Je lis l'épisode du Christ qui marche sur l'eau devant ses disciples effarés, comme une facétie de Jésus. Manière pour lui de dire aux apôtres:
- Mais que faut-il encore que je fasse pour que vous ouvriez vos yeux et voir des choses qui, elles, sont bien plus miraculeuses que si je passais dans le ciel sur un éléphant volant? Des merveilles qui gisent au creux de vos coeurs, de vos vies, de votre quotidien.
"Ne vous occupez pas de l'individu, juste de l'être comme disait Ramuz." (Georges Haldas)
L'être, c'est ce qui peut être partagé avec d'autres, au-delà de tout particularisme. L'être, c'est soi rendu partageable et assimilable par d'autres. Rien à voir avec les petits bobos et les douleurs de dos ou les petits soucis locaux de chacun pour qui n'intéresse pas autrui et qui sont à la charge de chacun.
Georges Haldas, 92 ans - Certains critiques littéraires et autres voraces des macchabées affûtent déjà leur plume aux larmes du souvenir, j'en suis sûr, alors que lui, il est bien vivant, au Petit-Mont, et a encore tant à échanger avec qui vient le voir - et avec une vaillance et une vivacité d'esprit déconcertantes.
Heureusement que je n'ai pas décroché de la deuxième partie du livre de Frédéric Gros, Marcher, une philosophie: soudain on franchit un col qui a nom Thoreau, et il nous livre de belles pages, sur ce grand marcheur américain, sur Gandhi et l'importance de la marche dans sa lutte pour l'indépendance, sur les cyniques, sur la différence entre une promenade des champs et une promenade des villes (deux exercices très différents).
Avec quelques jolies anecdotes:
"On raconte que, les derniers jours, un prêtre était venu au chevet de Thoreau mourant, pour lui apporter les consolations de la religion en évoquant l'autre monde, l'au-delà. A quoi, Thoreau, souriant faiblement, aurait répondu: S'il vous plaît, un seul monde à la fois. "(p. 143).
"Un jour Diogène voit, à la fontaine, un enfant se servant pour boire des paumes assemblées de ses deux mains. Le Cynique s'arrête net, sidéré, et déclare: Diogène, tu as trouvé plus fort que toi. Alors, il extraie de sa maigre besace un gobelet de bois et le jette loin de lui, avec un sourire de triomphe. Heureux, car il a encore trouvé de quoi se délester." (p. 187)
Ou encore quelques réflexions d'une belle acuité:
"La discipline, c'est l'impossible conquis par la répétition obstinée du possible." (p 216, à propos de Kant qui alla toute sa vie au rythme de son pas, c'est-à-dire une page par jour, pour donner l'oeuvre qu'on lui connaît... une page par jour, tous les jours).
"Marcher, c'est le bon rythme pour comprendre, se sentir proche." (p. 268).
Le savoureux de cet ouvrage, c'est d'avoir su nous parler de marcheurs inspirés (Nietzsche, Rousseau, Thoreau, Gandhi, Kant, les pélerins) et de les avoir observés à la mesure du pas, d'un simple pas, que tout un chacun est en mesure de faire.
Dans ce livre, Marcher, une philosophie, de Frédéric Gros, que je traverse avec un peu de regret comme une plaine un peu vide, soudain cette note lumineuse au sujet de Thoreau:
"Cette confiance a sa source encore dans les énergies du matin. Thoreau, dans toute son oeuvre, veut croire aux matins, ou plutôt: c'est le matin qui fait croire. Il faut toujours partir à l'aube quand on marche. Pour accompagner le lever du jour. Et dans cette heure indécise, bleue, on ressent comme les balbutiements de la présence. Marcher le matin, c'est rencontrer la pauvreté de notre volonté, au sens où vouloir est le contraire d'accompagner. Je veux dire que suivre pas à pas un matin qui se lève, c'est tout sauf un arrachage brusque, une volte-face brutale, une décision. L'évidence du jour s'impose lentement. Bientôt le soleil sera levé et tout commencera. Les duretés de conversions volontaires, solennelles, bavardes, trahissent leur fragilité. Le jour ne commence jamais comme un acte de volonté: il se lève dans une certitude sans inquiétude. Marcher le matin, c'est comprendre la force des commencements naturels.
La santé se mesure à l'amour du matin. (Thoreau) " (page 136).
Cette page est magnifique, et cette très précise notation en particulier: "Les duretés de conversions volontaires, solennelles, bavardes, trahissent leur fragilité." Oui, les levées d'aube en nous ne se forcent pas, elles s'accompagnent.
On a fait notre espèce sans fourrure, sans croc ni griffe, totalement précaire, incapable de s'adapter et de survivre dans son environnement naturel tandis qu'un renardeau y parvient - combien d'entre nous, nus, en pleine hiver, survivraient? Alors concrètement, notre valeur ajoutée, si elle n'est pas au moins humaine, c'est quoi?
La leçon de Fontenay

Pour Michael
Quelques impressions d'une rencontre récente avec une vieille Dame austère et une Vierge au tendre sourire.
Fontenay, c'est un lieu qui s'écoute. "Tu veux voir? Ecoute d'abord. L'ouïe est un degré pour parvenir à la vision" écrivait Saint Bernard. La première musique de Fontenay, c'est celle de l'eau qui s'écoule, tonifiante, fraîche, abondante. Manière de baptême. On commence par s'immerger aux chants des sources. Venir à Fontenay, c'est s'imprégner. Ici, tout se tient ensemble - le végétal, la pierre et l'eau - pour faire naître les dispositions intérieures les plus favorables.
Fontenay, c'est un fait de nature inspiré. Les moines ont su choisir l'emplacement le plus adéquat pour y bâtir l'abbaye, le lieu où elle croîtrait le plus mélodieusement, à l'image du grand platane qui trône au milieu des bâtisses. L'extérieur de l'abbatiale - l'église principale de l'abbaye - est totalement dépouillée: les contours ne laissent place à aucune fantaisie, les lignes sont franches: c'est l'extérieur de la coquille. En y pénétrant, je découvre l'intérieur d'un bâtiment que les arches étirent vers le haut, avec de clairs vitraux qui laissent abondamment pénétrer la lumière. Le sol est recouvert d'une fine terre gravillonneuse, comme celle d'un sablier, qui fait crisser mes pas. En approchant de la nef, sur la gauche, légèrement en retrait, une belle surprise m'attend: une vierge de pierre tendre et souriante, haute de deux mètres qui tient un enfant rieur dans ses bras. Cette note de tendresse infléchit la sévérité de ce haut lieu de spiritualité masculine. Et si c'était autour de cette sibylle chrétienne, terre d'accueil d'une parole féconde, que tout Fontenay venait à s'éclairer? A partir de ce sourire qui se reflète dans la pierre d'une douce couleur jaune soleil. J'aime croire que Fontenay est féconde, parce qu'elle est la rencontre de l'eau et de la nature, de la pierre - si douce au toucher - et de la prière, de la rigueur et de la tendresse.
Les moines bâtisseurs ont voulu que leur abbaye puisse accueillir le plus de ciel possible. Ils ne souhaitaient pas donner des enseignements à lire sur les frontispices, faire des gargouilles monstrueuses ou du cathédralesque. Ils ont sculpté à l'envers, c'est-à-dire qu'ils ont médité sur l'art de façonner la matière de l'intérieur, de la creuser intimement pour que les prières et les chants qui s'élèvent du coeur des hommes soient les plus limpides et les plus purs. Fontenay n'est pas un lieu à voir, mais à sentir. C'est le mariage de la plus grande rigueur, de la plus grande sobriété avec l'eau, le silence, la fraîcheur d'un mois de décembre. C'est la juste complicité d'une abbaye-père entourée de toute part par l'eau-mère - cette eau qui permettra à l'abbaye d'être une industrie prospère.
Fontenay me convie à faire sienne la confiance qu'elle a dans ses sources: me sera donné ce qui doit l'être, selon ma capacité à faire la place adéquate dans ma vie pour l'accueillir. "Dis-moi le vide que tu fais en toi, et je te dirai ce que tu recevras". Le chant se déploie à la mesure de l'espace qui lui est fait. Etre disponible pour être comblé. Se dépouiller pour s'enrichir. "Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux" (Matthieu, 5-3). Si mon escarcelle - mon esprit - est pleine de babioles inutiles, je ne verrai pas le plus petit coin de ciel bleu. Si mes fontaines ne s'emplissent pas, c'est que je m'y prends mal, que je ne sais pas faire fructifier mes ressources.
Je pressentais que ce que j'éprouverais à Fontenay me permettrait d'exercer ma qualité de présence aux êtres et aux choses. "S'il y avait pour moi une sagesse, ce serait l'art d'être pleinement là, avec une attention soutenue et contenue" (Christian Bobin). Fontenay est une oeuvre de présence. C'est un poème de la justesse, une leçon d'orthopédie spirituelle, une géométrie de la sensibilité que je peux m'approprier et faire mienne. J'ai pu approfondir la définition d'un mot qui m'est cher: la verticalité. La verticalité, c'est le propre de l'homme. C'est une posture et un équilibre. "La posture empêche l'imposture" écrivait le moine bouddhiste Taisen Deshimaru. Toute la rigueur de Fontenay me somme de me tenir droit. Se tenir droit, c'est vertébral et mental. Dans l'abbaye ou le cloître, je me suis senti dans une très ancienne école, avec un vieux maître qui me disait de me redresser. Il s'agit de faire effort pour s'équilibrer intérieurement, pour gagner en acuité, en finesse, en sensibilité. Et me viennent ces mots de Léon-Paul Fargue "Si j'avais quelque jeune disciple à former, je me contenterais probablement de lui murmurer ces seuls mots: sensible... s'acharner à être sensible, infiniment sensible, infiniment réceptif. Toujours en état d'osmose. Arriver à n'avoir plus besoin de regarder pour voir." Mes maîtres d'aplomb se retrouvent à Fontenay. Ils m'enseignent le bon équilibre du coeur qui s'acquiert par une juste tenue de soi entre la terre et le ciel. Trop vers le haut, on s'ennuage. Trop vers la terre, on s'enlise. Centré, on éprouve la réunion de soi avec tout ce qui fait notre vie. Fontenay me resitue et me restitue à moi-même, m'accorde comme le ferait un luthier. Il suffit d'écouter et de regarder.
Je suis reparti comblé d'une joie légère. Aujourd'hui, elle a pris une forme qui se nomme Fontenay. Demain, ce sera Fargue, Bobin, Bachelard ou encore Bach, Hildegarde de Bigen, une conversation avec un ami, un parent cher, la contemplation d'un visage aimé, un beau livre, une scène de vie saisie à la dérobée: tout se tient. Les correspondances sont claires. Je ne vois aucune clôture entre Fontenay et la vie quotidienne. C'est un lieu où la méditation se fait simplement plus grave et plus intense, pour que tinte une note d'or dans le tissu du jour.
- Un pas de plus -
Le pas du moine.
Christian Bobin, La lumière du monde, Gallimard, 2001.
Léon-Paul Fargue, Le piéton de Paris, Imaginaire Gallimard 1932
Et surtout le sublime ouvrage de Georges Duby sur l'art cistercien.
Tombé par hasard sur les "Entretiens sur la prière" de Journet... tombé tout court. Il se demande avec une franchise déconcertante comment il se fait qu'au XXè siècle, tant de régions du monde n'ont pas été encore évangélisée ou, il explique qu'une mère qui perd son enfant malgré ses prières doit l'accepter, car le Seigneur en a décidé ainsi. Stu-pé-fiant.
On ne compte plus les livres et revues qui parlent de "faire le vide", "se libérer". Pour ma part, vu le bric-à-brac qui nous compose, j'utiliserai plus modestement des verbes comme "raboter", "dégauchir". Mais évidemment, voir écrit sur la page de couverture d'un magazine tendance "Dégauchissez votre psychisme pour les fêtes", ce n'est pas très vendeur.
Je tiens entre mes mains un livre de Frédéric Gros, professeur de philosophie, qui s'intitule Marcher, une philosophie. Un beau livre, épais, avec une couverture bleue, paru aux Carnets Nord. Je l'ai entrouvert comme un enfant qui va chaparder un bonbon auquel il n'a pas encore droit. C'est délicieux.
J'ai longtemps refusé de lire quoi que ce soit sur la marche. C'est quelque chose de trop important pour moi pour en faire des idées. Mais là, je sens que je vais être ravi. Alors je finis à folle allure mon livre de Bobin - La folle allure, à lire, absolument. Et je vais m'approcher de Noël en marchant. La nature m'a fait un beau cocon blanc de lecture, un vaccin mal fait me cloue à la maison. Toutes les conditions sont réunies.
J'ai besoin de lire des auteurs qui m'offrent de faire le pas suivant, qui me donne une prise pour poursuivre ma réflexion. D'où peut-être ma difficulté avec Gaston Bachelard: je m'abîme dans la lecture, je ne trouve pas de point d'appui, c'est trop tendre. Oui, c'est peut-être cela. La tendresse maternelle de Gaston Bachelard est étouffante. C'est une plume qui manque de père.
Peut-être est-ce aussi dû à mon incapacité de vivres les images qu'il sonde en toute gratuité, de les savourer dans leur plénitude, sans chercher à les posséder.
Ou est-ce par crainte, l'ayant lu, de me demander: "Mais face à une si belle écriture, qu'as-tu, toi, à ajouter?"
La lecture de Gaston Bachelard m'est quasiment impossible. Chacune de ses phrases m'absorbent par un surplus de poésie, un surplus d'intimité et favorise la levée de tant d'images profondes. Je pourrais y rester toute la journée.
"On a toujours à gagner à donner aux objets familiers l'amitié attentive qu'ils méritent."(in La flamme d'une chandelle, p. 91) ... l'amitié attentive.
Ou encore:
"Le mot d'un poète, parce qu'il touche juste, ébranle les couches profondes de notre être." (in La poétique de l'espace, p. 30).
Où voulez-vous aller après avoir lu des phrases aussi justement belle?
J'ai une très haute idée du mot "vie", même si c'est un montage à la Monsieur Hulot, fait de bric et de broc, bien souvent, un sacré bazar, avec une myriades de pensées et de sentiments hétéroclites, au milieu desquels on est bien souvent un peu paumés, admettons-le, où rien, mais alors rien n'est vraiment bien organisé, où nos aspirations les plus brillantes s'écroulent en moins de temps qu'il ne faut pour les énoncer, bref, où ça vit et c'est bien pour ça que j'en ai une haute idée.
"J'ai décidé d'être heureux, parce que c'est bon pour la santé." (Voltaire)
Voilà une définition du bonheur qui m'a d'abord profondément agacée par son égocentrisme. Une joie qui n'est pas partagée n'a pour moi aucun sens! Puis, après réflexion, j'ai pensé qu'il pouvait être bon d'abord d'éprouver le bien être qu'on a d'être heureux pour soi, nonchalant d'autrui et de tout moralisme pleurnichard et coupable. C'est en éprouvant une saine joie dans nos artères et nos viscères qu'elle pourra être contagieuse.
Idée pour l'éducation d'un adolescent - Le mettre dans des contextes favorables, des situations où il pourra croître par le contact avec d'autres, avec des situations, des responsabilités, des motivations. D'autant que les parents étant souvent, durant cette période, ceux que l'adolescent ne peut plus voir ni entendre, il convient qu'il trouve avec tact un moyen de continuer à être tuteur sans être tueur, en empêchant le mûrissement de se faire par un surplus de présence qui fige le jeune adulte et le pousse à fuir.
J'ai beaucoup aimé la remarque de ce père, ce matin dans le bus. qui disait que le professeur de physique de son fils était un "petit enseignant", car il ne s'était pas rendu compte que son enfant faisait les exercices, mais sans les comprendre. Qu'il parvenait à les répéter mécaniquement si le contexte ne différait pas trop, mais qu'il n'avait pas réussi à s'approprier le sens, l'esprit de la formule physique, juste la lettre.
Le souci de l'enseignant, c'est précisément de permettre à un élève de pouvoir s'apprivoiser un savoir, se l'approprier, l'incorporer, pour en faire une liberté sur laquelle s'appuyer. Apprendre, c'est acquérir un savoir à partir duquel on envisage une question, un problème. La question n'est pas de savoir, mais de se nourrir de ce savoir pour penser.
Je fais partie des gens qui sont pour la taxe poubelle, dans la mesure où je me contrefiche de trier mes poubelles ou de ramasser les crottes de mon chien. J'estime d'ailleurs que c'est très luxueux de s'occuper des sels d'un clébard quand, dans le quartier où je vis, je suis quasiment sûr qu'il y a une ou deux vieilles dames qui crèvent de solitude et qui ont urgemment besoin d'une présence. Simplement d'une présence. Alors, si on veut que je développe une quelconque fibre écologique, dans mon cas, il n'y aura pas d'autres moyens que de me taxer. Et je ne me rebellerai pas, trouvant par ailleurs l'initiative tout à fait pertinente et citoyenne. Seul le joug enjoint le boeuf à creuser son sillon.
Les chants grégoriens, cisterciens, les cantates de Bach peuvent s'écouter en boucle, indéfiniment, tant ils se renouvellent à chaque écoute, au point qu'on en vient à ne plus les entendre, mais qu'ils continuent à travailler notre fond humain et à creuser un sillon de bienveillance. J'écoute depuis une semaine bientôt les Sponsa regis de Hildegard de Bingen sans me lasser.
Ces deux collégiennes qui papotent dans le bus. La manière dont chacune s'exprime est frappante. L'une, grande clarté, précise et une bonne capacité de synthèse. Tandis que l'autre est brouillonne, confuse et ne trouve pas ses mots. Effondrée, elle s'inquiète du poids qu'elle a pris alors que sa camarade, avec beaucoup d'intelligence, la rassure en lui disant qu'il ne faut pas se fier aux balances qui n'indiquent jamais deux fois le même poids. Et grâce à son tact, je vois que l'autre est effectivement rassurée et se détend gentiment.
Surprise sur le camion poubelle. L'éboueur, que je prenais pour un éboueur, accroché derrière le camion, par un petit matin bien froid, grosse veste orange, gros bonnet, est en fait une charmante éboueuse, comme me l'a signalé un petit bout de queue de cheval. Je déroule la pelote, la silhouette n'est pas celle d'un costaud, ni la gestuelle, et le doux visage est bien celui d'une femme, qui discute avec son collègue. Qu'est-ce qui a bien pu la mener sur cette petite nacelle voguant sur l'océan de nos ordures?
Magnifique note sur l'amitié et l'amour, de Gustave Thibon, toujours:
"Critère de la médiocrité. - L'être médiocre accepte volontiers les demi-mesures dans l'amour ou l'amitié. Il n'a pas besoin, pour aimer d'une estime, d'une transparence totales et réciproques, d'un don de soi sans réserve: ses affections les plus chères restent imprégnées de calcul et de défiance, elles comportent toutes des portes de sorties. Il se plaît d'ailleurs dans ces demi-mesures, et ne cherche pas autre chose. La marque d'une grande âme au contraire, c'est d'étouffer dans ces liaisons mesurée, réticentes et stagnantes."
J'ajouterai que quand on est saisi par un amour, on peut tenter de s'en défier, faire tous les calculs du monde, lister les sorties de secours les plus proches, faire demi-tour, tenter de s'enfuir en vain, se convaincre qu'en fait, non, re-la-ti-vi-ser, prendre distance: on reste sans trop de secours.
Mais remarquons peut-être qu'un être médiocre qui aime à demi et qui rencontre un autre être médiocre qui aime à demi se complètent pour former un tout.
"Je n'aime pas que toi. Mais j'aime toute chose en toi, et je t'aime en toute chose. Tu n'es pas l'être qui usurpe et voile pour moi le monde, tu es le lien qui m'unit au monde. L'amour intégral exclut l'amour exclusif: je t'aime trop pour n'aimer que toi." (Gustave Thibon, L'échelle de Jacob)
Si je n'aimais que toi, je t'appauvrirais, je te réifierais et je ne nous nourrirais pas de tout ce qui vient se concentrer et se réfracter dans notre amour. C'est parce que je t'aime reliée à ce que j'aime que notre amour peut grandir et s'enrichir. Tu es le seuil à partir duquel le monde s'éclaire de toi et tu t'éclaires par lui.
Une personne handicapée s'est retrouvée par mégarde dans la fosse au ours. Mis en danger par ce dernier, le garde doit tirer sur l'ours, le blesse, on sauve le pauvre homme. Celui-ci reçoit des menaces de mort pour avoir mis en péril l'ours dans sa fosse. On traite parfois les gens moins bien que des chiens.
Les résistances sont souvent fortes, lorsqu'on propose à quelqu'un de lire les évangiles. Juste lire les évangiles. Voir ce qu'ils évoquent, ce que l'on ressent en les lisant. Aussitôt, on m'explique qu'ils ne peuvent être lus hors d'un cadre donné, hors de tout dogmatisme, que les catholiques ceci, et le pape cela, puis cette multiplication des pains, ce n'est pas possible, on a bien prouvé que ce n'est pas possible. Ca bourdonne alors même qu'on a pas encore commencé à en lire une ligne. Mais qu'est-ce que ça peut bien faire que ce soit possible ou que ce ne soit pas possible? Qu'il ait ou non existé, que la résurection, ma foi, voyez-vous... D'ailleurs, si on avait des preuves de quoi que ce soit, est-ce que le fond du message serait tellement différent?
Simplement tenir ce livre ouvert, dans ses mains ouvertes, et lire.
Je merline souvent des lapalissades, je truelle des truismes et pour cause: cette succession de mots si simples, qu'on en vient à se demander si je ne suis pas un peu attardé pour avoir besoin de les accoler ensemble, je ne les ai pas encore métabolisés. J'ai besoin de les écrire, encore, et encore, comme du grain que je dois moudre, piler, pour le rendre assimilable, incorporable avec la substance de mon être. Je dois les répéter jusqu'à que je les entende, que je les comprenne avec ma tête et mon corps.
Vu toutes les horreurs qu'on dit sur les bouledogues - ce sont des molosses; des tueurs de taureaux; leur nez est plat pour que le sang ne les aveugle pas pendant le combat - je n'arrive pas à comprendre que ce chien soit si gentil. Je le tourne et je le retourne dans tous les sens, je lui tire les oreilles, je cherche en vain sa méchanceté, je lui jette un enfant en pâture, un second, toujours rien. Je lui pique sa nourriture, je le réveille en plein sommeil: il se met à ronronner avec une sereine bonhommie. Je me demande si en fin de compte, la brute, ce n'est pas moi.
Dire de celle-ci que c'est une sainte ou de celui-ci que c'est un prophète, c'est une lâcheté. C'est une manière de mettre en quarantaine des hommes et des femmes qui ont travaillé ou qui travaillent au devenir humain, qui nous précèdent sur les chemins de la bienveillance et qui attendent bien plus que notre simple admiration béate. Leur vie est un appel pour que nous nous engagions à notre tour, selon notre talent de vie.
Faire un régime va bien au-delà d'une simple surcharge pondérale. C'est monter sur la balance de l'être pour apprendre à se connaître à sa juste mesure, corps et âme. C'est se peser et soupeser non seulement ce qui se croque, mais aussi ce qu'on ressent - et ce qu'on ne ressent pas - et qui pèse bien souvent de tout son poids dans la manière dont nous nous alimentons.
"Alexandre Jollien, philosophe de la joie", lit-on souvent. Oui, certainement. Mais pour moi, cet homme est avant tout un portier du quotidien. Oui, Alexandre Jollien, portier de son état. Il ouvre des portes et nous invite à franchir le seuil de nos résistances.
D'où peut-être la joie, parce que c'est chaque fois une petite victoire sur nous-même.
Pouvoir dire: "J'accepte d'entendre tout ce que tu peux avoir à me dire, mais je n'accepte pas le ton sur lequel tu me le dis", c'est signifier que la porte est ouverte au dialogue, mais pour que l'échange se fasse, j'ai besoin que le timbre de ta voix ait la hauteur de ce dont nous avons à discuter.
Bonne définition de la chronique par un de ses maîtres:
"Le sens profond de la chronique, telle que je la conçois, c'est de fournir à chacun, par la représentation d'éléments quotidiens de la vie, les plus quotidiens, et considérés, en général, comme dénués d'intérêt et de signification, de quoi méditer sur le sens ultime de sa vie et sur celui que, consciemment ou inconsciemment, il donne à la vie. Alimenter cette prise de conscience qui aboutit à une véritable genèse de nous-mêmes. Non dans l'effort seulement, mais le plaisir. Une fécondité liée au plaisir, comme c'est le cas dans l'acte sexuel plénier. Pour cela, grande rigueur et grande sensibilité." (Georges Haldas, Carnet 1973, 19 novembre).
On l'aura compris, rien à voir avec une dissertation de collégien.
Je regrette qu'à l'heure actuelle, ce qu'on appelle "chronique" se résume à des minutes de morale de souvent très mauvaise qualité, du réchauffé au micro-onde. Ca manque de coeur - et de poésie, quasiment aucune. Oui, chroniquer ne semble plus signifier qu'une chose: dénoncer. C'est le sachet de pensée minute.
La Poste - "Le patron du conseil d'administration prédit une quasi-disparition des correspondances écrites au profit des échanges virtuels d'ici 50 ans. Une perspective qui fera alors exploser les coûts d'acheminement."
Voilà. Le gaillard règle le compte d'un geste primordial en un coup de perspective catastrophique. Et des centaines d'emplois vont passer à la trappe. Et pourquoi ne tente-t-il rien pour que vive le courrier! Un peu de courage, que diable!
Après le passage d'un petit enfant qui lui avait tapé dessus avec un bâton, la barrière n'en finissait plus de trembler de tous ses fils. Je m'arrêtais pour la rassurer. Elle me dit que ... [+]
La barrière

Après le passage d'un petit enfant qui lui avait tapé dessus avec un bâton, la barrière n'en finissait plus de trembler de tous ses fils. Je m'arrêtais pour la rassurer. Elle me dit que j'étais bien gentil de prendre un peu de temps, que d'habitude, on ne faisait pas tant attention à elle. Elle devait avoir besoin de parler. Elle me raconta qu'elle n'avait pas toujours été une barrière à vache. Elle avait commencé sa carrière comme chaînette de menotte avant d'être transformée en fil de fer barbelé dans un pénitencier, non loin de là d'ailleurs. Elle n'avait jamais vraiment quitté la région. Un boulot astreignant, tout de même, de rester toute la journée au poteau. Je comprenais bien que c'était son essence même qui lui posait un problème, à notre barrière. Passer son temps à faire barrage, ça crée forcément des résistances. Quand je lui demandais quel était son idéal de barrière, elle me répondit, sans hésiter: muret dans un cloître, parce que c'est une réclusion inspirée.
- Mais remarquez, je suis bien heureuse là où j'ai été plantée, me dit-elle. Et puis, j'aurais pu être tourniquet dans un supermarché! Je pense que je serais devenue folle.
Elle comptait également dans sa famille une soeur qui était barrière de sécurité, un poste très bien, dans une grosse boîte. Et son mari, un gars courageux, pare-feu lui. Son cousin avait un travail plus difficile par contre: il était garde-fou. Elle avait fait son arbre généalogique et s'était même trouvé un prestigieux ancêtre vénitien qui avait été une ceinture de chasteté.
- Une herse à pertuis, quelle honte! s'exclama-t-elle, toute hérissée.
Elle avait beaucoup réfléchi sur les murs de toute sorte, qui séparent, coupent, retranchent. Elle y voyait avant tout des obstructions mentales. Elle estimait qu'il était temps de revoir la manière dont se font les traits-d'union entre chacun. Elle était convaincue que seuls ceux qui savaient poser leurs limites pouvaient s'épanouir, pour autant que ce ne soit pas des freins au dialogue. Si chacun, à partir de ce qu'il est, pouvait vraiment s'ouvrir à l'autre, alors son rôle aurait un sens non plus uniquement contraignant, mais créateur.
- Parce qu'une barrière, avant tout, c'est un repère, un point de départ à partir duquel on doit pouvoir se situer. C'est parce qu'une femme est enceinte, qu'elle peut donner la vie.
Son expression favorite était: "faire le mur". Les plus beaux moments qu'elle avait connus au pénitencier? Chaque fois qu'elle a été franchie par ceux qui s'évadaient. Elle en garde de beaux souvenirs et aussi quelques bouts de culottes arrachés.
Petite, elle avait rêvé d'être une barrière de corail ou Cordillère des Andes. Du multicolore, du gigantesque. Mais ses parents n'avaient pas eu de bien grandes ambitions pour leurs enfants. Ils les avaient un peu plantés là et ne leur avaient ouvert de perspectives. Elle s'était rebellée à l'adolescence, servant de barricades à diverses manifestations.
Elle espérait finir sa vie comme palissade ou comme charmille dans une ferme de la région et non pas comme une hérétique, sur le bûcher d'un 1er août quelconque. Cette perspective lui donnait des accès de panique.
Elle était maintenant apaisée. Il était temps que je rentre chez moi. Juste avant qu'on se quitte, elle me lança:
- Si vous allez au cirque, saluez bien mon oncle Oscar. Vous n'aurez pas de peine à le reconnaître: il est tout bariolé.
Documentaire sur les travailleuses du sexe diffusé sur Planète - J'ai rarement vu autant de tendresse, de bienveillance et de fine compréhension de l'autre que dans les témoignages de ces prostituées. La plupart d'entre elle avaient entre cinquante et soixante ans, revenaient sur le passé, leurs expériences, et une compréhension de l'homme à faire pâlir d'envie toute épouse qui viendrait à se demander pourquoi son couple est en panne.
Oui, des femmes qui ont la tête sur les épaules et une épaule, comme le disait l'une d'entre elles, c'est peut-être bien ce que recherchent beaucoup de leur clients avant tout. De la chaleur, une voix, une présence.
Pas étonnant qu'on dise couramment que c'est "le plus vieux métier du monde". Il a l'âge de nos désirs et de notre besoin de réconfort.
Il y a des gens qui se sentent le besoin irrépressible de répondre au téléphone, lorsqu'il sonne - et parfois même lorsqu'il ne sonne pas. C'est plus fort qu'eux. Ils abandonnent séance tenante ce qu'ils étaient en train de faire pour voir "C'est qui?". Comme si le fil de ce qu'ils étaient en train de faire comptait pour beurre. Comme s'ils avaient attendus de toute éternité que le téléphone sonne et que toutes leurs activités ne visaient qu'à tromper leur attente.
Pour ma part, je trouve ce comportement qui vise à courir regarder les chiffres ou le nom écrit sur un écran avant de prendre la grave décision de se coller un cornet en plastique contre le crâne pour le moins étrange. Une sonnerie de téléphone ne m'est d'aucun ordre ou aucune nécessité. Et cela n'a rien à voir avec l'affection profonde que je porte aux personnes chères qui peuvent m'appeler ou à ce pauvre vendeur qui va tenter de me fourguer de la gelée royale à la morue avant de me raccrocher au nez.
Ce qui, en nous, travaille contre nous, est toujours mécanique et peut être cerné précisément si on fait des observations adéquates. Ce qui nous assaille peut presque toujours être délimité, circonscrit. Ce sont des forces qui sont limitées comme les limites qu'elles nous imposent, en nous étouffant, en nous barrant la vue, en nous coupant de nous-même. Elles sont parfois très fortes, brutales, mais elles ne sont jamais intelligentes. Il faut parfois du temps, beaucoup de temps, parce qu'on est déstabilisé, qu'on fait un grand méli-mélo de nos difficultés et de nos émotions - et c'est bien normal.
Mais il est rassurant de savoir, qu'avec du temps et de la patience, on peut en percer les rouages, le mécanisme à répétition et riposter pour faire sauter le barrage. Quand bien même, il faudra plusieurs années pour gratter le mur à la petite cuillère avant de parvenir à y faire un trou. Chacun fait avec les moyens du bord, et on est parfois des Robinsons malhabiles sur une île entourée d'une dépression qui ne nous laisse que peu de ressources.
Oui, se rappeler que contrairement à nos possibilités de lumière, qui me paraissent infinies, les forces de nuisances sont des automates qui agissent machinalement et qu'il est à notre portée de les mettre hors service, aussi ingénieux puissent-ils paraître.
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