Ces crétins, au bord du lac, qui non content d'avoir pêché deux poissons pour les suspendre à un arbre dans un sac en plastique rempli d'eau, ont quitté la plage, ivres en les oubliant là. Ils ont tournés toute la nuit dans cette petite poche éclairée par un filet de lune, victimes de l'incommensurable idiotie du joyau de la création.
Quand je vois comme ce seul carré de chocolat noir au piment rouge a fondu sur ma langue en s'étirant délicieusement sur mes papilles, les tapotant comme les olives sur les cordes d'un piano, en prenant langoureusement tout son temps, oubliant même qu'il eût convenu de cesser me trémousser si longuement, revenant brutalement à lui pour me planter une dernière pic comme le matador dans le cou du taureau avant de me lancer un Ciao bello du fond du palais qu'il s'apprête à quitter, je me demande comment j'ai pu croire un seul instant que j'éprouverais un quelconque plaisir à me décharger une plaque entière au fond de la bidoche, comme un camion les poubelles le lundi matin. Et ce qui m'inquiète, c'est qu'il y a tant d'autres choses envers lesquelles je dois avoir la même négligence.
La saga familiale de Henri Troyat, Les semailles et les moissons, raconte l'existence ordinaire d'une famille française du début du XXe siècle, à travers les destinées de deux héroïnes: Amélie et Elisabeth, sa fille. L'auteur restitue avec talent l'atmosphère d'une époque, grâce un fourmillement de petits détails réalistes. ... [+]
Les semailles et les moissons - Henri Troyat
We are such stuff
As dreams are made on; and our little life
Is rounded with a sleep.
(Shakespeare, The Tempest)
La saga familiale de Henri Troyat, Les semailles et les moissons, raconte l'existence ordinaire d'une famille française du début du XXe siècle, à travers les destinées de deux héroïnes: Amélie et Elisabeth, sa fille. L'auteur restitue avec talent l'atmosphère d'une époque, grâce un fourmillement de petits détails réalistes. On y est: le village de la Chapelle-au-bois et la forge du maréchal-ferrant Jérôme, le père d'Amélie - l'odeur de la corne de sabot brûlée; le Paris d'avant-guerre, avec ses calèches; le café Le Cycliste couronné dont le jeune couple, Amélie et Pierre, deviendra propriétaire - avec sa clientèle d'habitués, comme l'équipe des gaillardes lavandières du mardi; l'attente à l'arrière durant la Première Guerre mondiale - les courriers reçus avec angoisse, les tentatives pour se rejoindre sur le front; le pensionnat religieux de Mlle Quercy - les premiers questionnements d'Elisabeth sur la mort suite à la perte de sa camarade de classe, Françoise, et de la petite grive retrouvée morte; les cousins instituteurs - une famille d'enseignants de province, laïques, passionnés de pédagogie. Troyat compose son récit à partir de ce qu'il y a de plus familier. On participe au quotidien de la famille Aubernat-Mazalaigue au jour le jour, dans ce qu'il a de plus banal, usuel, coutumier. Les questions que se posent les personnages, leurs préoccupations concrètes, sont celles de tout chacun: le repas du soir, le choix d'une robe, la recherche d'un métier, mariages et enterrements, les coups durs de la guerre, l'éducation d'un enfant, la découverte de l'amour. Troyat se refuse à l'extraordinaire alors que lui-même a si bien su nous le conter. Pensons à ses biographies de Pierre le Grand, Ivan le Terrible, Tolstoï, Dostoievski ou encore Verlaine. Le rabelaisien, l'hugolien ne lui sont pas étrangers. Cet homme connaît la complexité de l'âme humaine, la splendeur et la déchéance qui peuvent se mêler dans un même cœur. Je trouve même extraordinaire d'avoir réussi à faire un récit aussi peu spectaculaire, qui s'attache à décrire ce qui nous est le plus familier, le plus proche.
J'ai englouti les centaines de pages de ce livre, comme on dévorerait les kilomètres sur une autoroute la nuit, avec, au fil des jours, ce plaisir de savoir que j'aurais des heures heureuses, pas très compliquées, ce roman n'étant pas foudroyant, mais douces. C'est un des grands bonheurs de la lecture de nous permettre de vivre avec, de se prolonger au-delà de soi-même par un surplus de réalité, de vivre à d'autres époques, dans d'autres lieux, d'être confronté à des situations inédites. Lire, c'est s'augmenter. Avec Les semailles et les moissons, je me suis souvenu de l'odeur de la corne brûlée, j'étais assis dans la forge de Jérôme Aubernat, j'ai partagé quelques heures de son travail. Je me suis retrouvé avec Elisabeth sur les bancs d'école de Mlle Quercy ou de l'oncle Julien, me remémorant la lumière printanière qui éclairait la grande salle d'études surveillées de mon enfance. J'ai frémi en imaginant que je n'aurais peut-être pas su résister à une passion destructrice comme celle qu'elle vit avec le séducteur-esthète Christian Walter. Je me suis accoudé au bar du café Cristal, l'autre café des Mazalaigue, en me rappelant à mon tour d'un certain café algérien à Genève, "Chez Saïd", où, adolescent, j'ai rencontré un scribe, cher entre tous, Georges Haldas. La littérature est un pétrin dans lequel on se mélange pour enrichir nos saveurs et nos savoirs. Ils vont s'incorporer à notre propre essence, se digérer et se métaboliser - le plaisir de lire se charge de tout le processus. Le roman, la poésie nous éprouve bien avant de nous donner à penser. La lecture est organique, elle est une faculté vitale - qui a malheureusement tendance à s'altérer dans notre société de la dispersion, avec les réseaux sociaux et autres ennemis probables du temps intime, du rapprochement de soi. Quand je lis, j'écris l'histoire une nouvelle fois, je la tresse autour de mon vécu et surtout ma sensibilité. Dans son roman, l'écrivain n'aura pas besoin de m'en dire trop, je lui sais même gré qu'il ne m'en dise pas trop. J'imaginerai à ma guise que cette héroïne est blonde ou la forme des lettres d'or de l'enseigne d'un restaurant, l'atmosphère qui règne dans cette petite chambre proprette où les amoureux se retrouvent pendant une trêve sur le front. Un des dons de la littérature consiste à mettre en branle notre grande machine à sentir pour nous souvenir, pour extraire et partager nos propres histoires, découpées dans le tissu de notre vie qui contient toujours un bout de celle de tous. Et, pourquoi ne pas se mettre à raconter à notre tour, avec les moyens du bord? Peu importe que ce soit fait de bric et de broc. Penser que notre petite histoire n'intéresse personne, c'est gravement se fourvoyer - j'irai même jusqu'à dire que, parfois, c'est une lâcheté, une solution de facilité pour s'effacer, se nier, se dévaloriser. Ce qui compte, c'est de broder un bout de soi sur la grande tapisserie des travaux et des jours, des douleurs et des joies. Ce qui compte, c'est de ne pas laisser passer en vain.
Un homme écrit pendant quatre ans un livre sur Facebook et au moment où il le sort, il dit que c'est une révolution, il compare son fondateur, Montagne de Sucre, à Bill Gates, il dit que c'est une révolution. Evidemment. Il n'a pas autant travailler pour dire que somme toute, Facebook, ce sont trois malheureux isolés dans la facebook.
Découverte du jour: Biréli Lagrène. Les notes s'arabesquent sur sa guitare comme des moineaux joyeux. Avec Django, tout proche.
L'autre jour je faisais une sieste tandis que se jouait le premier match de coupe du monde de mon pays. Lorsqu'il y eut un goal, je ne pus deviner, depuis ma couche qui avait marqué, car les supporters heureux vociféraient leurs joies en émettant des cris qui n'avaient pas de colorations nationales.
Interview Roger Pol Droit sur son livre sur l'éthique. Je suis étonné lorsqu'il affirme que, si une thérapie pour sauver une personne coûte le même prix qu'une thérapie qui peut en sauver 100'000 personnes, alors, il faut sauver les 100'000, aussi dur cela soit-il pour celui qui reste sur le carreau. Je ne suis pas chercheur au CNRS, mais enfin, intuitivement, je me demande s'il ne prend pas le problème un peu rapidement en posant déjà comme acquis que la question de la santé d'un être humain doit être abordée sous un angle économique. Toutes les réalités humaines doivent-elles être prise par le petit bout de la lorgnette? Et au point de vue éthique - pour le peu que je comprends à ce mot - je pense qu'il y aurait pas mal d'autres domaines de la vie économique qui pourraient être revus avant qu'on en arrive à faire un ratio quantitatif que je trouve naturel, mais très peu humain.
J'ai connu un célibataire pour qui c'était une obsession de trouver le canapé qui lui conviendrait le mieux, et aucun ne convenait. Il dépensait une énergie délirante à aller les essayer, les comparer, voire même à dépenser une fortune pour en acquérir un pour finalement le mettre à la cave. J'ai compris qu'aucun ne lui conviendrait jamais tant qu'il ne comprendrait pas que c'était sa manière à lui d'éluder une autre question, ô combien plus cruciale me semble-t-il dans une vie humaine: la recherche de la personne avec qui il pourrait enfin s'asseoir, apaisé, sur son canapé.
Remarque crétine, lue sur amazon.fr, d'un internaute qui nous met en garde contre des traductions du Tao qui seraient empreintes d'un "relent de christianisme". Mais si cette traduction à mauvaise haleine, c'est peut-être bien parce qu'elle n'a pas sur trouvé son élan pour nous donner à sentir le tressage de deux traditions si riches, soeurs peut-être même dans leur différence. Parce que le traducteur a été trop hésitant à confirmer le sentiment qu'il y avait là des points communs troublants. Deux sœurs différentes, mais d'une même lignée d'humanité.
Le profil de notre société est d’aplatir tout ce qui prend de la place - contrairement à l'obscur Moyen-Âge qui dressait ses cathédrales encombrantes vers le ciel. Plus c’est plat, plus c’est classe. Ce qui est quasiment invisible, ce qui ne prend pas de place dénote un goût sûr. C’est l’ère du bourré-de-technologie-mine de rien. Faudrait être une pomme pour prôner le volume alors que l’idéal est un corps filiforme. L’appartement vide ne sera plus un signe de pauvreté - "je ne peux pas", mais de richesse d'intérieures - "j'ai tant que je ne peux même plus te le montrer".
J'observe depuis ce matin mes nouveaux écouteurs sans fil qui non seulement n'ont pas de fil pour acheminer le son, mais n'en n'ont pas non plus pour se recharger - et ils se rechargent. Quel miracle! Je me demande si, en mettant ma tête à côté, le support chargeur pourrait en faire de même pour mes batteries.
J'ai l'écriture jubilatoire - enfin, moi je jubile, c'est déjà pas mal - et lente. Je peux mettre deux heures ou deux ans pour écrire une chronique. Par exemple, j'en ai une en tête depuis 7 ans, "L'arbre à logis", qui raconte l'histoire de la cage d'escalier d'un immeuble. Mais rien ne presse. De toute manière, une cage d'escalier ne disparaît pas comme ça.
Si je dois vite faire ceci ou cela durant un film d'action, je ne mets pas sur pause, je sais à la louche qu'il y aura trois morts de plus et deux coucheries à mon retour. Mais pour un documentaire de Raymond Depardon, où tout est dans le détail, dans l'intime calme, il est évident que je ne veux rien manquer!
Une page qui tourne, c'est un pas. Au fil de la lecture, aussi gros puisse être l'ouvrage, j'ai un savoir des doigts qui me fait aisément remonter le sentier, je reconnais les endroits où je suis passé, je me souviens même bien souvent de quel côté de la route se trouvait un paysage, à droite ou à gauche. Face à ma tablette électronique, j'en suis tout à fait incapable. C'est comme un faux livre qui serait vide derrière. Je le retourne, je cherche où sont les étapes parcourues et je vois le logo du fabricant. Magie! On m'aurait trompé? Je suis comme les congolais grossièrement caricaturés dans Tintin au Congo et qui lancent leurs sagaies contre l'écran sur lequel est projeté le film lorsqu'ils voient le méchant arrivé. La page d'un livre électronique n'a pas d'histoire.
Question récurrente chez les garçons valant comme un test de fidélité: "Si telle ou telle fille (par commodité, je ne nomme personne, des dizaines de prénoms me viennent spontanément à l'esprit) se mettait nue devant toi, tu ferais quoi? Tu pourrais résister à ses avances?" Cette question est une ineptie, car, si cela se produit, il y a de bonnes chances que ce soit surtout parce qu'on a ouvert toutes grandes les portes de l'infidélité et que la demoiselle n'avait plus qu'à entrer. Pour parodier Sun Zu, je dirais que c'est avant de coucher qu'on choisit de tromper.
Une compagnie de disques américaine est venue proposer 7'000'000 de francs à des moines bénédictins de l'Abbaye Santo Domingo de Silos pour faire un nouveau disque, suite au succès de leur premier enregistrement. Pour toute réponse, ils ont fermé les portes de leur abbaye. Les heureux hommes! Je vois dans ce refus un grand soulagement, la capacité de ne pas accepter ce qui serait peut-être devenu un bagage trop lourd pour continuer à voyager léger, un chant si pur aux lèvres.
Grosse, grosse crise de larme de la toute petite fille que garde la grand-maman qui habite au-dessus de ma tête. On sent que la seule manière de la calmer, c'est aimer, ne pas trop stresser - parce qu'elle a un sacré coffre, et attendre que ça passe en espérant qu'elle ne trépasse pas des contradictions qui la font se rebeller si fort contre tout.
Qui suis-je pour me faire juge de toi que je connais si peu ou à peine? Pour te soupeser sur le grill du négatif en mettant le poids de mes frustrations et de mes contradictions dans la balance? Pour t'évaluer à l'aune de mes faiblesses, de toutes les carences que je n'ai pas su restaurer? J'édicte des normes aléatoires auxquelles je ne me plierai jamais, bien entendu. Si l'amour passe par le regard, les préjugés les plus ignobles aussi. [... +]
La paille et la poutre
"De la mesure dont vous mesurez, on vous mesurera." (Evangile de Matthieu, 7/4-5)
"Pourquoi vois-tu la paille dans l'oeil de ton frère, alors que dans le tien tu ne remarques pas la poutre?" (Matthieu 7/6-7)
C'est une bonne partie de ma charpente intime que je suis sommé de rebâtir si je veux te recevoir comme il se doit, sous un toit solide, dans une pièce vaste, à l'abri des intempéries et des tares que je pourrais projeter sur toi. Oui, je veux t'accueillir dans un foyer en paix, à une table où tu pourras t'asseoir, une table où tu ne te sentiras pas limité en tous sens par des regards qui te scrutent, mais sous laquelle tu pourras étirer longuement tes jambes et savourer le plaisir d'un havre de paix qui aura la couleur rougeoyante et chaleureuse des vins que nous boirons. Nous aurons les papilles enchantées de mots et de mets, et aussi de silence - car nous aurons confiance. Je ne nous souhaite rien de plus simple et d'évident qu'un coeur qui bat généreusement, nonchalant de nos manquements respectifs. Car je sais bien qu'à chaque anicroche que je pourrais relever, tu pourrais faire de même. Nous ne sommes qu'humains, donc toujours un peu tordus, ce qui devrait aussi nous rapprocher, au lieu de nous séparer. Conscients que nous sommes déjà toujours un sacré chaos en soi, nous n'aurons pas le toupet d'avoir des attentes rectilignes l'un envers l'autre. Ainsi, nous pourrons être indulgents sans être complaisants: nous n'aurons pas à baratiner pour parler, sachant que chacun aura la bienveillance nécessaire envers l'autre.
Et tu pourras repartir confiant. Après ton départ, la maisonnée ne chuchotera pas les ritournelles banales que ressassent tous ceux qui ont épié au lieu de partager... "Tu as vu comme"... Nous n'aurons rien vu de cela, car ce n'est pas ça que nous aurons regardé, mais bien plutôt la joie que tu auras eue d'être parmi nous, et c'est bien tout ce qui compte. Et tu ne sauras pas combien ta présence nous aura requinqués, fortifiée, et toute la reconnaissance que nous avons pour qui tu es. Ce que nous n'aurons pas compris de toi n'attisera pas le feu de nos commentaires mais sera tenu pour cette part d'altérité qui ne peut évidemment jamais être complètement assimilée. Nous ne chercherons pas à réduire l'énigme que tu pourras être pour nous; au contraire, elle sera une invitation à veiller et à continuer à oeuvrer pour mieux saisir tout ce qui fait ton humanité, et la nôtre au demeurant. Nous nous ferons un exercice de ne pas te démanteler en petites remarques et autres notules ineptes, car nous savons de mieux en mieux que nous n'en savons rien, et qu'il n'y a certainement rien de plus urgent que de nouer des fraternités fécondes.
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Les passages de l'Evangile de Matthieu sont extraits de la Bible de Beaumont, annotée de manière très judicieuse par le bibliste Stanislas Lyonnet, ami de Frère Roger de Taizé qui lui-même, à la fin de sa vie, aimait se référer à cette édition.
Image - Jérôme Bosch, Le portement de la croix.
"Heureux les doux! Il hériteront de la terre." (Evangile de Matthieu, 5/3)
C'est bien écrit: "de la terre". Pas un hypothétique royaume dans les cieux, mais sous nos pieds. Celui qui sait nourrir et faire croître son fond de douceur reçoit son lot de terre, de vie sur terre, il fait moisson de son passage ici-bas.
C'est bien écrit: "de la terre". Pas un hypothétique royaume dans les cieux, mais sous nos pieds. Celui qui sait nourrir et faire croître son fond de douceur reçoit son lot de terre, de vie sur terre, il fait moisson de son passage ici-bas.
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J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du maga...

