Chaque samedi, sur le marché qui se tenait dans la rue des Artisans, on pouvait voir une petite roulotte au fronton de laquelle il était écrit: Les tranquillisants du moine d’Einsiedeln. Elle était tenue par une jeune femme d’une trentaine d’années, aux yeux miel pétillants et à la chevelure ornée de fleurs, qui proposait aux passants des petites pastilles aux vertus miraculeusement apaisantes. La première saison ne lui rapporta pas beaucoup d’argent. On regardait la petite caravane avec un sourire goguenard, manière de dire qu’on n’était pas dupe. Mais quelques enflammés du système nerveux qui avaient acheté les petites pilules d’un joli vert émeraude durent se rendre à l’évidence: ils allaient mieux. Les nuages noirs qui planaient au-dessus des zones mystérieuses de leurs humeurs se dissipaient. Et comme ces éclaircies ont des vertus communicatives, la chose commença à se savoir, et les ventes grimpèrent en flèche.

Esperanza Relajación


Chaque samedi, sur le marché qui se tenait dans la rue des Artisans, on pouvait voir une petite roulotte au fronton de laquelle il était écrit: Les tranquillisants du moine d’Einsiedeln. Elle était tenue par une jeune femme d’une trentaine d’années, aux yeux miel pétillants et à la chevelure ornée de fleurs, qui proposait aux passants des petites pastilles aux vertus miraculeusement apaisantes. La première saison ne lui rapporta pas beaucoup d’argent. On regardait la petite caravane avec un sourire goguenard, manière de dire qu’on n’était pas dupe. Mais quelques enflammés du système nerveux qui avaient acheté les petites pilules d’un joli vert émeraude durent se rendre à l’évidence: ils allaient mieux. Les nuages noirs qui planaient au-dessus des zones mystérieuses de leurs humeurs se dissipaient. Et comme ces éclaircies ont des vertus communicatives, la chose commença à se savoir, et les ventes grimpèrent en flèche. Deux produits étaient proposés. Les bienveillantes étaient destinées à apaiser ce qu’on appelle communément aujourd’hui le «stress» et autres peurs intérieures ou coups de blues qui créent des crampes psychiques. Elles traitaient essentiellement l’anxiété. Les pilules du bonheur quant à elles étaient destinées aux effondrements moraux et autres coups durs de la vie qui vous plongent durablement dans une apathie plus ou moins morbide - ce qu’on appelle aujourd’hui la dépression, sans plus trop savoir ce qu’elle recouvre tant elle est répandue. Les premières agissaient de manière passagère, tandis que les autres étaient destinées à traiter des états de mal-être durable. Le succès de ces drogues fut tel que le journal local ne tarda pas à publier un article sur les remèdes miracles d’Esperenza Relajación. Article qui fit l’objet d’une réponse du corps médical qui n’hésita pas à dire que c’était de la charlatanerie et qu’un examen dudit produit avait permis de le prouver. ll n’en restait pas moins que la foule devant la roulotte ne désemplissait pas.

Le psychologue Aimé Sérénien fut intrigué par ce phénomène. Il utilisait lui-même différentes drogues afin d’apaiser ses patients. Malheureusement, elles avaient tendances soit à les laisser dans un état de niaise béatitude qui rendait impossible un échange constructif, soit à produire un ensemble d’effets secondaires qui variaient entre les hallucinations et des réactions d’hyper-dépendance qui amenaient ses clients à ne plus venir le voir que pour obtenir une nouvelle ordonnance. Sans trop y croire, mais avec l’ouverture d’esprit qui caractérisait cet artisan de la psychologie moderne, Aimé Sérénien demanda à Esperanza Relajación si elle serait d’accord de l’éclairer sur ses fameux tranquillisants. Elle accepta et lui proposa d’en discuter lors d’une promenade le long du Doubs. C’est ainsi que Aimé devait apprendre l’extraordinaire histoire des potions du bon moine Isidore, du couvent d’Einsiedeln.

Esperanza avait toujours eu une passion pour les plantes.

- J’avais un petit jardin dans lequel je faisais pousser toutes sortes de plantes pour faire des tisanes, confia-t-elle à Aimé. J’étais fasciné par leurs bienfaits et je m’émerveillais de l’accueil que leur faisait notre corps. J’aimais m’imaginer que mes décoctions se mélangeaient à la part végétale de notre être.

Aimé apprit que Esperanza avait tenu une petite boutique de tisanes qui lui permettait de vivre de sa passion. Jusqu’au jour où elle entendit parler d’un vieux moine du couvent d’Einsiedeln qui détenait un savoir prodigieux en matière de botanique. Il était peu connu, car il se contentait de cultiver son potager, nonchalant de transmettre sa science. Il en faisait profiter ceux que le hasard avait mis sur son chemin - un hasard auquel il ne croyait pas d’ailleurs. Elle se rendit à l’abbaye pour rencontrer le bénédictin Isidore qui filait sa nonante troisième année. Le bon moine était un homme d’une simplicité lumineuse. Elle se souvint qu’il aimait à répéter:

- Si nous pouvions être à l’image de ces plantes, et n’avoir d’autre ambition que de pousser là où nous avons été semés, pour laisser mûrir en nous le meilleur de notre nature, comme tout serait plus facile.

Le potager de frère Isidore se trouvant à l’extérieur du couvent, Esperanza demanda si elle pouvait rester avec lui quelque temps afin d’apprendre quelques-uns de ses secrets. Il accepta, insistant sur le fait qu’il ne voulait pas être considéré comme un maître, que tout lui était donné par les plantes elles-mêmes, qu’il était leur disciple attentif et que si elle faisait de même, elle pourrait sans doute à son tour en tirer de grands enseignements. Il n’accepta aucune rémunération. Elle s’efforçait de faire des tâches difficiles que le vieux moine s’entêtait à vouloir accomplir malgré son grand âge. Lorsqu’elle lui demanda de la laisser faire les travaux pénibles à sa place, il se contenta de lui répondre:

- Si je n’y mettais pas ma peine, j’aurais l’impression de ne vouloir prendre que les bénéfices, sans rien donner de ma personne.

Esperanza passa plus de deux années à Einsiedeln qui furent d’une incroyable fécondité. Elle aimait passer ses journées dans le potager à prendre soin des cultures, et les heures passées avec le jardinier des âmes dont la seule présence était bienfaisante. Parfois il lui disait:

- Tu sais, ces plantes sont des anges. Si tu fais le vide en toi et que tu tends l’oreille, tu peux les entendre parler entre eux.

Elle tendait l’oreille. Elle n’entendait rien. Mais elle avait cette étrange impression de voir les plantes lui sourire. Comme si, à leur contact, quelque chose qui la concernait s’animait en elle, qu’elle ne parvenait pas encore à comprendre.

Puis vint le jour où Frère Isidore sut qu’il allait mourir. Son état de santé ne s’était pourtant pas altéré, et il travaillait au jardin comme d’habitude. Il expliqua à Esperanza qu’il avait bu la tisane de clairvoyance.
- Elle m’a indiqué qu’il était temps d’aller bêcher mon carré de ciel. Mais avant de mourir, j’aimerais te confier quelque chose dont je n’ai jamais parlé à personne, ne sachant trop si ce n’était tout de même pas un peu païen.

Il l’amena dans un coin du potager où se trouvaient de deux sortes de plantes qui n’avaient rien de particulier, on aurait presque dit de la mauvaise herbe.

- Ces plantes ont un mystérieux pouvoir calmant, dit Isidore. A première vue, elles ne diffèrent pas de la Valériane, du Ginseng ou de l’Aubépine. Il y a une dizaine d’années, un pèlerin me confia deux sachets de graines, car il n’avait pas l’occasion de les faire pousser. Il était certain qu’elles trouveraient un asile propice dans mon jardin pour croître. Elle provenait, paraît-il, d’Abyssinie. Mais il ne m’en dit pas plus. Il se contenta de m’indiquer qu’elles avaient le pouvoir d’apaiser les démons intérieurs et de favoriser la parole qui guérit. Imagine-toi! Avant de partir, il me laissa un petit carnet dans lequel était décrit l’action de ces plantes sur l’âme humaine et la manière dont elles devaient être administrées.

Isidore s’arrêta-là, ne sachant trop s’il devait continuer, car ce qu’il avait à raconter était tellement extraordinaire qu’il craignait que Esperanza le prenne pour un vieux fou. La jeune femme sut ne pas forcer la confidence. La mort imminente fit le reste, le moine lui raconta tout.
Ce n'est pas vrai que le sein désiré est doux, au contraire, il mord de mille petites dents acérées.
- Chérie, viens me rejoindre au lit...

- Je préférerais pas... lui répondit Madame Bartleby.
Il vous manque un mot? Inventez-le!
Elle n'était pas chienne, mais louve. Alors, évidemment, les hommes la craignait ou l'évitait.
Thibon, Ramuz, Haldas: quel beau tiercé de paradis.
«La lecture du vieux Gustave Thibon, dans L’Illusion féconde recueillant les pensées du jeune homme de nonante ans, me fait toujours du bien et depuis mes vingt ans de personnaliste de gauche et de droite en même temps et de tous les goûts de ma nature. Or il en va de cette lecture comme du bon pain et de l’eau claire, sur une faim et une soif que jamais les Modernes n’ont rassasiée ou étanchée. Ce vieux veilleur des champs m’est resté comme l’incarnation d’un penseur indépendant selon mon cœur de tous les âges, certes nourri de ce fou de Nietzsche et de l’allumée Simone Weil qu’il a défendus comme personne, mais à mes yeux libre de toute attache en dépit de ses liens avec la France souverainiste et le catholicisme traditionnel, dont je me fiche évidemment pour mieux écouter sa vraie voix ferme et bonne de passant profond, paysan du ciel comme Haldas ou Ramuz, fidèle assurément mais plus que cela : laissant à chacun vivre ses fidélités innées ou acquises - et notre commun amour pour la vie et les gens, la poésie et les livres qui diffusent à travers les siens que je rassemblerai tous ici, à l’isba, au bord du ciel.» (Jean-Louis Kuffer)
- Vivre c'est prendre des risques, me dit-il au moment où le gland d'un chêne lui tomba sur la tête.

Je songeais que somme toute, tant que c'est un gland et non tout le chêne qui s'abat sur nous, les risques restent mesurés.
Ce prêtre orthodoxe, filmé au pied d'un de ces sublimes monastères des Météores, à qui on demande pourquoi, dans cette catastrophique période de crise grecque, l'Eglise ne paie pas d'impôt et qui répond:

- Mais l'Eglise est au peuple, elle est à tout le monde...

Et quand le journaliste lui demande:

- Et les monastères?

- Pas les monastères, non, non, l'Eglise... répond-il.

Pas folle la guêpe. L'Eglise, dans son essence la plus conceptuelle, je veux bien te la donner, et je te rappelle par ailleurs qu'elle est à ta charge, mais les monastères... Ah! Les monastères pas touche! 

Soit-dit en passant, je suis tout à fait d'accord: les monastères, pas touche. Il n'est pas bon de déplacer tous les repères, surtout en période de crise.
Je dis à Untel que je ne pratique pas de sport, mais que j'aime par-dessus tout me balader, et il me répond:

- Ah oui! La marche rapide, c'est très bon pour la santé.

Quelle marche rapide? Est-ce que j'ai parlé, moi, de marche rapide? Et pourquoi «rapide»?
Il est par ailleurs rassurant de savoir que nous sommes si nombreux à chercher à reprendre contact avec une part plus essentielle de nous-mêmes, une part nourricière et dont nos manuels scolaires ne pipaient pas mot et que notre enseignants de littérature ou de philosophie ignoraient au profit de tropes ou de concepts dont nous n'avions cure. On nous a donc laissé le soin de compléter le cœur de notre éducation.
Le Requiem de Fauré ou celui de Gounod - On aimerait aller guigner pour voir si c'est vraiment aussi beau, de l'autre côté.
Un conte zen, c'est une prise de judo.
Eckhart Tolle a bien raison de dire qu'il ne peut rien nous arriver demain vu que nous n'y sommes pas.
Plus il avançait dans l'existence, plus il vivait comme accoudé au bar d'un de ces boîtes de strip-tease sordides et néanmoins incontournables d'un épisode de Derrick.
Quand as-tu été mis au monde pour la dernière fois?
Sans aptitude sécatrice, aucune créativité n’est possible. Couper, c’est te libérer.
Comment s'étonner que l'être humain soit narcissique lorsqu'on sait qu'il vient d'une mère dont il est toute la fierté?
Naissance et mort nous sont offertes, c'est la tournée du patron. Ce qui ne doit pas nous empêcher de lui offrir un verre de temps à autre.
Lorsque la bibliothécaire a laissé supposer que je n'avais pas rendu trois des livres que j'avais empruntés, j'ai senti la sueur perler sur mon front. Pouvait-elle imaginer l'effort colossal qu'il allait me falloir pour retrouver des ouvrages qui se sont peut-être mélangés aux miens durant le grand chambardement que j'ai fait dans mes bibliothèques cet été. Je me voyais déjà courir les caves dans lesquelles j'ai dû entreposer des cartons remplis à ras bords pour faire de la place dans un appartement où les livres, comme du lierre, étaient en train de coloniser chaque pan de mur. J'imaginais cette tâche harassante de farfouiller et de voir passer entre mes mains des tranches dont les seuls titres me rappelleraient combien il m'a été difficile de choisir ceux qui partiraient en exil. 

Non, décidément, cette seule idée, conjuguée au violent tour de dos que je me suis fait en portant des cartons herculéens, me faisait frémir. Je n'ai eu d'autres solutions que de lui demander un petit instant et de filer dans les rayons voir si un stagiaire peu minutieux avait oublié d'enregistrer tous mes retours. Quelle ne fut pas ma joie de trouver la première de mes cartes au rayon religion, Z comme Zundel. Confiant, je me suis élancé en littérature française, pour trouver Une main de Ramuz et Salutation paysanne. Et c'est non sans fierté que j'ai abattu ma tierce sur le comptoir de la bibliothécaire qui ne pouvait même pas imaginer mon soulagement.


Habiter son centre.

Le reste suivra.
L'enfer c'est également: ne plus être capable de faire silence durant quelques minutes chaque jour.
«Nous avons perdu le grand enseignement. Nous ne savons plus écouter et traduire dans notre cœur le ronronnement des grandes forces. Nous sommes définitivement dans notre enfer, oubliés de la terre même.» (Jean Giono, Rondeur des jours)

L'enfer, c'est d'être coupé de notre nature profonde, de ne plus être capable de se mettre à l'écoute de notre intimité, de ne plus parvenir à en relation avec autrui et le monde, de tourner dans notre tête comme un hamster sur sa roue.
«Le monde est là; j'en fais partie. Je n'ai d'autre but que de le comprendre et de le goûter avec mes sens.» (Jean Giono, Rondeur des jours)
«Nous n'allons vers rien, justement parce que nous allons vers tout, et tout est atteint du moment que nous avons tous nos sens prêts à sentir.» (Jean Giono, Rondeur des jours)
«La foi en elle-même ne donne pas de théorie explicative du monde. L'Evangile ne s'occupe pas de savoir pourquoi l'homme a été créé. Le catéchisme oui. C'est rationnel, utile, pas gai. Ce Dieu qui a créé l'homme pour être glorifié m'ennuie... Trop de gens s'occupent de sens. Mettez-vous en marche. Vous êtes le sens et le chemin.

La vie porte en elle ses raisons. Quand elle va les chercher dans les idées, c'est qu'elle est malade. Les hommes de ce temps n'entendent plus la parole et donc ne peuvent aller au-devant de la Parole, parce qu'ils sont en mauvaise sant. Ils s'occupent du sens de la vie au lieu de vivre ce qui donnerait sens.» (Jean Sulivan, Matinales I)
«La civilisation a voulu nous persuader que nous allons vers quelque chose, un but lointain. Nous avons oublié que notre seul but, c'est vivre et que vivre nous le faisons chaque jour et tous les jours et qu'à toutes les heures de la journée nous atteignons notre but véritable si nous vivons. Tous les gens civilisés se représentent le jour comme commençant à l'aube ou un peu après, ou longtemps après, enfin à une heure fixée par le début de leur travail; qu'il s'allonge à travers leur travail, pendant ce qu'il appellent toute la journée; puis qu'il finit quand ils ferment les paupières. Ce sont ceux-là qui disent; les jours sont longs.

Non, les jours sont ronds.

Le monde est là; j'en fait partie. Je n'ai d'autre but que de le comprendre et de le goûter avec mes sens.» (Jean Giono, Rondeur des jours)
Mon noyau d'olive du jour, que j'ai gardé en bouche avec délectation:
«Quand le chant n'est plus là
L'espace est sans passion.» (Guillevic)
Je l'ai déjà cité sur ce blog et ne manquerait pas de le citer encore.
Quel privilège de pouvoir n'être que ce qu'on est. Qui est toujours tellement plus que ce qu'on s'évertue à vouloir consciemment montrer.
La vie vient sans cesse remettre sur le métier ce que nous avons le plus à cœur d'éviter.

Se tenir patiemment à la jonction du visible et de l'invisible.
Si j'étais moi, je ferais les choses très différemment.
Une société qui tue ses citoyens ne peut pas se permettre de douter (nazisme, stalinisme, etc).
‎«On mesure l'intelligence d'un individu à la quantité d'incertitudes qu'il est capable de supporter.» (Emmanuel Kant)
Nous avons des rêves de trônes ou d'escabeau et pourtant nos vraies richesses se trouvent au ras du sol.
Cette jeune fille dans le bus qui n'en finissait plus de bailler à s'en détacher la mâchoire, sans mettre sa main devant la bouche, au point que je n'arrive plus à me remémorer les traits de son visage autrement que comme un grand trou avec une limace rose au milieu, tout plein de dents et deux yeux. (Je me suis concentré pour apercevoir sa glotte, mais ce fut en vain.)
«La bêtise, c'est de s'en tenir là, peu importe où... C'est la conscience bien contente qui s'installe ainsi avec toutes ses tares, avec toutes ses rides, dans la stupide vanité d'être ce qu'elle est...» (Vladimir Jankélévitch, Traité des vertus III)

La claque pour tous les insupportables encroûtés du je-suis-comme-je-suis et on- n'-a-qu'-à-m'-aimer-comme-je suis, et qui  exigent comme un droit qu'on s'adapte à tous leurs manquements, tant ils sont lourds et plein d'eux-mêmes, ces patapoufs de l'ego engraissé à la peur de bouger. Et le pire, c'est qu'ils trouvent toujours une belle âme qui va s'efforcer de les comprendre, donc de les nourrir de leurs propres convictions. Comme ce recyclage de ses propres tares est nauséabond. Berk! Berk! Berk!

Perpetuum Mobile*! Et que les Perpetuum Immobile aillent se faire voir.

(*Devise de Montaigne)
Je préfère mille fois un commercial joyeux qui va tenter de me fourguer avec force verbes et images un produit du terroir made in China que les sermons d'un curé triste. Au moins, j'aurai eu l'occasion de me réjouir.
Vu un reportage sur l'adoption en Ethiopie. Les enfants sont triés comme les légumes dans nos supermarchés, en fonction de leur adoptabilité. Les autres, les fruits qui présentent un défaut, les malades, sont pris en charge par des foyer tenus par des sœurs de l'ordre de Mère Teresa, les Missionnaires de la Charité - comme par hasard...
«Dans quel monde vit-on?»: expression couramment utilisée pour désigner le soi-disant état de déliquescence de notre société. Pourtant nous ne vivons nulle part ailleurs que dans le monde que nous participons à construire. Celui qui pose cette question devrait avant tout se demander pour quel monde il se bat. Mais reconnaissons que généralement, à peine l'indignation passée ou la mauvaise conscience apaisée, la digestion reprend. (J'en sais quelque chose...)
Godelureau: le joli mot, désignant un jeune élégant prétentieux, certainement l'équivalent du jeune cadre dynamique médiéval, si ce n'est sa sonorité, peut-être moins gominée.
Ami, aime, une évidence presque niaise mais une évidence tout de même.
Ces petites choses qui, mises bout à bout, font bien souvent le tout d’une vie.
Tentative de démarrage d'un nouveau manuscrit 2827...

Pharmacopée n°27 d'Alexandre Jollien

Aujourd’hui, quelqu’un m’a interrogé sur la marche du monde, ce que j’en pensais et ce que nous pouvions faire pour l’améliorer. Plus que jamais, le Sûtra du Diamant s’est une nouvelle fois imposé : la marche du monde n’est pas la marche du monde, c’est pourquoi je l’appelle la marche du monde. Non, la marche du monde n’est pas la marche du monde. Elle ne se réduit pas à mes concepts, à mes préjugés, à mes idées, à mon idéologie. Elle est beaucoup plus dense, complexe, riche, inouïe que ce que j’en perçois. Jamais je ne peux la saisir, jamais je ne peux l’influencer. Elle marche, elle suit son cours. C’est pourquoi je l’appelle la marche du monde.

Non, il ne s’agit pas cependant de s’extraire de la marche du monde, d’abdiquer, de démissionner mais d’apporter sa contribution, d’essayer d’améliorer petit à petit, à ma petite échelle, ce qui peut être amélioré. Le Sûtra du Diamant, une nouvelle fois, m’invite à avoir un émerveillement face à ce qui est et qui, parfois, me trouble. Tout en m’invitant à poser des actes concrets, discrets mais bien réels.
Sur facebook, il signalait comme "indésirables" toutes les femmes qui le ravissaient, convaincu que ce bouton très chrétien avait été prévu afin de se protéger des assauts du démon. Il ne manquait pas de "bloquer" celles qui présentaient le plus de risque de l'amener à commettre une folie: cliquer sur "j'aime"...
C'est l'automne et avec lui son royaume d'or, de lumière et de merveilles.
Cet adolescent qui explique très sérieusement à son père qu'il ne pourra pas l'aider à réaliser son projet et qui s'étonne avec virulence qu'il ne se soit pas rendu compte qu'il est débordé et qu'il a tant de choses à faire. Ce qu'il ne précise pas, c'est qu'en se levant à midi, évidemment, les journées sont plus courtes.
Prendre son pied... C'est un excellent remède, le prendre, le tenir, le masser, l'enduire d'un baume régénérant, et lui dire merci, car c'est lui qui nous mène à nos joies les plus sûres.
Le quotidien n'est pas l'absurde répétition du même, c'est l'absolu nouveauté d'un approfondissement, d'un dévoilement.
Je lis aujourd'hui que le berger de Marcel Imsand, Luigi Cominelli, est décédé à l'âge de 52 ans. Il est d'une beauté vivante stupéfiante, de celle qui vous amène à planquer votre bien-aimée s'il vient à passer près de chez vous, de peur qu'il vous la ravisse.

Bref témoignage de Marcel Imsand.

D'ailleurs, un berger meurt-il?
Je ne suis pas un homme dans le coup. Je n'ai réussi à briser aucune amitié en débattant de l'affaire DSK (ou K2R, sais plus). J'aurais tellement voulu avoir quelqu'un à haïr sur ce sujet, un révisionniste, par exemple, qui soutiendrait que DSK (ou K2000) se trouvait en fait dans un hôtel Accor ce jour-là. Je viens même à penser que tous ceux qui ont oublié de m'en parler ne peuvent pas être de vrais amis.
Se rappeler chaque matin qu'on a le droit de ne pas devenir un abruti.
Sviatoslav Richter jouant Jeux d'eau de Ravel: la musique nous offre des bonheurs quasi insoutenables, des conjugaisons que le temps n'altérera jamais.

L'ange - Le cerisier cerise, l’escargot escargote, le lion lionne. Mais l’humain, que fait-il?

Moi - Il humanise?

L'ange - Tant que ça? Je trouve plutôt que c’est une qualité qui a tendance à lui faire défaut.
Il comprend maintenant que quelque chose ne tourne pas rond. Toutes ces petites attentions culinaires qu’il aime lui préparer sont devenues un calvaire calorifique. L’affreuse réalité l’a rattrapée et va l’astreindre à une terrible ascèse durant laquelle elle vivra dans un monde privé de goûts, de saveurs, un monde triste où sa journée se clôturera sur un banc d’endives et de brocolis à l’eau. Oui, des jours sans couleur et sans joie l’attendent, et ce sevrage des papilles la terrorise. Elle entame donc cette longue période de pénitence auprès du tyrannique petit dieu balance avec ses mots qui ne supportent pas la contradiction:

- Mais toi aussi mon chéri!

La nourriture dite bio me fait songer à un chimpanzé dans une cage.
Le mal-être et le bourrelet sont certainement une des sources de revenu les plus fructueuses de ce début de siècle. Avec l'écologie.
Un enfant pris en faute qui sait que la réprimande de ses parents est toujours une manière de lui dire qu'ils ne l’abandonnent pas.
Mon anniversaire, c'est un peu comme le Père Noël: j'y crois de moins en moins et il joue un rôle quasiment insignifiant dans ma vie. Certes, ce fut un moment important, je n'en doute pas, mais enfin est-ce que je peux dire qu'il a compté dans ma vie?
«Tu n'iras pas au ciel (pourquoi tant t'agiter)
Avant d'être toi-même un ciel vivant.» (Angelus Silesius)

Autant dire qu'il y a du boulot!
Il croyait connaître sa femme... Ils avaient emménagé ensemble depuis plus d’un an, et tout se passait pour le mieux dans le meilleur des ménages, jusqu’au jour où il fut pris, bien malgré lui, dans un piège duquel il ne put s’échapper et qui devait lui révéler qu’il n’était pas à l’abri de certains périls. Il allait découvrir qu’il y a une conversation au sein d’un couple qu’un homme mène d’un ton badin sans s’apercevoir qu’il est perché au bord d’un précipice. Il ne se doute pas que le drame est inévitable, quoi qu’il dise ou qu’il fasse, quelle que soit sa bonne volonté, aussi gentil, tendre et compréhensif soit-il. Il va être la victime malheureuse d’une situation inextricable dont il sortira perdant. Des forces obscures sont mis en branle, face auxquelles il ne pèse pas plus lourd qu’une cracotte light. Cette conversation, de tout temps et pour tous les hommes, a toujours commencé par ces mots prononcés par une épouse soudain dévastée par une vérité qu’elle a tenté de repousser de toutes ses forces:


- C'est horrible, j'ai pris du poids!

Le dieu balance


Il croyait connaître sa femme... Ils avaient emménagé ensemble depuis plus d’un an, et tout se passait pour le mieux dans le meilleur des ménages, jusqu’au jour où il fut pris, bien malgré lui, dans un piège duquel il ne put s’échapper et qui devait lui révéler qu’il n’était pas à l’abri de certains périls. Il allait découvrir qu’il y a une conversation au sein d’un couple qu’un homme mène d’un ton badin sans s’apercevoir qu’il est perché au bord d’un précipice. Il ne se doute pas que le drame est inévitable, quoi qu’il dise ou qu’il fasse, quelle que soit sa bonne volonté, aussi gentil, tendre et compréhensif soit-il. Il va être la victime malheureuse d’une situation inextricable dont il sortira perdant. Des forces obscures sont mis en branle, face auxquelles il ne pèse pas plus lourd qu’une cracotte light. Cette conversation, de tout temps et pour tous les hommes, a toujours commencé par ces mots prononcés par une épouse soudain dévastée par une vérité qu’elle a tenté de repousser de toutes ses forces:

- C'est horrible, j'ai pris du poids!

Et pourtant, elle a lutté pour préserver la paix du foyer, combattre les démons qui lui soufflaient: «Vas-y! Mais vas-y! Que risques-tu? Peut-être auras-tu une bonne surprise?» Durant plusieurs jours, elle ne lui aura rien dit, elle aura pris sur elle, elle aura tenté de se convaincre qu’en faisant comme si de rien n’était, il n’arriverait rien. Mais cette pensée obsédante ne la lâche plus, elle devient pesante, si pesante qu’elle encombre tout sa vie. Et vient le jour fatal où elle veut mettre son fameux jeans, celui qu’elle aime tant et qui l’a toujours si bien mis à son avantage. Mais, comble de l’horreur, il ne veut plus d’elle: elle n’arrive plus à le fermer! Alors elle craque. Comme une zombie, elle se dirige vers la salle de bain pour commettre l’irréparable: monter sur sa balance. Nue et vulnérable, elle monte sur la machine dont les gros chiffres verdâtre vont s’agencer d’une seconde à l’autre selon une disposition de plus ou moins bon augure... Le verdict tombe, définitif, indiscutable: quatre kilos de trop!

Le regard vide, comme brûlé par cette révélation, elle descend de la balance, elle la range sous le petit meuble, elle sort de la salle de bain et passe à côté de lui sans même le regarder. Lui voit bien que quelque chose de grave est arrivé. A-t-elle été licenciée? Sa belle-mère a-t-elle fait une rechute? Par scrupule il se demande même s’il lui aurait dit une vilenie dont il ne se souviendrait pas. Non, au contraire, il est très attentionné depuis qu’il a fait exploser la carte de crédit pour s’acheter des livres. Mais alors pourquoi l’angoisse lui noue-t-elle le ventre? Il ne comprend pas. Il veut aller lui parler. Comme il est ingénu... Il croit que c’est en lui parlant qu’elle va de nouveau entrer dans son jeans. Il va très vite déchanter lorsqu’il comprendra qu’il est face à un de ces grands drames féminins parfaitement étanches à toute discussion, bunker impeccable contre toute forme de raisonnement, protégé pour toute la durée du conflit contre tous les styles d’argumentations. A-t-on déjà imaginé entrer en conversation avec une surcharge pondérale? On ne dialogue pas avec l’adiposité. Ce qu’il considère amoureusement comme une surface tendre et onctueuse, voire même très plaisante, représente pour elle la matérialisation de l’enfer sur terre, le pli de trop, une humiliation imméritée. Elle ne comprend pas pourquoi elle est aussi injustement punie. Elle se sent trahie par la gourmandise qu’elle croyait être une manière de dire son plaisir de vivre.

Il n’a pas encore pris conscience qu’il est un acteur à part entière de cette pièce dans laquelle il n’a pas demandé à jouer. Il ne sait pas que ces quatre kilos vont le faire basculer dans un terrible régime. Mais il ne perd rien pour attendre... Il va payer sa mauvaise appréciation de la gravité de la situation. Il se rend dans la cuisine où elle se trouve, en pleurs, son mascara coulant sur ses joues comme un masque de douleur, une carotte dans la main - ce qui le rassure, car il paraît qu’il est très difficile de mettre sa vie en danger avec une carotte. Il la prend dans ses bras pour la consoler. Son corps est inerte, elle est absente, secouée par de gros sanglots qu’il entend tomber au fond d’un puits d’afflictions. Il ne sait pas encore qu’en cherchant à l’aider, il va commettre tous les impairs possibles et imaginables. A commencer par celui qui va précipiter la catastrophe et qui se résume en une phrase qui n’a pourtant a priori rien de tragique:

- Mais non ma chérie, tu es très belle comme tu es.

Le malheureux... Dire à une femme qui se sent comme une baleine échouée sur le rivage qu’elle est belle, insulte irréparable. Mais alors qu’aurait-il dû lui dire? C’est bien simple: rien, absolument rien. Le mieux aurait été de quitter le domicile conjugal, d’aller boire une bière avec un ami, de faire autre chose. Car la bonne réponse n’existe pas. Quoi qu’il puisse dire, il ne fera que provoquer une irritation épidermique chez sa compagne qui, plombée par les lipides, souhaite que ça se passe mal: elle veut le faire souffrir autant qu’elle souffre et, avec ces quelques mots, il vient de lui fournir le mobile qu’elle cherchait. La cloche vient de sonner dans la cuisine, ce ring matrimonial la cuisine où tout lui rappelle qu’elle a été faible: le frigo dans lequel se trouve la crème de gruyère, ce tiroir dans lequel elle met les plaques de chocolat, et même le four à micro-ondes dans lequel elle a caché un pot de nutella qu’elle espérait oublier. Peut-être aurait-il dû avoir le courage de lui dire:

- Oui, c’est vrai, tu as pris quelques kilos.

Cette réponse qui n’y aurait rien changé, sa raclée il allait la recevoir. Mais au moins, il se serait montré un adversaire digne d’admiration et de courage, qui aurait eu l’audace d’engager les hostilités en beauté. Il lui aurait dit ce qu’elle désirait entendre de manière violente. Elle aurait souhaité - croit-elle... - une reconnaissance brutale de l’état de déliquescence dans lequel elle se trouve plutôt que des propos mièvres et faussement rassurants. Il lui aurait au moins offert la possibilité de le gifler dignement. Mais lui n’en finit pas de se perdre dans un dédale infernal pour tenter d’éviter ce pugilat domestique au lieu de jouer son rôle: punching-ball. Personne ne peut le remplacer. Elle est trop consciente que ses amis la prendraient pour une folle, et puis il s’agit de ne pas perdre la face. Elle tente de se convaincre que ces quatre pauvres kilos, personne ne les verra, les copines n’y feront pas attention. Mais une femme n’est pas dupe. Elle sait qu’elle sera passée au crible de ce scanner de haute technologie qu’est le regard féminin, qui sait déceler le moindre embonpoint. Et elle entend déjà les remarques de Nadine qui ira répéter à toutes ses copines:

- Octavia, vous avez vu?

Et les autres demanderont naïvement en se pourléchant les babines à l’idée qu’elles allaient pouvoir la déchiqueter:

- Non, quoi?

Mais pour le moment, elle tente de se convaincre qu’il est le seul témoin, avec le chien et la chatte - qui sont instinctivement retournés l’un dans son panier et l’autre sur une armoire, mais eux ne comptent pas, non: elle a besoin d’un animal doué de parole, la raison n’est pas nécessaire, pour qu’il comprenne bien les mots affreux qu’elle va prononcer et qui lui feront encore plus de peine, car elle se sait immonde, et elle l’aime tant. Le voir aussi piteux ne fait qu’accroître sa cruauté. Elle a honte d’être devenue cette gorgone épouvantable. Dans ce tribunal gastronomique, il va entendre un réquisitoire sidérant:

- Pourquoi m’as-tu emmenée en amoureux dans ce petit restaurant italien, lui demande-t-elle? Tu savais que j’aimais leurs gnocchis au gorgonzola? Tu voulais que je craque et que je me fasse sauter la panse?

C’est à peine si elle ne lui demande pas s’il a été mandaté par sa mère pour la faire souffrir.

- Et le jour où j’ai eu ma promotion et que tu m’as fait un si bel apéro pour avoir le plaisir de me voir manger du foie gras, hein, parce que tu savais que j’allais le stocker là pour une longue durée.

Elle lui montre sa hanche et lui, ne voyant rien, se demande s’il doit faire semblant d’apercevoir autre chose que l’os du bassin.

- Et cette surprise-party que tu as organisée pour mon anniversaire cet été, où tu as fait exprès d’inviter tous mes amis autour de monstrueuses grillades pour qu’ils me voient m’empiffrer... Comme j’ai honte! Comme j’ai honte!

Il comprend maintenant que quelque chose ne tourne pas rond. Toutes ces petites attentions culinaires qu’il aime lui préparer sont devenues un calvaire calorifique. L’affreuse réalité l’a rattrapée et va l’astreindre à une terrible ascèse durant laquelle elle vivra dans un monde privé de goûts, de saveurs, un monde triste où sa journée se clôturera sur un banc d’endives et de brocolis à l’eau. Oui, des jours sans couleur et sans joie l’attendent, et ce sevrage des papilles la terrorise. Elle entame donc cette longue période de pénitence auprès du tyrannique petit dieu balance avec ses mots qui ne supportent pas la contradiction:

- Mais toi aussi mon chéri!

Pour le meilleur et pour le pire...

- Parce que tu ne t’imagines tout de même pas que je vais te cuisiner des petits plats pendant que je me farcis un régime!

Non, il ne se faisait pas d’illusion. Il sait exactement à quelle sauce il va être mangé. Même s’il essaie de se leurrer, car le frigo est encore plein, comme d’habitude, et il espère peut-être que, par miracle, il ne désemplira pas, lui permettant ainsi de venir chaparder un bout de chorizo qui sera sanctionné par un regard assassin destiné à lui faire comprendre que c’est un félon, mais enfin, c’est toujours ça de pris. La nuit devient un royaume qu’il partage avec le chat et sur lequel il prend exemple afin de s’extraire du lit et se déplacer dans la maison sans faire de bruit, espérant atteindre la cuisine sans heurt. C’est sans compter que le régime a affûté tous les sens de la jeûneuse, la rendant réceptive au moindre mouvement. Elle est devenue aussi sensible que l’alarme la plus sophistiquée. Son odorat détecte immédiatement une odeur qui détone de la tonalité en sans graisse majeur. Elle le guette. Comme une panthère, elle s’apprête à sanctionner toute escapade qui n’a pas pour destination la salle de bain. Et surtout, elle connaît ses intentions. Privés du superflu, ils partagent tous deux les mêmes délires: ils croient qu’ils sont en train de mourir de faim!


Un matin il ouvre un frigo et se rend compte que les matières grasses sont épuisées. Et elle veille méticuleusement à ce qu’elles ne se renouvellent pas. Les armoires ont été vidées de tout ce qui pourrait favoriser la salivation. Il fouille comme un misérable les dernières cachettes pour trouver un carré de chocolat. Mais elle est déjà passée par là et elle ne lui a laissé qu’un petit mot:
«Si je devais lire ce message à ta place, je me sentirais coupable d’être aussi peu solidaire de celle que tu dis être la femme de ta vie...»

Il s’engage sur le chemin le plus rude de ce désert calorique, celui sur lequel il n’y a aucune oasis. Il devra se contenter de la nourriture dont il a besoin. Il commence à avoir des hallucinations. Il est persuadé d’avoir vu un steak où il n’y a que des tomates. Il espère que ce paquet d’une marque qu’il ne connaît pas contient quelques denrées hypercaloriques, mais ce ne sont que des biscuits «fait-exprès-pour-souffrir» comme elle le lui explique, recommandés par le coach des réunions auxquelles elle se rend trois fois par semaine. Car nous avons oublié d’indiquer qu’elle allait trois fois par semaine aux cours donnés par une société qui a bien compris que le bourrelet est un placement sûr - à se demander si le cours de la graisse est plus élevé que celui de l’or. Lui par contre ne bénéficie d’aucun soutien, si ce n’est cette remarque narquoise qu’elle lui sert comme plat de résistance:

- Mais tu as toujours affirmé que tout était dans le mental. Ce sera l’occasion de me montrer comment tu fais. Et de toute manière, nous n’avons pas les moyens de suivre ce programme tous les deux.

Elle dort désormais comme un loir et ne le surveille plus, car elle sait que quand bien même il atteindrait le frigo, il ne trouverait plus que des matières crues et nues, fruits, légumes, céréales, lait de soja qui lui donne des haut-le-cœur et des biscuits aux céréales qui lui donnent l’impression de manger des épis de blé sur la tige. Le seul luxe restant, ce sont des compotes de pommes, sans pomme, sans sucre, sans rien sur lequel est collé un post-it «Octavia». Il est en zone occupée. Il capitule et retourne se coucher en jetant un coup d’œil sur le programme alimentaire des semaines à venir affiché sur le placard: l’horizon est terriblement diététique. Il pense par-devers lui: aliments-taire. Nous ne nous attarderons pas sur la soir où il a craqué et qu’il a filé en douce en pyjama dans un fast-food pour faire une orgie de hamburgers dans sa voiture, au bord d’un chemin en rase campagne, savourant ce moment volé qu’il mit longtemps à digérer. Car repu, il commença à se sentir coupable de s’être désolidarisé de la pénitente - syndrome de Stockholm, sentiment renforcé par une violente nausée due au fait que son estomac n’était plus habitué à un pilonnage aussi massif. A son retour, elle ne lui aura même pas fait un reproche qui aurait pu le réconforter, comme un enfant pris en faute qui sait que la réprimande est une manière de lui dire qu’on ne l’abandonne pas. Non, elle se sera contentée de lui demander si c’était bien.

Ce n’est pas le kilo palpable, repérable, le petit ventre qu’il trouve somme toute très mignon, qui empoisonne leur couple, mais bien le kilo mental. Il se demande si le combat que mène sa femme pour maigrir ne cache pas autre chose qu’un peu de poids en trop. Ne lutte-t-elle pas contre le temps, s’efforçant de marcher à rebours de sa vie pour retrouver ce fameux Eldorado de ses vingt ans où, paraît-il, elle était l’égale d’une déesse qui faisait chavirer les hommes sur son passage. Il veut bien la croire, certes, mais sur les photos qu’il a retrouvées d’elle à cette époque bénie, il voit une jeune fille certes très appétissante, mais un peu joufflue et qui n’est que l’ébauche largement inachevée de la femme qu’il aime. Tandis qu’aujourd’hui, même endettée de quelques kilos elle rayonne de féminité, de sensualité, d’une maturité qui impose une présence à laquelle l’adolescente en vélomoteur qu’elle fut n’aurait pu prétendre. La beauté n’est pas le fait de la jeunesse qui ne capitalise que sur la fleur dont les pétales ne tarderont pas à s’étioler, parfois plus rapidement qu’on ne l’aurait cru. Il aime ces années qui en passant ont patiné son outrageante verdeur pour laisser apparaître son charme singulier. Il en conclut qu’elle est en train de faire une fixation sur une image d’elle-même qu’elle imagine si différente, une utopie pondérale, un corps désincarné qu’elle chérit pour ses courbes parfaites qui ne pèseraient que le poids d’une rose. Et puis ces seins un peu plus ronds, un peu plus généreux, ça ne lui déplaît pas. Elle a suivi son regard et interrompt aussitôt sa rêverie:

-Oh, tu sais, c'est là que je perdrai en premier...

Heureusement vient le jour où elle lui saute au cou, toute souriante, en lui annonçant victorieuse:

- J’ai perdu quatre kilos!

Le dieu-balance a décidé que le blocus était levé: la vie peut reprendre ses droits. Il lui cachera qu’il avait hésité à trafiquer cette machine de malheur, mais qu’il se ravisa, car il aurait eu l’impression de tricher, c’est un réglo. Il ne lui dira pas que lui en a perdu de force une dizaine de kilos dans l’aventure, car il n’est pas sûr qu’elle ait retrouvé toute sa raison, et il ne voudrait surtout pas la rendre jalouse et, qu’en ayant l’idée de faire plus de lest, elle le renvoie au bagne illico. Alors il la félicitera et oubliera vite toute cette histoire, car elle a les yeux qui brillent et elle se sent si bien dans sa peau. Même s’il estime que c’est tout de même cher payé pour quatre pauvres kilos. Il retiendra de cette péripétie que les couples connaissent des cycles, comme les marées, la lune ou les saisons. C’est inévitable. Ainsi va la vie... Que sa volonté soit faite!
Je ne peux penser aux gnocchis au gorgonzola et à un verre de Montepulciano sans éprouver une infinie tendresse.
Ces personne qui vous obligent à devenir sérieux parce qu'ils sont incapables de comprendre que le fait de ne pas trop se prendre au sérieux n'a rien à voir avec le fait d'être irrespectueux.
Phénomène étrange mais récurrent depuis mon adolescence: quand on me demande ce que je pense de quelque chose, j'ai un blanc béant, et je n'arrive pas à me souvenir de ce que je peux bien en ... penser. Je me demande même si j'ai déjà eu une fois dans ma vie ce qu'on appelle une «pensée». Je devrais aller revoir la définition qu'en donne Le Petit Robert.
Il est très rassurant de croiser une personne désespérée une carotte à la main. Il paraît qu'il est très difficile de mettre sa vie en danger avec une carotte.

Alexandre, 7 ans:

- C'est où Jésus Harlem?
«Ne vous empressez point à de vains désirs, et même ne vous empressez pas à ne vous empressez point. Allez doucement votre chemin, car il est bon.» (François de Sales)
Là où il voyait son embonpoint comme un bon point, elle ne voyait qu'une grosse rature sur sa ligne.
«Jusqu'au dernier moment des Siècles, la Matière sera jeune et exubérante, étincelante et nouvelle pour qui voudra.» (Teilhard)
Le XXIe siècle, c'est un millions de possibilités de ne pas communiquer avec l'autre.
Le combat de Firmin Tenace pour réduire les coûts de la santé ne connaissait plus de trêve. Il s’assura que tous les hôpitaux et autres organismes de santé publique soient dirigés par des économistes, les seuls capables d’évaluer une maladie avec pertinence. Lorsqu’on lui demanda si ce n’était pas le rôle du médecin - le médecin... encore lui, il déclara:

- Ces Messieurs ont toujours méprisé les considérations économiques. Qu’ils dansent maintenant que les cordons de la bourse leur ont échappé. S’ils avaient passé un peu moins de temps à écouter leurs patients geindre pour s’intéresser un peu plus à la comptabilité, peut-être que les choses auraient été différentes. Mais maintenant, il est trop tard. Je veux que dans chaque salle d’opération se tienne à côté du chirurgien, de l’anesthésiste et du personnel soignant un gestionnaire qui pourra à tout moment ordonner l’arrêt immédiat d’une intervention si elle dépasse le coût devisé par le logiciel Winhealth.

Combien put être vulnérable celui qui est aujourd'hui considéré comme vénérable.
Un trésor infime...

«On dirait que la lumière faisait des plus humbles plantes un joyau étincelant en douceur.» (Brigetoun)
J'ai dit à l'automne que je l'aimais et de l'or lui est monté aux feuilles.
«Vous saviez par exemple que le panda est la preuve de la non-existence de Dieu? C'est un ours, donc il a un tube digestif de carnivore, et pourtant il vit en ne mangeant que de l'eucalyptus, dont il ne digère que 17%. C'est surréaliste.» (Denis Duboule, généticien, dans un journal dominical).

La démonstration est probante... Mais je lis un peu plus loin qu'il n'aime pas le cenovis. Je comprends mieux pourquoi il ne croit pas en Dieu.


Je songeais en regardant cette jolie plaque d'une petite maison d'époque où était né un poète que, même si je venais à être célèbre, il y aurait peu de chance qu'on appose une plaque commémorative à l'entrée de l'affreux immeuble paquebot anonyme de dix étages dans lequel je suis né.
Voici quelques semaines que le beau titre d'un livre de Frère Roger me sert de boussole:

En tout la paix du cœur

Même si, la plupart du temps, je ne peux que constater que je fais le grand écart avec cette paix qui demande beaucoup de vigilance, d'abandon, de désir aussi de prendre sur moi, de surmonter mes mauvaises habitudes.
- Votre nom me dit quelque chose, lui avait-elle dit.

Ce qui l'étonna fortement, car à lui-même, il n'évoquait rien.
Un homme politique de taille, Fimin Tenace, sort une chemise en carton d'un joli vert (il se fait la réflexion: «Quel joli vert») et il note dessus avec un gros feutre rouge (il se fait la réflexion: «Rouge, rouge comme le sang»): ?. C'est samedi après-midi, il fait beau dehors. Il est au bord de sa piscine. Jessica Tenace, son épouse, joue avec leurs trois enfants, Winston, Leïla et le petit dernier, Barack. Il se dit:

- Qu'est-ce que je pourrais ajouter à mon programme politique cet après-midi?

La santé va trinquer


Un homme politique de taille, Fimin Tenace, sort une chemise en carton d'un joli vert (il se fait la réflexion: «Quel joli vert») et il note dessus avec un gros feutre rouge (il se fait la réflexion: «Rouge, rouge comme le sang»): ?. C'est samedi après-midi, il fait beau dehors. Il est au bord de sa piscine. Jessica Tenace, son épouse, joue avec leurs trois enfants, Winston, Leïla et le petit dernier, Barack. Il se dit:

- Qu'est-ce que je pourrais ajouter à mon programme politique cet après-midi?

Et voilà que Firmin Tenace a une idée: on pourrait faire des é-co-no-mies! C’est toujours moins risqué que d’engager des projets qui pourraient échouer (il se fait cette réflexion en regardant sa propriété). Surtout en année électorale. Il sait qu’il ne sera pas élu sur la base de ce qu’il aura créé, qui engendre des coûts, mais de ce qu’il aura su retrancher. Donc, des économies... Mais lesquelles? Louer les lits d’hôpitaux aux malades à leurs frais? Quelle bonne idée! Après tout, il a déjà réussi à promulguer une loi afin que les repas soient à leur charge, ainsi que le papier de toilette.

- Mais ce sont des babioles, se dit Firmin. C’est le système de santé dans son entier que tu dois réformer. Tu as la carrure d’un homme d’Etat, tu dois marquer un grand coup. Courage Firmin!

Il sent qu’il est sur la bonne voie, il va avoir une illumination politique, elle est proche. Tout en réfléchissant, il passe pour la nième fois son disque préféré de Lynda Lemay (il se fait la réflexion: «Bougre de jolie fille la Lynda!»), il écoute attentivement son morceau préféré, «La Centenaire» (nous n’inventons rien, c'est mentionné sur son site web)... «Ça fait cent longs hivers que j’use le même corps»... L’idée germe dans la tête de Firmin Tenace, elle se rapproche, elle devient de plus en plus nette, «J’ai eu cent ans hier, mais qu’est-ce qu’elle fait la mort»... Les vieux, la mort.... Les thématiques se rencontrent, elles se saluent, elles ont décidé de devenir un projet politique... «Mais qu’est-ce qu’elle fait la mort»... les idées se précipitent, se cristallisent, prennent corps... Il les tourne, les retourne... Ceux qui durent... ceux qui durent trop longtemps, ceux qui durent cent ans! Mais bon sang! Bien sûr! Ceux qui durent trop longtemps coûtent trop cher. Il doit briser un tabou en s’attaquant directement aux malades, à ceux qui ne se rétablissent pas, aux malingres, aux petites natures, bref, récurer les incurables! Convenons que cette interprétation du texte de la chanteuse québécoise est pour le moins surprenante, mais les voies de l’inspiration sont parfois insondables.

- Firmin, tu vas mener le plus beau projet politique de ta carrière, lança-t-il couché sur son transat. Ceux qui s’obstinent à vouloir guérir à tout prix, ou à encombrer les maisons de retraite doivent cesser de le faire aux frais de la société. Je veux que chacun sache ce que coûte la santé et puisse faire son marché, comme dans un supermarché. Si le produit est trop cher pour eux, ils devront s’en passer. On mettra sur pieds des structures de soins palliatifs accélérés. Il faut tout de suite que j’appelle le secrétaire du parti pour mettre en place une stratégie et organiser une séance de presse.

Firmin est très content de son idée du samedi après-midi. Il se dit qu'il faudra qu'il la mette sur son site internet, sous la rubrique santé et dans ses news aussi, et ne pas oublier d’ajouter l'Association pour les personnes en fin de vie Hop Loin! dans les liens privilégiés. Firmin Tenace est un homme dans le coup, il sait que les liens, ça crée des liens, c'est indispensable les liens pour avoir un bon ranking dans Google et être bien référencé, car c’est très important le référencement, c'est même une lutte pour la survie du politicien. T'es pas Googlable, tu claques.

C’est ainsi que moins d’un mois plus tard, les mourants qui insistent pour ne pas mourir, les opérables qui ont une chance sur deux pour que l’opération ne réussisse pas, les malades dont les médicaments coûtent beaucoup trop chers, apprirent la bonne nouvelle dans la presse: Firmin Tenace allait les aider. Grâce à son projet, ils n’auraient plus aucun doute sur leurs chances de guérison: on allait purement et simplement les é-li-mi-ner. On allait lutter contre les faibles qui s’accrochent de toutes leurs forces et plombent les coûts de la santé. On allait faire du lest. Ce n’est pas pour rien d’ailleurs que Firmin avait choisi comme slogan pour sa campagne électorale: Trinquons à la santé avec Firmin Tenace! Il répondit à un journaliste qui lui demandait s’il n’avait pas peur des dérives que risqueraient immanquablement d’entraîner ces réformes:

- Quelle dérive? Mon objectif est de cautériser les plaies du budget de la santé. Personne n’a eu le courage de s’y atteler jusqu’à présent, mais moi, Firmin Tenace, je m’engage à soutenir les biens portants et à veiller à ce que ceux qui peuvent payer leurs traitements eux-mêmes n’aient plus à payer de surcroît pour les croulants. Je veux défendre la santé et non la maladie. Ce sont ceux qui ont la santé qui font tourner l’économie, et pas les autres, ces chômeurs du bien-être, qui vivent à nos crochets. La maladie est un manque à gagner. Celui qui s’acharne à ne pas mourir coûte, celui qui s’acharne à traiter l’acharné coûte, la famille de celui qui s’acharne et qui ne bosse plus pendant ce temps coûte! Non, décidément, soyons raisonnables.

On lui demanda quelles étaient les premières actions qu’il comptait entreprendre?

- Etablir un barème élaboré par des économistes afin de définir statistiquement si un patient a le droit non pas d’être soigné, car après tout, c’est son problème, mais s’il a le droit d’être remboursé, car c’est notre problème. Le médecin pourra déterminer mathématiquement si un traitement doit ou non être entrepris. De même, je supprimerai le remboursement des psychothérapies. Là encore, je ne vois pas pourquoi la société devrait payer pour ceux qui ont le loisir d’aller raconter qu’ils ont été traumatisés enfant parce qu’ils n’ont pas eu de nutella au petit déjeuner.

Le journaliste demanda si précisément, la psychothérapie ne venait pas de manière peu coûteuse au secours de la santé. Il avait été démontré que 80% des patients allaient consulter autant de spécialistes qu’ils ont d’organes alors que leurs problèmes étaient d’ordre psychologique et que, par conséquent, des séances chez un thérapeute coûteraient infiniment moins cher:

- Je suis comme Saint Thomas, répondit Firmin. Seules les fractures ouvertes ou qui peuvent être radiographiées doivent être soignées. Ce qui ne se voit pas n’existe pas. Et de toute manière, les touristes de la santé devront rentrer chez eux, car nous ne ferons plus d’examens s’ils ne peuvent pas prouver qu’ils en ont besoin.

- Mais comment un malade peut-il prouver qu’il est malade? Ils n’est pas médecins, ce n’est pas son métier.

- Ce n’est pas mon problème, lança Firmin. Ils sont responsables de leur corps et je le répète, ce n’est pas à la société d’assumer les carences des malades. Quand votre voiture n’est plus sous garantie, est-ce que votre garagiste continue à la réparer?

- Mais enfin, insista le journaliste estomaqué, soigner est le premier art de la vie. Ce qui fonde une société humaine, c’est précisément le soin qu’elle prend de ses membres, et en particulier des plus démunis. L’hôpital est la maison du peuple dans lequel chacun peut trouver secours et réconfort. De plus, les liens sociaux sont aujourd’hui tellement distendus que beaucoup ne peuvent plus s’appuyer sur leur famille ou des amis.

- Balivernes, répliqua Firmin, trop de gens confondent les hôpitaux avec des hôtels. Et sachez, mon bon Monsieur, que le premier art de la vie c’est l’é-co-no-mie. La sélection naturelle existe, cessons de nous voiler la face. Il y a des riches. Il y a des pauvres. Nous ne sommes pas tous égaux. Si les gens veulent des soins supplémentaires, ils n’ont qu’à les payer. Vous déplorez une médecine à deux vitesses? Mais moi, je veux une médecine à six vitesses. Et même avec une marche arrière, au cas où on aurait commencé à soigner quelqu’un qui n’y aurait pas droit. Et je ne parle pas des médecines parallèles, cette grosse magouille pour aller se faire masser à l’œil. Les assurances ne rembourseront plus les maisons closes.

Le combat de Firmin Tenace pour réduire les coûts de la santé ne connaissait plus de trêve. Il s’assura que tous les hôpitaux et autres organismes de santé publique soient dirigés par des économistes, les seuls capables d’évaluer une maladie avec pertinence. Lorsqu’on lui demanda si ce n’était pas le rôle du médecin - le médecin... encore lui, il déclara:

- Ces Messieurs ont toujours méprisé les considérations économiques. Qu’ils dansent maintenant que les cordons de la bourse leur ont échappé. S’ils avaient passé un peu moins de temps à écouter leurs patients geindre pour s’intéresser un peu plus à la comptabilité, peut-être que les choses auraient été différentes. Mais maintenant, il est trop tard. Je veux que dans chaque salle d’opération se tienne à côté du chirurgien, de l’anesthésiste et du personnel soignant un gestionnaire qui pourra à tout moment ordonner l’arrêt immédiat d’une intervention si elle dépasse le coût devisé par le logiciel Winhealth.

Ce fut une hécatombe. On vit même des transplantations cardiaques interrompues en pleine opération, car la calculatrice du préposé à la sauvegarde des bien portants indiquait que le budget de compresses n’avait pas été respecté. Les médecins, qui se figuraient encore que leur métier était de soigner, furent totalement dépassés par les propositions de Firmin et ne surent pas organiser la résistance. On les entendit beaucoup se plaindre, mais peu prirent les armes, préférant fermer leur cabinet au lieu de combattre ce que certains n’hésitaient pas à qualifier de «pire maladie du siècle»: l’économie économique de la santé. Le Docteur Janvier Bonamour fut un de ceux qui luttèrent avec le plus d’acharnement contre Firmin Tenace. Il lui écrivit une lettre ouverte dans le Journal du Médecin dont nous reproduisons ici un passage:

«Vous représentez un grave danger pour l’humanité, Monsieur Firmin Tenace. Vous voulez nous convaincre que la grille de lecture économique peut être appliquée à tous les domaines de l’activité humaine. Vos propositions mettent en péril les fondements mêmes d’une société: prendre soin du plus faible, de l’enfant, de la personne âgée, du malade car notre avenir repose sur eux. Le chêne centenaire fut avant tout une graine vulnérable. La médecine progresse en soignant les malades, et grâce à eux, nous développons des traitements qui sont aujourd’hui coûteux, mais qui deviendront demain une chance pour tous. En plaçant la santé sur le même plan que les autres biens de consommation, vous faites de l’être humain un produit comme un autre, un objet, une valeur marchande. Vous l’instrumentalisez pour en tirer profit. Donner à des entreprises à but lucratif comme des assurances les pleins pouvoirs pour décider si un soin doit être prodigué est une aberration. Ceux qui ont un intérêt financier ne sont jamais objectifs. Ils se soumettent aujourd’hui au contrôle de politiciens qui ne partagent pas tous vos vues, fort heureusement. Mais jusqu’à quand? Lorsque nous leur auront abandonné toute notre liberté, ils ne connaîtront plus de limites. Il est intolérable qu’un être meure faute de soin, sans que nous ayons fait tout notre possible pour le sauver. Il est intolérable qu’on mette sur le même plan le budget de la santé et celui de l’armée. Il est intolérable qu’on ne soigne pas un malade parce qu’il n’en a pas les moyens économiques alors qu’il a les moyens en lui de la vie qui peut refleurir. L’humain ne peut pas être étiqueté. Je sais Monsieur Tenace que vous me lirez avec un sourire narquois. Pardonnez au médecin que je suis de vouloir consacrer mon temps et ma peine à soigner mes patients plutôt qu’à le perdre pour tenter de comprendre les procédures administratives que vous mettez en place pour leur nuire. Et je ne vous souhaite qu’une chose: ne pas tomber malade après que vos propositions seront entrées en vigueur si, par malheur, cela devait arriver.»

C’est à cette même période qu’un événement inattendu devait tragiquement précipiter le destin de Firmin Tenace. Jessica s’inquiéta de l’état de leur fils, Winston, mais Firmin s’opposa catégoriquement à ce qu’elle consulte le pédiatre:

- Tu sais, Jessica, la profession de médecin généraliste est appelée à disparaître grâce à ma grille de calcul. Viens ici Winston, papa va décider des soins à te donner. Jessica, me fais-tu confiance? Je dois le savoir.

Jessica céda, car les années passées avec Firmin et une surexposition à ses théories et ses convictions l’avaient pour le moins désorientée. Encore un peu et elle aurait vraiment cru que son mari avait des compétences médicales. Il se trouva que ce que Firmin considérait comme une simple grippe ressemblait fort à une sérieuse bronchopneumonie. Elle voulut aller de toute urgence à l’hôpital, mais il s’y opposa, jugeant que maintenant que les symptômes étaient clairs, il pourrait poser un meilleur diagnostic. Face aux résistances de Jessica, il séquestra l’enfant. Elle comprit qu’il était devenu fou et qu’il mettait un point d’honneur à faire de son propre fils la preuve vivante de ses théories.

- Oui, Jessica, lui dit-il, je me dois de montrer l’exemple.

Fort heureusement, elle parvint à forcer la porte de la chambre dans laquelle Winston était enfermé, et à s’enfuir avec ses trois enfants. Terrifiée par ce qui était arrivé, et inquiète pour la sécurité de sa progéniture, elle demanda le divorce. Firmin pour noyer son chagrin se jeta à corps perdu dans son projet, travaillant comme un forcené. Mais il tomba malade. Gravement malade, car il ne fut pas capable de s’appliquer sa fameuse grille de calcul qui aurait dû lui permettre de déterminer d’où provenait son mal. Et pour cause: il s’agissait d’une maladie orpheline qui ne pouvait être soignée que grâce à un médicament hors de prix, précisément un de ceux que Firmin avait inclus dans le catalogue des soins qui ne devaient plus être remboursés. Et ce catalogue venait d’être mis en consultation. Il dut être hospitalisé dans un état critique qui le laissa durant quelques mois dans un pitoyable état de semi-conscience. Lorsque Firmin Tenace redevint lucide, il s’agrippa au bras de son médecin et lui demanda d’une voix qui inspirait la commisération de la part d’un homme qui avait toujours été si fort, si énergique, si catégorique:

- Docteur, pitié, dites-moi que vous allez me sauver. Je ne veux pas mourir!

Malheureusement, le médecin dut lui apprendre que la liste qu’il avait soumise avait été acceptée une semaine auparavant. Il était condamné. Un de ses amis eut soin par respect pour la mémoire de Firmin Tenace de détruire une chemise en carton vert sur lequel le défunt avait écrit au stylo rouge, par une belle après-midi d’été, au bord de sa piscine: la santé va trinquer.
Les problèmes d'autrui n'étaient pas son problème, les questions humaines n'étaient pas son problème, l'empathie et la sympathie lui étaient totalement étrangères, tout ce qu'il voulait, c'est qu'on lui fiche la paix, puis la mort est venue, mais ce n'était toujours pas son problème et on comprit finalement que la grande affaire qui est de vivre n'avait pas été son problème.
Expression commune: « tu ne m'enlèveras pas de la tête...». Je m'imagine l'idée trônant avec fierté comme un roc inébranlable dans l'esprit de mon interlocuteur. C'est son bien, à lui, son trophée cloué au mur de ses convictions. Il ne sert à rien de lutter. La seule chose qui puisse être utile, c'est d'ajouter un peu de cœur au propos. Il n'y a que le cœur qui puissent mettre à l'épreuve nos certitudes, et au besoin, les dissoudre.
Est-ce que les escargots toquent avant d'entrer pour s'accoupler?
«Vous pouvez vivre en simples particules qui s'écrasent et entrent en collision dans un chaos de matières, avec Dieu, ou encore vivre en simples particules qui s'écrasent et entrent en collision dans un chaos de matière, sans Dieu. Mais vous ne pouvez pas vivre hors du chaos des matières en collision.» (Annie Dillard, Au présent, pp.131-132)
Pour convaincre une connaissance de venir manger avec un groupe d'amis, je lui ai dit:

- Nous aurons de beaux steaks.

Ce qui est pour moi un argument suprême, un gage de convivialité, la tranquille assurance que nous passerons un bon moment et qu'une bonne bouteille de rouge viendra accentuer le plaisir de la panse. Ce dont je ne me suis pas souvenu, c'est que cette personne est végétarienne.
C'est lors de procédures administratives pour le moins particulières qu'on bénit la Suisse d'être aussi bien organisée.
Cet homme en marche, élégamment vêtu, à la posture énergique et nette, c'est mon grand-père et en regardant son visage je reconnais mon père, et je me reconnais moi-même, et je reconnais ma sœur, et de l'équation de nous trois je peux extraire les traits communs qui doivent être ceux de toute notre lignée.


Il est intolérable qu’on ne soigne pas un malade parce qu’il n’en a pas les moyens économique alors qu’il a les moyens en lui de la vie qui peut refleurir.
Je suis toujours très étonné de l'influence que j'ai sur le bouledogue qui vit avec moi. Je lui suis même parfois même reconnaissant de bien vouloir faire ce que je lui demande de temps à autre.
Question du jour d'Alexandre, très bonne question. Qu'est-ce que j'attends de la vie? Et qu'attend-elle de moi?

Pharmacopée n°26
A l’occasion du décès d’Arnaud Desjardins, je relis son livre merveilleux intitulé L’Audace de vivre. Nous avons peur de la mort car nous ne vivons pas réellement notre vie. Le constat me frappe et il m’invite à être vrai, à ne plus jouer de rôles pour oser l’authenticité. En effet, combien d’exigences superflues, combien d’attentes illusoires pèsent sur une vie, l’empêchant d’être pleinement épanouie. Et pour commencer, pourquoi ne pas pratiquer l’exercice suivant : Arnaud Desjardins parle des vasanas, les attentes. Qu’est-ce que j’attends de la vie, quelles sont mes exigences à l’endroit de l’existence ? Cesvasanas, ces demandes envers l’existence proviennent-elles de mon intériorité ou est-ce que je les importe de l’extérieur ? Telle est la question que je me pose aujourd’hui.
Dès que je vois une personne pour laquelle je n'ai que peu de sympathie, que je peux lui parler, toutes mes réticences et mes a priori s'évanouissent au profit de la relation vivante, de cette incroyable potentiel revitalisant que nous offre le dialogue.
Les situations graves - comme les grands moments rituels d'ailleurs - ont le mérite de révéler la qualité des liens que nous entretenons avec notre entourage, la capacité de sympathie, de soutien, d'intérêt, que des gens proches vous portent. Leur talent de prendre sur eux de possibles tensions, de les mettre de côté, parce qu'il y a une urgence et que nous sommes vivants sur terre aussi pour nous soutenir, nous entourer, et pas seulement pour nous juger. Et il est toujours blessant de se voir rappeler par les évènements qu'à l'endroit de certaines personnes (j'ai les noms comme dirait l'autre) il n'y a qu'une béance de compassion, rien, le désintéressement le plus total. Même pas fichus de prendre son téléphone pour appeler ou écrire. Et les demeurés de l'empathie peuvent même être très jeunes. Mais pourquoi s'étonner? Nous devrions être avertis que là où rien ne poussait, il est rare que quelque chose pousse. Mais nous attendons des miracles, sous la forme d'une pensée ou d'une attention, infime, mais vivante. C'est humain d'espérer des miracles, parfois. Un geste, un sourire, un mot, plutôt que l'insignifiance.
Cette femme divorcée qui vient faire saisir les biens de son mari mort pour tort... mor-al.
A l'heure du web, les condoléances se smsent, se facebookent et se courrielent, sont impalpables, printables sur un papier recyclé et c'est bien dommage que les gens ne se donnent plus la peine de prendre un peu de leur temps et leur plume pour faire l'effort d'écrire une petite carte qui arrivera dans la boîte aux lettres, amenées par un facteur jovial. Je ne dis pas que l'intention est moins sincère. Elle est plus vite poutsée. Mais peut-être que ces nouveaux moyens de communication sont plus proches de la mort, parce qu'ils sont, comme elle, dématérialisés.
«Travaille, travaille! Ne perds pas un instant... Calme-toi, tranquillise-toi, maîtrise tes sens. Travaille, travaille! Contente-toi de vieilles hardes, mange une nourriture frugale... feins l'ignorance, fais semblant de ne pas savoir t'exprimer. C'est le meilleur moyen d'économiser de l'énergie et cependant c'est efficace.» (Hongren, maître chinois de bouddhisme chan du XVIIe siècle)

Lorsque je découvre ce genre de citation au détour d'une lecture, je bénis du fond du cœur l'institutrice qui m'a appris à lire et la traductrice qui m'a permis de pouvoir la comprendre.
C'est en lisant le mot «solaire» au lieu de «solitaire» que je me suis rendu compte à quel point les deux étaient pour moi liés. Le solitaire est solaire.
J'ai appelé ce matin une entreprise de crémation. La dame qui m'a répondu m'a parlé de tous les produits dérivés, réception, cérémonie, apéro, musique, conciergerie, les urnes - couleurs, alliages et pierreries, tout, tout, tout, sauf de leur «core business», à savoir la crémation qui avait l'air de lui sembler tout à fait secondaire. Evidemment, les cendres, ça ne rapporte pas grand-chose.
Je remercie ce magazine dominical de nous faire partager les goûts d'une dame milliardaire à travers un petit questionnaire, et d'avoir pris soin d'illustrer chacune de ses réponses afin que l'ignare moyen que je suis ne fasse pas de confusion lors de sa lecture. Par exemple, un petit numéro 5 à côté du mot «Bentley» renvoie à la photo d'une... Bentley, afin que je ne le confonde pas avec le mot «Botero» - dont elle vient d'acquérir une toile avec laquelle elle nous dit flirter, et vu la saucisse qui est peinte, ça doit être spectaculaire  et qui porte le numéro 7. Comme il est bon d'apprendre les richesses d'une langue étrangère.
Equation fatale... Une moto, un arbre, 140 km/h: reste un arbre, une moto, un mort et une famille en deuil.
Ce berger qui interpelle un de ces chiens avec calme et majesté:

- Dina, go, Dina, go.

Mais Dina semble pétrifiée en position d'arrêt tandis que les moutons prennent la direction opposée de l'enclos dans lequel ils doivent se rendre. Avec l'assurance de ceux qui font un auguste métier, le berger réitère son ordre afin que la chienne contourne le troupeau et les ramène vers lui:

- Go Dina, Dina go!

Mais rien n'y fait, et c'est alors qu'il se met à courir vers elle en criant:

- Tu vas y aller nom de D*** où je te fous mon pied dans le cul!

Le côté dérisoire de cette scène n'écorne pourtant en rien cette belle image biblique du berger rassemblant son troupeau. Au contraire, il en garantit l'authenticité. Il n'y a que le toc dont on ne peut pas rire, qui refuse d'être malmené ou charrié.

Et pendant ce temps, l'autre chien s'élance comme un éclair en direction du troupeau qu'il dépasse d'une bonne centaine de mètres avant de se rendre compte qu'il conviendrait de revenir en arrière...
La rose est sans pourquoi... ou quand le langage invite à un retour au silence.

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?