La rature

Une rature n’est pas un raté. Elle n’est pas une négation, pas plus qu’elle n’est un retour en arrière. On rature de gauche à droite, dans un mouvement qui se poursuit vers l’avant. C’est un échelon vers le mieux dire. Raturer de droite à gauche, c’est une manière de prendre de l’élan, de tendre les ressorts pour mieux rebondir.

Une rature n’est pas seulement la suppression d’une faute, d’un mot mal dit. C’est le terreau sur lequel la phrase future germera. Les ratures sont au manuscrit ce que le compost est au potager. Une rature est une incision dans le verbe, un coup de scalpel. Une opération scripto-chirurgicale pour ôter des mots nécrosés et rejoindre le tissu sain. Reste ensuite la trace d’une suture, une cicatrice de la pensée. Une rature, c’est un petit événement, un incident sur la page. Les marques de la vie de l’écriture en somme.

La rature du traitement de texte est un nettoyage virtuel. La trace de l’effort est perdue. Couper, copier, coller. La page est lisse, sans accroc, faisant table rase de tous les tours et détours. La page est toujours propre, un peu trop propre. On avance dans l’oubli des marches précédentes. Les pas ne laissent plus d’empreintes. Le petit Poucet a intérêt à avoir un GPS au lieu d’un calame.

Car une rature raconte un parcours, des tâtonnements, des essais, des doutes. C’est du texte ravalé. La rature noircit, elle fait de la nuit sur ce qui a été porté au jour. C’est une crevasse, un petit gouffre dans le défilement des syllabes. Un retour à l’informe. C’est un petit meurtre alphabétique, un coup d’épée qui embroche une phrase au bout du fleuret. Zac, zac. L’auteur regarde les mots étendus morts sur la page. La rature est la marque visible d’une émotion que l’on sculpte, comme les copeaux qui gisent sur le sol dans l’atelier du luthier. C’est de la matière enlevée pour obtenir la courbe la plus pure et la plus précise possible. Les ratures sont les déchets nobles de l’écrivain. Leur chrysalide verbale. Le texte imprimé est une mue qui laisse derrière elle les phrases hoquetantes, inachevées, les tâtonnements de l’auteur en quête du bien dire.


Les ratures sont émouvantes. Voyez cette belle page manuscrite exposée dans la vitrine du musée. Une seule page, d’une blancheur éclatante, sur fond noir, alors que la lumière alentour est tamisée, mordorée. On reconnaît l’écriture de Fargue, Ramuz, Valéry, Proust. La rature rend vivante le trajet du regard. La feuille de papier est ennoblie par le travail manuel du poète. Nous assistons à un petit spectacle intime, silencieux : celui de la Pensée.


Aux amoureux des belles ratures, je ne peux que recommander la visite de la Fondation Bodmer:
http://www.fondationbodmer.org

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