D'un doigt félin vous avez fait taire le réveil juste avant qu'il ne se mette à tintinnabuler. La chambre est dans l'obscurité. Seul un rayon de soleil perce à travers les persiennes. Vous profitez de ces quelques instants pour l'observer étendu à côté de vous, plus ou moins à son avantage, mais totalement à votre merci. Il n'est pas toujours très beau à cette heure. Ce n'est peut-être pas maintenant que vous le présenteriez à vos amies. Et pourtant, cet homme couché nonchalamment sur le flanc, le visage chiffonné, les cheveux en pagaille, cet homme dont certains membres, allez savoir pourquoi, se dressent parfois déraisonnablement, c'est celui que vous aimez.
Voilà la grande métamorphose de l'amour. Rappelons-nous ces mots de Spinoza: "On n’aime pas quelqu'un parce qu'il est beau, mais on le trouve beau parce qu'on l'aime". Le regard que vous posez sur ce corps n'a d'égal que celui que celui d’une mère pour son enfant. Un regard plein de tendresse pour ses défauts, pour sa fragilité. Un regard plein d'amour parce que c'est sur lui que vous avez parié, pour un soir, pour un mois, pour un an, pour une vie. C'est à lui que vous avez offert ce quelque chose de très précieux qu'un homme ne semble bien souvent savoir que détruire. Mais vous avez voulu prendre ce risque, parce que votre cœur battait la chamade lorsqu'il a maladroitement renversé son verre de vin sur votre robe et que, tout penaud, se confondant en excuse, il tentait de vous éponger avec sa serviette en faisant tomber la bouteille qui se trouvait sur la table. Oui, cela en valait la peine.
Votre regard recompose partie par partie cet animal que vous aimez pour en faire un être humain. Pinocchio endormi.
D'ailleurs, il n'a bien entendu aucune idée de la raison pour laquelle vous l'avez élu. Et c'est mieux ainsi. Car vous, vous savez. C'est votre secret.
Dans quelques minutes le quotidien reprendra ses droits. Son réveil s'accompagnera d'une panoplie de phrases banalement mâles:
-"Ah, tu n'as pas encore fait le café?"
-"Tagada Tagada avant de..., hein?"
-"Ô mon ange". (Là on ne sait pas trop s'il s'adresse à vous, à son coussin ou à sa mère).
Dans certains cas, mais ceci n'arrive que rarement, il aura déjà préparé votre petit-déjeuner et vous tendra délicatement votre peignoir tout en massant vos pieds et vos mollets pour que l'atterrissage soit moins brutal alors qu'il est six heures du matin. Malheureusement, celui-ci n'est pas en stock, rarement livrable au moment où vous en avez besoin.
Encore quelques secondes. Votre index dessine délicatement la courbe de ses sourcils. Il a un visage d'enfant. Il a baissé la garde. Dans peu de temps, il redeviendra votre Achille, car ce n'est pas une poupée de chiffon qui ferait vibrer vos entrailles.
Endormi, où est-il? Mystère. "Notre vie est une île entourée de sommeil, et nous sommes faits de la même étoffe que nos rêves", nous explique Shakespeare.
Il est à envier l'homme dont le sommeil est couvé par tant d'attention.
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