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Quand on me dit qu'on va manger du canard, je ne peux m'empêcher d'avoir une pensée émue pour le canard. Je l'imagine au fil d'une jolie petite rivière, avec ses congénères, s'ébattre et vivre d'une vie paisible de canard. Ce qui ne me viendrait pas immédiatement à l'esprit quand je mange du bœuf, parce que j'en ai mangé dès l'enfance sans me poser de question. Mais si j'y songe et que j'imagine ce bœuf, ou cette poule, ou ce lapin, voire cette autruche, je suis pris d'une sentimentalité certainement hypocrite, étant donné qu'au final, je les mangerai. Je suis un carnivore lâche.
Enfant, lorsque nous allions en famille manger le couscous chez le cousin Hans, je gardais la merguez, qui était ce que je préférais, pour la fin, comme un trésor. C'était une manière de prolonger mon plaisir et d'accroître ma réceptivité gourmande, en donnant un but à cette balade gustative. Je faisais le chemin entre la semoule et le poulet, l'agneau et les légumes, pour parvenir jusqu'à cette merguez, qui venait couronner le repas.
J’ai appris quantité de choses à l’école, même le latin, l'éducation sexuelle, ou le nom des grands fleuves chinois. Mais je n’ai pas appris à établir une relation salutaire avec la nourriture. On avait estimé que manger, comme toutes les choses absolument vitales, allait de soi. "Mange tes légumes et tais-toi!"... Grave erreur pédagogique. Tout ce qui s’ingère de force devient un ennemi. Il aurait fallu leur donner la parole, à ces légumes, au lieu d’en faire des éléments de contrainte. Comme ces poèmes de Baudelaire, qu'on me faisait apprendre “par coeur”, moyen le plus sûr de m’en dégoûter, car le coeur n’avait rien à voir dans l’affaire, sinon je les aurais sus. Rétrospectivement, j’aurais bien voulu qu'on me présente les aliments que je mangeais, histoire de faire connaissance. D’autant que nous allions nous retrouver régulièrement. Je suis persuadé qu'une carotte a un visage et une aubergine un autre, que je peux apprendre à connaître, en cherchant à savoir ce qu’ils expriment, qui ils sont, d’où ils viennent, ce qu’ils ont à m’apporter. La manière des les envisager leur donne du goût. Mc Donald l’a bien compris avec ses hamburgers. Pas étonnant que les enfants en raffolent. L’entreprise a su ajouter au leurre gustatif un imaginaire de cirque: manger devient une fête, une réjouissance à côté de laquelle la corvée d'ingérer des nourritures saines paraît bien pâlichonne. Il n’est pas question de palabrer sur chaque bouchée à faire avaler à un enfant, moyennant un réquisitoire digne des ténors du barreau, mais de lui raconter qui sont ces étrangers qui vont pénétrer dans son corps, que ce sont des amis, afin qu’il apprenne à entretenir un commerce agréable, voire même équitable, avec eux, et qu’ils s’apprivoisent. L’enfant est capable de comprendre les histoires de petits pois et de haricots. Ce serait bien dommage de l’en priver pour les lui resservir sous forme de théories alimentaires et caloriques une fois devenus adulte. Une éducation qui a du goût et de la saveur constitue un savoir incomparable.
Je n’arrive même pas à imaginer ce que peut bien signifier que le fait de se nourrir soit un privilège et que des millions de gens manquent de tout. C’est tellement affreux que c’est hors de ma portée. Je n’ai jamais eu faim un seul jour de ma vie et je le ressens parfois comme quelque chose d’inadmissible. Alors le moins que je puisse faire, c’est de respecter cette chance qui est la mienne. Je le dis sans fausse culpabilité. Même si je trouve que c’est hallucinant que nous ayons le choix entre des dizaines de fromages différents alors que d’autre n’ont rien, absolument rien.
«Tout homme bien portant peut se passer de manger pendant deux jours - de poésie, jamais.» Longtemps j’ai trouvé cette remarque de Baudelaire luxueusement superficielle, car je la lisais de manière raisonnable. Elle est devenue lumineuse le jour où j’ai compris que la poésie était le sel de la vie, qui lui donne sens et consistance.
Apprendre à manger pour l’Occidental désaxé, propulsé dans les rayons de grands magasins bourrés de victuailles, peut s'avérer un parcours semé d'embûches, avec lesquels il va devoir composer. Pas facile de retrouver ses besoins fondamentaux dans une société de la dispersion qui parvient à conditionner le même yaourt sous une dizaine de formes différentes, le long de rayons qu'il conviendrait de parcourir en rollers.
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Mon rapport à la viande est ambigu. Disons-le tout de suite, pour ne pas leurrer les granivores: je salive à la seule idée de réserver une table dans une petite auberge de campagne où je sais que l'on sert une entrecôte avec une certaine sauce devenue mythique loin aux alentours. Néanmoins, quelque chose vient gâcher mon plaisir: un bœuf ne repousse pas. [... lire toute la chronique]
Je cherche à me rapprocher d'aliments-auteurs les plus sobres et les plus authentiques possibles. Que la distance entre la terre et sa bouche soit courte et peu encombrée. J’aime trouver une limace sur ma salade, non que j’en raffole, mais elle me certifie que j’ai dans les mains un produit original. Moi qui aime tant brosser mes chaussures, je trouve mon compte avec les pommes de terre. J’ôte patiemment leur croûte de terre pour en dégager une grosse pépite d’allure saugrenue. La rencontre n'était pas aisée, je dois y mettre ma peine. Ici, rien de pré-parer, pas de parure commerciale. Toute la séduction du produit vient de ce qu'il n’a pas été caché au regard, qu'il se tenait discrètement lové dans le repli d'un champ. Je suis même prêt à payer plus cher pour faire tout le boulot moi-même. C'est que cette pomme de terre en vaut la peine. Elle vient de quelque part, et moi, je sais d'où. J’ai pu clairement en déterminer la provenance. De même que ces pommes qui mûrissent patiemment sur des arbres à côté desquels je passe chaque jour. J’en ai caressé les branches. Je me suis étonné de cette poussée de vie qui reprend toujours le dessus, chaque année, nonchalant de nos humaines agitations. Il faut que le travail soit fait, et la nature le fait. Miracle.
Supprimer les intermédiaires me semble un acte salutaire et citoyen. Payer comme il se doit celui qui a fait le travail, et lui seul. Je ne veux plus rien donner à ceux qui s’enrichissent sur le dos de la nature et de ses ouvriers. Tout pour celui qui a sué et participer à l'accouchement. Rien pour les charlatans du packaging. Et puis, cela ne me déplaît pas de devoir me mettre en quête d’authentiques primeurs. De nature sédentaire, mes courses se calquent sur les saisons. La stupéfiante beauté du coeur des fruits de la passion m’a fait une forte impression, de même que les vahinés de Gauguin. Mais cet exotisme me touche assez peu en somme, je sais que je peux m’en passer. Il suffit de ne pas trop m’y frotter. Ce sont les produits les plus élémentaires de mon pays qui ont toutes mes faveurs, ceux qu'on finit par ne plus considérer à force de les connaître, tant ils nous sont familiers, comme la pomme - toujours elle, mais une pomme par jour, ça crée des affinités. J’ai eu la chance de rencontrer une orfèvre-cultivateur qui m’a montré que sous le même nom se cachent des dizaines de variétés différentes. La leçon est féconde. On est pleinement fini que lorsqu'on sort de l'indéfini. On parle d’une pomme: oui, mais laquelle? Le monde glauque et aplati sous une étiquette ne signifie rien, c'est une entrée dans un bottin téléphonique, le comble de l'appauvrissement. On dit qu'on a rencontré «une» femme comme on rencontrerait un générique, une entrée dans le Petit Larousse. Ce n'est rien ni personne, cela ne nous touche pas, ne raconte rien, on est dans le neutre, alors que tout autour de nous n'est que variété, différence.
Misère de l'homme blanc qui n'ayant plus le temps à nié la couleur. Mais bon sang, prenons la peine une bonne fois pour toute de la regarder cette pomme, et nous verrons qu'elle fait partie d’une grande famille dont chaque membre à un goût particulier, un croquant différent. Elles ont une histoire, et la dame qui vous les vend pourra vous dire lesquelles sont plus appréciées pour une tarte et d'autres pour des confitures, fruit d'une expérience ancestrale, dont nous sommes déconnectés. Le fast-food n'est pas loin, comme le fast-sentir, le fast-apprécier, le fast-découvrir, à l'orée du speed-dating. J’en ai conclu que plus une pomme est belle pour la vente, plus elle est factice, siliconée, chirurgie végétale pour attirer le consommateur et plus j’ai de risques d’être trompé sur la marchandise. Comme une pin-up trop fardée pour être réelle. J’ai toujours trouvé ahurissant qu’on puisse jeter des fruits ou des légumes parce qu’ils n’ont pas l’aspect attendu par le consommateur. On a choisi de ce calquer sur la nullité imaginative du client. Misère, misère, misère!
Supprimer les intermédiaires me semble un acte salutaire et citoyen. Payer comme il se doit celui qui a fait le travail, et lui seul. Je ne veux plus rien donner à ceux qui s’enrichissent sur le dos de la nature et de ses ouvriers. Tout pour celui qui a sué et participer à l'accouchement. Rien pour les charlatans du packaging. Et puis, cela ne me déplaît pas de devoir me mettre en quête d’authentiques primeurs. De nature sédentaire, mes courses se calquent sur les saisons. La stupéfiante beauté du coeur des fruits de la passion m’a fait une forte impression, de même que les vahinés de Gauguin. Mais cet exotisme me touche assez peu en somme, je sais que je peux m’en passer. Il suffit de ne pas trop m’y frotter. Ce sont les produits les plus élémentaires de mon pays qui ont toutes mes faveurs, ceux qu'on finit par ne plus considérer à force de les connaître, tant ils nous sont familiers, comme la pomme - toujours elle, mais une pomme par jour, ça crée des affinités. J’ai eu la chance de rencontrer une orfèvre-cultivateur qui m’a montré que sous le même nom se cachent des dizaines de variétés différentes. La leçon est féconde. On est pleinement fini que lorsqu'on sort de l'indéfini. On parle d’une pomme: oui, mais laquelle? Le monde glauque et aplati sous une étiquette ne signifie rien, c'est une entrée dans un bottin téléphonique, le comble de l'appauvrissement. On dit qu'on a rencontré «une» femme comme on rencontrerait un générique, une entrée dans le Petit Larousse. Ce n'est rien ni personne, cela ne nous touche pas, ne raconte rien, on est dans le neutre, alors que tout autour de nous n'est que variété, différence.
Misère de l'homme blanc qui n'ayant plus le temps à nié la couleur. Mais bon sang, prenons la peine une bonne fois pour toute de la regarder cette pomme, et nous verrons qu'elle fait partie d’une grande famille dont chaque membre à un goût particulier, un croquant différent. Elles ont une histoire, et la dame qui vous les vend pourra vous dire lesquelles sont plus appréciées pour une tarte et d'autres pour des confitures, fruit d'une expérience ancestrale, dont nous sommes déconnectés. Le fast-food n'est pas loin, comme le fast-sentir, le fast-apprécier, le fast-découvrir, à l'orée du speed-dating. J’en ai conclu que plus une pomme est belle pour la vente, plus elle est factice, siliconée, chirurgie végétale pour attirer le consommateur et plus j’ai de risques d’être trompé sur la marchandise. Comme une pin-up trop fardée pour être réelle. J’ai toujours trouvé ahurissant qu’on puisse jeter des fruits ou des légumes parce qu’ils n’ont pas l’aspect attendu par le consommateur. On a choisi de ce calquer sur la nullité imaginative du client. Misère, misère, misère!
J’ai invité des amis à partager quelques tomates charnues agrémentées d'une pincée de sel, une bonne bouteille de bordeaux et du jambon Corse - du vrai, fait par un vrai Corse, qui ne tient pas beaucoup à parler, mais qui sait l'art d'élever le cochon dans les montagnes, et du bon pain. On ne se nourrit jamais aussi bien qu'avec des êtres chers. Plus la nourriture est chargée d'amitié attentionnée, plus elle devient nutritive. La table est apprêtée avec soin, comme une petite scène sur laquelle va se jouer un acte vital et chargé de sens: manger. La nourriture partagée est une tranche de pur bonheur. On la savoure. La mastication est doublée de la présence vivifiante des convives. Dommage que les guides minceur en tout genre ne parle pas de cette protéine chargée de sens: la relation. Relation à soi-même, à travers le plaisir de partager des mets simples. Et des mots, échangés tandis qu'on se restaure, et qu'on se fait du bien. Ce sont des trêves dans le cours de nos vies, des havres de paix où les liens se reconstituent et se resserrent. Je ne me souviens pas d'avoir eu d'échanges plus importants et mémorables que dans ces moments-ci. J’aime ces rendez-vous auxquels mes proches répondent "Présent!", ainsi que d'autres que je rencontre et que j’apprends à connaître. Ces repas alimentent directement les racines de l'être. Rares instants où s'exprime le mieux notre humanité et durant lesquels je sais clairement pourquoi je suis au monde. La vie va de soi. Puis il est temps de se quitter. Je raccompagne mes hôtes. La lune est pleine. Chacun repart rasséréné et un peu plus relié à lui-même, confiant dans ses projets et la journée à venir. Nous avons passé un bon moment, ensemble, autour de cette table et ce sentiment nourricier, j’en suis convaincu, fait partie de nos vraies richesses.
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J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du maga...