A quand à nouveau des comiques de la dimension d'un Raymond Devos - Devos, j'insiste, et non pas Bedos, qui ont le talent de nous faire rire sans avoir à être vulgaire ou méprisant pour autrui. On dirait aujourd'hui que le seul humour qui vaille soit celui qui détruit l'autre. Mais l'humour ne se devrait-il pas plutôt d'être fait de légèreté, de joie, d'une empathie clairvoyante et libératrice. Je trouve que les comiques actuels ne nous proposent rien si ce n'est une performance d'un professionnalisme parfois époustouflant, où tout est calculé au millième de seconde, mais qui n'a malheureusement pas d'autre projet que de glorifier l'orgueil demesuré de ces «aimez-moi» sur pattes qui s'élèvent à mesure qu'ils rabaissent autrui. On appelle cela des «one man show»: des spectacle de l'égocentrisme porté en triomphe. Evidemment, on va encore me traiter pour un rabat-joie. Peu m'importe. Ma joie n'a que peu à faire avec la vulgarité. Et je trouve très bien que, de temps à autre, le dragon que le bouffon de service titillait se réveille et s'offusque.
Avant, quand des changements survenaient dans sa vie, que les choses «bougeaient» comme on le dit familièrement, il était très impressionné et se mettait à tanguer à son tour, prenant le risque du même coup de passer par-dessus le bastingage. Mais depuis qu'il avait compris qu'il convenait de se contenir, de garder son aplomb et à accompagner le mouvement sans se laisser déboussoler.
Nos consciences peuvent s'engendrer elles-mêmes. Des conversations fraternelles, des moments heureux, un bon livre ou un reportage intelligent, la simple contemplation de la nature peuvent nous y aider.
La bêtise est criminelle. Dans un pays comme le nôtre, mais le plus décervelé à les moyens de s'en sortir.
Voilà plus de 25 ans que je médite cette réflexion: «Etre vulnérable face à ses limites». Je ne l'ai toujours pas comprise. Et personne ne m'a apporté de réponse concluante, mais je m'y attendais, car elle ne peut venir que de moi.
Il m'a fallu - il me faut encore - beaucoup de temps pour comprendre tout ce que mon enfance apporte à ma vie d'adulte.
Si le psychiatre veut que nous lui parlions de notre enfance, c'est afin qu'à travers nos souvenirs, nous libérions notre énergie vitale, que nous retournions déblayer le chemin et ôter les gravats qui entravent la marche de l'adulte.
Vieillir s'est s'accommoder, certes, mais ce n'est pas devenir aveugle pour son petit confort personnel, en acceptant tout. Vieillir les yeux fermés, c'est être déjà étendu dans sa tombe.
L'Enfance est une disponibilité psychique.
Nous devrions nous lever chaque matin comme si nous étions des journaliers que la vie a bien voulu engager mais qui pourrait se voir licencier sous peine de ne pas accomplir son travail d'être humain.
«Notre vie aujourd'hui n'a qu'un sens: lutter par notre manière d'être - morale, intellectuelle, journalière - contre la manifeste dégradation de l'homme sous la double emprise de l'argent et de la technologie.» (Georges Haldas, Les hauteurs de Moab, p. 193)
Les médias nous entretiennent jusqu'à l'écœurement de la bassesse de certains partis politiques, de la finance, des accords entre des multinationales, des crasses des puissants.
La parole nous permet de nous déshypotéquer de certains interdits, de libérer la voie vers soi-même, vers plus d'authenticité et donc, de liberté.
Dans le mot «écriture», il y a «tu». Ce «toi» qui est d'abord ma part d'altérité en moi-même, puis chez autrui.
Ecrire est une entrée en relation, avec soi, avec sa vie, avec autrui.
Cette dame qui fait savoir à sa copine qu'un appartement se libérera certainement bientôt dans son immeuble car la jeune femme du deuxième à le cancer. On s'étonne moins ensuite des bassesses qui ont pu arriver durant la Seconde Guerre mondiale.
Le trouillard se base sur ce qui pourrait arriver pour justifier à ses propres yeux qu'il n'ose pas. Je vois très bien de quoi je parle.
Stupide expression qu'on entend couramment: «Mais prends le pas perso, hein!». Manière de dire que je te fais une remarque assassine et en plus je te demande de ne pas t'offusquer. De qui se moque-t-on?
Il ne faut pas moins de tout l'univers pour qu'un rayon de soleil vienne faire briller tout le miel de tes yeux.
Les choses en elles-mêmes n'ont aucune importance. C'est l'usage qu'on en fait qui compte. Dis-moi ce que tu fais de ce que tu vis, et je te dirai qui tu es.
Si nos propres souffrances, nos propres blessures nous permettent de mieux comprendre celles des autres, alors on peut commencer à les exorciser.
Message de présence intitulé «Mirage» que m'a envoyé mon père dans la soirée d'hier: «De la veranda de mon resto favori à Marrakech, le Jacaranda, je vois dans une vision un homme qui passe sur le trottoir, dans la nuit, pas trop grand, un chapeau familier, une moustache, tranquillement, un choc, comme mon père.»
J'aimerais dire aux maniaques de la balance qu'ils s'en balancent de leur balance pour se mettre à l'écoute de leur corps, de leurs sensations qui ne manqueront pas de lui dire s'il a le juste poids, le juste aplomb dans la vie. C'est bien à cette balance intime qu'il convient de se fier, et non à l'autre, la crantée avec sa petite aiguille qui n'en finit pas de se moquer de nous. Nous ne sommes pas des kilogrammes, mais des kiloêtres.
Solidarité: on entend, bien entendu, le mot «solide».
Il y a les agents du pouvoir. Et les agents de la Relation. Deux manières d'être au monde.
Certains êtres vous bonifient par leur seule présence, tandis que d'autres vous plombent - gravement parfois. Ensuite à chacun de choisir avec lesquels d'entre eux s'il veut passer son temps sur la colline ou dans les marais.
Le son de la voix me semble être à même de nous fournir un ensemble de détails sur une personne, bien plus encore que le regard qui souvent parasite l'échange. Mais comment interpréter cette petite musique intime, à travers son timbre, le choix des mots, etc? Et relier ses sensations à toutes celles qu'on éprouve au contact de l'autre.
Poser des pièges au-dedans de soi pour attraper nos pensées crasses avant qu'elles ne nous atteignent.
«Où sont-ils ceux de mon village qui ne reposent pas encore sous la terre? Parqués dans les hachélems, avec des apparences de confort, des envies sans cesse renaissantes ou des jalousies qu'en Occident on appelle passion de la justice, réactivées par les télés, radios, publicités. Ils barrent des routes, défilent dans les rues pour avoir la retraite à soixante ans afin d'aller crever d'ennui avec leur femme près de leur petit jardin. Esclaves de l'industrie et des dogmes de la libre entreprise ou du marxisme, plus esclaves qu'ils ne le furent jamais dans leurs village de la volonté de puissance d'une Eglise qui les fit marcher tantôt comme un troupeau, tantôt comme une armée selon les saisons politiques, ils n'en finissent plus de céder aux mots d'ordre, slogans, d'une obéissance infinie, marqués, parqués comme leur bêtes, troupeau jeté sur les routes aux mêmes dates, fuite de névrosés, risque tout de l'assurance-vie pour un mois d'adoration, debout, couchés sur le ventre, sur le dos, avant de rentrer pour reprendre le va-et-vient abruti de la vie quotidienne, aimer comme on mange, avec quelques images en tête, des envies, des peurs, c'est-à-dire des mots, des mots télé, auto, frigo, production, progrès, indépendance nationale, bonheur, générations futures, l'an deux mille, pollution, cancer, infarctus. Qui dira: tu es plus important que l'expansion, le destin du pays, la famille. Vis aujourd'hui, sauve ta joie ici, maintenant.» (Jean Sulivan, Joie errante)

Vis aujourd'hui, sauve ta joie, ici et maintenant.
Les attardés de la puissance qui s'imagine être quelque chose parce qu'ils possèdent.
Bien souvent on se blesse à autrui, ce n'est pas lui qui nous agresse. On a tellement d'attente qui nous aveuglent.
Ces splendides femmes d'acier chromé qui ne rêve que de briller et qui ont tiroir à billets à la place du cœur.
«Renoncer» est un grand verbe de liberté.
Au lieu de «faire carrière», j'ai lu «faire arrière».
«La prière n'est pas le dialogue d'un maniaque avec son ombre, mais le dialogue d'un homme avec ce qu'il a de plus profond.» (Georges Bernanos)
«Un tappiste, un chartreux travaillera des années pour devenir un homme de prière et le premier étourdi venu prétendra juger l'effort de toute une vie.» (Georges Bernanos)
Ils causent
Assis ensemble sur le même tracteur
Qui s'en va le long du sillon
Labourer la terre noir
«Tu comprends...»
Tandis qu'une nuée d'oiseaux
Ferment la marche
Au rythme lents
Des gros roues crantées
«et en plus...»
Ainsi va la vie,
Les travaux et les jours.
Dire «ce sont des sornettes!», tout de même bien plus joli que de dire «foutaises!». On gagne toujours à ne pas descendre trop rapidement dans les bas-fonds du vocabulaire.
L’écriture est servante de la réalité, et non une maîtresse. On entend souvent cette ritournelle esthétique qui voudrait qu'on écrive parce que la vie ne suffit pas. Sornettes! On écrit au contraire pour dire le trop-plein de vie qu'on a en soi, comme d'autres rient, dansent ou chantent. Et nous sommes les servants de cette inspiration qui nous pousse à nous exprimer. Comme l'arbre fleurit.
Qui a décidé qu'il y aurait trois points de suspension au lieu de quatre ou dix ou mille ou deux?
Giono, La naissance de l'Odyssée - Ulysse, pour justifier ses errances amoureuses après la guerre de Troie, va se mettre à raconter des bobards. Elles vont lui échapper, être reprises par d'autres aèdes, ces chuchoteurs: et ainsi naît la légende d'Ulysse. Il n'y avait pas besoin d'internet pour que la rumeur nous dépossède de nos histoires, comme l'a montré Virgile dans l'Enéide. Au début, Ulysse aura peur de la dimension mythique que prennent ses propres récits. Il craint que ses mensonges irritent les dieux et se demande de quel droit il s'est mis à raconter des choses pareilles. Mais finalement, il va en tirer profit puisque ses mensonges vont lui permettre de rentrer à Ithaque et d'apparaître à Pénélope plus beau que jamais.

L'ironie traverse tout le roman. Pénélope et Antinoüs avec lequel elle n'a pas manqué de batifoler ont peur d'Ulysse. Lorsqu'il rentre, vieilli de son odyssée, ils s'attendent à tout moment qu'il se transforme et devienne le demi-dieu mâle et puissant de ses fables. Ce qui ne se produira jamais, car il a tout simplement vraiment vieilli. Télémaque a de vraies histoires à raconter, les aventures qu'il a vécu pour retrouver son père, mais il ne sait pas les conter, car les villageois préfèrent les mensonges du père. D'ailleurs, Télémaque qui dit vrai est un bonhomme épouvantable à côté de son fragile père, si touchant dans ses démêlés avec sa conscience.

La fin du roman est tout simplement merveilleuse. Ulysse joue à l'Odyssée dans le bassin d'une fontaine avec des coquilles de noix qui simulent un bateau. Sur cette mer microscopique, il invente ses aventures, des tempêtes et de redoutables écueils. L'Odyssée dans un bassin! Quelle image sublime, qui n'aura certainement pas échappé à Gaston Bachelard. L'homme qui écrit bourdonne d'Enfance.

Jean Giono
Calypso aurait pu offrir l'éternité à Ulysse, mais s'il avait voulu simplement manger une raclette, elle n'aurait pas pu la lui faire.
Il y a des prétentions spirituelles qui ne sont pas souhaitables. Elles nous mettent des bâtons dans les roues et on finit par ne plus avancer, empêtré dans des idées irréalisables.
Cette petite fille qui a peur des chats, car sa mère en a la phobie. Elle en aperçoit un, et on sent que sa curiosité et son désir d'aller le caresser est plus fort que la crainte dont elle a hérité. C'est un premier pas vers la liberté et la conquête de sa liberté.
«Nous sommes quittes», lui avait-il dit en la quittant. Autant dire, qu'il n'allait pas lui laisser beaucoup de souvenirs.
Monsieur Degas a dû aimer les femmes avec une rare clairvoyance pour parvenir à peindre avec autant de justesse leurs gestes les plus intimes et les plus simples. Regardez bien cette femme qui se coiffe. Toutes les femmes se coiffent ainsi, en dégagent leur nuque sous le mouvement du peigne. Mais quel regard, quelle sensibilité il faut pour rendre compte avec autant de précision d'un geste aussi singulièrement féminin. En contemplant ce tableau, je vois toutes les femmes du monde en train de se coiffer. Degas a su pénétrer un univers qui n'était pas celui de son sexe. Il a rendu sensible le verbe «se coiffer». Le mouvement du bras est exact. Le dos se redresse pour faire contrepoids à la main qui tire sur les cheveux. Le muscle de l'épaule est saillant. Les heures passées à peindre des ballerines lui ont permis d'affiner son regard, de saisir la grâce des mouvements du corps dansé. Oui, il nous fait entrer dans l'intimité du monde féminin. Tout ceci a l'air très simple, anodin, routinier. Et pourtant, imaginez vouloir rendre avec autant de tact et de simplicité le tableau d'une femme qui se coiffe. Degas m'offre d'entrevoir à la dérobée l'atelier de la féminité en mouvement. Là, sans s'en rendre compte, elles répètent des gestes immémoriaux qui pourraient nous conduire à la source de la première femme qui a forgé le verbe «se coiffer». Et c'est précisément parce qu'elles ne sont pas conscientes de ce geste qu'il est si beau.

Degas, jeune femme se coiffant
On l'avait interné parce qu'il avait mis toute sa confiance dans la vie, et non dans une assurance-vie.
Les gens sont poétique malgré eux, évidemment.
«Bien tard je t'ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle
Bien tard je t'ai aimée!
Et voici que tu étais au-dedans et moi au-dehors
et c'est là que je te cherchais,
et sur la grâce de ces choses que tu as faites,
pauvre disgracié, je me ruais!
Tu étais avec moi et je n'étais pas avec toi;
elles me retenaient loin de toi, ces choses qui pourtant
si elles n'existaient pas en toi, n'existaient pas!
Tu as appelé, tu as crié et tu as brisé ma surdité;
tu as brillé, tu as resplendi  et tu as dissipé ma cécité;
tu as embaumé, j'ai respiré et haletant j'aspire à toi;
j'ai goûté, et je faim et j'ai soif;
tu m'as touché, et je me suis enflammé pour ta paix.»

(Saint Augustin, Confessions, X, 27-38)
Mes textes, je les compose avec mes pieds et mes yeux.
«Bien tard je t'ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle
Bien tard je t'ai aimée!
Et voici que tu étais au-dedans et moi au-dehors
et c'est là que je te cherchais,
et sur la grâce de ces choses que tu as faites,
pauvre disgracié, je me ruais!
Tu étais avec moi et je n'étais pas avec toi;
elles me retenaient loin de toi, ces choses qui pourtant
si elles n'existaient pas en toi, n'existaient pas!
Tu as appelé, tu as crié et tu as brisé ma surdité;
tu as brillé, tu as resplendi  et tu as dissipé ma cécité;
tu as embaumé, j'ai respiré et haletant j'aspire à toi;
j'ai goûté, et je faim et j'ai soif;
tu m'as touché, et je me suis enflammé pour ta paix.»

(Saint Augustin, Confessions, X, 27-38)
J'en suis sûr, quelqu'un au-dedans de nous secoue à longueur de journée un tamis afin d'extraire de la boue du quotidien des pépites d'humanité. Il y a de l'or dans nos journées. Avec un peu de patience, quelques instants suffisent à nous faire riche, très riche, si on y met l'attention nécessaire.
N'oublie pas de dire bonsoir à la nuit qui recouvre toutes les couleurs de son manteau d'étoiles. aux grillons et à la fraîcheur du soir qui nous invite à rentrer, bonsoir à cette dame qui sourit là-haut, bonsoir au hibou et à la chouette, au renard et au chevreuil, bien sûr, et bonsoir au village qui carillonne. Il importe de dire tout cela à la nuit qui va accueillir notre sommeil, nos rêves et nous redonner des forces pour le jour à venir.
Ne réveillons pas le poète qui sommeille en nous, laissons la dictature du rendement nous écrabouiller.
J'ai vu un tracteur d'époque qui ressemblait à un char avec plein de gros pots d'échappement verticaux que le soleil faisait briller. Je me suis demandé si l'objet était censé rouler ou décoller. Quel potin il devait faire, quand on l'allumait, sous l'œil ahuri des animaux de la basse-cour.
Certains matin, je me demande si ma journée se moque de moi! Il me faudrait une dizaine de paires d'yeux pour voir toutes les mises en scène de ce cher mois de janvier, de ce côté-ci du lac, et de ce côté-là, dans les coteaux, dans le ciel et partout.
En triant mes papiers et mes carnets ce matin, je me suis rendu compte que les album photos que je jalousais tant chez d'autres comme des trésors de souvenirs avaient la forme pour moi de milliers de notes prises à la volée.
Lorsque je vois tout ce qui cohabite en moi, je me dis que je devrais ouvrir une pension et demander un loyer à chacun de mes locataires.
Si on se met à juger les grands écrivains à l'aune de l'hypocrisie bourgeoise, on est mal barré. Il faudrait aller dans les librairies enlever une bonne moitié de ce qui s'est écrit, mais pas Marc Lévy, bien entendu.
‎"Le ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, a annoncé le retrait de Louis-Ferdinand Céline de la liste des célébrations nationales 2011. La présence de l'écrivain, auteur de textes antisémites, avait suscité la polémique." (lemonde.fr de ce jour). Voilà, Céline n'est plus que ça: un auteur de textes antisémites.  Misérable société hygiéniste qui veulent faire rendre raison à des fous géniaux!
Le vent faisait danser les feuilles d'automne autour de moi, et j'avais l'impression d'entendre la petite musique de la musique qui coule dans une fontaine.
Adolescent, je n'avais pas compris qu'il fallait se taire pour embrasser une femme.
On écrit pour dire qu'on aime.
L'envie d'écrire, c'est comme une grande envie d'embrasser la femme qu'on aime, danser sur une musique qui nous anime.
J’ai envie que tu restes un secret clair à mon coeur et inaccessible à mon esprit.
Elle est en train de tricoter. Elle me prépare une écharpe qui ne me quittera pas de l’hiver. Le moindre courant d’air sera une occasion de la porter, fier d’arborer son étendard et d’être son champion. Je l’observe, et c’est avec émerveillement que je me découvre séduit par ses gestes simples, à mille lieues de tout érotisme.

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Le tricot


Tu es en train de tricoter. Tu me prépares une écharpe qui ne me quittera pas de l’hiver. Le moindre courant d’air sera une occasion de la porter, fier d’arborer ton étendard et d’être ton champion. Je t’observe, et c’est avec émerveillement que je me découvre séduit par tes gestes simples, à mille lieues de tout érotisme. Tu me convies à un moment de paix et de tendresse. Tu dessines des boucles de laine avec habileté et rapidité. Cette image familière, tellement banale, me donne profondément confiance. Un couple ne se bâtit pas sur de l’extraordinaire, mais bien au contraire sur de petites choses quotidiennes qui passent inaperçues aux yeux de beaucoup, tant elles sont infimes. C'est l’ensemble de ces mailles qui seront nos amarres les plus sûres, et nous serons surpris par gros temps, de voir comme elles sont solides. Ces petits liens ténus et bien serrés, qui éviteront que nous nous effilochions, se nouent à travers l’attention que nous nous portons, selon notre capacité à prendre bon soin l’un de l’autre, à être bienveillants l’un envers l’autre. C’est un filet qui nous permettra de nous sécuriser le jour où une acrobatie périlleuse ou un coup dur menacerait de nous faire chuter. Nous serons recueillis par ce maillage que nous aurons pris soin de tisser ensemble. Et c’est parce que nous aurons à cœur de repérer suffisamment tôt les maillons qui se seront rompus, que nous pourrons les réparer avant que tout un flanc de la trame ne cède.

En dialoguant en permanence, les deux aiguilles accomplissent leur travail de créer des attaches. Elles se rapprochent et elles s’éloignent; elles se rapprochent et elles s’éloignent: se distancier pour mieux se rejoindre. L’échange est incessant. En n’oubliant pas de se parler, en ne tenant jamais pour acquis que l’autre le savait - un grand classique du couple: “Si tu m’aimes, tu dois savoir”, nous parviendrons à négocier des passages plus difficiles. C’est parce que tu me dis ce que tu ressens que j’ai confiance en nous. Les couples qui ne se parlent plus se délient au fil du temps. On ne se correspond plus, on n’épousent plus une visée commune et leur tricot s’éfaufile. On se côtoie de manière décousue. Si tu n’osais pas revendiquer ta liberté ou ta différence, cela voudrait dire que tu t’assujettis à moi, que tu ne parviens plus à prendre ta place, jusqu’à te laisser enchaîner dans les mailles de notre relation. Ni l’un ni l’autre ne doit se diminuer ou s’augmenter, mais trouver ce juste rapport afin que chacun puisse laisser rayonner ses couleurs au sein de l’ensemble. En s’écoutant, nous n’emmêlerons pas nos fils, nous apprendrons que l’un ne vaut pas pour l’autre, sauf si nous nous sommes mis d’accord. T’écouter, c’est te céder la place pour que ton aiguille puisse passer sur notre trame et créer des boucles surprenantes de ne pas être miennes. J’apprends à ne plus composer seul.

Je regarde cette écharpe que tu me fais, et qui me tiendra chaud, et je me dis que c’est bien là le miracle du couple: s’agrandir de l’amour de l’autre, créer des attaches qui ne sont pas des noeuds coulants, mais qui ont la douceur de ta main qui caresse ma joue. C’est pour cela que je suis profondément attaché à toi et qu’en te regardant entrelacer tes aiguilles à tricoter, j’ai envie de t’enlacer, peut-être même de t’étreindre, de te serrer contre moi, de t’embrasser, et que la torsade de nos deux corps réunis monte en hélice jusqu’à la fine pointe d’un baiser, et puis... Oui, sans aucun doute, j’éprouve une tendresse déchirante en te regardant tricoter, et je savoure ma chance de pouvoir partager cette intimité ordinaire et sans effet, où tu rayonnes pleinement. Cette image de peu est certainement une de celles qui me resteront à tout jamais, alors qu’avant de te connaître je fantasmais de te conquérir et de m’enorgueillir d’y être parvenu. Nos vrais trésors resplendissent de silence et de discrétion, en marge des idées préconçues qu’on s’en faisait. Je suis dérouté par ce moment si familier. Tandis que le clocher du village sonne l’heure et que le chat ronronne. Je mets une bûche dans l’âtre et tu suspends un instant ton travail pour contempler les flammes. Tu m’offres de l’or d’éternité.
Un patient atteint d'un cancer très grave écrit à son assurance pour leur demander d'être transféré. Non content de refuser sa demande, elle ne manque pas d'ajouter un alinéa précisant ce qui devra être fait de sa dépouille mortelle.
Un patient atteint d'un cancer très grave écrit à son assurance pour leur demander d'être transféré. Non content de refuser sa demande, elle ne manque pas d'ajouter un alinéa précisant ce qui devra être fait de sa dépouille mortelle.
Je t'enlace, tu m'entrelaces, nous nous étreignons.
Un grand classique du couple: «Si tu m'aimes, tu dois savoir!». Précisément, non! «Si tu m'aimes, tu dois me dire!».
Faut-il chercher à s'unifier ou oser son chaos? Quelle démarche adopter?
Désire-t-on même vraiment que notre vie soit une fête dans nos vies si encombrées?
Charles Juliet a raison: c'est à chacun de se débrouiller pour faire la clarté nécessaire dans sa vie. Il n'y a pas de recettes.
Ce doit être l'enfer de vouloir être un écrivain de romans érotiques et de vouloir en vivre. Quelle lassitude!
Elle met son soutien-gorge le matin comme un policier son holster, elle sort toujours fort bien armée, un peu brigand tout de même, car elle en vole des regards au cours d'une journée.
Erection: mâle déploiement végétal désirant fleurir au soleil; bourgeonnement vers.
C'est facile, mais justement: envie, en vie.
Un livre véritable est radioactif, il nous aide à devenir plus humain, bienveillant, loyal, favorise nos énergies intimes et nous invite, à notre tour, à rayonner.
«Malheur à ceux qui ont perdu l'esprit d'enfance.» (Georges Bernanos)
J'ai donné un visage à mon quotidien et nous nous sommes reconnus.
A vouloir se convaincre que ça gratte, on finit par se gratter.
Suivre les gens qui ont du flair n'est pas chose facile pour ceux qui sont habitués à marcher sur des routes balisées. Ils n'avancent plus selon une direction prédéterminée, tout occupés qu'ils sont à pister l'odeur ou l'intuition ou la pensée qui les captive et mobilise toutes leurs énergies. Ils ne suivent plus un chemin mais un appel qui les mènera hors de ce qu'on appelle les sentiers battus. Les parqués du trottoir ne manqueront de dire qu'ils se perdent, qu'ils se fourvoient. Mais eux n'ont pas un instant à perdre avec ce qu'on pense d'eux. Ils ont un but.
Je m'exerce à donner un visage aux choses familières de mon quotidien pour leur prêter plus d'attention, afin de mieux les investir, de développer une relation riche de sens avec elles.
Simone Weil a raison: l'enfer, c'est se croire au paradis par erreur.
Ce ne sont pas nos yeux qui sont élimés jusqu'à la trame, mais notre cœur qui ne palpite plus.
Tenter de montrer qu'on gagne toujours à donner au quotidien toute l'amitié attentive qu'il mérite. C'est bien cela et cela seul que je m'efforce de faire à travers mes petits rapports et constatations écrits.
Léon, 7 ans, à son papa qui lui demande comment s'est passé son premier cours d'anglais:

- Mais je n'ai pas eu anglais aujourd'hui! Par contre, un de nos professeur nous a parlé pendant tout le cours, je n'ai rien compris...
Et là, j'ai l'impression d'entendre s'écouler le grain d'une journée heureuse.

La Sicilienne de Gabriel Fauré
Le paradis doit certainement ressembler un peu à cela, ce paradis dont Hölderlin dit qu'il est réparti en petits morceaux épars autour de nous et que c'est à chacun de le reconstituer.

Gabriel Fauré Elégie in C Minor op. 24
C'est banale, dites-vous? Oui, simplement n'oubliez pas que la plus grande partie de notre vie est constituée de cet ordinaire qui est infiniment plus complexe que vous ne voulez bien le croire. Ce n'est pas parce que vous n'y portez pas attention qu'il n'est pas digne de la plus haute attention.
Je devais puer le cadavre quand tu m’as rencontré, le coeur à l’étouffé, avant que tu ne me rendes à la vie, que tu me fasses vibrer, palpiter, désirer. Tu as optimisé mon potentiel résurrectionnel. Avant de te reconnaître, je ne savais pas encore que j’étais un mort-vivant.

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Amour résurrection


“L’instant où deux visages se reconnaissent vaut à lui seul plus que des siècles.” (Jean Sulivan)

Je devais puer le cadavre quand tu m’as rencontré, le cœur à l’étouffé, avant que tu me rendes à la vie, que tu me fasses vibrer, palpiter, désirer. J’étais dans un coma prolongé, attendant que le son de ta voix vienne me retrouver. La vie meurt parfois, sans tuer. Je me suis recroquevillé, enroulé autour de cette grande absence, juste là, au creux de mon être, pour me protéger, pour me donner l’illusion que tout allait bien, qu’il ne me manquait rien. Je n’étais plus qu’un moignon d’homme. Je me décomposais, sans comprendre ce qui m’arrivait. Tous mes repères étaient vermoulus. Il fallait l’électrochoc de notre rencontre pour que je me redresse enfin de cette tombe dans laquelle j’étais allé m’étendre.

A la seconde où je t’ai rencontrée, j’ai compris combien j’allais mal. J’avais sacrifié ma joie pour ne plus souffrir, pour ne pas sentir dès le réveil que je ne participais plus à l’élan heureux du jour nouveau. Je vivais comme un grand brûlé qui craint de manquer de morphine pour faire beaucoup de nuit sur sa douleur, car sortir de sa torpeur le rendrait à son drame, qu’il ne peut plus assumer. Je me suis insonorisé pour ne pas être heurté: surtout pas trop de bruit, pas trop d’agitation, parce que vous comprenez, j’allais tellement mal. J’avais de grandes raideurs. L’exercice d’être m’était devenu difficile: il faisait sans cesse céder les sutures de cette négation de moi-même dans laquelle je tentais de survivre, enveloppé dans mon placenta moribond. Je ne savais même plus comment me régénérer.

Mais ton sourire est venu narguer mes ruines. En entrant dans ma vie, tu m’as fait inespérément fleurir. Tu as vaincu mes résistances. Il faut croire que toi seule savais comment circuler au milieu de mes désolations, dans ma nuit profonde. Qui t’avait donné les clés? J’étais comme Lazare et toi, vivante, si vivante, tu as été mon levier, mon “lève-toi et marche!”. Tu as électrisé l’ambre dans lequel m’étais coulé, tu as fait voler ma planque en éclat, me laissant nu: je me devais de devenir rapidement ingénieux pour faire face à ce chamboulement. J’ai senti instinctivement que je ferais une erreur fatale de chercher à ignorer ce qui se passait. De toute manière, je n’ai pas eu l’impression de décider quoi que ce soit. Ta beauté m’a sommé de m’évader. Tu as fait sauter les verrous rouillés de mon cœur. Tu m’as affolé, car je sentais croître en moi tout ce contre quoi je tentais de me protéger. Ton regard m’a effleuré, ranimant chacun de mes sens qui attendaient tristement de renaître du fond de leur geôle. Tu sais l’art de me faire tressaillir. Tout en moi saluait ton passage en criant des hourras!

Maintenant que je me tourne vers mes souvenirs, je comprends que tu as aimé ce qui palpitait en moi sous le rabougri. Tu as donné sa chance au meilleur de moi. En te rencontrant, je me suis retrouvé. L’amour est reconnaissance de ce qu’on avait oublié de soi. L’amour est résurrection du meilleur de soi. Ressusciter, c’est sentir mon cœur battre contre la routine que j’avais confondue avec la vie. Ressusciter, c’est vivre d’une vie nouvelle qui n’est rien d’autre que le quotidien, sur la scène duquel je ne suis plus un pâle figurant mécanique. La vie après la mort est une vie qui a du goût.

Quand on est reconnu par un être aimé, on se sent pleinement vivant.


Collage - Amour, atelier Coeur Cousu, mars 2011.
«Incommensurable gaspillage des riches. Bien meilleur que la charité.» (Jean Sulivan) La poubelle des riches, mieux que la charité et que tous les bons gestes qu'ils pensent faire aux miséreux.
«Infime le nombre de ceux qui ont la grâce de vivre le dépouillement joyeux: ils n'en font jamais l'objet d'un discours, ils ne sont pas riches de tout ce qu'ils délaissent.» (Jean Sulivan). Evidemment, ça ne fait pas l'affaire des marchands de spiritualité qui s'enrichissent des pelures qu'ils conseillent de délaisser.
Les points de suspension sont une famille d'indécis qui s'invitent dans la phrase.
«Les femmes rougissent d’entendre nommer ce qu’elles ne craignent aucunement à faire.» (Montaigne)
Je préfère le maigre tiret (-) à la ronde parenthèse -()-. Il est plus net, il relie mieux les wagonnets de mes phrases que cette vahiné typographique.
Famille - On peut être sûr que les pires mesquineries, les phrases les plus assassines viendront d'elle. C'est inévitable. Les membres d'une famille se permettent de dire et de faire des choses qu'ils n'oseraient jamais se permettre avec un parfait étranger, ne serait-ce que par peur de finir avec un procès sur le dos, voire même de se faire fracasser en bonne et due forme.
Ma grand-maman, que j'aime tant, arrivée à 86 ans, ne pouvait plus s'occuper de son mari devenu impotent. Un vrai petit tyran domestique, il passait son temps à lui donner des ordres, «Fais-ci, fais ça» et elle, comme elle l'avait fait toute sa vie, s'exécutait sans rien dire. Jusqu'au jour où, évidemment - et heureusement pour elle, elle a craqué. On a donc enfin mis le vieil homme dans une maison de retraite. Mais elle, on ne lui a rien demandé, personne ne s'est soucié de savoir si elle avait besoin d'aide. Certains membres de sa famille lui ont même reproché d'avoir poussé son mari hors du foyer. C'est  ignoble! Elle a résumé lumineusement son ressenti à ce moment en me disant: «Quand j'ai craqué, j'avais besoin d'aide, pas d'un abandon.»
Frémis-seme-nt: frémir, c'est être fécondé par une semence de tressaillement.
Le petit arriviste mesquin qui n'a pas le talent nécessaire ni les moyens de ses ambitions et qui vient encore vous coller par là-dessus une tartine de morale: pire que le grand fauve qui veut vous bouffer.
On juge beaucoup autrui, comme si on était au spectacle et qu'ayant payé notre place, on estime avoir le droit de donner son avis sur la pièce qui se déroule sous nos yeux. Alors qu'en réalité, on est acteur à part entière et également souvent responsables de ce qui nous incommode - qui souvent témoigne que nous ne sommes pas à notre affaire, occupés à nos travaux du quotidien, mais qu'on s'ennuie, alors on prend la vie quotidienne comme une fleur qu'on triture.
«Le café de l’aube me ramène à l’apaisante onction des mains de mères ou de tantes, aux matinées des petites convalescences.» (Jean-Louis Kuffer, CELA).
Brigitte Celerier à propos des arbres: «[...] j'ai caressé des yeux, fraternellement et admirative, leurs dentelles dégarnies qui jouaient avec le bleu revenu. Désiré la puissance de leurs branches, ces aisselles d'où émergent la force des bras, chemin de sève, berceau de rêves, douceur solide, creusement où auraient pu se nicher les idées, les histoires que voulais.»
Si tu me combles, tu es susceptible de me blesser. Et de fait, tu me blesseras, car il ne peut y avoir d'intimité partagée si proche sans heurts.
Un «oui» qui ne tiendrait pas compte de son versant d'ombre, son «non», ne serait qu'une promesse tronquée.
Intéressant cette interlocutrice qui me dit que c'est ce qu'elle a choisi de faire dans cette vie-ci. Je me suis demandé si elle en avait une autre. Peut-être, qui sait? En tout cas, je n'étais pas au courant, et moi, de toute manière, on ne me dit jamais rien! Maintenant, à supposer qu'il y en ait une autre, il m'est impossible de savoir dans celle-ci ce qui se passera ensuite. Je peux prendre les paris et donc adapter ma vie en conséquence. Ce qui doit être somme toute agréable. Si je ne veux pas faire mon ménage dans cette vie, je peux attendre une des suivantes. La multiplication des vies, c'est un peu comme dans les jeux vidéos, le plaisir de savoir qu'on pourra continuer. Ou alors une issue au cauchemar: ce que je subis maintenant, je ne le subirai plus après - ce qui est une quasi certitude.
La chaleur familière et à ce point indispensable pour moi de quelques livres, comme des amis proches, réunis à ma table, c'est bien pour moi l'image du bonheur.



Photographie - © http://brigetoun.blogspot.com
Jean Sulivan, c'est du niveau de Bobin - mais en plus charnu, en plus insurgé, ce qui n'est pas sans me plaire. Vous le lisez, et vous en venez à ne plus savoir pourquoi vous-mêmes vous écrivez, ou vous n'auriez envie de faire qu'une chose: le recopier, presque intégralement. Exemple:

« L'instant où deux visages se reconnaissent vaut à lui seul plus que des siècles.» (Joie errante)
«On se gonfle avec les mots de l'espérance pour compenser le désert du cœur, comme on siffle en traversant la forêt la nuit.» (Jean Sulivan)

C'est d'une justesse éblouissante!
«Je crois maintenant que l'écriture pour qui s'y livre sans protection est l'équivalent d'une ascèse et d'une psychanalyse.» (Jean Sulivan)
Faire l'amour plutôt que faire le mort.
Il me suffit de penser à une lampe pour qu'elle s'allume dans mon souvenir. C’est un des grands travaux du verbe «se souvenir» d’illuminer ce qui était resté tapi dans l’obscurité, à nous attendre, nonchalant que l’on vienne ou non. Je suis ainsi allé à la rencontre d’un enfant qui jouait, tout seul. Je lui ai demandé ce qu’il faisait là:

- Tu vois bien, je joue, en attendant que mes parents rentrent.

Zorro


Il me suffit de penser à une lampe pour qu'elle s'allume dans mon souvenir. C’est un des grands travaux du verbe «se souvenir» d’illuminer ce qui était resté tapi dans l’obscurité, à nous attendre, nonchalant que l’on vienne ou non. Je suis ainsi allé à la rencontre d’un enfant qui jouait, tout seul. Je lui ai demandé ce qu’il faisait là:

- Tu vois bien, je joue, en attendant que mes parents rentrent.

Depuis combien de temps était-il là? Il vivait dans l’attente de ce retour, où on viendrait s’occuper de lui. Je lui ai demandé si je pouvais rester un moment avec lui. Il hocha la tête en continuant à s’amuser. Je m’assis parterre et je le regardais. Il me dit:

- Tu connais Zorro?

Je lui répondis que oui, bien sûr, et que c’était même un de mes héros préférés. Je me souvenais encore du soir où mon père était venu me raconter ses histoires pour la première fois, avant que je m’endorme.

- Tu veux jouer avec moi? Tu seras le sergent Garcia!

Je me doutais qu’il ne me proposerait pas d’être le vengeur masqué, mais tout de même, malgré le passage du temps, je trouvais que je n’avais pas encore la bedaine du sergent! Mais bon, personne ne nous voyait et nous n’étions que les deux. Et puis ce rôle me convenait au fond pas si mal, c’était une bonne pâte ce sergent, et avec l’âge on s’arrondit, on se sent moins le besoin d’être sur le devant de la scène. Notre seul quotidien nous occupe bien assez.

- Mais qui est-ce que tu veux sauver? lui demandais-je.

Il n’avait pas trop l’air de s’en préoccuper. Je voyais que pour lui, ce qui importait, c’était d’être Zorro, celui qu’on regarde, celui qui fait sensation et qui est acclamé comme un libérateur à chaque apparition. Il aimait être le héros sur la scène de son imaginaire, celui dont on ne connaît pas la véritable identité, celui dont même les parents ne savaient pas qu’il avait une autre vie, secrète, inconnue d’eux, dans laquelle il triomphait.

- Mais tu ne dois rien dire à mes parents, me dit-il, c’est un secret, d’accord?

Je lui promis de ne pas le trahir et que je serais le seul à savoir qui il était. Puis vint l’heure du fameux feuilleton Zorro de Walt Disney. Il me proposa de venir m’asseoir à côté de lui. En l’observant, je voyais qu’il s’était échappé dans la petite lucarne, et qu’il vivait un moment privilégié, durant lequel il n’attendait plus qu’on vienne le chercher. S’imaginer être Zorro lui permettait de donner sens à la solitude dans laquelle je l’avais trouvé et quitter son rôle d’enfant oublié dans la cohue de la vie des adultes. Sous le masque de Zorro, il avait apprivoisé les heures creuses de son enfance. C’était sa manière de venir se sauver, de se donner l’attention qui lui manquait, de s’imaginer admiré de tous, manière de compensation.

A la fin de la série, je lui demandais ce qu’il voulait faire maintenant. Il haussa les épaules, ne sachant pas trop. Moi, je savais que ses parents ne viendraient plus jamais le chercher, que le temps de ne plus attendre était arrivé, et que j’étais venu l’emmener avec moi pour devenir, avec lui, le héros de sa propre existence, qui lui paraîtrait peut-être moins excitante que celle de Zorro, et pourtant. L’avance que j’avais prise sur lui m’avait permis de comprendre qu’il valait mieux être un sergent Garcia, vivant dans la pleine réalité, plutôt qu’un idéal héroïque. Quitte à tomber parfois sur ses fesses, au moins on était sur la terre ferme.

L’angoisse de cet enfant de ne pas voir ses parents revenir le chercher avait mis sa vie sur pause. Il m’incombait de l’aider à se remettre en route, sans masque, confiant dans sa capacité à n’être qu’un enfant que la solitude avait fait souffrir, et qui pouvait pourtant combler ce vide et prendre bon soin de lui. Cette écharde resterait à tout jamais plantée dans son coeur, mais elle serait aussi son atout pour rompre les silences, donner voix à ceux qui vivent muets d’eux-mêmes, et les encourager à prendre la parole pour investir leur propre histoire.

Je lui tendis la main, nous avons éteint la lumière, et alors que nous franchissions le seuil, je l’ai entendu murmurer:

- Chouette!
Je ne pouvais même pas imaginer que ça existe, les «touristes de l'horreur» qui choisissent leur destination de vacances en fonction d'un lieu où un crime a été commis, pour pouvoir se photographier devant la maison du meurtrier ou près de la tombe de celui qui a été assassiné. On les imagine, dans leur cuisine, en train de planifier leurs vacances, de se réjouir d'aller sur les lieux d'un crime particulièrement macabre pour voir l'enclume sur laquelle la victime s'est fait écraser la tête. Qui sait même s'ils ne rêvent pas un jour d'aller à Auschwitz, une belle destination tout de même pour les hyènes des plaisirs obscurs. On n'imagine mal qu'on vit sur la même planète que ces gens-là!
«Chaque pensée que j'ai emprisonnée dans la formulation, je dois la libérer par mes actes.» (Khalil Gibran)

C'est bien là où le bât blesse...
«Ce qui exténue, c'est ce qui complique.» (Christian Bobin)
Ces Pères de l'Eglise sont parfois de gros rustres brutaux, mais quand même, quelle poigne!
Bien sûr que la multiplication des pains aux Noces de Cana n'est pas un miracle. C'est la force de l'amitié partagée, du sens profond de l'hospitalité. Celui qui accueil avec joie et amour ses hôtes, aura toujours assez de pain et de vin pour chacun d'entre eux.

A travers leur lecture et leur compréhension des Evangiles, certains auteurs et poètes ont chanter le verbe «aimer» comme je l'ai rarement vu fait ailleurs.
Il y a souvent plus de réalité dans ce qui se cache que dans ce qui se montre. Ce qu'on voit ne révéle pas forcément grand-chose.
«On a tout à gagner à donner aux objets familiers l'amitié attentive qu'ils méritent.» (Gaston Bachelard, La flamme d'une chandelle)

Nous vivons une époque ou de nombreux objets ne peuvent plus être investis par cette amitié attentive. Ils nous sont certes familiers, comme un téléphone portable, un ordinateur, et pourtant, ils sont parfaitement interchangeables, ils n'ont plus de valeur durable, ils ne font plus partie de ce qui se transmet, de ce qui est marqué de l'empreinte de celui qui les a possédés. Je me souviens du couteau suisse que mon père m'avait offert et qui l'avait accompagné depuis plus de vingt ans. Il était imprégné de son histoire, investi affectivement. Le moment où il me l'a donné était important, riche de sens. Je n'avais pas l'impression qu'il s'en débarrassait, mais qu'il me faisait un cadeau, précieux. Je mesurais bien l'importance de son geste. Je l'avais mérité parce que j'étais son fils, et qu'il souhaitait me transmettre quelque chose de son histoire. Rien à voir avec un téléphone portable dont il n'aurait plus su quoi faire parce qu'il venait d'acquérir le dernier modèle.
« Je n'ai pas besoin du passé des autres. Mais j'ai besoin des images des autres, pour recolorer les miennes. J'ai besoin des rêveries des autres pour me souvenir de mon travail sous les petites lumières, pour me souvenir que moi aussi, j'ai été un rêveur de chandelle.» (Gaston Bachelard, La flamme d'une chandelle.)

Une voie de rencontres possibles à travers à la surface d'images partagées, une liberté d'échanger quelques chose qu'on donne à voir et dont on suivra un sentier de racines qui n'est ni celui du passé de chacun, qui est autre chose. Comme des enfants, on œuvrera à mettre de sa couleur propre sur une image commune sans l'alourdir du poids d'une histoire trop personnelle.
J'ai une tendresse pour Jules Renard qui l'aurait mis mal à l'aise si j'étais venu à le rencontrer.
Chacune de mes chroniques sont un déclic, une rencontre avec mon regard, un moment silex. Le texte à venir me saisit avant même que je me mette à y penser.
Il me suffit de penser à une lampe pour qu'elle s'allume dans mon souvenir. Ma mémoire est faite de pièces sombres que je peux décider d'éclairer, personne ne peut m'en empêcher.
Gaston Bachelard écrit que le verbe «clignoter» est un des mots les plus tremblés de la langue française. Pour ma part, chaque syllabe me fait plus penser à un œil qui cligne, s'ouvre et se ferme, «cli-gno-ter».
L'intimité touche à ce qu'il y a de plus profond, de plus familier. Elle est farouchement gardée et se doit de l'être. La dissiper mène au désastre. Où se réfugiera-t-on par temps de gros grains, si les refuges sont découverts? Il n'y a pas d'abri pour qui ne sait pas distinguer le dehors et le dedans. L'intimité est un havre de paix, un périmètre de sécurité.
Sur l'emballage du shampoing pour chiens, ils ont également mis une photo de chat. Soit ils n'ont jamais vu de chats, soit ils ont oublié de joindre l'anesthésiant qui va avec.
Les personnes avec lesquelles on peut véritablement être soi-même se compte sur la main d'un menuisier qui a peut-être même perdu un ou deux doigts au passage.
Ce dont je me méfie avec les ouvrages qui dispensent des conseils de spiritualités ou de psychologie, c'est la mécanisation de nos émotions, sensations et intuitions. Bien entendu, le but de ces ouvrages est de nous ouvrir à nous-mêmes, je n'en doute pas. Mais il faudrait les lire, pratiquer et intégrer pour mieux les oublier, pour revenir à soi, libres de tout tuteur, conscients qu'il nous incombe de nous tenir droit et que même une pile des meilleurs livres sur le sujet ne peuvent pas nous redresser à notre place.
Ne pas oublier que le mot «psychologie» remonte au grec «psukhê», âme. Ceci donne un visage moins mécanique au langage de l'âme, et ouvre d'autres horizons.
Mais un seul livre de méditation assimilé, digéré, compris, ruminé, peut être absolument lumineux. Ce fut le cas pour moi avec Pratique du zen de Taisen Deshimaru.
Il y a une différence fondamentale entre un de ces innombrables livres de spiritualité et un recueil de poésie,. Les premiers vous donnent des tas de conseils et recettes pour parvenir à la sérénité. Le second fait vibrer la corde de notre violon intime, donne la la, et ensuite c'est à chacun de prendre en charge l'émotion qu'il a éprouvée, de lui donner corps dans son quotidien. La poésie ne nous explique pas comment faire - les poètes n'ont rien à expliquer, ce ne sont pas des donneurs de conseils, mais des hommes en marche au milieu de tous, avec chacun. Ils nous donnent à partager des sensations, ils nous suggèrent des chemins possibles vers nous-mêmes. La poésie n'est pas une théorie de plus, mais un rayon de lumière qui fait danser nos possibles. Et la sérénité viendra de cette prise en charge de son monde intérieur, et de toutes ses richesses. On se sent en paix de se savoir riche et créatif intérieurement.
En lisant Monsieur Palomar toujours, je me demande s'il y a une manière d'observer les seins d'une femme sur une plage sans faire preuve de voyeurisme, mais simplement parce qu'ils sont là, ancrés dans le paysage et qu'ils en sont même devenus le centre, à partir duquel tout s'ordonne et prend sens. Ce tétin qui pointe sensuellement sous la caresse du soleil ordonne à la mer d'être là, à la plage ici et à aux montagnes plus loin. Le sein d'une femme est une intensité, il est radioactif et signale soudain une présence et une sensualité qui irradie tout ce qui l'entoure. Mais comme bien entendu ce sein n'est pas venu là tout seul, mais accompagné d'une personne qui se sentira épiée, il est difficile de poursuivre cette observation trop longuement, car c'est une partie du corps qui signifie l'intimité - alors qu'en fait le regard qu'on porte sur lui est presque naturel. Et on ne pourra pas expliquer à cette personne toutes ses pensées sans avoir à entrer en relation, ce qu'on ne souhaite pas forcément. On serait tout aussi bien à poursuivre nos rêveries, nonchalant de celle qui fait trôner cet astre dans l'espace. Une planète peut être belle sans qu'on sache forcément si elle est peuplée. Mais attention, je ne dis à aucun moment que je nie l'humanité de celle qui est ainsi étendue, bien au contraire, elle se suffit à elle-même hors de toute convention ou autres explications. J'admire et j'apprécie: c'est ma meilleure justification.
Je me demande avec Monsieur Palomar, quelle doit être la sensation physique de deux tortues qui s'accouplent? Le frottement des carapaces est-il sensuel? Comme nos corps qui sont deux coquilles de chair moelleuse?
Qu'est-ce que j'en sais, moi, que la pâle consistance de la lune en plein jour pèse plus que les nuages?
Un couple qui ne peut pas se parler n'existe pas.
En assumant nos épreuves et nos difficultés, nous en faisons le matériau de construction de notre devenir.
La fin de l’enfer commence parfois par des mots très simples.
«Le secret de la liberté humaine, c'est d'agir en étant détaché du fruit de ses actes.» (Bhagavad Gita)

Seul compte la tige, qui véhicule le devenir du fruit ou du texte. Le fruit ne nous appartient plus. En ce sens, je me souviens de Georges Haldas à qui j'avais demandé ce qu'il ressentait alors qu'un de ses livres venait d'être publié et qui me répondait que ça lui était complètement égal, c'était derrière lui. Ce qui lui importait pour écrire, c'était d'être présent maintenant. Il n'avait pas de temps à perdre à se congratuler pour le livre qu'il venait d'écrire et qui s'était détaché de lui, comme une feuille d'un arbre.
J’appelle heureux ceux dont la pensée de l’autre esquisse un sourire sur leur visage.
Voici la fable du cœur patient:

Il est venu le temps du cœur patient, de ce malheureux soupirant expirant aux pieds de la Reine de la nuit de ses vingt ans. L'attente aura été longue, mais elle n'aura pas été vaine: il aura fini par être élu.

La fable du cœur patient


Voici la fable du cœur patient:

Il est venu le temps du cœur patient, de ce malheureux soupirant expirant aux pieds de la Reine de la nuit de ses vingt ans. L'attente aura été longue, mais elle n'aura pas été vaine: il aura fini par être élu. Sensible, il avait découvert chez la Belle ce qui ne périt pas et que le temps ne fane pas. Attentionné, il aura eu les égards et la patience nécessaires pour ne pas se faire oublier. Epris enfin et avant toute chose, il aura nourri une flamme qui n'aura fait que s'accroître pour venir réchauffer le coeur de cette Inaccessible devenue femme. C'est de ce potentiel féminin dont il est devenu éperdument amoureux, de sa germinescence: botaniste de l'amour, il en a pris soin, la protégeant, sans jamais l'étouffer, sans jamais l'importuner, recueillant ses plus précieuses confidences. Alors qu'elle consumait frénétiquement et sensuellement toute cette jeunesse qu'elle sentait s'échapper, lui cultivait soigneusement ce qu'elle allait devenir. Prenant le contrepied de Ronsard, il savait qu'ils était les amants du temps d'après: elle n'aurait pas à le regretter, ils auraient tout à vivre plus tard. Il savait des choses d'elle qu'elle ne soupçonnait même pas. Précoce en âme, ils avaient vieilli trop vite. A cet instant ils n'étaient pas encore compatibles: il boitait sa joie et elle boudait sa singularité.

Heureusement pour eux - nous tenons à un dénouement heureux - quelque chose se mettra à trifouiller le cœur de cette ballerine des discothèques comme un manque, une insatisfaction, une obscure répétition qui bat, là, lui signifiant une solitude, une aspiration qui prendra son visage: ce cœur discret serait-il l'amant secrètement désiré? Il ne ressemble en rien aux bellâtres dont elle fut si souvent la victime - assez consentante, nous n'en doutons pas. Et puis elle en a marre de ces mecs qui s'évaporent avec l'aube, qui lui en font baver, ces heures pendues au téléphone pour tenter de raccrocher avec ce Jules parfaitement sain, c'est-à-dire programmé pour séduire à tout va, manière de Petit Larousse sur pattes, semeur de larmes. Marre d'être attiré par un grand vide - au début, elle avait pensé que c'était une stratégie toute masculine, avant de ce rendre compte qu'il n'y avait pas l'once d'une conscience, nada. Le règne des hommes-feu, tombeurs en série illimitée est fini. Les abdos en tablette de chocolat ne sont plus assez nourrissants. Elle a eu son quota de déconvenue. Elle a décidé de ne pas passer le restant de ces jours dans une discothèque.

La discothèque, ce lieu, où le cœur patient n'avait aucune chance de la conquérir, étant frappé d'arthrose rythmique, n'ayant pas pu suivre les cours Dalcroze, et ayant comme seul atout son verbe recouvert par des centaines de décibels boumboumique ne lui laissant aucune chance d'articuler des mots qui n'auraient de toute manière eu aucun d'impact face à cet étalon, ce roi de la jungle, ce reproducteur transpirant, ce diffuseur de phéromones ambulant. Tandis que lui, lui, dans son Orient désert, se nourrissant de symphonies pour piano, de concerti pour violons et de littérature russe n'était absolument pas profilé pour survivre dans cet environnement myologique. Face au mâle succulent, il faisait figure d'avorton. D'ailleurs, cela devait se sentir vu que les videurs à l'entrée se faisaient un plaisir de le refouler. Ces grands connaisseurs de l'âme humaine, ces psychologues-nés, sentaient instinctivement que quelque chose clochait, que d'en laisser entrer trop comme lui serait dommageable pour toute l'espèce.

Mais, dans nos régions, les hôpitaux et les médecins abondent, toute petite douleur peut être auscultée dans ces moindres manifestations, scanner, pet-scan à l'appui, chirurgie et firmes pharmaceutiques à la rescousse. Le cœur patient - contrairement aux prévisions des videurs - a donc survécu, et sauf grand malheur - une collision fatale avec Mister Testostérone bourré sur une route de campagne au retour d'une conférence sur l'influence de Rabelais dans la littérature française - il n'a pas quitté la scène de son premier Amour. Tandis qu'elle - ENFIN! - se met en quête de l'homme-joie, l'homme-foyer. Alors, le grand retournement se produit: sa discotécale faiblesse est devenue sa force. Elle gardera certes toujours gravé dans son limbique une sorte d'époustouflement primal, javierbardemisant, du temps où les corps faisaient silex. Mais jamais personne ne l'avait fait frémir dans ses tréfonds, au cœur même de ses cellules, comme cet ami cher devenu âme en chair. Après des heures et des jours passés sur le banc, il entre enfin sur le terrain. Le cœur patient vient de prendre corps.

Fort de cette réflexion, si je rencontrais un de ces jeunes exclus de la fièvre du samedi soir, je n'aurais qu'une chose à lui dire: sois patient. Patience est tout. Ton heure viendra, triomphale et solaire. Donne raison à ta sensibilité, ta gaucherie ou ta maladresse. Ce sont des atouts. Et mêmes si ta patience ne devait pas être récompensée, tu n'auras pas artificiellement essayé d'être un autre, tu seras resté fidèle à toi-même, ce qui t'aura permis mûrir ton devenir d'homme. Tu n'auras rien précipité ce qui t'apportera des plaisirs renouvelés à l'âge où beaucoup penseront avoir fait le tour de la question. Ici, le temps ne signifie rien. Etre amoureux, c'est ne pas calculer, ne pas avoir à compter car il n'y a qu'elle qui compte. Etre amoureux, c'est approfondir sa connaissance du visage aimé, c'est éprouver l'ivresse d'une connaissance intime d'elle qui ne s'achève jamais. Alors rends grâce aux souffrances qui sont les tiennes: elles donnent grandeur et sens à ton amour. Elles font ta valeur et seront la joie de la femme qui partagera ta vie.

Sculpture - Psyché ranimé par le baiser de l'Amour, de Canova.
Les videurs des discothèques, ces grands connaisseurs de l'âme humaine, ces psychologues-nés, sentaient instinctivement que quelque chose clochait en me voyant, que d'en laisser entrer trop comme moi serait dommageable pour toute l'espèce. Alors ils se faisaient un plaisir de me refouler.
Plaine: pleine plaie.
L'école n'a pas jugé nécessaire de nous inculquer le braille ardent. C'est ce qui laisse tant d'adolescents et d'homme démunis face au corps de l'aimée.
Généralement, les noces de la chimère et du râle ne trouvent leur origine que dans la sphère brutale de l'imaginaire masculin, et dans celle-ci uniquement.
Pour le mâle, c'est un fait: la femme ne se déguise en paquet de bonbons que pour son bon plaisir. Mais s'il se met à sonder un tant soit peu ce possessif, «son», il pourrait venir à douter qu'il en soit pleinement le propriétaire. S'il n'était qu'une toute petite partie de ce «tout pour toi» qu'elle lui a susurré à l'oreille? Sa baronnie voit ses contours débordés comme sur un dessin colorié par un tout petit enfant. Sa belle se fait belle, mais ce pourrait ne pas être uniquement pour lui sans être forcément pour un autre. Oui, il n'avait pas envisagé l'éventualité qu'elle trouve aussi du plaisir à se faire plaisir nonchalant de son avis. De celui qui devait choisir, il devient celui qui est choisi, ce qui est flatteur, mais relativement inconfortable dans la mesure où il pourrait ne plus être choisi.
Savoureux petit ouvrage d'Italo Calvino, Palomar, où Monsieur Palomar m'a immédiatement rappelé un autre Monsieur, Monsieur Teste, bien qu'il soit nettement moins complexe que ce dernier! Chaque petit chapitre nous permet à notre tour de nous interroger sur la manière dont nous aurions vu la même scène, à la place de Monsieur Palomar. C'est un joli petit exercice de regard.
Il y a de jolis prénoms qui sont de moins en moins usités, et c'est bien dommage, comme «Céleste», par exemple.
Paradoxalement, écrire nous coupe des gens dans le même temps que cela nous relie encore plus profondément aux autres.
Potlach, clepsydre, quels drôles de mots.
Les scrupules moraux sont souvent des mots-rots, des relents de culpabilité.
Pennac note avec raison que l'enfant qui est en échec scolaire ne se sent plus de légitimité, il perd sa place, il est pris en flagrant délit de ne plus faire son job social d'enfant. Alors il va s'inventer des à-côtés, pour compenser, qui lui prendront beaucoup d'énergie et permettront toutes les dérives. Il convient d'être vigilant, et dès la plus petite enfance, de le ramener à son centre, à sa place, dans sa réalité d'enfant qui va à l'école et qui se doit non pas d'être premier de classe, mais simplement présent, en assumant ses responsabilités. Bien entendu, encore faut-il que les parents eux-mêmes soient à leur place...
«Nous portons tous en nous nos lieux d'exil, nos délits, nos ravages. Notre tâche n'est pas de les déverser sur le monde; mais de les transformer en nous-mêmes et chez les autres.» (Albert Camus)

Déjà cité ici, mais suffisamment importante pour être notée à nouveau.
«La mélancolie de cette homme était belle de ne plus mentir. Deux choses individualisent les gens: la tristesse et la joie. Elles ont même racine.» (Christian Bobin)
L'amoureux qui use d'un artifice pour séduire sa bien aimée, lui faire livrer un magnifique bouquet de fleurs au travail, par exemple, pour faire pâlir de jalousie ses collègues et lui permettre d'être reine, quelques instants, et la bien aimée de succomber, tout à fait consciente du subterfuge, mais peu lui importe, elle cède avec un plaisir non dissimulé.
Bien loin des frayeurs des contes, je me suis toujours senti en bonne compagnie au milieu des arbres d'une forêt - bien plus que dans n'importe quelle discothèque, par exemple.
Jules Renard - Qu'est-ce que je peux aimer ce renard qui ne s'est jamais voulu plus farouche qu'une poule et qui sait jouer de tant de tendres ruses. Mille onze sera l'occasion d'une relecture heureuse de son journal.
Parfois j'orne mon écriture d'un bon bordeaux, et force est de constater qu'elle se colore agréablement.
Ecouter, c’est céder la place, c’est laisser l'autre occuper l’espace et lui faire le plus de place possible pour qu'il soit compris et entendu.

«Etre fidèle à soi-même, aube permanente.» (Georges Haldas)

Cette impression que ce jour-ci, de manière bien plus significative que le jour de mon anniversaire, je tourne une page du calendrier plus importante que les autres. Je me sens en fête alors que toute fête est finie. J’ai la sensation qu’une nouvelle ramification pousse sur l’arbre de ma vie, qui donnera bourgeons, fleurs, fruits et feuilles et puis beaux écus d’automne. Je suis prêt pour me mettre en route, emprunter à nouveau le sentier des mois, dont les couleurs sont toutes différentes ici, c’est le bonheur des saisons. J’ouvre cette nouvelle porte du temps, à la charnière des souvenirs qui seront estampillés de l’année passée. Je franchis le seuil, je regarde tout ce temps à venir, dont je connais l’armature qui est celle de mon quotidien - les alvéoles de ma ruche que je vais remplir de miel après avoir butiné tout au long de rencontres, lectures et autres choses que j’aime. Je suis absous du poids de l’an passé, je me sens léger. Le rite de la nouvelle année me régénère. Je me réjouis de tous les textes à écrire, des lectures à faire et des moments à partager. Je déguste ma chance, celle de poursuivre mon incessant travail pour apprendre à devenir de plus en plus attentif au quotidien, à l’orée duquel je me tiens, ouvert, prêt à accueillir ce qui viendra s’y révéler. Le quotidien est le lieu de toutes les révélations et de toutes les Grâces, tout dans mon expérience d’homme le confirme. Si j’écris, c’est pour enluminer le manuscrit des heures et des jours, l’orner d’une belle initiale, à la manière des moines copistes médiévaux, pour marquer ma reconnaissance pour tout ce qui m’est donné. D’ailleurs, si je ne le faisais pas, j’aurais l’impression de perdre des pépites qui m’étaient offertes sur mon chemin de grand Poucet rêveur, de ne pas répondre à cet appel irrépressible de dire. Le quotidien et ses mille visages sont ma seule et grande passion.

A l’aube de l’année nouvelle, je souhaite à toutes les lectrices et tous les lecteurs de ce blog de faire un peu plus confiance à leurs sensations et de prêter un peu moins d’importance aux idées et autres sollicitations de ce pudding gris hyperconnecté qu’on appelle “cerveau” - qui est d’ailleurs à mon sens beaucoup trop élaboré pour nous. Un peu plus d’abandon et d’écoute de notre corps, qui pense souvent mieux que nous. Notre corps à un savoir de nous et de la vie qui dépasse notre entendement. Nos sensations, et elles seules, relient notre corps et notre esprit, la chair et la pensée que nous sommes tout à la fois. Je sais qu’en se mettant à l’écoute de ce qu’on sent, on entre dans une relation de confiance avec soi-même, on réfléchit avec plus de clarté. Il s’agit de savourer cette suspension de soi, de simplement se sentir présent, vivant, là, maintenant. C’est notre droit le plus fondamental: rester tranquille! Au moins quelques minutes par jour... D’ailleurs, rien ne nous oblige à être intelligents ici-bas, mais seulement humains, c’est-à-dire bienveillants, pour soi et nos proches, parfois un peu plus loin, et prendre bon soin de celles et ceux qui nous sont confiés - à commencer par soi-même, mais c’est souvent en prenant soin d’autrui qu’on commence par prendre soin de soi. C’est une voie sûre pour vivre au meilleur de soi et laisser croître nos possibles.

La sensibilité d'un être, c'est sa signature originale, son ruban d'humanité. On l'y retrouve tout entier, bien mieux que dans son ADN. C'est lui de la plante des pieds au bout de ses cheveux, de son passé à son avenir, de son souvenir à son savoir, de sa peau et de son âme, de la racine d'une étoile au froissement rouge du coquelicot. Toute la vie vient briller dans la sensibilité d'un être. «Ne méprisez la sensibilité de personne. La sensibilité de chacun, c'est son génie», écrivait Baudelaire dans Fusées.

Pour ne pas finir, mais suspendre mon propos, je donne encore la parole à ce Cher Baudelaire, que Georges Haldas, mon premier maître du quotidien, aimait tant:

«J'ai essayé plus d'une fois, comme tous mes amis, de m'enfermer dans un système pour y prêcher à mon aise. Mais un système est une espèce de damnation qui nous pousse à une abjuration perpétuelle; il en faut toujours inventer un autre, et cette fatigue est un cruel châtiment. Et toujours mon système était beau, vaste, spacieux, commode, propre et lisse surtout; du moins il me paraissait tel. Et toujours un produit spontané, inattendu, de la vitalité universelle venait me donner un démenti à ma science enfantine et vieillotte, fille déplorable de l'utopie. [...] Condamné sans cesse à l'humiliation d'une conversion nouvelle, j'ai pris un grand parti. Pour échapper à l'horreur de ces apostasies philosophiques, je me suis orgueilleusement résigné à la modestie: je me suis contenté de sentir; je suis revenu chercher un asile dans l'impeccable naïveté.»


Mille onces d’or à Toutes et à Tous!

Mille onces d'or


«Etre fidèle à soi-même, aube permanente.» (Georges Haldas)

Cette impression que ce jour-ci, de manière bien plus significative que le jour de mon anniversaire, je tourne une page du calendrier plus importante que les autres. Je me sens en fête alors que toute fête est finie. J’ai la sensation qu’une nouvelle ramification pousse sur l’arbre de ma vie, qui donnera bourgeons, fleurs, fruits et feuilles et puis beaux écus d’automne. Je suis prêt pour me mettre en route, emprunter à nouveau le sentier des mois, dont les couleurs sont toutes différentes ici, c’est le bonheur des saisons. J’ouvre cette nouvelle porte du temps, à la charnière des souvenirs qui seront estampillés de l’année passée. Je franchis le seuil, je regarde tout ce temps à venir, dont je connais l’armature qui est celle de mon quotidien - les alvéoles de ma ruche que je vais remplir de miel après avoir butiné tout au long de rencontres, lectures et autres choses que j’aime. Je suis absous du poids de l’an passé, je me sens léger. Le rite de la nouvelle année me régénère. Je me réjouis de tous les textes à écrire, des lectures à faire et des moments à partager. Je déguste ma chance, celle de poursuivre mon incessant travail pour apprendre à devenir de plus en plus attentif au quotidien, à l’orée duquel je me tiens, ouvert, prêt à accueillir ce qui viendra s’y révéler. Le quotidien est le lieu de toutes les révélations et de toutes les Grâces, tout dans mon expérience d’homme le confirme. Si j’écris, c’est pour enluminer le manuscrit des heures et des jours, l’orner d’une belle initiale, à la manière des moines copistes médiévaux, pour marquer ma reconnaissance pour tout ce qui m’est donné. D’ailleurs, si je ne le faisais pas, j’aurais l’impression de perdre des pépites qui m’étaient offertes sur mon chemin de grand Poucet rêveur, de ne pas répondre à cet appel irrépressible de dire. Le quotidien et ses mille visages sont ma seule et grande passion.

A l’aube de l’année nouvelle, je souhaite à toutes les lectrices et tous les lecteurs de ce blog de faire un peu plus confiance à leurs sensations et de prêter un peu moins d’importance aux idées et autres sollicitations de ce pudding gris hyperconnecté qu’on appelle “cerveau” - qui est d’ailleurs à mon sens beaucoup trop élaboré pour nous. Un peu plus d’abandon et d’écoute de notre corps, qui pense souvent mieux que nous. Notre corps à un savoir de nous et de la vie qui dépasse notre entendement. Nos sensations, et elles seules, relient notre corps et notre esprit, la chair et la pensée que nous sommes tout à la fois. Je sais qu’en se mettant à l’écoute de ce qu’on sent, on entre dans une relation de confiance avec soi-même, on réfléchit avec plus de clarté. Il s’agit de savourer cette suspension de soi, de simplement se sentir présent, vivant, là, maintenant. C’est notre droit le plus fondamental: rester tranquille! Au moins quelques minutes par jour... D’ailleurs, rien ne nous oblige à être intelligents ici-bas, mais seulement humains, c’est-à-dire bienveillants, pour soi et nos proches, parfois un peu plus loin, et prendre bon soin de celles et ceux qui nous sont confiés - à commencer par soi-même, mais c’est souvent en prenant soin d’autrui qu’on commence par prendre soin de soi. C’est une voie sûre pour vivre au meilleur de soi et laisser croître nos possibles.

La sensibilité d'un être, c'est sa signature originale, son ruban d'humanité. On l'y retrouve tout entier, bien mieux que dans son ADN. C'est lui de la plante des pieds au bout de ses cheveux, de son passé à son avenir, de son souvenir à son savoir, de sa peau et de son âme, de la racine d'une étoile au froissement rouge du coquelicot. Toute la vie vient briller dans la sensibilité d'un être. «Ne méprisez la sensibilité de personne. La sensibilité de chacun, c'est son génie», écrivait Baudelaire dans Fusées.

Pour ne pas finir, mais suspendre mon propos, je donne encore la parole à ce Cher Baudelaire, que Georges Haldas, mon premier maître du quotidien, aimait tant:

«J'ai essayé plus d'une fois, comme tous mes amis, de m'enfermer dans un système pour y prêcher à mon aise. Mais un système est une espèce de damnation qui nous pousse à une abjuration perpétuelle; il en faut toujours inventer un autre, et cette fatigue est un cruel châtiment. Et toujours mon système était beau, vaste, spacieux, commode, propre et lisse surtout; du moins il me paraissait tel. Et toujours un produit spontané, inattendu, de la vitalité universelle venait me donner un démenti à ma science enfantine et vieillotte, fille déplorable de l'utopie. [...] Condamné sans cesse à l'humiliation d'une conversion nouvelle, j'ai pris un grand parti. Pour échapper à l'horreur de ces apostasies philosophiques, je me suis orgueilleusement résigné à la modestie: je me suis contenté de sentir; je suis revenu chercher un asile dans l'impeccable naïveté.»


Mille onces d’or à Toutes et à Tous!

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?