Le destrier et la mule

Deux hommes sont arrêtés au feu rouge. L'un, âgé, sur une vieille motocyclette un peu déglinguée, portant un casque couleur patine du temps. L'autre, rangé à ses côtés, plus jeune, avec une grosse moto flambant neuve et un casque étincelant au soleil comme le bouclier d'Achille. On aurait dit un chevalier fièrement assis sur son destrier avec son serviteur sur sa mule. Car c'est bien à une mule efflanquée qu'elle ressemblait sa pétaradante. A laquelle il devait autant tenir que l'autre à sa rutilante. Par un curieux effet du temps, on devient autant attaché à une vieillerie qu'à un objet neuf. Bien que ces deux types d'attachements soient d'un ordre très différent.

Le premier est éphémère. Il tient à la fierté d'avoir, de montrer, d'être regardé. Ce qui devait être le cas de notre Bayard qui faisait rugir sa puissante moto. On se sent retapé par l'acquisition qu'on a faite. On a l'impression de prendre un nouveau départ. Fragile départ pourtant. Car la première rayure sur la carrosserie, la première bosse, le premier petit dommage vient ébranler ce frêle bonheur. Jusqu'à qu'on finisse par se résigner et qu'on accepte les accrocs du temps. Qui sont inévitables. On ne peut rien faire contre.

Le second attachement, celui à l'objet qui a vieilli, vieil habit, vieille voiture, vieilles chaussures, est beaucoup plus profond. Plus affectueux. Comme du cuir qui s'est assoupli. On entretient un rapport beaucoup plus doux avec l'objet qui n'a plus rien de clinquant. C'est qu'on a vécu avec. Et on est même fier des accrocs que le temps a laissés, qui sont autant de témoignages du chemin fait ensemble. On lui a donné un peu de sa vie, comme il a donné un peu de sa matière. On se connaît. On connaît les faiblesses de la machine; on se montre prévenant. On a des égards. Comme devait en avoir notre Sancho Pança pour sa pétrolette. Les gens finissent même par vous reconnaître à travers ces objets qui sont devenus le prolongement de votre identité: "J'ai su que tu étais là. J'ai vu ta bicyclette".

On développe un commerce intime avec ces choses toutes simples et quotidiennes. Qui sont autant de repères familiers qu'on est heureux de retrouver: une tasse de café un peu ébréchée, un vieux pull réconfortant, la besace de tous les jours dans laquelle on a glissé un livre. Autant d'objets à travers lesquelles on ne cherche rien à prouver. Elles sont simplement devenues une partie de nous-mêmes. Elles nous offrent ce supplément d'âme que confèrent de longues années de compagnonnage par tous les temps et toutes les humeurs.

Certains vous feront remarquer qu'il est ridicule de continuer à porter cette vieille écharpe... Bien entendu. Elle est filée par endroit, laminée à d'autres. Seulement, voilà: elle a appartenu à cette jeune femme rencontrée un jour au café. Au moment de vous quitter, vous les aviez confondues et chacun était reparti avec celle de l'autre. Une fois chez vous, vous vous étiez rendu compte de votre erreur. Et vous aviez eu du plaisir à sentir ce parfum étranger qui s'en dégageait. Vous y avez même trouvé un de ses longs cheveux frisés, déposé comme sur un écrin. Puis vous vous êtes revu. Vous avez ri de cette confusion. Quoi qu'il en soit, cette écharpe, vous l'avez gardée. Elle a une petite histoire. La petite histoire de tous les objets auxquels on tient, et qu'on n'échangerait contre rien au monde.

Voilà tout ce que je ne savais pas encore que m'inspireraient ces deux hommes qui échangèrent un regard parfaitement anonyme. Puis le feu passa au vert. Chacun est reparti. Tandis que je les gardais unis dans ma mémoire.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?