Comment en étais-je venu à consulter le bottin téléphonique pour savoir si elle était mariée, alors que je ne lui avais même jamais adressé la parole? Il m’avait suffi de la croiser un matin, sur le chemin de mon travail, pour aussitôt être irradié par son charme singulier. Je ne l’avais pas vue comme un être incarné, plutôt comme une énergie ondoyante, solaire qui serait passée devant moi. C’était de la chaleur et de l’or. Je sus aussitôt qu’elle était une femme du destin, une révélation qui ne se représenterait peut-être jamais. Je devais trouver de toute urgence un moyen de faire connaissance avec cette inconnue, qui ne m’avait même pas aperçu, et qui ne devait certainement pas se douter du rôle qu’elle allait jouer dans ma vie! Par chance, j’appris son prénom: Lovely Lou. Ce qui me permit de réduire à deux entrées mes recherches dans l’annuaire. Une Lovely Lou au chemin des Merles, et une Lovely Lou et Philippe Garic, à la rue des Rouages. Impossible de déterminer laquelle des deux Lovely était la mienne: la Lovely-célibataire ou la Lovely-mariée?
Lovely Lou... Quel joli prénom étrange. Je pris mon dictionnaire anglais-français. Cette aventure commençait par un travail de documentation dans de gros livres, dans lesquels je cherchais à définir l’objet qui m’occupait, à le comprendre, à le circonscrire. Lovely-charmante, Lovely-séduisante, Lovely-délicieuse. Mon enquête lexicale me donnait l’impression de me rapprocher d’elle. Son prénom me parlait d’elle, me racontait des possibles. Je répétais Lovely, Lovely, Lovely, encore et encore pour lier son image et trois syllabes, pour tenter d’apprivoiser cette apparition dans mon train-train quotidien. Je faisais tourner Lovely dans mon esprit comme un lasso. Cette magie incantatoire m’imprégnait d’elle. Je fermais les yeux... Lovely, Lovely, Lovely... et je la sentais prendre corps dans mon imaginaire. J’alliais Lovely à d’autres mots, Lovely-gitane, Lovely-love, Lovely-tendresse, Lovely-passion, et Lovely Lou-ve, car je ne pouvais pas l’imaginer autrement que farouche et indocile.
Lovely prenait possession de moi sans même savoir que j’existais. Je me levais Lovely, en pensant à elle au réveil avant même d’ouvrir les yeux. Un rayon de soleil me faisait rêver de la petite robe à fleurs qu’elle mettrait, et qui ne manquerait pas d’alimenter mes rêveries. Je passais mes journées en Lovely-apesanteur, obnubilé par le bref passage qu’elle faisait dans ma vie chaque matin. Je me couchais Lovely-lonely, tentant de me la représenter lisant en buvant une tasse de thé, avec un chat sur les genoux. Ma boîte crânienne débordait de Lovely. Je commençais même à craindre qu’elle s’en aperçoive et s’en inquiète, me prenant pour un dangereux malade. Et malade, je le devenais, puisqu’elle venait à me manquer. Je mordais sur le vide de son absence, Lovely-manque, Lovely-drogue, Lovely-désir. Ma Lovely-addiction me faisait souffrir le martyre les week-ends, durant lesquels je savais que je ne la verrais pas. J’allais faire mes courses dans des centres commerciaux où je pensais pouvoir la croiser. J’attendais avec impatience le lundi qui me délivrerait et me donnerait peut-être l’occasion de lui adresser la parole. L’angoisse atteignait son comble les jours où je ne le croisais pas: avait-elle pris des vacances? Quelques jours? Plusieurs semaines? Je songeais avec effroi qu’elle pouvait avoir changé de travail ou pire, déménagé! Lovely m’avait enchaîné à son insu.
Sur les traces de Lovely Lou, je devins ingénieux. N’osant pas l’aborder frontalement, je mis en place un maillage censé me permettre de me rapprocher d’elle, petit à petit, afin d’entrer en contact, comme si de rien n’était. Google fut mon premier allié pour savoir qu’elle avait un compte sur Facebook, et je pus ainsi apprendre qu’elle n’était pas la Lovely-mariée, mais une Lovely-célibataire, comme son profil l’indiquait. Un espoir m’était permis. Je découvris quelques photos d’elle. Je les téléchargeais toutes pour m’en faire un fond d’écran, que je contemplais avec une ferveur quasi religieuse, enviant le photographe qui avait eu l’aubaine de passer ce moment avec elle, sur cette terrasse. Plus je regardais ces images, plus elles me trifouillaient le cœur comme un grande aiguille à tricoter. Il s’en dégageait un magnétisme qui m’électrisait de la tête aux pieds. J’en venais à trouver insupportable qu’elle puisse vivre sans moi. J’étais jaloux de tout ce qui avait l’aubaine de vivre dans la familiarité de Lovely Lou, alors que moi je n’en avais pas le droit. J’aurais voulu être un de ses collègues, sa tasse de café, son miroir dans la salle de bain ou les draps qui la réchauffaient, être même le plus insignifiant des objets plutôt que de vivre loin d’elle.
C’est ainsi que, par un stratagème dont je n’étais pas trop fier, je parvins à trouver une amie qui connaissait une amie de Lovely avec laquelle je devins ami sur Facebook. Je ne manquais pas de me manifester avec beaucoup d’à-propos sur tout ce qu’elle publiait. J’eus même un jour la veine de voir que Lovely en personne avait noté qu’elle appréciait un de mes commentaires. Victoire! Je me rapprochais d’elle. Elle m’avait lu, peut-être même avait-elle souri en trouvant ma remarque intelligente et pertinente. J’étais comme un narcisse adolescent, qui se repaît du moindre petit détail pouvant nourrir sa passion. De fil en aiguille, je nouais connaissance avec l’amie de Lovely Lou, et je pus ainsi intégrer la bande de copains avec laquelle elle sortait régulièrement. Mon plan se déroulait à merveille. Je n’avais plus qu’à attendre le jour où Lovely se joindrait au groupe. Ce qui ne manqua pas d’arriver, un soir de printemps, où nous nous étions retrouvés pour prendre un verre avant d’aller danser dans une discothèque de la cité.
Je parvins à m’asseoir à côté d’elle, et comme cela arrive souvent aux timides sous le coup de l’émotion, je tins des propos crâneurs qui étaient à l’exact opposé de ce que j’aurais voulu montrer de moi. Conscient de ma gaucherie, je me rendais bien compte que j’étais bien loin de séduire Lovely qui ne prêtait absolument aucune attention à ce que je pouvais dire. Elle faisait comme si elle ne m’entendait pas. Lovely-insensible me laissa muet, et je ne tardais pas à me replier dans un silence de toutou-quémandeur, dans l’espoir qu’elle me pardonne mes vaines jacasseries. Fort heureusement, la piste de danse devait me sauver. Les décibels recouvraient mes platitudes. Lovely Lou dansait, et son corps ressemblait à une liane qui, imprégnée par les vibrations de la musique, ondulait voluptueusement. Elle fermait les yeux pour mieux savourer l’emprise des rythmes qui s’emparaient d’elle, indifférente à la foule des danseurs qui l’entourait. Me revint alors cette sensation d’énergie que j’avais eue la première fois que je l’avais croisée. La beauté et la liberté de Lovely-harmonie m’ensorcelaient. Elle était sublime.
Elle s’approcha de moi avec une chaleur inattendue, qui contrastait avec la froideur dont je croyais devoir être l’objet, et me fit signe de la rejoindre. Il me fallut quelques instants pour réaliser que je dansais avec Lovely Lou, dans un corps à corps qui m’emplit de la joie que doit éprouver un homme qui n’aurait pas pu étancher sa soif durant plusieurs jours. Je sentis qu’il était en train de se passer quelque chose entre nous qui pouvait se passer de mots. Cette première étreinte me fit l’effet d’une perfusion qui devait achever de me convaincre que Lovely m’était destinée. Instinctivement, nos lèvres se rencontrèrent, avant toute parole. Lovely me désirait, et elle le montrait par ses caresses. Lovely dans mes bras, j’étais en train d’étreindre un pan de la robe du paradis! Je lui susurrais des mots doux et ardents, et elle me souriait. Lovely me savait, me sentait, me voulait. J’étais aux anges. L’aube arrivait, et avec elle nos premiers pas dans une rue encore déserte. Nous avons poursuivi notre nuit par une conversation dans un café qui venait d’ouvrir et je n’en revenais pas d’être là, à discuter à bâton rompu avec Lovely-dream. Notre proximité et notre bonne entente me troublaient. Je ne savais pas si nous nous étions rencontrés, ou si nous nous étions retrouvés.
- J’ai de la chance, me dit-elle, car je cristallise pour toi la représentation que tu te fais de la femme, je lui donne corps, et c’est pour cela que nos échanges sont si faciles, si évidents. Tu me connais par le cœur. Nos phrases s’entremêlent et s’enchaînent les unes aux autres, parce que nous récitons le grand texte d’amour que se disent tous les amants, qui se déroule comme une grande fresque, dont chacun peut choisir un morceau, selon le moment et son envie.
Je voulais savoir pourquoi elle était venue à moi, alors qu’elle m’avait ignoré jusqu’à présent:
- Avant, je ne t’entendais pas, tu ne disais rien que je puisse comprendre. D’ailleurs, ce n’était pas de nous et de ton envie de me connaître dont tu parlais, et tes gestes le montraient. Tandis qu’ensuite, dans la discothèque, tu ne pouvais plus parler ni cacher ce que tu éprouvais pour moi. Je l’ai senti, je l’ai lu sur ton visage.
- Lovely j’aimerais...
Elle m’interrompit, en posant un doigt sur ma bouche:
- J’ai quelque chose à t’avouer, avant que tu n’échafaudes un avenir de mots qui risquerait de s’écrouler. Ce que je vais te dire, je sais déjà que tu ne pourras pas l’entendre, la surprise sera trop forte, tu ne l’accepteras pas ni ne voudras l’admettre.
Je commençais à me sentir mal à l’aise, craignant le pire, qu’elle me confesse qu’il y avait un autre homme dans sa vie, que je n’étais finalement qu’une passade d’un soir, ou qu’elle ne voulait pas donner suite à notre aventure. Mais les mots qui vinrent éclater dans le silence de ce petit café des rescapés de la nuit défiaient tout ce que j’aurais pu imaginer lorsque Lovely dit:
- Je suis sourde.
Je restais bouche bée, décontenancé par l’étrangeté de cette révélation. L’effet de surprise n’aurait pas été différent si elle m’avait dit qu’elle venait d’une autre planète, ou que chaque samedi elle se transformait en sirène. Je la fixais, hagard, tandis qu’elle me répétait:
- Je te le dis encore une fois: je suis sourde. Pardonne-moi, mais je ne voulais pas continuer à te tromper plus longtemps. Et ce qui est en train de se passer entre nous est trop important pour moi pour que je te leurre plus longtemps, ou que tu viennes à me quitter alors que je sens déjà que je ne maîtrise plus mes sentiments pour toi. Je préférais autant que nous en restions là.
Je ne pus qu’articuler un stupide:
- Mais non, mais je... tu es...
Lovely avait raison. Je ne pouvais pas entendre ce qu’elle avait à me dire. Je me demandais si elle se fichait de moi! Sourde? Mais alors comment avait-elle fait jusqu’à présent pour me parler? Pour me répondre? Elle qui me comprenait mieux qu’aucune femme ne l’avait jamais fait? Je n’eus pas à lui poser la question...
- Tu n’avais pas pu t’en rendre compte dans la discothèque, et je dois avouer que j’étais soulagée que je puisse t’aborder sans avoir à te parler. Tu te demandes comment je peux te répondre alors que je ne t’entends pas... Il me suffit de lire sur tes lèvres. Et toute ta personne ne parle que de moi. Je n’ai pas besoin de mots pour savoir ce que tu sens ou ce que tu penses. J’ai développé une sensibilité suffisante pour interpréter ce que les autres ressentent, ce qui émane d’eux. Comme la musique, que je ne peux pas entendre, mais qui vibre en moi. La parole est secondaire. Après tout, ce n’est qu’une manière parmi tant d’autres de s’exprimer. L’embrasement que tu as ressenti pour moi est unique, et je ressens la même chose pour toi. Ce n’est pas cette oreille-ci qui me manque, celle du cœur, que je possède comme tout un chacun. Et les mots que les amoureux se prononcent sont emplis d’une adolescence qui les rend très exactement prévisibles. C’est un ballet de phrases minutieusement chorégraphié, quasiment inné, que nous répétons depuis des temps ancestraux. Ils sont tellement usés que même une personne sourde, comme moi, peut donner la réplique. L’essentiel est ailleurs. Je sens que tu m’aimes, et tout ce que tu pourras me confier n’aura d’autre sens que de nous amener au seuil de la parole, où elle devient inutile, où nos corps vont s’unir en silence et soupirs, et alors nos gestes nous suffiront pour nous comprendre. Non, ma surdité n’est pas un handicap pour t’enlacer, t’embrasser et m’abandonner dans tes bras et t’aimer. Dans l’union ardente des débuts, je serai capable de te faire oublier que je ne t’entends pas, car nous nous entendrons si bien. Mais ensuite? Ensuite, sauras-tu, toi, suffisamment m’aimer? Tant d’hommes me l’ont juré, mais sitôt passées les premières extases, ils n’ont plus rien trouvé à me dire, comme si j’étais sotte et incapable d’avoir une relation, parce que je suis sourde. Ils ne se sentaient pas écoutés, et un homme qui ne peut pas attraper une femme par les oreilles pour se faire valoir se lasse très vite. Pour certains, avec qui j’espérais pouvoir vivre une belle histoire, je me suis mis dans un état de réceptivité et je me suis ouverte au point de réussir à lire la substance même de leurs pensées et de leurs émotions. Mais ce fut chaque fois un échec. A cause de la peur de la différence, peut-être. Alors, je n’y croyais plus. Je préférais rester seule. Jusqu’à notre rencontre, sur le chemin...
- Mais pourquoi as-tu choisi de t’ouvrir à moi? demandais-je.
- Parce que j’ai cru percevoir quelque chose de différent chez toi. Tu sais, je t’ai beaucoup observé, sans que tu ne t’en rendes compte. Et si moi je suis sourde, j’ai bien vu que toi, tu étais muet et que tu n’arrivais pas à me parler. J’ai été touché par tout ce qui bouillonnait de moi en toi, j’entendais tes Lovely qui se déclinaient sous toutes les formes, je me sentais désirée. J’ai eu envie d’être ta Lovely Lou. Quand tu me regardes, je te vois lire des choses sur mon visage que personne n’avait jamais pris la peine d’écouter. Je me sens belle à travers la manière dont tu me représentes, selon ton cœur. Tu me dévoiles ce que tant d’autres n’ont jamais réussi à me dire. L’image que tu me donnes de moi est un cadeau qui révèle ce que je ne peux pas saisir à travers des mots. Un regard nous permet de comprendre tant de choses. C’est ton désir de moi qui me permets de te répondre. Mais auras-tu toujours cette même ferveur qui nous permet de nous entendre. Auras-tu suffisamment confiance en moi pour te sentir écouté malgré ma surdité?
Je m’étais rendu compte que durant tout cet échange avec Lovely Lou, je n’avais pas eu un seul instant l’impression qu’elle ne m’entendait pas. Je me sentais même démuni: je ne m’étais jamais senti aussi attentivement écouté. Elle montrait un souci extrême à bien me comprendre. Contrairement à tant de bien-entendants. En apnée sonore, elle plongeait au plus profond de mon intimité. Nous parvenions à communier à partir de nos émotions respectives. Le langage n’était plus une étagère sur laquelle était disposée des petites fioles à clichés soigneusement étiquetée. Lovely, quand elle me parlait, ne pouvait pas faire semblant de m’avoir compris. Elle devait prendre le risque pour me répondre de s’élancer au-dessus d’un vide sonore. Lovely-funambule, dont le handicap, loin de l’amoindrir, était devenu un allié qui lui permettait de pénétrer la vérité de son interlocuteur. J’avais l’impression que ses mots jaillissaient de la source de mes sentiments, qu’elle savait traduire en mots avec une rare virtuosité. Elle avait développé un art de l’attention et de l’écoute hors du commun.
Là où je me contentais paresseusement de ce qu’on me disait, puisqu’on me le disait, elle composait avec des gestes, des regards, des attitudes, toute cette harmonique qui constituent la petite musique des êtres et qui en disent toujours bien plus sur eux que leurs seuls propos. Privé d’ouïe, elle les replaçait à la juste distance dans l’espace, et elle les voyait faits de formes, de mouvements, de couleurs. Elle distinguait leurs plus discrètes hésitations, ou leurs élans secrets. Quand je lui parlais, elle captait tout ce qui pouvait me trahir, tous mes désaccords intimes, m’obligeant à plus d’authenticité, à moins de comédie. La petite monnaie de mots avec laquelle on tente de payer autrui pour solde de tout compte ne lui suffisait pas. Je souriais à l’idée qu’on puisse classer Lovely dans la catégorie des malentendants... Lovely-clairvoyante, qui me perçait à jour. A son contact, j’en venais à me demander lequel de nous deux souffrait d’une déficience auditive, voire même expressive. Je me suffisais de sécurité trompeuse des mots. Je croyais avoir fait le tour de la question en fonction du vocabulaire que j’avais à disposition. L’affaire était vite réglée: je surfais à la surface de la vie.
- Si tu veux, me dit Lovely, je t’apprendrai le langage des signes. Tu verras, c’est beau de dessiner des mots dans l’air ou sur la chair, et de se parler en silence. On s’écoute avec les yeux.
Quelques jours plus tard, Lovely Lou était chez moi, et je devais découvrir à même ma peau les délices de cette langue des gestes. Lovely- love devait me faire naître aux sens et m’apprendre à oser lâcher la béquille des mots, pour trouver des points d’appui plus sûrs. J’enviais sa dextérité à sentir, son discernement pour saisir ce que je désirais vraiment. Elle me précédait avec une allégresse déroutante, et elle éclatait de rire lorsque je lançais:
- Mais Lovely, comment sais-tu?
Elle savait. Lovely-enchanteresse devinait. Elle avait fait ses gammes d’avoir dû chercher des accords qui n’étaient faits ni de voyelles, ni de consonnes. Lovely-chercheuse avait acquis un savoir que j’ignorais complètement.
- Et puis, tu sais, je suis peut-être sourde, mais j’ai tous mes autres sens et l’écriture.
- Et qu’est-ce qui te manque le plus?
- La musique certainement. Celle de la pluie qui pianote sur les pavés et dont je peux deviner la tonalité à travers l’odeur d’une ville ou d’une campagne mouillée. Le son de ta voix, ou celui de ton rire, qui ne me sont connus qu’à travers tes petites rides au coin des yeux, ou la malice qui pétille dans ton regard. Et Bach. Oui, Bach, à travers ce que j’en ai lu chez les auteurs que j’aime. Les mots leur manquent pour décrire la beauté de son oeuvre, et ce qui se dit en creux, je ne pourrai jamais le connaître. Je ne sais pas ce que c’est.
Lovely Lou fleurissait ma vie de tout ce qu’elle ne pouvait pas entendre.
- Tu écouteras pour moi, me demanda-t-elle un jour? Et je m’appuierai contre ton cœur pour entendre tout ce qui m’est refusé. Quand on s’aime, on sait partager l’inaudible.
Avec Lovely, j’avais une mission dont j’étais fier. Je devais écouter pour deux, et lui traduire mes découvertes en émotions et en sensations. Je me mis à lui écrire des poèmes, comme des échographies sonores. Je travaillais à traduire en mots la musique dont elle était privée. Grâce à elle, mon existence s’approfondissait et se peuplait de signes que j’apprenais à lire à son contact. Elle avait bouleversé ma vie en chamboulant tous mes repères. Lovely m’apprenait à écouter. Sa surdité était entrée par effraction dans la monotonie de mes petites habitudes et m’offrait de me dépasser, d’aller au-delà de mes petites certitudes. Quand elle me disait “je t’aime”, je n’entendais plus le seul son de sa voix, mais je voyais le dessin des mots sur ses lèvres, la tendresse de son visage, la pression de sa main dans la mienne qui tatouait chaque syllabe sur ma peau, ses yeux qui suintaient de miel, un certain mouvement de sa chevelure qui couvrait sa joue, rendant l’instant plus intime, et l’intensité de son grand corps souple qui m’invitait à l’embrasser. Lovely Lou donnait du relief à ma vie. Dans le train, je m’exerçais à comprendre ce que je percevais de la personne assise en face de moi en m’obligeant à ne pas regarder son visage, seulement ses mains et le timbre de sa voix. Dans un café, je tentais de décoder ce qu’un dos pouvait bien dire d’une personne. C’est incroyable tout ce qu’on peut éprouver en s’efforçant de capter autrui selon un angle inhabituel, en diversifiant ses points de vue. Lorsqu’on n’est plus envahi par l’impératif de vis-à-vis qu’impose un regard, par la pleine lumière du face à face, on se met à déceler un fourmillement d’indices. L’approche est moins frontale, le rayonnement plus doux.
Je me suis souvent demandé par la suite si notre amour, avec Lovely, n’était pas d’autant plus fort que nous nous complétions à travers le sens qui lui faisait défaut, et dont elle avait fait une force pour nous. Je crois que son rayonnement, son surplus de présence, lui viennent de là, de cette nécessité qu’elle a eue de développer une intériorité féconde pour suppléer à l’ouïe qui, paraît-il, lui fait défaut. Tandis qu’à moi, avant notre rencontre, il me manquait l’oreille de Lovely, celle du cœur, qui m’a ouvert à une vie faite de plénitude et d’attention. La suite de cette histoire n’appartient qu’à nous. Mais si, aujourd’hui, il prenait l’envie à un curieux de consulter à son tour le bottin de téléphone pour savoir si Lovely Lou est célibataire, il ne manquerait pas d’être déçu.
- Un pas de plus -L'inconnue , in Contes cruels, Villiers de L'Isle-Adam, Wikisource.
J’ai lu Villiers à l’université, et je me suis tout de suite trouver des affinités avec cet illuminé au regard acéré et aux effets d’une précision chirurgical. Je lui ai volé l’idée d’une belle inconnue sourde qui pourrait donner la réplique à un amant, car le discours amoureux est encore et toujours le même. Ce que deux amoureux nouveaux peuvent se dire est rarement inédits mais souffre au contraire de redites. Par contre, contrairement à Villiers, qui met un terme à une relation qu’il considère comme impossible, j’ai plutôt vu dans ce handicap une chance pour approfondir la relation amoureuse.
Collage - Lou, Atelier Cœur Cousu, 2010.
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