Les seules photos qui me fascinent sur facebook, ce sont les photos d'enfants. Tiens, il est né... et, quelques clics plus tard, voilà qu'il marche et porte une casquette...
Les mandibules du bouledogue sont soutenues par toute son arche musculaire dorsale et un paquet de nerfs peu communs. Chien têtu, sa mâchoire broyeuse vient à bout de tout.
"Aimer une chose, c'est en aimer beaucoup d'autres à travers elle. Car tout se tient dans l'amour. Tout est relié." (Georges Haldas)
L'Évangile du Gitan, de Jean-Marie Kerwich: Bobin en fait l'éloge et le préface merveilleusement bien et pourtant, à la lecture de l'ouvrage j'éprouve un profond agacement. Il n'en finit plus de remâcher des lieux communs. Comme il le note pourtant (mais on ne l'avait pas attendu), "le rare poète fait éclater le langage convenu". Mais moi, je n'y trouve aucune étincelle, ce qui m'inquiète car Monsieur Bobin les a vues. Je me demande si j'ai le regard assez léger. Mais moi, j'ai l'impression de lire un adolescent en rébellion contre les bourgeois. Ca sent le "moi Dieu m'a parlé et vous vous êtes une bande de nase". Oui, je veux bien. Mais alors dans ce registre, Renaud a fait mille fois mieux.
Il ne faut jamais tout à fait croire ce que vous disent les gens. Ainsi, cette jeune femme qui m'explique qu'elle n'a pas de préférences professionnelles, qu'en tant que secrétaire de bureau, il lui importe peu de travailler ici ou là et qui, au fil de la conversation, se révèle très intéressée par tout ce qui touche à l'environnement.
La montagne Sainte Victoire de Cézanne est fluide.
Appréhender, c'est à la fois comprendre et craindre, redouter ce que l'esprit saisi, et, parfois, voir des fantômes engendrés par la pensée.
Etre amoureux? C'est peut-être lorsque le centre est occupé.
Drame! Le premier août est un samedi et qu'est-ce qui sera fermé en Suisse le samedi... Hein? LA DÉCHETTERIE!

Y aura-t-il des émeutes? C'est bien possible.

Dire "merci", une valeur sûre.
Je suis persuadé que dans bon nombre de cas, une bonne thérapie avec un bon thérapeute aiderait beaucoup de plaignant et d'amoureux du moi sanguignolent à se requinquer pour vivre mieux.
Cette femme qui reproche à son époux de ne pas l'aider ("aider", déjà rien que ce verbe, tout un programme) et qui, lorsqu'il en vient à accentuer son soutien logistique, se sent honni par son épouse qui lui en veut de lui ôter du labeur et le plaisir de pouvoir lui faire des reproches sur son concours dans les sacro-saintes tâches ménagères.
L'homme, lui, veut juste aller se nicher pépère au plus profond de son ventre, mais elle, c'est tout un enfant qu'elle veut et des années de soucis, de courses en voitures dans tous les azimuts, de nuits blanches en attendant que cette andouille rentre de la discothèque pour qu'à son tour il veuille aller se nicher pépère ...
Je connais une femme, si elle n'a pas l'usage de la buanderie le mercredi, son jour de lessive (je parle bien du mercredi, les usagers des autres jours de la semaine ne sont pas concernés), elle serait capable de tuer son prochain ou du moins de le défigurer verbalement en lui assénant les pires grossièreté
Soudain une voix vous parle et c'est comme si votre interlocuteur se redessinait pour vous laisser voir son visage sonore, musical, vibrant, se révélant par un tout autre chemin que le voir.
J'aime le mot "acuité" pour son caractère aigu, même s'il me fait penser à la fraise du dentiste.
Frère François, jongleur et ménestrel de la joie, prêchant un christianisme de l'allégresse et non un christianisme masochiste.
La ligne de fuite de sa vie avait un fond, un point où se focalisait et se liaient toutes ses aspirations, se tressaient ses contradictions, un foyer de ferveur intense auquel il pouvait confier des secrets de crypte et des joies solides, c'était un clou au mur auquel était suspendu un crucifix, un petit autel fleuri où veillait une bougie et quelques prières et beaucoup de joies.
Cette commentatrice qui raconte avec une voix toute guillerette comment Robespierre fut exécuté, avec une petite musique trompettante en arrière-fond.
L'atmosphère des vers d'Appolinaire dans la tiédeur d'un soir d'été.
Les moines bouddhistes sont des athlètes de la méditation.
C'est un fou, chaque jour il mettait ses livres au soleil. On le lui fit remarquer. Il répondit que si ses ouvrages lui donnaient tant et lui faisaient comprendre tant de choses, il était impossible qu'ils ne fussent pas vivants et qu'ils n'aient donc pas besoin de soleil.
Elle avait de belles couleurs humaines.
On ne résout pas ses contradictions en sautant par-dessus, quoique.
La peur du Père, la crainte de Dieu, qu'est-ce à dire? Peut-être tout simplement qu'on ne fait pas ce qu'on veut en toute impunité, nom d'une pipe!
Raymond Devos? Un maître qui a su tirer tous les enseignements de la langue.
L'équivalent occidental du maître zen serait le psychiatre. Un guide qui fait craquer les résistances de son patient, qui le libère de certaines de ses névroses.
Le koan zen, la kroanique merline.
Ceux qui disent qu'il faut jouir de la vie me font penser à des chiens en rut qui saillent les coussins du canapé.
Chroniquer, c'est nourrir un amour.
Pennac qui parle des livres qu'il aime: quelle joie! Tout en finesse, en justesse, en découverte. Son propos est pénétrant, nous invite à lire. On est à des années lumières de ces critiques littéraires de foires télévisuelles dont je ne souviens pas du nom mais qui ne me rappellent en tous cas aucun écrivain connu et qui se font un devoir de "casser du livre". Heureusement, ces petits juges de la littérature disparaîtront rapidement une fois la chasse de l'audimat tirée.
Que l'homme pénètre la femme? Laissez-moi rire! Quelques petits centimètres. La femme, elle, féconde l'homme autrement plus en profondeur.
Dire qu'on passera le restant de ses jours avec la même femme n'est pas une formulation des plus réjouissantes, on dirait qu'on en a pris à perpète, que le compte à rebours a démarré, que les carottes sont cuites, le rideau tirée, vive les corvées, le déclin est amorcé.
Heureux celui qui, à l'appel de l'aube peut répondre: "Présent!"

Bouddha pépère

"Un jour, le Bouddha était assis dans la grande forêt, non loin de Vaisali. Un paysan vint à passer. Il demanda au Bouddha s'il avait vu son troupeau de vaches qui s'était échappé. Le Bouddha lui dit qu'il n'avait pas vu les vaches et lui conseilla de chercher ailleurs. Puis il se tourna vers les moines assis autour de lui et leur dit en souriant:

- Moines, vous rendez vous compte de votre bonheur et de votre liberté? Vous n'avez pas une seule vache à perdre."

Malheureux l'homme qui n'a pas de vache à perdre! Je suis issu d'une religion où on a tout à perdre parce que cela compte, parce qu'on se refuse à se diluer dans une orgueilleuse indifférence, parce qu'on prend les armes. Je suis d'une religion où chaque brebis est importante et où on n'aime parfois en voir une s'égarer pour ressentir à quel point elle compte.

Oui, je dis malheureux celui qui n'a rien à perdre. Qu'est-ce donc que cette liberté sans contradiction, cette compassion sans charge d'âme - ne serait-ce qu'une vache? Et ces moines, ces athlètes du détachement au lieu de se bidonner devant le si-toujours-bon-sens du mèèèèèèèèèèètre, n'auraient-ils pas pu retrousser leurs manches pour aider ce pauvre paysan à retrouver ses vaches plutôt que de rester peinard assis dans le pré?

Ce genre de conte m'agace prodigieusement. Allez savoir pourquoi? Peut-être parce que j'imagine mon automobile embourbée dans un champ et une bande de lascars assis dans une posture orthopédiquement inconcevable avec l'un d'entre eux, le mèèèèèèèèèèètre, qui me conseille d'aller voir chez un garagiste au lieu de me donner un coup de main pour pousser... Car, par ailleurs, je suis bien d'accord qu'on se surcharge souvent de choses qui nous font de sacrées vacheries et dont on aurait tout aussi bien pu se passer. On ne saurait plus compter tout ce bétail matériel et psychique dont on s'encombre allégrement avec l'impression, de surcroît, d'avoir fait une bonne affaire - manière de se dédommager de cette petite voix, enrouée depuis le temps, qui hurle que ce crédit supplémentaire, c'est de la liberté plombée! En toute conscience, j'ai signé que je donnais un peu du temps de ma vie pour Monsieur Toyota, Madame Miele. Mais bien sûr, c'est de la bonne qualité, ils sont increvables ces gens-là. Il y a même bien des chances que décède avant le lave-vaisselle.

Je n'aimerais pas devenir un laborieux du robot ménager et développer une forme d'agressivité à l'égard du dépouillé que je classerai dans la catégorie des oisifs, des saintsfrançoisd'assisants. De le considérer comme inférieur parce qu'il n'a pas le culte de la déchetterie le samedi. Je n'aimerais pas sentir que je me suis engoulagué en regardant les hirondelles voler à tire-d'aile. Je n'aimerais pas blêmir en entendant ou un lisant un poète évoquer son amour d'un quotidien auquel je ne participerai plus. Je veux dire par là que c'est à chacun d'évaluer la dose de matériel qu'il est à même d'assumer dans sa vie tout en continuant de nourrir la joie qui l'habite. Parce qu'un foyer, c'est quand même de la joie avant le confort du sèche-linge. A chacun de se connaître. A chacun de rendre au supermarché ce qui est au supermarché et à son coeur ce qui est à son coeur. Bien sûr, nous avons également tous besoin de notre dose de plomb sous peine de perdre notre aplomb. La tête vers le ciel et les pieds contre la terre, chacun doit ajuster sa réglette de sens sur la position qui lui convient. D'où le bienfait, peut-être, de rejoindre nos zigotos dans leur pré. Bien qu'il ne soit pas nécessaire de se déboîter le genou gauche - ni le droite pour ressembler à une fleur de lotus. Peut-être suffit-il de regarder de belles photographies de Doisneau ou de Boubat, lire un poème de Bobin, écouter le chant du merle, une sonate de Bach ou une chanson de Coldplay. Ou même ne rien faire du tout.

Un de mes souhaits les plus chers: pouvoir en toute circonstance faire du leste. Ne pas devenir trop lourd, ne pas trop faire ployer toutes les choses fragiles et belles qui m'entourent, fragiles d'être belles, au point de les écraser et de ne plus les voir. Pouvoir me réactualiser régulièrement afin de garder intacts mes éblouissements premiers, comme lorsque je n'attendais rien - car une fois que notre moi se met à exiger comme un dû son lot d'extase, ça se gâte: certaines choses, rares, échappent encore aux lois de la consommation.

Ce qui ne veut pas dire que si vous veniez à égarer votre vache, je ne retrousserais pas mes manches pour vous aider à la retrouver.

- Un pas de plus -La citation est tirée du très intéressant petit ouvrage Le miroir vide de Janwillem Van de Wetering, auteur de romans policiers, qui a passé trois ans dans un monastère zen au Japon.

Et si l'envie vous prend de faire du leste, je vous conseille le manuel de désencombrement de David Henry Thoreau, Walden ou la vie dans les bois.

Image: françois et fier de l'être
Je moi
Tue meurtre
Île seul
Nous deux
Vous êtes
Îles enfer
Nina Bouraoui est sur Facebook et c'est très étonnant. En effet, quelles que soient les informations qu'elles publient, les gens s'extasient, notent comme c'est beau, subtil, raffiné, tentent de renchérir avec une pointe d'érotisme.

Alors qu'elle, de son côté, écrit des choses comme: "Le tour du cadran", "Les yeux mauves", "is champagne à Manhattan".

Je me demande quand est-ce qu'elle va publier ses courbes de température?

Et évidemment, Madame Bouraoui après avoir lancé son oracle, se retire dans les limbes du silence, laissant les malheureux facebookiens seuls, sur la toile.
Dire qu'une femme entretient une "galanterie" avec un homme, c'est plus joli que de dire qu'elle "couche" avec un homme.
Dire que "les hommes sont tous des oublieux", c'est plus élégant que de dire que "les hommes sont des cons".
La profondeur en échos infinis de la voix de Laurent Terzieff. C'est un enchantement. Je dirais même: c'est plus beau que Fabrice Luchini lisant. Moins jubilatoire, certes. Plus profond peut-être.
Être parent, est-ce autre chose que de veiller et d'aimer, dans la mesure du possible et, parfois, de l'impossible?
Etonnant cette jeune femme qui publie en ligne encore et toujours plus ou moins la même photo d'elle, comme un suaire numérique pour plus tard.
J'aimerais bien qu'on m'explique dans l'expression légendaire "de bonne famille" ce qu'on entend exactement par "bonne"? La bonne, celle que l'on culbute? Et qui n'est donc pas, elle, de bonne famille.? Mais elle est tellement bonne? Ou "bonne lignée" au sens ou génétiquement il y aurait des êtres élus selon des critères obscurs qui les classeraient d'emblée, sans avoir à réaliser aucun exploit ou incarner aucune vertu, dans la classe des bons? Ou alors est-ce seulement une certaine manière de serrer les sphincter tout en arborant un grand sourire?
Un chat blanc avec une tache de poils noirs ressemble à un borgne tandis qu'un chat noir à l'air d'un sage.
D'humeur chroniqueuse.
La beauté n'est pas le privilège de la jeunesse mais de l'être aimé. La forme ne se confond pas toujours avec le fond.
Bêcher son jardin, c'est déjà un gros boulot, alors écrire une chronique qui tienne la route...
Il ne viendrait à l'idée de personne de parler d'"écrivain professionnel". On écrit ou on n'écrit pas, un point c'est tout. Ecrire, je veux dire véritablement écrire, engage tout votre être. Ensuite, certains y passent plus de temps que d'autres, avec plus ou moins de bonheur.
Une chronique est un exercice de mise en suspension.
"Pour cette fois-ci, on fera comme ça", avait-il dit dans sa nonantième année, sous-entendant par là "cette vie-ci", avec une totale confiance dans le fait que tout ceci allait continuer.
"Elémentaire mon Cher Watson!": me voilà métamorphosé en un Sherlock poétique quêtant les indices de l'élément-terre.
Les babines sont de la pulpe de bouledogue.

Très belle histoire qu'on m'a rapportée de femmes indiennes qui pérennisent la tradition des kolams (ou rangoli). Elles font ce dessin sur le sol à l'entrée de leur maison, souvent en l'honneur de la déesse Lakshmî, afin qu'elle leur apporte santé et prospérité à leur foyer. A la manière des lares ou des génies du lieu des romains.

Les poudres et les fleurs qui composent les motifs géométriques viendront à s'estomper au cours de la journée, balayés par le vent, la pluie, le passage des enfants. Et le matin, elles le referont et veilleront à lui redonner ses plus belles couleurs. Même si elles habitent dans une demeure précaire, un taudis, elles veilleront à ce que ce que le kolam rayonne de ses plus vives couleurs.

Voilà une image qui vibre: où qu'on en soit dans la vie, prendre la peine chaque matin d'enluminer le seuil, celui de sa maison ou de sa personne.
C'est beau d'avoir le courage de prier pour quelqu'un, de porter cette personne en soi pour quelques instants, avec joie. Lui souhaiter le meilleur. Oui, devenir un lieu d'accueil pour sa présence, s'accorder avec elle.
La Terre vue du ciel. L'Humain vu du coeur. Le royaume familier vu du quotidien.
Poil poli: la politesse est le poil de l'homme, sa protection contre la rigueur du climat social.
Le visage est ce qui s'offre toujours nu.
L'Autre est celui qui dépose mon souverain Moi.
Aimer, c'est aimer aux nues le visage nu de l'Autre.
Si les rapports sociaux n'étaient tempérés d'aucune médiation, ce serait un cauchemar. Le monde serait un Club Med géant.
Un enfant tué sur le coup dans le petit village de X. Le fautif était parfaitement sobre lorsqu'il a traversé le village à 80 km/h pour se rendre à la décharge qui allait fermer dans cinq minutes.
Dans l'escalier en rentrant chez moi, j'ai vu un minuscule escargot qui avait perdu son chemin, avec sa toute petite coquille. Chargé de cabas, je m'étais promis d'aller lui donner un coup de pouce en allant chercher ce qui restait dans ma voiture. Mais voilà que je fais un détour par ma boîte aux lettres dans laquelle je trouve un grave courrier des impôts me signifiant que j'encourrai les pires rétorsions si je ne leur payais pas quelques dizaines de francs en retard. Préoccupé par ma missive, je retourne à ma voiture et voilà que je me souviens de mon escargotin que je retrouve écrabouillé sur le pavé.

Je tiens l'administration des impôts responsable de cet homicide involontaire.
En Chine, un chauffard en état d'ivresse ayant tué quatre personnes a été condamné à mort. De même, il n'y a pas si longtemps, un financier voyou était passible de la peine de mort. Je trouve cette méthode assez dissuasive.

Les prostituées de Pascin ont vérolé mes livres.

J'envie le photographe qui peut montrer ce qu'il a vu.
Est-ce que j'avais porté plus d'attention à cette personne parce qu'elle était handicapée ou parce que je la trouvais intéressante. Je ne saurais dire. Mais en tous cas, j'ai rencontré quelqu'un de bien plus intéressant que beaucoup de non handicapés, je veux handicapés d'être bien-portant. Mine de rien, la santé, le beau fixe, la zenéitude totale, ça vous coupe de pas mal de choses.
Les chroniques sont des "brèves histoires du temps" (Shakespeare).
"Car, en somme, en dehors de certains chefs-d'oeuvre, aussi nécessaires au rythme universel que les sept merveilles du monde, et qui finissent par se confondre avec la nature, avec les arbres, avec les visages, avec les maisons, l'on n'écrit rien." (Léon-Paul Fargue)
"Le paradis, c'est d'être là." (Christian Bobin)

Le string

Petites négligences féminines qui font tout notre bonheur. Comme ce string abandonné sur le sol de la chambre à coucher. Minuscule morceau d'étoffe apparemment inoffensif: c'est si peu de chose, une bagatelle. Et pourtant! Cette petite ficelle noue fort le désir. Lingerie joueuse qui se devine et se dérobe, qui se fait remarquer précisément parce qu'elle s'efface et fond presque complètement sur le corps tout en lui restant étranger. Petit V. victorieux qui signe sa victoire et dessine l'épure d'un oiseau dans le ciel: c'est un appel à l'envol. Je suis conquis.

Sur le parquet, ce string manque de corps mais il me suffit d'imaginer pour le combler d'une présence. Petite ancre du soir oubliée au matin. Je suis amarré au soyeux de l'étoffe. C'est un noeud coulant ce truc, un lasso pour nous ficeler! Mais de quel pouvoir est chargée cette amulette de dentelle? Le verbe auquel se rattache ce morceau de séduction ne laisse aucune ambiguïté, quelle que soit la langue dans laquelle on le prononce: "stringere", "serrer", "strânge", "estrènyer". On est étreint par tant d'ingénieuse parcimonie. Le soutien-gorge peut porter haut, très haut, même, et contraindre la forme à se faire bondissante. Mais jamais il ne peut se permettre une telle économie de moyen. D'ailleurs, si on épluche le peu de prise que nous laisse le mot - une syllabe -, si on le pèle jusqu'à la corde, on entend vibrer en son centre le mot fort: "strong".

Mais ce n'est pas tout, car il est boa ce mot-là, c'est un goulet d'étranglement constricteur, contraignant, étreignant! C'est la détresse d'un amant tenu en joue par tout le cousinage d'un vocable qui s'organise autour d'une seule idée: "serrer", "resserrer". Aucune chance d'échapper à cette prestigieuse famille - et "prestige" en fait partie, lui aussi. Le stress l'étreint - "stress", "string", encore deux parents proches, pas besoin de se coucher sur un divan pour cerner le malaise. Rien ne vous ôtera cette obsession de la tête.

Fichtre, je n'ai jamais vu une toile d'araignée aussi élaborée tenir avec aussi peu de fil. On est bien loin de la culotte petit bateau qui, même si elle peut être tricheuse - mais alors c'est encore un string qui ment -, laissait une place plus ample pour la découverte: on n'évoluait pas sur une corde raide. D'ailleurs, peut-on encore parler d'un sous-vêtement dans la mesure où il esquisse en quelques traits les contours d'un désir, c'est un coup de génie aux origines de l'érotisme, brésil brûlant, nippe primale. J'imagine Lucy aguichant australopithecus à la sortie de la grotte au moyen de quelques lianes impudiques perdues au milieu d'une toison intégrale. Le string est rétro-vestimentaire: c'est le corps qui le vêt. Un max' de nudité pour un minimum de textile. C'est une arme du pouvoir ce lilliputien tricorne: n'assume pas le port du string qui veut.

La morsure de ce simple appareil sur mon imagination est profonde. Le string-constricteur s'enroule autour de mes sens, me strangule. Avant d'être complètement étréci, je le range délicatement dans le tiroir aux ensorcellements (et aux encorbellements) que je referme aussitôt car je sais qu'il y a là de quoi me faire chavirer!

Image: Aubade.

Profond sentiment de répulsion que j'ai eu dans le bus à l'égard de cet homme, un clochard, dont la puanteur se mélangeait avec la chaleur qui tapait sur les vitres. On l'entendait parler fort avec le chauffeur sans écouter ce que ce dernier pouvait lui répondre d'ailleurs - et j'étais étonné qu'il puisse comprendre ce qu'il baragouinait. Il me dégoûtait et quelles que soient les raisons qui l'ont dégradé, je n'arrivais pas à m'empêcher de songer à tout ce qui faisait barrière en lui, à commencer par son odeur infecte, le laissant quasiment comme un déchet, sans rien d'humain qui aurait pu amener à établir une relation avec lui, à partager du temps ou un peu de bienveillance.
L'amant idéal saurait rendre sa part d'Ève et de sa part de Marie à une femme. La plupart des hommes n'y arrivent pas, attribuant chacune de ses parties à une femme différente. Beaucoup de femmes n'osent pas assumer cette totalité.
"Et toi mon coeur, pourquoi bats-tu?" (Apollinaire).

Répondre à cette question, c'est rendre à la vie ce qui lui appartient!
Au risque de paraître lunuoscurantiste: avoir posé le pied sur la lune, un grand pas pour l'humanité? Vraiment?

La réalité

La réalité, on aimerait la farder et l'envoyer sur le trottoir pour qu'elle nous ramène de la tune, on aimerait que ce soit une gagnante, la reine du bal, podium et trônes tous azimuts. C'est oublier qu'elle n'est ni catin, ni menteuse. Elle dit:

- Je suis la réalité, ta pleine réalité. Tu peux me fuir, loin, très loin, me haïr, m'implorer ou m'idolâtrer, je te resterai fidèle. J'accepte toutes tes malfaçons et je n'en reste pas moins tienne. On nous a mariés dès ta conception. Je ne suis pas ton ombre, ce serait trop facile et tu ne bénéficierais de plus aucun appui dans la vie. Je suis ton plus beau présent, ta juste mesure d'homme. Chaque brique que tu édifieras sur moi bâtira ton royaume, si tu me cultives je te nourrirai et si tu t'effondres, je te recueillerai. Je serai ton havre et ta citadelle, le lieu de tes plus belles rencontres. Perpétuellement en mouvement, je m'enrichirai de tout ce qui fait ta vie, de tes amours, de tes rêves, de tout ce que tu m'apporteras. Au commencement, c'est-à-dire quand il te reviendra de te lever, tu ne m'aimeras pas, tu me détesteras même - je suis effroyablement plus complexe que le sein d'une mère, tu feras tout pour m'échapper, tu me mettras tout sur le dos, tu seras si ingénieux pour me fuir, pour te fuir, tu seras rétif, tu me refuseras comme un héritage dont tu ne veux pas. Puis, tu finiras par te dire qu'il vaut mieux te soumettre, ce qui sera encore une fuite. Enfin, tu renonceras, ce qui est une manière de dire oui, tu te contenteras, ce qui est un début de réjouissance, tu m'apprivoiseras et tu découvriras tous les possibles que je t'offre, roi dans ton royaume: nous ferons connaissance. Tu commenceras à délimiter ton territoire: il est immense, tu n'en auras jamais connu d'aussi grands parmi tous les paradis artificiels que tu te seras inventé. Bien sûr, il faudra que tu te cognes encore et encore à l'image que tu te fais de toi, mais c'est à ce prix que, comme un sculpteur, tu donneras forme à ta vie. Je t'insupporterai, j'aurai mille visages - tous ceux que tu souhaites me voir prendre, aucun ne m'appartiendra, tu me feras tout et je résisterai à ta folie d'exil quitte à ce que tu perdes pied, car je sais que tu n'aurais aucune chance de croître hors du terreau dans lequel tu as été semé. Je ne t'abandonnerai pas. Je t'attendrai, tout le temps nécessaire, jusqu'à que tu ravales un orgueil qu'aucun égarement ne semble suffire à justifier, pour que tu deviennes qui tu es, roi dans ton royaume. Aussi dure que je sois pour toi, je ne suis pas ton maître, mais ta servante.

Va savoir pourquoi moi. C'est ainsi, c'est moi et de plus en plus toi. Tu t'étendras sur un divan et tu seras prêt à payer cher, très cher pour comprendre. Tu écriras des vers de sang ou de joie pour me maudire ou me louer. Je serai d'exclamation ou d'interrogation, jamais finale. Tu me sentiras dans le creux de deux mains réunies ou dans le cri d'un nouveau-né ou dans un sourire comme tu ne m'auras encore jamais éprouvée. Alors, tu rendras grâce à tant de tribulations qui t'auront permis, enfin, de me connaître. Tu interrogeras ton histoire - mais je suis ton présent, tu convoqueras ton enfance à la barre de ton tribunal infantile ou tu sacrifieras en vain celui que tu fus - mais on ne retranche pas son devenir. Oui, tu rejetteras beaucoup de choses pour m'accueillir. Tu feras un autel pour ton ego et tu mettras des glaïeuls sur ton passé. Tu voudras faire des rites d'avant et d'après, mais moi je suis pendant. Je ne suis pas là pour t'encenser, mais pour te permettre de te réaliser. Je ne suis pas là pour arranger tes petites affaires, mais pour les régler. Poursuis tes tours de pistes et de passe-passe si ça te chante: je ne suis pas ton cinéma ni aucune autre forme de projection: je suis la mort de ta comédie intime, je suis ton chemin de vie. Je croîs très exactement au rythme de ce que tu me donnes. Sitôt que tu te mettras à te comparer, c'est certain, nous nous éloignerons. Tu auras l'impression que comme un pendule, je reviens sans cesse remettre sur le métier ce que tu auras le plus à coeur d'éviter: je ne t'aurai en fait jamais quitté, j'aurai simplement attendu patiemment que tu puisses à nouveau m'entendre. Car je ne suis pas là pour faire propre, joli, comme il faut, ni poli ni lisse. Je ne suis pas un simulacre de toi-même, je suis ta liberté. Certains m'appellent "être normal" en faisant la moue. Mais ma norme, c'est ta joie, toute la vie qui te traverse. Ma seule normalité, c'est de te rendre à ta respiration naturelle, unique et à nulle autre pareille. Les fracas les plus retentissants sont des jours immenses, des puits de lumière. Tes échecs sont peut-être notre plus grande chance de réussir pour de vrai.

As-tu besoin de preuve pour me reconnaître? Te suis-je à ce point étrangère? Tu doutes et pourtant je suis selon ta nature: je suis ta nature. Je suis on ne peut plus tangible: regarde toutes les chutes que tu as faites en m'ôtant un de mes pieds. Je suis ton lien le plus fort à la vie, je suis relations et racines. Tu as beau me triturer dans tous les sens pour tenter de m'accommoder selon tes désirs, je suis parfaite. Toutes tes explications, tes théories pour tenter de me définir ne feront que de me réduire et resteront très loin de ma réalité: tu ne peux m'approcher qu'en m'embrassant pleinement, à bras ouverts. C'est dans la fulgurance que tu me saisiras le mieux.

Brûle avec moi et brille ta vie, roi dans ton royaume!

Image: Edouard Debat-Ponsan, la Vérité sortant du puits.
Un lampadaire peut veiller des nuits entières et je ne suis même pas fichu d'écrire quelques heures de plus le soir.
Juillet est un mois de joie qui enchaîne sur son fil les perles de tant d'anniversaires amis.
Mon grand-père a choisi de mourir un jour avant mon anniversaire, afin de ne pas associer sa mort à ma naissance. Du coup, chaque année il renaît avant ma naissance.
Les gens bons, les gens bons, je ne vous le fais pas dire, des gens aussi bons que ceux qui font des jambons.
Les gens bons, les gens bons, je ne vous le fais pas dire, des gens aussi bons que ceux qui font des jambons. Allez raconter ça aux cochons.
J'ai parfois la prose un peu romantico-mollo et la plume molle. De quoi me faire sortir de mes gonds si ce n'est que j'ai pris conscience de certaines de mes limites.
Nombre de personnes que j'ai rencontrées, très belle réussite sociale, charisme, grosse bagnole, etc, et soudain, dans leur propos, une faille intime, le petit élément qui écorche l'oreille, comme celui-ci qui m'explique au détour d'une conversation qu'il donne un budget à sa femme pour ses factures de natel et que ça l'énerve car elle l'a dépassé. Aïe! Bien sûr, me direz-vous, ce n'est trois fois rien et pourtant je me sens soudain à des années lumières de ce type et de la conception qu'il peut avoir du couple, de sa relation à l'autre, de sa relation aux plus proches.

Et je me suis demandé si la capacité qu'à un être à donné le change socialement n'est pas parfois inversement proportionnelle à sa capacité de gérer son intimité.
Surtout n'ayez pas le malheur de dire que vous avez été touché par un passage des Evangiles! Malheureux! Aussitôt on vous tombera dessus avec force banalités et moult agressivité à l'égard de l'administration cléricale, des prêtres pédophiles, de l'anté-christ, de l'anté-modernisme, du post-obscurantisme...

Alors que vous, vous, ma foi, vous vouliez simplement relever une image que vous aviez trouvée belle et qui vous avait touché.

Le dimanche



Longtemps j'ai détesté le dimanche. Je me suis lourdement trompé et maintenant que je le vois menacé, je veux le défendre: travailler le dimanche? Mais c'est un oxymore! Je ne veux pas qu'on fasse sauter ce vieux et noble verrou. Mais de toute manière, nous ne prendrons même pas la peine de crocheter la serrure, la finesse n'est pas notre genre, on va se convaincre que les croissants ne sont pas bons pour la croissance, avec force arguments hygiéniques et hystériques sur leur teneur en beurre pour masquer que notre vraie préoccupation est que nous ne tombions pas malade afin d'étendre à tous les métiers les inconvénients de quelques-uns. Mais qu'importe tant que Dame Productivité peut infiltrer nos havres de paix et d'intimité, ne nous laisser plus aucun repos et faire résonner les cloches sonnantes et trébuchantes histoire de pouvoir faire un krach boursier un dimanche. Un dimanche noir! Voilà un fiasco retentissant qui aurait de la gueule, imaginez un peu!

Cependant je doute qu'on puisse faire l'économie d'un rite aussi précieux. Une interdiction de travailler, c'est un repère qui n'a rien de pépère, au contraire, mais une inter-bénédiction, une petite parenthèse enchantée, un jour Seigneur qui échappe à la course saignante de la trotteuse. Un jour pour rien et même pour apprendre à s'ennuyer. Ce qu'on conseille aux enfants peut-être aussi bon pour les adultes. Cette vacance d'activité laisse oeuvrer d'autres choses dans notre fonds humain. Il serait nocif de supprimer le cafard du dimanche, car notre grand malheur est de ne plus savoir nous arrêter. Alors il est bon d'avoir au moins une bande d'arrêt d'urgence dans la semaine. Même si le dimanche est un défi: se faire face, sans trop de divertissement, ça ne paraît pas trop difficile et pourtant combien d'entre nous s'écrasent dans le cul de sac du jour dernier, saisis d'angoisses à l'idée de ne pouvoir rebrousser chemin. C'est anxiogène un dimanche, d’être obligé attendre la semaine prochaine, de ne pas pouvoir filer faire du shopping afin de ne pas trop se sentir exister, tant elle est sans trêve notre 'sixtence. D'où la nécessité d'un petit septième, et lorsqu'elle ressemble tous les jours à un dimanche pluvieux, notre existence, on appelle ça une dépression, c'est-à-dire une plaine morne, du temps à perte de vue.

Le dimanche, c'est du quotidien pur, de la plus belle qualité, coupé avec rien d'autre, c'est un shoot, ça nous oblige à être un dimanche. C'est peut-être pour ça que je trouvais ce jour banal et les beaux habits du dimanche ridicules et les réunions de famille interminables. Alors qu'aujourd'hui, je regarde les morceaux et je me dis que ça aurait pu coller, si on y avait tous mis un peu plus du nôtre. Et maintenant que le vide s'est fait, je discerne mieux les contours de ces très riches heures ensemble que je n'ai pas su vivre. Le dimanche est une grève où viennent mourir les autres jours, tout en préparant la naissance d'une semaine toute neuve. Et c'est un dimanche que le tombeau du Christ fut trouvé vide, comme quoi c'est souvent quand on a l'impression que rien ne se passe qu'on est comblé. Autant de raisons qui me font voir d'un très mauvais &oeligil cette rupture du contrat institué par celui qui reste peut-être, en dernier lieu, notre employeur principal: œuvrer six jours et un garder un pour les louanges et pour la joie et pour laisser le monde se re-po-ser.

On croit raisonner alors que ce sont les clichés qui résonnent à travers nous. Le pourcentage de ce qui nos appartient en propre dans nos opinions est souvent quasi nul.
"C'est ce qui est à nos côtés qui nous sauve." (Christian Bobin)
Je chante une joie qui n'attend pas demain.
Sans être masochiste, seule la douleur souvent nous rappelle à nos essentiels, comme le coup de bâton sur le dos du moine zen.
Cette réclame qui vante des soirées électriques alors que je verrais plutôt la chose aux chandelles ou au clair de lune, mais au clair d'ampoule, vraiment?
- "C'est quoi la joie?"

Aïe, c'est mal parti.
Tu peux être rabat-joie mais tu n'as pas le pouvoir de rabattre ma joie.
Le dragon est en nous, pas sur la terrasse.
Parfois il importe de dire à son prochain que c'est toute la toiture qu'il a dans l'oeil.
Mon conseiller financier est un conteur. Il vend ses produits en convoquant la grande faucheuse. Il m'invite à imaginer un grave accident de voiture dont je ressortirais paralysé à vie, suite à quoi mon épouse ferait une dépression et mon fils, perturbé par l'incident, crèverait le pneu de l'automobile d'un ami qui se tuerait sur la route laissant veuve et orphelins. Evidemment, ça fait froid dans le dos. Tant et si bien que même la police d'assurance qu'il me propose pour combler ce carnage ne me rassure pas. Je reste pétrifié par le scénario épouvantable qu'il me dresse. Je me demande si, face à tant de malheurs, je ne préférerais pas tout de suite m'en remettre à Dieu.
Ne déserte-t-on pas l'humain au nom d'une technologie censée favoriser les échanges?
Il avait rencontré le grand amour, mais il n'avait pas changé de pantoufles.
"La découverte ne perd pas dans sa découverte le mystère, le caché ne se dévoile pas, la nuit ne se disperse pas." (Emmanuel Lévinas)
"L'acte le plus sublime, c'est de placer un autre devant soi." (William Blake)
Pantoufles: certainement l'un des mots les plus ridicules de la langue française.
Il y a certains désespoirs qui s'épongent au détriment d'autrui.
Il avait bien compris qu'elle avait besoin de son épaule, de son fric, de son sperme, de son attention, mais il n'était pas sûr qu'elle avait besoin de lui.
Elle ne croyait plus au prince charmant, mais était-elle elle-même suffisamment charmante pour rencontrer le prince?
Il y a des femmes qui perforent la carapace de leur proie pour creuser des tunnels leur permettant de les vider de leur volonté avant d'y étendre leurs racines. Puis de les castrer définitivement.
Il me semble que la vie est assez compliquée pour qu'en plus on donne un prénom hors du commun à sa progéniture.

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?