C'est un tout petit théâtre, avec de gros fauteuils en feutre cramoisi et des accoudoirs en bois, tout polis à force d'être patinés par les bras des spectateurs. Le rideau rouge est baissé, pour le moment. On dirait des lèvres closes, de grosses lèvres sensuelles et peinturlurées qui restent coites, comme si elles cachaient un secret. La séduction est totale. Une douce lumière dorée illumine la salle. Les gens prennent place. Ils chuchotent. On entend des rires étouffés. Ils sont encore dans leur vie à eux. C'est normal, le spectacle n'a pas commencé. Depuis l'entrée du théâtre, on voit les têtes des spectateurs assis qui ressemblent à des lampions. Noires, blondes, brunes ou sans un poil sur le caillou. C'est rigolo. On est là, tous ensemble. On ne se connaît pas. Mais, dans quelques instants, nous serons tous captivés par la pièce qui se jouera sous nos yeux, vibrant, riant ou pleurant à l'unisson.
Le rideau se lève. La représentation commence.
Soudain, un homme, d'une taille colossale, se lève et marche tranquillement vers la scène, une massue à la main. Il monte sur le plateau. Les acteurs se mettent sur le côté. Il se dirige vers la paroi du fond, celle qui fait face aux spectateurs et se met à l'abattre à grands coups de masse. Ca fait un bruit fabuleux. Tout le théâtre tremble et des pans entiers du mur s'écroulent au milieu d'un halo de poussière. On n'aperçoit plus notre Hercule qui poursuit son travail, méthodiquement. L'actrice qui joue le rôle de la servante va de temps à autres lui éponger le front. Il est maintenant torse nu, avec ses bretelles. A travers les nuages de béton, la lumière du jour se met à filtrer, petit à petit.
Les spectateurs éblouis clignent des yeux. Puis ils commencent à apercevoir le parc qui jouxte la salle. Ils voient les gens traverser la grande allée de marronniers. Un couple assis sur l'herbe se bécote, nonchalant du monde entier, tandis qu'une jeune femme fait son footing. Deux personnes âgées s'affairent autour d'une poussette. Le petit a déjà compris qu'avec ses grands-parents il pouvait n'en faire qu'à sa tête.
Le public assiste, pour quelques instants, à une scène insolite qui n'est pourtant rien d'autre que celle du quotidien. Mais les coups de massue ont contribué à rendre chacun plus attentif. Certains se demandent si la pièce est interrompue. D'autres se disent qu'il serait amusant de quitter la salle par cette ouverture. Tous sont un peu perplexes. L'homme à la massue, quant à lui, a fini son travail. La servante lui éponge encore une fois le front tandis que les acteurs viennent lui serrer la main.
Epilogue: si nulle lumière ne devait filtrer de ces chroniques, pas même un filet, aussi ténu soit-il, je vous recommande l'usage de la massue pour abattre la cloison du texte et partir à la rencontre du merle dont le chant illuminera bien mieux que mille mots le royaume du quotidien.
Plaie fleurie
Nous sommes entourés de petits signes, quasi imperceptibles, qui portent en eux un grand espoir.
Ainsi, cette brèche minuscule dans un mur en béton d'où s'écoule un flot de petites fleurs violettes. Comme un feu d'artifice sur fond de ciel gris. C'est un petit événement spectaculaire. Une victoire du fragile sur le massif. Le béton, dit "armé", n'est pas parvenu à barrer le passage aux pétales. Il s'est trouvé désarmé face à la montée en son sein d'aussi vives et légères couleurs. Il n'a pu contenir cette irrépressible explosion de joie.
Notre mur, en ayant manqué de vigilance et en ne s'étant pas aperçu de cette irruption végétale dans son corps de pierre inerte, a soudainement pris vie. Les racines des fleurs sont devenues sa circulation sanguine. C'est une petite révolution dans l'ordre du construit. Ce qui devait demeurer, durer, commence à craquer de toutes parts. Inséminé par la nature, il devient le lieu d'une germination. Il y a émeute au sein du mur. Et peut-être que notre plot de béton s'en réjouit, lui qui devait sérieusement commencer à s'ennuyer de n'être qu'un plot de béton pour l'éternité. Soudain, de rempart, il devient chrysalide. Il est capable de féconder des violettes.
Ce petit pan de mur fleuri symbolise aussi l'issue que peuvent connaître certaines crises que nous traversons tous. Ces périodes où nous sommes murés en nous-mêmes, prisonniers de notre mal-être. Ces phases de dépression où notre existence devient terne et grise. Nous secrétons des pensées désespérées qui s'écoulent de notre tête pour bétonner notre coeur. Sans qu'on comprenne bien ce qui nous arrive. Comme si nous n'avions pas d'autres solutions pour colmater des blessures d'enfance ou d'adulte qui font trop mal. Nous nous anesthésions en devenant des êtres de pierre. Nous nous bâtissons une coquille de plomb qu'aucun terme ne semble devoir venir fendre. Otages que nous sommes de nous-mêmes. Incapables de tisser la nécessaire et salvatrice relation avec l'extérieur, avec autrui.
Et pourtant... Je suis persuadé qu'aux heures les plus sombres, quelque part en nous, croît à notre insu une petite racine de fleurs violettes qui saura se frayer un chemin jusqu'à la surface de nos vies pour exploser en un bouquet libérateur. Créant ainsi une brèche dans notre mutisme. Oui, à ce moment-là, nous serons touchés au coeur et cette plaie fleurie, en fissurant la vieille écorce qui nous étouffait, témoignera d'une reprise de la vie. Ca y est, c'est reparti! Car toutes les plaies ne tuent pas. Bien au contraire.
Ce petit bout de mur m'a donné confiance dans notre capacité de fleurir encore et toujours. Il suffit d'une graine, d'une menue racine, de trois fois rien. La vie jaillit toujours de trois fois rien.
Et les racines de grossir et les fleurs de fleurir. Malgré tout.
Ainsi, cette brèche minuscule dans un mur en béton d'où s'écoule un flot de petites fleurs violettes. Comme un feu d'artifice sur fond de ciel gris. C'est un petit événement spectaculaire. Une victoire du fragile sur le massif. Le béton, dit "armé", n'est pas parvenu à barrer le passage aux pétales. Il s'est trouvé désarmé face à la montée en son sein d'aussi vives et légères couleurs. Il n'a pu contenir cette irrépressible explosion de joie.
Notre mur, en ayant manqué de vigilance et en ne s'étant pas aperçu de cette irruption végétale dans son corps de pierre inerte, a soudainement pris vie. Les racines des fleurs sont devenues sa circulation sanguine. C'est une petite révolution dans l'ordre du construit. Ce qui devait demeurer, durer, commence à craquer de toutes parts. Inséminé par la nature, il devient le lieu d'une germination. Il y a émeute au sein du mur. Et peut-être que notre plot de béton s'en réjouit, lui qui devait sérieusement commencer à s'ennuyer de n'être qu'un plot de béton pour l'éternité. Soudain, de rempart, il devient chrysalide. Il est capable de féconder des violettes.
Ce petit pan de mur fleuri symbolise aussi l'issue que peuvent connaître certaines crises que nous traversons tous. Ces périodes où nous sommes murés en nous-mêmes, prisonniers de notre mal-être. Ces phases de dépression où notre existence devient terne et grise. Nous secrétons des pensées désespérées qui s'écoulent de notre tête pour bétonner notre coeur. Sans qu'on comprenne bien ce qui nous arrive. Comme si nous n'avions pas d'autres solutions pour colmater des blessures d'enfance ou d'adulte qui font trop mal. Nous nous anesthésions en devenant des êtres de pierre. Nous nous bâtissons une coquille de plomb qu'aucun terme ne semble devoir venir fendre. Otages que nous sommes de nous-mêmes. Incapables de tisser la nécessaire et salvatrice relation avec l'extérieur, avec autrui.
Et pourtant... Je suis persuadé qu'aux heures les plus sombres, quelque part en nous, croît à notre insu une petite racine de fleurs violettes qui saura se frayer un chemin jusqu'à la surface de nos vies pour exploser en un bouquet libérateur. Créant ainsi une brèche dans notre mutisme. Oui, à ce moment-là, nous serons touchés au coeur et cette plaie fleurie, en fissurant la vieille écorce qui nous étouffait, témoignera d'une reprise de la vie. Ca y est, c'est reparti! Car toutes les plaies ne tuent pas. Bien au contraire.
Ce petit bout de mur m'a donné confiance dans notre capacité de fleurir encore et toujours. Il suffit d'une graine, d'une menue racine, de trois fois rien. La vie jaillit toujours de trois fois rien.
Et les racines de grossir et les fleurs de fleurir. Malgré tout.
Le vociférant
-"Tu as un problème? Tu veux qu'on cause?"
C'est ainsi que m'interpella, avec hargne, depuis son automobile, l'homme qui avait fait tout le tour du parking pour venir s'arrêter devant moi.
Que s'était-il passé de si grave pour qu'il se mette à vociférer ainsi? Revenons sur les faits. Quittant sa place, que j'allais reprendre, il était plus facile qu'il me laisse me parquer, pour passer ensuite. Ce qu'il ne fit pas. Préférant forcer le passage et frôler mon véhicule. Je lui fis remarquer d'un geste courtois, un peu amusé, mais nullement agressif, qu'il aurait pu attendre quelques secondes.
Mais le gaillard n'entendait pas en rester là. Il tenait à me faire comprendre qu'il n'avait pas du tout apprécié mon geste. Il tenta donc de m'humilier et de me provoquer. Cherchant un prétexte, n'importe lequel, pour pouvoir sortir de sa voiture et que nous en venions aux poings, pour que ça frappe, pour que ça saigne, pour que ça hurle. Pour qu'il puisse laisser libre cours à la bestialité difforme et barbare qui gît au fond de chacun de nous. Mais je ne comptais pas lui en fournir l'occasion. Trop conscient des conséquences qu'aurait eu pour ma pomme un débordement de ma part. D'autant que je ne me sentais nullement concerné par son manège ridicule et infantile. Et cette force brutale me faisait peur. Ce genre de dérive me fait toujours peur. Car ce n'était pas de la colère, mais de la haine qui émanait de sa personne. La colère parle encore un langage humain, elle peut même être saine. Elle peut être apaisée. Deux êtres en colère peuvent se quitter en souriant, en s'excusant de s'être laissé emporter par leurs émotions. Mais un homme haineux ne peut entendre raison. Il est remué par des pulsions et de frustrations aveugles et meurtrières. Il ne s'appartient plus.
-"Tu veux qu'on cause?"
Non, vraiment, je n'en avais aucune envie.
Pour toute réponse, je lui fis donc remarquer qu'il aurait simplement pu me laisser passer. Mais je voyais bien qu'il ne m'écoutait pas. Je lisais dans son regard tout le mépris que je lui inspirais. Ma tête ne lui revenait pas. Mais alors vraiment pas. (J'ai d'ailleurs remarqué que c'est une constante avec ce genre d'individus.) Il fulminait que je n'aie pas le courage de lui dire bien crûment ce qu'il m'inspirait alors que je n'attendais qu'une chose: qu'il débarrasse le plancher.
N'arrivant pas à ses fins, il finit par s'en aller. Et, pour parachever ce lamentable tableau, il sortit la tête par la fenêtre pour me gratifier de mouvements de lèvres que je n'oserais pas appeler des baisers et dont je tairai la destination qu'il leur réservait. C'était un dernier effort pour que j'émette un signe qui lui aurait permis de refaire, une fois encore, le tour du parking - l'enjeu étant d'une telle importance. C'était aussi certainement pour lui une manière de consacrer son éclatante victoire. Il avait pu démontrer à la femme qui était assise à ses côtés que ses attributs masculins étaient infiniment plus gros que les miens (car c’était cela la grande affaire).
Car il y avait une femme assise à ses côtés... Et c'est ce qui m'a laissé songeur par la suite. Quelle image pensait-il lui donner de lui-même en se comportant ainsi? Pour autant que l'avis de cette dernière compta encore. Et de même, elle, que pensait-elle? Eprouvait-elle de la fierté pour son molosse haineux? Etait-elle même prête à l'échauffer pour qu'il déchiquette encore plus violemment sa proie? Ou bien était-elle choquée par la violence de cet homme qui fut celui qui, un jour, peut-être, l'avait fait rire, l'avait émue, et dont elle était tombée amoureuse. Aujourd'hui, en avait-elle peur? Etait-elle, dans leur intimité, sa victime de choix? Ce visage lui était-il devenu étranger? En tous cas, j'ai de la peine à croire qu'une femme puisse rester indifférente face à la brutalité de son conjoint.
Je les regardais s'éloigner dans leur carrosse dissonant. M'imaginant le pauvre bougre qui, au prochain feu, aurait le malheur de démarrer un peu trop lentement. Ou qui ne se rangerait pas assez vite sur la voie de droite pour laisser passer notre vociférant qui ne manquerait pas d'ouvrir sa gueule de feu pour faire justice. La justice des malheureux qui n'entendent certainement plus les oiseaux chanter.
C'est ainsi que m'interpella, avec hargne, depuis son automobile, l'homme qui avait fait tout le tour du parking pour venir s'arrêter devant moi.
Que s'était-il passé de si grave pour qu'il se mette à vociférer ainsi? Revenons sur les faits. Quittant sa place, que j'allais reprendre, il était plus facile qu'il me laisse me parquer, pour passer ensuite. Ce qu'il ne fit pas. Préférant forcer le passage et frôler mon véhicule. Je lui fis remarquer d'un geste courtois, un peu amusé, mais nullement agressif, qu'il aurait pu attendre quelques secondes.
Mais le gaillard n'entendait pas en rester là. Il tenait à me faire comprendre qu'il n'avait pas du tout apprécié mon geste. Il tenta donc de m'humilier et de me provoquer. Cherchant un prétexte, n'importe lequel, pour pouvoir sortir de sa voiture et que nous en venions aux poings, pour que ça frappe, pour que ça saigne, pour que ça hurle. Pour qu'il puisse laisser libre cours à la bestialité difforme et barbare qui gît au fond de chacun de nous. Mais je ne comptais pas lui en fournir l'occasion. Trop conscient des conséquences qu'aurait eu pour ma pomme un débordement de ma part. D'autant que je ne me sentais nullement concerné par son manège ridicule et infantile. Et cette force brutale me faisait peur. Ce genre de dérive me fait toujours peur. Car ce n'était pas de la colère, mais de la haine qui émanait de sa personne. La colère parle encore un langage humain, elle peut même être saine. Elle peut être apaisée. Deux êtres en colère peuvent se quitter en souriant, en s'excusant de s'être laissé emporter par leurs émotions. Mais un homme haineux ne peut entendre raison. Il est remué par des pulsions et de frustrations aveugles et meurtrières. Il ne s'appartient plus.
-"Tu veux qu'on cause?"
Non, vraiment, je n'en avais aucune envie.
Pour toute réponse, je lui fis donc remarquer qu'il aurait simplement pu me laisser passer. Mais je voyais bien qu'il ne m'écoutait pas. Je lisais dans son regard tout le mépris que je lui inspirais. Ma tête ne lui revenait pas. Mais alors vraiment pas. (J'ai d'ailleurs remarqué que c'est une constante avec ce genre d'individus.) Il fulminait que je n'aie pas le courage de lui dire bien crûment ce qu'il m'inspirait alors que je n'attendais qu'une chose: qu'il débarrasse le plancher.
N'arrivant pas à ses fins, il finit par s'en aller. Et, pour parachever ce lamentable tableau, il sortit la tête par la fenêtre pour me gratifier de mouvements de lèvres que je n'oserais pas appeler des baisers et dont je tairai la destination qu'il leur réservait. C'était un dernier effort pour que j'émette un signe qui lui aurait permis de refaire, une fois encore, le tour du parking - l'enjeu étant d'une telle importance. C'était aussi certainement pour lui une manière de consacrer son éclatante victoire. Il avait pu démontrer à la femme qui était assise à ses côtés que ses attributs masculins étaient infiniment plus gros que les miens (car c’était cela la grande affaire).
Car il y avait une femme assise à ses côtés... Et c'est ce qui m'a laissé songeur par la suite. Quelle image pensait-il lui donner de lui-même en se comportant ainsi? Pour autant que l'avis de cette dernière compta encore. Et de même, elle, que pensait-elle? Eprouvait-elle de la fierté pour son molosse haineux? Etait-elle même prête à l'échauffer pour qu'il déchiquette encore plus violemment sa proie? Ou bien était-elle choquée par la violence de cet homme qui fut celui qui, un jour, peut-être, l'avait fait rire, l'avait émue, et dont elle était tombée amoureuse. Aujourd'hui, en avait-elle peur? Etait-elle, dans leur intimité, sa victime de choix? Ce visage lui était-il devenu étranger? En tous cas, j'ai de la peine à croire qu'une femme puisse rester indifférente face à la brutalité de son conjoint.
Je les regardais s'éloigner dans leur carrosse dissonant. M'imaginant le pauvre bougre qui, au prochain feu, aurait le malheur de démarrer un peu trop lentement. Ou qui ne se rangerait pas assez vite sur la voie de droite pour laisser passer notre vociférant qui ne manquerait pas d'ouvrir sa gueule de feu pour faire justice. La justice des malheureux qui n'entendent certainement plus les oiseaux chanter.
Fleur triste
Elle me faisait penser à une fleur, mais triste. Une fleur sans couleur, une tige droite, mais molle, comme si elle ne trouvait que peu de vigueur dans ses racines intérieures. Je me demandais sur quelle terre elle avait été semée pour exhaler un parfum si mélancolique.
J'avais l'impression que pour masquer une plaie intime, une plaie d'être, elle offrait son corps en pâture, sous des atours provocateurs. Comme si, en se découvrant physiquement, elle trouvait un refuge pour ne pas être découverte. Pour ne pas être atteinte. Elle s'était faite bouclier. Et ses prétendants aveuglés par l'attrait des formes, ne voyaient pas le puits de tristesse. Ils s'en allaient repus de leur conquête violente, arrachant des lambeaux de soupirs mécaniques.
Elle était emportée dans un tourbillon au cœur duquel elle hurlait à l'amour. L'étreinte, si éphémère pouvait, peut-être, pour quelques instants, lui donner l'impression d'avoir été désirée. Ces fréquentations multiples lui donnaient le sentiment d'exister. Elle se sentait au moins physiquement acceptée. Elle qui n'arrivait à partager que cela. Elle qui aurait voulu donner tellement plus. Elle qui espérait que peut-être enfin cet homme-là...
Alors, la nuit, son corps en ébullition s'entrechoquait contre celui de cet inconnu dans une ascension orgasmique. Et, le matin, au réveil, hagard, elle découvrait un étranger nu à ses côtés qui n'avait rien eu besoin de savoir d'elle pour la posséder... fuir, encore fuir...
Elle restera pour moi le mystère d'une fleur déracinée en train de crever de ne pas trouver un terreau d'amour. Le mystère d'une jeune femme dont les verrous du cœur ont rouillé prématurément. Qui saura faire sauter la serrure? Qui saura éclairer sa nuit profonde? Qui parviendra à interrompre sa course vaine pour lui offrir un havre de paix et de confiance? Pour lui permettre d'être, pour replonger aux racines de l'Enfance - celle de tout adulte. Pour redonner un visage à sa vie.
J'avais l'impression que pour masquer une plaie intime, une plaie d'être, elle offrait son corps en pâture, sous des atours provocateurs. Comme si, en se découvrant physiquement, elle trouvait un refuge pour ne pas être découverte. Pour ne pas être atteinte. Elle s'était faite bouclier. Et ses prétendants aveuglés par l'attrait des formes, ne voyaient pas le puits de tristesse. Ils s'en allaient repus de leur conquête violente, arrachant des lambeaux de soupirs mécaniques.
Elle était emportée dans un tourbillon au cœur duquel elle hurlait à l'amour. L'étreinte, si éphémère pouvait, peut-être, pour quelques instants, lui donner l'impression d'avoir été désirée. Ces fréquentations multiples lui donnaient le sentiment d'exister. Elle se sentait au moins physiquement acceptée. Elle qui n'arrivait à partager que cela. Elle qui aurait voulu donner tellement plus. Elle qui espérait que peut-être enfin cet homme-là...
Alors, la nuit, son corps en ébullition s'entrechoquait contre celui de cet inconnu dans une ascension orgasmique. Et, le matin, au réveil, hagard, elle découvrait un étranger nu à ses côtés qui n'avait rien eu besoin de savoir d'elle pour la posséder... fuir, encore fuir...
Elle restera pour moi le mystère d'une fleur déracinée en train de crever de ne pas trouver un terreau d'amour. Le mystère d'une jeune femme dont les verrous du cœur ont rouillé prématurément. Qui saura faire sauter la serrure? Qui saura éclairer sa nuit profonde? Qui parviendra à interrompre sa course vaine pour lui offrir un havre de paix et de confiance? Pour lui permettre d'être, pour replonger aux racines de l'Enfance - celle de tout adulte. Pour redonner un visage à sa vie.
Le grand salon
Je suis assis dans le grand salon. La fenêtre qui donne sur le parc est ouverte, et alors c'est le printemps. Des enfants jouent à la balançoire. Des gens se promènent. Un voisin rentre de son travail. Un couple de jeunes adolescents badinent sur un banc. Il fait beau. Les merles s'en donnent à cœur joie, tout à leur travail qui est de chanter. Ou peut-être ces mêmes fenêtres sont-elles fermées. Et c'est l'hiver. On se sent bien dans ce grand appartement cossu. On entend seulement le battement du pendule de la grande horloge. Régulièrement la chaufferie de l'immeuble se remet à ronronner, me donnant l'impression, lorsque j'étais enfant, que je me trouvais sur un gros navire dans les soutes duquel des ouvriers étaient chargés de remettre du charbon dans la chaudière. Ce bruit, ponctuel, n'était pas agaçant. Bien au contraire. Il faisait organiquement partie de la vie de la maison. De même que les allées et venues de l'ascenseur. Ou encore tout le chahut dans le hall d’entrée aux heures de pointe.
Je suis assis dans le grand salon décoré de lourds meubles en bois marocains, sculptés d'arabesques. De gros tapis colorés rendent ce lieu feutré. Comme les gros rideaux rouges qui me faisaient penser à des rideaux de théâtre. Oui, c'est un peu comme si, au seuil du grand salon, on était face à une scène de théâtre. Des rideaux qui s'ouvraient sur une pièce ô combien quotidienne et banale qui était celle de la vie de deux personnes: mon grand-père et ma grand-mère. La régularité des heures et des jours dans cet appartement était devenue un repère, un havre de paix où j'aimais venir me ressourcer. Ce salon était également la chambre à coucher de mon grand-père. Dans le fond, trônait un lit colossal, marocain, lui aussi, qu'il recouvrait chaque matin d'un couvre-lit brun qui ressemblait à la peau du yéti. Je n'ai jamais vu ce lit défait. C'est un détail me direz-vous. Il n'en était pas moins révélateur, à mes yeux, d'une composante du caractère de cet homme. D'une certaine manière de ne pas se laisser aller. D'un certain ordre qu'il mettait dans sa vie.
Je suis assis dans le grand salon, dans le fauteuil où mon grand-père avait l'habitude de s'asseoir. En face du mur où étaient accrochés deux tableaux qu'il avait peint au Maroc. C'était en quelque sorte comme deux fenêtres ouvertes sur tout un pan de sa vie. L'un de ces tableaux représente une place qu'il avait peinte à l'ombre d'un eucalyptus. On voit d'ailleurs les branches retomber sur l'avant du tableau. Sur l'autre toile, un chemin mène à la mer. Un petit âne chargé d'un lourd fardeau y chemine. Je sais que le vieil homme passait des heures à les contempler.
Tous ces petits éléments que j'évoque trop brièvement tentent de rendre compte de l'épaisseur de ces lieux. Qui étaient imprégnés de la présence de mes grands-parents. Je les évoque tout en sachant que les mots seront toujours insuffisants pour décrire tout ce que j'ai pu y percevoir de manière informulée. Ce que j'ai pu éprouver dans ce salon, seuls ceux qui s'y sont trouvés auront pu, peut-être, l'apprécier. Pour tout autre, ce n'est qu'une coquille vide qui flotte sur les mots de cette chronique. Les quelques photographies qui me restent ne pourraient que rendre compte de la topographie des lieux. Je ressens pourtant le besoin d'en parler. Non pas pour conserver le souvenir d'une époque révolue - à quoi bon - mais plutôt pour partager un vécu qui a avoir, tout du moins c'est ce qu'il me semble, avec celui de beaucoup. De me mettre en relation avec d'autres qui ont eu un grand-père et une grand-mère qui ont compté pour eux. Partager pour rappeler à d'autres une expérience commune. Ou une expérience différente. Ce qui est encore une manière d'enrichir les multiples facettes d'une même réalité. De favoriser le dialogue. Avec soi-même tout d'abord. Et ce qui fait nos vies. Sa substance intime.
Aujourd'hui les rideaux rouges se sont refermés. Mais dans les coulisses de ma mémoire, mon grand-père et ma grand-mère sont assis là, dans le grand salon.
Je suis assis dans le grand salon décoré de lourds meubles en bois marocains, sculptés d'arabesques. De gros tapis colorés rendent ce lieu feutré. Comme les gros rideaux rouges qui me faisaient penser à des rideaux de théâtre. Oui, c'est un peu comme si, au seuil du grand salon, on était face à une scène de théâtre. Des rideaux qui s'ouvraient sur une pièce ô combien quotidienne et banale qui était celle de la vie de deux personnes: mon grand-père et ma grand-mère. La régularité des heures et des jours dans cet appartement était devenue un repère, un havre de paix où j'aimais venir me ressourcer. Ce salon était également la chambre à coucher de mon grand-père. Dans le fond, trônait un lit colossal, marocain, lui aussi, qu'il recouvrait chaque matin d'un couvre-lit brun qui ressemblait à la peau du yéti. Je n'ai jamais vu ce lit défait. C'est un détail me direz-vous. Il n'en était pas moins révélateur, à mes yeux, d'une composante du caractère de cet homme. D'une certaine manière de ne pas se laisser aller. D'un certain ordre qu'il mettait dans sa vie.
Je suis assis dans le grand salon, dans le fauteuil où mon grand-père avait l'habitude de s'asseoir. En face du mur où étaient accrochés deux tableaux qu'il avait peint au Maroc. C'était en quelque sorte comme deux fenêtres ouvertes sur tout un pan de sa vie. L'un de ces tableaux représente une place qu'il avait peinte à l'ombre d'un eucalyptus. On voit d'ailleurs les branches retomber sur l'avant du tableau. Sur l'autre toile, un chemin mène à la mer. Un petit âne chargé d'un lourd fardeau y chemine. Je sais que le vieil homme passait des heures à les contempler.
Tous ces petits éléments que j'évoque trop brièvement tentent de rendre compte de l'épaisseur de ces lieux. Qui étaient imprégnés de la présence de mes grands-parents. Je les évoque tout en sachant que les mots seront toujours insuffisants pour décrire tout ce que j'ai pu y percevoir de manière informulée. Ce que j'ai pu éprouver dans ce salon, seuls ceux qui s'y sont trouvés auront pu, peut-être, l'apprécier. Pour tout autre, ce n'est qu'une coquille vide qui flotte sur les mots de cette chronique. Les quelques photographies qui me restent ne pourraient que rendre compte de la topographie des lieux. Je ressens pourtant le besoin d'en parler. Non pas pour conserver le souvenir d'une époque révolue - à quoi bon - mais plutôt pour partager un vécu qui a avoir, tout du moins c'est ce qu'il me semble, avec celui de beaucoup. De me mettre en relation avec d'autres qui ont eu un grand-père et une grand-mère qui ont compté pour eux. Partager pour rappeler à d'autres une expérience commune. Ou une expérience différente. Ce qui est encore une manière d'enrichir les multiples facettes d'une même réalité. De favoriser le dialogue. Avec soi-même tout d'abord. Et ce qui fait nos vies. Sa substance intime.
Aujourd'hui les rideaux rouges se sont refermés. Mais dans les coulisses de ma mémoire, mon grand-père et ma grand-mère sont assis là, dans le grand salon.
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J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du maga...