Je lis l'épisode du Christ qui marche sur l'eau devant ses disciples effarés, comme une facétie de Jésus. Manière pour lui de dire aux apôtres:
- Mais que faut-il encore que je fasse pour que vous ouvriez vos yeux et voir des choses qui, elles, sont bien plus miraculeuses que si je passais dans le ciel sur un éléphant volant? Des merveilles qui gisent au creux de vos coeurs, de vos vies, de votre quotidien.
"Ne vous occupez pas de l'individu, juste de l'être comme disait Ramuz." (Georges Haldas)
L'être, c'est ce qui peut être partagé avec d'autres, au-delà de tout particularisme. L'être, c'est soi rendu partageable et assimilable par d'autres. Rien à voir avec les petits bobos et les douleurs de dos ou les petits soucis locaux de chacun pour qui n'intéresse pas autrui et qui sont à la charge de chacun.
Georges Haldas, 92 ans - Certains critiques littéraires et autres voraces des macchabées affûtent déjà leur plume aux larmes du souvenir, j'en suis sûr, alors que lui, il est bien vivant, au Petit-Mont, et a encore tant à échanger avec qui vient le voir - et avec une vaillance et une vivacité d'esprit déconcertantes.
Heureusement que je n'ai pas décroché de la deuxième partie du livre de Frédéric Gros, Marcher, une philosophie: soudain on franchit un col qui a nom Thoreau, et il nous livre de belles pages, sur ce grand marcheur américain, sur Gandhi et l'importance de la marche dans sa lutte pour l'indépendance, sur les cyniques, sur la différence entre une promenade des champs et une promenade des villes (deux exercices très différents).
Avec quelques jolies anecdotes:
"On raconte que, les derniers jours, un prêtre était venu au chevet de Thoreau mourant, pour lui apporter les consolations de la religion en évoquant l'autre monde, l'au-delà. A quoi, Thoreau, souriant faiblement, aurait répondu: S'il vous plaît, un seul monde à la fois. "(p. 143).
"Un jour Diogène voit, à la fontaine, un enfant se servant pour boire des paumes assemblées de ses deux mains. Le Cynique s'arrête net, sidéré, et déclare: Diogène, tu as trouvé plus fort que toi. Alors, il extraie de sa maigre besace un gobelet de bois et le jette loin de lui, avec un sourire de triomphe. Heureux, car il a encore trouvé de quoi se délester." (p. 187)
Ou encore quelques réflexions d'une belle acuité:
"La discipline, c'est l'impossible conquis par la répétition obstinée du possible." (p 216, à propos de Kant qui alla toute sa vie au rythme de son pas, c'est-à-dire une page par jour, pour donner l'oeuvre qu'on lui connaît... une page par jour, tous les jours).
"Marcher, c'est le bon rythme pour comprendre, se sentir proche." (p. 268).
Le savoureux de cet ouvrage, c'est d'avoir su nous parler de marcheurs inspirés (Nietzsche, Rousseau, Thoreau, Gandhi, Kant, les pélerins) et de les avoir observés à la mesure du pas, d'un simple pas, que tout un chacun est en mesure de faire.
Dans ce livre, Marcher, une philosophie, de Frédéric Gros, que je traverse avec un peu de regret comme une plaine un peu vide, soudain cette note lumineuse au sujet de Thoreau:
"Cette confiance a sa source encore dans les énergies du matin. Thoreau, dans toute son oeuvre, veut croire aux matins, ou plutôt: c'est le matin qui fait croire. Il faut toujours partir à l'aube quand on marche. Pour accompagner le lever du jour. Et dans cette heure indécise, bleue, on ressent comme les balbutiements de la présence. Marcher le matin, c'est rencontrer la pauvreté de notre volonté, au sens où vouloir est le contraire d'accompagner. Je veux dire que suivre pas à pas un matin qui se lève, c'est tout sauf un arrachage brusque, une volte-face brutale, une décision. L'évidence du jour s'impose lentement. Bientôt le soleil sera levé et tout commencera. Les duretés de conversions volontaires, solennelles, bavardes, trahissent leur fragilité. Le jour ne commence jamais comme un acte de volonté: il se lève dans une certitude sans inquiétude. Marcher le matin, c'est comprendre la force des commencements naturels.
La santé se mesure à l'amour du matin. (Thoreau) " (page 136).
Cette page est magnifique, et cette très précise notation en particulier: "Les duretés de conversions volontaires, solennelles, bavardes, trahissent leur fragilité." Oui, les levées d'aube en nous ne se forcent pas, elles s'accompagnent.
On a fait notre espèce sans fourrure, sans croc ni griffe, totalement précaire, incapable de s'adapter et de survivre dans son environnement naturel tandis qu'un renardeau y parvient - combien d'entre nous, nus, en pleine hiver, survivraient? Alors concrètement, notre valeur ajoutée, si elle n'est pas au moins humaine, c'est quoi?
La leçon de Fontenay

Pour Michael
Quelques impressions d'une rencontre récente avec une vieille Dame austère et une Vierge au tendre sourire.
Fontenay, c'est un lieu qui s'écoute. "Tu veux voir? Ecoute d'abord. L'ouïe est un degré pour parvenir à la vision" écrivait Saint Bernard. La première musique de Fontenay, c'est celle de l'eau qui s'écoule, tonifiante, fraîche, abondante. Manière de baptême. On commence par s'immerger aux chants des sources. Venir à Fontenay, c'est s'imprégner. Ici, tout se tient ensemble - le végétal, la pierre et l'eau - pour faire naître les dispositions intérieures les plus favorables.
Fontenay, c'est un fait de nature inspiré. Les moines ont su choisir l'emplacement le plus adéquat pour y bâtir l'abbaye, le lieu où elle croîtrait le plus mélodieusement, à l'image du grand platane qui trône au milieu des bâtisses. L'extérieur de l'abbatiale - l'église principale de l'abbaye - est totalement dépouillée: les contours ne laissent place à aucune fantaisie, les lignes sont franches: c'est l'extérieur de la coquille. En y pénétrant, je découvre l'intérieur d'un bâtiment que les arches étirent vers le haut, avec de clairs vitraux qui laissent abondamment pénétrer la lumière. Le sol est recouvert d'une fine terre gravillonneuse, comme celle d'un sablier, qui fait crisser mes pas. En approchant de la nef, sur la gauche, légèrement en retrait, une belle surprise m'attend: une vierge de pierre tendre et souriante, haute de deux mètres qui tient un enfant rieur dans ses bras. Cette note de tendresse infléchit la sévérité de ce haut lieu de spiritualité masculine. Et si c'était autour de cette sibylle chrétienne, terre d'accueil d'une parole féconde, que tout Fontenay venait à s'éclairer? A partir de ce sourire qui se reflète dans la pierre d'une douce couleur jaune soleil. J'aime croire que Fontenay est féconde, parce qu'elle est la rencontre de l'eau et de la nature, de la pierre - si douce au toucher - et de la prière, de la rigueur et de la tendresse.
Les moines bâtisseurs ont voulu que leur abbaye puisse accueillir le plus de ciel possible. Ils ne souhaitaient pas donner des enseignements à lire sur les frontispices, faire des gargouilles monstrueuses ou du cathédralesque. Ils ont sculpté à l'envers, c'est-à-dire qu'ils ont médité sur l'art de façonner la matière de l'intérieur, de la creuser intimement pour que les prières et les chants qui s'élèvent du coeur des hommes soient les plus limpides et les plus purs. Fontenay n'est pas un lieu à voir, mais à sentir. C'est le mariage de la plus grande rigueur, de la plus grande sobriété avec l'eau, le silence, la fraîcheur d'un mois de décembre. C'est la juste complicité d'une abbaye-père entourée de toute part par l'eau-mère - cette eau qui permettra à l'abbaye d'être une industrie prospère.
Fontenay me convie à faire sienne la confiance qu'elle a dans ses sources: me sera donné ce qui doit l'être, selon ma capacité à faire la place adéquate dans ma vie pour l'accueillir. "Dis-moi le vide que tu fais en toi, et je te dirai ce que tu recevras". Le chant se déploie à la mesure de l'espace qui lui est fait. Etre disponible pour être comblé. Se dépouiller pour s'enrichir. "Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux" (Matthieu, 5-3). Si mon escarcelle - mon esprit - est pleine de babioles inutiles, je ne verrai pas le plus petit coin de ciel bleu. Si mes fontaines ne s'emplissent pas, c'est que je m'y prends mal, que je ne sais pas faire fructifier mes ressources.
Je pressentais que ce que j'éprouverais à Fontenay me permettrait d'exercer ma qualité de présence aux êtres et aux choses. "S'il y avait pour moi une sagesse, ce serait l'art d'être pleinement là, avec une attention soutenue et contenue" (Christian Bobin). Fontenay est une oeuvre de présence. C'est un poème de la justesse, une leçon d'orthopédie spirituelle, une géométrie de la sensibilité que je peux m'approprier et faire mienne. J'ai pu approfondir la définition d'un mot qui m'est cher: la verticalité. La verticalité, c'est le propre de l'homme. C'est une posture et un équilibre. "La posture empêche l'imposture" écrivait le moine bouddhiste Taisen Deshimaru. Toute la rigueur de Fontenay me somme de me tenir droit. Se tenir droit, c'est vertébral et mental. Dans l'abbaye ou le cloître, je me suis senti dans une très ancienne école, avec un vieux maître qui me disait de me redresser. Il s'agit de faire effort pour s'équilibrer intérieurement, pour gagner en acuité, en finesse, en sensibilité. Et me viennent ces mots de Léon-Paul Fargue "Si j'avais quelque jeune disciple à former, je me contenterais probablement de lui murmurer ces seuls mots: sensible... s'acharner à être sensible, infiniment sensible, infiniment réceptif. Toujours en état d'osmose. Arriver à n'avoir plus besoin de regarder pour voir." Mes maîtres d'aplomb se retrouvent à Fontenay. Ils m'enseignent le bon équilibre du coeur qui s'acquiert par une juste tenue de soi entre la terre et le ciel. Trop vers le haut, on s'ennuage. Trop vers la terre, on s'enlise. Centré, on éprouve la réunion de soi avec tout ce qui fait notre vie. Fontenay me resitue et me restitue à moi-même, m'accorde comme le ferait un luthier. Il suffit d'écouter et de regarder.
Je suis reparti comblé d'une joie légère. Aujourd'hui, elle a pris une forme qui se nomme Fontenay. Demain, ce sera Fargue, Bobin, Bachelard ou encore Bach, Hildegarde de Bigen, une conversation avec un ami, un parent cher, la contemplation d'un visage aimé, un beau livre, une scène de vie saisie à la dérobée: tout se tient. Les correspondances sont claires. Je ne vois aucune clôture entre Fontenay et la vie quotidienne. C'est un lieu où la méditation se fait simplement plus grave et plus intense, pour que tinte une note d'or dans le tissu du jour.
- Un pas de plus -
Le pas du moine.
Christian Bobin, La lumière du monde, Gallimard, 2001.
Léon-Paul Fargue, Le piéton de Paris, Imaginaire Gallimard 1932
Et surtout le sublime ouvrage de Georges Duby sur l'art cistercien.
Tombé par hasard sur les "Entretiens sur la prière" de Journet... tombé tout court. Il se demande avec une franchise déconcertante comment il se fait qu'au XXè siècle, tant de régions du monde n'ont pas été encore évangélisée ou, il explique qu'une mère qui perd son enfant malgré ses prières doit l'accepter, car le Seigneur en a décidé ainsi. Stu-pé-fiant.
On ne compte plus les livres et revues qui parlent de "faire le vide", "se libérer". Pour ma part, vu le bric-à-brac qui nous compose, j'utiliserai plus modestement des verbes comme "raboter", "dégauchir". Mais évidemment, voir écrit sur la page de couverture d'un magazine tendance "Dégauchissez votre psychisme pour les fêtes", ce n'est pas très vendeur.
Je tiens entre mes mains un livre de Frédéric Gros, professeur de philosophie, qui s'intitule Marcher, une philosophie. Un beau livre, épais, avec une couverture bleue, paru aux Carnets Nord. Je l'ai entrouvert comme un enfant qui va chaparder un bonbon auquel il n'a pas encore droit. C'est délicieux.
J'ai longtemps refusé de lire quoi que ce soit sur la marche. C'est quelque chose de trop important pour moi pour en faire des idées. Mais là, je sens que je vais être ravi. Alors je finis à folle allure mon livre de Bobin - La folle allure, à lire, absolument. Et je vais m'approcher de Noël en marchant. La nature m'a fait un beau cocon blanc de lecture, un vaccin mal fait me cloue à la maison. Toutes les conditions sont réunies.
J'ai besoin de lire des auteurs qui m'offrent de faire le pas suivant, qui me donne une prise pour poursuivre ma réflexion. D'où peut-être ma difficulté avec Gaston Bachelard: je m'abîme dans la lecture, je ne trouve pas de point d'appui, c'est trop tendre. Oui, c'est peut-être cela. La tendresse maternelle de Gaston Bachelard est étouffante. C'est une plume qui manque de père.
Peut-être est-ce aussi dû à mon incapacité de vivres les images qu'il sonde en toute gratuité, de les savourer dans leur plénitude, sans chercher à les posséder.
Ou est-ce par crainte, l'ayant lu, de me demander: "Mais face à une si belle écriture, qu'as-tu, toi, à ajouter?"
La lecture de Gaston Bachelard m'est quasiment impossible. Chacune de ses phrases m'absorbent par un surplus de poésie, un surplus d'intimité et favorise la levée de tant d'images profondes. Je pourrais y rester toute la journée.
"On a toujours à gagner à donner aux objets familiers l'amitié attentive qu'ils méritent."(in La flamme d'une chandelle, p. 91) ... l'amitié attentive.
Ou encore:
"Le mot d'un poète, parce qu'il touche juste, ébranle les couches profondes de notre être." (in La poétique de l'espace, p. 30).
Où voulez-vous aller après avoir lu des phrases aussi justement belle?
J'ai une très haute idée du mot "vie", même si c'est un montage à la Monsieur Hulot, fait de bric et de broc, bien souvent, un sacré bazar, avec une myriades de pensées et de sentiments hétéroclites, au milieu desquels on est bien souvent un peu paumés, admettons-le, où rien, mais alors rien n'est vraiment bien organisé, où nos aspirations les plus brillantes s'écroulent en moins de temps qu'il ne faut pour les énoncer, bref, où ça vit et c'est bien pour ça que j'en ai une haute idée.
"J'ai décidé d'être heureux, parce que c'est bon pour la santé." (Voltaire)
Voilà une définition du bonheur qui m'a d'abord profondément agacée par son égocentrisme. Une joie qui n'est pas partagée n'a pour moi aucun sens! Puis, après réflexion, j'ai pensé qu'il pouvait être bon d'abord d'éprouver le bien être qu'on a d'être heureux pour soi, nonchalant d'autrui et de tout moralisme pleurnichard et coupable. C'est en éprouvant une saine joie dans nos artères et nos viscères qu'elle pourra être contagieuse.
Idée pour l'éducation d'un adolescent - Le mettre dans des contextes favorables, des situations où il pourra croître par le contact avec d'autres, avec des situations, des responsabilités, des motivations. D'autant que les parents étant souvent, durant cette période, ceux que l'adolescent ne peut plus voir ni entendre, il convient qu'il trouve avec tact un moyen de continuer à être tuteur sans être tueur, en empêchant le mûrissement de se faire par un surplus de présence qui fige le jeune adulte et le pousse à fuir.
J'ai beaucoup aimé la remarque de ce père, ce matin dans le bus. qui disait que le professeur de physique de son fils était un "petit enseignant", car il ne s'était pas rendu compte que son enfant faisait les exercices, mais sans les comprendre. Qu'il parvenait à les répéter mécaniquement si le contexte ne différait pas trop, mais qu'il n'avait pas réussi à s'approprier le sens, l'esprit de la formule physique, juste la lettre.
Le souci de l'enseignant, c'est précisément de permettre à un élève de pouvoir s'apprivoiser un savoir, se l'approprier, l'incorporer, pour en faire une liberté sur laquelle s'appuyer. Apprendre, c'est acquérir un savoir à partir duquel on envisage une question, un problème. La question n'est pas de savoir, mais de se nourrir de ce savoir pour penser.
Je fais partie des gens qui sont pour la taxe poubelle, dans la mesure où je me contrefiche de trier mes poubelles ou de ramasser les crottes de mon chien. J'estime d'ailleurs que c'est très luxueux de s'occuper des sels d'un clébard quand, dans le quartier où je vis, je suis quasiment sûr qu'il y a une ou deux vieilles dames qui crèvent de solitude et qui ont urgemment besoin d'une présence. Simplement d'une présence. Alors, si on veut que je développe une quelconque fibre écologique, dans mon cas, il n'y aura pas d'autres moyens que de me taxer. Et je ne me rebellerai pas, trouvant par ailleurs l'initiative tout à fait pertinente et citoyenne. Seul le joug enjoint le boeuf à creuser son sillon.
Les chants grégoriens, cisterciens, les cantates de Bach peuvent s'écouter en boucle, indéfiniment, tant ils se renouvellent à chaque écoute, au point qu'on en vient à ne plus les entendre, mais qu'ils continuent à travailler notre fond humain et à creuser un sillon de bienveillance. J'écoute depuis une semaine bientôt les Sponsa regis de Hildegard de Bingen sans me lasser.
Ces deux collégiennes qui papotent dans le bus. La manière dont chacune s'exprime est frappante. L'une, grande clarté, précise et une bonne capacité de synthèse. Tandis que l'autre est brouillonne, confuse et ne trouve pas ses mots. Effondrée, elle s'inquiète du poids qu'elle a pris alors que sa camarade, avec beaucoup d'intelligence, la rassure en lui disant qu'il ne faut pas se fier aux balances qui n'indiquent jamais deux fois le même poids. Et grâce à son tact, je vois que l'autre est effectivement rassurée et se détend gentiment.
Surprise sur le camion poubelle. L'éboueur, que je prenais pour un éboueur, accroché derrière le camion, par un petit matin bien froid, grosse veste orange, gros bonnet, est en fait une charmante éboueuse, comme me l'a signalé un petit bout de queue de cheval. Je déroule la pelote, la silhouette n'est pas celle d'un costaud, ni la gestuelle, et le doux visage est bien celui d'une femme, qui discute avec son collègue. Qu'est-ce qui a bien pu la mener sur cette petite nacelle voguant sur l'océan de nos ordures?
Magnifique note sur l'amitié et l'amour, de Gustave Thibon, toujours:
"Critère de la médiocrité. - L'être médiocre accepte volontiers les demi-mesures dans l'amour ou l'amitié. Il n'a pas besoin, pour aimer d'une estime, d'une transparence totales et réciproques, d'un don de soi sans réserve: ses affections les plus chères restent imprégnées de calcul et de défiance, elles comportent toutes des portes de sorties. Il se plaît d'ailleurs dans ces demi-mesures, et ne cherche pas autre chose. La marque d'une grande âme au contraire, c'est d'étouffer dans ces liaisons mesurée, réticentes et stagnantes."
J'ajouterai que quand on est saisi par un amour, on peut tenter de s'en défier, faire tous les calculs du monde, lister les sorties de secours les plus proches, faire demi-tour, tenter de s'enfuir en vain, se convaincre qu'en fait, non, re-la-ti-vi-ser, prendre distance: on reste sans trop de secours.
Mais remarquons peut-être qu'un être médiocre qui aime à demi et qui rencontre un autre être médiocre qui aime à demi se complètent pour former un tout.
"Je n'aime pas que toi. Mais j'aime toute chose en toi, et je t'aime en toute chose. Tu n'es pas l'être qui usurpe et voile pour moi le monde, tu es le lien qui m'unit au monde. L'amour intégral exclut l'amour exclusif: je t'aime trop pour n'aimer que toi." (Gustave Thibon, L'échelle de Jacob)
Si je n'aimais que toi, je t'appauvrirais, je te réifierais et je ne nous nourrirais pas de tout ce qui vient se concentrer et se réfracter dans notre amour. C'est parce que je t'aime reliée à ce que j'aime que notre amour peut grandir et s'enrichir. Tu es le seuil à partir duquel le monde s'éclaire de toi et tu t'éclaires par lui.
Une personne handicapée s'est retrouvée par mégarde dans la fosse au ours. Mis en danger par ce dernier, le garde doit tirer sur l'ours, le blesse, on sauve le pauvre homme. Celui-ci reçoit des menaces de mort pour avoir mis en péril l'ours dans sa fosse. On traite parfois les gens moins bien que des chiens.
Les résistances sont souvent fortes, lorsqu'on propose à quelqu'un de lire les évangiles. Juste lire les évangiles. Voir ce qu'ils évoquent, ce que l'on ressent en les lisant. Aussitôt, on m'explique qu'ils ne peuvent être lus hors d'un cadre donné, hors de tout dogmatisme, que les catholiques ceci, et le pape cela, puis cette multiplication des pains, ce n'est pas possible, on a bien prouvé que ce n'est pas possible. Ca bourdonne alors même qu'on a pas encore commencé à en lire une ligne. Mais qu'est-ce que ça peut bien faire que ce soit possible ou que ce ne soit pas possible? Qu'il ait ou non existé, que la résurection, ma foi, voyez-vous... D'ailleurs, si on avait des preuves de quoi que ce soit, est-ce que le fond du message serait tellement différent?
Simplement tenir ce livre ouvert, dans ses mains ouvertes, et lire.
Je merline souvent des lapalissades, je truelle des truismes et pour cause: cette succession de mots si simples, qu'on en vient à se demander si je ne suis pas un peu attardé pour avoir besoin de les accoler ensemble, je ne les ai pas encore métabolisés. J'ai besoin de les écrire, encore, et encore, comme du grain que je dois moudre, piler, pour le rendre assimilable, incorporable avec la substance de mon être. Je dois les répéter jusqu'à que je les entende, que je les comprenne avec ma tête et mon corps.
Vu toutes les horreurs qu'on dit sur les bouledogues - ce sont des molosses; des tueurs de taureaux; leur nez est plat pour que le sang ne les aveugle pas pendant le combat - je n'arrive pas à comprendre que ce chien soit si gentil. Je le tourne et je le retourne dans tous les sens, je lui tire les oreilles, je cherche en vain sa méchanceté, je lui jette un enfant en pâture, un second, toujours rien. Je lui pique sa nourriture, je le réveille en plein sommeil: il se met à ronronner avec une sereine bonhommie. Je me demande si en fin de compte, la brute, ce n'est pas moi.
Dire de celle-ci que c'est une sainte ou de celui-ci que c'est un prophète, c'est une lâcheté. C'est une manière de mettre en quarantaine des hommes et des femmes qui ont travaillé ou qui travaillent au devenir humain, qui nous précèdent sur les chemins de la bienveillance et qui attendent bien plus que notre simple admiration béate. Leur vie est un appel pour que nous nous engagions à notre tour, selon notre talent de vie.
Faire un régime va bien au-delà d'une simple surcharge pondérale. C'est monter sur la balance de l'être pour apprendre à se connaître à sa juste mesure, corps et âme. C'est se peser et soupeser non seulement ce qui se croque, mais aussi ce qu'on ressent - et ce qu'on ne ressent pas - et qui pèse bien souvent de tout son poids dans la manière dont nous nous alimentons.
"Alexandre Jollien, philosophe de la joie", lit-on souvent. Oui, certainement. Mais pour moi, cet homme est avant tout un portier du quotidien. Oui, Alexandre Jollien, portier de son état. Il ouvre des portes et nous invite à franchir le seuil de nos résistances.
D'où peut-être la joie, parce que c'est chaque fois une petite victoire sur nous-même.
Pouvoir dire: "J'accepte d'entendre tout ce que tu peux avoir à me dire, mais je n'accepte pas le ton sur lequel tu me le dis", c'est signifier que la porte est ouverte au dialogue, mais pour que l'échange se fasse, j'ai besoin que le timbre de ta voix ait la hauteur de ce dont nous avons à discuter.
Bonne définition de la chronique par un de ses maîtres:
"Le sens profond de la chronique, telle que je la conçois, c'est de fournir à chacun, par la représentation d'éléments quotidiens de la vie, les plus quotidiens, et considérés, en général, comme dénués d'intérêt et de signification, de quoi méditer sur le sens ultime de sa vie et sur celui que, consciemment ou inconsciemment, il donne à la vie. Alimenter cette prise de conscience qui aboutit à une véritable genèse de nous-mêmes. Non dans l'effort seulement, mais le plaisir. Une fécondité liée au plaisir, comme c'est le cas dans l'acte sexuel plénier. Pour cela, grande rigueur et grande sensibilité." (Georges Haldas, Carnet 1973, 19 novembre).
On l'aura compris, rien à voir avec une dissertation de collégien.
Je regrette qu'à l'heure actuelle, ce qu'on appelle "chronique" se résume à des minutes de morale de souvent très mauvaise qualité, du réchauffé au micro-onde. Ca manque de coeur - et de poésie, quasiment aucune. Oui, chroniquer ne semble plus signifier qu'une chose: dénoncer. C'est le sachet de pensée minute.
La Poste - "Le patron du conseil d'administration prédit une quasi-disparition des correspondances écrites au profit des échanges virtuels d'ici 50 ans. Une perspective qui fera alors exploser les coûts d'acheminement."
Voilà. Le gaillard règle le compte d'un geste primordial en un coup de perspective catastrophique. Et des centaines d'emplois vont passer à la trappe. Et pourquoi ne tente-t-il rien pour que vive le courrier! Un peu de courage, que diable!
Après le passage d'un petit enfant qui lui avait tapé dessus avec un bâton, la barrière n'en finissait plus de trembler de tous ses fils. Je m'arrêtais pour la rassurer. Elle me dit que ... [+]
La barrière

Après le passage d'un petit enfant qui lui avait tapé dessus avec un bâton, la barrière n'en finissait plus de trembler de tous ses fils. Je m'arrêtais pour la rassurer. Elle me dit que j'étais bien gentil de prendre un peu de temps, que d'habitude, on ne faisait pas tant attention à elle. Elle devait avoir besoin de parler. Elle me raconta qu'elle n'avait pas toujours été une barrière à vache. Elle avait commencé sa carrière comme chaînette de menotte avant d'être transformée en fil de fer barbelé dans un pénitencier, non loin de là d'ailleurs. Elle n'avait jamais vraiment quitté la région. Un boulot astreignant, tout de même, de rester toute la journée au poteau. Je comprenais bien que c'était son essence même qui lui posait un problème, à notre barrière. Passer son temps à faire barrage, ça crée forcément des résistances. Quand je lui demandais quel était son idéal de barrière, elle me répondit, sans hésiter: muret dans un cloître, parce que c'est une réclusion inspirée.
- Mais remarquez, je suis bien heureuse là où j'ai été plantée, me dit-elle. Et puis, j'aurais pu être tourniquet dans un supermarché! Je pense que je serais devenue folle.
Elle comptait également dans sa famille une soeur qui était barrière de sécurité, un poste très bien, dans une grosse boîte. Et son mari, un gars courageux, pare-feu lui. Son cousin avait un travail plus difficile par contre: il était garde-fou. Elle avait fait son arbre généalogique et s'était même trouvé un prestigieux ancêtre vénitien qui avait été une ceinture de chasteté.
- Une herse à pertuis, quelle honte! s'exclama-t-elle, toute hérissée.
Elle avait beaucoup réfléchi sur les murs de toute sorte, qui séparent, coupent, retranchent. Elle y voyait avant tout des obstructions mentales. Elle estimait qu'il était temps de revoir la manière dont se font les traits-d'union entre chacun. Elle était convaincue que seuls ceux qui savaient poser leurs limites pouvaient s'épanouir, pour autant que ce ne soit pas des freins au dialogue. Si chacun, à partir de ce qu'il est, pouvait vraiment s'ouvrir à l'autre, alors son rôle aurait un sens non plus uniquement contraignant, mais créateur.
- Parce qu'une barrière, avant tout, c'est un repère, un point de départ à partir duquel on doit pouvoir se situer. C'est parce qu'une femme est enceinte, qu'elle peut donner la vie.
Son expression favorite était: "faire le mur". Les plus beaux moments qu'elle avait connus au pénitencier? Chaque fois qu'elle a été franchie par ceux qui s'évadaient. Elle en garde de beaux souvenirs et aussi quelques bouts de culottes arrachés.
Petite, elle avait rêvé d'être une barrière de corail ou Cordillère des Andes. Du multicolore, du gigantesque. Mais ses parents n'avaient pas eu de bien grandes ambitions pour leurs enfants. Ils les avaient un peu plantés là et ne leur avaient ouvert de perspectives. Elle s'était rebellée à l'adolescence, servant de barricades à diverses manifestations.
Elle espérait finir sa vie comme palissade ou comme charmille dans une ferme de la région et non pas comme une hérétique, sur le bûcher d'un 1er août quelconque. Cette perspective lui donnait des accès de panique.
Elle était maintenant apaisée. Il était temps que je rentre chez moi. Juste avant qu'on se quitte, elle me lança:
- Si vous allez au cirque, saluez bien mon oncle Oscar. Vous n'aurez pas de peine à le reconnaître: il est tout bariolé.
Documentaire sur les travailleuses du sexe diffusé sur Planète - J'ai rarement vu autant de tendresse, de bienveillance et de fine compréhension de l'autre que dans les témoignages de ces prostituées. La plupart d'entre elle avaient entre cinquante et soixante ans, revenaient sur le passé, leurs expériences, et une compréhension de l'homme à faire pâlir d'envie toute épouse qui viendrait à se demander pourquoi son couple est en panne.
Oui, des femmes qui ont la tête sur les épaules et une épaule, comme le disait l'une d'entre elles, c'est peut-être bien ce que recherchent beaucoup de leur clients avant tout. De la chaleur, une voix, une présence.
Pas étonnant qu'on dise couramment que c'est "le plus vieux métier du monde". Il a l'âge de nos désirs et de notre besoin de réconfort.
Il y a des gens qui se sentent le besoin irrépressible de répondre au téléphone, lorsqu'il sonne - et parfois même lorsqu'il ne sonne pas. C'est plus fort qu'eux. Ils abandonnent séance tenante ce qu'ils étaient en train de faire pour voir "C'est qui?". Comme si le fil de ce qu'ils étaient en train de faire comptait pour beurre. Comme s'ils avaient attendus de toute éternité que le téléphone sonne et que toutes leurs activités ne visaient qu'à tromper leur attente.
Pour ma part, je trouve ce comportement qui vise à courir regarder les chiffres ou le nom écrit sur un écran avant de prendre la grave décision de se coller un cornet en plastique contre le crâne pour le moins étrange. Une sonnerie de téléphone ne m'est d'aucun ordre ou aucune nécessité. Et cela n'a rien à voir avec l'affection profonde que je porte aux personnes chères qui peuvent m'appeler ou à ce pauvre vendeur qui va tenter de me fourguer de la gelée royale à la morue avant de me raccrocher au nez.
Ce qui, en nous, travaille contre nous, est toujours mécanique et peut être cerné précisément si on fait des observations adéquates. Ce qui nous assaille peut presque toujours être délimité, circonscrit. Ce sont des forces qui sont limitées comme les limites qu'elles nous imposent, en nous étouffant, en nous barrant la vue, en nous coupant de nous-même. Elles sont parfois très fortes, brutales, mais elles ne sont jamais intelligentes. Il faut parfois du temps, beaucoup de temps, parce qu'on est déstabilisé, qu'on fait un grand méli-mélo de nos difficultés et de nos émotions - et c'est bien normal.
Mais il est rassurant de savoir, qu'avec du temps et de la patience, on peut en percer les rouages, le mécanisme à répétition et riposter pour faire sauter le barrage. Quand bien même, il faudra plusieurs années pour gratter le mur à la petite cuillère avant de parvenir à y faire un trou. Chacun fait avec les moyens du bord, et on est parfois des Robinsons malhabiles sur une île entourée d'une dépression qui ne nous laisse que peu de ressources.
Oui, se rappeler que contrairement à nos possibilités de lumière, qui me paraissent infinies, les forces de nuisances sont des automates qui agissent machinalement et qu'il est à notre portée de les mettre hors service, aussi ingénieux puissent-ils paraître.
Ces lieux où quelqu'un vous dit quelque chose qui y reste accroché. Et, ensuite, chaque fois vous que vous y passez, vous vous en souvenez. Comme cette porte sur laquelle se trouve une étiquette qui me rappelle que ma petite soeur avait été étonnée que je ne sache pas si je devais la pousser ou la tirer vu que je passais par là tous les jours.
Il n'avait pas compris de quoi il parlait lorsqu'il lui avait expliqué qu'il ne pouvait pas poursuivre une relation avec cette femme, parce que la lecture ne signifiait rien pour elle, pas plus que la parole. Mais il ne mit pas long à comprendre lorsqu'il lui demanda s'il s'imaginait pouvoir partager sa vie avec quelqu'un qui pour qui les relations intimes n'avaient aucune importance.
- Comment allez-vous?"
Voilà une question que j'aime liquider séance tenante, comme Malraux ou Haldas (rien que ça!). Ne serait-ce que parce que, la plupart du temps, celui qui vous la pose ne le fait que par pure convention. Qu'ensuite, vous ne le connaissez de toute manière pas suffisamment pour venir à lui parler si ça n'allait pas. Et que nous ne vivons pas dans une société où on aime tant écouter autrui.
Ou alors j'aimerais mettre cette question en suspens, le temps de la rencontre et demander:
- Comment irons-nous après nous être rencontrés, qu'aurons-nous échangé, partagé. Qu'est-ce que vous m'aurez apporté qui me fera aller bien, qui nourrira ma joie?
"L'écriture est le doigt qui montre le miracle." (Christian Bobin).
Mais bien sûr, c'est pour cela qu'on écrit, qu'on peint, qu'on chante et qu'on s'aime, pour pointer le miracle, dire à d'autres où on l'a vu afin qu'ils puissent s'y rendre.
Et Bobin d'ajouter: "Il y aura toujours, pour sauver le monde, quelques âmes éprises de ce qu'elles ont entrevu ou cru entendre."
Il n'y a pas besoin de plus de preuves que d'avoir été effleuré pour que notre coeur s'embrase comme une tête d'allumette.
Lu sur un (grand) panneau publicitaire: "Les handicapés ne sont pas comme nous".
Ce seul message me laisse songeur. Il y aurait donc d'un côté les handicapés, et de l'autre, nous? Qu'est-ce à dire? Avant d'être handicapés, ce sont des êtres humains, des hommes, des femmes, qui souffrent d'un handicap.
Mais le message ne s'arrête pas là. Il est ensuite indiqué: "Ils relèvent des défis qui nous dépassent".
J'imagine qu'une personne handicapée qui lit ça doit aussi être dépassée. Mais qui sont ces gens qui mettent une telle pression sur les personnes handicapées? De quel droit s'amusent-elles, entre deux message sur Facebook, à écrire des messages pareils. Quel est leur but? Faire sensation? Etre lu? Oui, bien. Et après?
Ces gens ne connaissent pas la chance qu'ils ont de jouir de toutes leurs facultés. Sans quoi ils bosseraient un peu plus leurs campagnes publicitaires!
Ce grand gaillard, la quarantaine, dans sa voiture, devant la maison de ses parents. Il recule sur le petit chemin qui rejoint la route alors que sa mère s'efforce de le guider. Il ne peut s'empêcher de lui dire, sur le ton de celui qui tient tout de même à souligner qu'il n'est plus un enfant:
- C'est bon maman, tout va très bien.
Mais pour elle, ce n'est pas un adulte qui est au volant; c'est encore et toujours son petit, sur lequel elle doit viscéralement veiller, et qu'elle emportera dans toute la fraîcheur de sa jeunesse, avec elle, au paradis.
Il y a des familles ou rien n'ira jamais parce que chacun préfère aiguiser les petites querelles stériles, se draper d'orgueil, plutôt que de participer à la création de liens plus forts. Mais comment veut-on que les choses aillent mieux ici-bas si déjà, au sein d'une famille, tout n'est que discorde?
Ceci peut paraître pas très chrétien, mais il importe séance tenant d'aller secouer vigoureusement - mais alors vraiment très vigoureusement - l'être aimé qui vous fait des misères avant que ce dernier soit trop miséreux et malade pour n'être plus qu'une victime. Et encore, je dirai que dans certains cas, on peut encore aller le secouer. Quand c'est fait avec amour et égard, c'est souvent salutaire.
Affiche de Terre des Hommes, par ailleurs choquante: "Investissez dans un enfant des rues". Comme, également, ces affiches qui titrent en gros "Arrêtons de payer pour les handicapés". Mais dans quel monde vit-on pour qu'on en vienne à devoir écrire des choses pareilles afin d'espérer attirer l'attention du citoyen, de le faire réagir? On voit bien qu'il ne réagit plus, les publicitaires ayant mis à genou la langue, l'ayant fait rendre gorge pour qu'elle paye - et elle ne paye plus. De l'avoir traitée comme une fille de joie corvéable à merci, on a dépouillé la Belle de toutes ses vertus. Et que vont-ils écrire après ça?
A force de lire partout que de s'asseoir sur un coussin sans rien faire c'est formidable, on se dit que la chaise est peut-être une entrave à l'évolution de l'occident. Imaginons François Mitterrand assit en lotus dans son bureau à l'Elysée. Il aurait eu l'air moins crédible - et plus humain peut-être.
Amkoullel, l'enfant peul, d'Amadou Hampâté Bâ: moi qui pensait que c'était dans les romans russes qu'il était le plus difficile de mémoriser le nom des personnages, je me suis bien trompé.
Dans ce roman, Amadou Hampâté Bâ décrit avec quelle évidence les individus tissent des liens entre eux, c'est époustouflant. Tandis qu'en Europe, on va être bouleverser par la mort d'un ami qui laisse un orphelin, en apportant une aide circonspecte, au Mali, il sera aussitôt intégré à la famille et trouvera un nouveau père qui en prendra la responsabilité. Il y a une plasticité du lien qui doit être extrêmement rare sous nos latitudes.
"Cessez de chercher le chemin pour le trouver". A priori, on pourrait penser que ça ne veut rien dire. C'est une injonction banale, vide de sens, avec un fort relent de spiritualité de bas étage. C'est exactement le type de phrase qui ne satisfera jamais notre cerveau. Si on ne la métabolise pas, on ne peut pas la comprendre. Comme la plupart des choses importantes pour notre vie, d'ailleurs.
Je me promets toujours de lire un gros livre de philosophie ou un essai bien épais, et je me réjouis de tout ce savoir que je vais acquérir, de toute cette intelligence que je vais métaboliser.
Puis, j'y renonce avec un soulagement similaire à un gros sac de cailloux que j'aurais porté sur mon dos et je plonge dans un recueil de poèmes, léger, léger...
Jacques Vergès, seul, sur scène, dans sa pièce Serial plaideur, qui prend la défense de ce qu'il y a de plus humain en nous, de ce qu'il reste toujours, en définitive, d'humanité, en chacun. Quel qu'il soit: proscrit, assassin, renégat. Le rachat possible de tous par la parole sur la scène du procès. Superbe!
Quand on fait une activité de support, on est régulièrement confronté à des gens qui ne font pas la différence entre le service, l'outil qui leur pose problème et la personne qui leur répond. Comme si cette personne était le service et l'outil et qu'ils pouvaient donc se permettre d'être désagréable! Ainsi, ce sale type à la Migros qui s'est mis à enguirlander la caissière parce qu'il ne trouvait pas les vis qu'il voulait. Pauvre abruti!
Ecrire des aphorismes, c'est se livrer à un "art inférieur d'esprits au souffle court, un art dont certaines gens, surtout en France, ont vécu et vivent encore, en quelque sorte des pseudo-philosophes pour tables de nuit de malades [...] dont les maximes finissent par s'étaler sur tous les murs des salles d'attente des cabinets médicaux." (Thomas Bernhard, Le naufragé).
Si au moins on voyait ces aphorismes sur les murs des salles d'attente.
Une famille devrait être constituée d'êtres qui vont ensemble, comme une famille de mots. Pourtant une définition courante de la famille pourrait être : rassemblement d'êtres ayant des caractéristiques communes qui ne supportent plus d'être ensemble - bien que ressentant un manque les uns envers les autres.
Plouf!

Durant plusieurs jours, un passant attentif aurait pu voir dans les alentours des gens, munis de cartons, penchés sur les bosquets ou se faisant de grands signes en courant en tous sens. Certains, à genoux, la tête dans les fourrés, criaient: "Je le tiens, je le tiens!". Cette mobilisation trouvait son explication dans un événement ayant eu lieu la veille. Une cane, accompagnée de son cortège de canetons, déambulait fièrement jusqu'à ce qu'un "plouf" se fasse entendre. Un petit étourdi venait de passer à travers une grille de caniveau. Maman canard au désespoir, regarde son petit qui barbote dans sa prison et se met à cancaner à tout va. Ce qui ne manque pas d'attirer un autre de ses petits curieux qui passe à son tour entre les barreaux: et re-plouf. Heureusement, de bonnes âmes s'en aperçoivent. On vient, on s'active, on soulève la grille, on sauve les malheureux tandis que M'me Cane s'affole. L'un d'eux à la bonne idée de les ramener près du bord du lac pour plus de sûreté. Ceci étant fait, chacun s'en retourne, fier de cette opération canardeaux si bien menée.
Mais, pour des raisons canardantes qui continuent à m'échapper, elle revint à pas palmés, avec toute sa tribu confiante et molletonneuse, à l'endroit du drame. Et rebelote! Voilà que le même scénario se reproduit. C'est à se demander si elle ne cherche pas à s'en débarrasser. Plouf! Re-plouf! Retour des sauveteurs. On se verrait mal ne pas agir. On devient ingénieux, on cherche à sécuriser le parcours afin de protéger les petits palmipèdes d'une fin si cruelle.
Coïncidence ou ironie de sort? Quelques jours plus tard, je ne pus m'empêcher d'avoir une pensée coupable en dégustant le menu du restaurant du quartier qui proposait du magret de canard. Et cette chronique de finir sur une chute amorale en forme de plouf.
Le temps des confidents
Il est venu le temps des confidents, de ces malheureux soupirants expirant aux pieds de la Reine de la nuit de nos vingt ans. L'attente aura été longue, mais elle n'aura pas été vaine: ils auront fini par être élus. Sensibles, ils avaient découvert chez la Belle ce qui ne périt pas et que le temps ne fane pas. Attentionnés, ils auront eu les égards et la patience nécessaires pour ne pas se faire oublier. Epris enfin et avant toute chose, ils auront nourri une flamme qui n'aura fait que s'accroître pour venir réchauffer le coeur de cette Inaccessible devenue femme. C'est de ce potentiel féminin dont ils sont devenus éperdument amoureux, de sa germinescence: botanistes de l'amour, ils en ont pris soin, la protégeant, sans jamais l'étouffer, sans jamais l'importuner, recueillant ses plus précieuses confidences. Alors qu'elle consumait frénétiquement et sensuellement toute cette jeunesse qu'elle sentait s'échapper, eux cultivaient soigneusement ce qu'elle allait devenir. Prenant le contrepied de Ronsard, ils savaient qu'ils étaient les amants du temps d'après: elle n'aurait pas à le regretter, ils auraient tout à vivre plus tard. Ils savaient des choses d'elle qu'elle ne soupçonnait même pas. Précoce en âme, ils avaient vieilli trop vite. A cet instant ils n'étaient pas encore compatibles: ils boitaient leur joie et elle boudait sa singularité.Heureusement pour eux - nous tenons à un dénouement heureux - quelque chose se mettra à trifouiller le coeur de cette ballerine des discothèques comme un manque, une insatisfaction, une obscure répétition qui bat, là, lui signifiant une solitude, une aspiration qui prendra son visage: le confident discret serait-il l'amant secrètement désiré? Il ne ressemble en rien aux bellâtres dont elle fut si souvent la victime - assez consentante, nous n'en doutons pas. Et puis elle en a marre de ces mecs qui s'évaporent avec l'aube, qui lui en font baver, ces heures pendues au téléphone pour tenter de raccrocher avec ce Jules parfaitement sain, c'est-à-dire programmé pour séduire à tout va, manière de Petit Larousse sur pattes, semeur de larmes. Marre d'être attiré par un grand vide - au début, elle avait pensé que c'était une stratégie toute masculine, avant de ce rendre compte qu'il n'y avait pas l'once d'une conscience, nada. Le règne des hommes-feu, tombeurs en série illimitée est fini. Les abdos en tablette de chocolat ne sont plus assez nourrissants. Elle a eu son quota de déconvenue. Elle a décidé de ne pas passer le restant de ces jours dans une discothèque.
La discothèque, ce lieu, où le confident n'avait aucune chance de la conquérir, étant frappé d'arthrose rythmique, n'ayant pas pu suivre les cours Dalcroze, et ayant comme seul atout son verbe recouvert par des centaines de décibels boumboumique ne lui laissant aucune chance d'articuler des mots qui n'auraient de toute manière eu aucun d'impact face à cet étalon, ce roi de la jungle, ce reproducteur transpirant, ce diffuseur de phéromones ambulant. Tandis que lui, lui, dans son Orient désert, se nourrissant de symphonies pour piano, de concerti pour violons et de littérature russe n'était absolument pas profilé pour survivre dans cet environnement myologique. Face au mâle succulent, il faisait figure d'avorton. D'ailleurs, cela devait se sentir vu que les videurs à l'entrée se faisaient un plaisir de le refouler. Ces grands connaisseurs de l'âme humaine, ces psychologues-nés, sentaient instinctivement que quelque chose clochait, que d'en laisser entrer trop comme lui serait dommageable pour toute l'espèce.
Mais, dans nos régions, les hôpitaux et les médecins abondent, toute petite douleur peut être auscultée dans ces moindres manifestations, scanner, pet-scan à l'appui, chirurgie et firmes pharmaceutiques à la rescousse. Le confident - contrairement aux prévisions des videurs- a donc survécu, et sauf grand malheur - une collision fatale avec Mister Testostérone bourré sur une route de campagne au retour d'une conférence sur l'influence de Rabelais dans la littérature française - il n'a pas quitté la scène de son premier Amour. Tandis qu'elle - ENFIN! - se met en quête de l'homme-joie, l'homme-foyer. Alors, le grand retournement se produit: sa discotécale faiblesse est devenue sa force. Elle gardera certes toujours gravé dans son limbique une sorte d'époustouflement primal, javierbardemisant, du temps où les corps faisaient silex. Mais jamais personne ne l'avait ait frémir dans ses tréfonds, au coeur même de ses cellules, comme cet ami cher devenu âme en chair. Après des heures et des jours passés sur le banc, il entre enfin sur le terrain. Le confident vient de prendre corps.
Fort de cette réflexion, si je rencontrais un de ces jeunes exclus de la fièvre du samedi soir, je n'aurais qu'une chose à lui dire: sois patient. Patience est tout. Ton heure viendra, triomphale et solaire. Donne raison à ta sensibilité, ta gaucherie ou ta maladresse. Ce sont des atouts. Et mêmes si ta patience ne devait pas être récompensée, tu n'auras pas artificiellement essayé d'être un autre, tu seras resté fidèle à toi-même, ce qui t'aura permis mûrir ton devenir d'homme. Tu n'auras rien précipité ce qui t'apportera des plaisirs renouvelés à l'âge où beaucoup penseront avoir fait le tour de la question. Ici, le temps ne signifie rien. Etre amoureux, c'est ne pas calculer, ne pas avoir à compter car il n'y a qu'elle qui compte. Etre amoureux, c'est approfondir sa connaissance du visage aimé, c'est éprouver l'ivresse d'une connaissance intime d'elle qui ne s'achève jamais. Alors rends grâce aux souffrances qui sont les tiennes: elles donnent grandeur et sens à ton amour. Elles font ta valeur et seront la joie de la femme qui partagera ta vie.
Sculpture: La confidence, Jean-Baptise Carpeaux.
Merci à Rainer Maria Rilke de m'avoir soufflé la fin.
"Toutes les paroles de Jésus sont des océans de mystère, dans lesquels se dessinent peu à peu les traits de lumière. On peut comme dans ces tableaux hollandais où l'on aperçoit, quand on regarde attentivement, quantité de détails qui sortent successivement de l'ombre."
[Charles Journet, Entretiens sur la prière]
Le gars qui va au temple faire brûler son encens à deux balles, Jésus lui dit: "Mec, wake up! Si tu as un problème avec ton frère, tu chausses tes nike et tu sprint te réconcilier avec lui. Et toi, là, qui est en train de perdre du temps à enterrer les morts, suis-nous, on a une foule de taf à faire pour les vivants." Oui, un Jésus qui a le sens des priorités humaines, des urgences, tout de suite et maintenant. Alors, on s'y met?
"Contre les trop familiers
Les gens qui nous donnent leur confiance pleine et entière croient de ce fait avoir droit à la nôtre. C'est mal raisonner; les présents que l'on fait ne confèrent aucun droit." (Nietzsche)
Mais le donneur vous en voudra, vous reprochant de ne pas être é-qui-ta-ble. Ah, parce que la confiance est question d'équité?
Si le monde était un village ...
Le monde entier est un village global. Imaginons un instant que ce village soit composé de 100 habitants, il y aurait :
- 59 asiatiques
- 14 africains
- 14 américains
- 13 européens
Il y aurait également 51 femmes et 49 hommes.
On compterait 50 jeunes de moins de 25 ans.
20 personnes (uniquement des hommes), possèderaient 80% du village et de ses richesses. 1 femme seulement possèderait sa propre terre.
Entre 5 et 6 femmes auraient subi un viol.
42 personnes ne boiraient jamais d'eau potable.
50 personnes vivraient au sein même du petit village, 50 autres seraient éparpillés aux alentours.
33 habitants vivraient une situation de conflit armé, dont 23 seraient des femmes.
5 hommes et 1 femme seraient militaires, policiers, ou gendarmes.
5 enfants travailleraient dans des conditions d'esclavage et 1 petite fille serait employée de maison sans être rémunérée.
60 personnes sauraient lire, écrire et compter. 40 seraient des hommes.
50 habitants pourraient avoir accès aux soins de santé.
20 personnes auraient accès à un ordinateur, dont 15 connectées à un réseau de type internet.
1 personne serait considérée comme riche, c'est à dire possèdant plus de richesses que nécessaire pour assouvir ses propres besoins et ceux de sa famille. Elle possèderait à elle seule 50% du village et de ses richesses.
80 personnes auraient une religion, dont 40 seraient forcées de la pratiquer (sous la contrainte ou de par la coutume), et 20 autres ne la pratiqueraient pas. En outre, 5 personnes la pratiqueraient malgré des risques pour leur survie.
La bibliothèque du village ne serait accessible qu'à 24 personnes, les autres en seraient interdites. Le cinéma serait visité chaque semaine par 1 personne, toujours la même.
L'électricité serait coupée environ 50% du temps, faute de moyens. 30 personnes gaspilleraient 90% des ressources naturelles et énergétiques du village.
5 personnes seraient déjà parties en vacances. On prévoierait que 10 personnes au total le feraient d'ici 5 ans.
Etc, etc... Les chiffres peuvent ainsi s'étaler sur des pages et des pages. Ils permettent parfois de remettre en perspective chacun de nous sur notre planète, et de mesurer ce que nous sommes, nous les humains.
Le monde entier est un village global. Imaginons un instant que ce village soit composé de 100 habitants, il y aurait :
- 59 asiatiques
- 14 africains
- 14 américains
- 13 européens
Il y aurait également 51 femmes et 49 hommes.
On compterait 50 jeunes de moins de 25 ans.
20 personnes (uniquement des hommes), possèderaient 80% du village et de ses richesses. 1 femme seulement possèderait sa propre terre.
Entre 5 et 6 femmes auraient subi un viol.
42 personnes ne boiraient jamais d'eau potable.
50 personnes vivraient au sein même du petit village, 50 autres seraient éparpillés aux alentours.
33 habitants vivraient une situation de conflit armé, dont 23 seraient des femmes.
5 hommes et 1 femme seraient militaires, policiers, ou gendarmes.
5 enfants travailleraient dans des conditions d'esclavage et 1 petite fille serait employée de maison sans être rémunérée.
60 personnes sauraient lire, écrire et compter. 40 seraient des hommes.
50 habitants pourraient avoir accès aux soins de santé.
20 personnes auraient accès à un ordinateur, dont 15 connectées à un réseau de type internet.
1 personne serait considérée comme riche, c'est à dire possèdant plus de richesses que nécessaire pour assouvir ses propres besoins et ceux de sa famille. Elle possèderait à elle seule 50% du village et de ses richesses.
80 personnes auraient une religion, dont 40 seraient forcées de la pratiquer (sous la contrainte ou de par la coutume), et 20 autres ne la pratiqueraient pas. En outre, 5 personnes la pratiqueraient malgré des risques pour leur survie.
La bibliothèque du village ne serait accessible qu'à 24 personnes, les autres en seraient interdites. Le cinéma serait visité chaque semaine par 1 personne, toujours la même.
L'électricité serait coupée environ 50% du temps, faute de moyens. 30 personnes gaspilleraient 90% des ressources naturelles et énergétiques du village.
5 personnes seraient déjà parties en vacances. On prévoierait que 10 personnes au total le feraient d'ici 5 ans.
Etc, etc... Les chiffres peuvent ainsi s'étaler sur des pages et des pages. Ils permettent parfois de remettre en perspective chacun de nous sur notre planète, et de mesurer ce que nous sommes, nous les humains.
Source: populationdata.net
Avec Nietzsche:
"Il ne faut parler que si l'on ne peut se taire; et ne parler que de ce que l'on a surmonté, - tout le reste est bavardage, «littérature», manque de discipline. Mes ouvrages parlent uniquement de mes victoires."
On est dans l'éprouvé. Nietzche n'est pas un éducateur, un bonimenteur de spiritualité supplémentaire. C'est un homme qui nous fait part de ses expériences, de ce qu'il a mis concrètement derrière soi.
Ces femmes qui n'osent pas dire au mufle qui les mène en bateau:
- Pauvre con, casse-toi!
Ce serait la meilleure garantie pour se faire respecter. Mais elles préfèrent dire:
- Oui, alors voilà, ça ne me convient pas, pas du tout même, alors je vais me retirer, hein, et si tu veux m'appeler, tu as mon numéro - tu l'as bien noté, hein, mon numéro?
Et le gaillard, qui va rappeler, pour sûr, mais après avoir fait la tournée des popotes, bu des verres, revu une ou deux ex. Et si ça lui chante, il repartira sur son carrousel à nanas, autant qu'il le souhaite. Il a une donzelle éplorée au bout de chaque numéro de son téléphone portable.
Cioran, c'est Woody Allen, mais en moins facile, en plus acéré et en plus littéraire.
Quelques exemples tirés au hasard de ses Cahiers 1957- 1972 (Gallimard, 1997)
- Du népenthès aux "tranquillisants" - Homère dans l'Odyssée, IV, 220:
- "A 600 millions d'années de distance, tout près de nous en sommes" (c'est moi qui souligne).
- Du népenthès aux "tranquillisants" - Homère dans l'Odyssée, IV, 220:
"Celui qui en boit [du népenthès] ne versera pas une larme dans la journée; même si son père, si sa mère avait expiré devant lui, même si un frère, un fils bien-aimé avaient été égorgés par un fer ennemi, sous ses yeux." (p. 270)
- "A 600 millions d'années de distance, tout près de nous en sommes" (c'est moi qui souligne).
J'emprunte cette citation à Teilhard de Chardin, bien entendu. Le sens du ridicule n'est pas de mise en paléontologie. (p. 296)
- La densité démographique des plages et des cimetières. (p. 380)
Cet acteur culturel qui m'explique qu'il "vomit" Paris - rien que ça, alors que moi, je lui disais que j'y avais aimé les ponts, l'espace et que j'avais trouvé que c'était une belle ville. J'ai senti de la méfiance quant à mes aptitudes mentales dans son regard. Mais qu'on me pardonne. Vomir toute une ville, c'est quand même une régurgitation gargantuesque!
Ce n'est pas poétique, je m'en rends bien compte, mais très humain: "Dis-moi dans quel état tu laisses les toilettes après ton passage, et je te dirai qui tu es". Cela n'a l'air de rien, mais même là, surtout là peut-être, on témoigne concrètement - ce n'est rien de le dire - du respect qu'on accorde à celui qui viendra ensuite et à ceux qui, dans les lieux publics, au travail, etc, sont appelés à faire les nettoyages. Et je ne vois pas pourquoi, parce qu'on y fait ce qu'on y fait, - l'infrastructure est prévue pour cela - certains ont de soudaines ambitions territoriales qu'ils ne manifestent pas toujours au-dehors, par ailleurs.
Écrivez 15 titres de livres auxquels vous vous sentez particulièrement liés. Notez les 15 premiers qui vous viennent à l'esprit en 15 minutes maximum. Faites-le pendant plusieurs jours. Efforcez-vous de vous rapprocher de livres vraiment importants.
Samuel Belet, Ramuz
Guerre et Paix, Tolstoï
Alcools, Apollinaire
Le couteau dans la plaie, Haldas
Ressusciter, Bobin
Vis et n'oublie pas, Raspoutine
Les frères Karamazov, Dostoievski
Melnitz, Lewinsky
Les conquérants, Malraux
La promesse de l'aube, Gary
Boule de suif, Maupassant
No logo, Klein
Chagrin d'école, Pennac
La bête humaine, Zola
La confession d'une graine - Meutre sous les géraniums, Haldas.
Fais en deux minutres. J'avoue, il y a quelques titres où j'ai plus joué sur la mémoire que sur le coeur.
Corroborer: c'est quoi ce mot sourd à prononcer? Si on enlève les voyelles, on voit bien qu'il ne cherche pas à être prononcé. Pas étonnant que ce soit un verbe qui signifie "donner de la force à une idée, la confirmer". On sent qu'il peut peser de tout son poids. C'est un mot gros, comme "borborygme".
Thérapie

Le thérapeute dit:
Je vous offre de vous souvenir. Non pas pour quelques instants, autour d'un café. Je vous offre un lieu pour vous souvenir et comprendre durablement, viscéralement. Je vous offre la possibilité de faire un rewind, de vous re-mémorer, de recorder les moments dégarnis. Ensemble, nous parcourrons une histoire à laquelle vous portiez peu d'attention - elle vous paraissait si inintéressante. Nous allons soigner vos problèmes de digestion affective. Ce ne sera pas toujours aisé: une thérapie, c'est un travail de transit mémoriel. Nous allons évacuer ce qui bouche vos artères vitales. Je vous accompagnerai pour vous apprendre à être seul, pour vous apprendre la séparation. Vous comprendrez que le jour où le cordon ombilical fut coupé, on ne vous tranchait pas la gorge: on vous offrait de respirer à pleins poumons. Beaucoup n'ont pas osé, ils ont eu l'impression qu'il fallait économiser leur oxygène de peur de ne plus en avoir assez. Mais il y en a assez. Je vous aiderai à abandonner les mécanismes psychiques d'assistance existentielle que vous avez mis en place. Vous apprendrez à marcher sans béquille, en comptant sur vos seules forces: elles sont immenses. Vous ne me croirez pas, et c'est bien normal. Vous m'en voudrez même d'avoir confiance dans votre capacité d'autonomie, pensant que je ne mesure pas l'ampleur de votre douleur, les complications qui sont les vôtres. Vous penserez que je minimise, que si je me rendais vraiment compte, je verrais dans quelle impasse vous êtes. Mais mon travail, précisément, c'est de vous épauler pour vous aider à passer.
Pour l'instant, vous ne vous habitez que très partiellement et souvent dans la pièce la plus sombre. Vous n'avez pas osé prendre possession de ce qui vous revient en droit: vous. Vous n'avez pas pris toute la mesure de votre être, ne vous connaissant pas suffisamment. Il est temps de faire le tour du propriétaire. Mieux vaut tard que jamais. J'ai l'ambition de vous aider à conquérir votre liberté. Celle à laquelle vous pensiez ne pas avoir droit. Nous commencerons par poser des limites. Afin que vous puissiez vivre normalement. Vivre normalement: cela ne signifie pas s'aligner, rentrer dans le rang, mais oser assumer pleinement tous les tiraillements intérieurs, toutes les querelles qui ont lieu dans votre intimité: oser prendre en charge tout ce que vous êtes. Vivre avec vous et non plus contre vous. Nous regarderons très précisément où les coups ont été portés, nous mesurerons l'ampleur de ce qui a été blessé. Nous pourrons ainsi déterminer ce qui est à reconstruire, et ce qui doit poursuivre sa croissance. Je vous apprendrai à cicatriser les maux d'enfance, les plaies d'âme, les peines d'adultes. Pour ce faire, nous n'aurons besoin de rien d'autre qu'un peu de temps, un peu de calme pour se parler. C'est par la parole que vous ouvrirez de nouveaux possibles. Oui, si vous ne deviez retenir qu'une seule chose d'une thérapie, c'est bien celle-ci: LA PAROLE OUVRE. Elle ouvre des horizons inouïs. C'est en parlant que vous parviendrez à apprivoiser et à apaiser la bête fauve de l'angoisse. Vous apprendrez à ne plus avoir peur de cette chimère aux mille visages qui vous traque et s'incruste dans l'étoffe de vos songes; qui se poste comme un cerbère devant la porte de votre devenir.
Nous irons rejoindre l'enfant que vous étiez pour lui demander de nous éclairer. Comment le reconnaîtrez-vous? C'est simple, vous parlez le même langage. Vous avez la même histoire, vous avez besoin l'un de l'autre. Vous le prendrez par la main, vous lui direz qu'il n'est plus seul, que vous vous occuperez de lui, que vous pouvez lui donner maintenant ce qui lui manque. Dans cet échange, vous pourrez vous recréer. Désormais, vous saurez où se trouve votre Enfance. Et vous serez étonné de découvrir que ce qui fut le lieu des plus grands bouleversements, deviendra votre havre de paix. Vous inventerez ensemble des possibilités auxquels vous n'osiez même pas songer. Vous prendrez le temps de vous restaurer dans cette petite auberge du temps retrouvé. Ce qui était carence, désolation, manquement reverdira de votre nouvelle alliance. Mais pour cela, il importe de vous donner du temps. Ce que vous croyiez en déshérence ne faisait que de vous attendre. Vous irez au plus profond de vous, chercher une clarté nouvelle. Mon travail sera de vous aider à vous rejoindre, à vous réconcilier. Tout ce qui vous constitue nous y aidera. Vous pourrez tout me dire, absolument tout. Vous devrez même tout me dire, car la première personne qui vous écoutera, ce sera vous. Ne vous censurez pas. Ici, il n'y a pas de paroles folles - et même ce qui paraît folie est souvent si humain. Il n'y a que le mutisme qui est meurtrier. Nous donnerons du sens à tout votre capharnaüm intérieur. La fin de l'enfer commence parfois par des mots très simples.
Je vous aiderai à in-corp-orer les épisodes douloureux de votre vie. Ce que vous rejetiez le plus loin de vous, il faudra le prendre tout contre vous jusqu'à faire corps avec. Ainsi, vous apprendrez à vivre avec ces éléments irréductibles en vous. Ils vous constituent. Vous les avez utilisés comme des matériaux de votre construction alors même que vous pensiez les rejeter. En acceptant de les reconnaître et en admettant qu'ils font partie de vous, nous pourrons en faire des alliés. Nous ferons l'addition des culpabilités et nous réglerons la note. Interroger tout ce passé n'est ni une régression, ni un retour en arrière. C'est renouer avec soi pour aller de l'avant. La bienveillance sera notre lanterne. Vous verrez comme le bât ne blesse pas là où vous l'aviez cru. Nous sommes constitués de tant et tant de fausses croyances sur nous-mêmes.
Notre plan de route sera de ne surtout pas en avoir. Ne pensez pas qu'une thérapie, c'est raconter votre histoire du début à la fin. Il ne faut rien du tout d'ailleurs et surtout pas des "il faut", "je dois". Nous ne sommes pas là pour faire une biographie rationnelle, mais une cartographie émotionnelle afin de comprendre puis, dénouer ou renouer. Nous ne savons pas où nous irons ni comment nous nous y rendrons ni à quelle heure on nous y attend ni qui nous attend. Nous nous mettrons en route, c'est tout. Nous emprunterons des sentiers dont nous ne pouvions même pas soupçonner l'existence. Nous arriverons parfois dans une impasse et la reconnaissance de cette limite sera un acquis de plus. Vous ne viendrez plus vous y perdre. Vous serez surpris de voir que, quel que soit le chemin emprunté, même le plus anodin, nous finirons toujours par rejoindre le centre de vos préoccupations.
Je vous offre une scène pour votre parole, mon cabinet sera votre théâtre. Vous monterez sur les planches et, ensemble, nous rejouerons les actes clés de votre vie. Ici et maintenant, vous pourrez donner la réplique, reprendre l'échange où il a été interrompu, au moment où il a été interrompu et le mener à son terme. Vous exigerez de votre interlocuteur de ne plus se dérober. Peu importe qu'il soit absent et que ceci se soit passé il y a cinq ans ou vingt ans en arrière puisque c'est entre vous et vous que tout cela se joue et que c'est vous et vous seul qui devez maintenant vous émanciper. Vous ne serez plus aliéné par vos ombres. Ô je sais que vous commencerez par résister, vous ne voudrez pas de ce nouveau rôle, vous préférerez rester en coulisses. Mais je sais aussi que si vous êtes venu me voir, c'est parce que vous ne pouvez plus vivre dans la confidence de vous-même, que cela devient trop lourd.
Aucun autre lieu de la vie quotidienne ne vous offrira une telle possibilité. Vous pourrez laisser vos affaires, vos soucis, vos souffrances chez moi pour y revenir de séance en séance. Votre mal-être sera en sûreté, ici. Dehors, vous vivrez, vous irez, vous n'échangerez plus sur ces seuls points sombres avec vos proches, vous établirez d'autres modes de relations. Ici, vous pourrez ruminer vos préoccupations encore et encore, sans crainte de m'épuiser: c'est mon métier. D'ailleurs, pour notre travail, cette répétition sera le marteau qui permettra par petits coups de percer le mur de l'incompréhension. Par les pouvoirs immenses que vous me conférerez, je me devrai de ne jamais enfreindre votre liberté, vous laissant même libre de ne pas devenir, de ne pas assumer ce que vous aurez appris de vous. Car je ne peux pas vivre à votre place. Je serai un éducateur dans la mesure où je m'efforcerai de vous conduire hors de la souffrance qui vous a conduit à venir me voir. Je serai là pour vous, un jour donné, à une heure donnée, pour un temps donné. Je ne vous imposerai rien, même pas de venir.
Vous voudrez que je vous donne des réponses: vous serez déçu. Je ne possède pas de boule magique. Je ne connais pas l'art de lire dans les astres. Et c'est inutile pour le travail que nous avons à faire: vous savez tout ce que vous avez besoin de savoir. Il vous suffira de vous en souvenir. Vous voudrez essayer de me connaître pour vous échapper, mais je ne vous laisserai pas abolir la distance entre nous: vous êtes le patient, c'est à vous d'endurer. Il n'y aura pas de "tu" entre nous, car nous n'avons pas à devenir ami. D'ailleurs, aucun ami ne tolérerait la relation que nous allons établir. Et puis, vous n'êtes pas là pour vous installer dans vos douleurs avec moi, mais pour en terminer puis passer à autre chose. Mon défi sera de vous permettre de ne plus avoir besoin de moi, ayant repris possession de votre histoire et de votre mémoire. Vous pourrez continuer ce chemin de liberté et de croissance, seul, avec la clairvoyance et la confiance acquises. Vous continuerez à reproduire certains de vos travers, mais avec le sourire, car vous aurez compris les mécanismes, vous les aurez désamorcés et ils n'auront plus d'emprise sur vous. Vous aurez acquis la juste distance pour faire en sorte que le coup porté ne vous atteigne plus ou si peu. Les tyrans d'avant seront déchus. Vous serez libre de choisir, à commencer par les gens qui vous entourent. Ce sera le temps des relations fécondes, vivantes. Vous serez étonné de voir comment, sous l'impulsion de votre affranchissement, le paysage de votre quotidien se reconfigure. Responsable, vous disposerez.
Les je-n'-ose-pas vous diront que la thérapie est une démarche égoïste alors que d'autres vous diront que c'est pour les fous - ceux-là en aurait grandement besoin, qui prennent l'audace d'avoir de bons soins pour soi pour de la folie. Votre démarche intriguera et votre courage sera jalousé. Beaucoup vous diront que "moi, je n'en ai pas besoin". Grand bien leur en fasse. Mais en quoi cela vous avance-t-il, si vous, vous en avez besoin? D'autres vous diront que leurs amis leur suffisent: très bien. Mais dans certains cas, je n'aimerais pas être à la place de ces amis qui doivent éponger de longues - très longues heures - de lamentations. L'amitié comme on se soulage n'est que rarement heureuse.
Une thérapie est avant tout un travail de lumière. Pour ceux dont la lanterne s'est éteinte comme pour ceux qui ont perdu leur chemin, qui vivent un tremblement d'être. On peut vivre longtemps - toute une vie -le couteau dans la plaie, comme une victime. C'est le credo des même-pas-mal qu'on voit inexorablement dégringoler. On peut vouloir continuer à aller mal: on peut. On peut aussi décider de retirer la lame et commencer à guérir. Et comme nous ne sommes pas tous nés avec des super-pouvoirs, comme nous n'avons pas tous la même trempe, comme nous n'arrivons pas à tout faire tout seul, il est bon, parfois, pour un temps, de se faire aider. Oser cette démarche, c'est devenir le héros d'une histoire qui n'est rien d'autre que celle de votre propre vie, ici et maintenant.
Image: le divan du Docteur Freud
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