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Stupéfaction de découvrir que le tchacaïon (terme désignant un charcutier allant de ferme en ferme) nous a quittés. Il venait de fêter ses 80 ans au mois de juillet. Déjà très malade - diabète, je le voyais régulièrement assis sur son banc, devant sa ferme, lorsque je rentrais du travail. Dès qu'il y avait un rayon de soleil, il était là. Nous discutions toujours quelques instants du climat qui a perdu la boule et des dictons météorologiques qui ont perdu le nord.
Cruel de voir qu'une personne de grand âge qui perd son conjoint ne bénéficie quasiment d'aucun encadrement psychologique, parce que ça va de soi vous comprenez, c'est la fin, alors on meurt. Oui, mais celle qui reste se trouve souvent pendant encore de longues années, tous les jours, avec certains souvenirs de ce passé commun qui sont parfois très douloureux. Et il serait bon, apaisant, de pouvoir mettre un peu de clarté. Cela aiderait à mieux appréhender cette nouvelle ère qui s'ouvre, de veuvage, qui est une forme de célibat et donc aussi de relations à refaire. Mais comment faire si on n'a personne à qui en parler, sans être un tant soit soutenu pour comprendre ce qui est arrivé. L'effondrement d'un pan de vie qui a hauteur d'arbre équivaudrait à la chute d'un séquoia géant, ça laisse une sacré béance. Et celle qui reste n'a qu'à être ce qui reste, le solde d'une vie commune. Elle est assise à la table de la cuisine, ne comprenant pas bien ce qui lui arrive, aplatissant des deux mains pour la nième fois le bord de la nappe comme si elle voulait tirer un trait net sur tout ce qui lui fait mal. Il est mort, il avait 90 ans, c'est naturel... C'est tout de même énorme ce qu'on tente de lui faire avaler en le mettant sur le compte du «naturel»:
- Votre compagnon de vie s'est dissout dans le grand tout, il était biodégradable, vous devriez être contente. Ah! Oui, mais ça ne vous exempte pas des taxes d'incinération ni de toute la paperasserie. Et en ce qui vous concerne, vous comprendrez que si nous devions mettre en place une cellule psychologique chaque fois qu'un conjoint décède, nous ferions exploser les coûts de la santé. Alors vous allez gentiment prendre votre antidépresseur, ce qui vous permettra en plus de soutenir la chimie bâloise.
Alors ainsi va la vie qui veut qu'on laisse le survivant s'empoisonner du bilan d'une vie qu'il ne sait pas faire, qui est par ailleurs certainement irréalisable, mais tout de même, quelques heures d'écoutes attentives et quelques conseils bien avisés lui aurait permis de s'armer pour penser ce drame intime.
- Votre compagnon de vie s'est dissout dans le grand tout, il était biodégradable, vous devriez être contente. Ah! Oui, mais ça ne vous exempte pas des taxes d'incinération ni de toute la paperasserie. Et en ce qui vous concerne, vous comprendrez que si nous devions mettre en place une cellule psychologique chaque fois qu'un conjoint décède, nous ferions exploser les coûts de la santé. Alors vous allez gentiment prendre votre antidépresseur, ce qui vous permettra en plus de soutenir la chimie bâloise.
Alors ainsi va la vie qui veut qu'on laisse le survivant s'empoisonner du bilan d'une vie qu'il ne sait pas faire, qui est par ailleurs certainement irréalisable, mais tout de même, quelques heures d'écoutes attentives et quelques conseils bien avisés lui aurait permis de s'armer pour penser ce drame intime.
Puis avançant vers la vieille Dame dans le grand salon de la maison de retraite elle lui dit:
- Marguerite, regardez qui est là. Votre petit-fils est venu vous voir. Vous le reconnaissez?
Marguerite reste silencieuse. Je vois bien qu’elle est surprise et qu’elle ne me reconnaît pas.
- Il faut lui laisser un peu de temps, me dit l’infirmière. Vous savez à son âge...
Et Marguerite de répondre du tac au tac:
- Dites, il a beau dos mon âge. Bien sûr que je le reconnais. Assieds-toi près de moi, et vous, fichez-moi le camp!
L’infirmière se retire, non sans maugréer contre ces vieux qui n’ont aucune reconnaissance pour l’infini dévouement du petit personnel.
- Tu n’es jamais venu me voir, me lance aussitôt Marguerite.
Le Dictionnaire des mots qui nous achèvent de Lisette Tonnerre, 91 ans, connaît un retentissement considérable. Plus d’un million d’exemplaires vendus, traduit dans une vingtaine de langues, dont le coréen. Les plateaux de télévision s’arrachent l’auteur et les journaux ne tarissent pas d'éloges. Pourtant, personne n’aurait parié sur son dictionnaire. Personne, sauf un mécène dont nous ne citerons pas le nom - il tient à son anonymat - qui en a financé l’édition.
Ce couple de personnes âgées qui me disent que les dictons ne valent plus rien pour prédire le temps. Ces adages ne sont plus que de vieilles coquilles vides dans lesquelles ne viennent plus se refléter une sagesse transmise de génération en génération. Cette belle sagesse paysanne noueuse qui témoignait d'une familiarité avec la nature, qui renforçait l'intimité que nous pouvions avoir avec elle, est en train de disparaître - et nous avec elle? On levait les yeux au ciel, on regardait les oiseaux et les fleurs, et on pouvait dire à Dame Nature avec affection:
- Je te vois venir, je te connais, je sais ce que tu nous prépares.
Tandis que maintenant... Et ce qui est inquiétant, c'est qu'ils ont vécu cet exil des mots chers dans le temps d'une vie. Tout se trouve chamboulé à une vitesse spectaculaire. On perd nos repères, on ne sait plus interpréter ces changements et personne ne sait nous les expliquer. Il faudra bientôt réinventer les dictons chaque année... On en viendra à dire: «Une centrale nucléaire qui explose en mars, il va faire beau en avril».
- Je te vois venir, je te connais, je sais ce que tu nous prépares.
Tandis que maintenant... Et ce qui est inquiétant, c'est qu'ils ont vécu cet exil des mots chers dans le temps d'une vie. Tout se trouve chamboulé à une vitesse spectaculaire. On perd nos repères, on ne sait plus interpréter ces changements et personne ne sait nous les expliquer. Il faudra bientôt réinventer les dictons chaque année... On en viendra à dire: «Une centrale nucléaire qui explose en mars, il va faire beau en avril».
Je me souviens de ce vieil homme qui pouvait passer de longues heures assis sur le petit banc en bois qu'il avait mis devant son garage, pour regarder les gens passer, prendre l'air. Pouvait-il se douter que ce qui lui semblait le solide de sa vie, comme le mur de sa maison contre lequel il s'appuyait, serait raser aussitôt qu'il serait parti?
Ma grand-maman, que j'aime tant, arrivée à 86 ans, ne pouvait plus s'occuper de son mari devenu impotent. Un vrai petit tyran domestique, il passait son temps à lui donner des ordres, «Fais-ci, fais ça» et elle, comme elle l'avait fait toute sa vie, s'exécutait sans rien dire. Jusqu'au jour où, évidemment - et heureusement pour elle, elle a craqué. On a donc enfin mis le vieil homme dans une maison de retraite. Mais elle, on ne lui a rien demandé, personne ne s'est soucié de savoir si elle avait besoin d'aide. Certains membres de sa famille lui ont même reproché d'avoir poussé son mari hors du foyer. C'est ignoble! Elle a résumé lumineusement son ressenti à ce moment en me disant: «Quand j'ai craqué, j'avais besoin d'aide, pas d'un abandon.»
Ecrit sur une terrasse genevoise en vue - Ce très vieil homme, qui arrive en poussant devant lui son déambulateur, le corps cassé en deux, le buste à l'équerre. Il traverse une foule gominées, cravatées, talonnées, et sa présence éclipse aussitôt les décolletés un peu trop offert au soleil d'août. Que vient-il faire là, dans ce lieu où l'apparence et la jeunesse se prélasse après le travail? L'image est un peu facile mais, durant quelques instants, j'ai eu le sentiment qu'il nous faisait la grâce de sa présence, tissant un fil d'or sur son passage, bénissant cette fin de journée ensoleillée et resserrant nos fraternités obscures.
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J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du maga...

