Le lieu était pour le moins inattendu. Imaginez une sorte de gigantesque boudoir dans les tons rouge et or, avec un trône central pour la juge, et différentes méridiennes agencées tout autour pour les magistrates et la procuresse. Un peu plus loin, sur de confortables sofas se trouvaient les jurées, que des femmes, sélectionnées parmi celles qui avaient eu les plus gros chagrins d’amour. Autant dire que mon avocat ne s’était pas trompé. Je n’avais aucune chance de m’en tirer.
Le procès débuta.
Le lieu était pour le moins inattendu. Imaginez une sorte de gigantesque boudoir dans les tons rouge et or, avec un trône central pour la juge, et différentes méridiennes agencées tout autour pour les magistrates et la procuresse. Un peu plus loin, sur de confortables sofas se trouvaient les jurées, que des femmes, sélectionnées parmi celles qui avaient eu les plus gros chagrins d’amour. Autant dire que mon avocat ne s’était pas trompé. Je n’avais aucune chance de m’en tirer.
Le lieu était pour le moins inattendu. Imaginez une sorte de gigantesque boudoir dans les tons rouge et or, avec un trône central pour la juge, et différentes méridiennes agencées tout autour pour les magistrates et la procuresse. Un peu plus loin, sur de confortables sofas se trouvaient les jurées, que des femmes, sélectionnées parmi celles qui avaient eu les plus gros chagrins d’amour. Autant dire que mon avocat ne s’était pas trompé. Je n’avais aucune chance de m’en tirer.
Je reçus une assignation à comparaître au Tribunal de Vénus. De quoi m’accusait-on? Je lis:
«Suite à la plainte déposée par Mademoiselle Eléonore Ducommun pour l’agression dont elle a été victime de votre part, nous vous assignons à comparaître pour qu’un jugement soit rendu et une peine prononcée. Vous êtes prié de vous rendre dès réception de ce pli au donjon des accusés. En cas de résistance, nous vous enverrons une brigade d’escortes. Mathilda Niemals, adjointe à la très séduisante et honorable Juge Huguette Valkyrja.»
«Suite à la plainte déposée par Mademoiselle Eléonore Ducommun pour l’agression dont elle a été victime de votre part, nous vous assignons à comparaître pour qu’un jugement soit rendu et une peine prononcée. Vous êtes prié de vous rendre dès réception de ce pli au donjon des accusés. En cas de résistance, nous vous enverrons une brigade d’escortes. Mathilda Niemals, adjointe à la très séduisante et honorable Juge Huguette Valkyrja.»
Au Tribunal de Vénus
Je reçus une assignation à comparaître au Tribunal de Vénus. De quoi m’accusait-on? Je lis:
«Suite à la plainte déposée par Mademoiselle Eléonore Ducommun pour l’agression dont elle a été victime de votre part, nous vous assignons à comparaître pour qu’un jugement soit rendu et une peine prononcée. Vous êtes prié de vous rendre dès réception de ce pli au donjon des accusés. En cas de résistance, nous vous enverrons une brigade d’escortes. Mathilda Niemals, adjointe à la très séduisante et honorable Juge Huguette Valkyrja.»
Je n’en revenais pas. C’est elle qui m’avait quitté! Enfin, disons qu’à force de la voir dans les bras d’un autre et de me reprocher d’être d’une banalité affligeante, nous avions convenu de nous séparer. Je lui avais fait remarquer que les choses auraient pu être différentes si elle avait cessé de se comporter avec moi de la même manière qu’avec tous les hommes qu’elle avait rencontrés. Et voilà que j’allais être jugé? Je ne doutais pas que ce fût une erreur et que ma cause soit entendue et l’affaire réglée rapidement. Je me rendis donc au Palais d’Amour de mon plein gré, et on m’accompagna dans une des cellules du donjon dans lequel je voyais de pauvres bougres en attente d’être jugés, tout comme moi. Des gardiennes en bottines munies d’une cravache électrique nous surveillaient, nous interdisant de communiquer entre nous et nous menaçant dans des termes pour le moins inappropriés:
- Vermine! Silence où nous appelons notre supérieure qui saura vous corriger!
Je constatais que plus d’un détenu ne semblait rien désirer autant que d’être soumis à la torture, confondant certainement justice et érotisme. Mais l’envie leur passait rapidement lorsqu’ils voyaient la colossale geôlière se pointer pour les chercher, et leurs hurlements dans l’arrière-salle ne faisaient que confirmer qu’ils passaient un sale quart d’heure. Ils revenaient dans un piteux état, et j’entendis la géante dire à une des gardiennes:
- Ils ne pensent tout de même pas se faire plaisir sur le dos de la justice!
Je reçus la visite de l’avocat que j’avais choisi pour me défendre, l’excellent Maître Balthazar Delabarre, ténor par ailleurs du barreau en question, spécialiste des poursuites amoureuses. Il n’y alla pas par quatre chemins:
- Votre affaire est très grave. Vous êtes accusé d’une agression considérée comme une maltraitance inacceptable par ce tribunal. Je ferai tout mon possible. Je ne réponds de rien!
- Mais enfin, m’écriais-je désespéré, de quoi m’accuse-t-on?
- Du motif le plus grave, mon ami, le plus grave, me dit-il. On vous accuse d’être comme tous les autres.
Entendez: comme tous les autres hommes. Notre lecteur doit savoir que les choses avaient beaucoup changé à cette époque. Les femmes, ne parvenant pas à obtenir la place qui leur était évidemment due dans la société, avaient décidé d’entrer en lutte ouverte contre la gent masculine. Grâce à des armes de séduction massive qui eurent rapidement raison de ces pauvres mâles qui s’étaient crus jusqu’à là invincibles, elles prirent le pouvoir sans trop de difficultés. S’ensuivit un nombre considérable de réformes, dont faisait partie le Tribunal de Vénus, qui avait été créé pour faire respecter le droit édicté dans le Code des obligations du mâle (COM). Ce fut l’apogée de femmes sévères et impitoyables comme la juge Valkyrja, qui avait su profiter de ce retournement pour prendre sa revanche et rendre des jugements cruels. Il était bien connu que Huguette Valkyrja avait souffert des nombreuses désillusions qu’elle avait connues avec les hommes, d’échecs amoureux successifs, développant une profonde animosité pour le baratin des vils séducteurs qui l’avaient trompée avec leurs beaux discours. Elle s’était sentie manipulée. Elle avait eu honte de s’être laissé berner. Et elle avait décidé qu’il était temps d’intervenir légalement. On lui doit notamment le paragraphe 21 du COM. Elle était convaincue que c’était la seule solution pour endiguer la délinquance amoureuse. Citons pour mémoire le paragraphe 21:
«Tout homme qui sera pris en flagrant délit de courtiser une femme à l’aide de clichés tels que décrits au paragraphe 73 alinéa 15 sera passible d’une amende équivalant à la moitié de son salaire annuel net et d’une peine d’emprisonnement allant de 3 à 20 ans. De même, celui qui aura dit des choses qu’il ne sera pas en mesure d’accomplir, qui aura fait des promesses qu’il ne tiendra pas, pourra être poursuivi. Tout homme profitant de l’état de faiblesse dans laquelle une femme amoureuse peut se trouver pour l’abuser sera passible de 5 ans d’emprisonnements fermes, avant le jugement. Tout abus notoire et répétitif du canal auditif féminin entraînera l’interdiction de séduire durant 2 ans. Tout homme se contentant d’utiliser le fait d’être un homme au nom de l’état de nature sera puni de la torture du mâle qui frime - voir paragraphe 22, des tortures.»
N’étant pas parvenu à réintroduire la peine de mort, Huguette Valkyrja s’était rabattue sur les sévices, car expliquait-elle, la souffrance est le seul moyen de faire comprendre aux mâles limités la portée de leurs fautes. Elle avait fait appel aux services de la bourresse italienne Monica Flagellati, une ancienne condamnée pour vivisection d’une vingtaine d’agents d’assurances - allez savoir pourquoi eux, qu’elle avait fait libérer pour bonne conduite. Ensemble, elles avaient établi un catalogue de tortures aussi barbares les unes que les autres. Autant dire que plus aucun homme ne jurait à sa bien-aimée, même s’il le désirait du fond du cœur, qu’il irait décrocher la lune. Même les plus amoureux modéraient leurs ardeurs de peur d’être livrés aux mains de la justice. Certaines femmes le regrettaient. Plus personne ne badinait avec l’amour. D’autant que les dénonciations allaient bon train. Une simple plainte d’une épouse, d’une amie ou d’une amante suffisait à déclencher immédiatement une interpellation. La juge avait veillé à ce que les procédures administratives soient d’une efficacité redoutable. Soulignons qu’on appela la période où elle fut en fonction La purge des séducteurs. Les archives relatent le cas de certaines femmes qui furent jugées par le Tribunal de Vénus. Toutes avaient été coupables de complicité masculine, trahison sévèrement châtiée d’un exil sur l’île des bannies où elles étaient rééduquées afin d’apprendre à distinguer le bien du mal. Nous ne les confondons pas avec les séductrices officielles qui avaient pour mission de débusquer les gangs de dragueurs qui sévissaient dans les bas-fonds de la ville.
Les hommes tentèrent tant bien que mal de faire reconnaître leurs droits. On leur répondit qu’ils avaient déjà suffisamment exagéré pour les siècles à venir. On envoya des émissaires au Parlement pour défendre la cause masculine, arguant que la séduction était une donnée biologique nécessaire. Les députées rétorquèrent qu’elles ne remettaient pas en question la séduction, qu’elles l’appréciaient par ailleurs, mais qu’il était temps de mettre fin à la domination masculine. Elles ne niaient pas par ailleurs que les nouvelles lois étaient arbitraires, mais qu’elles ne comprenaient vraiment pas en quoi ceci pouvait poser problème aux hommes, étant donné qu’ils en avaient édicté de pareils dont ils avaient abusé durant des siècles, usant de cosmétique de temps à autre et croyant que les femmes s’en contenteraient. Il était temps désormais que les femmes cessent de souffrir à cause d’hommes qui, par nature, étaient vils et menteurs et fourbes et pathétiques et malhonnêtes. Et que, pour ce faire, elles n’avaient pas trouvé de meilleures solutions que de les brimer. Ajoutons que nous n’avons jamais retrouvé trace du groupe qui était venu ce jour-là déposer leur requête au Parlement.
Voilà dans quelle effroyable société nous vivions, au moment où que je pénétrais dans la salle d’audience, avec mon avocat, après avoir passé quinze jours au cachot.
Le procès débuta.
Le lieu était pour le moins inattendu. Imaginez une sorte de gigantesque boudoir dans les tons rouge et or, avec un trône central pour la juge, et différentes méridiennes agencées tout autour pour les magistrates et la procuresse. Un peu plus loin, sur de confortables sofas se trouvaient les jurées, que des femmes, sélectionnées parmi celles qui avaient eu les plus gros chagrins d’amour. Autant dire que mon avocat ne s’était pas trompé. Je n’avais aucune chance de m’en tirer. Nous nous trouvions nous-mêmes dans une fosse. On avait pris soin de me ligoter à un piquet d’infamie et de m’encadrer de deux gardiennes de l’ordre. La présomption d’innocence avait été supprimée, la culpabilité étant constatée de fait, vu que j’appartenais au groupe des mâles. Eléonore triomphante était assise sur un somptueux fauteuil en peau de taureau disposé sur une estrade. Je ne comprenais toujours pas que ce soit moi qu’on juge coupable d’être un vil séducteur de droit commun. Elle portait une petite jupe courte laissant voir ses longues jambes, talons aiguilles, un chemisier blanc dont l’échancrure permettait de deviner sa gorge abyssale. Sa longue chevelure brune cascadait sur son épaule droite et elle avait maquillé son minois pour la circonstance: elle était superbement affligée.
La procuresse, vêtue d’une robe moulante, se leva et commença son réquisitoire. Elle me resservit l’éternel tissu de platitudes que toutes les femmes qui n’ont connu que des empotés déblatèrent, convaincues d’être dans leur bon droit. Je songeais que des femmes comme Eléonore sont des monstres d’égocentrisme. Elles estiment que les hommes leur doivent tous les égards alors qu’elles n’en doivent aucun, elles sont tellement formidables! Je me demandais si elles se transmettaient de mère en fille les clichés qu’elles répètent à tout bout de champ, et qui se résument à cette simple phrase: «Les mecs, z’êtes tous les mêmes». Elles adorent jouer le rôle de la victime du xième méchant mâle qui n’en veut encore et toujours qu’à son ravissant postérieur - que je n’irais pas jusqu’à qualifier d’honorable. Comment se faisait-il que cette petite fille capricieuse ne se soit jamais demandé, à force de ratés, si son genre d’homme n’était précisément pas celui qui ne lui convenaient pas? En accumulant les échecs, elle aurait pu se dire qu’elle y était peut-être pour quelque chose. Mais je ne crois pas qu’elle n’était pas capable d’une pareille remise en question. Son décolleté était aussi parfait que ses ongles: elle estimait qu’elle n’avait rien à se reprocher.
On fit venir à la barre une série de témoins qui me chargèrent on ne peut plus durement, relatant les terribles désillusions qu’elles avaient connues avec moi, certaines insistant lourdement sur mes diverses perversions. J’acceptais tous leurs reproches: je ne connaissais aucune d’entre elles. Je notais par ailleurs que mon avocat s’était assoupi. Je ne pouvais pas lui en vouloir: j’étais déja condamné. Qu’il s’agisse de moi ou d’un autre, de toute manière, le fait était que j’étais un homme et que vu que les «mecs z’êtes tous pareils». il était normal que je paye pour les autres. Puis vint le tour d’Eléonore qui, je le savais, n’allait pas se priver de me calomnier. Elle se leva et la juge, avec beaucoup de bienveillance lui dit:
- Prenez votre temps Mademoiselle, je sais que c’est difficile et que vous avez été meurtrie au plus intime de vous-même. Mais sachez d’ores et déjà que ce Tribunal de Vénus, qui n’est autre qu’un tribunal d’Amour, ne manquera pas de châtier comme il se doit ce monceau d’hormones mâles et matera ce phallocrate invétéré.
A cet instant, Maître Delabarre, qui était routinier de ce genre d’audience, eut un sursaut et se leva pour prendre la parole.
- Madame la juge, dit-il, permettez que je souligne que mon client n’a jamais été infidèle, et que c’est bien Madame Ducommun qui a été surprise dans des positions pour le moins fâcheuses à plusieurs reprises. Mon client a montré patience et compréhension, allant même jusqu’à s’imputer la responsabilité de ces escapades, et s’en remettant à une thérapeute d’Etat pour comprendre quelles étaient ses erreurs. Nous vous demandons donc votre clémence.
La juge Huguette Valkyrja se contenta de le regarder avec mépris, et dit à Eléonore que les jurés l’écoutaient avec attention. Je me demandais vraiment ce que j’avais bien pu lui trouver et comment j’avais pu m’amouracher d’une femme qui n’avait rien compris à ce que j’étais, à ce que je rêvais pour nous. J’avais été d’une naïveté affligeante. Ce que j’avais pris chez elle pour de la timidité, qui se mariait si bien avec le désir, n’était en fait qu’un manque d’assurance. Mais maintenant, face à cette cour qui lui était acquise, elle se faisait un plaisir de débiter des préjugés qui me prouvaient qu’elle ne m’avait même pas rencontré. Je ne me reconnaissais dans aucun de ces propos. Celle qui aurait pu deviner mes pensées dans ce Tribunal aurait dit que ma misogynie était avérée. Pourtant, il n’en était rien. Mon amertume venait de l’amour sincère que j’avais eu pour Eléonore. Et puis je n’en pouvais plus de l’entendre déblatérer ses salades. J’eus alors une réaction dont je ne me serais pas cru capable. Mon avocat devait par la suite me confier que j’étais devenu fou. Je me levai et je dis à la Juge:
- Madame la Juge, permettez-moi de faire une requête exceptionnelle.
- Taisez-vous! répondit-elle. Gardienne, frappez-le!
Mais même ainsi roué de coups, je parvins encore à dire:
- Madame la Juge, par respect pour cette honorable cour, je reconnais tous les faits qui me sont reprochés, et je souhaiterais pouvoir m’adresser une dernière fois à Mademoiselle Eléonore Ducommun.
J’entendis des exclamations au sein des jurées. Certaines auraient presque pris ma défense pour cette action qu’elles devaient trouver chevaleresque - les mêmes qui ensuite auraient déposé plainte. Même la redoutable Huguette Valkyrja dut être sensible à mes propos, puisqu’elle demanda à la forcenée qui me frappait d’arrêter le temps qu’elle réfléchisse.
- Nous vous écoutons.
Sous les regards effarés de Maître Lebarreau et de la cour, je prononçais donc ces mots qui me vaudraient, à n’en point douter, le fouet et avec lui, la mort.
- Eléonore, sache que j’aurais été flatté que tes reproches me donnent un tant soit peu l’impression que nous avions vécu quelque chose ensemble et d’avoir partagé avec toi des moments uniques. J’estime valoir bien plus que l’image stéréotypée que tu as de moi. «Les mecs z’êtes tous pareils»... Pareils à qui? A quoi? Aux pauvres petites idées maigrichonnes que tu te fais d’un mec pour te rassurer et ne pas t’avouer à quel point tu as peur de rencontrer quelqu’un? Je me souviens du jour où tu m’as dit crânement que tu ne pourrais jamais envisager d’avoir une relation avec un type qui porterait des chaussettes blanches avec des chaussures de ville. Tu ne t’es peut-être jamais autant dévoilée que dans cette affirmation. Comment veux-tu être heureuse si tu barres la route au destin parce qu’il ne porte pas les bonnes chaussettes? Je trouve que les jugements que tu portes sur les hommes sont misérables. Cette grille implacable au crible duquel tu les fais passer pour savoir s’ils sont aptes est une aberration. Non, Eléonore, nous ne sommes pas tous pareils, et si tu crois que les hommes n’en veulent qu’à tes fesses, c’est parce que c’est la seule chose que tu penses avoir à leur offrir.
Je venais de créer une émeute dans le Tribunal. J’étais livré à la vindicte de mes juges et d’Huguette Valkyrja, qui s’était étouffée en m’écoutant et buvait un peu d’eau pour retrouver son souffle. Je saisis cette occasion pour lancer fièrement à toute l’assemblée:
- Et je ne reconnais pas le droit à ce Tribunal de me juger sans avoir sondé un cœur qui n’aspirait qu’à donner à cette gueuse ce qu’aucun homme ne lui avait donné jusqu’à présent: de l’amour, un foyer pour aimer, la plus belle place dans sa vie!
A ce moment, Balthazar Delabarre eut un coup de génie oratoire qui justifiait ses honoraires, mais son verbe valait de l’or. Il parvint à couvrir l’assemblée de sa voix de ténor:
- Madame la Juge, je me permets de poser ces dernières questions à la victime, suite à quoi je vous abandonne mon client.
Et il enchaîna sans attendre son autorisation:
- Mademoiselle Ducommun, est-ce que mon client participait aux tâches ménagères?
Aussitôt un silence grave se fit dans la salle. Toutes les jurées se tournèrent vers Eléonore qui, rougissante - qu’elle était jolie lorsqu’elle était émue, articula un imperceptible:
- Oui Maître.
Delabarre, conscient qu’il jouait là les dernières cartes susceptibles de me sauver, ne lui laissa pas le temps de reprendre ses esprits et poursuivit:
- Sortait-il les poubelles?
- Mais Madame la Juge, rétorqua Eléonore désespérée, et sentant la situation lui échapper, quel rapport y a-t-il entre les poubelles et l’amour?
- Il y en a un, Madame Ducommun, et sachez que je m’étonne fortement que vous ne vous en aperceviez pas. Répondez à Maître Delabarre.
- Oui, il descendait les poubelles, je n’avais jamais besoin de le lui rappeler. En même temps, c’est le seul avec lequel je suis resté suffisamment longtemps pour qu’une poubelle ait le temps de se remplir.
- Faisait-il le ménage?
- Oui.
- N’avez-vous jamais eu à faire le ménage durant le temps où vous avez vécu ensemble?
- Non, jamais.
- Cuisinait-il?
- …
- Nous n’avons pas entendu votre réponse Madame Ducommun.
- Oui, tous les soirs.
- Et que vous faisait-il à manger?
- Des petits plats italiens, français, oui, ça je dois bien l’admettre, il se donnait beaucoup de peine pour me faire plaisir...
- Vous sentiez-vous en sécurité avec lui?
- Oui, il prenait soin de moi, il était très attentif, même qu’une fois il m’a soigné jour et nuit pendant une semaine à cause d’une bronchopneumonie que j’avais attrapée suite à une escapade dans la forêt avec Gustave.
- Et cette escapade, vous l’a-t-il jamais reprochée?
- Non, il m’a dit...
- Que vous a-t-il dit?
- Qu’il m’aimait et qu’il voulait me rendre heureuse...
- Et étiez-vous amoureuse de lui?
- Je crois, je ne sais pas, oui, sûrement, mais vous comprenez, je voulais encore m’amuser, vivre comme avant, faire la fofolle, parce que j’ai peur du temps qui passe.
Et il eut ces derniers mots qui devaient définitivement me disculper:
- Madame la Juge, si mon client est pareils aux autres «mecs», comme l’affirme Mademoiselle Ducommun, votre Tribunal aurait des journées moins harassantes. Je crains que les hommes soient pour Madame Ducommun tous pareils à l’image qu’elle s’en est faite, une image stéréotypé, et c’est bien elle et elle seule qui ne veut pas que les choses soient différentes.
Il fut acclamé par les hourras des jurées qui furent aussitôt fusillées du regard par la juge qui, bien qu’elle reconnaissait la victoire de la défense, n’était tout de même pas encore prête à lui donner ouvertement raison. C’est ainsi que je fus acquitté, sans autre forme de procès si ce n’est une expertise médicale à laquelle je fus astreint pour s’assurer de ma santé mentale. J’appris par une avocate que je connaissais, que suite à cette affaire, la juge Huguette Valkyrja avait convoqué une réunion secrète au cours de laquelle elle avait évoqué qu’il était possible, dans des cas biens particuliers qui restaient à déterminer, que certains hommes puissent offrir un profil psychologique différent de celui qui avait été élaboré pour le Tribunal de Vénus, et qu’il valait la peine d’en tenir compte et éventuellement de s’adapter. Mais elle ne put s’empêcher de conclure dans des termes qui étaient dans la droite ligne de ses convictions:
- Par contre, il est hors de questions que nous transigions avec ceux qui nous collent la main aux fesses!
Un ami m’assura que je ne réussirais jamais dans la vie si je continuais à m’habiller sans connaître les indispensables rudiments de la grammaire vestimentaire de l’homme influent. On appelle ça le dress code: ca-pi-tal pour celui qui veut convaincre, conquérir, diriger. Notez que pour ma part, je n’avais pas tant d’ambitions. Et je ne connaissais jusqu’à présent que la french dressing, ce qui n’a absolument aucun rapport avec notre sujet. Mais comme il importe de perpétuellement se former pour rester compétitif sur le marché du travail, je suis allé voir une consultante en dress code. Ce métier existe. Je me suis même étranglé en recevant la facture. Je ne m’étais pas rendu compte sur le coup que les conseils qu’elle me prodiguait étaient si précieux. Je m’étais même demandé par la suite si elle essayait de me faire comprendre de manière distinguée que j’avais raté une étape cruciale de l’évolution qui mène du singe à l’homme. Etais-je le seul à ignorer ce que tous savaient? A des fins didactiques, et vu le prix que j’ai payé, je vais tenter de décrire ce que j’ai retenu de cette séance afin que vous puissiez en profiter.
Dress code
A peine nous sommes-nous assis qu’elle m’a fait remarquer que les chaussettes en fil d’Ecosse sont une évidence sur laquelle elle n’allait pas revenir - comme la pomme de Newton ou celle de Guillaume Tell. Pourtant, jusqu’à ce jour, la seule question que je me posais en achetant des chaussettes, c’était leur taille. Eventuellement leur épaisseur en fonction des saisons, et encore, ce genre de réflexion ne m’est venue que sur le tard. J’arrivais à survivre avec des chaussettes militaires, même en plein été. Puis elle s’est senti le besoin de m’indiquer qu’il fallait que mes chemises soient toujours blanches, sans me préciser par ailleurs si elles devaient toujours être propres. De même que mes chaussures, qui devaient être cirées et rutilantes. Je me souviens m’être dit que c’était extraordinaire d’être payé pour me dire que je devais mettre des chaussettes et des chaussures - au cas où ça ne me serait pas venu à l’esprit. Mais des chaussures à lacets, m’a-t-elle précisé - afin que je puisse me pendre si je venais à être pris? Quant aux costumes, ses indications furent plus sibyllines. Elle se contenta de relever qu’il devait être de couleur sombre, comme il convient dans un univers gris, et que les boutons suffiraient à en révéler le prix. Suspens. Pourquoi les boutons? Elle lut dans mon regard que je ne saisissais pas cette subtilité:
- Tout simplement parce que c’est le must mon cher Monsieur, me dit-elle. Les boutons de la manche ne sont pas collés, comme c’est le cas avec un costume bas de gamme. Laisser l’un d’entre eux négligemment ouvert est une manière de signaler à un entourage averti et de bon goût que votre costard, vous l’avez payé un max! Vous entendrez certainement des abrutis qui vous feront remarquer que vous avez oublié de fermer votre bouton. N’y prêter pas attention, ce sont de pauvres gens, les mêmes en général qui mettent des chaussettes blanches avec des chaussures de ville. S’il y a une faute de goût mortelle, c’est bien celle-ci. Je me demande même comment ce genre d’hommes espère pouvoir séduire une femme.
Elle devait vraiment me prendre pour un pauvre bougre, car elle poursuivit mon édification en ces termes:
- Vous devez savoir que dans notre milieu, nous parvenons à déterminer en une nano-seconde à quel genre d’homme nous avons à faire, et s’il vaut la peine d’avoir une discussion avec lui. Dans la plupart des cas, vous n’aurez même pas vu que votre interlocuteur a vu qu’il ne fallait pas vous voir, que vous avez été aussitôt éliminé de son champ visuel parce que vous n’êtes qu’un faquin, et que tout ce que vous pourrez dire sera de la même étoffe que vos fringues: bradé. Dans votre cas, les signes de votre nullité vestimentaire étaient si palpables, que vous auriez été saqué sans même vous être rendu au cocktail où vous étiez invité.
Elle me prescrivit de ne jamais fermer le dernier bouton de mon gilet - toujours cette petite négligence, ce discret encanaillement, qui fait toute la différence. Je me demandais comment j’avais pu vivre bête aussi longtemps. Et comme je commençais à me détendre, je dis à ma consultante:
- En fait, ce dress code, c’est encore une histoire de bouton. A peine cette maudite acné qui m’a empoisonné les deux tiers de ma vie terminée, voilà qu’ils reviennent!
Impassible, elle me foudroya du regard, manière de me signifier que ce que je venais de dire était totalement déplacé, et poursuivit son speech avec la cravate. Il s’agit de se stranguler avec soin. Nouer sa cravate, ce geste symbolique qui donne au jeune homme l’impression d’être important et qui finit, avec l’âge, par lui faire sentir à quel point il est employé.
- Ne nouez jamais votre cravate trop courte, m’exhorta ma professeure, en levant l’index. Au milieu du ventre, vous vous rendriez ridicule. Et ne la laissez surtout pas pendre dix centimètres au-dessous de votre ceinture, comme une feuille de vigne. Ce n’est qu’une question de centimètres, me direz-vous, mais ce sont les centimètres qui comptent, ceux qui vous permettront de vous introduire dans des lieux qui restent fermés à ceux qui n’ont pas la juste mesure.
J’imaginais être fin prêt pour devenir un homme puissant. C’était sans compter que ma consultante facturait à l’heure. J’eus donc droit à une série de recommandations destinées à peaufiner mon look de gladiateur des temps modernes. Même le décideur a la droit de faire sa coquette. Sa ceinture, par exemple, doit être assortie à ses chaussures. Pourquoi? Elle se contenta de me renvoyer à la lecture d’Umberto Eco, en m’indiquant que c’était sémiologique. Est-il besoin de rappeler qu’une boucle de ceinture qui affiche le nom d’une marque comme le blason de Superman est à bannir? L’élégance, la vraie, est faite de discrétion. Est élégant celui qui aura su pondérer avec tact l’accouplement des chaussures à lacets et de la ceinture, qui aura parachevé les noces du costume et de la cravate, dont la pochette sera carrée, non en forme de chapeau pointu, et de la même couleur que la cravate, les chaussures et la ceinture. Si vous êtes parvenus à satisfaire tous ces critères, vous êtes presque habillé. Presque, car il reste deux éléments, incontournables: la montre et les boutons de manchette. C’est la note finale, le sommet de l’art, le flirt ultime avec les grandes lois de l’univers, la pointe de l’iceberg - en terme de visibilité, du moins, car financièrement, c’est l’iceberg tout entier. Je comprenais mieux maintenant ces personnes qui font semblant de ne pas vouloir montrer leur montre en espérant qu’on remarque ce qu’ils s’efforcent de cacher. Elle leur a coûté tellement cher!
- Ce sont les seuls bijoux qu’un homme peut s’autoriser, me dit ma consultante. Il est courant qu’un homme influent voyage avec plusieurs modèles: classique, sport, bling bling, afin de pouvoir s’adapter à toutes les situations. Tout le reste n’est que futilité. Une grosse chaîne au poignet avec votre nom dessus, comme un bracelet de nouveau-né à la maternité, vous donnerait un air de gangster.
Allez savoir pourquoi.
La fin de la séance approche, et, à mon grand étonnement, la consultante ne me parle pas du caleçon. Par pudeur? Professionnalisme? Et pourtant. Même si je satisfaisais tous les points susmentionnés et qu’on venait à découvrir que le puissant que revêt un slip Petit bateau, est-ce que ça ne me porterait pas préjudice? Maintenant que j’y pense, je crois bien que même si je me sapais aussi royalement de la tête au pied, caleçon compris, j’aurais tout de même l’impression d’avoir encore quelques lacunes, et pas des moindres. Mais, encore une fois, l’experte me rassure: l’habit fait le moine, le goût du pouvoir me viendra comme la foi une fois que j’aurai revêtu mon costume d’homme influent. Par magie, l’accord entre chaque pièce m’investira d’une assurance et d’ambitions que je ne me connaissais pas. Le dress code dressera le combattant qui sommeille en moi:
- Vous ne vous reconnaîtrez pas, me dit-elle.
Je veux bien la croire.
En quittant son cabinet, je me demandais si Albert Einstein aurait été un autre homme grâce ou à cause de ses conseils. Que doit la classe stupéfiante de Barack Obama au dress code? Aurait-il fait un moins bon président s’il avait dérogé aux règles vestimentaires des grands de ce monde et qu’il avait porté des jeans? Je crois bien que non. Mais il n’aurait pas été élu. Et Galilée, s’il avait connu le dress code, aurait-il dû revenir sur ses propos? Et que dire de tous ces Grecs en toges et autres prophètes aux pieds nus. Et de tous ces hommes qui, faute à une mère qui n’était pas consultante en harnachement pour cadre sup’, ont durablement retenu les mauvais codes, ceux qui ne leur donnent pas accès au pouvoir? Ainsi va le monde. L’habit habile donne au renard des frometons.
Je fus perplexe lorsque, quelques mois plus tard, je croisais le mari de ma consultante dans un café, et que je vis qu’il avait des chaussettes roses, une chemise verte, une cravate rouge, des baskets, une ceinture orange et une grosse gourmette au poignet. Je le lui fis remarquer:
- Je m’émancipe, me répondit-il. J’ai craqué. Au début, je me soumettais au diktat du dress code, pour lui faire plaisir, et surtout parce que je l’aimais. Je tolérais qu’elle choisisse le matin les habits que je devais mettre, comme un enfant. Sans parler des remarques qu’elle me faisait toute la journée, même en présence d’autres personnes - surtout en présence d’autres personnes. Elle m’infantilisait en me reprochant à tout bout de champ de n’avoir aucune élégance et soulignant que sans elle, j’aurais sûrement raté ma carrière professionnelle...
C’est à ce moment qu’arriva un ami à lui. Je serais bien en peine de décrire ce qui émanait de sa personne: il rayonnait de bonté et de bienveillance. De paix intérieure également. Il me serra la main:
- Je vous présente Frère Jean, de la communauté de Taizé, me dit le mari de la consultante.
J’appris que Frère Jean revenait des terribles Hell’s Kitchen de New York, les cuisines de l’enfer, la zone la plus misérable de la ville, où il avait vécu trois ans avec les plus démunis. Il nous raconta ses expériences, sans faire de jugement manichéen entre les riches et les pauvres, la justice ou l’injustice. Il avait préféré mettre toute son énergie pour trouver des solutions, apporter un peu de mieux-être à ceux qui n’avaient rien. Tandis que je l’écoutais, je ne pus m’empêcher de sourire en apercevant qu’il avait des chaussettes blanches. Toutes les questions que je pouvais me poser sur ce fameux dress code venaient de s’évaporer.
Nous ne vivons plus à l'heure de la communion, mais de la compression. Compression des données, compression de l'humanité, et, par voie de conséquence, du comprimé, antidépresseurs, benzos et autres produits qui permettent de décompresser, de gagner de la place, de retrouver notre respiration naturelle.
Tandis qu'on juge Marie-Madeleine, Jésus écrit sur le sable, comme pour signifier que tout ce qui se dit à cet instant, toutes ces lois qu'on revendique, s'évanouiront comme les formes sur le sable à la première brise. La seule question étant: qui es-tu pour juger? Il nous rappelle qu'au cœur de ce jugement, il y a un être humain, une femme, Marie-Madeleine, et que ces querelles, ces pièges dans lesquels on veut le faire tomber au nom d'une tradition, d'une coutume, d'une culture, de la religion, ne sont rien, absolument rien, face à la réalité d'une présence humaine.
Ce séquoia géant que je vois depuis la porte fenêtre chambre où j'écris, et qui m'accompagne chaque jour, depuis 4 ans. Je me rends compte que je n'en ai jamais parlé, amoureux que je suis d'un chêne d'une autre campagne, qui a pris racine profondément en moi, il y a longtemps déjà, et qui devait lui faire un peu d'ombre. Pourtant, mon séquoia m'est indispensable. Lorsque je suis venu visiter cet appartement, la première fois, ce fut une belle surprise, un argument qui a pesé lourd dans mon choix. Je me suis réjouis à l'idée que j'allais vivre à côté de ce beau et jeune colosse de 7 ou 8 mètres qui joue avec le soleil entre le V que forment ces deux grandes branches - son tronc s'est dédoublé à sa base, mais de loin on ne s'en aperçoit pas, c'est en s'approchant qu'on découvre cette fourche végétale. Parfois, sa lourde toison verte est parsemée d'étoiles et la lune vient s'y cacher. Les oiseaux et mes pensées viennent s'y nicher aussi. Il fait son travail de séquoia, qui est de croître et de donner de l'ampleur au ciel. Il m'offre un lieu où poser mon regard, pour respirer plus profondément, plus calmement. Le vent berce doucement le plumeau de son houppier, et vient caresser mes rêveries. Si on venait à l'abattre, ce serait un drame, on ferait un épouvantable trou dans ma tête, un vide que je mettrais du temps à combler. On ne colmate pas si aisément la brèche que peut faire un séquoia géant dans un paysage intérieur.
Le frustré se dit en substance ceci:
- Je m’appelle Clovis Pouille. Je suis douanier dans un aéroport. Je suis méchant. Je suis méchant, parce que je suis frustré. Ça n’a rien à voir avec ma profession. Je suis frustré de naissance. Mais mon travail m’offre certaines compensations. Je peux abuser de mon pouvoir. Je sais. Je suis un nuisible. C’est minable. Et comme je sais que c’est ce que vous pensez de moi, j’aurai encore plus de plaisir à vous pourrir la vie et à vous obliger à vous plier à mes petits caprices si vous veniez à passer par mon rayon X. J’ai un talent particulier pour repérer les gens sans histoire, qui ont des bagages sans explosif, et qui s’apprêtent à passer la porte de mon fief de nain. Quand l’envie me prend, comme le chien se gratte, j’arrête l’un d’entre eux pour le faire payer d’avoir l’air heureux, voire pire, amoureux. Je lui dépiaute sa valise de fond en comble. Pour l’humilier, j’expose ses affaires les plus intimes devant tout le monde. Je jubile lorsque je le vois sourdement enrager, que je le sens me maudire et cependant être contraint au silence, car il sait que j’ai la possibilité de lui faire manquer son vol ou de le soumettre à une fouille corporelle. Je me sens considéré et respecté. Et puis, ça me dédommage de toutes les claques que ma mère m’a données.
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- Je m’appelle Clovis Pouille. Je suis douanier dans un aéroport. Je suis méchant. Je suis méchant, parce que je suis frustré. Ça n’a rien à voir avec ma profession. Je suis frustré de naissance. Mais mon travail m’offre certaines compensations. Je peux abuser de mon pouvoir. Je sais. Je suis un nuisible. C’est minable. Et comme je sais que c’est ce que vous pensez de moi, j’aurai encore plus de plaisir à vous pourrir la vie et à vous obliger à vous plier à mes petits caprices si vous veniez à passer par mon rayon X. J’ai un talent particulier pour repérer les gens sans histoire, qui ont des bagages sans explosif, et qui s’apprêtent à passer la porte de mon fief de nain. Quand l’envie me prend, comme le chien se gratte, j’arrête l’un d’entre eux pour le faire payer d’avoir l’air heureux, voire pire, amoureux. Je lui dépiaute sa valise de fond en comble. Pour l’humilier, j’expose ses affaires les plus intimes devant tout le monde. Je jubile lorsque je le vois sourdement enrager, que je le sens me maudire et cependant être contraint au silence, car il sait que j’ai la possibilité de lui faire manquer son vol ou de le soumettre à une fouille corporelle. Je me sens considéré et respecté. Et puis, ça me dédommage de toutes les claques que ma mère m’a données.
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Abus de pouvoir
Pour Dominique et Ariane
- Je m’appelle Clovis Pouille. Je suis douanier dans un aéroport. Je suis méchant. Je suis méchant, parce que je suis frustré. Ça n’a rien à voir avec ma profession. Je suis frustré de naissance. Mais mon travail m’offre certaines compensations. Je peux abuser de mon pouvoir. Je sais. Je suis un nuisible. C’est minable. Et comme je sais que c’est ce que vous pensez de moi, j’aurai encore plus de plaisir à vous pourrir la vie et à vous obliger à vous plier à mes petits caprices si vous veniez à passer par mon rayon X. J’ai un talent particulier pour repérer les gens sans histoire, qui ont des bagages sans explosif, et qui s’apprêtent à passer la porte de mon fief de nain. Quand l’envie me prend, comme le chien se gratte, j’arrête l’un d’entre eux pour le faire payer d’avoir l’air heureux, voire pire, amoureux. Je lui dépiaute sa valise de fond en comble. Pour l’humilier, j’expose ses affaires les plus intimes devant tout le monde. Je jubile lorsque je le vois sourdement enrager, que je le sens me maudire et cependant être contraint au silence, car il sait que j’ai la possibilité de lui faire manquer son vol ou de le soumettre à une fouille corporelle. Je me sens considéré et respecté. Et puis, ça me dédommage de toutes les claques que ma mère m’a données.
Vous vous imaginez certainement que j’affabule en rédigeant ce petit monologue? Détrompez-vous. Clovis Pouille, je l’ai rencontré, pas plus tard que le mois dernier, à l’aéroport Schönefeld de Berlin. Il était entouré de quatre autres douaniers, tout aussi acariâtres. Mais avant d’avoir affaire à lui, j’eus tout d’abord le plaisir de rencontrer sa collègue, dont l’absence de féminité s’accordait parfaitement avec son uniforme. Comme je déposais ma lourde valise sur le tapis de la caisse à rayon X, elle me dit dans un allemand cassant:
- Pas dans ce sens.
Je la retournais, mais ceci ne lui convenait toujours pas et elle ajouta:
- La poignée, tournée vers moi.
Je m’exécutais, m’imaginant que ceci devait correspondre à l’alignement des astres. Puis, je passais de l’autre côté par le portique où m’attendait Herr Pouille, affalé sur sa chaise. La mobilité de ses yeux tranchait avec le reste de son corps, totalement inerte. Je récupérais ma valise et, à ma suite, le couple d’amis avec lequel je voyageais fit de même. Mais soudainement la situation se corsa. Herr Pouille se mit à beugler de manière tout à fait inattendue et autoritaire:
- Stop! Vous ne devez pas faire ça!
Nous n’étions pas certains de ce qu’il signifiait par ça. Faisait-il référence à la valise qui avait été récupérée trop tôt? Au Ça de Groddeck? Ou à une fâcheuse coïncidence entre un relent gastrique et la tête de mes amis qui ne lui revenait pas? Cette seconde hypothèse nous parut la plus probable, d’autant qu’aucune indication ni autre signalétique n’indiquaient aux voyageurs la marche à suivre. Et ce n’était pas le cerbère qui allait avoir l’amabilité de nous aider. Cependant, nous n’avons pas osé lui soumettre notre interprétation. Nous sentions que nous avions assez peu d’affinités avec cet énergumène et que ce n’était vraiment pas le moment de l’énerver: il venait d’exiger que mes amis vident intégralement leur valise. Simulant l’agacement - mais nous n’étions pas dupes, il savourait sa toute-puissance. Il pointait du doigt les affaires qu’il voulait voir dépliées, sans regarder ses interlocuteurs, et tout en continuant à discuter avec son collègue, manière de faire comprendre aux malheureux qu’ils étaient à sa merci, qu’ils les considérait comme moins que rien, et qu’il estimait ne leur devoir aucun égard.
Mais soudain, tandis que le contrôle se poursuivait, une femme sortit de la file d’attente qui s’allongeait, et prit à parti Herr Pouille avec une faconde qui nous mit du baume au cœur:
- C’est précisément là où le bât blesse avec toi, Clovis Pouille, lui lança-t-elle. Qu’il nous faille nous soumettre à tes contrôles te donne un devoir: celui d’avoir un minimum d’égards pour l’être humain qui se tient en face de toi. Que tu sois médecin, douanier, ou videur d’une boîte de nuit, je ne te reconnais pas le droit de nous mépriser et encore moins d’abuser de ton pouvoir. Nous refusons d’obéir au diktat de tes humeurs. Nous attendons que tu nous respectes, comme nous te respectons, et que tu nous parles avec gentillesse. Oui, la gentillesse, tu devrais l’essayer, elle peut faciliter la vie, à commencer par la tienne. Tu vois des milliers de passagers par jour, dis-tu? Moi je pense au contraire que l’épaisse croûte de routine qui recouvre tes paupières ne te permet plus d’en voir aucun. Pour toi, nous ne sommes que des ombres qui défilent sur l’écran morne de tes journées. Nous avons les mêmes tronches de squelettes verdâtres sur fond noir que les valises que tu inspectes sur ton écran. Tu ne vois que des cadavres, de l’os, aucune chair humaine, et ne parlons pas d’un visage! Je ne doute pas qu’un contact quotidien aussi massif avec l’espèce humaine soit une épreuve, de celles qui forgent des Saintes et des Saints. Tu ne me crois pas? Va faire un tour dans le centre commercial où je fais mes achats chaque semaine. Nous ne te blâmerons pas de serrer la vis à l’impudent qui manque à la politesse que tu es en droit d’attendre. Nous savons que les lieux publics ont la propriété étonnante de produire des idiots avec des individus pourtant parfaitement sains d’esprit. Mais précisément, parce que certains s’égarent, ton métier devrait te rendre encore plus vigilant, toi, le berger de l’aéroport, qui a la responsabilité de regrouper le troupeau vers le quai d’embarquement et qui veille à sa sécurité. Et maintenant que j’y songe, je trouve que tu aurais tout à gagner à porter un poncho et un grand chapeau. Tu aurais l’air plus sympathique qu’avec ce costume des forces dites “de l’ordre”. Et on se souviendrait de toi comme d’une rencontre surprenante et joviale sur les chemins qui mènent au ciel.
Il me serait difficile de décrire la stupeur qui se lisait sur le visage du douanier. Il était évident que les propos de la femme venaient de créer un court-circuit dans le pudding gris qui lui tenait lieu de cerveau, et qu’ils étaient en train de répertorier les représailles possibles. Sur le coup, j’eus même peur qu’il dégaine son revolver pour l’abattre. Mais le pauvre Herr Pouille, ce n’était décidément pas son jour. Alors qu’il s’avançait avec fureur vers la rebelle pour la mater, nous entendîmes quelqu’un dire:
- Mais quelle excellente idée vous venez de me donner chère Madame!
Complètement dépassé Pouille sortit sa matraque mais, au moment où il allait frapper, il fut comme foudroyé, et son bras resta paralysé en l’air. Je compris la raison de ce brusque revirement lorsque je l’entendis balbutier:
- Monsieur le Directeur...
Ce dernier, sans broncher, lui rétorqua:
- Cette Dame a raison, mon pauvre Pouille. Vous êtes décidément quelqu’un de très désagréable.
Puis, se tournant vers elle, il ajouta:
- Oui, votre idée est excellente et je vais aussitôt faire une directive dans ce sens afin que tout notre personnel change d’uniforme. Ce sera un excellent coup de pub pour mon aéroport. Et j’offrirai une prime annuelle aux employés qui jouent de la flûte de pan.
Je conseille aux voyageurs qui se rendent à l’aéroport de Berlin de ne pas manquer ce spectacle pour le moins étonnant. Et, si l’envie vous en dit, entre une currywurst et votre prochain vol, allez voir le troupeau de lamas dans le champ qui jouxte le terminal A. Il paraît que le berger qui s’en occupe n’est autre que Herr Pouille lui-même. Le Directeur a jugé bon de lui confier cette tâche, car les lamas n’hésitent pas à lui cracher au visage dès qu’ils en ont envie.
Dans un grand magasin, au rayon lingerie - Sous-vêtements (pour adulte) Hello Kitty.
Questions:
- une femme qui achète ce genre de lingerie est-elle en pleine possession de ses moyens? Tente-t-elle une fuite vers un Eldorado de fillette à jamais perdu?
- l'homme qui apprécie de voir sa femme porter des sous-vêtements sur lesquels se trouve une petite chatte blanche japonaise avec un ruban sur la tête présente-t-il des symptômes graves qui nécessiteraient une hospitalisation rapide?
Questions:
- une femme qui achète ce genre de lingerie est-elle en pleine possession de ses moyens? Tente-t-elle une fuite vers un Eldorado de fillette à jamais perdu?
- l'homme qui apprécie de voir sa femme porter des sous-vêtements sur lesquels se trouve une petite chatte blanche japonaise avec un ruban sur la tête présente-t-il des symptômes graves qui nécessiteraient une hospitalisation rapide?
Quand on me demande si je suis ou non «croyant», j'ai l'impression qu'on me demande si je réponds une norme ISO. Histoire qu'on puisse m'étiqueter une fois pour toute comme un poulet de batterie. Pourtant, «croire» est un si beau verbe, un verbe de confiance, indissociable de tout amour. Alors en faire une appellation contrôlée, très peu pour moi.
Toujours avec Erri de Luca, cette jolie remarque au sujet de la réaction de Moïse qui, voyant le buisson en feu, se demande comment il est possible qu'il ne se consume pas:
«La chose qui frappe le plus son observation n'est pas la silhouette qui se dresse dans le feu, mais la résistance de l'arbuste à l'incendie: "Pourquoi ne brûlera pas le buisson?" (Ex 3,3). Telle est la question de Moïse, vraiment la dernière qui sera venue à l'esprit de n'importe qui comme moi.» (Noyau d'Olive, éditions Folio, p. 69)
Je suis bien d'accord. D'autant que moi, saisi d'effroi, je serais resté paralysé. (C'est certainement pour cette raison d'ailleurs qu'aucune révélation ne m'a pas été faite). Etonnante confiance de Moïse.
Je suis bien d'accord. D'autant que moi, saisi d'effroi, je serais resté paralysé. (C'est certainement pour cette raison d'ailleurs qu'aucune révélation ne m'a pas été faite). Etonnante confiance de Moïse.
Chaque matin à l'aube, Erri de Luca traduit un passage de l'Ancien Testament. Pour lui, c'est une manière de se mettre en route et à l'écoute de la journée à venir. Voici ce qu'il écrit dans son petit livre Noyau d'Olive:
«Lire les Saintes Écritures, c'est obéir à une priorité d'écoute. J'inaugure mes réveils par une poignée de vers, et le cours de la journée prend ainsi son fil initiateur. Je peux ensuite déraper le reste du temps au fil des vétilles de mes occupations. En attendant, j'ai retenu pour moi un acompte de mots durs, un noyau d'olive à retourner dans ma bouche.»
«Lire les Saintes Écritures, c'est obéir à une priorité d'écoute. J'inaugure mes réveils par une poignée de vers, et le cours de la journée prend ainsi son fil initiateur. Je peux ensuite déraper le reste du temps au fil des vétilles de mes occupations. En attendant, j'ai retenu pour moi un acompte de mots durs, un noyau d'olive à retourner dans ma bouche.»
On dit que les gens qui n'ont rien à se dire parle de la pluie et du beau temps. Mais parfois, on ne se connaît pas assez pour se dire autre chose et à travers la manière de parler de ce temps qu'il fait, de la moiteur d'un soleil de juillet après une averse, d'un ciel tragique d'octobre, d'une lumière d'or d'automne, comme chacun se révèle et exprime sa manière d'être au monde. Le choix des mots, l'intonation aussi, un geste qui montre le ciel, autant de choses qui manifestent la qualité d'un baromètre intime. Les gens qui parlent bien du temps qu'il fait témoignent de leur faculté à être présent à la vie qui est là, à portée de main.
Chez ma grand-mère, la salade verte est toujours un prétexte pour me goinfrer de sa sauce. Sa sauce... Un des mythes fondateurs de mon enfance. Pourtant, elle m'en a donné la recette l'autre jour, et il n'y avait aucun ingrédient magique, si ce n'est, peut-être, que c'est la sauce à salade de ma grand-mère.
Instrumentalisation du corps à des fins publicitaires: l'homme-sandwich a encore de beaux jours devant lui. Enfin, l'homme... La boulangère porte un t-shirt avec une baguette de pain imprimée entre ses seins. Sur celui de la coiffeuse il est écrit "T'y coupe pas!". A quand la contractuelle au décolleté pigeonnant dans la fente duquel l'usager mâle pourra glisser sa pièce de monnaie?
Nous comprenons beaucoup plus de choses que ce que nous pensons pouvoir rationnellement comprendre. Nous sommes beaucoup plus vaste que cette frêle cime que nous nommons «raison» et à laquelle nous avons délégué le droit tyrannique de nous dire ce qui peut ou non être compris. J'ai la conviction que quelque chose en nous pense beaucoup mieux que nous ne pensons penser. Comprends beaucoup mieux que nous ne pouvons comprendre. Il s'agit juste de ne pas faire obstacle.
«D'une manière générale, je préfère que les gens ne s'écartent pas de la religion qui fait partie de leur culture et qu'ils fassent l'expérience de la valeur de leur propre tradition religieuse.» (Le Dalaï-Lama)
Faire l'expérience d'une religion, la vivre, l'essayer comme le disait Théodore Monod. Plutôt que de faire du tourisme spirituel.
Faire l'expérience d'une religion, la vivre, l'essayer comme le disait Théodore Monod. Plutôt que de faire du tourisme spirituel.
Prenez une tomate. Demandez à un publicitaire payé pour ça de l'emballer dans un papier sur lequel il aura fait un graphisme fichtrement séduisant. Et vendez le tout comme un produit cosmétique. Miracle! Les femmes l'achètent! (Et les hommes ne tarderont pas à suivre, ils ont toujours une longueur de retard pour prendre soin d'eux, comme si de l'eau et du savon de Marseille pouvait suffire!) Et pourquoi est-ce que les femmes l'achètent? Parce qu'elles croient de plus en plus fermement, l'âge venant, qu'une citrouille peut se transformer en carrosse. Même si elles ne sont pas dupes et qu'elle savent bien qu'en s'écrasant une tomate du marché sur le visage, l'effet serait exactement le même. A la différence qu'au marché, on emballe la tomate dans du papier sans image, et sans vous raconter des salades.
Oui, le pouvoir de l'image est diaboliquement miraculeux!
Oui, le pouvoir de l'image est diaboliquement miraculeux!
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J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du maga...



