-"Tu as un problème? Tu veux qu'on cause?"
C'est ainsi que m'interpella, avec hargne, depuis son automobile, l'homme qui avait fait tout le tour du parking pour venir s'arrêter devant moi.
Que s'était-il passé de si grave pour qu'il se mette à vociférer ainsi? Revenons sur les faits. Quittant sa place, que j'allais reprendre, il était plus facile qu'il me laisse me parquer, pour passer ensuite. Ce qu'il ne fit pas. Préférant forcer le passage et frôler mon véhicule. Je lui fis remarquer d'un geste courtois, un peu amusé, mais nullement agressif, qu'il aurait pu attendre quelques secondes.
Mais le gaillard n'entendait pas en rester là. Il tenait à me faire comprendre qu'il n'avait pas du tout apprécié mon geste. Il tenta donc de m'humilier et de me provoquer. Cherchant un prétexte, n'importe lequel, pour pouvoir sortir de sa voiture et que nous en venions aux poings, pour que ça frappe, pour que ça saigne, pour que ça hurle. Pour qu'il puisse laisser libre cours à la bestialité difforme et barbare qui gît au fond de chacun de nous. Mais je ne comptais pas lui en fournir l'occasion. Trop conscient des conséquences qu'aurait eu pour ma pomme un débordement de ma part. D'autant que je ne me sentais nullement concerné par son manège ridicule et infantile. Et cette force brutale me faisait peur. Ce genre de dérive me fait toujours peur. Car ce n'était pas de la colère, mais de la haine qui émanait de sa personne. La colère parle encore un langage humain, elle peut même être saine. Elle peut être apaisée. Deux êtres en colère peuvent se quitter en souriant, en s'excusant de s'être laissé emporter par leurs émotions. Mais un homme haineux ne peut entendre raison. Il est remué par des pulsions et de frustrations aveugles et meurtrières. Il ne s'appartient plus.
-"Tu veux qu'on cause?"
Non, vraiment, je n'en avais aucune envie.
Pour toute réponse, je lui fis donc remarquer qu'il aurait simplement pu me laisser passer. Mais je voyais bien qu'il ne m'écoutait pas. Je lisais dans son regard tout le mépris que je lui inspirais. Ma tête ne lui revenait pas. Mais alors vraiment pas. (J'ai d'ailleurs remarqué que c'est une constante avec ce genre d'individus.) Il fulminait que je n'aie pas le courage de lui dire bien crûment ce qu'il m'inspirait alors que je n'attendais qu'une chose: qu'il débarrasse le plancher.
N'arrivant pas à ses fins, il finit par s'en aller. Et, pour parachever ce lamentable tableau, il sortit la tête par la fenêtre pour me gratifier de mouvements de lèvres que je n'oserais pas appeler des baisers et dont je tairai la destination qu'il leur réservait. C'était un dernier effort pour que j'émette un signe qui lui aurait permis de refaire, une fois encore, le tour du parking - l'enjeu étant d'une telle importance. C'était aussi certainement pour lui une manière de consacrer son éclatante victoire. Il avait pu démontrer à la femme qui était assise à ses côtés que ses attributs masculins étaient infiniment plus gros que les miens (car c’était cela la grande affaire).
Car il y avait une femme assise à ses côtés... Et c'est ce qui m'a laissé songeur par la suite. Quelle image pensait-il lui donner de lui-même en se comportant ainsi? Pour autant que l'avis de cette dernière compta encore. Et de même, elle, que pensait-elle? Eprouvait-elle de la fierté pour son molosse haineux? Etait-elle même prête à l'échauffer pour qu'il déchiquette encore plus violemment sa proie? Ou bien était-elle choquée par la violence de cet homme qui fut celui qui, un jour, peut-être, l'avait fait rire, l'avait émue, et dont elle était tombée amoureuse. Aujourd'hui, en avait-elle peur? Etait-elle, dans leur intimité, sa victime de choix? Ce visage lui était-il devenu étranger? En tous cas, j'ai de la peine à croire qu'une femme puisse rester indifférente face à la brutalité de son conjoint.
Je les regardais s'éloigner dans leur carrosse dissonant. M'imaginant le pauvre bougre qui, au prochain feu, aurait le malheur de démarrer un peu trop lentement. Ou qui ne se rangerait pas assez vite sur la voie de droite pour laisser passer notre vociférant qui ne manquerait pas d'ouvrir sa gueule de feu pour faire justice. La justice des malheureux qui n'entendent certainement plus les oiseaux chanter.
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