Ce passage de Christian Bobin, que je ne peux m'empêcher de recopier dans son intégralité:
«Aujourd'hui, tout a été corrompu. Même le temps a une étiquette avec un prix dessus. Alors ce titre, Ressusciter, je le reçois comme un mot d'ordre. Ce titre est un impératif que je me donne à moi-même. Je vais vers la résurrection. On ne ressuscite pas une fois pour toutes, mais il faut "tenir le pas gagné", comme dit Rimbaud. La mort, le sommeil, la facilité, le confort peuvent toujours revenir si on ne fait pas attention. Jamais le monde n'a été aussi fort. Le terrorisme tel qu'on le connaît historiquement ne réussit qu'à renforcer le système qu'il prétend attaquer, bien que certains de ses membres aient pu avoir des têtes d'anges. Jamais la négation de l'âme n'a été aussi forte et tranquille. L'esprit n'est même plus nié, c'est plus sournois que la négation. Nous sommes comme des prisonniers dont le corps seul aurait le droit de sortir. L'âme va rester vingt-quatre heures sur vingt-quatre en prison: le reste, le clinquant, c'est seulement cela qui est libre. Cette société ne croit plus qu'à elle-même, c'est-à-dire rien. C'est donc une lutte infernale de chacun contre tous, car s'il n'y a qu'un seul monde autant y être le premier: il y a presque une logique là-dedans. C'est le meurtre légal, accepté. Aujourd'hui, il n'y a plus d'obstacles. On est dans une sorte de progression négative dont on ne voit pas le terme et qui est comme d'avancer dans une nuit vide de tout. On a déclenché quelque chose qui est sans pitié, comme un fou qui aurait libéré sa folie. Il faudra que tout soit atteint pour qu'on commence à réfléchir. Le nihilisme porte un coup de boutoir à ce qui nous nourrit, et ce sont toutes les nourritures qui sont atteintes: on nous fait manger de mauvais mots, on nous fait avaler de terribles sourires. Il faudrait tout passer au jet, même les mots, même la religion. Les bonnes volontés religieuses me font penser à ce que Rimbaud appelait des flaches: il n'y a en elles pas de quoi désaltérer ni capter un reflet du ciel. La religion est devenue une nourriture fade, qui ne nourrit plus personne, et quand elle parle du cœur, c'est sans talent, parce qu'elle ne croit plus à ce mot. Seule la poésie garde un ferment actif de révolte. Je ne crois pas que les grands poètes nous parlent seulement de papillons quand ils en parlent: ils nous apportent aussi un premier secours.»
(La lumière du monde, éditions folio, pp. 162-163)
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