Le chêne

Le chêne est mort. On l'a abattu. Quatre cents ans de croissance poutsée en quelques heures.

J'avais pressenti que l'affaire était mal emmanchée quand j'ai vu son houppier se dégarnir. J'entendais souvent le propriétaire du champ grommeler sur son tracteur contre cet obstacle qui l'empêchait de tracer ses sillons en lignes droites. Cela n'annonçait rien de bon. Et la calvitie du mastodonte devait lui fournir le prétexte recherché pour le supprimer.

Le jour où l'on vit un petit point de peinture rose sur son tronc, on sut qu'il était condamné. On aurait dit qu'un tireur d'élite l'avait mis en joue avec son fusil à pointeur laser. Sauf que là, en l'occurence, il aurait pu vider son chargeur sur le colosse, le résultat eût été nul. On attendait donc que les hommes de la brigade du service forestier viennent s'en charger.

C'est ainsi qu'un repère familier de mes promenades a fini par disparaître. Aujourd'hui, les véhicules agricoles circulent mieux. C'est vrai. Mais mes lectures s'en portent plus mal. On m'a ôté mon siège cosmique. Adossé au tronc du chêne, j'avais l'impression de m'incorporer au paysage, de bénéficier d'un surplus de ciel et de racines. Je ne comptais plus les heures d'agréables rêveries passées dans ma cachette d'écorce. Ici, j'avais l'impression que le devoir humain ne viendrait pas me chercher. C'était un havre de paix et de fraîcheur.

Mais, dans ma mémoire, il n'a pas disparu. Chaque fois que je passe par là, je vois apparaître, en filigrane dans le paysage, le chêne.

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