Quelques mots de Christian Bobin qui font du bien, et pourraient même nous sauver.
Initiales du 22.04.2012
La première fois que je l’ai vue, c’était sur ce tableau de John Singer Sargent, à la Fondation Beyeler. Elle traversait cette ruelle. C’était une fin de journée de septembre. Rien ne m’avait préparé à la fulgurance de cette rencontre. Lorsque je l’ai aperçue, le temps s’est mis en suspension, l’espace s’est aboli, j’étais entièrement captif de ce face à face avec elle qui n’en finissait pas de s’apprêter à me dépasser. Sa présence discrète, ponctuée d’une grosse fleur rouge dans les cheveux, me ravissait. Et, sans que je parvienne encore aujourd’hui à m’expliquer pourquoi, je fus saisi d’un impérieux besoin de l’aborder. Je voulais qu’elle sache qu’elle était pour moi la passante selon mon cœur.
À une passante
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| John Singer Sargent, «Une rue de Venise», 1882 |
Pour Nathalie
Mais comment faire? Lui dire:
- Mademoiselle, je suis follement amoureux de vous. Vous êtes le bonheur, je le sais, tous les poètes l’ont dit, on le reconnaît quand on sent qu’il nous échappe.
Non, elle me prendrait pour un détraqué. Mais alors quoi? Ne rien faire? La laisser passer, et prendre le risque de perdre celle qui était peut-être une femme du destin? Ce qui me restait de raison s’évertuait à me signaler que j’étais en train de délirer, mais rien n’y faisait. On sait bien que le cœur, etc. Et mon trouble ne fit que s’accroître lorsque je vis d’autres visiteurs s’approcher de la toile. S’il y avait parmi eux un beau parleur plus culotté que moi? Heureusement, il ne vint à l’idée de personne de lui adresser la parole. Je savais que si je tardais, elle finirait par me dépasser, me frôlant avec le froufrou de sa robe, m’enivrant des effluves de son parfum durant quelques instants. Je l’imaginais s’éloigner à tout jamais d’une démarche gracieusement nonchalante. Il m’était insupportable de n’être rien pour elle, alors qu’elle m’avait brûlé la rétine. Comme tous les foudroyés de l’angelot sournois, je m’affolais, tournant comme une girouette en me demandant si j’avais bien ce que j’avais vu, et si ce que j’avais vu m’étais favorable ou défavorable, sans jamais parvenir à trancher sur aucune des questions que je me posais:
- M’a-t-elle aperçu? J’ai l’impression qu’elle m’a souri... Oui, mais ce sourire ne m’était peut-être pas adressé... A-t-elle un amoureux. Pense-t-elle à lui en ce moment? Mais tout de même, elle n’a pas pu ne pas me remarquer!
Si je doutais que l’amour passe par le regard, la passante de Sargent m’en donnait la preuve! J’étais absorbé par sa toile, et je piétinais comme un furieux sans parvenir à me décider. Pendant ce temps, dans cette ruelle si tranquille, deux femmes épluchaient les légumes pour le repas de midi. Deux gaillards discutaient, et j’avais l’impression que l’un d’eux me regardait l’air de se demander pourquoi je restais là les bras pendants, comme un ballot. Je devais me rendre à l’évidence: j’étais bien trop timide pour prendre une quelconque initiative. Mais tout n’était pas perdu. Je me disais que si elle empruntait ce chemin en rentrant du travail à cette même heure, je n’aurais qu’à modifier mon parcours pour rentrer chez moi. Je pourrais alors être chaque jour à ce rendez-vous de passage. Elle finirait bien par me remarquer. Peut-être même qu’au bout de quelques jours j’oserais la saluer. Ah! Comme je manquais d’audace! Ne valait pas mieux me jeter à genoux et me déclarer tout de go, au lieu de me perdre en ratiocinations?
Tandis que je tentais d’échafauder un plan pour l’approcher, les haut-parleurs annonçaient la fermeture du musée. Je n’y prêtais aucune attention. Soudain j’entendis une voix féminine me dire:
- J’ai l’impression que vous êtes un peu dépassé...
Je me retournais et me retrouvais nez à nez avec... Ma passante! Elle était là, devant moi, en chair et en os! Elle était habillée comme sur le tableau, si ce n’est sa fleur, qui était rose aujourd’hui.
- Je vous ai attendu longtemps, me dit-elle.
Je m’exclamais:
- Mais c’est de la folie! Comment est-ce possible? ... Le tableau... Vous...
- Je sais, mais ne vous inquiétez pas: moi aussi je suis dépassée, répondit-elle en riant. Mais venez, allons dans le parc, et je vous raconterai toute l’histoire.
C’est ainsi que je devais apprendre que j’avais en face de moi rien de moins que l’aïeule de John Singer Sargent. Et je n’étais pas au bout de mes surprises. Lorsque je lui demandais comment il était possible qu’elle figure sur ce tableau, elle eut cette incroyable explication:
- Dans son testament, Sargent a voulu que cette toile appartienne aux femmes de sa lignée. La maîtrise de son art lui a permis de reproduire une passante qui est la quintessence du féminin de notre famille. Nous sommes toutes elles, comme elle nous représente toutes. Et chaque fois qu’elle a permis à l’une d’entre nous de rencontrer l’amour, nous le transmettons à la suivante.
- Mais vous voulez dire que vous vous ressemblez toutes?
- Oui, nous avons d’étonnantes ressemblances. Mais tout l’art de mon aïeul fut de créer un flou reconnaissable afin que celui qui serait notre élu puisse cristalliser son désir sur la passante. Et jusqu’à ce jour, toutes celles que le tableau a servi ont eu un couple heureux.
- Mais comment savez-vous que c’est moi? Je n’ai fait que regarder le tableau avec une certaine insistance, c’est vrai, mais...
- C’est vous, me répondit-elle en baissant les yeux. Je l’ai tout de suite su à la manière dont vous me regardiez à travers elle. J’ai déposé ce tableau en prêt ici il y a maintenant deux mois, et je viens tous les jours observer les visiteurs passer devant la passante. Vous êtes le seul à être bouleversé au point d’avoir la folie de vouloir lui parler.
Je n’arriverais pas à décrire la joie qui m’envahit en écoutant celle dont j’appris qu’elle s’appelait Rose. Quelques minutes auparavant, j’étais au désespoir de me retrouver face à la représentation d’une inconnue dans une Venise d’un autre siècle, qui faisait palpiter mon cœur alors qu’elle m’était à tout jamais inaccessible, faisant de moi le spectateur inconsolable d’un impossible bonheur. Et voilà que je lui parlais!
- Cette rencontre est tellement improbable, lui dis-je. J’ai peur que ce soit encore mon imagination qui me joue des tours, et que je finisse par me réveiller en me retrouvant de nouveau seul face au tableau.
- Alors, fuyons! me lança Rose en me prenant par la main.
Et nous partîmes en courant à travers le parc de la fondation pour sauter dans un tram qui nous ramena au centre de Bâle. Nous continuions à nous tenir par la main, et je regardais mon invraisemblable passante avec reconnaissance. Grâce à elle, je venais de faire un pied de nez à Baudelaire et à Nerval qui avaient eu tant de plaisir à voir leur passante leur échapper, leur préférant un poème. C’était une petite victoire sur les chantres des paradis perdus qui éprouvent une jouissance morbide à triturer les cordes de la mélancolie.
Le bonheur passait... Je ne l’avais pas fui!
______________
Deux poèmes de passantes indépassables.
À une passante (Charles Baudelaire)
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet;
Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité?
Ailleurs, bien loin d'ici ! trop tard ! jamais peut-être!
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais!
Une allée du Luxembourg (Gérard de Nerval)
Elle a passé, la jeune fille
Vive et preste comme un oiseau :
A la main une fleur qui brille,
A la bouche un refrain nouveau.
C'est peut-être la seule au monde
Dont le cœur au mien répondrait,
Qui venant dans ma nuit profonde
D'un seul regard l'éclaircirait !
Mais non, ma jeunesse est finie...
Adieu, doux rayon qui m'as lui,
Parfum, jeune fille, harmonie...
Le bonheur passait, il a fui !
Le front national, ce sont 6 421 426 sur 46 028 542 de votants. On dirait que tous ceux qui n'ont pas voté front national sont quantité négligeable et que les seuls à draguer, ce sont les extrémistes. On ne parle plus que d'eux (et des Suisses et de Tariq Ramadan, mais pas du iphone 5). Comme si les 40'000'000 d'électeurs étaient acquis. Alors quoi? Pour être pris en considération, il faudrait rejoindre les partis de la mauvaise colère? Ce sont des électeurs première classe, VIP? Parce que comme d'habitude, c'est celui qui ... le plus fort, qui se fait entendre. L'électeur lambda, lui, n'a qu'à suivre et payer ses impôts.
Ces quelques mois de paternité me permettent d'ores et déjà de tirer une première conclusion: j'ai été d'une terrible ingratitude vis-à-vis de mes parents durant l'adolescence. Mais, en disant cela, je ne pense pas au derniermotiste que je fus, non. Mais au manque de reconnaissance. Même si, j'en ai bien conscience, l'adolescent manque considérablement d'expérience pour comprendre qu'un adulte fait toujours à partir de ce qu'il est et pour réaliser ce que signifie «prendre soin de».
J’ai créé une nouvelle rubrique sur ce blog. Je l’ai intitulée:Des mots en partage. C’est un petit lexique de mots que j’aime. Je le fais pour toi, même si tu ne parles pas encore. Je prends un peu d’avance. Il paraît que tu es encore trop petite pour comprendre. J’ai pourtant l’impression que tu sais déjà l’essentiel. Tu es l’Enfance. Mais tout le grand travail de grandir que tu effectues jour après jour va t’éloigner de l’esprit d’enfance, si difficile à retrouver une fois devenu adulte. Cet esprit est dispersé en morceaux épars au sein du quotidien, au milieu des obligations, des soucis, des priorités de chacun. Les mots, si tu leur donnes l’amitié attentive qu’ils méritent, t’aideront à recomposer des petits bouts de cette Enfance.
Des mots en partage
Pour Louise
J’ai créé une nouvelle rubrique sur ce blog. Je l’ai intitulée: Des mots en partage. C’est un petit lexique de mots que j’aime. Je le fais pour toi, même si tu ne parles pas encore. Je prends un peu d’avance. Il paraît que tu es encore trop petite pour comprendre. J’ai pourtant l’impression que tu sais déjà l’essentiel. Tu es l’Enfance. Mais tout le grand travail de grandir que tu effectues jour après jour va t’éloigner de l’esprit d’enfance, si difficile à retrouver une fois devenu adulte. Cet esprit est dispersé en morceaux épars au sein du quotidien, au milieu des obligations, des soucis, des priorités de chacun. Les mots, si tu leur donnes l’amitié attentive qu’ils méritent, t’aideront à recomposer des petits bouts de cette Enfance.
Beaucoup traitent les mots comme des coquilles creuses, et se contentent de la seule définition du dictionnaire. C’est largement insuffisant. Chaque mot est un petit univers chargé de l’expérience des hommes et des femmes qui les ont investis d’un sens particulier. Ils ont reçu leurs joies et de leurs peines. Leurs racines plongent profondément dans l’histoire humaine et remontent jusqu’à toi, qui les prononceras. Il te reviendra à ton tour d’ajouter ta contribution en les enrichissant du sens que tu leur donnes. Les mots sont vivants, jamais définitifs. Ce ne sont pas des objets de collections pétrifiés dans les vitrines des lexicologues - quand bien même je crois que ceux qui se chargent de consigner leur sens en soient très amoureux. Tu as tout à gagner à entretenir une relation vivante avec eux, comme avec les êtres. Tu t’attacheras à certains plus qu’à d’autres comme moi avec le quotidien, le merle et le familier.
En refusant de t’en tenir au moule formel de l’usage, et en invitant les mots à partager ta vie, tu feras un acte de résistance contre tout ce qui semble aller de soi comme des étiquettes sur les bocaux de confitures. La capacité de bien dire te permettra d’approfondir ta relation au monde. Comme l’écrivait un philosophe-poète que j’aime entre tous, Gaston Bachelard, «Le bien-dire est un élément du bien-vivre». Tu remarqueras que beaucoup vivent mal parce qu’ils ne parviennent pas à s’exprimer, c’est-à-dire à faire venir au jour quelque chose qu’ils portent en eux. La parole ouvre, au monde et à ton intériorité. Grâce à ses serviteurs, les mots, tu apprendras à dire au plus près de toi ce que tu ressens. Ils t’aideront à donner du sens, à te poser les bonnes questions, à mettre en forme tes émotions profondes, à apprivoiser tes peurs, à donner corps à tes projets. Avec eux, tu pourras tisser des liens forts avec les gens que tu aimes en favorisant le dialogue, ce dialogue que je souhaite tant pouvoir poursuivre avec toi tout au long ma vie. Tu me racontes déjà plein d’histoires babillantes avec force gestes et un sérieux qui me laisse parfois pantois. Mais j’avoue n’y comprendre absolument rien d’audible, même si tu parviens pourtant quand même toujours à nous faire saisir ce que tu veux.
Si tu ne devais retenir qu’une chose de tout ce que j’écrirai dans cette rubrique, c’est celle-ci: La parole ouvre! Je ne le répéterai jamais assez. Parle! Ouvre la discussion! Ne reste pas muette de tout ce que tu portes en toi! Mais je vois que tu n’as pas attendu de savoir parler pour t’exprimer.
Pour apprivoiser les mots, commençons à jouer avec eux pour faire rebondir les sens, les sons et même la forme des lettres. Tu pourras essayer. Tu seras étonnée de voir comme ils te répondront. C’est une bonne manière de les approcher avec créativité. Prenons le mot «mot» qui est de la même famille que «muet», va comprendre... À l’origine, le mot «mot» désigne un son émis, voire un grommellement. À croire que la parole a été inventée par ceux qui parlaient dans leur barbe. Ce mot «mot», nous allons l’atteler à d’autres mots à l’aide d’un tiret, ou en l’intégrant dans des expressions pour faire jouer les sens en cascade. Ces quelques exemples n’ont ni rime ni raison. Il est bon d’oublier ce que les mots signifient pour les regarder sous un jour nouveau.
Mot-clé: ouvre les serrures d’un texte. Aimerait qu’on cesse de l’isoler de ses camarades de jeu en l’encerclant au stylo.
Mot-serrure: les ouvrir avec un mot-clé. S’ils résistent, les faire sauter avec un pied de biche.
Mot-valise: carambolage entre deux mots. Une voiture (motorcar) qui rentre dans un hôtel forment ensemble un motel.
Petit-mot: les plus beaux, parce qu’ils sont susurrés avec le cœur.
Mot d'amour: sans les gestes, stérile.
Mot-outil: ne permet pas de planter un clou.
C'est mon dernier mot: le silence qui suit en dit long.
Ne pas souffler mot: il n’est pas dans la nature humaine de retenir son souffle très longtemps...
En un mot: ça en fait déjà trois.
Ce n'est pas un vain mot: il n’a tout de même que la consistance qu’on veut bien lui donner.
Avoir son mot à dire: le dire, ne pas attendre qu'on nous le demande.
Glisser un mot à l'oreille: pour éviter les interférences.
Avoir toujours le même mot à la bouche: finit par casser les oreilles.
En toucher un mot: pour autant que l’interlocuteur ne s’en lave pas les mains.
En un mot comme en cent: mais alors, pourquoi ne pas l’avoir dit tout de suite?
Qui ne dit mot consent: forcer les mots à fermer les yeux pour qu’ils ne crient pas.
Le mot de l'énigme: car il y en a un, contrairement au mystère.
Se donner le mot: aux dépens de celui qui ne l’a pas reçu.
Prendre un mot pour un autre: s'empêtrer dans le lexique.
Avoir un mot sur le bout de la langue: ça fait loucher.
Avoir un mot sur le bord des lèvres: si on passe sa langue dessus, il se retrouve au bout.
Passer le mot: ne nécessite pas l’usage des mains.
N'avoir pas peur des mots: sont-ils si inoffensifs?
Se payer de mots: se paie cher par la suite.
Manger ses mots: très nourrissant.
Ne pas mâcher ses mots: gare à l’indigestion.
Ne pas trouver ses mots: le faut-il?
Avoir des mots avec quelqu'un: que des maux.
Dire quelque chose à mots couverts: pour éviter les risques de contagion.
Chercher ses mots: encore faudrait-il savoir où?
Mot illisible: il fait le flou; mot à psychanalyser.
Mot à double sens: mot féminin généralement.
Il n'a pas décroché un mot: peut-être était-il trop haut pour qu’il puisse l’atteindre?
Il n'a pas dit un traître mot: par fidélité.
Ne pas pouvoir placer un mot: embouteillage verbal; prendre un autre chemin.
Sur ces mots: indique qu’on s’apprête à quitter le champ du langage.
Mot à mot: pas à pas.
Mot tabou: dit en situation de "T'as bu".
Jeu de mots: pas sûr que ce ne soit eux qui se jouent de nous.
Jouer sur les mots: vil marchandage.
Ce ne sont que des mots: manque d'incarnation.
Peser ses mots: selon quelle mesure?
Mot obscène: mot nu du cru.
Le mot n'est pas trop fort: comme les épices, dépend des goûts.
Ce n'est pas le mot qui convient: il importe de trouver celui qui sied.
Comprendre à demi-mot: possible avec l’autre moitié uniquement.
Employer les grands mots: ceux en habits du dimanche.
Gros mot: l'envoyer en cure d'amaigrissement.
Mot d'ordre: autoritaire.
Mot de passe: comme les maisons, pas donné.
Au bas mot: à ne pas prendre au pied de la lettre.
Mots croisés: avec quoi?
Mot oral: agit sur le moral.
Mot écrit: l'angoisse des dysorthographiques.
Groupe de mots: débarquent en bande.
Homonymes: ne se reconnaissent pas dans une soirée.
Mot vieux: plein de charme.
Des mots doux: mots au pelage soyeux.
Avoir le dernier mot: manque d’élégance, comme se servir de la dernière olive de l’apéritif.
Prendre quelqu'un au mot: lui donner beaucoup trop d'importance.
Ecrire un mot: à la main, envoyé par courrier, une délicieuse rareté.
Mot célèbre: pompeux.
Mot d'enfant: parfois magique, souvent répétitif.
Mot d'auteur: il prend de la hauteur.
Mot d'esprit: moqueurs. Tue plus qu’il ne vivifie.
Avoir toujours le mot pour rire: ragaillardi l’entourage; peut également l’épuiser.
Ravaler ses mots: parfois c’est bien avisé, mais veiller à ne pas ruminer.
Motus: muet.
Morphologie: ossature du mot
Mot complexe: nécessite aussi une thérapie, comme le mot flou.
Mot de liaison: agent double.
Mot hybride: roule aussi à la consonne naturelle.
Mot invariable: un cabochard! (voir ce mot)
Mortographe: mot mort sur le champ de bataille des téléphones portables.
Mot composé: métissage significatif.
Mot métalinguistique: est au langage ce que le critique est à la littérature: pas forcément nécessaire.
Bloc moteur: aucun rapport.
Motif: mot permanenté.
Mot portemanteau: essayez d’y accrocher votre imperméable.
Le mot de la fin: END
Illustration - Pascale Dethurens
Vladimir Horowitz est un des héros de mon adolescence. C'est l'élégance et la finesse incarnée. Ici lors de son concert historique à Moscou.
Vladimir Horowitz, l'élégance absolue. Comme par exemple lorsqu'il interprète ces Kinderszenen de Schumann.
Concerto pour piano no 23, Kochel 488 de Mozart interprété par Hélène Grimaud. Si vous avez la fibre mélancolique, prudence. La bougresse vous saisit au vif!
«Conscients des périls et des souffrances qui pèsent sur l’humanité et sur la planète, nous ne voudrions pas nous laisser aller à la peur et à la résignation.
Pourtant le bel espoir humain est sans cesse menacé par le désenchantement. Les difficultés économiques de plus en plus lourdes, la complexité parfois écrasante des sociétés, l’impuissance face aux catastrophes naturelles, tendent à étouffer les pousses d’espérance.»
Frère Alois, Lettre 2012 – Vers une nouvelle solidarité
Pourtant le bel espoir humain est sans cesse menacé par le désenchantement. Les difficultés économiques de plus en plus lourdes, la complexité parfois écrasante des sociétés, l’impuissance face aux catastrophes naturelles, tendent à étouffer les pousses d’espérance.»
Frère Alois, Lettre 2012 – Vers une nouvelle solidarité
Interprétation possible de la croix issue de l'hindouisme - La croix, c'est la mort de l'ego et la résurrection la réalisation de l'être, sa métamorphose.
Interprétation qui me séduit intellectuellement et me donne l'impression d'avoir raisonnablement compris le mystère. Mais quelque chose résiste, qui me fait bien sentir que quand bien même la croix serait la métaphore d'un passage, ce n'est en tout cas pas par la raison qu'elle se produira.
Cabochard: quel joli mot. Il signifie «entêté, têtu». Il appartient à la famille de la caboche, qui désigne la tête, la «cabeza». Une caboche désignait également un clou à grosse tête pour ferrer les souliers. Du dur. Le cabochard est un peu cabot, un peu clochard. Je l'imagine agaçant, parce qu'entêté. Attachant, par sa continuité à être lui-même.
Je suis la cage d’escalier d’un petit immeuble de cinq étages. Tout ce qu’il y a de plus banal. Je suis ce lieu qu’on traverse sans même s’en apercevoir. C’est bien normal d’ailleurs, car celui qui s’y arrête est tout de suite perçu comme un intrus. Est-ce un SDF? Un cambrioleur? Qu’attend-il? Faut-il appeler les gendarmes? Notez que moi, je n’ai rien contre, j’aime bien qu’on me tienne compagnie, ça me donne l’impression d’être moins transitoire. Mais ce n’est pas toléré. C’est écrit noir sur blanc sur le règlement. Nous vivons sous des latitudes peu enclines à l’hospitalité. S’il vous venait à l’idée de vous abriter dans mon hall d’entrée pour vous protéger d’une averse, on vous demanderait de rester sur le perron. Je ne connais guère que le propriétaire et le concierge qui me consacrent du temps. Le premier parce qu’il est partout chez lui, et qu’il aime trôner au milieu de cette ruche à loyer. Le second parce qu’il veille à ce que les lieux restent d’un parfait anonymat, effaçant les traces du crime, les bottes boueuses, le pot de confiture renversé, et la poussière.
La cage d'escalier
Pour mon père
«Perpetuum mobile», Montaigne
Je suis la cage d’escalier d’un petit immeuble de cinq étages. Tout ce qu’il y a de plus banal. Je suis ce lieu qu’on traverse sans même s’en apercevoir. C’est bien normal d’ailleurs, car celui qui s’y arrête est tout de suite perçu comme un intrus. Est-ce un SDF? Un cambrioleur? Qu’attend-il? Faut-il appeler les gendarmes? Notez que moi, je n’ai rien contre, j’aime bien qu’on me tienne compagnie, ça me donne l’impression d’être moins transitoire. Mais ce n’est pas toléré. C’est écrit noir sur blanc sur le règlement. Nous vivons sous des latitudes peu enclines à l’hospitalité. S’il vous venait à l’idée de vous abriter dans mon hall d’entrée pour vous protéger d’une averse, on vous demanderait de rester sur le perron. Je ne connais guère que le propriétaire et le concierge qui me consacrent du temps. Le premier parce qu’il est partout chez lui, et qu’il aime trôner au milieu de cette ruche à loyer. Le second parce qu’il veille à ce que les lieux restent d’un parfait anonymat, effaçant les traces du crime, les bottes boueuses, le pot de confiture renversé, et la poussière. Je suis un tronc de béton et je me ramifie d’étage en étage, en poches qui sont autant d’alvéoles qu’on nomme des appartements. Les habitants se rendent au bout de mes branches pour entrer dans un espace identifié comme étant «chez eux», leur territoire, pour lequel ils paient afin qu’on leur fiche la paix. Ils ne doivent plus se battre pour défendre leur caverne. Ni taper des silex pour faire bouillir le potage, ou aller chercher l’eau au puits. Tout se trouve déjà dans l’alvéole. S’ils se comportent correctement et ne font pas trop de raffut entre 22h et 7h du matin, personne ne vient les embêter. Par contre, s’ils font du tapage, on dit qu’ils scient la branche sur laquelle ils sont assis, et on les met dehors manu militari. Le piano maltraité par une petite fille qui répète inlassablement ses gammes n’est pas considéré comme du tapage. Comme ici, en Suisse, les locataires sont très silencieux, et qu’on ne saurait pas les retrouver sans parcourir tous les étages, on a mis à l’entrée des boîtes avec une étiquette qui indique où ils sont rangés. On reconnaît tout de suite ceux qui ne sont pas de la maison. Ils passent un long moment à parcourir des yeux toutes les étiquettes, un peu comme des tombes au cimetière, et soudainement on les entend émettre un petit «ah!» de contentement, indiquant qu’ils ont trouvé celui qu’ils recherchaient. Ils sont donc prêts à quitter le sol et à s’élever vers le nom sur la boîte. Comme ils n’ont pas d’ailes et qu’ils ne sont plus très habiles à la grimpe, on a mis une caisse au bout d’une ficelle. Certains, parce qu’ils ont peur de rester coincés entre ciel et terre, ou qu’ils ont encore un corps, vont emprunter mon dentier de marbre géant déroulé en spirale.
Le visiteur arrivé au bon étage se rend devant la porte du logis. Bien que pour ceux qui se trouvent à l’intérieur, il soit derrière la porte. Tout est question de perspective. À cet instant, deux univers se côtoient, séparés par une cloison de quelques centimètres censée rassurer ceux qui sont dedans et qui peuvent verrouiller la serrure. Les locataires considèrent que cette porte est aussi grosse que celle d’un coffre-fort. C’est une frontière infranchissable, sauf autorisation express de ceux dont le nom figure au-dessus de la sonnette. Ne pénètre pas sur la scène du théâtre domestique qui veut. Ce qui est encore accentué par un tapis hérisson qui forme une herse contre les impuretés de l’extérieur. Celui qui est devant la porte s’assure encore une dernière fois qu’il est bien présentable avant de faire carillonner le ding dong qui provoquera l’ouverture d’une des alvéoles d’où rayonnera de la chaleur d’un foyer. L’hôte lance parfois un jovial:
- Salut! On t’attendait...
C’est quelque chose, tout de même, de savoir que quelqu’un vous attend, qu’une jolie table a été préparée pour vous, tandis que des petits plats mitonnent en cuisine. J’aime particulièrement ces moments de la journée où chaque étage diffuse son bouquet de saveurs. La touche olfactive tortellinienne du troisième, un véritable petit bout d’Italie, n’est pas celle du premier qui est plus carnivore, ni celle du cinquième frappé d’anosmie - à croire qu’ils se nourrissent de petites graines.
Une allée, c’est aussi une caisse de résonance sur laquelle viennent se répercuter les échos de tous les logements. Elle permet en creux de deviner ce qui s’y passe. C’est la petite musique du quotidien. L’aube débute par des bruits de chasse d’eau, de dentifrice recraché, de toux. Quelques bâillements tyrannosauresques. On s’ébroue. Une bouilloire sifflante annonce le premier café. Et en même temps que les corps émergent, c’est toute la vie de l’immeuble qui reprend. Durant la nuit, seuls le téléviseur de l’insomniaque ou la toux du malade meublaient le silence. Sans oublier, en hiver, l’antique chaudière dont le ronronnement donne l’impression de traverser les heures nocturnes sur un paquebot. Parfois aussi quelques éclats de joie zèbrent les songes, comme des soubresauts d’envie. Puis plus rien.
Mais il est déjà l’heure de partir. On entend un clapotis de portes et un cliquetis de serrures, et le pas décidé de ceux qui se rendent à leur travail, ou la basket traînante de l’écolier qui rechigne à commencer sa journée avec un T.P. de physique. Les gens se saluent, ou ne se saluent pas selon les inimitiés du moment. Disons que chacun s’efforce de conserver la paix dite «des ménages», ce qui revient à s’ignorer royalement. C’est étonnant de pouvoir vivre tant d’années dans une si grande proximité sans avoir le moindre intérêt pour son voisin, ce prochain trop proche avec lequel on tente de mettre le plus de distance possible. Cependant, il arrive qu’un réseau de sympathie se crée entre certains locataires qui font plus que se tolérer, qui se rendront volontiers service, se rencontreront quelques fois l’an pour partager un apéro ou un repas. Quand ils se croisent, c’est un peu de bonne humeur qui résonne dans mes tripes de béton.
Poursuivons notre exploration des bruits et des heures. L’immeuble s’est évidé des deux tiers de sa population partie chasser. Ne reste que la tribu des mères qui veillent sur le foyer et les enfants, parfois quelques pères. Des personnes âgées également. La matinée sera ponctuée par les gazouillis d’un nouveau-né, les sifflements des aspirateurs ou le fracas des casseroles. La sonnerie d’un téléphone. Je vois passer de manière métronomique les patients du psychiatre du quatrième. Certains rasent les murs comme s’ils craignaient de croiser une connaissance qui leur demanderait ce qu’ils font là. Parfois je les confonds avec ceux qui viennent pour la dame du troisième, et qui ont l’air tout autant aux aguets. Le postier fera battre les clapets des boîtes aux lettres avec virtuosité. Il y a aussi cet homme qui se promène souvent dans les allées, et qui me monte et me descend pour se donner de l’exercice. Au début, j’ai cru qu’il était au chômage, jusqu’au jour où j’ai entendu le concierge lui demander:
- Alors, toujours à la recherche de l’inspiration?
Je crois qu’il est écrivain.
Avec l’approche du repas de midi, et la cohue d’enfants qui rentrent de l’école, la ruche se remettra à bourdonner, avant d’entamer l’après-midi qui est souvent ici une traversée du désert. Tout s’immobilise dans un calme profond. Le gazouilleur est parti en promenade avec sa maman. Les siesteurs siestent. Je ressens une solitude d’arbre mort. Il n’y a que le chat de la femme du rez-de-chaussée qui vient me tenir compagnie. Parfois un oiseau les beaux jours, quand le concierge ouvre les fenêtres. Heureusement, comme une marée montante, la fin de la journée me ramène ses troupes, et tout s’égaie autour de moi. On rentre chez soi pour reprendre sa vie domestique. Et rebelote l’eau de la douche, les concertos pour casseroles et la grande symphonie des téléviseurs qui vont tenir tout ce petit monde hypnotisé durant des heures, jusqu’à ce que chacun, comme des bougies, ne se mette à vaciller, puis s’éteindre.
C’est ainsi tous les jours, toute l’année, avec une parfaite régularité. Et c’est une bénédiction que ce soit ainsi.
C’est la petite musique familière du quotidien au sein de laquelle s’inscrit la vie de chacun. Malgré les soupirs et les regimbements que j’entends souvent dans mes escaliers, je remarque que personne n’aimerait voir ses habitudes changées. Cette routine est nécessaire comme l’air qu’on respire, comme la patine du temps sur mes marches. C’est le ciment d’une existence. Bien entendu, elle nous rigidifie si on se repose trop sur la seule matière. Elle est un défi, comme tout ce qui s’inscrit dans le temps. Mais la vie, pour autant qu’on y soit attentif, se charge de faire en sorte qu’on ne se sédimente pas. Ma sagesse de cage d’escalier m’a permis de constater ce train-train quotidien est un point d’appui, peut-être le plus sûr, à partir duquel un être humain peut se construire. Enlevez-lui sa routine, et il est perdu. C’est une chance inouïe de pouvoir bénéficier d’un cadre sur lequel se reposer, non pas occasionnellement, mais tous les jours. Cette répétition est souvent considérée, à tort, comme terne, monotone, alors qu’elle est la ligne mélodique à partir de laquelle chacun pourra composer de nouveaux morceaux, créer des accords inédits. Et lorsque les événements nous rudoient, comme une rambarde, elle nous permet de continuer, malgré tout. Oui, il est bon que tout se répète, pour pouvoir chaque jour poursuivre l’exercice de vivre, reprendre le travail là où on l’avait laissé, le poursuivre, le revoir, l’améliorer. Et au besoin le corriger. Dans le mot «routine», j’entends «petite route familière». Nos chemins de traverse n’auraient pas la même saveur s’ils n’étaient pas l’exception, comme des vacances qui ont du goût parce qu’elles ont un terme qui les rend précieuses. La routine est une pâte qui nous pétrit - autant que nous la pétrissons - et nous donne forme: «dis-moi de quoi est faite ta routine, quelle est sa consistance, et je te dirai qui tu es». On est informe sans routine, fluide, sans prise sur soi-même et les événements. Ce qui est sensationnel, c’est de parvenir chaque aujourd’hui à bien faire son jour, au mieux de soi.
Mais on n’y prête pas attention, comme on ne pense jamais à moi. Cependant, si je venais à m’effondrer, toute la vie du petit immeuble serait chamboulée. Et on prendrait soin de me reconstruire de toute urgence.
Photographie - Cage d’escalier du couvent de Lille
Ceux qui font les médicaments pour enfants se sont-ils une seule fois imaginés que ceux-ci seraient peut-être (accessoirement) appelés à devoir les avaler ou les boire? Leur mauvais goût ou leur taille sont-elles destinées à compliquer la situation alors que l'enfant est déjà malade? C'est incroyable.
Raymond Aubrac à propos de sa femme Lucie dans un entretien qu'il avait donné au journal Le Monde:
«Et de quoi êtes-vous le plus fier ?
Du choix de ma compagne. Je dois dire que c'était bien joué. La réciproque est vraie, je crois que Lucie en convenait. Dans la vie, vous savez, il n'y a que trois ou quatre choix fondamentaux à faire. Tout le reste est affaire de hasard.»
«Et de quoi êtes-vous le plus fier ?
Du choix de ma compagne. Je dois dire que c'était bien joué. La réciproque est vraie, je crois que Lucie en convenait. Dans la vie, vous savez, il n'y a que trois ou quatre choix fondamentaux à faire. Tout le reste est affaire de hasard.»
«Die Ros' ist ohn' Warum, sie blühet weil si blühet,
Sie acht't nicht ihrer selbst, fragt nicht, ob man si siehet.»
(Angelus Silesius)
(«La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit,
Elle n'a souci d'elle-même, ne cherche pas si on la voit.»)
Parvenir à ce degré d'évidence, de clarté, d'adhésion.
Sie acht't nicht ihrer selbst, fragt nicht, ob man si siehet.»
(Angelus Silesius)
(«La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit,
Elle n'a souci d'elle-même, ne cherche pas si on la voit.»)
Parvenir à ce degré d'évidence, de clarté, d'adhésion.
Jolie définition du romancier, de Sylvie Germain, toujours:
«Le romancier n'est rien de précis, il ne possède aucun savoir particulier, il est juste, et passionnément, en quête d'un peu de compréhension de ce qu'est l'humain. Il tourne autour, il lance des sondes, fines ou brutales, il fouille et touille, il hasarde des conjectures, il bricole des possibles par voie d'inférence et d'imagination, il extrapole.» (Rendez-vous nomades, pp. 134-135)
«Le romancier n'est rien de précis, il ne possède aucun savoir particulier, il est juste, et passionnément, en quête d'un peu de compréhension de ce qu'est l'humain. Il tourne autour, il lance des sondes, fines ou brutales, il fouille et touille, il hasarde des conjectures, il bricole des possibles par voie d'inférence et d'imagination, il extrapole.» (Rendez-vous nomades, pp. 134-135)
Jolie définition de l'écriture:
«Écrire est une façon, parmi d'autres, d'essayer de se tenir davantage en veille dans l'immense lieu commun du monde, en éveil dans le turbulent lieu commun des passions, en travail dans le vrombissant lieu commun de la langue; et ainsi d'accéder, parfois, à un peu d'insoupçonné, d'assister à de minuscules apocalypses.» (Sylvie Germain, Rendez-vous nomades, Albin Michel, p. 141)
«Écrire est une façon, parmi d'autres, d'essayer de se tenir davantage en veille dans l'immense lieu commun du monde, en éveil dans le turbulent lieu commun des passions, en travail dans le vrombissant lieu commun de la langue; et ainsi d'accéder, parfois, à un peu d'insoupçonné, d'assister à de minuscules apocalypses.» (Sylvie Germain, Rendez-vous nomades, Albin Michel, p. 141)
Un jour, j’ai craqué. J’ai décidé de me suicider socialement: j’ai jeté mon téléphone portable et j’ai vu toute ma vie prendre un grand virage pour le suivre tandis que je restais seul au bord du chemin. Je me suis retrouvé soudainement isolé au milieu d’une foule de gens qui, bien qu’étant à côté de moi, étaient en train de parler à d’autres qui étaient ailleurs, et demandaient à tout bout de champ:
- Tu es où?
- Tu es où?
Mobilomanies
- Tu es où?
Alors qu’eux-mêmes étaient là et que leurs interlocuteurs devaient leur demander à leur tour où ils se trouvaient. Si je tentais m’adresser à l’un d’entre eux, il me regardait de travers en me lançant furieusement un:
- Vous voyez bien que je suis en ligne!
Ce qui mettait un point final à la conversation.
Ils vénéraient ce petit bout de plastique comme un dieu nouveau qu’ils priaient à longueur de journée. Quelle ferveur! Quelle attention de tous les instants pour cette boîte aux miracles, véritable cordon ombilical les reliant à Mère Télécom. Et comment ne pas comprendre leur vigilance. Parfois, le dieu émettait un son leur indiquant qu’on tentait de prendre contact avec eux! J’en ai vu beaucoup mis à la torture, déchirés entre la loi de bienséance de l’ancien monde qui veut qu’on privilégie l’interlocuteur qui se trouve en face de soi, et la loi du nouveau monde qui veut que tout ce qu’il y a de plus essentiel dans notre existence passe par la petite fenêtre de l’appareil. Je les voyais transpirer, faisant un effort surhumain pour contrôler leurs nerfs optiques tendus à tout rompre pour lorgner sur leur portable et savoir qui pouvait bien chercher à les contacter. Je parle là d’individus ayant un reste d’éducation. Les autres s’en balançaient royalement et ne prenaient même pas la peine de s’excuser: tout ce que je pouvais dire était de toute manière moins important que les oracles qui venaient s’inscrire sur l’écran.
J’en ai bien trouvé un ou deux qui n’étaient pas en train de téléphoner. Je m’apercevais tout de suite à leur teint pâle que leur batterie était déchargée. Ils erraient, hagards, car le dieu ne voulait plus parler avec eux. Comme un alpiniste qui décroche en montagne, ils tombaient dans un abîme effroyable: celui d’être seuls avec eux-mêmes et la voix de leur conscience, assourdissante, implacable, n’ayant pas la possibilité d’accrocher leur pouce à une icône salvatrice qui leur permettrait de s’oublier. Le téléphone portable est au XXIe siècle ce que la cigarette fut au XXe siècle: l’objet contre-phobique par excellence. On se targue de ne plus fumer, de ne pas trop boire publiquement, mais alors qu’est-ce qu’on peut triturer le divin outil pour se décharger du stress et de l’exigence qu’impose toute relation à autrui. Le mobilomaniaque se tient à l’affût du moindre mot dans la conversation qui lui fournira l’occasion de se défenestrer dans son portable pour vous lire ce que dit wikipedia sur le sujet. Du coup, vous êtes plus riche d’une définition, non d’un échange.
D’autres indices vous permettent de reconnaître un mobilomaniaque.
1. La taille de son pouce, prodigieusement développé.
2. Son incapacité à être en présence d’autrui sans tâter l’engin au bout de quelques minutes.
3. Sa conversation limitée: il fera immanquablement venir la discussion sur les téléphones de dernière génération et leurs innombrables fonctionnalités qui ne lui servent à rien, mais dont il vous parle comme de qualités qu’il aurait personnellement acquises en achetant son portable. A tout moment, il voudra vous montrer comment ça marche. Il saura mieux vous parler de son téléphone que de ses proches dont il ne connaît pas bien les caractéristiques, car ils sont moins ergonomiques.
4. Les apps... Ah! Les apps, c’est quelque chose dans la vie d’un mobilomaniaque. Elles sont prodigieusement conçues, j’en conviens. Je me suis moi-même laissé séduire au point de voir mon temps de lecture chuter de 75% durant deux mois. J’étais hypnotisé avec application, parcourant le catalogue en fonction de mes goûts, du kamasûtra au nom des arbres, de la Bible au scrabble. Y a-t-il une seule fois où elles m’ont été vraiment utiles? Je ne m’en souviens pas - à part le scrabble, peut-être.
5. La fréquente nullité rédactionnelle des messages envoyés. Prétexte: «Envoyé depuis mon ifaune». Et alors? Il aurait tout aussi bien pu être expédié depuis une chaise, un lit, ça ne légitime pas le fait d’écrire n’importe comment. Souci d’efficacité? Je crois que les messages sont assez courts et ces téléphones suffisamment bien conçus pour avoir un tant soit peu de respect pour son destinataire. Sinon, autant indiquer: «Ecrit comme un pied».
6. Sa désinhibition dans les lieux publics: les greffés de l’oreille, dès qu’ils sont connectés, se déconnectent de la réalité. Ils parlent fort et vous infligent d’entendre toutes leurs conversations. Le train est un lieu propice pour ce genre d’étalage intime. Au téléphone, le mobilomaniaque s’oublie et dit des choses qu’il ne dirait jamais s’il avait conscience d’être entendu. Et, étonnamment, au moment où il raccroche, il se met à nouveau à parler doucement, comme s’il revenait à lui.
7. Ils ne craignent pas le ridicule: la première fois que j’ai vu un individu sans fil marcher dans la rue en parlant tout seul, j’ai cru que j’avais affaire à un cinglé qui s’était échappé. Et puis, les voyant se multiplier, je me suis dit que ce n’était pas possible que les asiles ne se soient pas rendu compte qu’ils avaient tous fichu le camp. Je trouve encore aujourd’hui très étrange de voir quelqu’un se contorsionner et faire des gestes destinés à un interlocuteur invisible, comme une pantomime. Je sais que c’est entré dans les mœurs, mais je n’arrive pas à m’y faire.
8. L’oreillette: un objet signifiant à l’entourage que le mobilomaniaque est susceptible d’être aussi en contact avec l’autre monde pendant qu’il vous parle. Du coup, on ne sait jamais à qui il s’adresse. De plus, si vous êtes en pleine conversation et qu’un signal vient lui titiller l’oreille, il vous coupe immédiatement. Ce qui est compréhensible, car vous, il vous a sous la main, mais la voix venue d’ailleurs, sait-on jamais: peut-être qu’elle ne rappellera pas. Le plus étonnant, ce sont ceux qui, pour toute forme d’excuse, vous font un signe du doigt ou un regard appuyé pour vous faire comprendre que vous devez vous taire, que vous êtes mis en attente. Et comme on est bien éduqué, on attend.
9. La fausse connivence: le mobilomaniaque vous regarde avec un petit sourire tandis qu’il parle à son interlocuteur, comme si vous étiez dans la confidence, alors que vous n’avez pas la moindre idée de quoi il retourne étant donné que vous n’entendez que la moitié de l’échange. Mais peut-être que je me trompe et que ce sourire exprime la joie du mobilomaniaque de pouvoir faire son activité favorite: téléphoner.
10. Un attachement immodéré au doudou portatif: le rapport entretenu avec le portable dépasse de loin l’usage qu’on devrait en faire: téléphoner, consulter ses messages, puis passer à autre chose. Mais beaucoup n’arrivent plus à passer à autre chose. Dans certain cas, c’est pathologique. Ces «téléphones», si on peut encore les appeler ainsi, permettent aussi de consulter ses mails, de surfer, d’écouter de la musique, d’aller sur les réseaux sociaux, de regarder des films, etc. Certains vantent la liberté que leur offre le téléphone portable. Bien. Mais est-il nécessaire de pouvoir faire tout ça tout de suite, toujours, n’importe où, n’importe quand? J’en doute, même si je reconnais que dans l’ancien monde il fallait rencontrer les gens, leur consacrer du temps, écrire des lettres, aller au cinéma, choisir un moment pour écouter de la musique, et que tout ceci était très contraignant...
11. La peur d’être seul: comme je l’ai déjà mentionné, le mobilomaniaque, dès qu’il se retrouve avec lui-même, doit s’empresser de contacter quelqu’un d’autre qui le soulage du poids d’être. Son rêve: mourir en ligne pour ne pas sentir qu’il a définitivement raccroché.
Suite à ces constats, on pourrait me demander pourquoi je me suis à nouveau procuré à un téléphone portable? Par peur. Parce que j’ai une petite fille et que je veux qu’on puisse m’atteindre à tout moment s’il arrive quelque chose. C’est la seule raison. Hormis ce cas précis, je reste extrêmement méfiant vis-à-vis de cet ustensile. Je subodore une manipulation de la société de la dispersion, un de ces plus beaux tours de force pour enchaîner les individus par centaines de millions et atomiser les consciences afin que nous nous contentions de la surface lisse des écrans qui sont disséminés partout autour de nous. Notre attention est sans cesse perturbée par de la friture smsique, tenue en alerte par ce petit bip bip qui ne nous laisse jamais de répit. L’être humain ne peut pas développer de dispositions intérieures favorables en étant constamment distrait. Nous avons besoin de calme pour redescendre en nous-mêmes, nous connecter à ce que nous avons de plus précieux, qui ne s’obtient pas grâce un abonnement chez un opérateur quelconque. Il suffit de couper son téléphone? Bien entendu, mais je ne compte plus les personnes autour de moi qui n’y parviennent pas, et dont le premier réflexe au réveil est de consulter leur portable. On commence la journée la tête dans la lucarne digitale avant même d’avoir levé le nez vers le ciel. Oui, nous sommes beaucoup trop sollicités, et je crains que des objets comme le téléphone portable ne fassent obstacle au monde qui nous entoure plus qu’il ne nous relie à lui. Nous perdons notre aptitude à entrer en relation avec nous-mêmes et autrui. A travers ces technologies, c’est toute notre manière d’être et de vivre qui est influencée. Et c’est bien moins anodin qu’on ne veut le croire. Nous sommes devenus des chèvres de Monsieur Seguin, ou plutôt des industries et des publicitaires qui ne manquent pas de talent pour rendre indispensable ce qui ne devrait être qu’un accessoire. Et je suis très pessimiste quant à notre capacité de reprendre la main: nous sommes des drogués de la connexion. Dans une entreprise, quelques minutes sans réseau déclenchent un cataclysme. Une panne de facebook fait l’objet dans la minute qui suit d’une nouvelle dans les médias du monde entier. Les petits enfants savent de plus en plus tôt utiliser un portable alors qu’ils ne parviennent pas à entasser trois plots les uns sur les autres. C’est effrayant de voir leur esprit s’engouffrer dans le monde virtuel avant même d’avoir pu s’ancrer dans la matière, les choses, la réalité. Et ils y sont encouragés par des parents si fiers de voir l’intelligence de leur enfant mise en boîte dans un téléphone. Mais est-ce que ça ne risque pas d’en faire des cloches?
On m’accusera de faire une caricature mobilophobe du mobilomaniaque, et on n’aura pas tout à fait tort. Mais ce que je cherche à signaler à travers cette chronique, c’est qu’il devient urgent de revendiquer aussi le droit d’être inatteignable, non pas comme un luxe, mais comme un impératif. Pour croître, la nature humaine a grand besoin de se déconnecter, de prendre du temps à rien, si ce n’est être. Il en va de notre humanité si nous ne voulons pas d’une société de figuiers stériles pendus au bout de leur téléphone. Et je ne m’exclus pas du lot.
Image - Laure Maud.
«La couleur au creux de la niche est de caramel clair, là où l'ocre miel du mur se troue d'un peu d'ombre pour envelopper la vierge absente, dont ne reste que le clou qui la fixait mais ne l'a pas retenue, et cette douce paume incurvée n'est qu'attente remplie de la caresse de l'air tiède.» (Brigitte Celerier)
Je suis frappé dans ces reportages qui questionnent les adolescents sur la sexualité, sur les réseaux sociaux, de voir à quel point leurs expériences précoces ou leur maîtrise des technologies donnent l'impression qu'ils en connaissent les risques et les limites, alors que ce n'est pas le cas. Questionnés sur le SIDA, par exemple, on s'aperçoit avec effroi que bien souvent les dangers leur échappent totalement, alors qu'ils ont pourtant l'air si sûrs d'eux. Un «si» justement sur lequel il ne faut pas se méprendre.
«Il se produisit en Nekhlioudov le même phénomène qui se reproduit fréquemment chez les êtres entraînés à la vie spirituelle. Une pensée qui d'abord leur a paru étrange, paradoxale, voire comique, trouve dans la vie des confirmations de plus en plus nombreuses et devient pour eux la vérité la plus simple et la plus évidente.» (Tolstoï, Résurrection, Folio, p. 547)
Le mot «Dieu» manipulé comme «[...]un coupe-faim de la pensée s'empressant de coller un nom sur ce qui la dépasse, la défie, la taraude, un coupe-feu dressé face aux assauts des questions toujours se relevant, un coupe-vent pour se blottir à l'abri de l'angoisse du doute.» (Sylvie Germain, Rendez-vous nomades, Albin Michel, p. 65-66)
Le Daimon du quotidien
Je n'ai pas d'idées, alors ça non, ou si peu. Et je ne tiens pas tant à en avoir. D'où ma quasi incapacité à lire des textes théoriques ou critiques face auxquels j'éprouve un sentiment de pénibilité extrême. Je me souviens avoir hésité à faire des études de philosophie: à la seule lecture du programme des cours, j’éprouvais un malaise physique. J'avais l'impression de mettre ma tête dans un étau. Mon matériau est fait de quotidien, de routine, de petits faits banals qui s’imposent à moi, d’images vécues, d’émotions. Tant que ça ne palpite pas, je n’écris pas. J’ai essayé de philosopher (j'en suis incapable) et je voyais les mots agoniser comme un banc de poissons sur la page. Je connais le pouls de mes phrases, je sais lorsqu’elles sont vivantes ou sous assistante textuelle. Parfois, je tente de me leurrer, de dire que ça fera l’affaire, mais en y revenant, j’entends la phrase gigoter comme une veine comprimée et dire:
- Mais tu ne vas pas me laisser comme ça!
Et aussitôt je viens à son secours pour la déberlificoter et permettre au sens de circuler à nouveau.
La plus grande partie de mon travail consiste à créer des dispositions intérieures favorables pour me mettre à l’écoute, sans chercher à influencer ce substrat organique à partir duquel une émotion va se muer en mots, en images, en sonorités. Ecrire, c’est avant toute chose ne pas intervenir. Tout est question d’oreille. Et ce qu’il y a à entendre se révèle souvent de manière fulgurante sous la pression de ce que les Grecs appelaient le Daimon, le génie familier, qui n’est autre pour moi que le quotidien. Ce qu’on appelle également l’inspiration, cette mystérieuse force bourgeonnante qui se pointe sans crier gare, comme une étoile filante qui traverse le ciel intime. Lorsqu’elle me saisit, je ressens l’impérieux besoin de trouver sur-le-champ de quoi écrire, mon carnet, un ticket de bus, n’importe quoi, pour consigner la missive qu’elle vient me dicter avant de s’évaporer. Car je la connais, c’est une capricieuse, elle ne revient jamais deux fois délivrer ses messages. Et je ne voudrais pour rien au monde manquer ce rendez-vous avec mon Daimon.
Cette petite étincelle qui flambe au contact de la réalité, et dont les échos se répercutent en moi est déterminante pour mon travail. L’ignorer reviendrait à me priver d’un souffle que mon seul labeur ne parviendrait jamais à insuffler à mes textes. Je serais comme un potier sans argile sur son tour, un luthier qui ne pose pas de cordes sur son violon, un paysan qui creuse un sillon dans lequel il ne sème pas. «Un travail acharné mène à bout de tout», note Virgile dans Les Géorgiques. J’ajouterai: presque tout. Cet acharnement est une condition nécessaire (et encore faut-il voir en quoi il consiste), mais non suffisante. La seule volonté ne suffit pas! Si, comme l’écrivait Ramuz, il est nécessaire de faire une bonne moitié du chemin vers l’inspiration, il n’en reste pas moins que c’est toujours une rencontre. Elle comporte comme dans toute relation une part d’inconnu irréductible à soi-même. L’inspiration me donne à sentir à quel point la pensée est organique, qu’elle s’enracine dans le corps et prend sa source dans un au-delà de moi-même, une part qui m’est inconnue, que je pressens, à laquelle je peux me relier, mais qui est si profonde qu’elle me sera toujours impénétrable. C’est une zone de l’être, secrète, dont on pressent qu’elle se confond avec les songes - «Nous sommes faits de la même étoffe que nos rêves et notre petite vie est une île entourée de sommeil» (Shakespeare). Ecrire, c’est avoir la vocation de devenir un roseau et de se laisser traverser, de faire le vide en soi pour créer un passage. Et je vois mal comment je pourrais créer ce passage en me farcissant Hegel ou Kant, alors qu’un simple poème dynamite mes calculs mentaux - oui, j’ai un a priori fortiorissime sur la matière dite philosophique.
Mon Daimon a du génie, à n’en pas douter. Il a ce tour de main de la sage-femme qui met un enfant au monde, le geste gracieux qui me permet de dépasser les seules pauvres petites idées que je pourrais avoir. Il m’investit d’une parole qu’il fait jaillir à la surface de ma conscience en mille grelots de mots derrière lesquels je cours comme un enfant après les papillons. Je m’étonne, je ne me savais pas riche de toute cette matière vivante qui me comble. Une fois que mon sujet me tient, je n’ai plus qu’à le retranscrire, en veillant à ce que la note soit la plus fidèle à ce que j’ai éprouvé - fondamentale la justesse de la note, c’est ma responsabilité, mon travail d’accordeur. Evidemment, je ne suis jamais à la hauteur de ce qu’il m’a été donné d’entendre. J’ergote, je m’agace, je fulmine, je me traite de misérable scribouillard du dimanche. Mais tant bien que mal, ma chronique s’élabore, finit par vivre de son propre rythme, et je peux couper le fil en cliquant sur le bouton «publier». Malgré ma consternation, je ne peux m’empêcher de passer à la suivante, c’est plus fort que moi, j’aime trop écrire, c’est une nécessité. J’ai besoin de ressaisir mon quotidien à travers l’écriture et de partager avec d’autres mes découvertes au sein du royaume du familier dont nous sommes tous les sujets et au cœur duquel s’écoulent nos vies. Ce quotidien est tout sauf une réalité abstraite. Il est tissé de petits faits et gestes chargés d’humanité dont j’éprouve la nécessité de rendre compte. Comme le merle de chanter.
«Il ne venait à l'idée de personne, à commencer par le prêtre et le directeur pour finir par Maslova, que ce même Jésus, dont le prêtre répétait avec un sifflement le nom un nombre incalculable de fois en l'accompagnant de louanges bizarres, que ce même Jésus avait précisément défendu ce bavardage insensé et ces incantations sacrilèges prononcées par les prêtres ses disciples sur le pain et le vin, mais il avait interdit de la façon la plus formelle que des gens appellent d'autres gens leurs maîtres, interdit les prières dans les temples et ordonné de prier dans la solitude, interdit ces temples mêmes et proclamé qu'il était sur terre pour les détruire et qu'il fallait prier non pas dans les temples, mais en esprit et en vérité. Par-dessus tout, il avait défendu aux hommes de juger leurs semblables, de les enfermer dans des prisons, de les tourmenter, de les déshonorer, de les châtier, ce qui se pratiquait ici. Il avait interdit toute violence, car il était venu pour rendre la liberté à ceux qui en étaient privés.
Il ne venait à l'idée d'aucun des assistants que ce qui se déroulait devant eux était un monstrueux sacrilège, une farce aux dépens du Christ, au nom duquel tous ces actes s'accomplissaient. Que cette croix dorée, décorée à ses extrémités de médaillons émaillés, n'était autre chose que la représentation de ce gibet sur lequel fut sacrifié le Christ., justement parce qu'il avait interdit ce qui se faisait maintenant en son nom, à cela nul ne pensait. Il ne venait à l'idée de personne que ces prêtres, qui s'imaginent sous l'espèce du pain et du vin manger le corps et boire le sang du Christ, mangent réellement son corps et boivent son sang non pas dans les morceaux de pain ni dans le vin, mais parce que tout en scandalisant "ces petits" auxquels le Christ s'identifiait, ils les privent en outre du bien suprême et les soumettent aux plus cruelles souffrances, en dissimulant aux hommes la Bonne Nouvelle qu'il leur a apportée.
Le prêtre remplissait son office avec une conscience tranquille, parce que dès l'enfance, on lui avait inculqué que c'était là la seule vraie foi, à laquelle avait cru jadis tous les saints et à laquelle croyaient maintenant toutes les autorités spirituelles et temporelles. Il ne croyait certes pas que le pain se transformait en chair et qu'il était bon pour l'âme de prononcer un certain nombre de mots, ou que véritablement il avait mangé un petit morceau de Dieu - cela on ne peut le croire - mais dans cette croyance, c'est que l'exercice de ses fonctions religieuses lui avait, depuis dix-huit ans déjà, procuré un revenu qui lui permettait de faire vivre sa famille, d'envoyer son fils au lycée et sa fille dans une institution religieuse.»
(Tolstoï, Résurrection, édition Folio, pp. 202-203)
Il ne venait à l'idée d'aucun des assistants que ce qui se déroulait devant eux était un monstrueux sacrilège, une farce aux dépens du Christ, au nom duquel tous ces actes s'accomplissaient. Que cette croix dorée, décorée à ses extrémités de médaillons émaillés, n'était autre chose que la représentation de ce gibet sur lequel fut sacrifié le Christ., justement parce qu'il avait interdit ce qui se faisait maintenant en son nom, à cela nul ne pensait. Il ne venait à l'idée de personne que ces prêtres, qui s'imaginent sous l'espèce du pain et du vin manger le corps et boire le sang du Christ, mangent réellement son corps et boivent son sang non pas dans les morceaux de pain ni dans le vin, mais parce que tout en scandalisant "ces petits" auxquels le Christ s'identifiait, ils les privent en outre du bien suprême et les soumettent aux plus cruelles souffrances, en dissimulant aux hommes la Bonne Nouvelle qu'il leur a apportée.
Le prêtre remplissait son office avec une conscience tranquille, parce que dès l'enfance, on lui avait inculqué que c'était là la seule vraie foi, à laquelle avait cru jadis tous les saints et à laquelle croyaient maintenant toutes les autorités spirituelles et temporelles. Il ne croyait certes pas que le pain se transformait en chair et qu'il était bon pour l'âme de prononcer un certain nombre de mots, ou que véritablement il avait mangé un petit morceau de Dieu - cela on ne peut le croire - mais dans cette croyance, c'est que l'exercice de ses fonctions religieuses lui avait, depuis dix-huit ans déjà, procuré un revenu qui lui permettait de faire vivre sa famille, d'envoyer son fils au lycée et sa fille dans une institution religieuse.»
(Tolstoï, Résurrection, édition Folio, pp. 202-203)
«Nous sommes fait de la même étoffe que nos rêves et notre petite vie est une île entourée de sommeil.» (Shakespeare)
Devient, au XXIe siècle:
«Nous sommes faits de la même étoffe que nos fringues, notre bagnole, de notre téléphone portable, et notre vie est une île entourée par la société de la dispersion.»
Société de la dispersion, car la société de la consommation, c'était le XXe siècle.
Mais bon sang, qu'avons-nous fait de notre dignité?
Devient, au XXIe siècle:
«Nous sommes faits de la même étoffe que nos fringues, notre bagnole, de notre téléphone portable, et notre vie est une île entourée par la société de la dispersion.»
Société de la dispersion, car la société de la consommation, c'était le XXe siècle.
Mais bon sang, qu'avons-nous fait de notre dignité?
Je me plais à imaginer que cette femme, j'aurais pu la croiser dans le bus, sans savoir que c'était elle, une des grandes héroïnes de notre humanité, une des grandes résistantes qui s'est opposée aux forces de mort pour que la vie soit possible. Oui, j'aurais pu être assis à côté d'elle, j'imagine que je lui aurais souri, que peut-être nous aurions engagé la conversation sur je ne sais quelle banalité, et que je l'aurais trouvée sympathique cette vieille dame, alors que c'est Germaine Tillion!
Voilà qui n'aidera pas ceux qui ne voient rien au monde qui les entoure à y voir plus clair. Au contraire, ils ne feront que s'éloigner encore un peu plus de l'essentiel...
http://www.24heures.ch/high-tech/Google-devoile-ses-lunettes-futuristes/story/15247428
La sœur d'un ami, décédée ce matin, laissant son mari et deux enfants, cancer du cerveau, inguérissable. Que faire d'autre qu'accepter? Tout ceci nous échappe totalement. Ainsi va la vie sanguinaire qui n'épargne rien ni personne dans sa forme - le fond, lui reste un mystère. Nous naissons pour mourir et le grand travail de vivre est d'apprendre à vivre en compagnie ce que frère François appelait «notre sœur la mort» comme une proche incompréhensible, incontournable, irrémédiable.
Election française: les médias n'en finissent plus d'analyser, analyser, analyser comme on se fait parmi, sans aucune distance critique, on ressort les vieilles casseroles pensantes qui nous disent ce qu'il faut en penser. Vivement le silence qui suivra, rendant au néant toutes ces propositions vaines et mensongères destinées à leurrer un citoyen qui n'est pas dupe. Et vive la Suisse d'avoir choisi un mode d'élection qui n'épuise pas les citoyens.
Ce blog du royaume familier comprend une catégorie intitulée Les Féminines, regroupant des chroniques qui, rassemblées, constitueraient un petit livre d’une centaine de pages. Ces Féminines sont le produit d’un masculin ravi. Chacun de ces petits textes est le récit d’un éblouissement, d’un saisissement, d’un attendrissement, non sans une bonne dose d’humour, voire d’ironie. C’est le droit du sujet conquis de garder un tant soit peu de clairvoyance. Le féminin n’a jamais cessé de me convoquer.
Le sel du masculin
Si à la lecture de ces chroniques on venait à me reprocher une querelle de genre, je répondrais qu’elle est totalement étrangère à mon propos. Je ne mâche pas de -istes. Les féministes m’insupportent autant que les machistes. Si un jour le féminin venait à rendre au masculin la monnaie de sa pièce, ce ne serait qu’un très juste retour des choses, trop conscient qu’il n’a de cesse d’exercer sa domination pour ériger des remparts afin de circonscrire le féminin par peur d’être dépassé ou englouti. Je ne suis pas un défenseur d’une quelconque égalité, mais bien plus d’une différence reconnue, assumée, et surtout respectée. Si le féminin devenait semblable à mon masculin, j’aurais l’impression d’une humanité incomplète, appauvrie, monochrome.
J’ai souvent eu la maladresse de rudoyer le féminin comme un camarade de classe avec lequel on ne saurait pas trop comment se comporter. Mais par ailleurs, les égards soi-disant dus à la gent féminine m’agacent considérablement. Certains appellent cela de la séduction. N’est-ce pas plutôt un tango de vers de terre salivants? Il y a un jeu de connivences feintes entre l’homme et la femme d’une épouvantable frivolité. On se prête une reconnaissance innée qui tourne court aussitôt qu’on commence à se connaître, pour autant qu’on en ait envie... En général, on ne cherche qu’à polir son ego à travers le nombril de l’autre. Belle hypocrisie. Je ne suis pas loin de penser qu’un masculin un peu bourru honore le féminin comme une marque de considération, plus qu’il ne l’offense. Parce que tu es mon égale augmentée de tout ce qui nous différencie - ou inversement, je te parle au masculin, et je ne feins pas de connaître une langue étrangère, le féminin, dont je ne maîtrise que les rudiments destinés à t’embobiner. En te rencontrant, je m’offre de me compléter. En assumant mon masculin, je nous permets de nous situer afin que nous puissions nous enrichir de notre échange. Beau parleur invétéré en rémission, je n’ai que trop fait l’expérience de la stérilité du verbiage amoureux qui saccage les possibilités d’une vraie relation. Que certaines rencontres prennent corps, que le verbe se fasse chair, bien, très bien même, quoique souvent un peu court, surtout quand les prémisses contiennent le mot de la fin. C’est divertissant. A chacun de voir si ça lui convient. Je n’oublie pas (je découvre? Il était temps...) que le féminin sexué, vital pour l’espèce, pas forcément pour notre humanité, n’est qu’une des formes du féminin. Un des secrets de ces couples qui accomplissent de formidables traversées ensemble se trouve dans la tendresse. La tendresse est un des piliers du couple serein, fort et apaisé, qui a construit des fondations lui permettant de faire face à l’adversité, sans que le lien qui les unit ne soit sans cesse remis en question. Au contraire, le masculin et le féminin s’unissent et se fortifient pour traverser les épreuves.
Mais voilà que je me surprends en train de faire ce que je sais le moins bien faire: philosopher. Je n’ai pas d’idées sur le féminin - je n’ai d’ailleurs pas trop d’idées en général, tout juste un regard. Avec Les Féminines, je m’efforce de rendre compte des reflets du féminin sur mon masculin - de ce féminin constitutif du masculin, animus/anima, ying/yang, patati/patata. A travers quelques vieilles dames à qui l’âge n’a rien ôté de leur féminité, un bout de dentelle, l’ovale d’un sein qui mord sur mon imaginaire, des instantanés de couples, une babillarde, deux ou trois soupirants et quelques loufoqueries, j’ai voulu dire comment le féminin pulse dans ma vie et me donne envie.
Vous pouvez lire les chroniques féminines en suivant ce lien: http://le-royaume-familier.blogspot.com/search/label/Les%20f%C3%A9minines. Ensuite, il ne vous reste plus qu’à faire défiler les pages.
Photographie - Peter Beard, Fayel Tall on Lake Rudolf at Loingalani, El Molo Bay, 1987. J’ai beaucoup hésité avant d’opter pour cette image. Lorsque je l’ai vue, il y a des années, ce fut un véritable choc, comme la découverte d’une terra incognita fascinante. C’est ce qui a motivé mon choix au-delà de toute polémique. J’aime cette photographie. Et me reprocherait-on sa nudité que je répondrais par cette phrase du poète andalou Juda Hallévi: «Elle n’est jamais nue quittant ses vêtements, car splendeur, grâce et lustre lui sont autant d’atours [...]» Et puis j’aurais tout aussi bien pu mettre une photographie d’une de mes héroïnes préférées comme Germaine Tillion ou Geneviève de Gaulle-Anthonioz ou Sœur Emmanuelle.
Lu un article faisant l'éloge d'Antoine Raybaud.
http://poezibao.typepad.com/poezibao/2012/04/carte-blanche-hommage-%C3%A0-antoine-raybaud-par-alain-paire.html
Alors là, je rigole. Ce type, c'était Gargamel à l'université. Ce "professeur" qui suintait le mal être incarnait l’exemple type des petits tyrans que l’Alma Mater pouvait produire. Déconnecté de la réalité, soutenu par sa caste, il pouvait en toute impunité exercer sa terreur. Au vu et au su de tous. Il était intouchable. Et c’est ainsi qu’il a fait payer à des générations entières d’étudiants et d’étudiantes d’avoir fait le choix de vouloir étudier sur ce qu’il considérait comme ses terres : la littérature française. Saquant à grand coup de haches les pauvres malheureux qui avaient l’audace de se présenter à un examen devant lui. Il semblait reconnaître les siens, à qui il accordait ses grâces. Il y avait les quelques élus qui étaient dans son camp (de vrais lèche-botte), et tous les autres. On sentait que nos gueules ne lui revenait pas.
http://poezibao.typepad.com/poezibao/2012/04/carte-blanche-hommage-%C3%A0-antoine-raybaud-par-alain-paire.html
Alors là, je rigole. Ce type, c'était Gargamel à l'université. Ce "professeur" qui suintait le mal être incarnait l’exemple type des petits tyrans que l’Alma Mater pouvait produire. Déconnecté de la réalité, soutenu par sa caste, il pouvait en toute impunité exercer sa terreur. Au vu et au su de tous. Il était intouchable. Et c’est ainsi qu’il a fait payer à des générations entières d’étudiants et d’étudiantes d’avoir fait le choix de vouloir étudier sur ce qu’il considérait comme ses terres : la littérature française. Saquant à grand coup de haches les pauvres malheureux qui avaient l’audace de se présenter à un examen devant lui. Il semblait reconnaître les siens, à qui il accordait ses grâces. Il y avait les quelques élus qui étaient dans son camp (de vrais lèche-botte), et tous les autres. On sentait que nos gueules ne lui revenait pas.
Que de nuits de cauchemars en craignant de devoir passer un examen avec lui - ce qui, fort heureusement, ne s'est jamais produit.
Fort heureusement, l'âge a fini par le désarmer.
Fort heureusement, l'âge a fini par le désarmer.
Jean-Louis Kuffer n'est pas un critique littéraire. Cette étiquette ne lui convient pas. Il y a trop de vitalité dans les textes dont il parle, d'envie de donner envie, d'abondance pour lui coller cette étiquette. Ce n'est pas un snob de la littérature.
Pour Bonnie
La chatteAux yeux d'ors et de mystère
S'en est allée
Jamais plus
Je ne verrai
Cette compagne de l'aube
Boire l'eau des roses
Ni le jour naissant
Découper sa silhouette
Sur le rebord de la fenêtre
Mes siestes seront tristes
Sans les grelots
De son ronronnement roux
Jamais plus la nuit
Ne sera moins profonde
Que son pelage
Mais un clou étoilé
S'ajoute au ciel
De mes souvenirs félins
Rejoignant le panthéon
Des divinités souples
Qui ont toujours veillé
Sur mon foyer
Elle nous quitte
La minette un peu folle
Et sauvage,
Discrète surtout,
Qui fut toujours
La familière étrangère
Du logis
Celle que nul
N'apercevait
Celle qui jamais
Ne quêtait rien
Si ce n'est un peu
D'eau de rose
A l'aube.
Il m’arrive régulièrement de douter qu’un véritable dialogue entre l’homme et la femme ait commencé. D’ailleurs, avons-nous vraiment besoin l’un de l’autre au-delà de la biologie? Les divorces sont le moyen terme de la plupart des mariages, tendant à prouver qu'un vivre ensemble est des plus hasardeux. Certes, nous nous complétons, mais nous unissons-nous vraiment? Vit-on côte à côte ou partage-t-on les propriétés du masculin et du féminin, qui sont sans cesse à ajuster, à accorder. Au mieux on s’équilibre, et c’est déjà beaucoup, la cohabitation devient possible. On se prend à rêver qu’ils s’harmonisent.
J'avais une chatte, si sauvage, que la plupart de nos visiteurs n'ont même jamais su que nous avions un chat. Et puis, il y a quelques mois, elle s'est laissée domestiquée, elle est même devenue câline. Nous ne savions pas qu'une maladie pernicieuse était en train de l'achever. Nous lui disons au revoir aujourd'hui. C'est notre déesse souple du foyer qui nous quitte, avec ses grands yeux plein d'or et de mystère - un mystère qu'elle tenait peut-être aussi un peu de cette eau des roses qu'elle aimait boire à l'aube. Mes siestes n'auront plus le même charme sans ses ronronnements roux et apaisants. Au revoir Bonnie, tu vas me manquer.
Je viens de réaliser (véridique) que j'avais toujours cru que les œufs de Pâques étaient pondus par des lapins. Je n'avais jamais remis en question cette idée qui était clairement ancrée dans mon esprit jusqu'à ce jour où j'ai entendu quelqu'un dire qu'un article sur les poules serait le bienvenu à l'approche des fêtes. Et c'est alors que quelque chose s'est éveillé dans mon pudding gris tandis que ma candeur se fêlait un peu plus, et que je me suis demandé:
- Mais pourquoi? (Pourquoi, vu que les poules n'avaient pour moi jusqu'à cet instant rien à faire dans cette histoire d'œufs.)
J'avais fait un sort au Père Noël, sans trop de regrets, mais les lapins, là, ça me fiche un coup.
- Mais pourquoi? (Pourquoi, vu que les poules n'avaient pour moi jusqu'à cet instant rien à faire dans cette histoire d'œufs.)
J'avais fait un sort au Père Noël, sans trop de regrets, mais les lapins, là, ça me fiche un coup.
«On craint de confondre, il faut craindre de ne pas unir assez… C’est en effet quand on ne sait pas bien unir qu’on craint de confondre. Si trop souvent aujourd’hui la vie générale de l’humanité se retire du christianisme, c’est peut-être qu’on a trop souvent déraciné le christianisme des viscères intimes de l’homme. » (Teilhard Cité par Henri de Lubac dans Teilhard Posthume)
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J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du maga...












