"Une bonne conscience, c'est pour moi, si insuffisantes que soient les œuvres, une conscience occupée - jamais vide - la conscience d'un homme au travail jusqu'à son dernier souffle." (Gaston Bachelard, La poétique de la rêverie, page 47)
Il y a des bonnes manières qui manquent singulièrement de coeur et qui sont plus des raideurs d'âme qu'un savoir vivre ensemble.
Je lis l'épisode du Christ qui marche sur l'eau devant ses disciples effarés, comme une facétie de Jésus. Manière pour lui de dire aux apôtres:

- Mais que faut-il encore que je fasse pour que vous ouvriez vos yeux et voir des choses qui, elles, sont bien plus miraculeuses que si je passais dans le ciel sur un éléphant volant? Des merveilles qui gisent au creux de vos coeurs, de vos vies, de votre quotidien.
Jacques Chessex qui expliquait à Haldas qu'il était plus grand que Ramuz, car il avait eu le Goncourt, lui.
Je ne lis pas Bachelard pour le comprendre, mais pour me laisser infuser par ce verbe heureux qui m'apprend à aimer plus profondément.
A Fontenay, je me suis senti dans une image, comme celles qu'on imagine ou dont on rêve.
Du plaisir exquis de passer pour un demeuré aux yeux d'un dizeignair dont on sent bien, par ailleurs, que le terreau culturel qui le soutient est à peu près aussi lisse qu'un bidet.
"La discipline, c'est l'impossible conquis par la répétition obstinée du possible." (Frédéric Gros)
"Ne vous occupez pas de l'individu, juste de l'être comme disait Ramuz." (Georges Haldas)

L'être, c'est ce qui peut être partagé avec d'autres, au-delà de tout particularisme. L'être, c'est soi rendu partageable et assimilable par d'autres. Rien à voir avec les petits bobos et les douleurs de dos ou les petits soucis locaux de chacun pour qui n'intéresse pas autrui et qui sont à la charge de chacun.
Georges Haldas, 92 ans - Certains critiques littéraires et autres voraces des macchabées affûtent déjà leur plume aux larmes du souvenir, j'en suis sûr, alors que lui, il est bien vivant, au Petit-Mont, et a encore tant à échanger avec qui vient le voir - et avec une vaillance et une vivacité d'esprit déconcertantes.
Heureusement que je n'ai pas décroché de la deuxième partie du livre de Frédéric Gros, Marcher, une philosophie: soudain on franchit un col qui a nom Thoreau, et il nous livre de belles pages, sur ce grand marcheur américain, sur Gandhi et l'importance de la marche dans sa lutte pour l'indépendance, sur les cyniques, sur la différence entre une promenade des champs et une promenade des villes (deux exercices très différents).

Avec quelques jolies anecdotes:
"On raconte que, les derniers jours, un prêtre était venu au chevet de Thoreau mourant, pour lui apporter les consolations de la religion en évoquant l'autre monde, l'au-delà. A quoi, Thoreau, souriant faiblement, aurait répondu: S'il vous plaît, un seul monde à la fois. "(p. 143).

"Un jour Diogène voit, à la fontaine, un enfant se servant pour boire des paumes assemblées de ses deux mains. Le Cynique s'arrête net, sidéré, et déclare: Diogène, tu as trouvé plus fort que toi. Alors, il extraie de sa maigre besace un gobelet de bois et le jette loin de lui, avec un sourire de triomphe. Heureux, car il a encore trouvé de quoi se délester." (p. 187)

Ou encore quelques réflexions d'une belle acuité:
"La discipline, c'est l'impossible conquis par la répétition obstinée du possible." (p 216, à propos de Kant qui alla toute sa vie au rythme de son pas, c'est-à-dire une page par jour, pour donner l'oeuvre qu'on lui connaît... une page par jour, tous les jours).

"Marcher, c'est le bon rythme pour comprendre, se sentir proche." (p. 268).

Le savoureux de cet ouvrage, c'est d'avoir su nous parler de marcheurs inspirés (Nietzsche, Rousseau, Thoreau, Gandhi, Kant, les pélerins) et de les avoir observés à la mesure du pas, d'un simple pas, que tout un chacun est en mesure de faire.

"A quoi ça tient,
Quand même!

A du beau temps,
A notre humeur

Qui dépend
Aussi du beau temps.

Reparlez-moi donc
De métaphysique!"

Encore faut-il savoir s'abandonner au beau temps qu'il fait. Ce n'est pas donné à tout le monde.
"Si je n'écris pas ce matin,
Je n'en saurais pas davantage,

Je ne saurai rien
De ce que je peux être." (Guillevic).

L'écriture nous révèle nos possibilités - et nos impossibilités - d'être.
A quoi rêve une rose, la nuit?
Je suis en quête de ce qui nous relie, de ces moments de lumière qui nous éclairent comme une reconnaissance.
"Aimez-vous les uns les autres": commençons déjà par être un petit peu moins durs les uns envers les autres. Ce sera déjà pas mal.
Dans ce livre, Marcher, une philosophie, de Frédéric Gros, que je traverse avec un peu de regret comme une plaine un peu vide, soudain cette note lumineuse au sujet de Thoreau:

"Cette confiance a sa source encore dans les énergies du matin. Thoreau, dans toute son oeuvre, veut croire aux matins, ou plutôt: c'est le matin qui fait croire. Il faut toujours partir à l'aube quand on marche. Pour accompagner le lever du jour. Et dans cette heure indécise, bleue, on ressent comme les balbutiements de la présence. Marcher le matin, c'est rencontrer la pauvreté de notre volonté, au sens où vouloir est le contraire d'accompagner. Je veux dire que suivre pas à pas un matin qui se lève, c'est tout sauf un arrachage brusque, une volte-face brutale, une décision. L'évidence du jour s'impose lentement. Bientôt le soleil sera levé et tout commencera. Les duretés de conversions volontaires, solennelles, bavardes, trahissent leur fragilité. Le jour ne commence jamais comme un acte de volonté: il se lève dans une certitude sans inquiétude. Marcher le matin, c'est comprendre la force des commencements naturels.

La santé se mesure à l'amour du matin. (Thoreau) " (page 136).

Cette page est magnifique, et cette très précise notation en particulier: "Les duretés de conversions volontaires, solennelles, bavardes, trahissent leur fragilité." Oui, les levées d'aube en nous ne se forcent pas, elles s'accompagnent.

L'angoisse existentielle de Noël, bien que totalement improductive, est parfaitement compréhensible.
On a fait notre espèce sans fourrure, sans croc ni griffe, totalement précaire, incapable de s'adapter et de survivre dans son environnement naturel tandis qu'un renardeau y parvient - combien d'entre nous, nus, en pleine hiver, survivraient? Alors concrètement, notre valeur ajoutée, si elle n'est pas au moins humaine, c'est quoi?
Ce Monsieur, à la librairie, qui demande un livre de Bollien, L'éloge du faible.

La leçon de Fontenay


Pour Michael

Quelques impressions d'une rencontre récente avec une vieille Dame austère et une Vierge au tendre sourire.

Fontenay, c'est un lieu qui s'écoute. "Tu veux voir? Ecoute d'abord. L'ouïe est un degré pour parvenir à la vision" écrivait Saint Bernard. La première musique de Fontenay, c'est celle de l'eau qui s'écoule, tonifiante, fraîche, abondante. Manière de baptême. On commence par s'immerger aux chants des sources. Venir à Fontenay, c'est s'imprégner. Ici, tout se tient ensemble - le végétal, la pierre et l'eau - pour faire naître les dispositions intérieures les plus favorables.

Fontenay, c'est un fait de nature inspiré. Les moines ont su choisir l'emplacement le plus adéquat pour y bâtir l'abbaye, le lieu où elle croîtrait le plus mélodieusement, à l'image du grand platane qui trône au milieu des bâtisses. L'extérieur de l'abbatiale - l'église principale de l'abbaye - est totalement dépouillée: les contours ne laissent place à aucune fantaisie, les lignes sont franches: c'est l'extérieur de la coquille. En y pénétrant, je découvre l'intérieur d'un bâtiment que les arches étirent vers le haut, avec de clairs vitraux qui laissent abondamment pénétrer la lumière. Le sol est recouvert d'une fine terre gravillonneuse, comme celle d'un sablier, qui fait crisser mes pas. En approchant de la nef, sur la gauche, légèrement en retrait, une belle surprise m'attend: une vierge de pierre tendre et souriante, haute de deux mètres qui tient un enfant rieur dans ses bras. Cette note de tendresse infléchit la sévérité de ce haut lieu de spiritualité masculine. Et si c'était autour de cette sibylle chrétienne, terre d'accueil d'une parole féconde, que tout Fontenay venait à s'éclairer? A partir de ce sourire qui se reflète dans la pierre d'une douce couleur jaune soleil. J'aime croire que Fontenay est féconde, parce qu'elle est la rencontre de l'eau et de la nature, de la pierre - si douce au toucher - et de la prière, de la rigueur et de la tendresse.

Les moines bâtisseurs ont voulu que leur abbaye puisse accueillir le plus de ciel possible. Ils ne souhaitaient pas donner des enseignements à lire sur les frontispices, faire des gargouilles monstrueuses ou du cathédralesque. Ils ont sculpté à l'envers, c'est-à-dire qu'ils ont médité sur l'art de façonner la matière de l'intérieur, de la creuser intimement pour que les prières et les chants qui s'élèvent du coeur des hommes soient les plus limpides et les plus purs. Fontenay n'est pas un lieu à voir, mais à sentir. C'est le mariage de la plus grande rigueur, de la plus grande sobriété avec l'eau, le silence, la fraîcheur d'un mois de décembre. C'est la juste complicité d'une abbaye-père entourée de toute part par l'eau-mère - cette eau qui permettra à l'abbaye d'être une industrie prospère.

Fontenay me convie à faire sienne la confiance qu'elle a dans ses sources: me sera donné ce qui doit l'être, selon ma capacité à faire la place adéquate dans ma vie pour l'accueillir. "Dis-moi le vide que tu fais en toi, et je te dirai ce que tu recevras". Le chant se déploie à la mesure de l'espace qui lui est fait. Etre disponible pour être comblé. Se dépouiller pour s'enrichir. "Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux" (Matthieu, 5-3). Si mon escarcelle - mon esprit - est pleine de babioles inutiles, je ne verrai pas le plus petit coin de ciel bleu. Si mes fontaines ne s'emplissent pas, c'est que je m'y prends mal, que je ne sais pas faire fructifier mes ressources.

Je pressentais que ce que j'éprouverais à Fontenay me permettrait d'exercer ma qualité de présence aux êtres et aux choses. "S'il y avait pour moi une sagesse, ce serait l'art d'être pleinement là, avec une attention soutenue et contenue" (Christian Bobin). Fontenay est une oeuvre de présence. C'est un poème de la justesse, une leçon d'orthopédie spirituelle, une géométrie de la sensibilité que je peux m'approprier et faire mienne. J'ai pu approfondir la définition d'un mot qui m'est cher: la verticalité. La verticalité, c'est le propre de l'homme. C'est une posture et un équilibre. "La posture empêche l'imposture" écrivait le moine bouddhiste Taisen Deshimaru. Toute la rigueur de Fontenay me somme de me tenir droit. Se tenir droit, c'est vertébral et mental. Dans l'abbaye ou le cloître, je me suis senti dans une très ancienne école, avec un vieux maître qui me disait de me redresser. Il s'agit de faire effort pour s'équilibrer intérieurement, pour gagner en acuité, en finesse, en sensibilité. Et me viennent ces mots de Léon-Paul Fargue "Si j'avais quelque jeune disciple à former, je me contenterais probablement de lui murmurer ces seuls mots: sensible... s'acharner à être sensible, infiniment sensible, infiniment réceptif. Toujours en état d'osmose. Arriver à n'avoir plus besoin de regarder pour voir." Mes maîtres d'aplomb se retrouvent à Fontenay. Ils m'enseignent le bon équilibre du coeur qui s'acquiert par une juste tenue de soi entre la terre et le ciel. Trop vers le haut, on s'ennuage. Trop vers la terre, on s'enlise. Centré, on éprouve la réunion de soi avec tout ce qui fait notre vie. Fontenay me resitue et me restitue à moi-même, m'accorde comme le ferait un luthier. Il suffit d'écouter et de regarder.

Je suis reparti comblé d'une joie légère. Aujourd'hui, elle a pris une forme qui se nomme Fontenay. Demain, ce sera Fargue, Bobin, Bachelard ou encore Bach, Hildegarde de Bigen, une conversation avec un ami, un parent cher, la contemplation d'un visage aimé, un beau livre, une scène de vie saisie à la dérobée: tout se tient. Les correspondances sont claires. Je ne vois aucune clôture entre Fontenay et la vie quotidienne. C'est un lieu où la méditation se fait simplement plus grave et plus intense, pour que tinte une note d'or dans le tissu du jour.


- Un pas de plus -
Le pas du moine.
Christian Bobin, La lumière du monde, Gallimard, 2001.
Léon-Paul Fargue, Le piéton de Paris, Imaginaire Gallimard 1932
Et surtout le sublime ouvrage de Georges Duby sur l'art cistercien.
Tendre adjectif doux se raidit en verbe.
Tombé par hasard sur les "Entretiens sur la prière" de Journet... tombé tout court. Il se demande avec une franchise déconcertante comment il se fait qu'au XXè siècle, tant de régions du monde n'ont pas été encore évangélisée ou, il explique qu'une mère qui perd son enfant malgré ses prières doit l'accepter, car le Seigneur en a décidé ainsi. Stu-pé-fiant.
On ne compte plus les livres et revues qui parlent de "faire le vide", "se libérer". Pour ma part, vu le bric-à-brac qui nous compose, j'utiliserai plus modestement des verbes comme "raboter", "dégauchir". Mais évidemment, voir écrit sur la page de couverture d'un magazine tendance "Dégauchissez votre psychisme pour les fêtes", ce n'est pas très vendeur.
J'ai rencontré un mot, il s'appelle "tohu-bohu". Pas croyable les prénoms qu'on donne à ses enfants parfois.
Je tiens entre mes mains un livre de Frédéric Gros, professeur de philosophie, qui s'intitule Marcher, une philosophie. Un beau livre, épais, avec une couverture bleue, paru aux Carnets Nord. Je l'ai entrouvert comme un enfant qui va chaparder un bonbon auquel il n'a pas encore droit. C'est délicieux.

J'ai longtemps refusé de lire quoi que ce soit sur la marche. C'est quelque chose de trop important pour moi pour en faire des idées. Mais là, je sens que je vais être ravi. Alors je finis à folle allure mon livre de Bobin - La folle allure, à lire, absolument. Et je vais m'approcher de Noël en marchant. La nature m'a fait un beau cocon blanc de lecture, un vaccin mal fait me cloue à la maison. Toutes les conditions sont réunies.
La paresse, ce n'est pas de flâner ou de ne pas travailler, mais alors pas du tout. La paresse, c'est de l'amour sédimenté en habitudes.
On peut coucher avec la terre entière sans jamais rencontrer personne avec qui partager de la vie. Ce n'est pas une affaire de corps, mais de dispositions du coeur. Le coeur, c'est un judoka hors pair pour éviter les coups. S'il se met de biais, l'autre aura beau frapper, il ne l'atteindra pas.
Ponctuation - A quoi ressemblent deux points, vus de profil?
- Vos chroniques, elles partent dans tous les sens.

- Tous les sens? Vous en êtes si sûr?
J'ai besoin de lire des auteurs qui m'offrent de faire le pas suivant, qui me donne une prise pour poursuivre ma réflexion. D'où peut-être ma difficulté avec Gaston Bachelard: je m'abîme dans la lecture, je ne trouve pas de point d'appui, c'est trop tendre. Oui, c'est peut-être cela. La tendresse maternelle de Gaston Bachelard est étouffante. C'est une plume qui manque de père.

Peut-être est-ce aussi dû à mon incapacité de vivres les images qu'il sonde en toute gratuité, de les savourer dans leur plénitude, sans chercher à les posséder.

Ou est-ce par crainte, l'ayant lu, de me demander: "Mais face à une si belle écriture, qu'as-tu, toi, à ajouter?"
Quand on sent qu'on s'excentre, qu'on va bien trop loin de soi, que le cerveau s'est élancé comme un lévrier, mais que le corps tout penaud s'essouffle et ne parvient plus à suivre, être bonne mère pour soi-même, se prendre par la main, et se ramener vers des choses plus simples, plus évidentes.
La lecture de Gaston Bachelard m'est quasiment impossible. Chacune de ses phrases m'absorbent par un surplus de poésie, un surplus d'intimité et favorise la levée de tant d'images profondes. Je pourrais y rester toute la journée.

"On a toujours à gagner à donner aux objets familiers l'amitié attentive qu'ils méritent."(in La flamme d'une chandelle, p. 91) ... l'amitié attentive.

Ou encore:

"Le mot d'un poète, parce qu'il touche juste, ébranle les couches profondes de notre être." (in La poétique de l'espace, p. 30).

Où voulez-vous aller après avoir lu des phrases aussi justement belle?
Je regarde pour agir.
Je préfère un livre en toile qu'un livre numérique.
J'ai une très haute idée du mot "vie", même si c'est un montage à la Monsieur Hulot, fait de bric et de broc, bien souvent, un sacré bazar, avec une myriades de pensées et de sentiments hétéroclites, au milieu desquels on est bien souvent un peu paumés, admettons-le, où rien, mais alors rien n'est vraiment bien organisé, où nos aspirations les plus brillantes s'écroulent en moins de temps qu'il ne faut pour les énoncer, bref, où ça vit et c'est bien pour ça que j'en ai une haute idée.
La seule chose qui m'intéresse, c'est la bienveillance, dans toutes ses manifestations. Et c'est pour cela, précisément que, dans mes merlinades et mes chroniques, je suis cinglant en dénonçant les malveillances, les sabotages contre notre humanité fondamentale.
"J'ai décidé d'être heureux, parce que c'est bon pour la santé." (Voltaire)

Voilà une définition du bonheur qui m'a d'abord profondément agacée par son égocentrisme. Une joie qui n'est pas partagée n'a pour moi aucun sens! Puis, après réflexion, j'ai pensé qu'il pouvait être bon d'abord d'éprouver le bien être qu'on a d'être heureux pour soi, nonchalant d'autrui et de tout moralisme pleurnichard et coupable. C'est en éprouvant une saine joie dans nos artères et nos viscères qu'elle pourra être contagieuse.
"Avoir une âme de fer à la fois et pleine de tendresse." (Georges Haldas, Paroles du scribe, carnets 1997).
Une des plus grandes joies dans ma vie? Porter en moi un nouveau texte à écrire.
"Méthode, Méthode, que me veux-tu? Tu sais bien que j'ai mangé du fruit de l'inconscient." (Jules Laforgue)
On dit qu'il y a des êtres par qui vient la discorde. Ce ne sont pas eux qui portent le trouble en eux, mais leur présence donne à entendre tout ce qui sonne faux.
Les murs de séparation ne montent pas jusqu'au ciel ni ne descendent jusqu'à nos racines. Les ruptures peuvent être dépassées, je veux croire - en toute lucidité - en des liens toujours possibles.
Idée pour l'éducation d'un adolescent - Le mettre dans des contextes favorables, des situations où il pourra croître par le contact avec d'autres, avec des situations, des responsabilités, des motivations. D'autant que les parents étant souvent, durant cette période, ceux que l'adolescent ne peut plus voir ni entendre, il convient qu'il trouve avec tact un moyen de continuer à être tuteur sans être tueur, en empêchant le mûrissement de se faire par un surplus de présence qui fige le jeune adulte et le pousse à fuir.
Il s'agit de s'approfondir sans s'abîmer afin d'éviter non les inévitables heurts, mais la folie.
J'ai beaucoup aimé la remarque de ce père, ce matin dans le bus. qui disait que le professeur de physique de son fils était un "petit enseignant", car il ne s'était pas rendu compte que son enfant faisait les exercices, mais sans les comprendre. Qu'il parvenait à les répéter mécaniquement si le contexte ne différait pas trop, mais qu'il n'avait pas réussi à s'approprier le sens, l'esprit de la formule physique, juste la lettre.

Le souci de l'enseignant, c'est précisément de permettre à un élève de pouvoir s'apprivoiser un savoir, se l'approprier, l'incorporer, pour en faire une liberté sur laquelle s'appuyer. Apprendre, c'est acquérir un savoir à partir duquel on envisage une question, un problème. La question n'est pas de savoir, mais de se nourrir de ce savoir pour penser.
Avec une femme qui a un paquet de nerfs à la place de la langue et des oreilles, privilégier les tisanes à la valériane ou un bon bordeaux avant d'engager la discussion.
Je fais partie des gens qui sont pour la taxe poubelle, dans la mesure où je me contrefiche de trier mes poubelles ou de ramasser les crottes de mon chien. J'estime d'ailleurs que c'est très luxueux de s'occuper des sels d'un clébard quand, dans le quartier où je vis, je suis quasiment sûr qu'il y a une ou deux vieilles dames qui crèvent de solitude et qui ont urgemment besoin d'une présence. Simplement d'une présence. Alors, si on veut que je développe une quelconque fibre écologique, dans mon cas, il n'y aura pas d'autres moyens que de me taxer. Et je ne me rebellerai pas, trouvant par ailleurs l'initiative tout à fait pertinente et citoyenne. Seul le joug enjoint le boeuf à creuser son sillon.
Les chants grégoriens, cisterciens, les cantates de Bach peuvent s'écouter en boucle, indéfiniment, tant ils se renouvellent à chaque écoute, au point qu'on en vient à ne plus les entendre, mais qu'ils continuent à travailler notre fond humain et à creuser un sillon de bienveillance. J'écoute depuis une semaine bientôt les Sponsa regis de Hildegard de Bingen sans me lasser.
Ces deux collégiennes qui papotent dans le bus. La manière dont chacune s'exprime est frappante. L'une, grande clarté, précise et une bonne capacité de synthèse. Tandis que l'autre est brouillonne, confuse et ne trouve pas ses mots. Effondrée, elle s'inquiète du poids qu'elle a pris alors que sa camarade, avec beaucoup d'intelligence, la rassure en lui disant qu'il ne faut pas se fier aux balances qui n'indiquent jamais deux fois le même poids. Et grâce à son tact, je vois que l'autre est effectivement rassurée et se détend gentiment.
La capacité de structuration d'un adolescent est stupéfiante: on dirait de la pâte à modeler. En observant certains d'entre eux, j'ai l'impression qu'ils évoluent à une vitesse stupéfiante, comme ces films qui montrent en accéléré l'éclosion d'une fleur.
Surprise sur le camion poubelle. L'éboueur, que je prenais pour un éboueur, accroché derrière le camion, par un petit matin bien froid, grosse veste orange, gros bonnet, est en fait une charmante éboueuse, comme me l'a signalé un petit bout de queue de cheval. Je déroule la pelote, la silhouette n'est pas celle d'un costaud, ni la gestuelle, et le doux visage est bien celui d'une femme, qui discute avec son collègue. Qu'est-ce qui a bien pu la mener sur cette petite nacelle voguant sur l'océan de nos ordures?
"Ce qui ne se trouve pas en nous ne nous rend pas agressif." (Hermann Hesse)
Pourquoi quelqu'un qui n'est jamais content, qui ne sait pas se contenter, le serait soudainement en ayant autre chose que ce qu'il a? Il serait à nouveau mécontent, et ainsi de suite.
Il vaut mieux manquer d'aplomb que d'amour.
Quand tout l'être se tient, on peut dire qu'il est content.
Pas une de ces merlinades qui n'ait été provoquée par une rencontre, avec autrui, un livre, une musique, une humeur et cette grande brocante qu'est une intériorité.
J'ai connu un gourmand qui écrivait un livre sur le régime dans une pâtisserie.
Dire qu'à l'orée de 2010, en Suisse, les ouvriers qui travaillent sur certains chantiers ne bénéficient que de l'intimité d'une chiotte en tôle quasi insalubre alors qu'ils bâtissent une maison dont les propriétaires auront peut-être même des cuvettes de W.-C. chauffantes!
Manière de bien commencer la journée: lâcher un "putain" libérateur devant une camionnette qui avait l'intention de vous écraser sur le passage clouté.
La tête raisonne. Le coeur résonne.
Il n'y a pas de protection solaire contre l'amour.
Magnifique note sur l'amitié et l'amour, de Gustave Thibon, toujours:

"Critère de la médiocrité. - L'être médiocre accepte volontiers les demi-mesures dans l'amour ou l'amitié. Il n'a pas besoin, pour aimer d'une estime, d'une transparence totales et réciproques, d'un don de soi sans réserve: ses affections les plus chères restent imprégnées de calcul et de défiance, elles comportent toutes des portes de sorties. Il se plaît d'ailleurs dans ces demi-mesures, et ne cherche pas autre chose. La marque d'une grande âme au contraire, c'est d'étouffer dans ces liaisons mesurée, réticentes et stagnantes."

J'ajouterai que quand on est saisi par un amour, on peut tenter de s'en défier, faire tous les calculs du monde, lister les sorties de secours les plus proches, faire demi-tour, tenter de s'enfuir en vain, se convaincre qu'en fait, non, re-la-ti-vi-ser, prendre distance: on reste sans trop de secours.

Mais remarquons peut-être qu'un être médiocre qui aime à demi et qui rencontre un autre être médiocre qui aime à demi se complètent pour former un tout.

Dire que j'ai pu parler de "morale pesante" à propos de Gustave Thibon. En lisant L'échelle de Jacob, je me rends compte que je me suis allègrement gouré!
"Je n'aime pas que toi. Mais j'aime toute chose en toi, et je t'aime en toute chose. Tu n'es pas l'être qui usurpe et voile pour moi le monde, tu es le lien qui m'unit au monde. L'amour intégral exclut l'amour exclusif: je t'aime trop pour n'aimer que toi." (Gustave Thibon, L'échelle de Jacob)

Si je n'aimais que toi, je t'appauvrirais, je te réifierais et je ne nous nourrirais pas de tout ce qui vient se concentrer et se réfracter dans notre amour. C'est parce que je t'aime reliée à ce que j'aime que notre amour peut grandir et s'enrichir. Tu es le seuil à partir duquel le monde s'éclaire de toi et tu t'éclaires par lui.
"Définition du sacrifice. - C'est se précipiter totalement, sans calcul et sans recours, dans ce qu'on aime. C'est la transmutation du moi en amour. "(Gustave Thibon, L'échelle de Jacob)


Si belle expression de Brigitte Célérier lue à l'aube: "être digne de faire partie des à-côtés".
Assumer notre verticalité sans nous leurrer.
Familiaritures: nourritures familières.
Une personne handicapée s'est retrouvée par mégarde dans la fosse au ours. Mis en danger par ce dernier, le garde doit tirer sur l'ours, le blesse, on sauve le pauvre homme. Celui-ci reçoit des menaces de mort pour avoir mis en péril l'ours dans sa fosse. On traite parfois les gens moins bien que des chiens.
Un chauve qui vous parle du temps où ses cheveux bouclaient, c'est tout de même très rigolo.
Celui qui sait se contenter, tient sa vie entre ses mains.
Les résistances sont souvent fortes, lorsqu'on propose à quelqu'un de lire les évangiles. Juste lire les évangiles. Voir ce qu'ils évoquent, ce que l'on ressent en les lisant. Aussitôt, on m'explique qu'ils ne peuvent être lus hors d'un cadre donné, hors de tout dogmatisme, que les catholiques ceci, et le pape cela, puis cette multiplication des pains, ce n'est pas possible, on a bien prouvé que ce n'est pas possible. Ca bourdonne alors même qu'on a pas encore commencé à en lire une ligne. Mais qu'est-ce que ça peut bien faire que ce soit possible ou que ce ne soit pas possible? Qu'il ait ou non existé, que la résurection, ma foi, voyez-vous... D'ailleurs, si on avait des preuves de quoi que ce soit, est-ce que le fond du message serait tellement différent?

Simplement tenir ce livre ouvert, dans ses mains ouvertes, et lire.
Les gens qui vous disent comment ils sont, ne sont jamais comme ils le disent, mais ils disent comme ils souhaiteraient être.
Ce petit enfant qui dit "Yaho, yalé", puis qui me regarde en hochant la tête pour dire que c'est bien cela.

Malheureusement, je n'ai plus la capacité de le comprendre.
Rancune: comme le mot est horrible, rien qu'en le prononçant on sent qu'on dit des sons rances qui puent l'enfermement sur soi, l'attente déplacée, la victimisation à outrance, la jouissance morbide d'une situation qu'on ne veut pas voir se résoudre, l'acidité psychique, l'acrimonie.
Hier soir, alors que je maugréais par-devers moi, j'ai vu une étoile filante traverser la nuit, coupant court à mes élucubrations ronchonnes. Il y a des phénomènes qui vous rappellent instantanément à l'être.
En regardant le ciel ce matin, j'ai compris qu'un peintre puisse s'abîmer dans le rose d'un lever de soleil.
Je merline souvent des lapalissades, je truelle des truismes et pour cause: cette succession de mots si simples, qu'on en vient à se demander si je ne suis pas un peu attardé pour avoir besoin de les accoler ensemble, je ne les ai pas encore métabolisés. J'ai besoin de les écrire, encore, et encore, comme du grain que je dois moudre, piler, pour le rendre assimilable, incorporable avec la substance de mon être. Je dois les répéter jusqu'à que je les entende, que je les comprenne avec ma tête et mon corps.
Marcher, c'est faire l'expérience d'un équilibre primordial: mettre un pied devant l'autre.
La petite chatte qui vient me saluer chaque matin sur le chemin pour aller au travail est restée cachée ce matin. Et pour cause: une Range Rover passait, assourdissant le silence des prés dans un vacarme délirant.
Il se rendit compte que ce dont il parlait comme d'une réalité n'était en fait qu'une idée.
Deux êtres qui ne peuvent pas être en désaccord ne peuvent rien construire ensemble.
Alors que je voulais taper le mot "catastrophe", j'ai écrit "catastropue".
Vu toutes les horreurs qu'on dit sur les bouledogues - ce sont des molosses; des tueurs de taureaux; leur nez est plat pour que le sang ne les aveugle pas pendant le combat - je n'arrive pas à comprendre que ce chien soit si gentil. Je le tourne et je le retourne dans tous les sens, je lui tire les oreilles, je cherche en vain sa méchanceté, je lui jette un enfant en pâture, un second, toujours rien. Je lui pique sa nourriture, je le réveille en plein sommeil: il se met à ronronner avec une sereine bonhommie. Je me demande si en fin de compte, la brute, ce n'est pas moi.
"De vive voix": une des plus belles expressions que je connaisse. J'y entends une grande confiance dans la parole. Cette voix vive est une source jaillissante, pétillante.
Une chose pourrait me faire douter de l'existence de Dieu: comment se fait-il qu'avec toutes les âneries que j'ai dites, je n'aie pas encore été foudroyé sur place?
Dire de celle-ci que c'est une sainte ou de celui-ci que c'est un prophète, c'est une lâcheté. C'est une manière de mettre en quarantaine des hommes et des femmes qui ont travaillé ou qui travaillent au devenir humain, qui nous précèdent sur les chemins de la bienveillance et qui attendent bien plus que notre simple admiration béate. Leur vie est un appel pour que nous nous engagions à notre tour, selon notre talent de vie.
Même seul, on est déjà toujours et avant tout en relation avec ... soi.
Du bonheur d'ouvrir sa boîte aux lettres pour n'en sortir que des factures et pas une seule lettre manuscrite. Dire qu'il fut un temps où ces missives avaient tant d'importance, qu'on envoyait un cavalier les porter.
Faire un régime va bien au-delà d'une simple surcharge pondérale. C'est monter sur la balance de l'être pour apprendre à se connaître à sa juste mesure, corps et âme. C'est se peser et soupeser non seulement ce qui se croque, mais aussi ce qu'on ressent - et ce qu'on ne ressent pas - et qui pèse bien souvent de tout son poids dans la manière dont nous nous alimentons.
Mes oreilles parlent au lieu d'écouter.
Ma bouche dit à mes oreilles d'écouter alors qu'elles lui répondent de se taire.
Vient un âge de la vie où on n'ose plus trop dire "toujours", parce qu'on apprend que la vie, ce n'est précisément pas "toujours".
"Alexandre Jollien, philosophe de la joie", lit-on souvent. Oui, certainement. Mais pour moi, cet homme est avant tout un portier du quotidien. Oui, Alexandre Jollien, portier de son état. Il ouvre des portes et nous invite à franchir le seuil de nos résistances.

D'où peut-être la joie, parce que c'est chaque fois une petite victoire sur nous-même.
Certains couples vont ensemble comme des chaussures qui font mal: ils avancent avec gêne.
Si je peux souffrir par toi, c'est que notre amour s'éprouve.
Monsieur Freysinger qui va dire sur la chaîne Al-Jazira: "Je n'ai pas de problème avec les musulmans". Un grand moment de délirante toute puissance. Moi, Oskar, tout seul, nouveau prophète des droits humains, je te dis, à toi, peuple d'ailleurs, que tu ne me déranges pas.
Pouvoir dire: "J'accepte d'entendre tout ce que tu peux avoir à me dire, mais je n'accepte pas le ton sur lequel tu me le dis", c'est signifier que la porte est ouverte au dialogue, mais pour que l'échange se fasse, j'ai besoin que le timbre de ta voix ait la hauteur de ce dont nous avons à discuter.
Veiller dans les relations, amicales, amoureuses, de ne pas passer de l'attention à l'intention.
La pluie tombe sur le pavé noir, le faisant étinceler.
Bonne définition de la chronique par un de ses maîtres:

"Le sens profond de la chronique, telle que je la conçois, c'est de fournir à chacun, par la représentation d'éléments quotidiens de la vie, les plus quotidiens, et considérés, en général, comme dénués d'intérêt et de signification, de quoi méditer sur le sens ultime de sa vie et sur celui que, consciemment ou inconsciemment, il donne à la vie. Alimenter cette prise de conscience qui aboutit à une véritable genèse de nous-mêmes. Non dans l'effort seulement, mais le plaisir. Une fécondité liée au plaisir, comme c'est le cas dans l'acte sexuel plénier. Pour cela, grande rigueur et grande sensibilité." (Georges Haldas, Carnet 1973, 19 novembre).

On l'aura compris, rien à voir avec une dissertation de collégien.
Je regrette qu'à l'heure actuelle, ce qu'on appelle "chronique" se résume à des minutes de morale de souvent très mauvaise qualité, du réchauffé au micro-onde. Ca manque de coeur - et de poésie, quasiment aucune. Oui, chroniquer ne semble plus signifier qu'une chose: dénoncer. C'est le sachet de pensée minute.
La Poste - "Le patron du conseil d'administration prédit une quasi-disparition des correspondances écrites au profit des échanges virtuels d'ici 50 ans. Une perspective qui fera alors exploser les coûts d'acheminement."

Voilà. Le gaillard règle le compte d'un geste primordial en un coup de perspective catastrophique. Et des centaines d'emplois vont passer à la trappe. Et pourquoi ne tente-t-il rien pour que vive le courrier! Un peu de courage, que diable!
Après le passage d'un petit enfant qui lui avait tapé dessus avec un bâton, la barrière n'en finissait plus de trembler de tous ses fils. Je m'arrêtais pour la rassurer. Elle me dit que ... [+]

La barrière


Après le passage d'un petit enfant qui lui avait tapé dessus avec un bâton, la barrière n'en finissait plus de trembler de tous ses fils. Je m'arrêtais pour la rassurer. Elle me dit que j'étais bien gentil de prendre un peu de temps, que d'habitude, on ne faisait pas tant attention à elle. Elle devait avoir besoin de parler. Elle me raconta qu'elle n'avait pas toujours été une barrière à vache. Elle avait commencé sa carrière comme chaînette de menotte avant d'être transformée en fil de fer barbelé dans un pénitencier, non loin de là d'ailleurs. Elle n'avait jamais vraiment quitté la région. Un boulot astreignant, tout de même, de rester toute la journée au poteau. Je comprenais bien que c'était son essence même qui lui posait un problème, à notre barrière. Passer son temps à faire barrage, ça crée forcément des résistances. Quand je lui demandais quel était son idéal de barrière, elle me répondit, sans hésiter: muret dans un cloître, parce que c'est une réclusion inspirée.

- Mais remarquez, je suis bien heureuse là où j'ai été plantée, me dit-elle. Et puis, j'aurais pu être tourniquet dans un supermarché! Je pense que je serais devenue folle.

Elle comptait également dans sa famille une soeur qui était barrière de sécurité, un poste très bien, dans une grosse boîte. Et son mari, un gars courageux, pare-feu lui. Son cousin avait un travail plus difficile par contre: il était garde-fou. Elle avait fait son arbre généalogique et s'était même trouvé un prestigieux ancêtre vénitien qui avait été une ceinture de chasteté.

- Une herse à pertuis, quelle honte! s'exclama-t-elle, toute hérissée.

Elle avait beaucoup réfléchi sur les murs de toute sorte, qui séparent, coupent, retranchent. Elle y voyait avant tout des obstructions mentales. Elle estimait qu'il était temps de revoir la manière dont se font les traits-d'union entre chacun. Elle était convaincue que seuls ceux qui savaient poser leurs limites pouvaient s'épanouir, pour autant que ce ne soit pas des freins au dialogue. Si chacun, à partir de ce qu'il est, pouvait vraiment s'ouvrir à l'autre, alors son rôle aurait un sens non plus uniquement contraignant, mais créateur.

- Parce qu'une barrière, avant tout, c'est un repère, un point de départ à partir duquel on doit pouvoir se situer. C'est parce qu'une femme est enceinte, qu'elle peut donner la vie.

Son expression favorite était: "faire le mur". Les plus beaux moments qu'elle avait connus au pénitencier? Chaque fois qu'elle a été franchie par ceux qui s'évadaient. Elle en garde de beaux souvenirs et aussi quelques bouts de culottes arrachés.

Petite, elle avait rêvé d'être une barrière de corail ou Cordillère des Andes. Du multicolore, du gigantesque. Mais ses parents n'avaient pas eu de bien grandes ambitions pour leurs enfants. Ils les avaient un peu plantés là et ne leur avaient ouvert de perspectives. Elle s'était rebellée à l'adolescence, servant de barricades à diverses manifestations.

Elle espérait finir sa vie comme palissade ou comme charmille dans une ferme de la région et non pas comme une hérétique, sur le bûcher d'un 1er août quelconque. Cette perspective lui donnait des accès de panique.

Elle était maintenant apaisée. Il était temps que je rentre chez moi. Juste avant qu'on se quitte, elle me lança:

- Si vous allez au cirque, saluez bien mon oncle Oscar. Vous n'aurez pas de peine à le reconnaître: il est tout bariolé.
Cette pédopsychiatre qui répète à tout bout de champ: "C'est l'horreur infinie!". Voilà une femme qui ne doit pas être prête de rassurer ses clients qui ont intérêt à prendre leur mal avec une patience... infinie.
Le participe présent: quel beau temps, grand soleil, invitation à participer au présent.
Magnifique participe passé que "rebellé". Au féminin, "rebellée", c'est une insurrection, une invitation à faire la vie plus belle.
Georges Haldas moud beaucoup de pain noir pour faire des copeaux de lumière.
Être un vecteur de dialogue. Aplanir, ouvrir la voie, rendre possible l'échange là où le terrain affectif est accidenté.
"Ce sont les noms qui font peur." (Christian Bobin)

Il est temps de goûter à l'aveugle, d'arracher les vieilles étiquettes sur les bocaux de confiture, d'oser la fraiser, le coing et la mûre primale!
Intéressant d'apprendre que le mot "structure" appartient à la même famille étymologique que "construire" et "détruire". Légère et discrète, elle édifie. Lourde et imposante, elle paralyse.
Dis-moi ce que tu vois, et je te dirai qui tu es.
Que serait un ami béatement silencieux, à part un crétin, s'il n'ose provoquer le débat avant qu'il ne soit peut-être trop tard?
Pouvoir être blessé, c'est se savoir vivant.
Lorsque quelqu'un se trompe de cible et que vous vous trouvez dans le champ déferlant de ses angoisses, colères et frustrations, songez à vous décaler d'un pas rapidement. Car, même si vous n'êtes pas visé, vient un moment où vous êtes touché. Et là, c'est blessant.
Les relations humaines devraient avoir des règles très simples, comme les feux de signalisation: vert, tout va bien; orange, attention, soyons vigilants; rouge, on ne passe plus. Si on passe quand même, on doit s'amender, si on récidive de manière systématique, retrait de permis.
La lecture des Proverbes est un exercice de calcification psychique.
Encore une misère: des dames de 70 ou 80 ans qui se prostituent pour pouvoir manger. Cela se passe dans nos villes dites riches, à nos portes. Mais riche de quelle humanité?
Le nombre n'a jamais été gage de vérité ou de pertinence.
Documentaire sur les travailleuses du sexe diffusé sur Planète - J'ai rarement vu autant de tendresse, de bienveillance et de fine compréhension de l'autre que dans les témoignages de ces prostituées. La plupart d'entre elle avaient entre cinquante et soixante ans, revenaient sur le passé, leurs expériences, et une compréhension de l'homme à faire pâlir d'envie toute épouse qui viendrait à se demander pourquoi son couple est en panne.

Oui, des femmes qui ont la tête sur les épaules et une épaule, comme le disait l'une d'entre elles, c'est peut-être bien ce que recherchent beaucoup de leur clients avant tout. De la chaleur, une voix, une présence.

Pas étonnant qu'on dise couramment que c'est "le plus vieux métier du monde". Il a l'âge de nos désirs et de notre besoin de réconfort.
Cet homme au téléphone, dans le train, qui demande à son interlocuteur avec un air très "cool, moi je suis dans les affaires":

- Et ce travail, il est honnête au moins?

Ça ne devait pas être le cas, car il a dû lui reposer la question au moins trois fois.
Quand on pense qu'on est encore en train de se demander s'il faut mettre des rampes pour permettre aux personnes handicapées de monter dans un bus... On n'est pas près d'aborder la question de leur sexualité.
Une seule pomme, jaune, reste accrochée à la branche de cet arbre tout nu, comme un monde suspendu au milieu d'un univers décharné.
Au matin, les nuages éclairés par la lune ressemblaient à de la barbe de Père Noël.
Ce n'était pas le genre de personne à être pendue au téléphone, mais un jour nous dûmes venir le décrocher.
Il essayait en vain d'aller chez des gens qui s'appelaient Rauss, mais il n'arrivait jamais à les voir car ils étaient toujours dehors.
Il y a des gens qui se sentent le besoin irrépressible de répondre au téléphone, lorsqu'il sonne - et parfois même lorsqu'il ne sonne pas. C'est plus fort qu'eux. Ils abandonnent séance tenante ce qu'ils étaient en train de faire pour voir "C'est qui?". Comme si le fil de ce qu'ils étaient en train de faire comptait pour beurre. Comme s'ils avaient attendus de toute éternité que le téléphone sonne et que toutes leurs activités ne visaient qu'à tromper leur attente.

Pour ma part, je trouve ce comportement qui vise à courir regarder les chiffres ou le nom écrit sur un écran avant de prendre la grave décision de se coller un cornet en plastique contre le crâne pour le moins étrange. Une sonnerie de téléphone ne m'est d'aucun ordre ou aucune nécessité. Et cela n'a rien à voir avec l'affection profonde que je porte aux personnes chères qui peuvent m'appeler ou à ce pauvre vendeur qui va tenter de me fourguer de la gelée royale à la morue avant de me raccrocher au nez.
Monsieur Oskar Freysinger est un fossoyeur du dialogue.
Quand on est jeune, on est souvent attiré par des personnes médiatiques. Et, l'âge venant, par des personnes sensibles.
Qu'importe la rigueur de la traduction d'une Bible, quand ce que nous avons à comprendre avant tout, c'est "Aime!" et que c'est tout ce qui compte, le reste n'est que babioles.
"Une douceur froide": on sent que ça ne colle pas.
Ce qui, en nous, travaille contre nous, est toujours mécanique et peut être cerné précisément si on fait des observations adéquates. Ce qui nous assaille peut presque toujours être délimité, circonscrit. Ce sont des forces qui sont limitées comme les limites qu'elles nous imposent, en nous étouffant, en nous barrant la vue, en nous coupant de nous-même. Elles sont parfois très fortes, brutales, mais elles ne sont jamais intelligentes. Il faut parfois du temps, beaucoup de temps, parce qu'on est déstabilisé, qu'on fait un grand méli-mélo de nos difficultés et de nos émotions - et c'est bien normal.

Mais il est rassurant de savoir, qu'avec du temps et de la patience, on peut en percer les rouages, le mécanisme à répétition et riposter pour faire sauter le barrage. Quand bien même, il faudra plusieurs années pour gratter le mur à la petite cuillère avant de parvenir à y faire un trou. Chacun fait avec les moyens du bord, et on est parfois des Robinsons malhabiles sur une île entourée d'une dépression qui ne nous laisse que peu de ressources.

Oui, se rappeler que contrairement à nos possibilités de lumière, qui me paraissent infinies, les forces de nuisances sont des automates qui agissent machinalement et qu'il est à notre portée de les mettre hors service, aussi ingénieux puissent-ils paraître.
"Travaille et ne sois plus triste!" (Devise bénédictine)

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?