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On est des naufragés, les uns et les autres. On vous apprend à être un sujet social dès que vous avez trois ans et demi ; plus ça va, pire c'est. On ne pense pas à votre bonheur, à votre personnalité ; à votre aisance dans le monde vis-à-vis des autres. Ça se traduit en termes de rivalité, de manque, de peur, c'est horrible. Mais c'est pas ça, putain, la vie, c'est pas ça ! La vie, c'est des fleurs, c'est des femmes, c'est le bien-être en soi, c'est l'amour, la passion. Tout le reste, on s'en fout ! Combien tu gagnes ? Combien tu vaux ? Mais on s'en fout ! Tiens, ce sont les mots du curé d'Ars : "On est ce qu'on est devant Dieu et pas plus." Le vrai, c'est ça, le reste, pffuit. 
-- Louis Calaferte
Le matin, quand on est abeille, pas d'histoires, faut aller butiner. 

-- Henri Michaux
Le bonheur du clown: s'endormir en ayant fait rire les enfants.
C'est le premier jour du beau mois de septembre que j'aime toujours autant. Il y a du vent, le ciel est d'un de ces beaux gris déjà un peu tragiques qui invite à l'intériorité. Bonheur.
Favoriser tout ce qui restaure notre capacité d'émerveillement.

La mort du tchacaïon

Pour Jean-Pierre

Stupéfaction de découvrir que le tchacaïon (terme désignant un charcutier allant de ferme en ferme) nous a quittés. Il venait de fêter ses 80 ans au mois de juillet. Déjà très malade - diabète, je le voyais régulièrement assis sur son banc, devant sa ferme, lorsque je rentrais du travail. Dès qu'il y avait un rayon de soleil, il était là. Nous discutions toujours quelques instants du climat qui a perdu la boule et des dictons météorologiques qui ont perdu le nord. De nos dames aussi. La sienne est une toute vaillante. Et il me faisait remarquer comme nous avions de la chance d’avoir des femmes qui prennent si bien soin de nous - et nous avons de la chance. Nous regardions son magnifique rosier. Malgré son grand âge et ses soucis de santé, il avait gardé l’esprit vif et un beau sens de l’humour. J’aimais la fraîcheur de ses étonnements. Comme mon grand-père, il me disait:

- Mais la vie quand même, quel mystère, hein?

Parfois, son épouse venait aussi s'asseoir, après avoir fermé le poulailler, et alors c'était l'occasion de les faire se souvenir, de me dire comment c'était avant - et Dieu sait que c'était très différent. Et quel automobiliste le saluant en passant devant chez lui pourrait ne pas se souvenir de la manière dont il était vigoureusement hélé en retour.

L'automne est arrivé, et avec lui le froid. Les gens ici sont de moins en moins dehors - c’est un pays où on se recroqueville vite. Et puis la nuit vient de bonne heure. Je ne le croisais donc plus. Mais j'avais remarqué que les volets du rez-de-chaussée restaient ouverts plus longtemps que d'habitude en fin de journée. Je ne m'en étonnais pas plus que ça, jusqu'à que j'apprenne, allongé sur la table de la physiothérapeute du village, qu'il était décédé. Je n'arrivais pas à le croire! Je demandais si nous parlions bien de la même personne. Je faisais remarquer qu'il ne pouvait pas s'agir de lui, car je l'avais vu encore récemment - mais trois bons mois avaient tout de même passé. J’avais également vu son épouse s’activer dans le jardin en début de semaine, et rien ne trahissait dans son attitude qu’elle venait de le perdre. Bref, je n'en revenais pas. J’espérais qu’elle s’était trompée, qu’il s’agissait d’un autre Monsieur, sur un autre banc, d’une autre ferme, d’un autre village sur une autre route que je ne connaissais pas.

Malheureusement, elle ne se trompait pas. Après quelques recherches, je dus me rendre à l’évidence. Et je lui en ai voulu à mon tchacaïon d’être parti sans m’avertir. Ne le connaissant pas autrement qu’à travers ces brefs échanges, je m’étonnais de m’être attaché à sa présence comme un repère vivant sur le chemin de la maison. Et je fais toujours ce même constat que ce qui nous apparaît sur le moment comme peu de choses, presque rien, compte souvent beaucoup plus que ce que nous voulons bien croire. Bien plus en tout cas que tout ce qui se veut exceptionnel et pourtant ne nous en reste pas moins extérieur, ne fait pas partie de nous, car nous ne l’habitons pas, nous ne cheminons pas ensemble. Et je me répète cette phrase de Bernanos que j’aime tant:

«Les petites choses n’ont l’air de rien, mais elles donnent la paix. Dans chaque petite chose, il y a un ange.»

Je ne lui dis donc pas «Adieu!», convaincu que les êtres ne disparaissent pas avec la mort, mais qu’ils rayonnent de la qualité de la présence qu’ils ont su diffuser tout au long de leur existence. Et, quelque part dans les palais de ma mémoire, le tchacaïon est assis sur son banc. Je le vois. Il me suffit d’écarter une branche de rosier.

Photographie - La ferme des rosiers, ©Diegojack.
Parmi les impasses dans lequel le conjoint peut très vite se retrouver coincé bien malgré lui, la coupe de cheveux de sa Dulcinée constitue un goulet d’étranglement de choix. C’est un lieu commun du couple. Elle arrive dans la pièce tandis qu’il est occupé à on ne sait trop quoi (oui, c’est très masculin d’être toujours sérieusement occupé à on ne sait trop quoi). Et, une main tenant ses cheveux relevés, elle lui dit:

- Tu ne trouves pas que ça m’irait bien si je me coupais les cheveux comme ça?

Depuis le début de l'année, la taxe au sac poubelle a été introduite dans les différents villages environnants et, avec elle, l'obligation pour chacun de s'initier à la cosmétique du déchet, et de peigner avec soin ses ordures sous peine d'être lourdement amendable. Cette mesure fut accompagnée par l’apparition d'un sac légal, blanc, remplaçant le traditionnel sac noir.

J'ai fait ma liste de résolutions 2013 plus tôt cette année, afin de pouvoir allégrement la piétiner en me jurant de n'en tenir aucune. En fait, je n’ai pas fait une liste: j’en ai fait une dizaine, histoire de m’amuser à projeter des portraits de ma petite personne auréolés de vertus diverses et variées par-dessus le mur de la nouvelle année, conscient qu’ils se désagrégeront en moins de temps qu’il ne faut pour les écrire sitôt qu’auront retenti les douze coups de minuit.

«En somme, tout compte fait des expériences de la vie, des expériences écartelées, écartelantes, c'est bien plutôt devant mon papier blanc, devant la page blanche placée sur la table à la juste distance de ma lampe, que je suis vraiment à ma table d'existence.»
-- Gaston Bachelard, La Flamme d'une chandelle.


Stupéfaction de découvrir que le tchacaïon (terme désignant un charcutier allant de ferme en ferme) nous a quittés. Il venait de fêter ses 80 ans au mois de juillet. Déjà très malade - diabète, je le voyais régulièrement assis sur son banc, devant sa ferme, lorsque je rentrais du travail. Dès qu'il y avait un rayon de soleil, il était là. Nous discutions toujours quelques instants du climat qui a perdu la boule et des dictons météorologiques qui ont perdu le nord.

Les moines se sont mis sous clé pour préserver la qualité de leur recueillement. Mais, aujourd’hui, bon nombre de cloîtres sont en déshérence. Les moines et les moniales les ont quittés. Le badaud que je suis peut y promener son pied profane. Lorsque j’entre dans l’un d’entre eux, j’ai l’impression de me trouver dans une coquille vide, comme celle d’un escargot qui a quitté son domicile. Les portes se sont ouvertes, et les courants d’air ont éteint la flamme de la contemplation.

Chère Bernardines,

Permettez-moi de vous appeler ainsi. Je vous envoie cette petite lettre, par-dessus le muret qui me sépare de vous, pour vous dire: merci! Merci d’être là, merci d’être, par votre vie de prière et d’attention, comme la flamme d’une bougie qui se consume pour notre plus grand bien. Je passe régulièrement devant votre monastère lorsque je vais rendre visite à ma grand-maman, à Monthey. J’aperçois, entre les maisons, la bâtisse qui se dresse et puis, au bord de la route, ce panneau de signalisation brun indiquant un centre d’intérêt culturel ou historique, comme si vous apparteniez au passé, alors que vous êtes les âmes bienveillantes et bien vivantes d’un lieu de pleine présence. Et de toute manière, si vous deviez appartenir à un patrimoine, ce serait celui du cœur...

Chères Bernardines

En passant devant chez vous, novembre 2012 


Chère Bernardines,

Permettez-moi de vous appeler ainsi. Je vous envoie cette petite lettre, par-dessus le muret qui me sépare de vous, pour vous dire: merci! Merci d’être là, merci d’être, par votre vie de prière et d’attention, comme la flamme d’une bougie qui se consume pour notre plus grand bien. Je passe régulièrement devant votre monastère lorsque je vais rendre visite à ma grand-maman, à Monthey. J’aperçois, entre les maisons, la bâtisse qui se dresse et puis, au bord de la route, ce panneau de signalisation brun indiquant un centre d’intérêt culturel ou historique, comme si vous apparteniez au passé, alors que vous êtes les âmes bienveillantes et bien vivantes d’un lieu de pleine présence. Et de toute manière, si vous deviez appartenir à un patrimoine, ce serait celui du cœur.

Je dis chaque fois à ma fille de deux ans, si elle ne s’est pas endormie durant le trajet:

- Tu vois, c’est là qu’habitent les Bernardines.

Et je l’entends répéter en écho:

- ‘nardines.

J’ai même tenté de m’aventurer en voiture le long du petit sentier étroit qui monte vers le monastère, et je fus bien empêtré pour faire marche arrière. On ne vient pas jusqu’à vous en voiture, mais à pied, en savourant le crissement du gravier sous la semelle qui imprime chaque pas. Je me suis renseigné auprès d’une amie de la région qui m’a dit que le monastère était fermé au public. J’avais espéré qu’il y aurait des heures de visite me permettant de venir m’inspirer du génie du lieu, de m’imprégner de sa clarté et sa simplicité, au contact desquelles on se sent dans les meilleures dispositions qui soient, comme si on venait s’appuyer sur une grande épaule de patience et de charité. C’est un peu vite oublier qu’une fois reparti, cet effet bienfaisant ne manque pas de s’estomper si on ne prend pas sur soi de le cultiver. Vous pouvez, par votre mode de vie, donner l’exemple, mais vous ne pouvez pas marcher à notre place. Je m’en suis donc retourné sur les chemins de la vie civile.

Votre vie, cloîtrée, loin du «monde» comme on disait à l’époque, peut être difficile à comprendre. Mais vous n’avez pas fait le choix de vous emprisonner, mais de vivre autrement, bien loin de tout conformisme. Vous vous êtes voulues le plus libre possible pour cet essentiel que sont pour vous les Évangiles. Vous avez choisi de mettre des limites à l’horizontalité pour vous concentrer sur la verticalité. D’aucuns diront que cet engagement est une folie - et ne l’est-il pas d’une certaine manière? D’autres percevront cette clôture monastique comme une fermeture, voire même comme une agression ou un rejet - c’est ainsi que je l’avais perçu dans un premier temps. Pourtant, elle n’est qu’une manière de prendre bon soin de son intimité, de la protéger des assauts du monde extérieur, exactement comme le ferait une famille qui défend sa vie privée. Il importe que certaines choses soient mises à l’abri des regards. En vous retirant, vous ne nous avez pas quittés, mais vous avez au contraire fait la place nécessaire pour accueillir ce qu’une vie humaine a de plus précieux.

Je suis convaincu que vos prières, conjuguées à toutes celles des moines et des moniales du monde entier, de quelques confessions qu’ils soient d’ailleurs, participent à l’équilibre du monde, et viennent emplir le fond de bonté de l’humanité. Votre grand travail qui est de contempler, de méditer, vient discrètement soutenir nos vies. Et chacun peut se relier à ce fond, très simplement, en fermant les yeux quelques instants pour se recentrer sur ce qu’il a de plus cher. On me dira que j’ai la foi du charbonnier, mais qu’importe si de vous savoir là, si proche, mobilise en moi des ressources de joie et de paix que je serais bien en peine de trouver ailleurs dans la société de la dispersion dans laquelle je vis. Oui, votre austère sobriété libère une joie toute fraîche, toute claire.

Cette gravité qui conduit à des émotions plus profondes, nous n’en avons plus l’habitude, c’est une voie par trop étroite, nous lui préférons les boulevards des plaisirs éphémères, de ceux qui se consomment. À travers la contemplation, vous vous êtes offertes pour regarder intensément ce que nous sommes si nombreux à ne plus savoir voir, parasités que nous sommes par les diffractions des écrans éparpillés partout autour de nous, qui nous coupent de nous-mêmes. Et, en restant attentive à cette parole de vie que vous avez choisie et qui vous a choisie - l’Évangile, vous tendez l’oreille pour tous ceux qui, dans le grand chahut du quotidien, ne savent plus ce qui est à écouter. Le comble, c’est que parce que nous sommes aveugles et sourds, nous nous croyons le droit de juger surannée une vie entière de prière, alors que nous ne sommes plus capables de rester quelques pauvres minutes à l’écoute de notre interlocuteur sans aussitôt triturer notre téléphone portable. Mais vous, nonchalante de ce que nous pouvons bien penser de vous, vous priez pour que nous ne nous perdions pas, et pour nous aider à assumer notre humaine précarité.

Oui, Chères Bernardines, heureusement que vous êtes là pour prendre soin du silence et de l’âme. Vous êtes le signe d’un grand printemps, malgré la relève qui peine à venir. Vous êtes des résistantes qui ont choisi de s’abandonner à ce mystère incroyable qu’est une vie sur Terre. À l’approche de la fête de cette naissance qui vous est si chère, je voulais vous dire ces quelques mots, et vous remercier pour tout ce que votre seule présence devinée peu m’apporter. Et pardonnez cette lettre qui brasse quelques pauvres idées, si éloignées de la simplicité lumineuse qui est la vôtre.

Un automobiliste, en chemin vers sa grand-maman


Monastère des Bernardines de Collombey:
http://www.kath.ch/orden/f_bernardines_collombey.htm
Je ne saurais expliquer comment ça s’est produit.

J’étais dans ma cuisine, en train de préparer un café. J’ai lâché par inadvertance ma tasse qui s’est brisée sur le carrelage, et j’ai entendu une voix crier:

- Les filles, c’est atroce, il vient de tuer Peggy!

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?