Certaines femmes ont des cœurs de vieux chiens de ferme teigneux: elles s'imaginent que tous les hommes sont comme le gus qu'elles ont épousé et qui n'a pas manqué de les quitter. Et lorsqu'on leur suggère de refaire leur vie, elles vous disent tout de go qu'un mec, ce sont des chaussettes sales qui puent et qu'elles ont donné. L'amour vu sous l'angle du linge sale, évidemment, c'est répugnant. Mais ce que je trouve encore plus repoussant, c'est l'image qu'elles ont des hommes et la raison qu'elles se sont faites de ne plus aimer.
Est-ce que les personnes qui n'ont pas de natel sont moins heureuses à Nouvel An de ne pas être sur la mailing list de ceux qui smise à tout vent? Ce qui veut dire que si on veut leur souhaiter la bonne année, il faut le faire de vive-voix, c'est pénible, on doit les appeler, véritablement communiquer avec eux.
C’est souvent en prenant soin d’autrui qu’on commence par prendre soin de soi
J'ai l'impression que notre cerveau est beaucoup trop élaboré pour nous, que nous n'avons pas toutes les compétences requises pour en faire bon usage.
Quand on pense à tous les feux verts qu'on peut griller légalement, sans mettre personne en danger, on se demande encore comment on peut brûler un feu rouge!
Georges Haldas fut mon premier maître de quotidien.
Etty Hillesum, Simone Weil: deux femmes géniales, des Fulgurantes, mortes l'une à 29 ans, l'autre à 34 ans.

J'ai rencontré de grands blessés qui comptent parmi les plus beaux vivants que je connaisse.
Je relis certains passages de mes chroniques en m'affligeant par endroit de leur lourdeur. Mais je ne désespère pas tout à fait. Si je m'en rends compte, je suis donc susceptible de m'améliorer.
On en dit trop en pensant bien faire. On se trompe.
Alexandre Jollien, notant que le corps est spirituel. Oui. Est l'inverse. L'esprit est corporel. Tant ni l'un, l'esprit, ni l'autre, le corps, ne peuvent être séparés. Un homme qui soupire d'aise en mangeant un bon plat, pense.
Que dire à celui qui ne sait même plus qu'il peut se régénérer - on le peut presque toujours.
Alexandre Jollien, d'avoir fait de son handicap une de ses trois vocations - père de famille, écrivain, handicapé, réussit au fil de son travail sur lui-même à exorciser un état qui, s'il ne l'avait pas ainsi pris en charge, aurait dû lourdement l'entraver. Au lieu d'en vouloir à la vie, de se plaindre, il en a pris la responsabilité. Belle leçon. Quelles sont les entraves dont je me plains comme d'une punition et qui pourraient être mes chemins de liberté?
Il m'arrive de reprendre une chronique et de la remodeler pour l'amener à dire autre chose. Ce n'est pas de la récupération mais plutôt l'illustration que l'écriture est un matériau vivant, et jamais définitif, comme tout ce qui est vivant.
La vie n'est pas un agent d'assurance. Et les casses ne sont pas toujours indemnisables.
Il y a des couples qui se sentent tellement seuls ensemble, ils se cloîtrent à deux et ne parviennent plus à trouver la sortie salutaire, la rupture qui permettrait à cette poche de tristesse d'éclater et la vie d'affluer. Ils deviennent otages impuissants l'un de l'autre et n'imaginent plus d'autres possibles, tentant de se faire une raison de leur situation, se fondant l'un dans l'autre, ne voyant plus que comme seul horizon le mur de leur mal être.
Aimer optimise notre potentiel résurrectionnel.
«J'ai essayé plus d'une fois, comme tous mes amis, de m'enfermer dans un système pour y prêcher à mon aise. Mais un système est une espèce de damnation qui nous pousse à une abjuration perpétuelle; il en faut toujours inventer un autre, et cette fatigue est un cruel châtiment. Et toujours mon système était beau, vaste, spacieux, commode, propre et lisse surtout; du moins il me paraissait tel. Et toujours un produit spontané, inattendu, de la vitalité universelle venait me donner un démenti à ma science enfantine et vieillotte, fille déplorable de l'utopie. [...] Condamné sans cesse à l'humiliation d'une conversion nouvelle, j'ai pris un grand parti. Pour échapper à l'horreur de ces apostasies philosophiques, je me suis orgueilleusement résigné à la modestie: je me suis contenté de sentir; je suis revenu chercher un asile dans l'impeccable naïveté.» (Charles Baudelaire)
Quel beau texte sur la liberté!
«Le suprême effort de l'écrivain comme de l'artiste n'aboutit qu'à soulever partiellement pour nous le voile de laideur et d'insignifiance qui nous laisse incurieux devant l'univers.» (Marcel Proust)

J'ai déjà relevé cette citation qui me touche particulièrement parce qu'elle exprime la limite de tout travail d'écriture. Ecrire, c'est susciter, suggérer, et puis ensuite, il convient de faire silence, de ne surtout pas tout dire, ce serait fatal. Il y a un bout de chemin, que l'écrivain connaît, et souvent même fort bien, mais il ne peut cependant pas faire l'économie à son lecteur de ces quelques pas qui le mèneront à une révélation, à plus de compréhension ou de lumière.

«La lecture est au seuil de la vie spirituelle; elle peut nous y introduire: elle ne la constitue pas.» (Marcel Proust)

Prétendre le contraire serait mentir, même si, avec beaucoup de bonne volonté, on aimerait aider le lecteur à franchir le gué - on reconnaît facilement ces textes qui aimeraient porter leur lecteur, ils s'amollissent à force de vouloir convaincre, sentir ou penser à la place du lecteur - on tombe dans les bons sentiments. C'est la voix douloureuse de l'aimant qui n'arrive plus à se faire entendre de son amour, et plus il en rajoute, moins il y parvient, plus les portes d'un possible se ferment. Ne nous leurrons Il y a des expériences que nous sommes seuls à pouvoir faire.
Depuis quelques temps, j'ai remarqué que l'authenticité d'un être peut se révéler à travers ses joies, et non pas uniquement à travers sa part souffrante. La manière dont il rayonne malgré tout ce qui justifierait qu'il s'assombrisse, se voile et se morfonde, sa volonté de se tenir droit dans l'adversité, témoigne d'une construction intime qui lui permet de se dépasser, de rester ouvert. 
Son épouse lui a fait quatre beaux enfants, dont deux jumeaux, elle s'occupe d'eux vu qu'ils sont encore en bas âge, elle prend soin de foyer, veille sur les comptes, fait les courses, les repas, et le tout avec discrétion et efficacité, ce qui fait que chacun n'a plus qu'à profiter. Ce qui n'empêchera pas son mari de dire:

- Non, mon épouse ne travaille pas.

Il faudrait prendre une barre à mine pour faire sauter certains verrous langagiers qui sont recouverts de rouilles et de mépris!
L'insolence peut être une politesse, manière de dire à son interlocuteur qu'on le respecte assez pour le croire capable de comprendre qu'on ne croit pas une seule seconde aux inepties qu'il nous raconte.
Les poètes font des métaphores, et même souvent ils font méga fort!
«Un être se rend libre en se consumant pour se renouveler » (Gaston Bachelard, La flamme d'une chandelle)
«Et si la religion, les religions ont un sens, c'est de libérer le fond de bonté des hommes, d'aller le chercher là où il est complètement enfoui.» (Paul Ricoeur)

Libérer le fond de bonté des hommes: quel beau projet.
Formidable idiote, disciple en plus du maître zen Taisen Deshimaru, qui dit avec aplomb à Alexandre Jollien que faire zazen couché, c'est, accrochez-vous, "n'importe quoi". Comme quoi, passer des centaines d'heures assis sur ses fesses, ça n'ouvre pas forcément l'esprit.
En lisant le journal de François Green, je trouve qu'il a le christianisme confortable, tout velours. Peut-être parce que je lis le journal des dernières années - qui est à mille lieues dans le ton et la confiance en soi de celui de Ramuz dont je me sens plus proche, avec ses doutes, sa recherche, ses tourments. Les tourments de Green sont plus terre à terre, comme en témoigne les nombreuses notations où il abhorre son propriétaire qui veut l'expulser, sûr que cela ne se fera pas grâce à Dieu - mais Dieu ne l'entendra pas. Précisons que c'est l'appartement d'un académicien, pas un petit studio, et qu'il trouvera à se reloger pour le moins somptueusement. Le pauvre homme est mis à mal, mais dans une juste mesure. Cependant, je dois dire que je trouve tout de même cette lecture très apaisante.
Ce que j'admire chez Alexandre Jollien, c'est sa ténacité dans sa quête. Il sera une fois philosophe, ne manquera pas de se dire chrétien devant des centaines d'adeptes du bouddhisme avant de dire la veille de Noël qu'il est un bouddha souffrant dans un grand journal romand. Et il ne se contredit dans aucune de ses affirmations, tant il importe peu de savoir quelle forme on donne à sa quête d'authenticité, pour autant qu'elle nous amène vers plus d'amour, de fraternité et de discernement. Car christianisme, philosophie et bouddhisme ne sont que des moyens pour s'accomplir. Il ne s'agit pas d'honorer un dogme, mais d'aller vers une plus grande liberté intérieure.
Ce qui m'a toujours frappé chez Georges Haldas, c'est son profond plaisir de parler des êtres qu'il a connu, de noter un petit défaut qui ne faisait au fond que de montrer toute la sympathie qu'il leur portait par ailleurs. Son approfondissement du message des Evangiles ne l'a jamais, au grand jamais coupé des autres, bien au contraire. De même que le plaisir qu'il avait à fumer un bon cigare, boire un bon vin ou manger une bonne viande était le signe d'une présence absolue à ce qu'il se devait de vivre ici-bas. Il n'a jamais joué au croyant.
Tolstoï qui avec toute sa puissance de feu créatrice écrit un petit Evangile pour les enfants, ça donne forcément quelque chose de magnifique.
D'avoir évité les grands magasins ces trois dernières semaines me donne l'impression d'avoir oublié que c'est Noël, ou de me rendre compte que ce n'est que cela, Noël, une belle journée de neige et l'histoire d'un enfant dans un crèche qu'on m'a raconté, quelque chose de très simple en somme. Et ça me plaît. Alors un joyeux Noël tout simple et désenguirlandé à Toutes et à Tous!
Une des traduction possible du mot «joie» en anglais est «agony». Pas très réjouissant.
Toute personne qui tombe amoureuse est comme Lazare qui sort de la tombe: il se demande comment il a pu vivre en sentant pareillement le cadavre, maintenant que l'amour l'a ressuscité.
Jean de La Fontaine, c'est Lao Tseu qui est revenu expliquer le Tao aux occidentaux.
A partir de moment où tu as l'impression d'être un "Juste", dis-toi bien que tu es en danger et que quelque chose va de travers.
Si je mesure l'écart entre mes aspirations et qui je suis, aucun doute, je suis un fieffé coquin.
Deux citations essentielles du livre Le Christ philosophe, de Frédéric Lenoir. Tout d'abord, celle du Grand Inquisiteur, dans les Frères Karamazov de Dostoievski:

« Et toi tu veux aller au monde les mains vides, en prêchant aux hommes une liberté que leur sottise et leur ignominie naturelle les empêchent de comprendre, une liberté qui leur fait peur, car il n'y a, et il n'y a jamais rien eu, de plus intolérable pour l'homme et pour la société! [...] Il n'y a pas, je te le répète, de souci plus cuisant pour l'homme que de nous trouver au plus tôt un être à qui déléguer ce don de la liberté. [...] Là encore tu te faisais une trop haute idée des hommes car ce sont des esclaves. [...] Nous avons corrigé ton œuvre en la fondant sur le miracle, le mystère, l'autorité. Et les hommes se sont réjouis d'être de nouveau menés comme un troupeau et délivrés de ce don funeste que leur causait de tels tourments. [...] Demain, sur un signe de moi, tu verras ce troupeau de docile apporter des charbons ardents au bûcher ou tu monteras, pour être venu entraver ton oeuvre.»

Et cette autre citation de Kierkegaard tiré de Vingt et un articles:

«Dans la somptueuse cathédrale, voici paraître le Très Révérend et Très Vénérable prédicateur secret et général de la Cour, l'élu du grand monde; il paraît devant un cercle choisi d'une élite choisie et il prêche avec émotion sur ce texte qu'il a lui-même choisi: "Dieu a choisi ce qui est humble et méprisé dans le monde" - et personne ne rit!»
Ta peau est une page blanche qui m’invite sans cesse à imaginer et à créer en caresses et en baisers, en murmures et en souffles, jusqu’à que la marée du désir fasse table rase, te rendant à ta blancheur première et que je puisse à nouveau remettre l’ouvrage sur le métier. J’aime être amnésique de toi, pour me souvenir souvent, comme j’aime écrire des mots sur le sable avant la marée. J’aime être amnésique de toi pour avoir la surprise de te retrouver et décrypter le code que compose ta constellation de grand de beauté que je mouds du regard. J’aime écrire sur ta peau à l’encre de caresses et de regards. Je suis sûr qu’en regardant bien on pourrait constater une légère usure sur le passage de tes omoplates ou tes hanches, car c’est le tracé emprunté par mes doigts lors de leur migration vers tous les ciels de toi. Comme un arpenteur, je n’en finis pas de faire des relevés loufoques, de fausser les chiffres, de ne surtout pas baliser le terrain. Je scrolle la surface de ta peau pour faire défiler notre intimité qui n’en finit pas de se déployer et de s’approfondir. Les amoureux sont des adeptes de l’hypertexte. Chaque partie du corps est susceptible de renvoyer à une autre partie du corps, à un souvenir, un moment, une parole.
Affaire Bernard Rappaz - Les médias n'en finissent pas d'en parler et on apprend aujourd'hui qu'il cessera sa grève de la faim, mais je dois avouer que je ne sais même plus pour quels motifs il mène ce combat.
Ces adolescents, bras ballants, qui ont l'air complètement démunis pour faire face aux quotidiens, aux petites choses de la vie courante, attendant que papa ou maman s'en charge mais qui, dès qu'il s'agit de faire une imbécillité qui va les mettre en danger, rivalisent d'ingéniosité.
C'est à travers des images fragiles que se tissent souvent les liens les plus forts.
Les mots ont leur pudeur, et le plaisir d'être ensemble se dira souvent de mille façons différentes avant de s'exprimer avec des mots, qui ne feront que souligner l'évidence.
Ce qui nous est le plus cher est visiblement ce qui ne se voit pas.
Je crois que les seuls repères qui nous restent, ceux qui résistent au temps, ce sont ceux que nous avons construit dans les bois de l’Enfance et vers lesquels nous sommes retournés, avec quelques êtres chers.
Certains hommes ne voient les femmes qu'à travers des lunettes en peaux de bêtes.
Le corps aimé est le Nord de la sensualité. Il permet de garder le cap.
L'angoisse des parents qui attendent de savoir si leur enfant à ou non le SIDA, parce qu'il a fait le con lors d'une soirée alcoolisée: l'enfer, c'est ça.
Le Christ philosophe, de Frédéric Lenoir, un joli essai, très pertinent, bien écrit, qui tient toutes ses promesses en s'ouvrant sous le signe du Grand Inquisiteur de Dostoievski et de Kierkegaard. Il nous propose avec clarté et bonheur un retour au message des Evangiles, un message qui est à mille lieues de l'utilisation subversive qu'en a fait l'église en le transformant en instrument de pouvoir - ce point est l'évidence même, l'intérêt de l'ouvrage tient dans la richesse de ses arguments.
On m'avait fait remarquer en écoutant l'art de la cithare Qin - musique chinoise traditionnelle, que c'était de la "musique pour fumeurs d'herbe"! Je ne manquais pas d'être étonné. Pour ma part, j'y vois bien de l'herbe, mais comme une prairie où je vais me délasser et m'accorder avec moi-même, sans stupéfiant d'aucune sorte.
Je vois que Brigitte lance son journal en ligne sur paper.li, et je suis pris d'un léger vertige. Non pas tant sur sa démarche, qui est tout à fait salutaire vu qu'elle agrège du contenu et nous permet ainsi d'un peu mieux nous y retrouver. Non, ce qui me semble vertigineux, c'est la multiplication prodigieuse de voix qui cherchent à se faire entendre sur le web, démontrant bien à quel point il y avait une véritable carence expressive et que beaucoup n'ont pas manqué de saisir l'opportunité de ces nouvelles technologies pour prendre la parole, faire entendre une voix singulière - singulière au milieu de mille, un million, un milliard! C'est presque oppressant. Belle leçon d'humilité en tout cas. Je l'entends, et je n'ai qu'une envie: reprendre mon ouvrage, le ciseler au plus près, œuvrer à faire entendre le murmure d'un petit ruisseau d'eau impeccablement vive, et le laisser filer au sein de ce paysage virtuel, nonchalant de savoir même si on l'apercevra. Cela n'a aucune importance.
Et allez me dire après ça que les gens n'ont rien à dire! Ils ont tous quelque chose à dire, peut-être pas forcément comme ça, avec des mots, sur la toile, mais ils ont quelque chose à dire qu'ils ont besoin de dire.
Aujourd'hui j'ose dire que les amitiés véritables naissent aussi d'un coup de foudre, il n'y a aucun doute. Ensuite, ce n'est qu'une différence de détermination des sexes et des attirances, mais c'est secondaire.
Pivot qui demande à Julien Green s'il regarde la télévision et ce dernier de lui répondre que non, sinon il n'arriverait pas à écrire ses livres. Je vois bien de quoi il parle.
Cette vieille dame, qui vient de reprendre un jeune labrador fougueux qu'elle n'éduque pas, et qui va inévitablement lui poser des problèmes et lui rompre les os. Le précédent, un labrador également, jeune, mort je ne sais plus trop pourquoi, avait exactement le même comportement incontrôlable, et elle n'en finissait pas de batailler, arcboutée sur la laisse pour ne pas se laisser entraîner et lui répétant à tout bout de champ:

- Mais tu ne comprends donc rien! Mais tu ne comprends donc rien!

Et il est évident que c'est elle qui n'y comprend rien, vu qu'elle agit de la même manière avec chaque chien, sans s'apercevoir que c'est bien à elle qu'il incombe de changer d'attitude. Et elle n'a pas manqué de me dire l'autre jour, qu'elle avait toujours eu des chiens. Je trouve ce genre de remarques très éclairantes. Avoir toujours eu des chiens, comme avoir eu plusieurs enfants, ne signifie en rien qu'on sache s'en occuper. Le nombre n'est pas un critère de sagesse, une possibilité d'expériences bien entendu, mais en rien une garantie d'une quelconque capacité à s'occuper d'un enfant ou d'un chien. Il ne suffit pas de se trouver en situation pour acquérir les compétences nécessaires. Le fait d'être dans l'eau peut être propice à apprendre à nager...ou à se noyer.
Qu'est-ce qui suit le Cantique des Cantiques? Le livre de la Sagesse. Merveille.
Chaque mère qui met un enfant au monde fait un sacrifice et pourrait dire: «Ceci est mon corps, ceci est mon sang».
Julien Green a raison de noter que les spirituels préfèrent Marie à Marthe, mais que sans Marthe qui s'affaire en cuisine les ventres resteraient vides.
"En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle." (Amadou Ampâté Bâ)

En Suisse, quand un vieillard meurt, c'est une place qui se libère dans une maison de retraite et souvent un soulagement pour la famille.
Si on regarde bien le ciel, on voit par endroit qu'il est un peu patiné par le passage perpétuel des oiseaux migrateurs.
C'est joli lorsqu'on pense à une personne de se dire que l'adjectif qui lui correspond le mieux, c'est "intense".
Stendhal disait que si un banquier saute par la fenêtre, il faut le suivre, parce qu'il y a 10% à gagner. Et après 1929, il faut toujours le suivre, parce que cela signifie qu'on a tout perdu.
Il ne m'est arrivé que deux fois en trois ans et quelques 4'000 messages de supprimer une note que j'avais écrite sur ce blog. Mais je ne le regrette pas. J'avais fait erreur en croyant pouvoir confier à l'écrit ce qui somme toute comptait plus que cela pour moi. Les mots ont leur limite, celle où la parole ne nous appartient pas uniquement et ne peut avoir de sens que dans l'échange.
Y a-t-il besoin d'être croyant, athée, carré rond ou octogonal pour percevoir le génie de Etty Hillesum disant que si Dieu a un coup de déprime, elle lui viendrait en aide.
De l'Aliochka de Soljenitsyne à l'Aliocha de Dostoievski...
Heureux les couples qui peuvent se dire:
- «Notre quotidien ne s'est pas désenchanté, Nous, ce n'était pas que les sirènes du corps et puis un grand silence et un grand vide, plein de manque.»
Il avait enfin décidé de tout simplement se laisser vivre. Il avait remis son crucifix au mur.
Combien de fois je me suis retrouvé face à un interlocuteur avec des arguments solides, auxquels je n'aurais su que répondre, et qui, néanmoins, était loin de me convaincre. Dans cette situation, que faire?
«Victimes de tous les pays, gardez-vous bien de vous venger, vous ne seriez plus dignes de notre pitié. Ne laissez pas la vengeance effacer l'horreur du massacre.» (Jean Baudrillard, Cool Memories IV)

Sous peine d'être doublement écrasé. Victime une première fois, si elle touche à la famille du bourreau, c'est toute la communauté qui se retournera à nouveau contre elle pour la punir d'avoir voulu toucher un des siens.
«L'absence des êtres familiers qui hantent notre solitude nous laisse sans recours en face des objets matériels; et nous découvrons le décor qui les attire, seulement le jour où cet attrait est resté impuissant sur eux. Certes, je connaissais tous les coins du vaste grenier que j'habite depuis dix ans, et chacun pour moi offre un charme singulier. Mais justement, du fait que tout y jouit d'une vie secrète, rien ne s'en distingue brutalement; et le moindre cahier, le plus modeste outil, se fondent dans ce petit monde amoureusement composé sur des lois de méditation et de rêverie qui le font graviter sans bruit autour de ma pensée. Je ne les vois pas, je les vis. Il n'en est point qui sollicitent indiscrètement mon attention épandue seulement sur ces formes morales qui me les rendent d'un commerce si doux et d'un contact si indéfinissable, quand par hasard ils me viennent sous la main. A ma sauvagerie qui redoute les hommes, conviennent ces mystérieuses relation qui des objets à moi établissent des liens affectueux. Je vis dans une société magique où je ne vois plus la matière, mais la seule forme des signes qu'elle me propose, et je tiens si intimement à ce monde amical que je n'y trouve plus jamais d'obstacle au mouvement de mes songes.» (Henri Bosco, Le mas Théotime)
Entre l'honnête homme français de Montaigne au Juste russe de Soljenitsyne, deux manières d'être au monde différentes. Mais je ne pense pas qu'on choisisse entre l'une ou l'autre. Elles sont données, comme un destin, à l'insu même de celui qui aura la charge d'être un honnête homme ou un Juste.
L'UDC offre une grande chance à tous les jeunes de notre pays. Enfin un combat, pour défendre nos valeurs d'humanité et de bienveillance, pour veiller à ce que notre petite Suisse reste viable et que derrière nos géraniums et nos maisons si proprettes on ne s'en donne pas à coeur joie de mettre à mort les différences qui font notre richesse.
Besoin de faire des lectures qui me prennent aux tripes, qui me rappellent que notre humanité est sans cesse à défendre et à reconquérir, que c'est lorsque je crois que c'est acquis que je suis en danger.
Cette joie infinie de lâcher prise et de se laisser porter par la vie, par ses intuitions, de se réconcilier et d'oser un parcours singulier.
Chaque matin, à l'école, nous étions obligés le Notre Père, et le Je vous salue Marie debout, avant de commencer les cours. Je venais d'une école publique, de quartier, et je devais avoir 8 ans. Je me souviens très nettement du sentiment d'étrangeté que j'éprouvais en récitant ces prières. Je ne me sentais pas concerné. On n'avait d'ailleurs jamais pris la peine de m'expliquer pourquoi je devais les réciter - vu qu'il s'agissait de Dieu, on n'allait pas encore lui demander de s'expliquer. Ce fut une première tentative d'endoctrinement qui explique peut-être la difficulté que j'éprouve face à l'autorité sourde, celle qui s'impose sans prouver, celle qui somme de faire sans engager l'être - le flic qui vous demande vos papiers sans raison, juste pour le plaisir d'exercer son pouvoir. Je ne l'avais bien entendu pas perçu comme tel, enfant. Mais je me souviens bien de ce que je ressentais, de cette impression chaque matin d'assister à un rituel comme on arrive à une fête par erreur. Il me reste nettement le sentiment qu'on me forçait la main et que quelques exercices physiques ou de respiration abdominale eussent été bien mille fois plus appropriés pour un enfant. Alors, chaque matin, je récitais ma fable sans savoir pourquoi. Etonné qu'on me fasse prier un autre père alors que j'en avais déjà un, qui s'occupait de moi. Et je ne comprenais pas pourquoi j'étais un pauvre pécheur. Certes, j'étais régulièrement avant-dernier de classe, mais je ne devais pas tant progresser toutes les années où je récitais ces prières. Et je devais découvrir ma profonde aversion pour le groupe, le groupe soumis à un mentor qui lui dicte sa conduite. Ce qui devait me faire quitter sur-le-champ un spectacle de Michel Boujenah ou ce dernier demandait au public de dire en chœur que je ne sais plus quelle émission télévisée était un épouvantable navet. Et le public de répéter. Et moi d'avoir très peur face à ce phénomène ou le singulier s'efface, abdique toute forme de volonté face à un autre qui lui dit ce qu'il doit faire, dût-t-il être un comique.


Les braises, de l'écrivain hongrois Sándor Márai  - Un roman sur les blessures de l'amitié et l'amour trahis. Une histoire qui s'épluche au fil des pages jusqu'à qu'il ne reste finalement plus qu'une question centrale, celle qui a hanté le protagoniste - le Général - durant quarante et une longues années de solitude et de déchirements intimes. Il finira enfin par la poser, au cours d'un dernier repas, à l'ami qui l'a trahi, Conrad. L'auteur jouera de la tension dramatique qui augmente au fil des pages et nous fait craindre le pire, une issue violente, peut-être un meurtre, tant tout ce qui fut contenu durant tant d'années paraît sur le point d'éclater. Et pourtant c'est tout le contraire qui va se produire. Au moment où le Général pourrait enfin connaître la réponse si chèrement attendue, non seulement il ne l'obtiendra pas, mais en plus, il ne s'acharnera même pas à la connaître. Elle est pourtant là, dans la bouche de l'ancien ami, qui sait lui. Il a lui-même dans la main le journal intime que tenait sa défunte épouse et qui lui confirmerait son funeste pressentiment. Il ne le consultera même pas, se contentant de le jeter dans le feu et de mener le récit dans une impasse vécue comme une libération. Comme si toute cette histoire n'avait finalement plus aucune importance, comme si tout ce qui avait entravé son existence jusqu'à là était devenu soudainement totalement secondaire.

Alors pourquoi? Pourquoi alors qu'il est à bout touchant, ne montre-t-il pas un regain d'énergie pour mettre un point final aux doutes qui l'assaillaient jusqu'à présent? Pourquoi ne veut-il pas connaître la réponse à cette grande question qui l'a tourmenté au point de devenir le sens de sa quête existentielle? - Rappelons-nous que Quête et question sont liées par une étymologie latine commune, quaerere, "chercher". Peut-être parce qu'au moment où se déroule cette histoire, le Général n'est plus qu'un vieillard dans l'âtre duquel il ne reste que quelques braises qu'il ne souhaite pas voir se raviver, mais s'éteindre, tout doucement. Le feu a consumé les bûches dans la cheminée, comme le feu de la passion l'a consumé, anéantissant finalement son désir de savoir, son désir de vengeance, peut-être même le désir d'être enfin apaisé. Et puis, avec le temps, on finit par se réapproprier une souffrance, on panse ses plaies,  et on n'a plus avoir besoin de celui qui a fait souffrir pour être au clair avec soi-même. On a dépassé les revendications au point d'être parvenu à composer avec l'écharde qui nous tourmente, on a appris à vivre avec. Un règlement de compte n'amènerait rien de plus. C'est peut-être pour cela que le roman se termine sans regret, avec ce vieux Général qui est convaincu que ce qui compte, dans la vie, c'est d'avoir vécu une passion, même négative.
Charles Dantzig, Pourquoi lire? Cela fait longtemps qu'un livre ne m'est pas tombé aussi lourdement des mains. On est à mille lieues du magnifique Comme un roman de Pennac. Attachez vos ceintures! "C'est à ce moment incertain que je me suis trouvé dans l'état des miséreux d'Haïti"... Dantzig compare ses troubles d'adolescence au désarroi des Haïtiens après les tremblements de terre de 2010. Il faut le lire pour y croire! Ou alors le voilà nous expliquant que des lectures qui ne sont pas de leurs âges permettront aux enfants de développer leur acuité esthétique. Je crois que la lecture a un rôle autrement plus important à jouer dans le développement d'un enfant - et de chacun:

«Contrairement à la tradition du cogito et à la prétention du sujet de se connaître lui-même par intuition immédiate, il faut dire, écrit Paul Ricoeur, que nous ne nous comprenons que par le grand détour des signes d'humanités déposés dans les oeuvres de culture. Que saurions-nous de l'amour et de la haine, des sentiments éthiques et, en général, de tout ce que nous appelons le soi, si cela n'avait pas été porté au langage et articulé par la littérature.» (Paul Ricoeur)

Lire est une école d'humanité. L'enfant, en apprenant à lire, va apprendre à lire le monde au coeur duquel il devra mettre chaque chose à sa place et prendre lui-même sa place. Rien d'esthétique, au contraire, tout sauf de l'esthétique, car c'est bien de son rapport au monde, aux êtres dont il s'agit - et non de vernis intellectuel. La littérature est le lieu où, comme l'indiquait Roland Barthes, tous les savoirs travaillent. Elle me permet de me plonger dans des imaginaires qui pourront, un jour ou l'autre, devenir ma réalité.

Dantzig est comparable à Justin Bieber qui expliquerait pourquoi écouter de la musique! C'est d'un convenu, d'un nombrilisme épouvantable. Je déteste ces auteurs qui jouent la carte de la connivence avec leur lecteur, d'un air entendu, manière de dire qu'on se comprend. Baudrillard a très bien mis à leur place ce genre de livre:

«Une bonne part de l'écriture contemporaine, romanesque ou théorique, est devenue conviviale - elle marche au forfait, références et clin d'œil à l'appui, clefs en main, message en prime. Elle a cessé de vivre en intelligence avec le lecteur, dans cette complicité "exotique" qui se fonde sur le sentiment aigu de la distance, de la séparation, de la rupture, "une digue qui barre le fleuve de la conscience pour en élever le niveau, intensifier la force et accumuler l'énergie...". La connivence dans l'écriture n'est que le solde de la facilité.» (Jean Baudrillard, Cool memories IV)

Je crois qu'on lui a attribué le prix Giono. C'est stupéfiant lorsque l'on sait que Giono était tout sauf un auteur de divertissements . Pour ma part, je déconseillerai à quiconque veut sonder ses amours de lecture de lire Pourquoi lire?
L'hallucinante tonicité de Vivaldi qui vous saisit l'âme et vous envoie une décharge de joie quasi insoutenable! Pour ceux qui en douteraient, faire l'expérience avec Les quatre saisons ou l'Allegro du concerto en la mineur, opus 4, No 4. Pour ceux qui n'éprouveraient néanmoins rien, mes sincères condoléances.
J'aime l'écriture insurgée d'un Jean Baudrillard, Jean Sulivan, Georges Haldas, Nietzche, Cioran, l'écriture de ceux qui n'ont pas peur de se mettre le troupeau à dos.
Au lieu de lire "torréfié" en Corse, j'ai lu "terrifié" en Corse".
Un souvenir de catéchisme à l'école catholique à laquelle j'allais enfant: Père Colomb qui nous apprenait à gratter une allumette autour de la table de la petite bibliothèque dont je dévorais tous les volumes de la fameuse bibliothèque rose. Souvenir risible pourrait-on croire. Et pourtant, apprendre à allumer un feu, si ce n'est pas un des premiers pas humains d'importance!
Saint Joseph: le patron de tous les pères qui adoptent?
Par bien des côtés, je suis un franc bigot, un crapaud de bénitier. Mais dites-moi une seule fois que je fais partie de la grande famille des "adorateurs du Dieu unique", et là je prends la fuite tout aussi sec! J'ai l'impression d'être un vampire face auquel on agite une gousse d'ail. Rien de tel que de nommer trop clairement ce qui ne serait l'être pour faire fuir les quelques fidèles de trop qui encombreraient les bancs de l'Eglise un dimanche.
J'aime ce discours biblique qui, bien loin des sermons lénifiant et chevrotant des cultes du dimanche, n'hésite pas à nous traiter de chacals aux cœur putrides, de vigiles ivres. C'est affectueusement tonifiant.
Ce qu'il redoutait par-dessus tout dans la perspective d'éduquer un enfant? Que celui-ci se rende compte un peu trop tôt que son père est tout aussi passager que lui sur cette planète.
Raconter la guerre de manière très humaine: un vrai défi!
Une bonne partie du message biblique consiste tout de même à nous rappeler qu'il convient d'avoir peur et que nous ne sommes que de misérables vers de terre.
C'est quand la souffrance vient qu'on voit vraiment ce qui tient dans nos vies. J'ai eu l'heur de voir tout ce qui ne tenait pas, et ce qui devait confirmer ses racines.
Habiter une même vérité, avec ceux qu'on aime et aussi ceux qu'on ne connaît pas. Bien sûr, il y a d'autres vérités, toutes aussi vraies, simplement pour le moment, nous nous sommes retrouvés et reconnus ici. Et c'est bien ainsi.
"Ne te courbe que pour aimer. Si tu meurs, tu aimes encore." (René Char)
Certains font de grandes théories, en vous sortant toute l'armada religieuse, et en faisant même souvent appel à deux religions - oui, parce qu'une seule, ce n'est pas suffisant, et le bouddhisme, c'est tellement plus humain-, alors que leur seul objectif inavoué, mais assez rapidement perceptible, consiste à apprendre à bien se tenir à table. Ce qui veut dire, pour un adulte, apprendre à ne pas faire de crises de nerfs, ne pas couper la parole, ne pas se scruter le nombril en permanence, savoir se mettre à la place d'autrui . Les fondements de la politesse en somme. 

Alors dans ce cas, faut-il vraiment faire appel à Dieu en personne alors qu'une institutrice dédiée suffirait?
L'origine du monde, de Courbet. Un choc, un direct, cru, la tête jetée dans une mêlée de rugby, sentiment de vertige, estomaqué, époustouflé, wouah primal face à tant de justesse, compréhension instinctive que je participe à quelque chose de beaucoup plus vaste et plus primordial que toutes les petites histoires que je peux bien me raconter.
Seul m'intéresse dans ce qu'on appelle pompeusement "littérature" ce qui mène vers cela qui nous est commun. Le reste m'a toujours semblé décoratif.
Une personne m'intéresse par les questions qu'elle se pose et la façon qu'elle a de les interroger à travers ses activités quotidiennes, d'y répondre en actes.
J'ai croisé trois mathématiciens qui me regardaient en souriant. Je me suis aussitôt dit que je devais avoir une tête d'équation mal résolue et que, pour eux, c'était une évidence!
A chacun sa Bible. Moi, c'est le Dictionnaire historique de la langue française d'Alain Rey. Des heures de carottage au coeur des mots.
Elle a beau dos, la sexualité, comme échappatoire pour ne pas assumer les vraies questions qui nous sont posées.
Je me contrefiche d'être intelligent! Je veux être vivant!
Nous sommes tous de petites parcelles de chair qui portent en elle un grand mystère.
Le courage qui perd son A est bon pour la soupe.
C'est bien la vie et toute la passion et l'amour qu'il y a chez un être qui lui permet de ne pas courir à sa perte, et non sa simple raison.
Le travail d'un lettré: mettre un peu d'esprit dans la vie.
Certains ont des espoirs d'au-delà à la mesure de leur égocentrisme.
On commence à aller beaucoup mieux le jour où on admet qu'on peut très bien vivre - et même vivre mieux -  sans s'éreinter à devenir la figure idéale qu'on se fantasmait de devenir.
Profession? Scribouilleur ou, pour me donner un petit peu plus de contenance: enlumineur du quotidien.
Prenez un enfant, faites-le tourner dans tous les sens entre ses parents comme un derviche tourneur et étonnez-vous que l'adulte qu'il est devenu peine à trouver ses re-pères.
Là où est notre nous, là est notre trésor.
Je donne une grande partie de ma vie aux mots, écrits et lus, et je n'ai pas une seule seconde l'impression de la perdre, au contraire.
Un mot que je n'aime pas: surnaturel. Le surnaturel, c'est une manière qu'a l'esprit de faire joujou à bon compte pour ne pas se fatiguer à chercher du sens.
J'ai dû passer une expertise psychiatrique pour des raisons administratives. Les questions faisaient froid dans le dos, j'avais l'impression d'être jugé comme on subit un toucher de la prostate ou une palpation des testicules à l'armée. Ca sentait la psychiatrie crue, la sueur de la peur sur la sangle de la camisole de force, la grille des barreaux de l'asile. Comment peut-on évaluer un être humain ainsi? Ca me dépasse.
Du bonheur absolu d'être pris en sandwich entre la blancheur de la neige et le bleu du ciel!
Merci, Monsieur Pennac, d'avoir eu l'excellente idée d'écrire Chagrin d'école. Votre livre m'a permis de me réconcilier avec le cancre que je fus. Et vous avez bien raison de dire qu'un mauvais élève souffre d'être...mauvais. Quand il s'en vante, s'il joue les durs, c'est parce que sa médiocrité le rapproche un peu du voyou. Fragile gloire.
L'insomniaque s'interdit de rêver, pas de cauchemarder.
La fraîcheur de la parole de Frère Roger... Nous sommes tous des chercheurs, en quête, peu importe après que ce soit une quête chrétienne, bouddhiste, poétique ou autre. Nous allons de découverte en découverte, partageant parfois avec d'autres nos expériences, nos questions, nos doutes. Et Frère Roger nous met en garde contre ceux qui prétendent être des "maîtres spirituels", debout sur leur escabeau d'orgueil.

L'écrivain amoureux dit:

- Les retours à la ligne de ma vie s'écrivent sur le contour de tes hanches, mes exclamations sur la pointe de tes seins, les silences sur ton ventre.
Avoir les pieds sur terre et faire silence. Une seule et même chose, selon qu'on se situe d'un point de vue extérieur ou intérieur.
La neige me rappelle que le silence est la nature première de la nature, celle que je connais, celle de par ici. Cette nature qui est la mienne également, j'ai tendance à l'oublier. J'éprouve un profond apaisement en pensant que tout notre baratin intime ne compte pour pas grand-chose au regard de ce terreau de silence - sur lequel viendront croître et se nourrir nos récoltes à venir.
Ce qui me fait me sentir seul sur terre? Imaginer qu'un jour, proche, les jeunes gens n'aient plus comme référence que Justin Bieber ou une copie conforme, et ne sachent absolument plus qui est Jean de La Fontaine. Cette remarque fera peut-être sourire. Mais je suis convaincu que c'est très grave.
Sociologue des religions. Qu'est-ce à dire?
J'ai l'impression de vivre dans une société où la question de Dieu n'aura même plus besoin d'être posée. On ne saura même plus de quoi il s'agit.
Cérébral rime souvent avec carcéral.
Un livre qui ne nous humanise pas est de la bouillie pour mort.
"La méthode authentique consiste à ne rien faire de spécial." (Tao-hsin, 579-650, quatrième patriarche du ch'an - zen).
Celui qui sait s'absorber dans ce qu'il aime est un heureux.
Il neige d'une première vraie belle neige dans le petit village où j'habite, et que l'atmosphère est idéale pour allumer une bougie, me faire un thé bien chaud et lire jusqu'à ce que je franchisse tout naturellement la limite entre le texte et les songes et que je m'enfonce dans une sieste royale.
C'est très bêêête d'avoir confié au mot "alphaBÊTisation" le soin de désigner une des missions humaines les plus fondamentales.
N'est utile que ce qui nous rend heureux. Et ne nous rend heureux que ce qui est emprunt d'amour. Amour de, amour pour, amour avec. Le reste, ce ne sont que des balivernes.
Cette jeune femme qui raconte en riant à son amie qu'elle s'est couchée à 21h un samedi soir et que cela lui a rappelé qu'à vingt ans, il aurait fallu l'assommer si on avait voulu la voir au lit à cette heure. Et moi de tenter de me rappeler les samedis soirs où j'avais consenti à me coucher plus tard.
Lorsqu'on voit tous les soucis qu'on s'épargne en prenant quelques minutes par jour pour se laver les dents, on pourrait se dire qu'il doit bien y avoir d'autres pans de notre existence qui, moyennant quelques minutes par jour, s'en porteraient mieux.
Une homme qui voit son épouse se mettre à faire de la couture ou à tricoter peut légitimement être pris de panique.
"Nous croyons que ce qui arrive, notamment dans les relations humaines, nous tombe dessus. En réalité, le plus souvent, le mouvement part de nous..." (Jean Sulivan, L'écart et l'alliance)
Jésu(i)s.
Cette bijouterie qui n'a rien trouvé de mieux que d'appeler son pendentif diamant en forme de crucifix "fashion".
Je me méfie lorsque je deviens trop intelligent ou trop littéraire. Je sais que j'y perds.
Sur l'étal d'un brocanteur, je me demande contre quoi on me troquerait.
“Rendre au mot cette capacité de susciter des présences” (Yves Bonnefoy)
- Dieu n'existe pas, lui dit-il.

Et l'autre de lui répondre:
- Je vous crois.
Les anges existent, c'est certain.

"...en songerie cloutée de petite douleur." (Brigitte Celerier)
"On pourrait lire (si l'on vivait assez longtemps) tous les livres du British Museum et rester cependant une personne franchement illettrée et sans instruction; mais si on lisait dix pages d'un bon livre, mot à mot - c'est-à-dire avec une véritable acuité - on serait une personne instruite. L'unique différence entre une personne instruite et une autre qui ne l'est pas tient à cette acuité." (Borges)

Une lecture inspirée, une juste attention portée à ce qu'on lit et une prise en charge du sens qui se révèle. Tout est là. Une lecture vivante. L'esprit ou la lettre, comme toujours.


"Aime et fais ce que tu veux." (Saint Augustin)
Un des plus grands maux de l'homme, et en particulier de l'homme occidental, est de vouloir avoir raison. Et la science n'est pas là pour arranger les choses. Une grande sérénité soufflerait sur le monde si on comprenait qu'avoir tort ou raison n'a aucune importance. L'essentiel n'est pas là.
Comment l'Inquisition a-t-elle pu exister, comment l'homme a-t-il pu se leurrer au point de réussir à croire qu'un consentement acquis par le fer était valable. On voit bien qu'il ne s'agit plus de religion, mais de destruction - bien que les deux mots me semblent parfois frères.
Que répondre à ma petite soeur qui me dit que Dieu n'existe pas. Je ne peux pas lui donner tort. Et il ne s'agit pas d'avoir raison.
Bien évidemment que les anges ne sont pas blancs, bien au contraire, ils sont bariolés de couleurs.
J'ai en moi les germes de la jalousie, de l'envie, de la petitesse et autres acariens minables et il convient que je me traite avant qu'ils ne m'envahissent!
Le détachement va de soi pour celui qui veille à se mettre à sa place et à nouer de justes attachements, confiant que le fruit de cet équilibre trouvé détachera tout naturellement les pelures superflues, comme la plaie guérie détache sa croûte, comme le fruit mûr fait sauter sa cosse ou l’enfant se sépare du ventre de sa mère. La naissance amène au détachement, c’est elle seule qui compte. En devenir, je me dépouille de tout ce qui est de trop, qui ne me sert de rien et m’alourdirait dans ma marche, je ne m’encombre pas de ce qui viendrait ralentir mon pas. Je sais où je vais, vers ma vaste paix insoucieuse. Juste place, justes attachements, pleine réalité. Je me sais capable de cette négociation avec le Réel au sein duquel je veux résider, en supporter les rudoiements qui me donnent de m’éprouver vivant. Je pourrais toujours me vanter d’être détaché une fois le combat gagné, l’effort réalisé, la prise de conscience faite, mais à quoi bon?
Il m’arrive de croiser des mots qui ne m’évoquent rien. Le détachement est l’un d’entre eux. Il ne fait pas partie de mon dictionnaire intime et de toute manière “sérénité” a pris la place depuis longtemps, comme un chat qui s’est lové dans un coin du foyer. Il est imperturbable, il sait qu’il est à sa place, qu’il remplit une fonction essentielle à l’harmonie du lieu. Mais je me méfie du détachement, je le considère même comme un intrus drapé sous les parures d’un hôte prestigieux: drapé d’Orient, il fait miroiter des reflets de béatitude et d’au-delà trompeurs. Il me propose des exercices de lévitations qui ne sont utiles qu’aux astronautes et à tous les adeptes de l’apesanteur. Pour ma part, je préfère sentir le sol sous mes pieds, marcher sur mes sentiers, avancer avec peine, transpirer, pester, endurer, mais être de plain-pied dans ma réalité.
Pour se sentir aussi fécond qu'une femme enceinte, un homme peut lire Bachelard. Il éprouvera la joie d'un avenir de mots qui prend corps en lui.
"La conquête du superflu donne une excitation spirituelle plus grande que la conquête du nécessaire. L'homme est une création du désir, non pas une création du besoin." (Gaston Bachelard, La psychanalyse du feu)
Il comptabilisait sur son mur facebook qui l'avait ou non félicité à l'annonce de la bonne nouvelle, scrutant attentivement ceux qui manquaient à l'appel pour ne pas oublier de s'en souvenir le jour venu.
Les liens monstrueux que développe l'enfant battu qui préfère être battu dans l'espoir d'un jour être aimé plutôt que d'être séparé de ses parents.
Mes attachements ordinaires font de ma vie quelque chose d'extraordinaires.
J’entretiens un rapport nourricier avec certains mots chers. Il me suffit de les convoquer pour que je me sente bien, comme avec des amis retrouvés, ils ont une aura bienfaisante, protectrice, ce sont des guides et des étoiles, ils sont riches de sens, de pollens qui n’en finit pas de me féconder, de fleurir mon jardin.
Découverte de la poésie de Claire Genoux et tout de suite un écho, celui des vers de Silvia Baron Supervielle. Mais ne pas trop vite associer, laisser la chance à ses vers de n'être que les siens. Goûtons l'éveil du "verbe assoupi dans sa robe de suie."
"Des lecteurs qui ne savaient pas encore que tout est dans le texte, c'est-à-dire en eux-mêmes, m'avaient invité à les rencontrer, une fin de semaine de Pentecôte, près de la mer." (Jean Sulivan)
"Méditer, c'est penser, passer d'une idée à l'autre, parfois s'éblouir de son propre éblouissement. Prier, c'est être pris, devenir humble et intraitable, docile et souverain. Ainsi vous pouvez parler aux arbres, à la mer, avec la voix de Dieu, ordonner aux nuages." (Jean Sulivan)
Lire Jean Sulivan à petites doses, par petites lapées. C'est si nourrissant.
Observez un petit enfant d'une quinzaine de mois. Il capte toute votre attention, il vous prend en otage et en plus il vous rend gâteux tandis que lui, que fait-il? Rien! Si ce n'est vider sa caisse à jouets en lançant ses petites voitures parterre, quand ce n'est pas la télécommande du téléviseur, un verre, un couteau. C'est une entreprise de démolition à lui tout seul - et il convient de trouver cela formidable. Il ne cesse voluptueusement de se mettre en danger, trop content que ses parents ne manquent aucune occasion de le sauver - comme il est important! (Je dois avouer avoir eu la pensée mesquine qu'il ne serait pas impossible de le laisser s'étaler parterre.) Il ne construit rien, il casse tout, il ne cherche pas tant à vous apporter quelque chose qu'à vous séduire et valoriser ce pauvre adulte qu'il vide de la substance de son temps - et un peu de son intelligence - en lui donnant en retour l'impression d'être indispensable. Et l'adulte l'est, aussi bien d'un point de vue pratique - veiller à ce que le petit être ne se fasse pas de mal, que d'un point de vue narcissique - ne pas en finir de s'extasier sur la beauté de ce trésor qui vient de faire dans ces langes et qui en rit la morve au nez pour qu'il puisse se construire, dit-on.

Oui, les petits enfants sont, à n'en pas douter, sont des preneurs d'otages qui ont l'art de ravir des parents consentants.
Jean-Louis Kuffer est un croque-vivant des poètes, peintres, écrivains que la mort risquerait de nous faire oublier. Il veille à souffler sur le feu et de cela, entre autres, je lui suis reconnaissant.
La mort est sans force au royaume de la mémoire. Il paraît que Georges Haldas est mort, et pourtant je suis avec lui, bien vivant, dans le café chez Saïd - café qui a lui même disparu il  y plus de dix ans, à sa table, une bougie allumée, son petit carnet ouvert, une icône de Saint Georges terrassant le dragon, Lydie, la serveuse, qui sert un client, tandis que nous sirotons un verre de rouge et que nous discutons de tout ce qui nous est cher. Je ressens tout ceci avec une extrême minutie, de manière bien vivante.
Que celui qui pense pouvoir vivre en autarcie s'abstienne de respirer ne serait-ce qu'une petite minute. Ce simple exercice suffit à démontrer comme tout en nous aspire à l'échange.
Il y a des mots avec lesquels il importe d'avoir une sérieuse discussion afin de savoir à quoi s'en tenir.
Humainement, on est coupable de ne pas assumer ce que l'on sait.
Dans une décharge, il y avait une vieille carcasse de bus qui caressait mon imagination. Je suis venu le veiller, dans ce cimetière de tôle, alors qu’il attendait d’être broyé et recyclé en de nouveaux produits flambants neufs qui hériteraient peut-être, qui sait, un peu de son âme et de sa vaillance.

La carcasse de bus


Dans une décharge, il y avait une vieille carcasse de bus qui caressait mon imagination. Je suis venu le veiller, dans ce cimetière de tôle, alors qu’il attendait d’être broyé et recyclé en de nouveaux produits flambants neufs qui hériteraient peut-être, qui sait, un peu de son âme et de sa vaillance. Même si on lui avait déjà crevé les yeux, ôté le coeur et tous les organes, il s’en dégageait quelque chose d’indéfinissable, comme un restant de présence ou le bourdonnement d’un passé laborieux qui fut le sien. Une forme continue d’être habitée par le souvenir de l’usage qui l’a pétri durant tant d’années.

Seulement voilà, inévitable modernité oblige, il a été remplacé par de rutilantes calèches qui gravissent les côtes de la petite ville de Lausanne presque comme si elles glissaient sur le sol, tant elles sont silencieuses. Et pourtant, lui aussi fut le théâtre du quotidien le plus élémentaire. C’est peut-être lui que je voyais se pointer avec plaisir, les petits matins d’hiver où le froid mordant me faisait piétiner sur place. Lui qui me menait à mon travail ou à un rendez-vous galant alors que je m’assurais d’être bien mis dans le reflet de sa vitre. Se trouver dans un bus, c’est être au coeur d’une scène parfaitement reconnaissable et pourtant totalement anonyme, comme tous les lieux de transit, dans lesquels on attend toujours d’être ailleurs. A force de les fréquenter tous les jours, ils finissent par devenir familier. On y a nos repères, on reconnaît le décor, et même les visages, lorsqu’on le prend à une heure précise. On échange des regards et parfois on se réjouit de savoir qu’on reverra une jeune fille qu’on trouve charmante. Il y a de fortes chances qu’on ne lui adresse jamais la parole, mais peu importe. Le seul fait de savoir qu’elle prendra le même bus que nous, tôt le matin nous requinque et nous donne du courage pour aller de l’avant. Et comme on regrette de ne pas l’avoir aperçue les jours où, pour une raison ou pour une autre, elle est absente - surtout l’été, lorsqu’on devine qu’elle est peut-être partie pour deux voire trois semaines de vacances!

Je me demande s’il faisait un travail de bus des villes ou de bus des champs, ce qui est un peu différent - et le citadin ne manque pas de s’en étonner, car dans les campagnes, les passagers saluent le chauffeur en montant dans le bus et ne manquent pas de lui lancer un “Merci et bonne journée” en le quittant - conscients que le bahut ne roule pas tout seul. Je suis sûr que notre vieux bus aurait eu plaisir à servir de transport scolaire champêtre, avant d’être démembré. C’eût été une belle retraite, remplie des rires des enfants qu’il aurait conduits à destination avec bienveillance, comme un grand-père heureux de ne pas être condamné par une ligne blanche, toute sociale, et de prouver qu’il est encore bon à servir, lui qui n’est jamais sorti de la route. Il aurait même été d’accord de servir de bus école, et de supporter patiemment les maladresses et les rudoiements d’’un jeune conducteur en formation.

J’ai poussé la porte, je suis entré pour m’asseoir sur une des vieilles banquettes toutes saccagées, et je me suis laissé porter par mon imaginaire comme un enfant qui s’amuse sur un carrousel abandonné. Tout est calme, si paisible. Le bouton pour demander l’arrêt ne fonctionne plus, il n’y a pas d’autres destinations que celles où je rêve d’aller. Sur le dossier devant moi, je lis un nom, gravé à même le cuir: “Jean”. Pourquoi ce prénom? Ecrit par qui? A quoi pensait cette personne à ce moment? Autant enquêter sur des songes. Si je me concentre, je parviens même à percevoir des bribes de la conversation des passagers qui se trouvaient assis à côté de moi:

- Tu n’oublieras pas d’aller prendre du lait ce soir, en sortant.

Oui, je me remémore les riches heures du vieux bus parqué dans cette morgue, ce charnier du cassé, du détruit. Il sera bientôt livré à la lourde mâchoire de fer qui pend au bout de la grosse grue et qui se jettera sur lui pour le déchiqueter comme un chien féroce, pour le démembrer, remplissant sa gueule de lambeaux d’acier qui pendront entre ses crocs. Reste-t-il quelque part une trace subtile du vécu des choses dites inanimées, au sein desquelles s’écoulent nos vies? On l’a pesé sur la balance, à l’entrée de la décharge, on a évalué ce qu’il pouvait valoir en fonction de ce qu’on pourrait en faire. Mais on n’a pas pesé la masse de ses souvenirs, le poids du vécu dont il est imprégné, parce que ça ne compte pas sur les livres de comptes. Et pourtant, il en a à raconter des histoires! Mais elles n’ont pas de prix, comme tout ce qui est précieux dans nos vies en fin de compte, comme tout ce qui viendrait vraiment à nous manquer si on a le courage d’avouer qu’on ne saurait vivre sans. C’est certainement pour cela que je le trouvais attachant, ce vieux bus, auquel plus personne ne prêtait attention dans ce terminus de la désolation.


Image - ©http://passionlestransportspublics.e-monsite.com
"Humilité", un mot dont je savoure le bien fait rien qu'en l'énonçant. Je connais peu de mots aussi humains.
Ainsi dans les profon-
Deurs de sa chair
Il lisait en
Aveugle tremblant
Les pictogrammes
De leur désir

(Francesco Pittau)
Le pire compliment amollissant qu'une femme puisse faire à son bien-aimé? "Tu es le gendre idéal!"
"C’est absurde. On va demander les solutions au diable alors que c’est lui qui a créé le problème." (Père Francisco Van der Hoff, fondateur de Max Havelaar)
"Le rang ne suppose ni privilège, ni pouvoir. Il impose des responsabilités." (Louis Armstrong)
Je me demande si les opérateurs téléphoniques facturent les coûts de conversation d'un dormeur qui passerait des appels au pays des songes avec son téléphone portable. Après tout, le rêve, c'est un réseau comme un autre.
Bouillon, brouillon, tout du même: une préparation.
Les adjectifs possessifs sont prétentieux. "Mon" en fait des tas, "ton" pourrait causer meilleur, "son" fait beaucoup de bruit, "votre" qui s'étale, et "leur" qui de toute manière leur échappe. Le seul qui a un visage qui me plaît, c'est "notre", parce qu'il partage avec tous.
"Pour faire du commerce, il faut, de nos jours, être américain; mais si on se contente d'être intelligent, on peut aussi bien être français." (Boris Vian)
"L'un des symptômes qui vous annoncent une dépression nerveuse, c'est de trouver votre travail terriblement important." (Bertrand Russell)

Entendu un entretien radiophonique de Léopold Sédar Senghor dans lequel il disait qu'en se levant le matin, il avait envie de se suicider, mais qu'aussitôt après sa gymnastique, il se sentait à nouveau vaillant. Point n'est besoin de vouloir mourir pour comprendre tout le bienfait de cette thérapeutique que l’on peut se prescrire à soi-même, sans consultation ou autre soutien de la chimie phamarceutique bâloise et autres antidépresseurs. L’exercice est à la portée de tous, ne coûte rien et ne prend que quelques minutes.

Des bienfaits de la gymnastique matinale


Pour Alexandre, qui prend corps

Entendu un entretien radiophonique de Léopold Sédar Senghor dans lequel il disait qu'en se levant le matin, il avait envie de se suicider, mais qu'aussitôt après sa gymnastique, il se sentait à nouveau vaillant. Point n'est besoin de vouloir mourir pour comprendre tout le bienfait de cette thérapeutique que l’on peut se prescrire à soi-même, sans consultation ou soutien de la chimie phamarceutique bâloise et autres antidépresseurs. L’exercice est à la portée de tous, ne coûte rien et ne prend que quelques minutes.

Donner la parole au corps, dès le réveil, avant que n’arrive la cavalerie lourde de nos pensées, soucis et autres armadas de chimères évanescentes que la nuit avait pris soin de dissiper, voilà une hygiène salutaire. C'est une façon d'entrer dans la journée à travers nos muscles, nos organes, les articulations que l’on dérouille. Prendre soin, en somme, de l'armature qui va nous soutenir, contrôler son châssis. Se mettre en bon état de marche avant toute chose, tester les fondamentaux, comme un pilote contrôle son avion avant le décollage: des assouplissements, des pompes, des tractions et des flexions - avant la réflexion.

En se forçant à se donner du mouvement dès l’aube, même mécaniquement, on fatigue les velléités malsaines qui pourraient surgir. On secoue la déprime et autres oppressions de l'humeur qui viendraient nous plomber à peine les yeux ouverts. On évite les embouteillages d’idées qui nous agacent le moral, comme une cohue de moustiques suceurs. On repousse cette envie de se rétracter, de replonger dans le sommeil, comme dans l’oubli ou l’alcool. On se prend en main de manière excessivement pragmatique. Pas de théorie, pas de remède miracle: le corps. Et un, et deux et trois, et on reprend! Jane Fonda, Véronique et Davina avant Freud et Jung, du concret, de la sueur - de la sueur, pour éviter les larmes - de l’effort, en douceur et puis on y prend goût et voilà qu’on se jette corps et âme dans une nouvelle série de pompe. Le mot “gymnastique” est d’ailleurs éclairant. Il est éla-stique, et la souplesse est un des intérêts de ce rituel quotidien. En m’étirant, je gagne du terrain sur moi-même, j’utilise les ressources existantes pour m’agrandir et grandir. Je fais de la place. La gymnastique est une philosophie charitable qui peut se résumer comme suit: ne t’étire pas au-delà de tes propres ressources, et contente-toi de l’effort que te demande ta parcelle de vie. Oui, c’est un exercice de dépouillement, un travail au plus près de sa chair, de sa peau, comme vient le confirmer l’étymologie du mot “gymnastique” lui-même, qui appartient à la famille de “nu”. J’aime cette pratique rudimentaire qui ne fait appel à aucun coach ou centre de fitness hypersophistiqué. L’objectif n’est pas de sublimer socialement ses courbatures aux yeux de tous, affublé d’un jogging de marque prestigieuse, mais de se saluer soi-même au saut du lit, de se montrer respectueux de notre partie immergée de l’iceberg, qui devrait ô combien plus nous importer que n’importe lequel des soucis qui nous assaillent, puisque c’est avec lui que nous allons devoir composer pour trouver des solutions.

On est essoufflé, mais au moins on ne pense pas. Et ne pas penser, on n’y songe pas assez, mais c’est du bonheur pur, un cadeau que l’on se fait, un moment de répit. Parce qu’on pense souvent assez mal, contrairement à notre corps. La preuve en est: il fait son travail de nous faire vivre, et nous, on le mine, on le triture, on l’angoisse, on lui fait éprouver des choses terribles en pensant. Pas étonnant qu’au bout d’un moment il tombe malade, et même mal en point, il essaie encore de nous guérir. Nous sommes des employeurs ingrats. On se croit rationnel, “je pense donc je suis”! Laissez-moi rire! Je pense donc je me défais, j’entrave la bonne marche organique de moi-même. Surtout quand je prétends commander la pensée, en bon petit chef, du haut de mon trône, à donner mes ordres, “fais ci, fais ça”. Et le corps lui, soumis comme un esclave à un maître tyrannique, fait docilement de son mieux. Ordre, contre-ordre, et tiens, prends ça encore! Et un jour on dit: “Monsieur Lachepaprise est mort, c’est le coeur qui a lâché”. Mais c’est Monsieur Lachepasprise qui a lâché son coeur, et non l’inverse. Dans les avis mortuaires, on devrait remercier les organes qui ont payé de leur vie pour que le bonhomme survive le plus longtemps possible.

La gymnastique est un retour à soi, en soi, dans sa maison de chair, dont on prend bon soin, sur laquelle on veille. Si je suis bien dans ma peau, il est certain que cela s’en ressentira dans mes relations avec autrui. En secouant mes raideurs physiques, je dénoue certaines raideurs psychiques. Je tonifie ma pensée, car toute pensée véritable participe du tout que je suis, corps et esprit. Je donne du corps à mon coeur. C’est pour cela également que je me méfie de mes élucubrations mentales du matin. Je ne suis pas bon à penser quoi que ce soit tant que je n’aurai pas réussi à toucher le bout de mon orteil droit avec ma main gauche - j’y parviens, mais avec peine. Et si je n’y parviens pas, je veille à faire silence tout le jour et à ne pas aborder de sujets graves, conscient que si je peux si peu sur moi-même, c’est que je ne suis pas en état de m’aventurer dans le domaine autrement plus ardu de la réflexion. Il y a des enceintes qu’on ne devrait être autorisé à franchir sans avoir réalisé une série d’exercices physiques bruts. Et que l’on me comprenne bien, il ne s’agit pas ici de performances, mais de mouvements élémentaires afin de se re-membrer, c’est-à-dire de se réunir, de se souvenir de notre petite musique intime - “to remember” en anglais. Comme un instrument de musique que l’on accorde avant de jouer une partition qui est celle de la journée.

Alors, en parodiant Verlaine, disons. “De la gymnastique avant tout chose!"

Première journée qui sent fort Monsieur Hiver.
Mettre un peu de grâce dans nos journées.
Pourrait-on faire confiance à un dirigeant qui n'aurait pas la souplesse nécessaire pour toucher le bout de son orteil avec sa main? S'il ne parvient pas à faire une chose aussi simple, peut-il prétendre gouverner?
Reddition intérieure -  Ceci pourrait être une manière de répondre "Présent!" au rendez-vous avec soi-même, de se rendre à l'évidence de ce que nous dit notre corps. Parce qu’on pense souvent assez mal lorsqu'on omet son corps ou qu'on le tient pour quantité négligeable, comme un esclave. La preuve: il fait son incroyable travail de nous faire vivre, et nous, on le mine, on le triture, on l’angoisse, on lui fait éprouver des choses terribles, en pensant. Pas étonnant qu’au bout d’un moment il tombe malade, et là encore, il va essayer de nous guérir. Nous sommes des employeurs ingrats. On se croit rationnel, “je pense donc je suis”! Laissez-moi rire! Je pense donc je me défais, j’entrave la bonne marche organique de moi-même. Surtout lorsque je prétends commander la pensée, en bon petit chef, du haut de mon trône, en lui donnant des ordres, “fais ci, fais ça”. Et le corps lui, soumis comme un gentil toutou à un maître tyrannique, fait docilement de son mieux. Ordre, contre-ordre, et tiens, prends encore ça. Et un jour on dit: “Monsieur Lachepaprise est mort, c’est le coeur qui a lâché”. Mais je crois au contraire que c’est Monsieur Lachepasprise qui a lâché son coeur, et non l’inverse. Dans les avis mortuaires, on devrait remercier les organes qui ont tout fait pour que le bonhomme vive le plus longtemps possible.

Prendre quotidiennement rendez-vous avec soi-même, c'est apprendre que je ne suis pas qu'une tête, mais un tout et qu'en me mettant à l'écoute de mon corps, je me vis complètement. Prendre rendez-vous avec moi-même, c'est choisir d'ôter mon bonnet d'âne, de quitter le coin dans lequel je me suis moi-même mis pour me punir, de détourner le regard du mur des idées que je me fais, pour me rejoindre. A chacun de se souvenir où se trouve son havre de paix, avec l'aide de son vécu, de ses sensations et des choses aimées, avec tout ce qui lui sourit et lui fait du bien. Il n'y a pas de recettes, mais une première indication que nous donne Alexandre Jollien: prendre le temps de contempler les aubes qui se lèvent en nous.
Café romand - Il y a foule, le froid précipite les gourmands dans le café plein à craquer à cette saison, pour la plupart, amateurs de fondue, le lieu est réputé. J'attends un ami cher, j'ai pris place depuis un petit moment déjà, avec un bon livre et je sirote un verre de rouge. La géographie des lieux et des visages m'est donc connue, j'ai eu le temps de me fondre dans la masse, de m'imprégner des visages, de repérer des groupes et leur tonalité particulière, de savoir d'où vient ce rire tonitruant qui tonne dans la salle par intermittences.

Je vois au loin la grande porte battante par où Michael entrera, plongeant dans ce ventre grouillant. Je le repérerai dès son arrivée, tandis que pour lui, durant quelques instants, je ne serai qu'une des pièces du puzzle que constituent toutes les personnes présentes, un anonyme, le temps que son regard apprivoise cette nouvelle topographie. Puis ses recherches se feront plus précises, voilà que je me lève, je lui fais signe, j'émerge du magma des dîneurs, il me sourit, il plonge dans la foule pour me rejoindre. La soirée peut débuter.
Je dois bien le dire: je n'ai toujours pas réaliser que Georges ne répondra plus jamais au téléphone.
On peut passer une vie entière à être une brute épaisse et, du moins socialement, très bien s'en tirer, même beaucoup mieux qu'en étant un être doué de sensibilité.
"C'est précisément parce que la vie est cruelle qu'il faut faire en sorte que nos coeurs le soient un peu moins." (Georges Haldas, Les carnets du désert, note du 24 mars 1986)
Georges Haldas nous mettait en garde régulièrement contre les dangers de la dispersion, de l'éparpillement intérieure, de tous les divertissements qui serait susceptibles de faire de nous des coeurs percés:
"Tout va dans le sens, aujourd'hui, de l'éclatement ("s'éclater", etc.). J'irai donc dans celui de la retenue et de la discrétion. On va dans le sens du monumental, du fracassant, de la violence? J'irai dans le sens de l'intime, du silence, de la réconciliation." (Georges Haldas, Les Carnets du désert, note du 24 mars 1986)
Si on observe les dalles d'un cloître au microscope, on voit des dalles doucement vallonnées sur lesquelles des messages d'amour sont écrits avec des pieds ailés.
De "nourrir" à "pourrir", une lettre d'écart.
"Je crois à l'influence des hommes silencieux et rayonnants et je sais par expérience que ces hommes sont rares. Ils donnent cependant de la saveur à notre monde... Rien ne sera perdu aussi longtemps qu'il y aura de tels hommes. S'il est un souhait que nous devons exprimer aujourd'hui, c'est celui de voir en nous-mêmes des commencements de contemplation." (Marius Grant, quaker français mort à la fin de la deuxième guerre mondiale)
Du fossé qui sépare l'orient de l'occident à la vue du vide - Ce Monsieur asiatique, à quelques semaines de la retraite, qui me raconte qu'il a suivi un cours de "préparation à la retraite" dans l'entreprise pour laquelle il travaille. Il a été étonné de voir que bon nombre des participants vivaient cette échéance prochaine avec une angoisse non dissimulée, ce qui eut pour effet d'affermir sa sérénité.
Ces merlinades sont le meilleur exercice qui soit pour travailler mes gammes expressives.
Cette vieille dame, riche à en juger par tout le laiton qui la décore et qui, alors que sa collègue de niveau social tapote sur son verre avec son couteau pour appeler le garçon, dit que chez elle, elle a une clochette pour appeler "sa" bonne. J'espère que dans l'au-delà, ceux qui auront appelé d'autres êtres humains avec des clochettes, en auront une autour du cou, comme des vaches, pour l'éternité.
Ces grosses racines qui innervent le béton en sous oeuvre, comme des veines qui battent sous la tempe d'un homme en colère sur le point de s'hulkiser. La croûte de la route se déforme lentement, se plie et se tord sous la poussée du végétal, secoue le plâtre sur sa jambe de bois.
Si on regarde des lèvres aimées au microscope, on voit un petit bateau pour aller voguer sur des mers de désir.


Disons le tout de go: avec des illuminés comme Proust, l'espèce est en danger. Le pauvre Marcel était tellement à côté de ses pompes, que s'il lui arrivait de sortir de chez lui à Paris, boulevard Haussmann, il devait sonner à la porte de ses voisins pour leur demander où se trouvait son appartement!
Ces petits bruissement dans le gazon, dont je ne m'expliquais pas la provenance, jusqu'à que je m'aperçoive qu'ils étaient le fait d'une ribambelle de petits moineaux qui tiraient les brins d'herbe avec leur bec.
J'écris pour ne pas oublier que je ne suis pas qu'une routine.
Là où je souffre, là où est la plaie, là est ma chance. J'en suis convaincu, du moins surtout lorsque je ne souffre pas. Et pour autant que cette souffrance finisse par mener à la fleur, je n'ai pas vocation de martyr.
- Qui es-tu, merlineur - emmerdeur - pour juger autrui de la sorte?

... La pire de toutes mes caricatures, de toutes les manières.
J'apprends à passer chaque jour quelques instants à m'asseoir et à ne rien faire. Manière de méditation zen, bien que le mot "méditation" dans mon cas soit beaucoup trop gros et que du zen je ne sache rien. Au début, je m'enorgueillissais de me trouver parfois dans un lieu particulièrement propice à ce genre d'exercice, et j'avais une attente particulière sur la qualité que devait avoir ce moment. Autant dire qu'à coup sûr, c'était la meilleure manière de me frustrer, car je ne parvenais pas à m'apaiser, à me concentrer, qu'une mouche ou je ne sais quoi venait me déranger, et alors je m'énervais - je m'énerve toujours d'ailleurs. Ces échecs successifs et nombreux m'ont permis de comprendre une grande chose que disent tous les manuels de zen - que j'abhorre mais que je ne manque pas de lire: seulement s'asseoir, sans attente aucune. C'est très clair. Si quelque chose doit advenir, une émotion particulière, un peu de lumière, elle ne surgira pas parce que j'ai cherché à la provoquer de manière volontaire, intellectuelle, mais précisément parce que ne voulant rien, je permets que tout soit possible, je crée l'espace nécessaire en moi, j'accepte de ne plus chercher à contrôler, mais de me laisser surprendre. Et même penser que je puisse être surpris, c'est encore beaucoup trop, et c'est prétentieux. Pourquoi devrait-on venir me surprendre comme le père Noël met des cadeaux dans les chaussettes des enfants. Et si rien ne devait jamais se produire, si "l'illumination" ne devait jamais se produire? Qu'importe. J'aurais vécu serein, nonchalant de quelque miracle que ce soit, dans des dispositions favorables ici-bas.
Ce collègue, surchargé de travail et pour lequel on a tout d'abord de la sympathie, vraiment, il a tant à faire jusqu'à qu'on vienne à se rendre compte qu'il s'agit dans son cas d'une pathologie: l'inaptitude à décrocher. Si le joug n'écrase pas sa nuque, il est pris de panique et se sent inutile.
De la souveraineté d'un PDG d'entreprise et de ses sujets - La place de parc du PDG est toujours occupée en son absence par l'un ou l'autre de ses vassaux qui vient y ranger son carrosse en l'absence de sa majesté. Détail intéressant: chaque fois que le roi est rentré, et qu'il serait censé ne venir même que quelques minutes au Palais, la place n'est jamais occupée. C'est dire comme tout un chacun lit avec attention les minutes de l'ordre du jour de Celui dont on ne veut rien ignorer afin de pouvoir témoigner de son allégeance s'il venait à passer.
Ces employés qui répondent aux appels de leur patron même en vacances, angoissés à l'idée qu'ils pourraient ne pas être atteignables et qu'au final on ait réglé une affaire urgente en ayant peut-être pensé qu'ils ne s'en étaient pas chargés. En général, ce sont des gens consciencieux à l'excès. Ce sont aussi des personnes susceptibles de finir en arrêt maladie.
Cet homme, au restaurant, d'une bonhomie exagérée, qui joue la comédie de l'ami de toujours avec un copain qu'il ne devait pas avoir revu depuis très longtemps vu qu'au moment de trinquer, il lui a lancé un cordial "Santé... euh..." qui témoignait de la superficialité de son manège.
"Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent." (Victor Hugo)

Oui. Et non. Tant on oscille sans cesse entre lutte et contemplation.
Lu: "J'ai reçu des claques depuis ma plus tendre enfance." Elle ne devait pas être si tendre que ça, son enfance.
Dire "Gloire à Dieu au plus haut des cieux", c'est placer bien plus haut que soi une aspiration vers laquelle tendre et s'élever. Et quand bien même ce point là-haut n'existerait pas, qu'il serait imaginé ou imaginaire - peut-être archétypique, car largement partagé, qu'importe, s'il me permet d'extraire de la gangue de mon psychisme le meilleur de moi, de m'agrandir pour lui faire de la place?
- A la retraite, enfin, je pourrais écrire, disait-il.

Il est arrivé à la retraite et il n'a pas écrit une ligne.
Ce n'est pas pour rien qu'on dit "élever" un enfant. Et il faudrait voir pour ne pas le rabaisser.
Réponse faite ce jour à la question "Faut-il autoriser les médecins à pratiquer l'euthanasie?":

Non, parce que comme on sait qu'ensuite les décisions passeront dans les mains des assurances, les assurés qui ne sont pas en bonne santé risquent d'être euthanasiés par le médecin conseil - puis par la secrétaire, car ce genre de décision sera devenue courante - des caisses d'assurance. Et personnellement, je préfère mourir dignement sans laisser une franchise de 10% à payer à ma famille sur la facture du médecin qui aura reçu l'ordre (de l'assurance) d'en finir avec moi parce que j'aurai une surcharge pondérale de trois kilos qu'il faut enrayer rapidement pour éviter les coûts futurs qui serait à la charge de mon assurance.
Cette mère dans la librairie, au rayon scolaire, qui doit être à moitié folle tant elle s'adresse de manière extatique à son fils, ne lui laissant pas le temps de trouver les ouvrages dont il a besoin, l'avilissant en le traitant comme un moins que rien  parce qu'il ne va pas assez vite, sur un ton snob qui me donne envie de lui faire avaler le dictionnaire de latin que je tiens entre les mains. Quelle sombre crétine! Sa voix de crécelle ne va pas manquer de stériliser le plaisir des découvertes à venir que ce jeune homme pourrait faire. Je n'ai d'ailleurs pas pu m'empêcher de lui jeter un regard chargé de reproche et de mépris, me campant devant son passage quelques instants afin qu'elle médite sur le danger qu'elle court  - avaler un dictionnaire comme le Gaffiot - pas l'édition de poche, l'autre -  tous les latinistes en conviendront, c'est du solide.
Magnifique Soeur Emmanuelle qui dans son livre, Confessions d'une religieuse, n'hésit pas à dire qu'elle a été en proie aux désirs charnels les plus violents, à une sensualité qui l'a saisie jusqu'à son dernier souffle. C'est éclairant. Cette sexualité, qu'elle a su sublimer à plus haut sens, devait être le carburant qui lui a permis d'entretenir sa phénoménale énergie.
Dire que Jean Sébastien Bach n'avait pas d'adresse e-mail.
Je ne saurais pas le dire autrement, mais je saurai le dire plus profondément.
Il suffit que je décide de m'astreindre à quoi que ce soit, régime, heures d'écritures, moins de télévision, et autres règles de vie pour qu'aussitôt je me vautre dans ce que je m'étais pourtant juré de prohiber.
Racisme - Le noir n'est pas salissant, frottez-le encore et encore sur cette prétendue pureté qu'est le blanc: aucune trace. Non, décidément, ce sont les opinions qu'on entretient qui nous dégradent et nous salissent, nous rendent misérables.
Statistiques (c'est important les statistiques, attention!) - Il paraît que c'est entre 16 et 36 ans qu'on a le plus de chances d'avoir un accident. Ce qui fait mon affaire, car j'ai été immobile durant cette tranche d'âge, je suis donc sauf. Et vu que j'ai également dépassé l'âge jusqu'auquel on a le plus de risques de se suicider - on appelle également cela une chance, ce n'est donc statistiquement que du bonheur en vue.
Café Romand, à Lausanne - Un lieu farouchement typique avec son ange matrone-patronne, cerbère tendre du lieu. Venez-y à 21h, et voici vos narines saisies par un fumet de fondue alléchant - car c'est bien pour cela que vous êtes là ce soir, vous en avez envie - et repoussant - on est jamais bien préparé à l'odeur de dizaines de caquelons allumés un peu partout dans la salle comme des bougies et qui font ronronner le fromage. Mais plus surprenant encore! Revenez le lendemain matin, à 9h, et voilà que ça ne sent plus rien si ce n'est l'odeur enveloppante du café. Je me demande par quel tour de magie la matrone inverse les odeurs, comme elle tirerait des rideaux.

[Le café romand sur facebook]
Le coucher de soleil infiltre et fibrille les nuages qui ressemblent à des plumes d'anges duveteuses jusqu'à ce que les dernières braises se soient consumées, et alors ce n'est plus que cendre de cigarettes tristes.
Dans la nature, le meurtre a gardé sa juste mesure, comme si elle respectait une loi qui dirait: "Ne tue pas plus que ce dont tu as besoin et vis en paix."
Je suis toujours étonné de voir un chat tout à son travail de souris, une biche traverser la clairière, un merle chanter ou un bouledogue ronfler, totalement non-cha-lant de nos si sérieux problèmes et de notre folle excitation. Ils ne sont absolument pas concernés et nous ne cessons de nous agiter à côté d'eux, hors de la nature si proche et pourtant perdue.
Si on observe un téléviseur au microscope, on voit des solitudes intergalactiques.
La mort attaque tout ce qui est matériel, tout ce qui peut être possédé.
C'est dans notre fragilité, nos souffrances ou nos peines que s'écrit la réponse de ce qui doit changer dans nos vies.
Feuilleté un magazine parents-bébés, "Ma première année avec bébé" - en fait un support pour publicités diverses et variées sur une multitude de produits qui ne servent à rien: vraiment cucul la praline. Heureusement que l'humanité n'a pas attendu sur ce genre de journal pour assurer sa survie.
Si on observe sa bien-aimée endormie au microscope, on voit la muse de Brancusi.

"Les expérience menées au CERN prouveront que Dieu n'existe pas", ai-je entendu. Mais quelle chance. Nous serons enfin libre de parachever notre oeuvre de destruction.
"Je n’ai qu’un souhait: que je ne me serve pas de ma raison contre la vérité." (Rabbi Israël ben Eliezer)
Nos épreuves et nos douleurs sont une écharde plantée dans notre chair, afin que nous n'oubliions pas que notre fragilité est une grâce.
Ce brésilien, à la radio, qui vocifère qu'il n'a plus d'argent et qu'il va devoir vendre un de ses reins et peut-être une testicule pour gagner un peu d'argent. Le tout, traduit par une voix douce de travesti qui tranche et rend le propos presque comique.
Frivolité - Un des mots de la langue française que je méprise le plus.
Si on observe la vérité au microscope, on voit une multitude de réponses.
"Mon souci primordial, c'est la vérité." (Georges Haldas)
J'aimerais tant savoir si toutes les intuitions de Georges sont aujourd'hui confirmées.
Si je m'observe au microscope, je vois un point d'interrogation.
Mon grand-père, Georges Haldas, Lisette, Frère Roger - Des présences si chères qui s'en sont allés, des êtres dont il faisait bon en tout temps de se dire qu'ils allaient par le même monde que moi, tout à leurs affaires et qu'une pensée pouvait se métamorphoser en un moment de partage. Ils ne me répondront plus jamais et pourtant d'où me vient ce sentiment clair de pouvoir continuer à dialoguer avec eux de vive-voix?
"Qui aime admire. Qui aime trouve toujours en l'autre un motif d'admiration. Les difficultés de caractère deviennent des accidents supportables." (Frère Roger)
Georges Haldas est mort, mais il est plus vivant que jamais dans mon coeur, comme une graine qui n'a jamais cessé de croître pendant plus de vingt ans. Et je lui dis mille mercis pour tout ce qu'il m'a offert.
C'est étonnant qu'au XXIe siècle, on utilise encore des ampoules.
Ce chercheur qui fait une demande de fonds pour poursuivre ses recherches sur le centre du langage dans le cerveau et à qui la commission d'attribution des bourses exigent qu'il fasse ses expériences sur ... des animaux!
Ce petit garçon assis à côté de son papa, dans un gros camion. On sent qu'il est fier.
"Je ne mange pas de ce pain-là", disait-il, en se gavant de saucisses.
Allumer sa cigarette à l'envers, c'est une question de bon sens.
Me revient cette phrase lugubre qu'un comptable d'une fiduciaire m'a lancée un jour, enfoncé comme un gros crapaud derrière son bureau: "Les impôts ont toute la vie pour vous faire payer". J'en ai encore froid dans le dos.
"Il n'y a plus de solitude, là où est la poésie." (Ramuz)
Si on observe un microscope au microscope, on voit de grandes choses.
Ces jolies petites feuilles jaunes sur le bouleau, que le soleil fait briller et le vent trembler comme des grelots.
Pourquoi parle-t-on de poules à propos de certaines femmes vénales qui n'en veulent qu'à l'argent et au paraître? Moi je les trouve infiniment plus sympathiques que ces outres vides, les poules!

http://www.youtube.com/watch?v=Y0Caq4WYNZ8&feature=player_embedded
Ce que je pense de toi n'a aucune importance, c'est toujours une vue un peu courte et fluctuante. Par contre, lorsque je pense à toi, bonheur, je t'accueille, je m'ouvre à ta présence qui baigne mon esprit comme un doux rayon de soleil, en toute sympathie, avec affection.
Je me demande ce que cachent ces gens qui ont des agendas dits de "ministres", ils n'ont plus le temps d'être "serviteurs".
"Les peurs alimentaires sont une maladie de civilisation." (Jean Delumeau)

Je ne saurais dire combien je suis d'accord avec cette affirmation. Je serai même plus cruel en disant que c'est une préoccupation de nantis qui s'ennuient.
Vétérans de guerre américains - De retour, il y en a presque plus qui se suicident que de morts au combat. Sans parler des tentatives de suicides, des dépressions, de l'alcoolisme, de la violence, de la démence, des images ou des odeurs qui les font vomir, les terrorisent. La guerre est une expérience qui efface le code barre humain. Nombre de suicidés au retour du Vietnam: 102'000. L'enfer.
En observant mon bouledogue venir faire son petit pipi très exactement sur la feuille encore humide où un autre chien avait fait de même quelques heures auparavant et constatant que, le temps que dure sa balade, un troisième passant par là n'a pas manqué à son tour d'apposer sa signature , ce que rebelote mon bouledogue contestera aussitôt à la guise d'un petit jet précis, quasi chirurgical à l'endroit même ou les deux autres avaient écrit leur histoire, je me dis que le pipi doit être au canidé ce que l'invention du morse fut à l'humain.
Chaque fois que je vois un écureuil courir sur le sol, j'ai l'impression que soudainement, il va s'envoler.
Partager, c'est permettre à autrui de participer, contrairement à donner qui peut devenir un fardeau pour celui qui reçoit.
Est mesquin celui qui est pauvre et n'a que sa misère intérieure à partager. La mesquinerie est une monnaie dont personne ne manque.
"Un fou est un homme qui a tout perdu, sauf la raison." (Chesterton)
"La meilleure réponse qu'on puisse faire à celui qui souffre est de bien l'écouter." (Gustave Thibon)
"Amour: cette présence indéfinissable de l'autre en moi qui, simultanément, me dévore et me nourrit." (Gustave Thibon)
Prier, c'est insuffler de la présence dans l'instant.
Ecrire, pour que ce que je vis ne soit pas en vain, parce que je n’arrive pas encore à me résoudre à l’instant, parce que j’ai besoin de dire, de partager ce que j’ai vu, et surtout ce que j’ai éprouvé. Même c’est peu, si peu. Un homme qui écrit est un fou des marges de vie qu’il illumine de petits commentaires.
Excellent exercice de vie: passer outre les petites mesquineries et vexations quotidiennes. Pour apprendre à garder son énergie, pour ne pas se laisser trop facilement déstabiliser et répandre ses forces pour surmonter ce qui n'est, somme toute, encore et toujours, qu'une vaguelette un peu aigre de plus. Non, garder ses forces pour les êtres et les tâches qui nous sont chers, ceux qui nous tiennent à cœur et requièrent toute notre attention.
Cette affirmation, incompréhensible pour beaucoup: je ne tiens pas forcément à payer moins cher. Mes assurances, par exemple. L'effort que cela me demande, les démarches administratives, me coûtent effroyablement plus cher que les quelques francs que je pourrais économiser.
Prier, c'est incarner sa vie.
Le vent joue à la balançoire.
Sommet de la francophonie en Suisse - Ce dont on parle le plus ce matin sur les ondes: la qualité du dispositif de sécurité qui a été mis en place.
Je me demande ce qu'on voit à travers la truffe d'un bouledogue.
Le ciel est tout ouaté ce matin. C'est l'automne qui se démaquille.
Le si beau titre du livre de Bosco, Un oubli moins profond, dédicacé, en plus, à Gaston Bachelard. Autant dire que le lecteur, avant d'avoir commencé la lecture, sait qu'il tient un ouvrage nourrissant.
On parle de survie? Pourquoi de sur-vie? C'est de la sous-vie!
Parce que j'ai eu un grand besoin d'être rassuré, j'ai fait une traversée dans l'anxiété, vers mes sources les plus sûres, et aujourd'hui je peux nommer le solide de ma vie sur lequel je peux m'appuyer.
"Mon travail de chroniqueur-poète consiste à faire sentir, sous le familier, le mystère." (Georges Haldas)

Pour ma part, dans mon petit travail d'écriture, je m'efforce tant bien que mal de donner à sentir tous les trésors infimes que recèle le familier - ce qui nous est le plus proche - et qu'on tend à ignorer, par manque de temps, d'attention, et puis parce que ça nous semble ne pas avoir beaucoup d'importance.
Journaliste français sur france culture qui parle de la Suisse: quelle condescendance! Il ne décrirait pas autrement un peuple de tarés.
Pas une de nos difficultés, pas un obstacle sur notre chemin qui ne soit une marche pour s'élever vers soi-même, vers plus de sens et de lumière.
"Un homme, c'est un coeur." (Soeur Emmanuelle)

Tout le reste, c'est du baratin.
Est stable ce qui persiste dans sa forme la plus juste, une constante dans une certaine disposition intérieure. Je pense à ce dont on se souvient après la mort d'une personne, le solide de son être qui continue à vivre dans notre mémoire.
Notre temps est celui d'un affaissement prodigieux du niveau de la conscience et, dans le même temps, celui d'un effort phénoménal afin que ne sombre pas ce qui fait notre humanité. Toujours, sur fond de désastre, cet espoir fragile qui ne meurt pas.
La prédominance de l'argent sanctionne la relation véritable à autrui.
Dis-moi l'attention que tu portes à ta voiture, je te dirai à côté de quoi tu passes.
Georges Haldas vitupère de plus en plus en vieillissant, et c'est une très bonne chose! Je n'aurais pas voulu le voir devenir un mollusque.
Je n'arrive pas à prendre au sérieux quelqu'un qui n'aurait pas d'humour.
Je serais bien en peine de dire pourquoi je me suis mis à parler fort à mon interlocuteur qui a de graves problèmes avec ses yeux? J'ai dû lui attribuer une cécité auditive.
Entendu à la radio - "Je préfère être un peu intellectuel que stupide". Pour ma part, je préfère clairement avoir l'air un peu stupide qu'intellectuel.
Le blog des chroniques merlines hiberne.
Du bonheur indescriptible de fermer son compte facebook, quand bien même on vient à craquer et à l'ouvrir à nouveau par la suite.
On croit qu'on a de la fièvre, on se rend compte qu'on a un pull en trop qu'on enlève et tout va mieux. Beaucoup de choses sont ainsi dans la vie.
Etymorêveusement. Je laisse le -logique pour qui a peur de s'y risquer.
Je dois beaucoup à un type qui s'appelle Robert, que je n'ai jamais rencontré, mais que je parcours avec délice, parfois avidement, parfois comme un lexicomane qui a besoin de sa dose de sens.
Ne pas être ce qu'on attend de nous. N'être que soi-même.
A la décharge, cette grue avec une grosse mâchoire d'acier menaçante qui pend au bout et plonge dans une benne comme un chien féroce se jetant sur sa gamelle, ressortant la gueule débordante de lambeaux d'acier qui pendent entre ses crocs.
Jolies enseignes vues dans la petite ville de Morges: "Marchand de couleurs", pour une échoppe de peintures; "Passé simple" pour un antiquaire.
Se donner du temps, c'est faire de la place en soi.
Pourquoi dit-on d'un livre qu'il est écrit à quatre mains? Il n'est pas plus écrit à quatre mains qu'à quatre pattes!
De plus en plus, dans ce qui me dérange, je ne vois non pas ce qui me gêne, mais ce qui se dit sur moi.
L'infime n'est pas infirme, l'infime est pépite, étincelles, pétales.
Remercier ceux qui nous ont blessés d'avoir ouvert en nous une voie salvatrice vers soi-même.
Si on observe le culot d'une pipe au microscope, on voit un homme assis au coin d'un bon feu de cheminée.
Toute forme de déification - je ne parle pas d'une certaine admiration - d'une personnalité publique m'est non seulement totalement étrangère, mais me paraît même suspecte.
Ils se sont à nouveau trouvé face à un homme assis derrière un bureau, en blouse blanche, encore plus qualifié: un Professeur cette fois-ci. Il leur a expliqué avant tout que, dans ce domaine, on ne savait pas grand-chose, et que tout ça restait quand même très mystérieux. Cet aveu d'humilité les a rassurés de la part d'un spécialiste, même s'ils commençaient malheureusement à bien s'en rendre compte, qu'on ne peut pas grand-chose.

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Quand la vie ne vient pas


Ils se sont à nouveau trouvé face à un homme assis derrière un bureau, en blouse blanche, encore plus qualifié: un Professeur cette fois-ci. Il leur a expliqué avant tout que, dans ce domaine, on ne savait pas grand-chose, et que tout ça restait quand même très mystérieux. Cet aveu d'humilité les a rassurés de la part d'un spécialiste, même s'ils commençaient malheureusement à bien s'en rendre compte, qu'on ne peut pas grand-chose. Ils lui ont donc expliqué une fois de plus toute leur histoire, celle qui se vit dans l'intimité du couple et qui ne devrait regarder personne d'autre qu'eux. Leur problème, c'est le temps qui passe et la vie qui les porte peine à prendre en dehors d'eux. Ils ne parviennent pas à passer le témoin plus loin, leurs corps sont comme deux silex inopérants: la flamme ne surgit pas. Quelque chose ne tourne pas rond et leur monde se met à tourner autour de cette carence qui ne s'incarne pas. Alors, ils aimeraient qu'il les aide à coudre ensemble ce bout de futur. Ils sont venus poser ce vide sur la table du docteur afin qu'il scrute la faille, qu'il y mette son savoir et son expérience de botaniste humain.

C'est surtout elle qui parle, elle arrive à mettre des mots sur ces fleurs qui ne bourgeonnent pas. Il est épaté par le vocabulaire qu'elle a appris sur le sujet. Pour sûr, elle a dû en baver pour retenir des mots qui comportent autant de consonnes. Lui est plus taciturne, il ne sait pas trop quoi dire, il ne comprend pas trop, il pensait que ce serait moins compliqué, qu'il n'y avait qu'à... Il n'a plus tout à fait la tête du vainqueur. Le tireur d'élite commence à douter de son habileté. D'ailleurs, il s'est aperçu que les autres hommes croisés dans la salle d'attente ne roulent pas les mécaniques - puisque, d'une certaine manière, c'est de moteur qu'il s'agit. Ici, la crête des coqs est en berne. Ils se donnent un peu des airs d'être venus pour elle. Mais ils ne tarderont pas, comme lui, à être ramenés dans le champ d'investigation. Le docteur lui explique qu'il y a de fortes probabilités que ce soit lui le problème - lui, le sexe fort! Après avoir largement malmené sa compagne pour confirmer que, chez elle, tout va très bien, on se tourne enfin vers lui. Lui, quelque part, il se doutait bien qu'il ne s'en tirerait pas à si bon compte, il se sentait déjà coupable de se voir soumis à si peu d'examens. Il aurait voulu souffrir un peu plus pour pouvoir prouver sa bonne foi, son engagement. Et puis, il avait vite compris que ces protocoles étaient faits par des hommes: on commence les recherches du côté d'Eve, qui se doit d'être coupable, avant de se tourner du côté de ce pauvre Adam, qui est un peu tout désolé, les bras ballants, prêt à s'excuser de ne pas s'être dénoncé plus tôt. Il s'attendrait presque à entendre le docteur lui dire:

- Saligaud, mais alors c'est vous la mauvaise graine!

Pendant qu'elle était gavée d'hormones, anesthésiée, laparoscopée, lui n'a dû se livrer qu'à un acte somme toute pas très compliqué, tout à fait à sa portée. Il s'est rendu dans un laboratoire où tout était préparé, même un film et des revues, pour le soutenir, au cas où. Et maintenant, il est assis là comme un enfant pris en faute devant le maître d'école, osant à peine lever les yeux pour regarder sa camarade de classe. C'est donc lui qui payerait des chèques en blanc? Jusqu'à présent, il avait batifolé sans conséquence et sans objectif, de manière superfétatoire. Mais maintenant, on lui demande de rendre des comptes: combien de millions peut-il fournir? Dans quelle monnaie? Avec quel taux de conversion? Il doit être solvable, et il n'a pas du tout envie de voir un autre lui faire crédit!

Le médecin leur explique qu'on va faire le coq et l'oeuf à leur place. Suite à une sélection rigoureuse, on va choisir le nageur winner, le futur contribuable sera choisi pour sa bonne tête - si ce n'est pas du délit de sale gueule ça. On va même la grossir sept cents fois au microscope pour s'assurer qu'il n'a pas ni tares, ni caries. Il ne peut s'empêcher d'avoir une pensée émue pour ce pauvre spermatozoïde qui va être traqué comme un fugitif. Il l'imagine en train de tenter de s'enfuir, mais avec leurs trucs hyper-sophistiqués, il ne peut pas leur échapper. Il est seul, haletant, tremblant de peur de tout son flagelle - qu'on va lui couper d'ailleurs. Il préférerait mourir plutôt que de livrer son secret à d'autres qu'à Dame Ovule. Il n'a pas demandé à être là d'ailleurs. Il rêvait d'une belle carrière, de tenter sa chance, de devenir humain et d'un petit foyer. Depuis sa plus tendre enfance, il avait éprouvé ce besoin profond de se compléter, de se développer, d'aller au-delà de lui-même. Et voilà qu'on allait lui sonder les reins, voir de quoi il est fait, questionner son hélice, scruter sa dot biologique. On ne laisse pas à ce Lancelot la chance de prouver qu'il est le meilleur. La progéniture à venir n'est encore que la moitié d'elle-même, et elle doit déjà passer des examens, être sélectionnée. Oui, lui qui n'a jamais été un très bon élève à l'école, il compatit pour ce pauvre spermatozoïde qui était prêt à se lancer dans le périple meurtrier qui se livre dans le silence de la chair, sur les autoroutes mortelles de la création, où les graines roulent à tombeau ouvert vers leur destinée, selon des règles qui dépassent notre entendement et notre compréhension. Et puis qui sait, peut-être qu'il n'est pas bon en math, mais qu'il excelle dans les courses d'orientation et la natation! Il hésite presque à demander au Professeur si on pourra laisser certains de ses spermatozoïdes redoubler.

Tandis que la consultation se poursuit, il regarde par la fenêtre. C'est une belle journée. Le printemps n'est pas loin et il sent que malgré le temps qui passe, malgré les échecs successifs, malgré tout, il garde profondément confiance. La vie est imprévisible et elle met en déroute nos maigres prévisions. On planifie, on agende, on aimerait que ceci soit maintenant et cela après, mais elle ne tient pas compte de nos petits arrangements et nos grands rendez-vous sont toujours inattendus. On peut tout au plus créer les dispositions intérieures favorables et rester vigilant. C'est pour cela qu'il est rassuré. Le peu de prise qu'il a sur la vie prouve que tout est possible, et bien au-delà des moyens et des forces qui seraient les siennes. Quand l'homme a fait tout ce qu'il a pu, il reste encore beaucoup de marge pour le destin. Peut-être qu'il ne sait pas interpréter le sens du bouton de rose ou du chant du merle. Ils n'en restent pas moins que ce sont des compagnons familiers, porteurs d'émotions quotidiennes qui n'ont pas besoin d'être comprises pour être transmises. Comme la vie.

On n'est sans force contre rien et une femme qui désire un enfant veut de la vie dans ce ventre qui réclame d'être augmenté, pour qui elle pourra se donner tout entière, elle veut être prise par ce miracle, voir son corps s'arrondir et grossir, porter en elle son devenir de mère. Elle est plus grande que l'homme dans ce qui est devenu un combat, c'est évident. Elle est comme une tige qui demande sa fleur, sa nécessité de bourgeonner bat fort sous sa peau. Elle se fécondera dans le même temps qu'elle abritera cette vie à venir qui la bouleversera, qui la saisira au plus profond de sa chair. Elle prend son désir en main, elle décrète l'état d'urgence, elle jette ses forces en avant. Il sent qu'elle lui échappe à ce moment, qu'elle livre un combat commencé bien avant lui, bien avant elle-même. Sans vouloir se faire passer pour plus démuni qu'il ne l'est, il se sent en ce moment comme un badaud qui observe depuis le rivage un bateau en prise avec du gros temps. Il perçoit même une forme d'incommunicabilité fondamentale entre eux - et tout à fait naturelle, si naturelle comme un désir qui ne se pense pas, comme une forme qui cherche à s'accomplir. Il est ridicule avec ses conseils de sagesse prêt-à-se détendre, "tu devrais lâcher-prise ma chérie, laisser faire" - on dirait une copine malintentionnée, alors que tout repose sur le résultat: que ça prenne, que ça croche, que ça s'accroche, que ça se mélange, que ça virevolte et que ça pleure! Elle préférerait crever que de lâcher quoi que ce soit! Comme elle est belle dans son orgueil vital. Et comme le chemin du mâle est bien différent, lui qui pleurniche qu'on lui accorde moins d'attention quand la femme est enceinte, mais enfin, tout de même, ce n'est pas pour un précipité de concevable délivré au bout de quelques minutes que ça fait de lui un père. Un géniteur, tout au plus, il lui faudra faire encore du chemin pour intégrer son rôle et matérialiser cette abstraction.

Le printemps finit toujours par venir, d'une manière ou d'une autre. Il n'aura certainement pas le visage attendu et défiera toutes les représentations qu'ils pourraient se faire. Mais si dans le tourbillon de la vie, ils se sont reconnus parmi des milliards d'êtres humains, il y a de bonnes chances pour qu'ils trouvent d'autres correspondances fertiles entre eux. Oui, ce printemps viendra, et si patience est tout, comme le dit le poète, c'est parce que la confiance les porte:

« Là, le temps ne peut servir de mesure, nulle année ne compte, dix ans ne sont rien. Etre artiste signifie: ne pas calculer, ne pas compter, mûrir comme l’arbre qui ne précipite pas le cours de sa sève, qui affronte avec assurance les orages du printemps sans craindre que nul été peut-être ne leur succède. L’été vient malgré tout. Mais il ne vient que pour les patients qui sont là, dans leur vaste paix insoucieuse, comme s’ils avaient l’éternité devant eux. Je l’apprends chaque jour, je l’apprends parmi des souffrances à qui je rends grâce : la patience est tout.» (Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète.)

Photographie - Boubat

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