C'est un tout petit théâtre, avec de gros fauteuils en feutre cramoisi et des accoudoirs en bois, tout polis à force d'être patinés par les bras des spectateurs. Le rideau rouge est baissé, pour le moment. On dirait des lèvres closes, de grosses lèvres sensuelles et peinturlurées qui restent coites, comme si elles cachaient un secret. La séduction est totale. Une douce lumière dorée illumine la salle. Les gens prennent place. Ils chuchotent. On entend des rires étouffés. Ils sont encore dans leur vie à eux. C'est normal, le spectacle n'a pas commencé. Depuis l'entrée du théâtre, on voit les têtes des spectateurs assis qui ressemblent à des lampions. Noires, blondes, brunes ou sans un poil sur le caillou. C'est rigolo. On est là, tous ensemble. On ne se connaît pas. Mais, dans quelques instants, nous serons tous captivés par la pièce qui se jouera sous nos yeux, vibrant, riant ou pleurant à l'unisson.
Le rideau se lève. La représentation commence.
Soudain, un homme, d'une taille colossale, se lève et marche tranquillement vers la scène, une massue à la main. Il monte sur le plateau. Les acteurs se mettent sur le côté. Il se dirige vers la paroi du fond, celle qui fait face aux spectateurs et se met à l'abattre à grands coups de masse. Ca fait un bruit fabuleux. Tout le théâtre tremble et des pans entiers du mur s'écroulent au milieu d'un halo de poussière. On n'aperçoit plus notre Hercule qui poursuit son travail, méthodiquement. L'actrice qui joue le rôle de la servante va de temps à autres lui éponger le front. Il est maintenant torse nu, avec ses bretelles. A travers les nuages de béton, la lumière du jour se met à filtrer, petit à petit.
Les spectateurs éblouis clignent des yeux. Puis ils commencent à apercevoir le parc qui jouxte la salle. Ils voient les gens traverser la grande allée de marronniers. Un couple assis sur l'herbe se bécote, nonchalant du monde entier, tandis qu'une jeune femme fait son footing. Deux personnes âgées s'affairent autour d'une poussette. Le petit a déjà compris qu'avec ses grands-parents il pouvait n'en faire qu'à sa tête.
Le public assiste, pour quelques instants, à une scène insolite qui n'est pourtant rien d'autre que celle du quotidien. Mais les coups de massue ont contribué à rendre chacun plus attentif. Certains se demandent si la pièce est interrompue. D'autres se disent qu'il serait amusant de quitter la salle par cette ouverture. Tous sont un peu perplexes. L'homme à la massue, quant à lui, a fini son travail. La servante lui éponge encore une fois le front tandis que les acteurs viennent lui serrer la main.
Epilogue: si nulle lumière ne devait filtrer de ces chroniques, pas même un filet, aussi ténu soit-il, je vous recommande l'usage de la massue pour abattre la cloison du texte et partir à la rencontre du merle dont le chant illuminera bien mieux que mille mots le royaume du quotidien.
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