il faisait, venait à ne pas… Mais la vie eut des scrupules à mettre un peu de fantaisie dans le parcours de cet honnête homme. Normann fut soulagé. Il sentit la pression sociale se relâcher - c’est ce qu’il crut - à la naissance de la petite Zoé, qui avait cinq doigts sur chaque main et sur chaque pied, deux yeux et tout le reste aussi. Il était à nouveau comme les autres. Il avait upgradé son statut. On ne pourrait plus venir le martyriser en insinuant que ce n’était pas normal qu’il n’ait pas encore enfanté. Soulagé, il acheta une nouvelle automobile, un monospace, évidemment.
Mais ce que Normann n’avait pas prévu, c’est le choc qu’allait produire dans sa vie ce que son épouse devait lui dire, sans y prêter attention, un certain 24 avril 2012:
- Tu sais, ce n’est pas croyable les gens... Géraldine s’est moquée de moi en disant que nous étions égoïstes parce que nous n’avions qu’un enfant...
Ce fut le début d’une crise existentielle sans précédent pour Normann. Il se dit que tout allait vraiment de travers ici bas, et il réalisa qu’il avait tout fait jusqu’à présent pour être ce qu’on attendait qu’il soit, normal, sans chercher à être ce qu’il eût été normal qu’il fut: lui-même.
- Un enfant... égoïste? Et alors quoi? s’exclama-t-il. Qu’est-ce que ça peut bien lui fiche que nous ayons un, deux, trois ou pas d’enfants du tout. Non, mais vraiment, est-ce que ça aurait changé quoi que ce soit pour cette cruche gavée de clichés? Viendrait-elle nous dire: «Ah! Merci! L’arrivée de votre deuxième enfant a chamboulé ma vie!» Bien sûr que non! Elle serait bien plus perturbée si elle devait déplacer sa manucure. Je sais bien pourquoi Géraldine t’a fait cette remarque: pour se sentir moins seule. C’est la manière dont fonctionne notre société. Chacun se regarde et se compare pour s’assurer de faire comme tout le monde afin de se dispenser de se demander s’il n’avait pas quelque chose à faire d’unique qui serait le fruit de sa singularité. Mais cette question gênante, on se l’épargne en l’enterrant sous une pile d’obligations nous permettant de finir la journée épuisés devant les solitudes intergalactiques de nos écrans plats comme notre psychisme. Et s’il venait à l’un d’entre nous de prendre une initiative, d’affirmer sa différence, nous l’exclurions aussitôt afin de ne pas être menacés par le désir d’en faire autant. Oui, j’ai passé ma vie à ne faire que ça: agir en réaction à la pression sociale, ce rouleau compresseur, faire comme les autres, être comme les autres, vouloir être le champion des normaux, tailler ma vie comme ma haie, selon des règles qui n’étaient pas les miennes. Je vis incarcéré dans le regard d’autrui. Et s’il me venait à l’idée de faire un pas de côté, une camisole de factures mensuelles me rappellerait à l’ordre, me faisant comprendre qu’il ne serait pas souhaitable de dévier de la norme. Je n’en peux plus! Je ne veux plus!
Et pour la première fois de sa vie, il fondit en larmes devant Kenza pour une raison qui n’était pas normale, c’est-à-dire convenue, comme un deuil, par exemple. Non, il laissait s’exprimer des émotions qu’il n’avait jamais osé laisser germer. Son humeur humide de ce 24 avril au soir créa un environnement favorable afin que la cosse des conventions se brise. Et sous le vernis social, Normann commença à fleurir, fleurir, fleurir... Anormalement. Ses cheveux se mirent à bourgeonner en pétales blancs, tandis que sa peau s’écorçait. Kenza l’entendit murmurer:
- Enfin!
Puis elle le vit courir dans le jardin s’installer à une place bien précise, tandis que ses doigts de pied s’effilaient en racines qui prenaient possession de la terre. Ce qui nous fit songer, après coup, que cette métamorphose, Normann en rêvait depuis longtemps. En tondant son gazon, il devait réfléchir à l’emplacement où il se verrait se greffer. Il savait qu’il n’aurait pu en parler à personne, car on aurait cru qu’il était devenu fou. Moi-même, s’il s’était confié, je me serais dit que son psychisme devait être en train de se rebeller contre son exigence de normalité. Pourtant, il finit par voir sa plus chère espérance se réaliser.
Et c’est ainsi qu’aujourd’hui, les amis qui viennent rendre visite à Kenza, peuvent passer dire bonjour à Normann qui vit au fil des saisons selon le rythme de la nature. En été, les invités peuvent cueillir ses poires, belles et juteuses, que Zoé a rebaptisées «La poire Normann». Lorsqu’on lui demande si elle regrette la transformation de son père, elle répond:
- Je reconnais que c’est pour le moins inhabituel, mais je sais que c’était son aspiration profonde. Le jour où il a lâché prise, il a pu devenir lui-même. Et maintenant, il est là, avec nous. Je peux venir lire et m’appuyer contre lui, et j’éprouve une paix immense. Quand je passe le bout de mes doigts sur son écorce, j’ai l’impression de lire ce qu’il veut me dire. Et puis un poirier peut vivre plus de deux cents ans. Mes enfants et mes petits-enfants pourront grimper dessus, goûter leur grand-père, graver quelques messages sur son tronc.
Je suis moi-même venu secrètement un soir dans le jardin pour confier un problème que j’avais sur le cœur à mon ami Normann. Mais je vis que quelqu’un était déjà auprès de lui. Aussitôt, pour ne pas être aperçu, je me cachais. Et tandis que mes yeux s’habituaient à l’obscurité, quelle ne fut pas ma surprise d’apercevoir, à la faveur d’un rayon de lune, la silhouette de Kenza nue, enlacée au tronc du poirier. Je me retirais discrètement, cet instant, aussi étonnant soit-il au regard des souvenirs que je gardais de mon ami Normann, n’appartenant qu’à eux. Mais je soupçonne Kenza d’avoir des aspirations de cerisiers.
Image - Frank Horvat.
À une passante
![]() |
| John Singer Sargent, «Une rue de Venise», 1882 |
Pour Nathalie
Mais comment faire? Lui dire:
- Mademoiselle, je suis follement amoureux de vous. Vous êtes le bonheur, je le sais, tous les poètes l’ont dit, on le reconnaît quand on sent qu’il nous échappe.
Non, elle me prendrait pour un détraqué. Mais alors quoi? Ne rien faire? La laisser passer, et prendre le risque de perdre celle qui était peut-être une femme du destin? Ce qui me restait de raison s’évertuait à me signaler que j’étais en train de délirer, mais rien n’y faisait. On sait bien que le cœur, etc. Et mon trouble ne fit que s’accroître lorsque je vis d’autres visiteurs s’approcher de la toile. S’il y avait parmi eux un beau parleur plus culotté que moi? Heureusement, il ne vint à l’idée de personne de lui adresser la parole. Je savais que si je tardais, elle finirait par me dépasser, me frôlant avec le froufrou de sa robe, m’enivrant des effluves de son parfum durant quelques instants. Je l’imaginais s’éloigner à tout jamais d’une démarche gracieusement nonchalante. Il m’était insupportable de n’être rien pour elle, alors qu’elle m’avait brûlé la rétine. Comme tous les foudroyés de l’angelot sournois, je m’affolais, tournant comme une girouette en me demandant si j’avais bien ce que j’avais vu, et si ce que j’avais vu m’étais favorable ou défavorable, sans jamais parvenir à trancher sur aucune des questions que je me posais:
- M’a-t-elle aperçu? J’ai l’impression qu’elle m’a souri... Oui, mais ce sourire ne m’était peut-être pas adressé... A-t-elle un amoureux. Pense-t-elle à lui en ce moment? Mais tout de même, elle n’a pas pu ne pas me remarquer!
Si je doutais que l’amour passe par le regard, la passante de Sargent m’en donnait la preuve! J’étais absorbé par sa toile, et je piétinais comme un furieux sans parvenir à me décider. Pendant ce temps, dans cette ruelle si tranquille, deux femmes épluchaient les légumes pour le repas de midi. Deux gaillards discutaient, et j’avais l’impression que l’un d’eux me regardait l’air de se demander pourquoi je restais là les bras pendants, comme un ballot. Je devais me rendre à l’évidence: j’étais bien trop timide pour prendre une quelconque initiative. Mais tout n’était pas perdu. Je me disais que si elle empruntait ce chemin en rentrant du travail à cette même heure, je n’aurais qu’à modifier mon parcours pour rentrer chez moi. Je pourrais alors être chaque jour à ce rendez-vous de passage. Elle finirait bien par me remarquer. Peut-être même qu’au bout de quelques jours j’oserais la saluer. Ah! Comme je manquais d’audace! Ne valait pas mieux me jeter à genoux et me déclarer tout de go, au lieu de me perdre en ratiocinations?
Tandis que je tentais d’échafauder un plan pour l’approcher, les haut-parleurs annonçaient la fermeture du musée. Je n’y prêtais aucune attention. Soudain j’entendis une voix féminine me dire:
- J’ai l’impression que vous êtes un peu dépassé...
Je me retournais et me retrouvais nez à nez avec... Ma passante! Elle était là, devant moi, en chair et en os! Elle était habillée comme sur le tableau, si ce n’est sa fleur, qui était rose aujourd’hui.
- Je vous ai attendu longtemps, me dit-elle.
Je m’exclamais:
- Mais c’est de la folie! Comment est-ce possible? ... Le tableau... Vous...
- Je sais, mais ne vous inquiétez pas: moi aussi je suis dépassée, répondit-elle en riant. Mais venez, allons dans le parc, et je vous raconterai toute l’histoire.
C’est ainsi que je devais apprendre que j’avais en face de moi rien de moins que l’aïeule de John Singer Sargent. Et je n’étais pas au bout de mes surprises. Lorsque je lui demandais comment il était possible qu’elle figure sur ce tableau, elle eut cette incroyable explication:
- Dans son testament, Sargent a voulu que cette toile appartienne aux femmes de sa lignée. La maîtrise de son art lui a permis de reproduire une passante qui est la quintessence du féminin de notre famille. Nous sommes toutes elles, comme elle nous représente toutes. Et chaque fois qu’elle a permis à l’une d’entre nous de rencontrer l’amour, nous le transmettons à la suivante.
- Mais vous voulez dire que vous vous ressemblez toutes?
- Oui, nous avons d’étonnantes ressemblances. Mais tout l’art de mon aïeul fut de créer un flou reconnaissable afin que celui qui serait notre élu puisse cristalliser son désir sur la passante. Et jusqu’à ce jour, toutes celles que le tableau a servi ont eu un couple heureux.
- Mais comment savez-vous que c’est moi? Je n’ai fait que regarder le tableau avec une certaine insistance, c’est vrai, mais...
- C’est vous, me répondit-elle en baissant les yeux. Je l’ai tout de suite su à la manière dont vous me regardiez à travers elle. J’ai déposé ce tableau en prêt ici il y a maintenant deux mois, et je viens tous les jours observer les visiteurs passer devant la passante. Vous êtes le seul à être bouleversé au point d’avoir la folie de vouloir lui parler.
Je n’arriverais pas à décrire la joie qui m’envahit en écoutant celle dont j’appris qu’elle s’appelait Rose. Quelques minutes auparavant, j’étais au désespoir de me retrouver face à la représentation d’une inconnue dans une Venise d’un autre siècle, qui faisait palpiter mon cœur alors qu’elle m’était à tout jamais inaccessible, faisant de moi le spectateur inconsolable d’un impossible bonheur. Et voilà que je lui parlais!
- Cette rencontre est tellement improbable, lui dis-je. J’ai peur que ce soit encore mon imagination qui me joue des tours, et que je finisse par me réveiller en me retrouvant de nouveau seul face au tableau.
- Alors, fuyons! me lança Rose en me prenant par la main.
Et nous partîmes en courant à travers le parc de la fondation pour sauter dans un tram qui nous ramena au centre de Bâle. Nous continuions à nous tenir par la main, et je regardais mon invraisemblable passante avec reconnaissance. Grâce à elle, je venais de faire un pied de nez à Baudelaire et à Nerval qui avaient eu tant de plaisir à voir leur passante leur échapper, leur préférant un poème. C’était une petite victoire sur les chantres des paradis perdus qui éprouvent une jouissance morbide à triturer les cordes de la mélancolie.
Le bonheur passait... Je ne l’avais pas fui!
______________
Deux poèmes de passantes indépassables.
À une passante (Charles Baudelaire)
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet;
Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité?
Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être!
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais!
Une allée du Luxembourg (Gérard de Nerval)
Elle a passé, la jeune fille
Vive et preste comme un oiseau :
A la main une fleur qui brille,
A la bouche un refrain nouveau.
C'est peut-être la seule au monde
Dont le cœur au mien répondrait,
Qui venant dans ma nuit profonde
D'un seul regard l'éclaircirait !
Mais non, ma jeunesse est finie...
Adieu, doux rayon qui m'as lui,
Parfum, jeune fille, harmonie...
Le bonheur passait, il a fui !
Au fil de l'étendoir
Ce sont les creux qui accueillent la plénitude
Ce matin-là, je m’étais levé un peu plus tard. J’avais pris congé. Elle était déjà partie au travail. En me rendant au salon, quelle ne fut pas ma surprise d’être accueilli par une ribambelle de soutiens-gorges qui se doraient au soleil sur un étendoir. Elle avait fait “sa petite lessive”, comme elle aime à le dire. Elle avait pris un soin particulier de ses sous-vêtements qui bénéficient d’un traitement de faveur, eux qui ne tolèrent pas d’être mélangés au commun qu’on met dans la machine à laver.
Je m’avançais avec délice pour venir les regarder, comme un enfant dans un magasin de bonbons qui salive devant tant de promesses sucrées. En son absence, j’allais profiter de nicher ma rêverie dans le creux de ces bonnets. Ils pendaient la tête dans le vide, désœuvrés, attendant de pouvoir apporter leur fidèle soutien au corps qu’ils ont la charge de façonner. Pétales sans tige, il s’en dégageait pourtant un parfum de femme. Serviteurs, leur forme en est l’attribut. Il la qualifie. Parfois abusivement grâce à des artifices qui en rajoutent trompeusement. Qu’importe? On se laisse volontiers abuser. La pigeonnante trouve toujours son pigeon. Et puis, somme toute, c’est l’intention qui compte.
Je profitais donc que le coffre-fort soit ouvert pour aller cambrioler un peu d’intimité. Il y en avait de toutes les couleurs. Le rose pétant Barbie; le blanc virginal; le noir nuit bonsoir; le vert militaire on part à l’assaut; le fauve mordant; le calligraphique qui dessinent des arabesques colorées; le rouge offrande; le végétal qui prend possession de la chair comme du lierre. Dans le lot, il y avait les habitués qu’on a envie de tutoyer parce qu’on les connaît bien. Ils ne font pas de chichis. Ils ne prennent pas de grands airs. Je les regarde avec affection, car quand bien même ils m’émerveillent quand elle est dans son plus simple appareil, ils ne me mettent pas tout à fait à la torture. Parmi eux, il y avait aussi les petits nouveaux, tenue impeccable, qui ne manquent pas de ressort et veulent faire leurs preuves dans cette grande famille. Ils aimeraient piquer la place des fatigués, des tout distendus qui ont beaucoup supporté. Ils n’en peuvent plus, mais ils résistent. Je leur devine un passé que je ne connais pas, des secrets d’étoffes qu’ils ne trahiront pas.
Ils sont côtoyés par les Prestidigitateurs dont le métier est d’ensorceler. Ceux-là vous tiennent en respect, au doigt et à l’œil, vous contraignant à lorgner tout en vous interdisant de toucher. Je les ai vus à l’œuvre, j’ai été victime de leurs sortilèges lorsque je n’étais pas encore admis dans les coulisses. Au balconnet, un soir de spectacle, j’ai souffert le martyre d’être tenu à une distance aussi attractive. A chaque rendez-vous, j’étais braqué par ses bodyguards qui surveillaient la vitrine qu’ils avaient la mission de pimenter. Parfois, une échancrure savamment négligée me laissait deviner les couleurs de cette somptueuse tapisserie. D’autres fois une bretelle glissait sur son épaule nue, la dénudant une seconde fois. Ces fines dentelures mordaient mes ardeurs tout en m’imposant, en parfait gentleman suffisamment dégrossi pour qu’on ne lui fasse pas de leçon de séduction, de rester de marbre face à la cruauté de chair suggérée. Et la Belle, de son côté, de feindre naïvement de ne rien savoir des dessous vaporeux de notre conversation.
Mais aujourd’hui, profitant de la situation, c’était moi qui les toisais:
- Mes gaillards, je connais vos manigances!
Et de fait, je ne risquais rien, il leur manquait l’essentiel: elle. Je savais qu’ils ne reprendraient vie qu’une fois qu’elle leur donnerait corps, au moment où elle aura bouclé la petite serrure dorsale, dont je ne trouve d’ailleurs pas toujours le code.
Ce kaléidoscope de dentelles colorait ma rêverie, et je songeais que c’est bien le rôle de ces écrins de stimuler les ardeurs de l’amant, de dérober à sa vue ce qu’il connaît pour le lui restituer dans toute la fraîcheur d’une première fois. Par exemple, lorsqu’elle vous dit:
- Tu as vu, j’ai acheté un nouveau soutien-gorge!
Je ne pense pas que la teneur informative du message ait tant d’importance. Elle vous invite à la recréer à travers un nouveau filtre de dentelles. Les amoureux ne se lassent jamais de réactualiser le corps désiré. Et ils le désirent parce qu’ils l’aiment. Désir et Imagination sont enfants de l’Amour. Ce sont les blasés qui ont besoin de multiplier les conquêtes pour se donner l’illusion de faire des découvertes qu’ils n’apprécient même pas, puisque la présente est un appel sans fin à la suivante. Je crois dans les vertus du même approfondi par toute la connaissance de l’autre acquise jour après jour.
L’un d’entre eux était tombé sur le sol. On aurait dit un oiseau jeté hors du nid, la mine toute froissée avec sa bretelle molle. Je le ramassais pour le reposer, en veillant de le mettre à côté d’un de ses camarades afin de ne pas causer de querelles de froufrous.
Mais tandis que j’évolue sur le fil de l’étendoir avec toi, Lecteur, ne va pas croire que je déballe ma vie privée. Tous ces oiseaux exotiques ont les ailes soigneusement repliées pour être rangés dans le tiroir aux merveilles, à l’abri des regards. Et en évoquant les soutiens-gorges, je ne fais que partager des images familières qui pourraient être celles de tous et de chacun, comme je l’ai fait sur ce blog avec une tasse à café ou un canapé. Il ne s’agit pas de voyeurisme, mais de sonder ce qui, dans notre quotidien, peut être sujet de réjouissance.
- Un pas de plus -
La première fois
Le string
Photographie - Un rouge-gorge
Les mecs bien existent
Ernestine - Non, mais tu ne veux tout de même pas que je fasse le premier pas! C’est hors de question!
Marthe - Mais tu m’as dit qu’il manquait d’assurance. Il t’a même confié qu’il n’avait pas beaucoup d’expériences...
Ernestine - Tu verrais qu’avec ma veine que ce soit encore moi qui prenne un râteau? Tu imagines que je l’embrasse et qu’il se dérobe en me disant qu’il a besoin de temps? Je crois que pour le coup j’ai vraiment fait tout mon possible pour le mettre en confiance. Ce ne sont plus des garanties que je lui ai données, c’est une casco complète!
Marthe [en riant] - Raconte!
Ernestine - J’ai complètement craqué sur lui. Ce mec est pour moi!
Marthe - Mais la première fois que tu m’en as parlé, tu m’as dit que tu l’avais croisé au travail et qu’il avait tout du jeune cadre dynamique pas encore sec derrière les oreilles.
Ernestine - D’accord, je me suis complètement plantée. Au début, je l’ai ignoré. Mais il n’arrêtait pas de me tracer, de venir vers moi, et je dois dire qu’au fil des conversations, j’ai senti que j’aimais sa présence, et je cherchais moi aussi à passer le plus de temps possible avec lui. Et nous avons commencé à chastement nous voir hors du bureau.
Marthe - Tu crois qu’il est gay?
Ernestine - Je me suis posé la question, mais je ne crois pas.
Marthe - Qu’en sais-tu?
Ernestine - La manière dont il me regarde, ou plutôt dont il me dévore des yeux... Il m’a même dit que les traits de mon visage étaient des rails de coke qui le faisait psychotroper.
Marthe - C’est mignon... Tu crois qu’il est impuissant?
Ernestine - Ça te dérange si on n’imagine tout simplement qu’il est timide?
Marthe - D’accord, d’accord. Mais te connaissant, je suis étonné que le bonhomme n’ait pas encore craqué.
Ernstine - Il est un peu coincé quand même. Pour notre premier rendez-vous, je me suis acheté une écharpe sur laquelle il était écrit: “Saute-moi au cou.” Je ne suis pas sûr qu’il ait compris le message. On aurait dit qu’il était en train d’interpréter un passage de la Torah.
Marthe - C’est un intello ce mec! Ce sont les pires... Ils passent leur temps à essayer de comprendre ce qui est évident.
Ernestine - Je lui ai également prêté des livres que j’aime et, dans le lot, je lui ai glissé des nouvelles érotiques de Régine Desforges. Et tu sais ce qu’il a fait?
Marthe - Je n’ose pas imaginer...
Ernestine - Il a écrit une nouvelle érotique de son cru en me disant qu’il ne s’y était jamais essayé et qu’il voulait avoir mon avis.
Marthe - Tu plaisantes? Mais c’est un gros malade ce type!
Ernestine - Je me suis demandé s’il voulait me rendre dingue, parce qu’elle est vraiment très bien écrite et surtout, sans qu’il ne fasse une seule fois allusion directement à nous, j’ai l’impression qu’il a su mettre des mots sur mes désirs, comme nous nous connaissions depuis toujours, alors que ça fait à peine deux mois. C’est quelque chose qui m’avait perturbé lors de notre première rencontre. Je ne savais pas si on se rencontrait ou si on se retrouvait.
Marthe - Une chose est sûre, tu es cuite, et tu vas finir grillée si les choses n’évoluent pas! Si tu ne veux pas faire le premier pas, tu n’arrives pas au moins à le pousser à sortir de son périmètre de sécurité?
Ernestine - Justement, après l’avoir lu, j’ai compris que c’était un sensuel refoulé. Alors, j’ai décidé de passer la vitesse supérieure. Je lui ai donné rendez-vous pour l’apéro dans un bar latino et pour l’occasion j’ai mis mon push-up, tu sais, celui qui me fait une poitrine si pigeonnante que je ne me vois plu les pieds. Et j’ai choisi un chemisier blanc très échancré.
Marthe - Il faut ce qu’il faut. Et comment a-t-il réagi?
Ernestine - Heureusement qu’il était arrivé avant moi et qu’il était déjà assis lorsque j’ai enlevé ma veste, parce que je l’ai vu vaciller.
Marthe - Faut dire que tu as le matos pour...
Ernestine - J’étais ravie du résultat. Je lui ai donné un monstre uppercut visuel, le pauvre, il était complètement sonné. Remarque encore heureux, parce que s’il n’avait pas réagi j’aurais eu du souci à me faire.
Marthe - Et comment s’est passée la soirée?
Ernestine - C’était tendre, intime, nous avons ri, papoté de tout et de rien, bu du rosé à n’en plus finir. Mais il n’a pas pu faire tard, sa copine était à la maison.
Marthe - Mais il ne l’a pas encore quittée? Tu es sûre qu’il ne cherche pas une simple histoire de fesses ton bonhomme? J’espère que ce n’est pas encore un de ces petits bourgeois coincés qui fantasme sur toi et qui viendra ensuite t’expliquer en larmoyant qu’il ne voulait pas te faire de mal pour vite rentrer chez bobonne?
Ernestine - Je prends le risque. Je me suis tellement fait balader par des mecs qui ne pensaient qu’à me mettre dans leur lit et qui ne lui arrivent pas à la cheville. Alors si je dois faire encore une fois dans le pathétique, autant que ce soit avec lui. Et je ne pense pas que ce soit uniquement sexuel, sinon nous aurions déjà eu une aventure.
Marthe - Tu sais, les mecs sont tous les mêmes...
Ernestine - Bon, mais tu sais, j’espère bien qu’il a aussi envie de moi. Tu crois quoi? Je veux le rende complètement addict, qu’il se lève en se réjouissant de me voir au travail, qu’il rentre à la maison l’âme en peine parce que je ne suis pas avec lui, qu’il se couche pour rêver de moi, qu’il appréhende l’arrivée du week-end parce qu’il ne me verra pas pendant deux jours!
Marthe - Oui, bref, tu veux qu’il souffre autant que toi.
Ernestine [rire] - ...
Marthe - Et qu’est-ce qui te fait croire que c’est l’homme de ta vie.
Ernestine - Je me sens bien avec lui. Et je peux lui parler de choses que je n’ai jamais racontées à un homme, peut-être même pas à une femme.
Marthe - Et moi qui pensais que tu me disais tout...
Ernestine - Mais non, ne le prends pas mal. Simplement, c’est la première fois de ma vie que je me sens si proche d’un homme. Nous avons une complicité que je n’ai jamais connue avant, quelque chose que je n’imaginais d’ailleurs pas connaître un jour. Je ne veux pas gâcher cette occasion.
Marthe - Et tu vas t’y prendre comment pour qu’il fasse le pas?
Ernestine - Rien. Avec un autre, j’aurais sorti le grand jeu, mais avec lui, je ne sais pas pourquoi, je n’’ose pas. Je ne supporterais pas d’avoir tout fait capoter en lui mettant trop de pression. D’ailleurs, je dois bien dire que je ne sais pas comment je me relèverai si ça ne marche pas.
Marthe - Je pense que tu devrais tout de même le bousculer un peu. Tu as pris la foudre, aucun doute là-dessus. Et je sens bien à travers ce que tu me racontes que vous avez quelque chose à vivre ensemble. Qui sait, peut-être que tu as trouvé un mec bien. C’est si rare de nos jours de trouver un vrai névrosé.
Ernestine [en riant] - Tu es nulle!
Marthe - Mais si vous continuez comme ça, votre romance va pourrir sur pied et vous allez finir par vous rendre malade.
Ernestine [rêveuse} - Il m’a dit l’autre jour que je l’avais fécondé, que je ne cessais de croître en lui, et que depuis que nous nous étions rencontrés, j’occupais le cœur de sa vie.
Marthe - C’est joli, mais j’espère qu’il ne te raconte pas des bobards...
Ernestine - Je ne me suis jamais senti autant compter pour quelqu’un. J’aime comme il me regarde, comme il me parle, comme il me donne l’impression d’être précieux pour lui lorsque nous sommes avec d’autres personnes.
A ce moment-là, Marthe se retourne vers moi.
Marthe - Et vous qui nous écoutez sans en avoir l’air, qu’en pensez-vous? Si, si, vous croyez que je ne vous ai pas remarqué?
Moi [décontenancé] - Si j’étais à la place de ce Monsieur, je débarquerais sur-le-champ avec mes valises chez Ernestine pour lui demander l’asile et le couvert.
Marthe [en riant] - Moi, je vous donne volontiers l’asile si vous voulez.
Ernestine - Marthe... Tu ne peux pas t’empêcher!
Moi - C’est gentil de votre part, mais comme l’a très bien dit le prétendant d’Ernestine, ma Bien-Aimée m’a fécondé et le centre est occupé, et bien occupé même.
Marthe - Je n’ai vraiment pas de bol...
Moi - Et si je peux me permettre Ernestine, je crois que Marthe a raison. Vous êtes bien trop engagé l’un envers l’autre pour reculer, ce serait un désastre. Et il le sait aussi bien que vous. C’est peut-être ce qui lui fait peur et ce qu’il ressent le dépasse. En vous rencontrant, vous lui avez fait franchir un seuil. Dès cet instant, le cadre de sa vie précédente a volé en éclat et il est un peu perdu. Mais heureusement, il a un repère très clair: vous.
Ernestine - Mais alors pourquoi il ne me prend-il pas dans ces bras? Qu’est-ce qu’il attend? Je vois bien qu’il en crève d’envie.
Moi - Belle comme vous êtes, provoquez-le, faites sauter les verrous de sa peur, libérez son courage. Et puis cessez de vous prendre le chou avec ses fichues questions de premier pas. Où est-il écrit que l’homme doit faire le premier pas? Et si vous ne voulez pas le faire, alors faites-le trébucher. Il sera ravi de tomber dans vos bras et il s’y sentira si bien qu’il n’aura plus envie de revenir en arrière, vous verrez.
Marthe - Il a raison! Passe à l’action. Tu l’invites boire un verre chez toi, tu t’absentes quelques minutes et tu reviens en petite tenue!
Ernestine - Mais il va me prendre pour une fille facile...
Moi - C’est justement de facilité dont il a besoin pour sortir de cette situation compliquée. Stimulez ses ardeurs.
Marthe - Stratégie du pôle Nord! Vu qu’il est tout déboussolé, tu vas lui aimanter l’aiguille!
Moi - Absolument, stratégie du pôle Nord...
Ernestine - Et si ça ne marche pas?
Moi - Ça marchera, je vous assure. D’ailleurs, vous butez sur ce premier pas alors que, comme je vous l’ai dit, vous avez déjà commencé à cheminer ensemble sans même vous en rendre compte. Faites-vous confiance.
Marthe - Viens Ernestine, nous allons chez toi mettre en place un plan de bataille.
Tandis que je les regardais s’éloigner côte à côte sur le trottoir, je songeais que celui qui avait les faveurs d’Ernestine était un bienheureux d’être désiré avec tant d’ardeurs.
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J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du maga...







