Le cerisier avec ses branches enneigées est tout hirsute. On dirait qu'il est électrisé.
- Vous faites votre tout doux Liszt pour demain, m'avait-il dit.

Alors j'ai passé ma soirée devant la glace à essayer de prendre de grands airs tragiques avec une mèche romantique et des yeux larmoyants, en faisant semblant de jouer au piano.
Extraordinaire cette secrétaire médicale chez le pédiatre avec qui nous parlons d'adoption et qui nous répond:

- Oui, c'est la sélection naturelle...

[Silence. Soupir. Renoncement.]
On dit de quelqu'un qui paraît absent qu'il est «perdu dans ses pensées», alors qu'au contraire il suit un chemin intérieur lumineux, qui l'éloigne de fait de la surface épidermique du monde pour le mener loin, bien loin dans sa méditation.
Je me souviens de Georges Haldas qui me disait: «Avoir l'écriture dans sa vie, c'est avoir une alliée.»
‎«Le coeur ne ment pas, mais il trompe.» (Brigitte Kernel)

Je crois qu'il ne trompe pas non plus, qu'au contraire il clame toute la vérité.
On peut passer du temps, beaucoup de temps à tenter de sortir d'une cage qui n'est close que d'un seul côté.
L’absence de la bien-aimée nous offre de savourer les reflets de sa présence à travers d’infimes souvenirs discrets et sensibles qui la raconte si bien et au cœur desquels elle scintille.
Chérir sans renchérir.
Je vois bien tout l'intérêt technologique d'un ifaune, tout l'intérêt social de facebook. Je vois également très bien tout ce que j'y perds humainement. Ce n'est pas un haut mal, non, juste un de ceux qui vous ronge du temps.
Depuis que j'ai un ifaune, je mets deux fois plus de temps à lire cent pages que je n'en mettais à en lire mille...
Etrange ce chef de cuisine, dans le restaurant où je lis en attendant mon père, qui sort de son antre pour toiser la salle mais qui, lorsque vous le saluez, ne vous regarde pas. C'est le même qui en pleine été dans la fraîcheur des saveurs estivales n'hésitait pas à servir une fondue qui venait ratiboiser les saveurs des plats qu'il avait pourtant mis du soin à mitonner.
Débat il y a, et plus que jamais même, amplifié par la caisse de résonance médiatique. Mais le centre de gravité est bas, si bas...
Débat il y a, et plus que jamais même, amplifié par la caisse de résonance médiatique. Mais le centre de gravité est bas, si bas...

- C'est beau ce que vous avez fait là. Vous avez sauvé un enfant, elle a de la chance cette petite.

Comment dire à la personne qui vous dit ceci, sans la blesser, car sa réflexion est tout à fait légitime, que vous vous inscrivez totalement en faux contre cette affirmation. Non, à aucun moment vous n’avez eu le moins du monde l’impression de faire quelque chose de beau ou de vouloir sauver qui que ce soit. En adoptant cette petite fille, vous n’avez pas cherché à faire dans l’humanitaire...

[Lire toute la chronique...]

L’adopteur adopté


- C'est beau ce que vous avez fait là. Vous avez sauvé un enfant, elle a de la chance cette petite.

Comment dire à la personne qui vous dit ceci, sans la blesser, car sa réflexion est tout à fait légitime, que vous vous inscrivez totalement en faux contre cette affirmation. Non, à aucun moment vous n’avez eu le moins du monde l’impression de faire quelque chose de beau ou de vouloir sauver qui que ce soit. En adoptant cette petite fille, vous n’avez pas cherché à faire dans l’humanitaire. Et quand bien même vous lui offrez un avenir qu’à l’évidence elle n’aurait pas eu dans son pays, ceci n’ajoute aucun crédit à votre bonne conscience. En choisissant d’adopter, il n’était pas question de charité.

La vie nous a fait le cadeau d’une petite fille qui avait besoin de parents, à nous qui désirions un enfant. Si nous souhaitons la bienvenue au nouveau-né fait maison à sa naissance, nous disons lors de notre première rencontre avec celui venu d’ailleurs:

- Merci de nous accueillir!

Car c’est elle qui va choisir ou non de nous adopter, elle qui ne nous doit rien, car elle n’a pas eu le choix. Nous donnera-t-elle la chance d’être vraiment ses parents? Acceptera-t-elle de nous faire suffisamment confiance pour pouvoir s’appuyer sur nous sans craindre que l’appui soit branlant comme il le fut par le passé? Et si la greffe venait à ne pas prendre, j’entends si cette bouture intime tant souhaitée venait à ne pas fleurir? La prodigieuse capacité d’adaptation de l’enfant adopté n’est pas synonyme d’attachement, même si elle est nourrie, logée, choyée. Les liens de FILiation se tricotent avec patience et minutie. Aurons-nous un cœur suffisamment intelligent pour nous substituer aux parents que le destin lui a enlevés? Et, point crucial, saurons-nous l’aider à croître afin qu’elle ne fasse pas de son adoption un projet de vie, la cause de tous ses maux, la bonne raison de ne pas devenir elle-même? Cet abandon premier est un couteau dans la plaie qu’il serait vain d’imaginer vouloir retirer - d’ailleurs, il ne s’agit pas de cicatriser de tout, mais d’apprendre à vivre avec. Mais si nous parvenions à lui permettre de faire de cette douleur une chance, alors elle nous aura offert d’être un terreau fécond pour un enfant. D’autant qu’elle ne sait pas aujourd’hui ce que signifie «avoir des parents», même si elle se rend bien compte que c’est tout de même agréable d’avoir une nourrice attitrée en la personne de la mère, et de ne plus devoir être partagée entre vingt autres. Par contre, le bonhomme qui lui tournicote autour reste un grand mystère. A quoi sert-il? En plus, il parle fort! C’est bien sa veine...

Et sans chercher plus de justifications, il me suffit de la regarder en train de trier mes livres du haut de ses douze mois pour sentir qu’elle est ma chance, ma grande chance. M’imaginer qu’elle me serait redevable de quoi que ce soit serait une imposture. Qu’ai-je fait à part être né au bon endroit, ou du moins là où on ne manque pas de tout, et de tendre la main à une enfant désirée pour qu’elle me rejoigne. Elle aurait pu être à ma place et moi à la sienne, tout ceci n’est que le fruit du hasard. Et si je dois être une chance pour elle, ce sera à elle, et elle seule, un jour peut-être, de me le dire.

Photographie - Orphelinat Pro Etiopia Infanzia à Addis Abeba.
J'aime ces grands amoureux de la vie comme Bernanos.
La grande paix des arbres à l'aube.
Je n'ai jamais pu comprendre que le mot «douleur» soit si doux et qu'il laisse entendre «l'heur», la bonne fortune. Oui, décidément, il y a des mots sadiques!
Il ne s’agit pas de cicatricer de tout, mais d’apprendre à vivre avec.
Je suis peu coutumier de ce genre de réflexion, mais je dirais que Lady Gaga, c'est Madonna à 26 ans, en 2012.
Nourri, logé, choyé.
Chacun donne sa chance à l’autre, dans une discrète fraternité, selon ses moyens - souvent si peu mis à contribution....
L'aube est le royaume des sensations fraîches, quelle que soit la saison.
«... la vie que les imbéciles parcourent à toute vitesse, sans prendre le temps de la regarder, la vie pleine de secrets admirables qu'elle met à la disposition de tous et que personne ne lui demande jamais.» (Bernanos)
«Tout est grâce.» (Sainte Thérèse de Lisieux)
Quand bien même je prendrais un million de photos d'elle, rien ne me rendra jamais l'extraordinaire décharge d'énergie tactile dégagé par ce petit corps qui trémousse. Le temps arrachera la prise sensorielle. Rien n'y fera. Ainsi va la vie.
Ceux qui adoptent doivent prouver à chaque étape de leur parcours qu’ils sont aptes, et obtenir des autorisations de gens qui ne les connaissent pas mais qui ont néanmoins le droit de lire dans leur vie à livre ouvert (tout y passe) et de juger s’ils pourront être parents. Ce qui n’est évidemment jamais demandé à la flopée de potentiellement tout aussi inaptes qui, eux, n’ont rien à prouver, car bien évidemment tout le monde le sait, la parentalité est naturelle, il suffit d’accoucher.
- Ne vous inquiétez pas, c'est naturel!

Oui, mais la nature a tout de même produit les brontosaures!
Les parents biologiques ne se posent jamais toutes les questions que se posent les parents adoptifs: il semblerait que l’évidence du lien soit un gage de réussite.
Dans ce pandémonium qu'on appelle une discothèque, il avait l'air aussi déplacé qu'une carpe sur un cerisier assis dans un gros fauteuil de maquereau en train de siroter un verre d'immonde vodka.
Si tu veux donner ta vie pour sauver l'Humanité essaie déjà d'avoir une conversation téléphonique sans animosité avec ta maman.
« Les vraies méchantes gens affectent volontiers des airs de belles âmes, tandis que certains êtres foncièrement bons en arrivent à se montrer méchants à seule fin de résister à ce que la vie a d’insupportable.» (Jean-Louis Kuffer, le blog de JLK)
Certains ont le succès fatigant.
Ces deux ados dans le bus. Programme de la soirée: on va prendre une biture chez moi. Super... Et la jeune fille avec qui rit comme une dératée. J'hésite à lui conseiller de s'éclipser de cette meute libidineuse avant la fin de la partie...
Je la surveille même en dormant puisque j'ai rêvé qu'elle allait manger la terre de la plante et que j'accourais pour l'en empêcher.
Je supporte difficilement les gens qui ont des idées arrêtées car, précisément, une idée à l'arrêt est une idée qui n'est plus en mouvement, et le mouvement c'est la vie.
A Addis, j'ai rencontré une nourrice comme on rencontre un ange. Elle s'appelle Fantanesh. Elle a la liberté joyeuse des êtres qui donnent.

«Ça y est ! Il ne reste plus qu’à incarner notre union...» (Quentin Mouron)
Dire «Addis misère», c'est un cliché. Et pourtant j'ai éprouvé une étonnante sérénité et une étonnante confiance dans ce pays balafré par la pauvreté.
Je me suis rendu compte en rentrant d'Addis Abeba à quel point il était difficile pour les gens de même imaginer ce que nous avions pu vivre sur place. La plupart ne s'y sont d'ailleurs pas intéressés, sentant qu'il y a des lieux du globe qui ne peuvent être que de gigantesques points d'interrogation vus de Suisse, ou ne sachant pas quelles questions poser. Je ne le sais d'ailleurs moi-même toujours pas, tant je n'y ai rien compris.
Je me suis fait un très beau cadeau que je frémis de recevoir. Toute l'oeuvre romanesque de Bernanos, dans l'édition de la Pléiade qu'en avait fait Albert Béguin, préfacée par Gaëtan Picon. Dire que pour beaucoup, ces trois noms ne signifient absolument rien. Mais peu m'importe, moi, je suis enchanté.

(Bon, l'édition n'est qu'un détail pourtant coûteux, et peu pratique, je n'arrive jamais à annoter au crayon ces pages de fin velours.)
C'était une belle journée d'été du mois de janvier." Vu de mes fenêtres, il faudrait être très troublé pour affirmer une chose pareille. Et pourtant, en d'autres lieux, sous d'autres latitudes...
Les jolies femmes comme il faut connaissent des jolies femmes comme il faut qui connaissent des jolies femmes comme il faut qui n'accepteraient pas d'imaginer une seule seconde que l'on soit autre chose qu'une jolie femme comme il faut qui connaît une jolie femme comme il faut qui connaît une jolie femme comme il faut, c'est-à-dire d'un juste milieu, c'est-à-dire d'un milieu comme il faut pour une jolie femme comme il faut qui connaît une jolie femme comme il faut qui connaît une jolie femme comme il faut.
Etonnant que le fumeur ait à ce point intégré son bannissement qu'il se sente le besoin de fumer sa cigarette à l'extérieur, à côté du cendrier qui généralement sert également de poubelle, comme s'il se souciait d'être le plus proche possible de l'état de déchet du mégot qu'il consume.
Connaissant le sens du mot «vanité», ce qui est vain, inconsistant, même pas de l'air, rien, on se demande comment certains peuvent mettre toute leur énergie à construire leur existence sur une valeur de néant.

- Avec ce qu’elle a, me dit l’infirmière, il est difficile de savoir si elle restera encore longtemps parmi nous.

Puis avançant vers la vieille Dame dans le grand salon de la maison de retraite elle lui dit:

- Marguerite, regardez qui est là. Votre petit-fils est venu vous voir. Vous le reconnaissez?

Marguerite reste silencieuse. Je vois bien qu’elle est surprise et qu’elle ne me reconnaît pas.

- Il faut lui laisser un peu de temps, me dit l’infirmière. Vous savez à son âge...

Et Marguerite de répondre du tac au tac:

- Dites, il a beau dos mon âge. Bien sûr que je le reconnais. Assieds-toi près de moi, et vous, fichez-moi le camp!

L’infirmière se retire, non sans maugréer contre ces vieux qui n’ont aucune reconnaissance pour l’infini dévouement du petit personnel.

- Tu n’es jamais venu me voir, me lance aussitôt Marguerite.

Marguerite effeuillée


- Avec ce qu’elle a, me dit l’infirmière, il est difficile de savoir si elle restera encore longtemps parmi nous.

Puis avançant vers la vieille Dame dans le grand salon de la maison de retraite elle lui dit:

- Marguerite, regardez qui est là. Votre petit-fils est venu vous voir. Vous le reconnaissez?

Marguerite reste silencieuse. Je vois bien qu’elle est surprise et qu’elle ne me reconnaît pas.

- Il faut lui laisser un peu de temps, me dit l’infirmière. Vous savez à son âge...

Et Marguerite de répondre du tac au tac:

- Dites, il a beau dos mon âge. Bien sûr que je le reconnais. Assieds-toi près de moi, et vous, fichez-moi le camp!

L’infirmière se retire, non sans maugréer contre ces vieux qui n’ont aucune reconnaissance pour l’infini dévouement du petit personnel.

- Tu n’es jamais venu me voir, me lance aussitôt Marguerite.

Je dois bien avouer que non, pour toutes sortes de mauvaises raisons sans doute.

- Mais plus personne ne vient, continue-t-elle, certainement à cause de mon épouvantable caractère. Je n’ai jamais pu me faire à l’idée qu’on vienne me voir comme on irait au musée d’histoire naturelle, à des fins didactiques, afin que les enfants viennent contempler l’ancêtre. Alors ça non! Et puis au fond, je crois que je leur fais un peu peur avec mes poils au menton. Et la petite Emilie, “Milie” comme ils l’appellent, cette peste, qui ne vient dans ma chambre que pour lorgner sur le verre à dents afin de voir si mon clapier s’y trouve. Tu sais, je crois que les petits sont fascinés par toute cette mécanique de la mort. Alors moi, tu vois la Milie quand elle me scrute, j’ai l’impression qu’elle s’attend à voir venir un bonhomme qui me démonterait pour me mettre dans la boîte. Et toi, dis-moi? Tu es aussi venu voir comment la faucheuse allait tailler sa marguerite? Tu veux boire quelque chose?

Et elle ajouta après m’avoir commandé un verre de rouge sans me demander mon avis:

- Mais je suis bien contente que tu sois là. Tu ne me vois pas comme une lointaine étoile immuable dans la constellation familiale. Quand tu me regardes, je me sens vivante. Mais qu’est-ce qui t’amène?

Je lui racontais que l’approche de Noël ravivait chez moi une nostalgie d’une grande famille unie dans laquelle chacun mettrait du sien pour que la fête soit belle...

- Mais chez nous le vase qui nous réunissait s’est cassé il y a fort longtemps, et plus personne ne veut recoller les morceaux. On a trop peur de se blesser avec les petits bouts de porcelaine brisés. C’est vrai que ces grandes tablées sont des bons moments, où on se sent faire partie d’un clan, même si au final c’est un peu Statler et Waldorf, tu sais, les deux vieux du Muppet Show qui font des commentaires depuis leur balcon qui donne sur le théâtre du monde. Chacun rentre chez soi en critiquant sans fin dans les moindres détails comment telle tante est devenue bouffie et tel autre un crétin prétentieux. J’aime bien rappeler cette citation de Proust qui écrit que ce qu’il y a de bien avec le bonheur des autres, c’est qu’on y croit. Et puis nous avons tous deux familles.

- Comment ça?

- Feu mon Cher Henri distinguait clairement la famille biologique, ce sacro-saint lien du sang qui permet les pires horreurs, de la famille psychique, celle des affinités électives, des rencontres faites au hasard d’une vie, des liens qui se créent parce qu’on en a envie, sans obligation aucune. Les deux se recoupent parfois quand on développe une relation de choix avec tel ou tel membre d’une famille. Pour ma part, je n’ai jamais pu me faire à l’idée que la généalogie imposait des devoirs. C’est pour ça que je préfère qu’on ne vienne pas me voir plutôt que de dire qu’il faut aller voir Marguerite. Il faut... Mais quelle horreur!

- Et vous n’avez pas manqué de le leur dire...

- Bien sûr!

- Et c’est pour ça qu’on ne vient plus vous voir...

- S’il ne leur fallait que cette bonne raison pour s’alléger du fardeau des visites à la vieille, grand bien leur fasse! Non, mais tu ne veux pas que je les remercie encore d’être une bonne raison d’occuper leur dimanche. Et puis je vais te dire, ici nous sommes plusieurs à refuser de quémander des visites comme une aumône qu’on nous ferait. Et quand je les vois triturer leur téléphone pour faire passer le temps, je suis affligée. S’ils savaient que je me sens pousser des ailes!

- … pousser des ailes?

- Parfaitement Monsieur. Plus ma vie vient s’appuyer contre cette mystérieuse frontière qu’est la mort, plus je les sens se déployer dans mon dos, comme si, sous la pression de la fin imminente, mon corps préparait mon envol. Je te les montrerai un jour si tu veux. Tu pourras me dire de quelles couleurs sont mes plumes. Je les aimerais multicolores, comme les anges peints par Fra Angelico...

J’étais un peu perplexe, mais tant qu’à faire, si elle voulait me montrer ses ailes, pourquoi pas.

- Et cette mort qui approche, Marguerite, elle vous a permis d’y voir un peu plus clair sur notre rôle ici-bas?

- J’ai bien peur que nous soyons les seuls dans tout le règne du vivant à ne pas savoir ce que la moindre poule de basse-cour sait. Et tu veux que je te dise pourquoi nous n’en savons rien? Tout simplement parce que nous sommes la seule espèce qui a connu une excroissance monstrueuse de ce pudding gris mégaconnecté qu’on appelle un cerveau. C’est ça qui a tout fichu en l’air. Déjà que ça nous a terriblement handicapé pour avoir une prise sur notre cœur. Et ensuite ça nous a ridiculisés: nous sommes les seuls à nous poser cette question absurde du sens à la vie, alors que la vie est sens, que chacun de nos actes quotidiens peut être une louange à la vie! Alors le cerisier cerise, l’escargot escargote, le poulpe poulpe, le lion lionne, mais l’humain, que fait-il?

- Il humanise?

- Tant que ça tu trouves....

Nous restons un moment silencieux tout en regardant le jour se coucher à travers la baie vitrée. Puis Marguerite reprend:

- Tout ça ne peut pas être pour rien, je le sais, je l’ai senti, j’ai tant aimé la vie, la vie de tous les jours. Je n’ai eu de cesse de remercier le ciel de me donner de vivre ce quotidien au sein duquel seuls les abrutis pensent qu’il ne se passe rien. Parce que cette routine est une grâce. Qu’il est bon que tout se répète, afin de pouvoir être proche des êtres qu’on aime ou poursuivre une tâche qui nous tient à cœur. Oui, le quotidien est le lieu de toutes les plus belles fidélités. C’est en cela qu’il est extraordinaire, de faire notre ordinaire de la merveille de toutes ces petites choses auxquelles on ne prête que peu d’attention et qui sont pourtant le fondement de nos vies. L’aube, le chant d’un merle, un sourire, l’enfant qui te saute dans les bras, l’amour de ta vie qui s’offre à toi. Tu crois que c’est banal? Pourtant, c’est tout ton trésor! C’est Bernanos qui écrivait dans le Journal d’un curé de campagne: «Les petites choses n'ont l'air de rien, mais elles donnent la paix. Dans chaque petite chose, il y a un Ange.» Je te le prêterai si tu ne l’as pas lu. C’est un livre essentiel. Je l’ai lu et relu sans m’en lasser. C’est le genre de livre qui, aussi dur soit-il, te donne confiance dans la vie.

Marguerite était une éveillée, une de ces femmes qui savait créer des dispositions favorables pour recueillir les pépites du quotidien. En l’écoutant, je me sentais de plus en plus riche de tout ce qui m’était donné sans autre contrepartie que ma présence. Je ne boudais pas mon plaisir.

- Je t’ai raconté que je suis déjà morte une fois?

J’étais tout ouïe...

- Quelques jours avant mon départ à la maison de retraite, une personne de la compagnie d’électricité est venue me couper les plombs. Il a croisé la concierge qui lui a demandé ce qu’il était en train de faire. Il lui a répondu que j’étais morte et qu’il posait un scellé pour des questions d’héritage. Ce que la concierge n’a pas manqué de venir me répéter. Alors je me suis assise dans mon canapé, et je n’ai plus bougé, en laissant la nuit venir, vu que j’étais morte. Je me suis fondue dans le silence de mon appartement. Et j’ai attendu comme ça jusqu’à l’aube, essayant de n’être plus rien. Puis la lumière est revenue, ils avaient dû s’apercevoir de leur erreur. Je me suis senti tellement paisible cette nuit-là, sereine, j’avais l’impression de participer pleinement au calme qui m’entourait au point d’en devenir une infime partie. Ce serait beau que le calme soit tissé de tout ce qui a été et qui continue à exister autour de nous dans l’épaisseur du silence.

Et puis elle ajoute:

- Je ne comprends pas pourquoi on utilise le temps de l’imparfait pour parler des morts. On devrait le réserver aux vivants, c’est le temps de l’inachevé. Il me semble que ce sont les êtres que nous avons aimés qui vivent en nous de la parfaite présence de ce qu’ils nous ont donné. Enfin, c’est ainsi que je sens les choses.

L’heure du repas du soir approchant, un chapelet de pensionnaires vient s’installer sur les bancs en attendant l’ouverture du réfectoire.

- C’est tortellini ce soir, j’adore ça, me dit Marguerite. Tu savais qu’ils symbolisent le nombril de Vénus. Mais je ne te retiens pas pour souper, je vois bien que tu n’en as pas trop envie.

- Marguerite?

- Oui?

- Vous savez bien que je ne suis pas votre petit-fils...

- Bien entendu que je le sais.

- Mais alors pourquoi n’avez-vous rien dit?

- Parce que ça me faisait tellement plaisir d’y croire. Et toi, tu avais un peu besoin d’une grand-mère, non?

- Je crois bien que oui...

- Alors, tu vois, on n'a pas besoin de faire un test ADN pour passer une belle après-midi ensemble. Mais maintenant file, avant que je ne me mette à pleurer, j’ai horreur des sensibleries. Et reviens vite me voir!

Image - Détail des ailes de l'ange de l'annonciation, Fra Angelico.
Bernanos note avec justesse qu'une fidélité vivante autorise la critique lucide, qui est clairvoyance, parce qu'elle est faite avec bienveillance. Fidélité vivante, qui n'a rien à voir avec la fidélité conformiste ou de caste.
La souffrance terrible de celui qui s'est toujours posé comme un roc inébranlable et qui vient un jour à craquer.
Ces hautes cheminées fumantes sur le toit des immeubles qui donnent l'impression d'être de gros navires emportant leurs passagers sur le flot des nuits, faisant escale pour une nouvelle journée de labeur et de vie.
Il paraît que nous pouvons apprendre à vivre avec moins de sommeil. Avant ou après l'épuisement?
Sœur Emmanuelle a raison, une grande tendresse est parmi nous, autour de nous, dans notre quotidien, qui, si on l'accueille, peut être un soutien des plus précieux.
Observez les différents interlocuteurs que vous rencontrez durant la journée. Combien n'auront pu tenir le temps d'une conversation sans triturer leur clope téléphonique, leur ifaune ou leur dentroïte? C'est plus fort qu'eux, c'est la clope du XXIe siècle le téléphone portable, l'objet contra-phobique par excellence. On se targue de ne plus fumer, de ne pas trop boire publiquement, mais alors qu'est-ce qu'on branle le divin outil pour  se décharger du stress et de l'exigence qu'impose toute relation à autrui.
Je suis sûr qu'au Moyen-Âge je serais tombé raide dingue d'Hildegarde de Bingen.
Un homme qui a manqué de mère fait l'enfant.
«Qu'importe la douleur d'aujourd'hui puisqu'elle est le commencement d'autre chose!» (Claudel)

Cette citation m'est insupportable, d'autant plus venant d'un confortable auteur chrétien comme Claudel, si elle nie la douleur comme n'étant que secondaire sur le chemin du salut, voire même bénéfique. Car la douleur n'est pas toujours le commencement d'autre chose, et alors elle est intolérable, parce qu'elle détruit sans rémission celui qui ne parvient pas à lui donner sens, parce qu'il n'en a plus la force, parce qu'il n'en peut plus.

Je peux par contre l'entendre si elle suggère que la douleur d'une épreuve à laquelle la vie nous soumet nous permet de croître, qu'elle nous travaille pour faire éclater la cosse de nos habitudes, pour moudre nos peurs, pour nous libérer. La douleur devient alors l'aube d'une croissance.
Je vois bien d'où il part pour faire son footing, puisque c'est mon voisin. Et de temps à autre, je le croise, loin, si loin de son point de départ (ce serait bien entendu pour moi un point de non-retour si je n'étais pas en voiture) que j'en suis venu à me demander: mais qu'est-il donc arrivé à cet homme pour qu'il s'inflige un traitement aussi cruel? Recoure-t-il à cette soupape kilométrique pour éviter de faire sauter un fusible psychique. Et le plus étonnant dans toute cette histoire, c'est que lorsque je le vois revenir chez lui, il a l'air heureux: il a eu son shoot de bitume.
Charmante commerciale qui m'appelle le soir pour me vendre un produit hors du commun qui se trouve être une moviebox que j'ai commandée et que je n'ai jamais réussi à faire fonctionner, ce que je ne manque pas de lui dire, et qui me répond sur le ton d'un psychiatre plein de commisération:

- Mais Monsieur, vous ne pouvez pas rester comme ça!

Je m'attendais à ce qu'elle me propose de recourir à la chimie bâloise pour sortir de ce mauvais pas. Mais elle s'est contentée de me conseiller d'appeler le service technique sans même prendre le temps de me communiquer le numéro: j'étais un client perdu pour son baratin.
Un très bel entretien avec Henry Bauchau à lire dans TéléramaHenry Bauchau : “L’histoire du monde serait plus juste si l’on tenait compte de l’histoire des dormeurs et de leurs songes”
Magnifique titre d'un petit recueil de poèmes de Henry Bauchau: Tentatives de louange. C'est beau, n'est-ce pas? Je ne l'ai pas encore lu, mais ce seul titre vibre en moi depuis plusieurs jours. J'aurai préféré Essais plutôt que Tentatives. D'ailleurs c'est ainsi que je l'entends.
Quel beau jeune homme de 95 ans!

(Henry Bauchau)
On ne naît pas père, on le devient.
Le synonyme de «rencontrer», c'est «bousculer».
Je ne connais pas le fond de l'histoire (qui m'intéresse assez peu), mais je trouve magnifique le reproche que le tribunal fait à Roudinesco. Celui qui fait des mots sa vie ne peut se défiler, il a une responsabilité plus grande qu'un autre. C'est aussi une manière de reconnaître pleinement le métier d'écrire et de prendre la parole publiquement.

Lien sur l'article "Procès Lacan: condamné, le Seuil fait appel.
«Les petites choses n'ont l'air de rien, mais elles donnent la paix. Dans chaque petite chose, il y a un Ange.» (Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne)
L’espèce humaine est la seule de tout le règne du vivant à ne pas savoir quel est sa destination définitive. La moindre puce, la moindre fourmi, la moindre poule de basse-cour le sait. Mais pas nous. Et savez-vous pourquoi? Tout simplement parce que l’humain est le seul qui a connu une excroissance monstrueuse de ce pudding gris hyperconnecté que vous appelé cerveau ou cervelle, et qui dessert votre cœur. Nous ne sommes pas capable de rester en place, nous courons après on ne sait trop quoi, le pouvoir, la reconnaissance, et si nous ne courons pas, nous fuyons nos peurs, nos souvenirs, notre mauvaise conscience. En fait, notre grand problème à nous, les humains, c’est de ne pas savoir pourquoi nous avons été créé. Et malheureusement pour nous, on nous a donné les moyens de se poser cette question absurde - absurde parce que nous ne pouvons y répondre que par nos actes. Le cerisier cerise, l’escargot escargote, le lion lionne. Mais l’humain, que fait-il? Il humanise? Tant que ça? Je trouve plutôt que c’est une qualité qui a tendance à lui faire défaut.
Nous avons tous un travail d'ange à commencer dès à présent.
J’apprends ce matin par la presse que l’action du site www.rencontres-invirtuo.fr est en train de chuter. Pourtant, j’étais convaincu que ce site serait à l’amour ce que Google est à l’information.

Si les sites de rencontres en ligne ont permis à de nombreux couples de se former, personne n’a encore osé aller aussi loin que rencontres-invirtuo.fr. Fondé par le Docteur Fadamour, ce site permet aux internautes de s’essayer virtuellement. Finies les rencontres infructueuses et les douloureuses déconvenues. Finis ces longs palabres pour se séduire. Finie l’angoisse de la découverte de l’autre. Le site rencontres-invirtuo.fr, moyennant une inscription onéreuse, mais toujours plus avantageuse que les frais de coiffure, de manucure, de restaurants, de fleuristes, de bijoutiers propose deux formules d’inscription. La formule de base TROUVONS-NOUS vous permet de trouver le profil qui saura le mieux vous séduire. Mais, afin de ne pas perdre votre temps, pouvez décider avec la personne choisie d’opter pour la formule TESTONS-NOUS. rencontre-invirtuo.fr va alors créer un double virtuel de chaque membre, appelé CLOVE - contraction du mot clone et love. Ces deux cloves vont se rencontrer en ligne et interagir entre eux afin de donner aux utilisateurs un aperçu numérique de ce que pourrait être leur couple.

Amour in virtuo


J’apprends ce matin par la presse que l’action du site www.rencontres-invirtuo.fr est en train de chuter. Pourtant, j’étais convaincu que ce site serait à l’amour ce que Google est à l’information.

Si les sites de rencontres en ligne ont permis à de nombreux couples de se former, personne n’a encore osé aller aussi loin que rencontres-invirtuo.fr. Fondé par le Docteur Fadamour, ce site permet aux internautes de s’essayer virtuellement. Finies les rencontres infructueuses et les douloureuses déconvenues. Finis ces longs palabres pour se séduire. Finie l’angoisse de la découverte de l’autre. Le site rencontres-invirtuo.fr, moyennant une inscription onéreuse, mais toujours plus avantageuse que les frais de coiffure, de manucure, de restaurants, de fleuristes, de bijoutiers propose deux formules d’inscription. La formule de base TROUVONS-NOUS vous permet de trouver le profil qui saura le mieux vous séduire. Mais, afin de ne pas perdre votre temps, pouvez décider avec la personne choisie d’opter pour la formule TESTONS-NOUS. rencontre-invirtuo.fr va alors créer un double virtuel de chaque membre, appelé CLOVE - contraction du mot clone et love. Ces deux cloves vont se rencontrer en ligne et interagir entre eux afin de donner aux utilisateurs un aperçu numérique de ce que pourrait être leur couple.

Lorsqu’on demande au Docteur Fadamour ce qui fait le succès de son site, il répond sans hésiter:

- Son pragmatisme. Croyez-vous que l’homme et la femme modernes ont encore du temps à perdre avec une vision de l’amour dépassée, héritée d’un temps où on n’avait rien d’autre à faire que de tourner autour du pot parce que la télévision n’existait pas? Et peuvent-ils encore se permettre d’être romantiques en ayant suivi une heure de cours de littérature par semaine à l’école? Non, tout ceci est un luxe qu’il ne peuvent plus s’offrir. Surtout s’ils souhaitent s’engager dans une relation sérieuse. Un couple sur deux divorce, et savez-vous pourquoi? Parce qu’il n’avait pas la garantie que ça marcherait. Certains disent que nos frais d’inscription sont trop élevés. Mais franchement, ce sont des cacahuètes à côté des coûts engendrés par un divorce.

Car une des spécificités de rencontres-invirtuo.fr est de vous garantir votre relation cinq ans ou les deux mille quatre cents premiers accouplements si vous avez accompli toutes les phases de tests virtuels et que vous vous engagez à vivre ensemble. En cas de rupture, les frais engagés dans le couple vous sont remboursés jusqu’au dernier centime, à condition que vous puissiez prouver que c’est un des critères que vous avez indiqué dans votre profil qui a été la cause de l’échec et dont le site n’a pas tenu compte. Par exemple, si vous avez indiqué que vous n’aimez pas qu’une femme porte des hauts talons, et que la partenaire que vous avez rencontrée sur le site ne peut pas imaginer vivre sans, ce qui aboutit inévitablement à une rupture, rencontres-invirtuo.fr vous dédommage. Comment ne pas admettre que cette seule garantie soit un gage de la qualité des services créés par le Docteur Fadamour? Aurait-il pris le risque de perdre autant d’argent s’il n’avait pas été sûr de son produit? Et rendez-vous compte! Deux mille quatre cents accouplements, soit huit cents par an... De quoi ne pas s’ennuyer! Comme le mentionne leur slogan: T’essayer, c’est ne pas me tromper!

- Nous sommes partis du principe que lorsque le sexe va, tout va, précise le Docteur Fadamour, et que lorsqu’il ne va plus, tout s’écroule, rarement à cause du sexe d’ailleurs, ce n’est que la pointe de l’iceberg, mais d’autres facteurs que nous avons constaté n’être que rarement dus à une erreur de notre part. Bien entendu, si un des deux partenaires est infidèle, il rompt immédiatement la clause contractuelle qui nous lie à lui.

Mais revenons plus en détail sur la formule Testons-nous, la grande innovation de rencontres-invirtuo.fr. Le Docteur Fadamour a inventé l’embryon de la relation numérique. Grâce à un programme hypersophistiqué qu’il a conçu avec l’aide d’informaticiens, de généticiens, de psychologues, de sexologues, de sociologues, de philolovogues, il analyse toutes les données, films et images fournies, ainsi que la première semaine de discussion en ligne - webcam allumée - entre les futurs partenaires à l’essai. Ceci lui permet de prélever des germes de relation présents dans les échanges et de les cultiver en laboratoire dans des éprouvettes virtuelles afin des les faire croître. Arrivé à maturité en quelques jours le clove du membre est prêt à entrer dans la cyberrelatiosphère. Certains diront que tout ceci est déjà bien connu et qu’on ne compte plus les sites qui ont créé des réalités parallèles. Bien entendu. Mais aucun n’est encore parvenu à créer une vie de couple parallèle, avec des doubles constitués à partir d’un patrimoine webgénétique qui existe de manière autonome.Comme le souligne le Docteur Fadamour dans un de ses articles:

- Il ne faudrait pas confondre notre site avec ceux qui se contentent de vous créer de misérables avatars, de la camelote, en ne jouant que sur les apparences, la couleur des cheveux, la taille, la corpulence, etc. Aucun ne cultive la relation en laboratoire et aucun ne crée un double virtuel qui va vivre une vraie relation en ligne, avec des émotions, des dialogues, des rapports sexuels! Prenez ne serait-ce que la question du langage. Nous procédons à des croisements lexicaux sur la base du vocabulaire employé dans les échanges en ligne, écrits et oraux afin de les charger du sens particulier qu’ils ont pour chaque partenaire. Ce qui va permettre à leurs cloves d’avoir des conversations plus vraies que nature, dans lesquelles les mots employés auront très exactement la signification qu’ils leur donnent dans la vie réelle. Toutes les informations recueillies lors de l’inscription nous permettent de créer une bouture que nous greffons en ligne. Nous sommes au web ce que la botanique est à la nature, le généticien à l’humanité.

Il est donc normal que les membres vivent avec autant d’émotions la première rencontre en ligne de leurs cloves. Imaginez: être spectateurs d’une histoire d’amour dont ils sont les héros, en direct, sans qu’ils ne puissent ni intervenir, ni tricher. rencontres-invirtuo.fr leur envoie un courriel pour confirmer que les cloves sont prêts, et ils n’ont plus qu’à choisir le lieu de la rencontre dans la cyberrelatiosphère, selon une liste de situations proposées: dans la rue; au restaurant; chez soi; à la poste; au lit, etc.

- Les gens se rencontrent rarement au lit la première fois, explique le Docteur Fadamour, à cause de vieilles habitudes, l’éducation, et une quantité d’autres mauvaises raisons. Ils ont tort: ils gagneraient du temps. Mais ceci montre à quel point ils se croient dans la réalité, et s’identifient avec leur clove. Il est intéressant de constater qu’ils se comportent bien différemment que s’ils étaient masqués par un pseudonyme.

Quel grand moment que celui où, après avoir cliqué sur Rencontrons-nous, les membres peuvent vivre par procuration les premiers instants de ce qui sera peut-être l’aventure de leur vie! Ils se voient se saluer, ils se voient se regarder, ils se voient être un peu gênés, ils se voient rire, ils se voient se plaire ou se rebuter. Et pendant qu’ils se voient, ils peuvent chatter, s’écrire et commenter ce qui se passe, voire même inviter des amis à assister à la scène en ligne pour donner leur avis.

- Evidemment, comme le but est de savoir si la relation sera concluante, précise le Docteur Fadamour, les membres peuvent à tout moment changer de situation ou passer en mode accéléré pour visionner un moment qui leur semble important, revenir en arrière, mettre sur pause ou se revoir. Les cloves sont des turbos-vivants, ils ne vous imposent pas l’épouvantable lenteur du réel. Quel gain de temps de pouvoir zapper des bouts entiers d’existence inutiles.

Les internautes peuvent-ils demander à rejouer une situation?

- C’est tout à fait possible, indique le Docteur Fadamour. Mais nous ne touchons bien entendu plus à la base du clove, sans quoi nous ferions des mutations cybergénétiques qui fausseraient les données. De même, nous n’autorisons pas d’intervention au moment où une situation est déclenchée. N’oubliez pas que ce n’est pas un jeu. L’objectif est de voir si une relation véritable est possible, ce qui suppose l’échec, les ratages, et autres incompatibilités. Mais nous offrons également différentes options complémentaires payantes, appelées indulgences et révélateurs qui vous permettent soit d’atténuer une mauvaise expérience vécue par le clove, soit au contraire de le mettre à l’épreuve.

Prenons un exemple. Deux partenaires potentiels ont choisi la situation Au restaurantet durant tout le repas un des deux cloves a un bout d’épinard visiblement collé entre les dents. Les deux spectateurs s’en sont bien rendu compte. Celui qui s’est ridiculisé ne peut pas demander à ce que la séquence soit effacée, comme l’a expliqué le Docteur Fadamour. Ce bout d’épinard va donc créer un précédent dans leur histoire. Mais, avec l’accord de l’autre membre, il peut acheter une indulgence afin que le clove qui l’a vu dans cette fâcheuse posture ne le juge pas trop sévèrement et n’en fasse pas un critère décisif pour son choix futur.

- Mais ces indulgences sont inutiles si des facteurs clés comme la compréhension du partenaire, l’attirance réciproque, les choix musicaux présentent un décalage supérieur à 70%, car l’essai s’interrompt aussitôt, explique le Docteur Fadamour. Les prétendants ne peuvent plus communiquer entre eux, et un rapport dûment détaillé est envoyé à chacun par courriel, leur expliquant pourquoi ils doivent trouver un nouveau partenaire. Nous n’allons tout de même pas imposer à un amateur de Mozart de vivre avec un fan de Daniel Balavoine...

Ce barème d’exclusion est vivement critiqué comme en témoignent les nombreux échanges à ce sujet sur les forums. Comment peut-on prédire mathématiquement l’avenir d’une rencontre? Comment rencontres-invirtuo.fr peut-il se substituer au destin pour décider qu’une relation ne peut pas se concrétiser? Pourquoi n’inclut-il pas un facteur de hasard qui donne une chance au futur couple. Le Docteur Fadamour ne répond pas à ces questions.

- La réussite de mon site ne repose pas sur les épaules de Cupidon, mais sur des données fiables et viables!

Les révélateurs, comme nous l’avons indiqué, permettent de mettre le partenaire en situation afin de vérifier qu’il possède bien les qualités désirées ou de l’obliger à exprimer le fond de sa pensée sur tel ou tel sujet.

Comme l’indique le Docteur Fadamour:

- Nous recommandons l’intolérance plutôt que la tolérance. Passé l’extase amoureuse qui équivaut à une anesthésie des facultés critiques, la première chose qui s’émousse, c’est l’indulgence. On devient moins compréhensif, et on s’étonne même qu’on ait pu laisser passer certaines choses qui, après coup, paraissent inacceptables. Nous encourageons donc les membres à se profiler sous l’angle le plus acéré afin d’être le plus proche possible de la réalité qui sera la leur après quelques années de vie commune. Si malgré tout ils désirent s’engager, cela signifie que le couple est vraiment prêt.

Un rapport de rencontres-invirtuo.fr divulgué sur le web indique que la compétence oratoire est le révélateur favori des femmes. Il exige du clove mâle qu’il s’exprime avec plus de créativité et de subtilité pour séduire la clovette - autre nom donné au clove femelle. Est-ce un hasard si c’est aussi celui-ci qui entraîne le plus d’échecs? Et personne ne s’étonnera que les hommes raffolent du révélateur de compétences érotiques qui bien souvent entraînent une riposte de la partenaire offensée qui active le révélateur Abdominaux en tablette de chocolat, surnommé par les cloves mâles sur les forum révélateur hécatombe. Le révélateur Enfant(s) est également très efficace pour faire fuir les cloves baratineurs.

Le site rencontres-invirtuo.fr est à la pointe de l’amour réalité, le développement naturel de la télé-réalité. Les couples-éprouvette se retrouvent chez l’un ou chez l’autre pour suivre certains épisodes ensemble! Ils ouvrent une bouteille, réchauffe une pizza, et les voilà partis pour plusieurs heures de critiques implacables, pestant sur leurs cloves, l’insultant. Des personnes invitées à des cloves-party faisaient remarquer qu’ils étaient étonnés de la cruauté des couples à l’essai à l’égard de leurs cloves qui représentent tout de même ce qu’il sont censés devenir.

- On aurait dit qu’ils trouvaient jouissif de s’exécuter verbalement, confiera l’un d’entre eux.

Mais rassurons-nous. Les participants ont parfois de l’empathie pour leur double numérique.

- Le jour où j’ai vu le clove de Yves (29 ans) se mettre à pleurer quand mon clove lui a parlé de sa mère, confie Tania (32 ans), je me suis mise à culpabiliser et je me trouvais dure. Je me suis excusée auprès de lui, alors que je n’étais pas responsable.

Ces soirées conviviales où on se zieute aboutissent fréquemment à l’arrêt de l’essai du plein gré des deux partenaires pour lesquelles il devient évident en se voyant à l’écran que l’aventure ne sera pas possible, mais qui n’en restent pas moins de bons amis.

- Nous nous sommes vite rendu compte avec Tamara (18 ans), que ce serait un échec, dit Jean (59 ans). La différence d’âge posait problème.

L’intimité physique partagée par les cloves suscite les plus vifs émois. Car, comme nous l’avons précisé, les cloves ont des relations sexuelles, et ils ne s’en privent pas.

- C’est évident, précise le Docteur Fadamour. Comment voulez-vous que nous occultions ce qui constitue le fondement de la vie de couple? Un arbre pousse-t-il sans terre? La sexualité est la partie du programme sur laquelle nous avons le plus travaillé. Certains nous accusent de briser la magie de l’intimité. C’est parfaitement faux. Nos membres doivent s’essayer cybercharnellement. 50% des femmes mettent un terme à l’essai dès qu’elle voit le clove mâle nu. 90% des hommes font pareils après avoir essuyé un refus de la clovette de se prêter à des pratiques sexuelles originales, que nous ne jugeons ni ne censurons, notre rôle étant de conserver une objectivité scientifique. Nous refusons toute pudibonderie. Si nous calculons grâce à un algorithme que j’ai inventé qu’un partenaire n’a pas les compétences sexuelles nécessaires, nous arrêtons immédiatement les essais. On ne compte plus les protestations de membres qui ont été frustrés de voir brusquement interrompus des ébats entre leurs cloves qu’ils trouvaient tout à fait satisfaisants. Mais c’est un gage de la qualité des prestations fournies par notre site. Nous ne pouvons pas nous permettre de garder un candidat qui présente une libido insuffisante ou une technique trop faible. Cette vitalité sexuelle est à l’image de notre vocation: voir sur le long terme.

Ces propos ne sont de loin pas du goût de tous, comme en témoigne Myriam (28 ans):

- J’ai bien vu que le clove de Tim (25 ans) avait des difficultés lorsque nous avions des rapports, mais ce n’était de loin pas le plus important. J’aimais ce que nous vivions ensemble, et j’avais tout mon temps. Seule comptait pour moi la qualité du couple que nous formions. Mais rencontres-invirtuo.fr a coupé notre essai, malgré mes explications, et Tim a eu honte, convaincu qu’il ne me conviendrait pas et n’a plus jamais voulu me revoir.

Certaines chaînes de télévision adeptes du voyeurisme de masse ont proposé au Docteur Fadamour de lui payer des droits pour rediffuser certains épisodes. Il a catégoriquement refusé

- C’est éthiquement inimaginable. Ce que nous proposons à nos membres est une expérience qui leur appartient. Libre à eux ensuite d’inviter des amis à la regarder, mais nous poursuivrons en justice toute personne tentant de faire du commerce grâce à son clove.

Il se peut que le Docteur Fadamour mise tout sur l’exclusivité de son produit, espérant pouvoir élever les frais d’inscription et offrir un ensemble de prestations très coûteuses. L’abonnement Testons-nous propose une trentaine de mises en situation des cloves. Mais les membres peuvent en trouver des centaines d’autres dans le catalogue en ligne comme Les cloves dans les îles, Les cloves font un tour en yacht, Les cloves au Groenland. Doit-on supputer que l’introduction d’une situation telle que Les cloves dans un club échangiste soit le signe d’un déclin du site qui tente de verser vers la facilité? Et que penser des accusations faites au Docteur Fadamour quant à son processus de sélection que beaucoup jugent arbitraire. Doit-on le croire lorsqu’il déclarait au journal télévisé d’une grande chaîne d’information:

- Nous favorisons un modèle conjugal. 90% des membres qui ont vécu une expérience concluante avec leurs cloves et qui se sont engagés dans une vie commune sont encore ensemble après trois ans. 60% d’entre eux se sont mariés. 30% d’entre eux ont rentabilisé leur garantie de deux mille quatre cents accouplements au bout de trois ans. Mes statistiques sont à votre disposition.

Pourtant, la réalité de rencontres-invirtuo.fr n’est pas aussi mirobolante que ce que s’évertue à nous faire croire le Docteur Fadamour. Si l’attrait de la nouveauté lui a permis d’entrer en bourse et de rapidement gagner plusieurs centaines de millions, on découvre aujourd’hui que son programme de création d’embryon virtuel in vitro, ses fameux cloves, n’est pas concluant. Est-ce dû à la vision trop pragmatique de son fondateur qui cherche à rentabiliser la vie amoureuse selon des modèles totalement en contradiction avec les fondements mêmes de la nature humaine. Peut-on produire du couple comme un autre bien? Il est difficile de le savoir. Néanmoins, les témoignages sont éclairants: le passage à la vie de couple réelle constitue souvent une terrible désillusion, comme le dit Sylvie (40 ans):

- Le jour où nous avons vécu ensemble, nous nous sommes aussitôt ennuyés. Nous n’avions plus rien à découvrir, nous savions déjà ce que l’autre allait dire, et même pire, notre clove nous avait formaté au point que nous répondions en fonction de ce que nous pensions qu’il allait dire. C’était une catastrophe. Nous ne savions plus nous surprendre. Et ce que nos cloves ont pu nous apprendre de nous-mêmes, les erreurs à ne pas commettre, nous les avons toutes commises. C’était à se demander si nous n’attendions pas que de reproduire les pires scénarios que nous avions vus se jouer en ligne.

Et François, 33 ans:

- La première fois que Zoé s’est déshabillée, je n’ai pratiquement ressenti aucune émotion, comme si je n’avais plus rien à découvrir. Pourtant, son clove m’avait rendu raide dingue d’elle et je n’attendais qu’une chose: pouvoir enfin vivre cette expérience en vrai pour l’embrasser et l’étreindre. Mais ce fut un lamentable échec.

Ou encore Elodie, 37 ans:

- Ce site m’a fait perdre du temps et ma confiance en moi. A force d’avoir été spectatrice de moi-même, j’ai fini par ne plus savoir comment me comporter dans la réalité. Je n’osais plus aborder un homme sans me demander ce qu’aurait fait mon clove. J’étais devenue totalement dépendante de lui. Le projet du Docteur Fadamour est même contre-productif. Les membres ne désirent plus se rencontrer. Ils trouvent plus stimulant de continuer à se connaître virtuellement. La première fois que nous avons fait l’amour avec Dario, nous avons été déçus, comme si la magie avait disparu. Il s’attendait à ce que je sois aussi extravertie que mon clove, alors que j’ai besoin de temps, et je me suis sentie brusquée. Ça ne m’a pas du tout plu.

C’est aujourd’hui un des grands drames de plusieurs milliers de membres de rencontres-invirtuo.fr: ils ne veulent plus sortir de ce tube à essai, de ce laboratoire artificiel. Et les faits sont bien différents des chiffres avancés par le Docteur Fadamour. Les couples qui se forment dans la vraie vie sont malingres, comme si toute leur vitalité avait été absorbée par leurs cloves. Pourquoi? Le psycholovologue David Arcanien qui a étudié le sujet donne l’explication suivante:

- Le problème, c’est qu’ils se sont déjà rencontrés par le biais d’une sélection artificielle dans laquelle il se projettent, et qui va leur imposer le regard qu’ils porteront l’un sur l’autre ensuite. Le curiosité indispensable à toute relation pour se chercher, se trouver, s’appréhender est affaiblie car l’effet de surprise a été défloré. La déception est semblable à la lecture d’un livre dont on aurait déjà vu l’adaptation au cinéma. On ne parvient plus à faire travailler son propre imaginaire, on ne peut s’empêcher de mettre le visage des acteurs vus à l’écran sur celui des personnages du roman. C’est en quelques sorte comme si toutes les terminaisons affectives qui sont en jeu dans la séduction et l’approche de l’autre étaient émoussées. De plus, il manque à ses cloves trois sens capitaux: l’odeur, le toucher, le goût, qui sont autant de capteurs subtils qui révèlent la personnalité d’un être et qui vient stimuler des émotions très profondes en nous. De même, la sexualité de ces cloves n’a aucun sens: ce n’est que le spectacle d’une nudité désincarnée, mécanique. Le site rencontres-invirtuo.fr et son créateur, le Docteur Fadamour, sont des fossoyeurs de l’amour. Mais le malaise est tel que les membres ne cesseront pas d’affluer. Les récentes révélations de ses malversations lui ont permis d’enregistrer une hausse du nombre d’inscriptions.

Mais le Docteur Fadamour n’avait pas prévu l’apparition sur le marché d’une biopuce permettant d’inhiber durablement les gènes à l’origine des pathologies domestiques tels que la routine, les conflits au sujet des tâches ménagères, de la poubelle à sortir ou de l’utilisation abusive de la salle de bain aux heures de pointe, donc de toute la réalité de la vie de couple qui vient forcément à un moment ou à un autre éroder l’idylle des premiers temps en nous rappelant à des corvées qui chamboulent nos humeurs. Cette nouvelle technologie fait un ravage chez toutes celles et ceux qui souhaitent donner un coup de pouce au destin en évitant l’écueil du biologique. On se rencontre, on se désire, on se fait pucer, et c’est parti pour plusieurs années de vie commune. C’est bien plus rapide et efficace que tout ce que le Docteur Fadamour avait imaginé. Les membres de rencontres-invirtuo.fr sont de plus en plus nombreux à s’inscrire au programme de base pour prendre ensuite le risque de directement recourir aux biopuces sans se tester. Les puces sont-elles les tiques qui videront le site du Docteur Fadamour de ses membres? Il est même question d’un rachat du site de rencontres-invirtuo.fr par la holding qui détient les brevets des biopuces. Affaire à suivre. En tout cas, si on en croit les spécialistes, rencontrer l’amour de sa vie dans la réalité est un luxe que nous serons de moins en moins nombreux à pouvoir nous offrir.

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Attire-d'Elle.
Je lui donne son bain comme si elle avait des branchies.
Mâle bâté.

Je me surprends à regarder des bouteilles d'eau en plastique et à voir des biberons, à entendre des pleurs d'enfant qui se réveille, à tendre la main pour rattraper un collègue que je crains de voir tomber en arrière, à vérifier si les lieux dans lesquels j'entre ne présentent aucun danger si je me mettais à crapahuter à quatre pattes, à me demander si j'ai bien pris des langes dans mon sac pour aller au boulot, à arriver à l'arrêt de bus beaucoup trop tôt parce que je suis parti comme si j'emmenais tout le nécessaire barda inutile destiné à avoir ce qu'il faut au cas où la petite ferait ceci ou cela d'improbable. Je ne devrais pas tarder à me mettre à goûter les plats de mes voisins de table, à dire à une personne que je vois bâiller deux fois de suite à quelques minutes d'intervalle qu'il devrait profiter de cette «fenêtre» pour aller faire une sieste.
A quand l’apparition sur le marché d’une biopuce permettant d’inhiber durablement les gènes à l’origine des pathologies domestiques tels que la routine, les conflits au sujet des tâches ménagères, de la poubelle à sortir ou de l’utilisation abusive de la salle de bain aux heures de pointes, donc de toute la réalité de la vie de couple qui vient forcément à un moment ou à un autre éroder l’idylle des premiers temps en nous rappelant à des corvées qui chamboulent nos humeurs. Cette nouvelle technologie ferait un ravage chez toutes celles et ceux qui souhaitent donner un coup de pouce au destin en évitant l’écueil du biologique. On se rencontre, on se désire, on se fait pucer, et c’est parti pour plusieurs années de vie commune en toute sécurité. C’est bien plus rapide et efficace que le dialogue, l'attention à l'autre, la volonté.
Je réalise que l'abbé Pierre est mort le 22 janvier 2007. Je le croyais encore vivant. Mais c'est évident: il est encore vivant.
Un petit enfant a la désinvolture d'un milliardaire qui sait que tous les problèmes d'intendance ne le concernent pas.
Heureusement que Dieu échappe à la raison, parce que des raisons, on en a des vertes et des pas mûres.
Le jour se lève plus tôt, déjà ce matin je voyais la pointe des nuages se gorger de soleil vers 7h30 et s'empourprer d'aube aux doigts de rose peu après.
Il arrive qu'un couple ne s'entende plus parce qu'il y a trop de friture sur la ligne. Lorsque ça s'aggrave, il en vient à entendre des choses qui ne sont pas émises depuis leur base. Finalement, chacun a changé de station sans même se rendre compte qu'ils ne parlent plus du tout de la même chose.
Je trouve que tout aspirant au GIGN, ou autre groupe d'intervention, qui est parent devrait être exempté des épreuves liées au manque de sommeil.
Une amie de ma femme lui a demandé avec désespoir et admiration comment elle faisait, ce qu'elle disait pour que son mari fasse spontanément le ménage, la lessive, la nourriture du chien, la poubelle à langes (ça, c'est du lourd). Quel manque d'imagination! Quelle vision éculée du couple.
Verlaine, mon maître... La vie est là, simple et tranquille...

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu'on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l'arbre qu'on voit
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

--Qu'as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

Paul Verlaine, Sagesse.
La fin de journée a mis un peu de fard rose sur ses joues. Elle s'est fait belle pour la nuit.
Les patiences d'une mère vues de l'univers masculin sont absolument inimaginables.
Pourquoi les cartouches des plumes Mont-Blanc sont-elles si chères? Parce qu'ils font de l'encre à base de neige du chapeau de Napoléon. (Si, si, je vous assure, comme la vache Milka.)
Eduquer un enfant, c'est donner l'exemple. Celui qui veut que son enfant soit calme doit être calme, qui veut qu'il se tienne bien n'a qu'à bien se tenir, soit respectueux respecte autrui, et ainsi de suite.
Les premiers jours où nous l'avons rencontrée, nous avons pensée qu'elle était muette et renfrognée. Je n'ai aucun doute aujourd'hui qu'il avait dû légèrement la chloroformer afin que nous ne prenions pas la fuite en découvrant qu'elle avait des cordes vocales de revendicatrice syndicale.

Tristement magnifique Verlaine, la quintessence de la mélancolie.

Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon coeur ?

Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un coeur qui s'ennuie,
Ô le chant de la pluie !

Il pleure sans raison
Dans ce coeur qui s'écoeure.
Quoi ! nulle trahison ?...
Ce deuil est sans raison.

C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon coeur a tant de peine !
On a pu se moquer de moi parce que j'ai vivement critiqué l'usage de pantoufles et que j'en mets à ma fille. Certes. Mais pour ma fille ce n'est pour rien d'autre qu'un acte aussi fondamental que d'apprendre à marcher! C'est tout de même très différent d'un adulte chez qui le port de cet élément créé une mise à terre instantanée de tout potentiel de séduction.
A la longue, passé l’extase amoureuse qui équivaut à une anesthésie des facultés critiques, la première chose qui s’émousse, c’est l’indulgence.
Une bougie, c'est une manière de dire une présence.
J'te souhaite mes voeux en passant, entre l'aspirateur et la lessive à mettre au séchoir, pendant que j'y pense, parce que je trouve qu'en terme de comm' c'est une bonne manière de me rappeler à ton bon souvenir, même si je n'en ai strictement rien à cirer que 2012 soit une bonne année ou que tu t'pètes une guibole. C'est purement marketing, parce que je suis poli moi.
A quand le profil webgénétique dans la cyberrelatiosphère?
Peut-on encore se permettre d'être romantique alors qu'on ne bénéficie que d'une heure de cours de français par semaine à l'école? Non, franchement, ne iDélirons pas!
Le Dictionnaire des mots qui nous achèvent de Lisette Tonnerre, 91 ans, connaît un retentissement considérable. Plus d’un million d’exemplaires vendus, traduit dans une vingtaine de langues, dont le coréen. Les plateaux de télévision s’arrachent l’auteur et les journaux ne tarissent pas d'éloges. Pourtant, personne n’aurait parié sur son dictionnaire. Personne, sauf un mécène dont nous ne citerons pas le nom - il tient à son anonymat - qui en a financé l’édition.

Lisette Tonnerre



Pour tous mes devanciers, ces premiers-nés qui ont su faire de l’âge un trésor


Le Dictionnaire des mots qui nous achèvent de Lisette Tonnerre, 91 ans, connaît un retentissement considérable. Plus d’un million d’exemplaires vendus, traduit dans une vingtaine de langues, dont le coréen. Les plateaux de télévision s’arrachent l’auteur et les journaux ne tarissent pas d'éloges. Pourtant, personne n’aurait parié sur son dictionnaire. Personne, sauf un mécène dont nous ne citerons pas le nom - il tient à son anonymat - qui en a financé l’édition. Il nous confia avoir tout de suite perçu la portée fondamentale de cet ouvrage:

- Il est indispensable que nous nous mobilisions pour dénoncer cet âge sombre de notre civilisation où vieux est devenu synonyme d’inutile. En soutenant le projet de Lisette Tonnerre, j’investis dans mon avenir. Je refuse d’être captif des préjugés qui contribuent à faire du grand âge un ghetto. Je ne veux pas vieillir dans une société qui nous fait croire qu’après cinquante ans nous ne sommes plus bons à rien. Alors, je prends les devants. C’est aussi une manière d’offrir à mes enfants de vieillir dignement, afin qu’ils ne se trouvent pas stockés un jour, eux aussi, dans un centre de désaffection.

Et de fait, l’Occident saucissonne de manière arbitraire l’existence humaine. L’âge détermine l’appartenance au groupe du 3e, 4e voire même 5e âge avec l’allongement de l’espérance de vie. On décide ce que chacun a le droit de faire en fonction de la catégorie à laquelle il appartient. Le camp des retraités est devenu un no life’s land dans lequel on confine les aînés, en veillant à ce qu’ils se gardent bien de vouloir retourner dans la vie dite active. Les mouroirs aux noms tous plus charmants les uns que les autres fleurissent: Belle Aube, Gazouilli Fleuri, Beaumont, L’Envolée Lyrique

Mais la vieillesse est en train d’être revalorisée grâce à des résistants comme Lisette Tonnerre, dévoués à leur cause et n’attendant aucun bénéfice, sachant qu’ils ne vivront pas assez longtemps pour voir leur travail porter ses fruits. Ils œuvrent pour l’avenir et sont rejoints par de nombreuses personnes conscientes que les cloisons mentales qu’on leur a transmises sont artificielles, et qu’il est temps de faire exploser les vieilles classifications issues de cerveaux timorés et amorphes. La lutte sera longue, mais ils sont convaincus qu’une vie humaine traverse des étapes cohérentes, toutes en relation les unes avec les autres. Renouer les liens entre les générations, c’est rendre sa dignité au chapelet du vivant. Ce réveil permettra à un tissu de solidarités nouvelles de se former. Il n’y a de cassures que théoriques et acquises par le fait d’une éducation truquée. Il est évident que de ne pas prendre soin des premiers-nés, c’est non seulement ne pas se respecter, mais surtout déconsidérer une partie de l’existence que chacun sera inévitablement appelé à vivre à son tour, et dont il est entièrement responsable dès aujourd’hui.

- Mais peut-être faudrait-il qu’on commence à s’intéresser un peu à nous, fait remarquer Lisette Tonnerre. Comment voulez-vous discuter avec quelqu’un qui n’a d’yeux que pour son écran de téléphone portable? Ce que nous avons à partager nécessite des dispositions d’écoute et de compréhension qui deviennent de plus en plus rares.

Lisette a été libraire toute sa vie. Passionnée de vocabulaire, elle s’est donnée comme mission de dépoussiérer toutes les définitions surannées que contiennent les dictionnaires pour qualifier ceux qui ont une longue vie. Citons par exemple son offensive contre les mots comme pépé et mémé qui représentent selon elle le type même de réduction d’un individu à l’état de légume. Que tous ceux qui ont toujours appelé leurs grands-parents ainsi, et souvent avec beaucoup d’affection, ne se sentent pas coupables. Comme le disait Lisette Tonnerre sur le plateau d’une émission culturelle:

- Je n’ai nullement l’intention de chagriner les petits-enfants. D’ailleurs, ce n’est pas entièrement de leur faute, ils ne font que répéter ce que leurs propres parents devaient sans doute eux-mêmes répéter. Mais nous estimons qu’il est difficile d’être considéré comme des êtres de chair, de désir et de sensualité en étant appelés papi, mami, pépé, mémé, pépère, mémère... Qu’en savez-vous si dans notre for intérieur nous sommes si pèpères ou mémères? Ces diminutifs nous diminuent et, malgré toute la tendresse qu’on peut nous porter, c’est une violence qui nous est faite. Je connais de nombreuses personnes qui ne s’en offusquent pas, déjà trop contentes qu’on ne les oublie pas. Notre fragilité et notre vulnérabilité nous amènent à devoir tout supporter, tout accepter.

Si le livre de Lisette Tonnerre provoqua un tollé lors de sa parution, c’est parce qu’elle donne du champ à sa génération en ouvrant les mots comme des huîtres, en faisant voler en éclat une cuirasse lexicale rigidifiée par les habitudes. Elle refuse les déterminismes verbaux qui cataloguent les individus, les emprisonnent et ne leur laisse que peu de chances d’exprimer ce qu’ils sont véritablement. Elle écrivait dans le journal Régénération, dont elle est la rédactrice en cheffe:

- Le changement passera par l’utilisation de mots qui donneront une autre image de nous. Comment voulez-vous que des vocables crevetons donnent envie à qui que ce soit de nous connaître? Comment voulez-vous qu’on accepte que nous puissions avoir des désirs alors même que nous sommes pris dans la toile de mots qui nous associent à tout ce qui est dépassé, fatigué, décrépi, sénile? Vous n’avez pas la moindre idée de toute la jeunesse qui circule dans mon corps, de toutes ces sensations qui, malgré les ans, ne se sont pas émoussées, au contraire. Ce que le temps m’enlève m’est rendu au centuple, car les portes du palais de ma mémoire sont grandes ouvertes, et je vous convie à venir le visiter avec moi. Mes rides sont autant de sentiers vers des histoires que je vous raconte au passé et qui pourtant vous concernent, ici et maintenant. Elles ont une actualité que vous seriez bien souvent en peine de trouver dans la sur-information dont on vous soûle à longueur de journée. Je vous offre des repères en rien pépères pour continuer le chemin. Alors par pitié, ne stérilisez pas mes trésors en les considérant comme des bafouilles de grand-mère! Mettez-y votre coeur, vos tripes, vos envies. Mes mots sont pleins de sens et de sève. S’ils ne vous sont pas familiers, remplacez-les par les vôtres, ceux que vous utilisez lorsque vous rêvez, lorsque vous aimez ou lorsque vous souffrez. Donnez-moi une chance de vous rencontrer. Et n’utilisez pas le prétexte que je suis âgée pour ne pas faire d’efforts: je suis vieille, mais vivante! S’offusque-t-on de l’âge d’un Stradivarius?

Citons encore un passage de l’entrée RETRAITE du dictionnaire de Lisette Tonnerre:

RETRAITE - Manigance linguistique visant à faire assimiler une date de péremption au-delà de laquelle nous serions censés ne plus être bon à rien. Retraite? Quelle retraite? Deviendrait-on subitement des bras cassés parce qu’on affiche 65 ans au compteur? (Notez que la limite d’âge est très fluctuante selon les besoins du politique de renflouer les caisses.) Serait-il temps de nous étendre sur le sol pour mimer la mort? Balivernes! Ce qu’on appelle retraite est peut-être une occasion unique dans la vie d’un être humain de monter au front de ses plus belles passions. Il est temps de pulvériser cette frontière sociale et factice, d’affirmer contrairement à ce qu’écrivait Malraux dans La condition humaine qu’il ne faut pas soixante pour faire un homme ou une femme et qu’après il est juste bon à mourir, mais qu’il faut soixante ans pour qu’il puisse vivre riche de tout le travail que le temps à fait pour lui, et commencer à puiser dans tout l’or de l’éternité.

Le Dictionnaire des mots qui nous achèvent de Lisette Tonnerre, paru aux éditions A tire-d’aile, est à lire de toute urgence pour celles et ceux qui aspirent à un avenir hautement plus coloré que celui recommandé par les conseillers en assurance-vie. Car la plus grande assurance dans la vie, c’est de la vivre, quel que soit l’âge. Oui, ce livre est un concentré de vie pour la nouvelle année, pour de nouvelles années, pour se sentir pleinement vivant.


Photographie - © Marcel Imsand, Paul et Clémence.
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