Quelle belle mort?


Ça va de soi, vous comprenez, c'est la fin, alors on meurt. Oui, mais elle qui reste se trouve très démunie avec ses souvenirs de leur passé commun, dont certains sont très douloureux. Elle aurait besoin d’un peu de soutien, de quelqu'un qui lui dise:

- Non, vous n’êtes pas morte avec lui.

Elle a l’impression de n’être que le solde d'une vie commune, prière de régler la note. Elle est assise à la table de la cuisine, ne comprenant pas bien ce qui lui arrive, aplatissant des deux mains pour la nième fois le bord de la nappe comme si elle voulait tirer un trait net sur tout ce qui lui fait mal. ^

- Il est mort, il avait 90 ans, c'est naturel... Il est mort de sa belle mort...

C'est tout de même énorme ce qu'on peut mettre sur le compte du naturel... Et puis une belle mort, ça veut dire quoi? Quand elle le voyait les derniers temps dans son fauteuil à la maison de retraite où il avait dû aller parce qu'elle n’avait plus la force de s’occuper de lui à longueur de journée, elle voyait bien qu'il l’attendait, la mort, pas parce qu'elle était belle, mais parce qu'elle le libérerait de son devoir de vivre. Et elle repartait blessée de sentir qu’elle n’était plus pour lui une raison suffisante de se battre. Puis un jour, pas un beau jour, un jour, il est parti. Elle a reçu du soutien de son entourage, les gens sont venus nombreux même, et ça lui a fait du bien. Et la vie a repris, sauf que la chaise où il venait s’asseoir pour les repas était vide.

- C’est la vie, lui avait-on dit pour la réconforter.

Et elle répondait:

- Non, c’est la mort.

Lucide, elle savait que les gens pensaient qu’elle n’en avait plus pour longtemps selon l’idée communément admise qu’à cet âge lorsque l’un part, souvent l’autre le suit.

- Comme c’est pratique cette histoire, se disait-elle. Deux morts pour le prix d’un, terminus tout le monde descend, vous voudrez bien rationaliser les démarches administratives.

Elle s’étonne de ce qu’on cherche à tout prix à banaliser ce qui lui arrive sous prétexte qu’elle est âgée. Elle comprend bien qu’on ne mette pas en place une cellule psychologique chaque fois qu’un conjoint âgé décède. Mais elle trouve un peu amer qu’on veuille lui faire passer la pilule avec des antidépresseurs. Si elle y voit un coup de pouce salutaire, elle trouve tout de même ça très insuffisant. Elle a besoin de parler, dire que oui, ce décès, c’est une grosse casse dans sa vie et qu’elle sait qu’elle ne s’en remettra jamais tout à fait. Mais elle ne veut pas devenir une ruminante du temps d’avant. Elle n’est pas qu’une survivante. Mais elle ne sait pas à qui en parler. Alors, ses pensées qui la harcèlent, elle les garde pour elle, et certains se sont dits:

- Vous avez vu, elle va mieux, elle n’en parle presque plus.

Elle n’allait pas mieux. Elle qui a toujours été la plus que vive, qui a vécu comme quatre pour s’occuper de sa famille, puis pour deux afin de prendre en charge son mari, elle tentait depuis peu de se convaincre que la moitié d’elle-même était morte avec lui. Elle qui avait l’habitude de répéter que là où il n’y a rien, il n’y a personne, elle n’en finissait pas de se heurter à cette absence qui l’avait déjà tant fait souffrir de son vivant, lui qui ne répondait jamais à ses questions et se complaisait dans son mutisme. Alors peut-être pour se protéger, peut-être parce que son grand âge ne lui permettait plus de mener une juste révolte, certainement aussi parce qu'elle était complètement désarmée pour faire face à ce drame intime et que personne ne lui viendrait en aide, elle continuait à lisser la nappe en essayant de faire comme si, au fond, c’était normal d’être si triste, parce que voyez-vous, c’est la fin, alors on meurt.

Photographie - Clémence, par Marcel Imsand

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